Auteur/autrice : Calion

  • Chapitre 2 – Premiers fragments

    La guerrière silencieuse

    La cuisine était silencieuse, seulement rythmée par le bruit de la cafetière. Constance préparait les tartines d’Anouk ; je faisais semblant de lire les nouvelles sur mon téléphone, les yeux dans le vide. L’odeur du café emplissait la pièce, mais elle se mêlait à celle, âcre, du pain brûlé ; en moi pourtant, tout restait froid. Dans le radiateur, un grincement soudain évoqua un battement d’ailes : fugace, mais suffisant pour me ramener au rêve. Anouk mâchait sa tartine sans un mot, les pieds se balançant sous la table. Constance l’examinait du coin de l’œil.

    — Elle te ressemble.

    Je levai les yeux.

    — Comment ça ?

    — Elle garde tout à l’intérieur. Comme toi.

    Sa voix n’avait rien d’accusateur, mais je la reçus comme une pique, une attaque indirecte. Mon dos se raidit. Je me réfugiai derrière ma tasse brûlante, la serrant comme un bouclier. Mes doigts tremblaient déjà.

    — Elle est juste… réservée.

    Constance haussa les épaules. Un léger sourire effleura ses lèvres, et elle souffla, à mi-voix :

    — Incorrigible.

    Anouk termina son petit-déjeuner et s’éclipsa dans sa chambre sans rien dire. J’entendis la porte se refermer doucement. Je ne pus m’empêcher d’y voir un écho : cette même façon de se couper du monde. Une image surgit : moi, adolescent, assis derrière une porte fermée à clé. Je baissai les yeux.

    — Tu crois que je… ?

    — Laisse-la. Elle a besoin de son espace.

    Les croûtes noircies des tartines, posées sur une assiette à part, me piquaient les narines comme un reproche muet. Je me tus. Mais un souvenir me revint : la veille, Anouk était venue nous voir avec un petit cahier dans les mains.

    — J’ai écrit un texte. Vous pouvez le lire. Mais… pas de commentaires, d’accord ?

    Nous avions hoché la tête. Elle nous avait tendu les pages l’une après l’autre, comme un rituel. Son texte parlait d’une guerrière solitaire, puissante, qui préférait rester seule plutôt que partager la gloire. Quand j’avais fini de lire, Anouk avait repris son cahier d’un geste vif, craignant qu’on l’abîme. Elle nous avait fixé tour à tour :

    — Pas de critiques, hein.

    J’acquiesçai, Constance aussi. Anouk était repartie dans sa chambre, le cahier serré contre elle.

    En débarrassant la table, mes mains faisaient le geste machinal, mais ma tête restait avec Anouk et son cahier : sa guerrière solitaire, son refus de critiques. C’était moi, autrefois. Alors j’osai dire à Constance, un peu honteux :

    — À son âge, je rêvais de toute-puissance. Je passais mes journées à me voir… maître du monde.

    Elle leva les yeux de son bol, tordant une boucle rousse entre ses doigts :

    — Tu sais, je me plains souvent que nos conversations sont superficielles. Mais… parfois, tes confessions me font un peu peur. Et je me dis que c’est pas plus mal si on reste en surface.

    Je sentis un pincement violent dans la poitrine. Je ne trouvais rien à répondre. Quatre choses que je vois… Trois choses que j’entends… Mon attention glissa jusqu’à la cuisine. Constance rangeait le pain dans le placard ; je la voyais de dos.

    — Tu crois qu’elle se ferme ?

    — Je pense qu’elle te ressemble, répéta-t-elle simplement. Et ça m’inquiète.

    Je voulus protester : elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Au lieu de ça, je baissai la tête, comme toujours. En refermant le placard, Constance me lança :

    — Ta mère a dit qu’ils ont encore ta boîte de dessins. Tu pourrais la récupérer. Ça plairait à Anouk. Vous pourrez comparer vos scénarios étranges.

    J’eus un geste de recul. La boîte. Mes vieux dessins. Tous ces mondes que j’avais inventés en me claquemurant dans ma chambre.

    — Je sais pas.

    — Réfléchis-y, conclut-elle.

    Je rangeai les tasses, laissant le bruit de la porcelaine couvrir mes pensées. J’avais l’impression qu’elle voyait à travers moi. Que tout, chez moi, me trahissait.

    Tu gardes tout à l’intérieur… Elle avait raison. Mais comment faire autrement ?

    J’ouvris la fenêtre pour aérer.

    Le poids de la mémoire

    Le grenier de mes parents était saturé de chaleur et d’odeurs de poussière. Sous l’ampoule nue, les ombres des poutres s’étiraient comme des doigts. Une odeur de renfermé me piquait la gorge. Chaque inspiration ramenait un peu de poussière. Après quelques caisses déplacées, j’étais déjà en sueur, l’air me collant à la peau.

    La sensation me ramena, malgré moi, dans une autre pièce : la salle de jeux de mon voisin Adrien, où je passais tant d’après-midis d’enfance. Ma sœur Morgane nous y rejoignait parfois. C’était un grenier bas de plafond, à l’air un peu confiné : un cocon plus qu’un étouffoir. On s’y sentait inexplicablement vivants. On y bâtissait des royaumes pour fuir le monde : bandes dessinées inspirées de nos séries préférées, jeux bricolés en mélangeant les pièces de plusieurs boîtes, histoires sans fin qu’on inventait au fil des jours. C’était notre refuge, un monde à part, à l’abri des adultes, qui n’y montaient jamais.

    Mon regard glissa sur les étagères encombrées. Et je la vis : une vieille boîte en plastique transparent, mon prénom griffonné au marqueur noir, presque effacé. Elle semblait m’attendre. Un souffle d’air chaud, imaginaire, sans doute, me frôla la nuque. J’eus la sensation qu’elle m’observait, prête à s’ouvrir d’elle-même au moindre faux pas. Je me figeai, le souffle court : elle semblait peser plus lourd qu’une simple boîte. Le grenier, silencieux, paraissait retenir ma présence, comme s’il se souvenait encore du bruit léger de mes pas d’enfant.

    Je tendis la main avec hésitation. La boîte était tiède, un peu moite. J’eus le réflexe étrange de la reposer aussitôt, sa tiédeur me mordant comme une poignée brûlante. Je restai accroupi devant elle, le souffle court, le cœur serré.

    Je pris une grande inspiration et j’ôtai le couvercle.

    Au-dessus, un carnet à spirale. Je le caressai du bout des doigts ; la couverture gondolée grinçait sous mes ongles. Je n’osais pas l’ouvrir. Mais mes mains finirent par céder. Sur une des premières pages, un dessin : une porte massive dans un couloir sombre. Les ombres s’y accrochaient, comme prêtes à bondir. Je restai figé. J’avais oublié ce croquis, mais il me transperça. C’était comme un miroir : mes peurs d’alors. Les colères maternelles derrière les portes closes.

    Un murmure traversa ma mémoire. Un nom.

    Asmodée.

    L’image, griffonnée dès l’enfance, revenait sans cesse sous mon crayon. À l’adolescence, elle était devenue un personnage : Asmodée, le gardien du seuil. Protecteur, mais geôlier aussi.

    Je tournai d’autres pages. Et peu à peu réapparurent les mondes que j’avais bâtis, enfermé dans ma chambre : cartes bricolées sur des feuilles de cahier, règles inventées au crayon, premiers scénarios de jeux de rôle. Mes royaumes de papier. Mes refuges. Et toujours, Asmodée au centre, dressé comme une énigme qu’on ne pouvait contourner.

    Plus loin, une scène de cour de récréation, des silhouettes caricaturées en monstres grotesques : les harceleurs de l’époque. Leurs bouches immenses, leurs doigts griffus. Et au centre, un enfant minuscule, la tête basse. Même au crayon, leurs rires semblaient encore grincer dans mes oreilles. S’ils arrivaient à m’attraper, alors je disais et faisais tout ce qu’ils me demandaient, la tête ailleurs.

    C’est là que j’appris à disparaître. La phrase me traversa comme un courant d’air glacé.

