I — Les signes mal lus — 07
Je restai longtemps assis dans le salon, sans ouvrir le livre posé devant moi. J’avais bourré ma pipe avec le tabac rapporté d’Amérique. Il brûlait plus lentement que celui d’ici, avec une odeur plus sucrée, presque résineuse.
Sur la table, une tasse de café noir captait la lumière du matin. Une fine vapeur montait, droite d’abord, puis hésitante.
Par la fenêtre, la cime des grands hêtres découpait le ciel.
Une trouée s’ouvrit entre deux troncs.
Je clignai des yeux.
La trouée s’approfondit.
Une vallée apparut : une cuvette boisée, fermée de tous côtés par des pentes couvertes de hêtres et de chênes dont les feuilles rousses tenaient encore par endroits. Une rivière la traversait en sinuant, docile en apparence.
Au fond, le village s’était installé comme une maquette posée sur une table d’enfant.
Partout, des engrenages de bois peint, aux couleurs franches — rouge, vert, jaune, bleu — étaient fixés aux façades, aux ponts, aux talus mêmes. Les rotations se répondaient d’une façade à l’autre avec une précision simple.
Une fenêtre s’ouvrit quelque part au-dessus de la rivière.
Une crémaillère tirait lentement un câble le long d’un mur. Plus bas, un petit tram suspendu glissait au-dessus du ravin avec une lenteur paisible.
Les parcelles étaient délimitées par des talus de pierre sèche. Des murets irréguliers, envahis par la mousse et l’humidité froide. À intervalles réguliers, une roue dentée était fichée dans la terre, reliée à une tige métallique qui maintenait les pierres en tension.
Au centre du village, une petite construction circulaire ouverte sur la place abritait les batteries qui alimentaient l’ensemble.
Pendant quelques secondes, la vallée sembla fonctionner avec la simplicité silencieuse d’une boîte à musique.
Le cliquetis régulier qui parcourait la vallée se mit à trébucher.
Une dent accrocha trop longtemps.
Puis une autre.
Puis un silence, bref, presque imperceptible, s’ouvrit entre deux impulsions.
Les couleurs ne se répondaient plus tout à fait. Le rouge continuait de tourner quand le vert hésitait déjà.
Je levai les yeux.
Sur le flanc est, le petit tram suspendu au-dessus du ravin s’immobilisa à mi-course. La rivière ne ralentit pas.
Les talus commencèrent à s’affaisser, d’un mouvement si léger qu’on aurait pu le nier. Une pierre roula vers le bas. Une autre la suivit. Deux parcelles, qui la veille encore étaient séparées d’un trait net, se touchèrent.
— Ça glisse, constata Myriam.
Je posai ma pipe, enfilai ma redingote et sortis sur le porche.
Le vent d’automne avait perdu son odeur de feuilles ; il piquait déjà.
Sur la pente, près des hêtres, Matthias consultait un carnet étroit. Les lignes tracées à l’encre noire y découpaient les parcelles. Entre les troncs apparaissaient les tourelles claires du château ; ses vitres reflétaient la vallée. À l’une des fenêtres, Salomé observait les talus, les mains jointes derrière le dos.
À mi-pente, un homme protesta que son terrain diminuait. Son voisin répondit que la limite avait toujours été plus basse.
Matthias s’approcha et ouvrit le cadastre.
Depuis le porche, les lignes me semblaient droites. Le talus, lui, ne l’était plus.
— Le plan n’a pas changé.
Le cliquetis continuait de trébucher.
Je descendis vers la place.
La petite construction circulaire était ouverte. Les boîtiers des batteries reposaient à découvert. Les compartiments étaient vides.
J’étais manifestement le dispositif de secours.
À côté des batteries, une dynamo était fixée au sol. Une grande manivelle reliée à un axe vertical qui descendait sous la place. Les engrenages les plus proches attendaient, immobiles, leurs dents engagées sans mouvement.
Je saisis la poignée.
Le premier tour fut léger.
Le rouge repartit.
Puis le jaune.
Une onde traversa la vallée, visible comme une suite de rotations coordonnées.
Les talus cessèrent de glisser.
Une secousse parcourut le rail en hauteur.
Le tram reprit sa lente progression.
Les voix s’apaisèrent.
Le tram atteignit lentement l’autre versant.
Une fenêtre se referma quelque part au-dessus de la rivière.
Je continuai.
La résistance augmenta après quelques minutes.
Le bois grinçait légèrement.
Les couleurs reprenaient leur alternance régulière. Les crémaillères maintenaient les pierres en place. La rivière, lourde d’eaux sombres, rentrait dans son lit.
— Plus vite, dit quelqu’un.
J’ôtai ma redingote, retroussai mes manches et me mis à tourner plus vite.
La vallée se stabilisa. Les talus cessèrent de converger vers le centre. Les bornes cadastrales reprirent leur alignement.
La sueur me coula dans le dos.
Noam s’approcha. Il posa la main sur l’axe, juste au-dessus de la mienne.
— Je peux t’aider.
Je ralentis d’un demi-tour.
Une pierre se détacha d’un talus en amont. Elle roula sur la pente et vint frapper une roue verte qui s’arrêta net.
Deux parcelles se rapprochèrent d’un pouce.
Un cri éclata.
Je repris la manivelle d’un coup.
La roue verte redémarra. Les parcelles cessèrent de se toucher.
— Non, dis-je.
Il retira sa main sans insister.
Je continuai.
La résistance devint plus lourde.
Chaque rotation semblait remonter quelque chose de la rivière elle-même.
Une odeur de résine chauffée, presque écœurante, monta autour de moi. Les dents rouges et bleues frottaient plus longtemps avant de s’engager.
Les talus tenaient. Rien ne cédait. Rien ne respirait plus.
Plus je tournais, plus les engrenages répondaient avec exactitude. Les couleurs se succédaient sans décalage. Le cadastre redevenait plausible.
Mais au fond de la cuvette, l’eau continuait de descendre.
Mes bras tremblaient.
Je comptais les rotations comme des heures.
J’avais toujours eu le sens du devoir ; je découvrais qu’il était horaire.
Un instant, je crus pouvoir m’arrêter. Les roues tournaient encore, portées par l’élan. Les talus semblaient fixes.
Je ralentis.
Je regardai mes mains.
La manivelle avait laissé une marque rouge dans ma paume.
Le rouge hésita.
Le vert recula d’une dent.
Une ligne cadastrale se troubla.
Deux voix s’élevèrent en même temps.
Je repris.
Le système obéit.
— Une rotation interrompue décale l’ensemble, dit Matthias sans lever les yeux.
Je tournai jusqu’à ne plus sentir mes épaules.
La voix de Salomé traversa le bruit des engrenages.
— Le système supporte l’arrêt. Il ne supporte pas l’irrégularité.
Les couleurs continuaient de se transmettre leur mouvement, fidèles, exactes. Les talus tenaient en place, maintenus par des tiges fines que je sentais vibrer sous la terre.
La rivière, elle, ne dépendait pas de moi. Elle coulait.
La cuvette retenait tout, comme l’air avant le