    Je n’eus pas le courage d’aller plus loin. Je refermai le carnet et le reposai dans la boîte, en replaçant le couvercle comme on scelle un tombeau.

    En redescendant du grenier, je jetai un œil machinal à la vieille porte de la cave, dont la serrure rouillée ne fonctionnait plus depuis longtemps. Enfant, elle me fascinait : j’imaginais qu’elle cachait un passage vers un autre monde. J’avais même fabriqué une fausse clé en carton, persuadé qu’il fallait vouloir que ça s’ouvre pour que ça marche. J’eus un petit sourire en y repensant, avec une pointe d’amertume : à quel moment avais-je renoncé à ouvrir les portes ?

    En sortant de la maison, je passai par le jardin où mes parents s’affairaient. Mon père bricolait près du cabanon ; ma mère rinçait des tomates dans une bassine. Ils avaient préparé un carton de légumes et de confitures.

    — Prends-les, me dit ma mère. Ça vous fera toujours ça de moins à acheter.

    — Merci, mais non, répondis-je. On en a déjà plein.

    Elle insista ; mon père aussi. Je gardai le sourire, mais je tenais déjà la boîte de dessins sous le bras : je ne voulais rien d’autre.

    Je repartis.

    Dans le coffre de la voiture, la boîte paraissait plus lourde qu’elle ne l’aurait dû. Arrivé chez moi, je la posai dans un coin de ma chambre-bureau, sans l’ouvrir à nouveau. Elle était là, comme une porte verrouillée, attendant que je me décide un jour à la franchir.

    Léna : Les parties exilées

    J’étais de nouveau en avance. Devant l’immeuble, je me tenais appuyé contre le mur, les mains dans les poches. Les volets à moitié fermés donnaient à la façade un air impassible. Mon téléphone vibra :

    Vous pouvez sonner.

    Une jeune fille sortit de la cour en même temps que je m’engageais dans le couloir : jean large, sweat à capuche, un gros piercing au nez qui luisait sous la lumière du jour. Elle garda les yeux baissés. Son sac était trop lourd pour elle ; elle s’éloigna d’un pas rapide. Comme la dernière fois, je me demandai quelle douleur elle avait laissé derrière elle.

    Léna m’attendait sur le pas de la porte, souriante.

    — Entrez. Vous connaissez le chemin.

    Je m’assis raide sur le canapé beige. Le tapis semblait trop doux pour mes chaussures, mais Léna insista d’un clin d’œil :

    — Allez, osez.

    Je finis par céder. Mes semelles effleurèrent le tapis, comme si je franchissais une frontière défendue.

    — Voilà, dit-elle en souriant. Promis, le tapis ne mord pas… sauf les jours de pleine lune.

    Chez elle, même l’humour faisait partie de la thérapie : une façon d’ouvrir une fenêtre là où tout semblait clos.

    — Un café ?

    — Non merci, répondis-je, comme la fois précédente.

    Elle prit place dans le fauteuil en face de moi. Derrière elle, mon regard fut happé par un tableau accroché au mur : un cercle lumineux, simple, presque hypnotique.

    — Ça vous rappelle quelque chose ? demanda-t-elle.

    Je secouai la tête, gêné.

    Léna ouvrit son carnet.

    — Vous vous sentez comment, aujourd’hui ?

    — Un peu anxieux… ou angoissé, je ne sais pas trop quel est le bon mot. Constance insiste sur les ressemblances entre Anouk et moi. Je crois qu’elle a raison… depuis, je ne me sens pas très bien.

    — Et ça se traduit comment ?

    Je haussai les épaules, incapable de saisir le sens de sa question.

    — C’est où, dans le corps ?

    — L’anxiété… je la ressens dans la tête, pas dans le corps.

    Elle désigna sa poitrine d’un geste doux. J’hésitai.

    — Oui… peut-être, répondis-je après réflexion. Et les mâchoires aussi.

    — Quand ça serre, vous pensez à quoi d’habitude ?

    — À mon travail, aux relations tendues avec Constance, à mon enfance… Ça me traverse souvent, en fait.

    Léna hocha lentement la tête.

    — D’autres déclencheurs, ces jours-ci ?

    — Oui… quand j’ai rouvert la boîte de mes dessins d’enfant, chez mes parents. Depuis, quelque chose est resté coincé, mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus.

    Elle referma son carnet quelques secondes et dit :

    — Il y a, en nous, des parties qu’on a mises de côté parce qu’elles faisaient trop mal, dit-elle. Elles ne disparaissent pas pour autant.

    Je restai silencieux.

    — L’enfant en vous a peut-être surtout besoin que vous veniez près de lui. Pas pour tout revivre. Juste pour qu’il ne soit plus seul.

    Elle posa la main sur le carnet posé sur mes genoux.

    — Commencez simplement par écrire. Une phrase, deux peut-être. Ce sera déjà une manière d’aller vers lui.

    Elle se leva et sortit un petit livre de l’étagère.

    — Tenez. Voici le Petit Guide de la Thérapie IFS, de Richard Schwartz. Lisez-le. Et gardez encore Le corps n’oublie rien.

    Je pris les deux livres machinalement.

    — Attention, ajouta-t-elle. Si vous en commencez trois en même temps, je vous oblige à ouvrir un club de lecture.

    J’acquiesçai du regard, un sourire aux lèvres.

    — Vous avez noté des choses dans votre carnet ?

    Je baissai les yeux.

    — Non. Je ne sais pas quoi écrire.

    Alors Severus se redressa dans mon dos comme une poutre, m’imposant de préciser :

    — Mais… j’ai fait les autres exercices. Et j’ai feuilleté le premier livre.

    Elle hocha la tête.

    — C’est déjà bien. Mais j’aimerais que vous essayiez autre chose : chaque soir, trouvez un moment pour dialoguer avec votre monde intérieur. Comme un rituel. Écrivez vos pensées dans le carnet, même si ça vous paraît confus ou inutile.

    Je soupirai.

    — Je n’ai pas envie de me replonger dans tout ça.

    Elle planta son regard dans le mien, sans dureté mais avec une détermination tranquille.

    — Ce n’est pas revenir en arrière. C’est ouvrir.

    Les mots me traversèrent. Ils avaient fait mouche.

    — Vous voulez dire que je dois affronter mes blessures, murmurai-je.

    — Oui. Et vous n’êtes pas obligé de le faire seul, ajouta-t-elle en souriant.

    Je restai muet. J’observai les livres sur mes genoux, le carnet fermé. Derrière Léna, le cercle lumineux du tableau semblait m’attendre, patient. Peut-être me montrait-il le chemin dont elle parlait : aller voir l’enfant enfermé.

    Quand la séance s’acheva, elle me raccompagna à la porte.

    — On se revoit dans deux semaines pour discuter. Et pour le café ?

    — On verra, répondis-je avec un sourire.

    Je descendis l’escalier, les livres serrés contre moi. Restait à savoir quelle porte ils ouvriraient.

    Anima ?

    Le soir même, après le travail, je marchais d’un pas rapide sur le trottoir, les épaules rentrées contre le vent, mes écouteurs vissés dans les oreilles. Le grondement des voitures se dissolvait, remplacé par la voix de mon podcast habituel.

    Autrefois, j’écoutais surtout des vulgarisateurs sceptiques qui démontaient pseudo-sciences et mysticismes. Ça me rassurait. Depuis quelque temps pourtant, ces certitudes me lassaient. Ce que je rejetais m’attirait aussi. Alors j’avais changé de méthode : au lieu d’écouter ceux qui critiquaient, je préférais entendre les récits à la source, puis me faire mon idée.

    En ce moment, j’écoutais Occulta, un podcast ésotérique. L’animateur avait une voix posée, grave, presque hypnotique. Il répétait souvent qu’on était libre d’y croire ou pas : lui se contentait de raconter des légendes, des histoires, des concepts. Pas de sermon, pas de prosélytisme. Ce jour-là, le sujet du podcast était l’alchimie et ses échos chez Jung.

    — … Carl Jung, le psychiatre suisse, est connu pour sa théorie des archétypes, expliquait la voix. Parmi eux, l’Anima, figure féminine qui incarne notre part intuitive et invisible. Elle n’est pas une femme réelle, mais une présence intérieure, un pont entre conscient et inconscient. Pour Jung, c’est souvent elle qui ouvre la voie vers le Soi : impossible d’avancer sans apprendre à l’accueillir.

    Une femme qui fait le pont… pour éviter à Monsieur de se mouiller les pieds ?

    Une voix légère, un peu piquante. Mais le mot resta, coincé dans ma tête. Arrivé à un carrefour, je croisai mon reflet dans une vitrine : épaules voûtées, traits tirés, rien qui évoquât une muse intérieure. Alors le mot s’imposa, comme pour nommer l’absence : Anima.

    Sans réfléchir, je sortis le carnet de Léna, encore vierge, et j’y inscrivis ce message :

    Première étape : Anima ?

    Comme pour graver un début de chemin — ou, au moins, prouver que j’avais écrit. Je refermai aussitôt le carnet et le glissai au fond de mon sac.

    Le vent me fouettait le visage ; la nuit tombait. En levant la tête, je vis un halo parfait autour d’un lampadaire, suspendu comme une auréole. Aussitôt, le tableau derrière Léna me revint.

    J’accélérai le pas.

    La boutique

    Je traversais le centre-ville, mes écouteurs dans les oreilles. Les vitrines de rentrée affichaient toujours cartables et slogans de « nouveau départ. » Je n’aimais pas traîner là, je marchais toujours vite. Mais ce soir, une voix légère me soufflait de ralentir. Je ne savais pas d’où venait cette pensée. Je secouai la tête et m’arrêtai devant une boutique. Une vitrine attirait l’œil : des accessoires, des foulards, des chapeaux exposés sur des têtes en bois. J’avais toujours aimé les chapeaux, mais je n’en portais jamais : je trouvais ça trop voyant, trop… assumé.

    Ma main s’était déjà posée sur la poignée. Sans réfléchir, je poussai la porte. L’odeur du cuir et du tissu ciré me saisit. Une vendeuse s’approcha :

    — Je peux vous aider ?

    — Je regarde, merci, répondis-je trop vite.

    Je me sentais ridicule. Chez moi, l’argent n’allait jamais aux caprices : seulement au nécessaire. À Noël, mes parents m’offraient un gros chèque. Mais je le gardais pour payer les factures, jamais pour moi.

    Je passai la main sur un bonnet de velours orange : sa texture douce me surprit. Je le posai sur ma tête, juste pour voir. Dans le miroir, je ne me reconnus pas. Je me sentais… différent.

    La même voix pétillante retentit : tu n’as pas fondu en posant le pied sur le tapis. Mets donc le bonnet.

    La vendeuse me rejoignit.

    — Il vous va bien.

    — Peut-être, répondis-je sans la regarder.

    J’avais envie de reposer le chapeau, de m’enfuir. Mais la voix me retint : allez, ose.

    Lysséa.

    Je me surpris à l’apporter à la caisse. La vendeuse le glissa dans un sac élégant qu’elle me tendit avec un sourire.

    — Tenez.

    J’eus l’impression qu’elle me donnait un talisman. J’enserrai le sac entre mes bras en sortant de la boutique.

    Sur le trottoir, un peu plus loin, une vitrine de magasin de jouets exposait une série d’armes en plastique : épées, arbalètes, boucliers décorés de dragons. J’eus un frisson en voyant l’une des épées : elle ressemblait à celle que j’avais dessinée pour un personnage de mes jeux de rôle.

    Tarsis.

    L’arme paraissait m’attendre derrière la vitre, comme si son ombre cherchait à franchir le verre. Je détournai les yeux et accélérai le pas.


    De retour à la maison, je rangeai aussitôt le sac dans le placard, comme on cache une preuve compromettante. Personne ne devait le voir. Une faute, croyais-je… mais le frisson du chapeau sur ma tête revenait, et je sentis en moi une serrure céder, une clé invisible tourner dans la nuit. Un frisson, presque une impression de liberté.

    Je restai quelques secondes devant le placard fermé. Puis j’éteignis la lumière.

    Imagination active : Le premier frôlement

    Je m’étais promis de le faire chaque soir : lire un peu, écrire, essayer de « visualiser » comme Léna me l’avait demandé. Mais je me sentais déjà découragé en me dirigeant vers ma chambre-bureau. En refermant la porte, Constance m’interpella depuis le couloir, sa voix teintée d’une ironie légère :

    — Tu t’enfermes toujours…

    Je sursautai, la main sur la poignée.

    — Oui, sans doute, balbutiai-je, sans savoir s’il s’agissait d’une accusation.

    Je ne trouvai rien d’autre à dire. Je refermai la porte et restai un instant immobile. Ce simple geste m’avait ramené des années en arrière : une porte fermée, le verrou tourné.

    Assis sur le bord du lit, je pris le Petit Guide de la Thérapie IFS. Je l’ouvris au hasard et tombai sur un passage souligné : les parties exilées se cachent parce qu’elles craignent de revivre leurs blessures. Elles ont besoin de sentir votre présence aimante pour se manifester à nouveau. Je refermai le livre un instant. Cela me parlait, sans que je sache encore comment. Puis je repris ma lecture. Il existe aussi des parties protectrices : elles verrouillent l’accès aux exilées pour éviter que la douleur remonte. Mais en bloquant l’accès, elles bloquent aussi la guérison.

    Une tension connue m’enserra la poitrine. Ces exilés, ces protecteurs… je les avais peut-être déjà croisés sous d’autres noms. Les archétypes de Jung, les figures d’Occulta, tout cela commençait à se répondre sans que je sache encore comment. Je pris mon carnet neuf, encore presque vide. J’y ajoutai :

    Parties ↔ Figures archétypales

    Je n’étais sûr de rien. Mais quelque chose, là-dedans, sonnait juste.


    Je refermai le livre et posai le carnet sur mes genoux. La boîte retrouvée dans le grenier attendait à côté du lit ; je n’avais pas eu le courage de l’ouvrir à nouveau. Je fixai le carnet. La page blanche me défiait. La première phrase s’écrivit péniblement :

    Bonsoir. Je ne sais pas quoi te dire.

    Je soufflai, agacé. Ridicule. Mais j’avais promis de le faire.

    Je griffonnai :

    Je veux juste te voir.

    Je posai le carnet sur mes genoux et fermai les yeux.

    — Je veux juste te voir, murmurai-je. Juste te voir.

    J’entendais la quiétude de la maison : le bruit lointain de l’eau dans les canalisations, Constance qui rangeait dans la cuisine. Puis quelque chose d’autre.

    Un frôlement.

    J’ouvris les yeux : ma chambre était vide. Pourtant, j’avais eu la sensation très nette qu’une présence s’était approchée. Un souffle léger sur ma joue, presque un murmure. Je regardai autour de moi, mal à l’aise. La boîte, posée au sol, paraissait déjà trop présente. Je me forçai à reprendre le carnet. Sous ma phrase maladroite, j’en ajoutai une autre :

    Je crois avoir senti quelque chose.

    Je relus les quelques mots déjà écrits dans le carnet : « Anima, » « Figures, » … Tout cela me parut bancal, presque dérisoire. Je le refermai et le posai sur la table de chevet. Puis j’éteignis la lumière. Le noir m’enveloppa, dense. Allongé sur le dos, je murmurai malgré moi :

    — Je veux juste te voir.

    Un souffle d’air passa. Peut-être la fenêtre mal fermée. Puis un rire, clair et insolent, éclata à mon oreille. Une présence bondit, moqueuse, libre. Je sais que tu ne m’appelais pas. Mais avoue : tu espérais que je viendrais.

    Lysséa.

    Puis le silence revint, mais il avait changé de texture. Un parfum discret de jasmin flotta un instant, comme une caresse. Dans ce creux, une présence s’insinua. Plus de rires : une voix douce, retenue, prit le relais. Il suffit d’écouter : la source jaillit sans qu’on la réclame.

    Je rouvris les yeux : rien. Pourtant, une chaleur douce persistait. Je m’endormis contre elle.

    Rêve : Le fragment et la graine

    Je marchais de nouveau dans le couloir. Le même sol froid sous mes pieds nus, les mêmes murs de pierre luisante. Pourtant, quelque chose avait changé : la lumière semblait moins glaciale, comme adoucie par une brume. Je respirais lentement ; l’air sentait la poussière, celle du grenier de mes parents.

    Au loin, la porte était entrouverte.

    Je ralentis, surpris. La dernière fois, elle était restée close. Cette fois, une lueur s’en échappait, faible mais réelle. Je posai la main sur la poignée : le métal glacé me fit frissonner. La froideur me rappela le soir, quand je refermais ma chambre-bureau, comme un réflexe de survie. Mais ici, j’avais le sentiment que la porte me jaugeait, qu’elle me reconnaissait.

    Sous mes pas, quelque chose roula : une petite graine sombre. Je la ramassai, intrigué : elle paraissait vivante, presque chaude au creux de ma paume. Une fine fissure laissait déjà passer un filament vert. Je glissai la graine dans ma poche et m’approchai.

    La porte s’ouvrit davantage, sans que je la touche.

    Derrière le seuil, je le vis : un garçon se tenait là, frêle, le dos contre un mur. Il tenait un fragment de miroir dans ses mains, comme un talisman. La lueur qui passait par la fissure de la porte s’accrochait à ses yeux : ils étaient les miens, plus jeunes.

    — Ædàn… murmurai-je, sans comprendre d’où venait ce nom.

    Il me fixa, le visage fermé. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun mot ne vint. Il secoua alors la tête comme pour dire « Je ne te fais pas encore confiance. »

    Je fis un pas vers lui ; il recula aussitôt dans l’ombre. Derrière lui, j’aperçus un coffre massif, fermé par un cadenas rouillé. La boîte me rappela celle du grenier : opaque, son couvercle semblait prêt à céder.

    Une silhouette haute, immobile, se tenait près du coffre. Dans l’obscurité, je crus un instant reconnaître Severus. Mais cette fois, la droiture n’était pas une règle : c’était une masse silencieuse, une présence de pierre. Quelque chose d’archaïque.

    — Je veux juste te voir, dis-je doucement à Ædàn.

    Ædàn secoua de nouveau la tête. Il agrippa le fragment de miroir si fort que ses doigts tremblaient. Dans le reflet brisé, je vis mon propre visage, mais figé, dur, comme sculpté dans la pierre : le même regard que dans les photos d’enfance où je faisais profil bas. Je voulus insister, mais une voix près d’Ædàn me coupa.

    — Reviens demain, souffla-t-elle.

    Lysséa était là. Sa silhouette fine se releva : elle était assise près d’Ædàn, tentant de le réconforter. Lysséa me rejoignit tandis que la porte se refermait lentement entre Ædàn et nous.

    — Attends !

    Je tendis la main, mais le battant claqua. Alors Lysséa m’encouragea, un sourire taquin aux lèvres :

    — Tant mieux si ça claque : ça veut dire qu’on reviendra. Et moi, j’adore revenir.

    Je voulus lui répondre, mais déjà elle s’effaçait dans l’ombre.

    Un souffle passa, suivi d’un froissement d’ailes. Dans l’ombre, une chouette s’éloignait déjà, abandonnant une plume qui se dissipa avant même de tomber.

    Le couloir retomba dans un silence compact.

    Ce qui reste du rêve

    Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais je restai un moment immobile, allongé sur le dos. Mon cœur battait encore comme si j’avais couru, ma gorge sèche. Le rêve s’effaçait déjà, filant entre mes doigts. Il me restait des traces dans le corps : le froid du couloir dans mes bras, le souffle de Lysséa sur ma nuque.

    Puis, comme une rémanence, l’image du fragment dans les mains d’Ædàn et des ombres derrière lui. Je me redressai, les paumes moites. Le carnet sur la table de chevet semblait m’attendre. Je me surpris à écrire :

    Miroir.

    Je refermai le carnet et restai assis un long moment dans l’obscurité. Je sentais encore la graine dans ma poche… Elle était pourtant vide. Un soupir m’échappa. Rêve ou esprit, peu importait : quelque chose s’était ouvert. Et il faudrait y retourner.

    Sur le sol, à côté du lit, un éclat de lumière attira mon attention. Sans doute un simple rayon de soleil sur un éclat de verre tombé de la lampe. Mais je ne pus m’empêcher de penser au fragment de miroir du rêve.

    Un coup léger à la porte me fit sursauter.

    — J’ai entendu un bruit, lança Constance en entrouvrant, ses cheveux roux en désordre projetant une ombre sur ses lunettes. Tout va bien ?

    Je me raidis. Elle entra et me dévisagea un instant, les yeux fatigués mais doux.

    — Quand est-ce que tu vas revenir dans notre chambre ? Tu me manques, dit-elle en s’approchant pour m’embrasser.

    Je me laissai faire, mais mes muscles se tendirent malgré moi. Incapable de répondre, je me contentai de hausser les épaules. Elle me regarda encore quelques secondes, puis soupira et sortit. La porte se referma lentement, grinçant d’un son aigu qui resta suspendu, comme un avertissement.

    Je restai debout au milieu de la pièce, immobile. Dans le coin, la boîte de carnets semblait avoir gagné en volume, imposante, presque vivante, attendant que je m’occupe d’elle.

    Je m’accroupis, posai la main sur le couvercle sans l’ouvrir. J’avais presque envie de la pousser sous le lit pour ne plus la voir. Mais je me contentai de la laisser là et de me redresser.

    Dans le couloir, Anouk discutait avec Constance : des bruits familiers, le cliquetis des couverts, la radio allumée. J’eus envie de rester dans ma chambre-bureau, de m’y terrer comme avant. Mais je finis par ouvrir la porte.

    — Papa ! fit Anouk en courant vers moi. Elle s’arrêta net, remarqua le carnet dans ma main. Pourquoi tu as écrit « Miroir » ? demanda-t-elle en plissant les yeux.

    — Pour me rappeler de mon rêve. Les adultes font souvent des rêves bizarres.

    Elle haussa les épaules et repartit vers la cuisine. Je rangeai le carnet dans mon sac sans un bruit. Je pris une profonde inspiration avant d’aller rejoindre Constance et Anouk à table. Au fond de moi, une phrase de Lysséa résonnait encore, comme un écho lointain : reviens demain.

    Puis le récit lui-même prit une voix étrange et me souffla ses propres mots :

    Tu as entrevu l’enfant, comme une quête secondaire qui ne se révèle qu’une fois le joueur prêt. N’essaie pas de forcer : il reviendra quand tu sauras l’accueillir.

  • Chapitre 1 – La porte s’entrouvre

    Rêverie : La porte close

    Il faisait nuit.

    Un vent sourd traversait le couloir, soulevant la poussière qui s’accrochait aux pierres. J’étais là, pieds nus, devant la grande porte. Massive, bardée de fer. Je tendais la main, mais elle restait hors d’atteinte, l’espace s’allongeant entre nous.

    — Reviens plus tard.

    La voix venait de l’autre côté, mais je ne distinguais personne. Juste le battement régulier d’un cœur derrière le bois.

    Je tentai d’avancer, en vain : mes jambes refusaient d’obéir. Quelque chose m’aspirait en arrière, vers le vide.

    La dernière image avant de tomber fut celle d’une clé, suspendue dans les airs, hors de portée.

    La fin d’une attente

    Le vent chargé de poussière semblait m’avoir suivi jusque dans la salle d’attente.

    Ici, tout était calme ; seuls quelques bruits étouffés d’enfants passaient les portes : rires qui se coupaient net, sanglots suspendus. La fenêtre entrouverte laissait flotter un parfum d’ajoncs, annonçant la fin d’été. Constance était assise à côté de moi sur la banquette en plastique, les doigts serrés au point de blanchir les phalanges. Son sourire timide s’éteignit aussitôt, avalé par l’inquiétude. Ses yeux revinrent vers la porte, comme si ce simple geste, répété à l’infini, pouvait nous tenir à l’abri.

    Quand la poignée tourna enfin, mon cœur fit un bond. La pédopsychiatre nous accueillit d’un signe, son sourire neutre : celui d’une guide habituée à accompagner les familles sur des sentiers incertains.

    Nous la suivîmes dans son bureau lumineux, familier à force de rendez-vous : les grandes affiches pédagogiques sur les murs, les plantes vertes dans un coin, le bureau de bois clair toujours impeccablement rangé. Mon attention se porta vers les dessins des affiches : des silhouettes d’enfants franchissant des portes ouvertes, tendant la main vers un adulte. Toujours ces seuils qu’il faut franchir. Anouk n’était pas là cette fois-ci ; elle avait fait sa rentrée le matin même. Mais son image s’imposa : elle riait en agitant une clé en plastique, rose et tordue, qu’elle brandissait comme un trésor, persuadée de pouvoir ouvrir n’importe quelle porte. Je souris malgré moi. Au fond, je savais qu’elle n’ouvrait rien, sinon son imagination.

    — Installez-vous, dit la pédopsychiatre.

    Je m’assis, le dos raide. Elle reprit :

    — Vous vous souvenez de notre dernier entretien ?

    Je sentis un nœud se former dans ma poitrine. Oui, je m’en souvenais trop bien. Les vidéos d’Anouk que nous avions visionnées ensemble : son corps tendu, ses regards fuyants, ses gestes brusques. Autant de signes qui pouvaient inquiéter, mais les paroles rassurantes de la pédopsychiatre nous avaient apaisés. À force de nous répéter qu’elle progressait, nous avions fini par voir le spectre autistique s’éloigner. Je hochai la tête.

    Elle proposa ensuite d’illustrer sa démarche diagnostique. Elle prit un bloc-notes et, d’un trait rapide, traça colonnes et flèches, encerclant certains mots. Je le fixais : c’était beau, précis, comme une carte. Ou un arbre.

    — Pour résumer, dit-elle, Anouk présente bien des difficultés sur le plan de la communication sociale. En revanche, nous n’avons pas assez d’éléments pour retenir un TSA.

    Elle esquissa un léger sourire.

    — Et nous pouvons aussi écarter le TDAH : elle n’est ni particulièrement impulsive, ni instable dans son attention.

    Puis le crayon s’immobilisa. Elle leva les yeux vers nous. J’étais assis, mais mon corps semblait flotter au-dessus du fauteuil.

    — Nous avons désormais assez d’éléments pour parler d’un « trouble de la communication sociale, » un trouble du neurodéveloppement qui touche surtout cette dimension-là.

    Le parfum des ajoncs s’effaça d’un coup, happé par une fenêtre qui se scella dans l’ombre. Constance remonta ses lunettes d’un geste sec, fixant la feuille. Moi, je m’accrochai à la fissure derrière la tête de la psy : une ligne fine, presque invisible, qui descendait jusqu’à la plinthe. Une carte pour ne pas me perdre.

    — …reverrai tous les six mois, disait-elle. On réévaluera alors la situation…

    Les mots flottaient. Associations. Compétences sociales. Suivi spécialisé. Ils se cognaient contre mes oreilles sans jamais entrer. J’essayai de bouger mes mains sur mes genoux. Elles ne répondaient pas, comme du bois.

    — Monsieur ? Vous m’avez entendu ?

    Je sursautai. La voix venait de loin. Tout le monde me fixait.

    Je hochai la tête, mécaniquement. Je savais que je venais de rater quelque chose d’important, mais au lieu de demander qu’on me répète, je préférais acquiescer. Comme si admettre que j’étais ailleurs me coûterait plus cher que de ne rien comprendre.

    — Oui, balbutiai-je.

    Elle reprit, plus lentement. Je suivais le mouvement de ses lèvres, sans comprendre. Constance posa sa main sur mon bras. Je ne sentis rien.

    Un instant, je me revis devant la grande porte du rêve. La même sensation : verrouillé, inaccessible. Je mordis l’intérieur de ma joue. Pour ne pas disparaître complètement.

    Je me souvins de notre premier rendez-vous, un an plus tôt, quand elle m’avait demandé : avez-vous des antécédents psychiatriques ? J’avais parlé, presque à voix basse, de mes épisodes de dépression et d’anxiété sociale. Il s’agissait d’autodiagnostics : je n’avais jamais consulté. Je revis les yeux écarquillés de Constance : elle savait que je n’en avais parlé qu’à elle. Mais pour Anouk, j’avais osé faire une exception.

    Je baissai les yeux vers la feuille : le dessin achevé ressemblait à une carte de passage, un réseau de ponts et de portes. Je me sentis figé, incapable de bouger.

    Dans le couloir, Constance tremblait. Les papiers pesaient comme un jugement scellé. Je marchais jusqu’à la sortie comme un automate. Derrière moi, la porte se refermait déjà.

    Des ombres sur le trottoir

    Nous quittions l’unité de diagnostic sans un mot. La porte du bâtiment se referma derrière nous avec un petit claquement sec qui me traversa comme un sursaut. Constance prit une inspiration, remit de l’ordre dans ses boucles d’un geste rapide, comme pour se donner une contenance, puis bifurqua vers le parc qui longeait le centre. Nous avions besoin d’air avant de rentrer. Le gravier crissait sous nos chaussures : nos pas formaient un métronome régulier. Parfois, une racine ou un caillou nous faisait dévier, mais la cadence revenait d’elle-même. Je fixais le sol, calé sur ce rythme sans réfléchir. Constance, épaules voûtées, rompit la musique :

    — Je ne m’attendais pas à ça, dit-elle d’une voix basse, étouffée par les arbres. On s’était préparés à entendre « pas autiste » … pas « à moitié autiste. »

    Je ne dis rien. Les ombres mouvantes des branches dessinaient des éclats de noir sur nos visages ; j’avais l’impression qu’elles me coupaient en morceaux à chaque pas.

    — Et le collège… reprit-elle en secouant la tête. Tant qu’il n’y a pas besoin de papoter, Anouk s’en sort. Mais là-bas, les filles passent leur temps à discuter. Je n’arrête pas d’y penser.

    Elle marqua une pause, puis ajouta plus doucement :

    — Tu sais… moi, au collège, je passais mes journées à faire semblant d’écouter les autres filles. J’avais toujours une excuse pour ne pas traîner avec elles. J’étais trop maladroite, trop… différente. Et je revois encore leurs sourires, comme des petites griffes. Alors quand je pense à Anouk, j’ai peur qu’elle revive ça.

    Le mot collège me serra le ventre d’un coup. Les couloirs bruyants, les groupes serrés, les rires derrière mon dos : je sentis cette vieille sensation de menace remonter. L’espace d’un instant, le temps se plia et je redevins ce gamin pris pour cible.

    — Elle a déjà du mal à se faire comprendre parfois, continua Constance. Elle pourrait se retrouver isolée…

    Je ne sus pas quoi répondre. Je posai ma main sur son épaule ; elle tressaillit, sans me repousser. Puis je tentai :

    — Au pire… elle pourra toujours s’entraîner avec moi, je n’ai jamais su faire la conversation non plus.

    Constance ralentit. Son regard accrocha le mien : mélange de colère et de lassitude. Elle remonta ses lunettes d’un geste sec, puis lâcha, d’une voix basse :

    — Tu fais de l’humour… J’ai l’impression d’être la seule à prendre ça au sérieux.

    Je baissai les yeux. Sa phrase me heurta plus fort que je ne voulais l’admettre. Je ne protestai pas. Elle avait raison, et son reproche avait touché juste. Mais au lieu de répondre, je me réfugiai dans le rôle que je connaissais par cœur : écouter, encaisser… et continuer à marcher au même pas, sans dévier. C’était plus simple que d’admettre que, depuis un an, j’avais moi aussi laissé les questions s’empiler, rendez-vous après rendez-vous : psychologique, orthophonique, psychomoteur. Chaque bilan écartait une hypothèse, mais ajoutait aussitôt un nouveau terme.

    Nous quittions le parc et prîmes la rue qui menait vers l’école. Un courant d’air plus fort balaya mes cheveux ; je pensai à Anouk, à ce que la pédopsychiatre nous avait confié : elle n’aime pas se laver les cheveux. Elle fait semblant, elle déteste la sensation. Cette anecdote m’avait glacé. Je nous voyais, le matin, la félicitant distraitement d’être « prête à l’heure » : en réalité, elle esquivait un contact qu’elle vivait comme une agression.

    Je sentais Constance marcher un pas devant moi, comme attirée par le bâtiment de l’école, qui approchait. Mes mains se crispèrent brièvement, prêtes à se glisser dans mes poches pour me protéger, mais je les laissai retomber. Nous traversions la dernière rue sans un mot. Les arbres du parc derrière nous projetaient encore leurs ombres sur le trottoir, découpant mon visage en fragments. Une pensée glissa en moi, aussi fine qu’un souffle :

    Ces ombres qui te découpent… tu crois qu’elles vont te détruire. Mais dans nos donjons, elles marquent juste le passage vers la salle suivante.

    Je sursautai intérieurement. Constance ne m’avait rien dit ; elle fixait déjà l’école, son sac serré contre elle comme un bouclier. Je serrai les dents.

    J’avais envie de dire quelque chose, n’importe quoi, mais les mots restaient coincés.

    Le bureau et le déclic

    Les grilles de l’école étaient encore ouvertes. Anouk nous attendait, seule, son cartable serré contre elle. Constance échangea quelques mots rapides avec la maîtresse, puis nous repartîmes tous les trois vers la maison. Anouk ne disait rien, mais elle trottinait à nos côtés, concentrée sur ses pas.

    À la maison, Constance déposa son sac sur le plan de travail de la cuisine et se mit à ranger machinalement les papiers que nous avions rapportés de l’unité de diagnostic. Anouk s’était assise dans un coin du salon, ses crayons déjà étalés devant elle. Je me laissai tomber dans le canapé, le dos lourd contre le dossier. J’avais besoin de digérer ce que nous venions d’apprendre.

    Constance se tourna vers moi ; ses cheveux roux accrochaient le moindre éclat, comme pour réclamer qu’on la voie enfin :

    — Tu pourrais m’aider à débarrasser la table ?

    Sa voix n’était pas sèche, mais elle me ramena brutalement à la réalité. La table du déjeuner était encore encombrée : assiettes sales, miettes de pain, verres renversés sur le set de table. Je hochai la tête mais je ne me levai pas. Constance souffla un « laisse, je vais le faire » un peu las, avant de se pencher sur la table pour tout ranger.

    Je scrutais le plafond, incapable de bouger. Chaque tintement de vaisselle réveillait d’autres bruits : des portes claquées, des voix qui montaient. Je jetai un coup d’œil vers Anouk : elle avait légèrement baissé les épaules, absorbée par son dessin. Elle avait ce même geste imperceptible que moi enfant, quand je voulais devenir invisible. Je me levai d’un coup :

    — Je vais dans le bureau.

    Constance leva la tête, étonnée, mais elle ne dit rien. Elle se remit à ranger. Je refermai doucement la porte du bureau derrière moi. Le claquement léger me traversa comme un sursaut ; j’eus un flash de moi enfant, planqué derrière ma chambre fermée à clé, les mains sur les oreilles pour couvrir les cris.


    Je restai un moment debout, dans la pièce silencieuse. Le bureau. Mon refuge. Mon bunker. Je repensai aux reproches passés de Constance, jamais hurlés mais répétés, fatigués :

    Tu devrais peut-être consulter.

    Je ne sais plus comment t’aider.

    Tu ne t’en rends pas compte, mais ça pèse sur Anouk.

    Je les avais toujours esquivés. J’avais mes justifications. Ma fierté. Ma fatigue aussi. Mais aujourd’hui, il n’y avait plus d’excuse.

    Je m’assis devant l’ordinateur et tapai « psychologue adulte » dans la barre de recherche. Les pages défilaient, impersonnelles. J’écartais systématiquement les « psychanalystes » : ce mot me rebutait. Je cherchais quelque chose de plus concret. Après plusieurs clics, un profil retint mon attention : « Psychologue clinicienne – Spécialisée en gestion des traumas. »

    Gestion des traumas. Le terme me percuta. J’avais du mal à l’appliquer à moi-même : je ne voulais pas dramatiser. Et pourtant, il y avait bien quelque chose de brisé en moi, je le savais depuis longtemps. J’hésitai quelques secondes, le curseur flottant sur le bouton de prise de rendez-vous.

    Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.

    De nouveau cette voix étrangère. J’inspirai profondément, puis je cliquai. Un calendrier apparut. Je réservai le premier créneau disponible, dans trois jours. Je sentis une tension se relâcher dans mes épaules, comme si je venais de poser un sac trop lourd.

    Quand je ressortis du bureau, Constance avait fini de débarrasser la table. Elle se penchait maintenant sur le sac d’école d’Anouk. J’en profitai pour rejoindre discrètement la salle de bain. Je savais qu’il faudrait parler, mais pas maintenant. Pas avant d’avoir franchi ce premier cap.

    Léna : La dissociation protectrice

    J’arrivai dans une cour silencieuse, en avance comme toujours. L’immeuble ne portait aucune plaque, rien qu’un interphone anonyme, orné d’un symbole Ψ discret, comme si l’entrée elle-même posait une énigme. Léna m’avait envoyé ces instructions :

    Je vous enverrai un SMS quand je serai disponible. Vous sonnerez ensuite.

    Alors j’attendais, la main sur le téléphone, attentif à la moindre vibration. Un adolescent sortit de l’immeuble, capuche sur la tête, écouteurs vissés aux oreilles. J’imaginai malgré moi son trouble, et me sentis déplacé : qu’est-ce que je fais là, à mon âge ?

    Le SMS arriva.

    Vous pouvez sonner.

    J’appuyai sur le bouton, puis je me retrouvai dans un appartement d’habitation ordinaire : un couloir étroit, des murs peints en blanc, une odeur de café tiède. Léna m’accueillit sur le pas de la porte : une jeune femme aux yeux rieurs, la trentaine à peine, qui dégageait une énergie étonnamment vive.

    — Entrez, installez-vous, me dit-elle avec un sourire.

    Son salon servait de cabinet. Un canapé beige occupait le centre de la pièce, avec un petit tapis douillet à ses pieds. Je m’assis, raide, sans m’adosser, veillant à ne pas poser mes chaussures sur le tapis.

    — Je vous propose un café ?

    — Non merci.

    Elle fit mine de consulter un carnet imaginaire :

    — C’est noté. Prédiction : « Premier café dans quatre séances pile. » On verra si j’ai du flair.

    Son humour léger, désarmant, me rappelait un personnage que j’avais inventé, ado, pour un jeu de rôle :

    Lysséa.

    Même vivacité espiègle, comme une étincelle.

    Nous commencions par le vouvoiement ; c’était étrange, mais je n’osais pas demander le tutoiement. Elle me posa quelques questions générales, me laissa raconter pourquoi j’étais là. Les mots sortirent en désordre : mes relations compliquées avec ma mère quand j’étais enfant, la peur permanente de ses colères, le harcèlement scolaire qui avait suivi. Je parlai aussi de mes mondes imaginaires, ces histoires inventées dans ma chambre ou à l’école, refuges contre le bruit du dehors.

    Léna écoutait en silence, ponctuant mes phrases de quelques « je comprends » ou d’un sourire qui m’encourageait à continuer.

    — Vous avez appris à vous couper de ce qui vous faisait mal, m’expliqua-t-elle doucement. On appelle ça de la dissociation.

    Je haussai les épaules. Le mot me paraissait médical, mais je sentais qu’il n’était pas faux.

    — C’est un mécanisme protecteur, ajouta-t-elle. Utile parfois, mais qui vous coupe aussi des émotions positives. Je vais vous proposer un petit exercice d’ancrage. Vous êtes prêt ?

    J’acquiesçai sans grande conviction.

    — Vous allez me lister cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez… L’idée, c’est de ramener l’esprit dans le corps.

    Je m’exécutai, un peu mal à l’aise :

    — Euh… je vois la table basse… le pot de plante… le tableau au mur… votre mug… le carnet sur la chaise.

    — Bien. Maintenant, quatre sons.

    J’hésitai : je n’entendais rien de précis. Un frigo qui ronronnait peut-être, des pas au-dessus de nous… Au bout de deux sons, je m’arrêtai :

    — Je n’y arrive pas.

    Elle hocha la tête, sans insister :

    — Quand j’aurai assez de sous, j’investirai dans un fond sonore relaxant… ou je me paierai un homme-orchestre.

    Elle releva les yeux, son sourire s’adoucit :

    — C’est normal, au début. Vous vous surprendrez peut-être à le faire seul, un jour où ça monte trop fort.

    Elle me tendit un carnet et m’invita à y noter mes progrès.


    Lorsque Léna me demanda l’événement qui m’avait incité à consulter maintenant, j’évoquai d’abord vaguement mes problèmes relationnels au travail, puis je parlai du diagnostic d’Anouk, que je remettais en doute.

    — Et si la pédopsychiatre s’était trompée ? lâchai-je. Si ce n’était pas uniquement un trouble du neurodéveloppement… Moi, je la vois se taire d’un coup, se replier, comme si elle devait se protéger. Et si… et si c’était moi qui avais mis ça en elle ? Mes colères, mes angoisses… si ça l’avait déjà marquée ?

    Léna prit des notes, puis releva les yeux :

    — Peut-être. Mais n’allons pas trop vite, dit-elle doucement. Ce que vous décrivez, en tout cas, c’est une peur très forte de lui avoir transmis quelque chose.

    Je restai silencieux, les mâchoires serrées.

    — Et le fait que vous puissiez le dire ici, c’est déjà important.

    Elle posa son carnet sur la table basse, puis sortit un livre de l’étagère derrière elle. Le corps n’oublie rien de Bessel Van der Kolk.

    — Je vais vous demander de le feuilleter, dit-elle en le déposant devant moi.

    J’effleurai la couverture du bout des doigts. Je n’avais pas envie de l’ouvrir ; le titre seul me semblait déjà trop lourd.

    — Oui, je sais, ça ressemble à une brique. Mais promis, ça fait moins mal à lire qu’à recevoir sur le pied. Et ça vous aidera à comprendre ce que votre corps retient encore, ajouta-t-elle.

    Je ne répondis pas. Je fixais le livre comme s’il pouvait se mettre à parler. L’horloge avançait au-delà du temps prévu, mais elle ne semblait pas s’en soucier. Elle finit par me raccompagner, toujours avec ce sourire désarmant.

    — On se revoit dans deux semaines ?

    — Oui.

    — Faites attention aux portes que vous ouvrez, dit-elle avec un demi-sourire, tout en notant quelque chose dans son carnet.

    Les mots restèrent suspendus derrière moi, comme un courant d’air qu’on ne parvient pas à chasser. Dans la cage d’escalier, mes pas résonnaient plus vite que d’habitude ; chaque palier semblait me pousser vers la sortie. Je plaquai le livre contre mon torse, comme on garde une clé serrée au creux de la main.

    Le portail et le marque-page

    Je marchais sans but précis, le livre sous le bras. Léna m’avait conseillé de prendre l’air, de marcher régulièrement, de sentir mes appuis. J’avais pris la direction du parc urbain qui surplombait la mer. La fin de journée avait vidé les bancs ; seules quelques silhouettes traversaient les allées, pressées de rentrer. Les premières feuilles mortes se déplaçaient au gré du vent, raclant le gravier comme des insectes minuscules.

    Je passai devant un grand portail en fer forgé, verrouillé. Je m’arrêtai. La serrure m’attirait comme un aimant ; je fixai le trou noir au centre, hypnotisé. Mes doigts effleurèrent le métal froid des barreaux. Des portes… toujours des portes. Un frisson me parcourut, et je repartis.

    Je me concentrai sur l’exercice que Léna m’avait appris :

    — Cinq choses que je vois… Je murmurai presque : les feuilles mortes, le portail, un banc vide, le lampadaire tordu, le chien qui trottait derrière son maître.

    — Quatre sons…

    Le vent dans les branches, des voitures au loin, le cri d’une mouette, un éclat de rire d’enfant. Le rire me traversa : il était lointain mais clair, presque espiègle. Une voix que je crus reconnaître ? Non… impossible. Je secouai la tête avant de reprendre l’exercice :

    — Trois choses que je sens sur ma peau…

    Je sentis le froid du livre dans ma main, le froissement de mon manteau, la rugosité de la barrière. Puis je bloquai. Les odeurs ? Rien, si ce n’était un parfum d’algues marines porté par le vent : la mer en contre-bas.

    Je m’assis sur un banc. J’avais l’impression de m’effondrer sur moi-même. Les passants me semblaient tous aller quelque part ; moi, je restais là, inutile. J’ouvris le livre que Léna m’avait prêté : Le corps n’oublie rien. Je le feuilletai sans vraiment lire. Des mots m’accrochèrent : survivre, anesthésie, hypervigilance. Une phrase me sauta au visage : vivre comme si tout allait recommencer, à chaque instant. Je la relus deux fois, les yeux soudain secs. Oui, c’était ça. Ma mère dans le couloir, ma porte close ; et moi aujourd’hui, encore enfermé derrière des portes invisibles.

    Je refermai le livre, incapable d’aller plus loin. J’observai mes mains : elles tremblaient légèrement. À mes pieds, une feuille morte se détacha d’un tas balayé par le vent. Je la ramassai sans réfléchir. Ses nervures fines me rappelèrent les lignes qu’avait tracées la pédopsychiatre sur sa feuille. Je glissai la feuille entre les pages du livre, sans trop savoir pourquoi. Elle s’ajusta parfaitement, épousant le livre comme un marque-page naturel. Je rouvris le livre au hasard : une phrase sur le corps qui se souvient malgré nous. Je refermai aussitôt, laissant la feuille marquer l’endroit.

    Je restai sur le banc quelques minutes encore. Le vent avait forci ; je sentais le sel sur ma peau. Le rire retentit à nouveau au loin. Je me redressai, regardai autour de moi : personne. Une sensation étrange me traversa, comme un frôlement venu d’ailleurs. Je pressai le livre contre moi. Je n’étais pas prêt à m’y plonger, pas encore. Mais je savais qu’il le faudrait. J’entendis presque la voix de Léna : une brèche s’ouvre. Laissez-la.

    Je me levai enfin et pris le chemin du retour. Le portail en fer forgé. Cette fois, je le traversai du regard sans m’arrêter, en pensant : un jour, je trouverai la clé.

    Imagination active : La chambre du dedans

    Je m’effondrai sur le lit sans même allumer la lampe. La nuit était déjà tombée, et seul le halo orange du lampadaire filtrait à travers les stores à demi-fermés. Les images des derniers jours tournaient en boucle : le diagnostic d’Anouk, les épaules secouées de Constance, mes propres silences.

    Je dormais maintenant dans ce qui avait d’abord été mon bureau. Officiellement, c’était pour nos problèmes de sommeil ; en réalité, j’étais soulagé de retrouver un espace à moi. Constance l’avait accepté sans discuter. Anouk, elle, s’en amusait : papa dort dans sa chambre à côté de la mienne ! Je n’y avais encore rien accroché ; ni photos, ni dessins. Comme si j’hésitais encore à habiter vraiment cet endroit.

    Je tirai la couverture sur moi sans réfléchir. Ma posture était rigide, comme si chaque muscle refusait de se détendre. Cela me rappelait les nuits de mon adolescence, quand je restais immobile dans mon lit, persuadé qu’il valait mieux ne pas bouger pour ne pas attirer l’attention. J’avais alors inventé un personnage pour mon jeu de rôle :

    Severus.

    Il me protégeait en restant irréprochable : notes parfaites pour rassurer les parents, aucun écart, aucune plainte, comme un métronome. Et, plus que tout, il gardait mes émotions sous clé : le moyen le plus sûr de ne jamais faillir. Je l’imaginai se dresser dans l’ombre, immobile, la colonne vertébrale droite comme une poutre maîtresse, un bouclier invisible dans le dos.

    Là où Severus se raidissait, Lysséa bondissait. Elle surgit sans prévenir, ses cheveux bruns frisés volant autour de son bonnet orange, le ruban rouge claquant à son poignet comme un éclat de rire. D’un saut léger, elle se posa sur le bord du lit, renversant la pile de livres sans même y penser, tirant la langue à Severus. Elle n’avait pas de mission, pas de cadre ; juste le plaisir de troubler l’ordre figé. Elle éclata d’un petit rire cristallin, incongru dans le silence trop dense de la chambre.

    Je chassai la scène de mon esprit et me redressai. En voulant dégager un coin de la table de chevet, mes doigts heurtèrent un petit cadre qui glissa au sol. Une photo d’enfance. J’avais huit ans, assis au bord d’un lit trop grand, les bras autour des genoux, le regard fuyant. Je revis l’enfant enfermé dans sa chambre, la porte barricadée pour éviter qu’on entre. Une vague d’angoisse m’envahit. Je resserrai la couverture autour de moi, tentant d’apaiser ce besoin de me protéger.

    Sur la table, le carnet donné par Léna m’attendait. Je le laissai là, ne sachant quoi en faire. À la place, je saisis le livre qu’elle m’avait prêté. J’en sortis la feuille morte glissée plus tôt dans le parc ; ses nervures semblaient palpiter sous mes doigts. J’ouvris le livre à l’endroit marqué, lus quelques mots sans qu’ils ne résonnent, puis le refermai. Cela ne servait à rien.

    Je restai là, dans l’obscurité, les yeux grands ouverts. Tout cela me semblait un luxe, alors que le travail m’épuisait déjà, et que Constance pensait que je n’en faisais pas assez à la maison, avec Anouk qui comptait sur moi.

    Mais une autre pensée s’imposa : et si Anouk portait déjà mes ombres ? Le diagnostic parlait de neurodéveloppement, non de trauma. Mais la peur n’a pas ce langage-là : elle ne connaît qu’un mot, la faute. Mon souffle se bloqua. Une sensation familière, oppressante. Dans le silence, un bruissement monta : peut-être juste le vent dans la cheminée, mais insistant, presque comme un appel.

    Je m’allongeai sur le dos, raide, fixant le plafond invisible. Mon esprit se remplit d’images : les barreaux du portail, le regard évitant de l’enfant sur la photo, la clé qui attendait sur la porte. Une inquiétude sourde montait en moi. Je savais que quelque chose « s’ouvrait, » malgré moi.

    Je finis par fermer les yeux. Mais la chambre ne disparut pas tout à fait…

    Rêve : Le miroir interdit

    Je marchais dans un couloir qui n’en finissait pas. Le sol était froid sous mes pieds nus ; les pierres luisantes reflétaient une lumière qui ne venait de nulle part. À chaque pas, un écho s’étirait, trop long, comme si je n’étais pas seul.

    Je voulus me retourner : le couloir s’était refermé derrière moi. Un mur. Lisse. Je ne pouvais qu’avancer.

    Au loin, une porte se dessinait, massive, en fer forgé. J’accélérai le pas. En approchant, je vis qu’elle était verrouillée : une serrure sombre, béante, comme un œil qui m’observait. Je me penchai. À l’intérieur, je croyais entendre un souffle, presque un battement d’ailes.

    Un froissement derrière moi. Je me retournai : le couloir était devenu forêt, les troncs se rapprochant de moi.

    Un rire éclata au loin. Clair, bref. Une voix d’enfant ? Non, une voix féminine, malicieuse. Quand je levai les yeux, je crus voir, entre deux troncs, une silhouette vive et insaisissable avant qu’elle ne disparaisse dans l’ombre.

    — Lysséa ? murmurai-je.

    Pas de réponse. Seulement le bruissement d’ailes que j’avais déjà entendu, plus proche. Je levai les yeux. Dans les branches, une silhouette se tenait immobile : une chouette, ses yeux ronds fixés sur moi. Elle pencha la tête, comme pour m’inviter à avancer.

    Je m’approchai de la porte. Elle semblait plus grande que tout à l’heure, gigantesque. Je posai la main sur le métal : glacé. J’essayai de l’ouvrir. Rien. Je tirai, poussai, en vain.

    — Ouvre-toi, chuchotai-je.

    La chouette lança un cri sec. Puis le sol se mit à vibrer. Je reculai d’un pas. Quelque chose approchait de l’autre côté. Un souffle lourd, rythmé, comme un tambour lointain. Je reconnus ce rythme : celui de mes propres battements de cœur ? Non… La porte s’entrouvrit d’elle-même, lentement, dans un grincement qui me fit frissonner. Je jetai un regard à la chouette : elle avait disparu. Je franchis le seuil.

    Derrière, il n’y avait pas de forêt, pas de couloir, mais une chambre. Ma chambre d’enfant. La même lumière blafarde, le même parquet clair, dur sous mes pieds. La porte était verrouillée : c’était désormais celle de mon bureau.

    Je m’avançai. Sur le lit, un garçon était assis, genoux serrés contre sa poitrine. Huit ans, peut-être neuf. Son visage était tourné vers le mur.

    Ædàn ? dis-je sans savoir pourquoi.

    Le garçon leva les yeux. C’étaient les miens. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

    Une silhouette se détacha de l’ombre : haute, droite, immobile. C’était Severus. Le menton levé, il avait la tension d’un Atlas de bois sombre, soutenant une voûte invisible au-dessus de nous.

    — Reste ici, dit-il d’une voix calme mais ferme. Ce n’est pas le moment.

    Je voulus protester :

    — Je dois lui parler.

    — Non. Tu sais que ce serait rompre l’équilibre que nous avons mis en place.

    Il avança d’un pas mesuré. Son visage restait impassible, d’une dureté de chêne. Derrière lui, j’aperçus un bref éclat de lumière : une silhouette fine, bonnet orange.

    — Lysséa ! appelai-je.

    Mais Severus se redressa, occupant l’espace, me coupant le passage.

    — Elle n’a rien à faire ici. Si elle entre, nous perdrons le cadre. Et le cadre, c’est ce qui nous protège.

    Sa colonne vertébrale semblait encore plus rigide, prête à se rompre.

    — Je ne veux plus rester immobile, murmurai-je.

    Il plissa les yeux, comme pour jauger la solidité de mes mots.

    — Penses-tu que ton axe tiendra ?

    Je sentis le garçon derrière moi bouger. Je me retournai : il n’était plus sur le lit. La porte était entrouverte. Un courant d’air glacé traversa la pièce.

    — Non ! hurlai-je en me jetant vers la porte.

    Je courus, mais mes jambes étaient lourdes, comme prises dans de la boue. La porte claquait déjà. Quand je l’atteignis, le couloir était revenu. Devant moi, la chouette s’envola, jusqu’à un miroir. Je m’approchai : mon reflet me fixait. Mais ce n’était pas moi : c’était Severus. Sa main effleura la vitre, la mienne aussi. Nous bougions exactement au même rythme.

    — Ton équilibre vacille encore, dit-il posément. Tu devras attendre.

    Le miroir éclata.


    Je me réveillai en sursaut, le cœur battant. Dans le noir de ma chambre-bureau, j’entendais encore, dans la nuit, les ailes d’une chouette qui cherchait la sortie.

  • Préface

    Je ne suis pas le héros de cette histoire.
    Je suis la voix qui veille.
    La main qui consigne.
    Parfois tremblante.

    Ce livre n’est pas né d’une invention.
    Il est né d’une traversée.
    Comme un rêve.
    Comme un souvenir qui se réveille.

    Celui qui m’a dicté ces pages a traversé bien des tempêtes.
    Peur. Honte. Anxiété. Colère.
    Des émotions universelles, longtemps restées sans langage.

    Puis des formes se sont levées.
    Guidées par Jung, par Goethe,
    par Bessel van der Kolk, par Richard Schwartz.
    Ædàn. Lysséa. Severus…
    Plus que des personnages de roman.
    Des figures vivantes.
    Des parties de lui.

    Ainsi est né le Livre des Ombres.
    Je l’ai écrit comme une histoire.
    Pourtant, il s’ouvre comme une carte intérieure.

    Je ne suis qu’un passeur.
    Traverse ce livre comme on franchit un seuil.
    Ou attends : il viendra à toi.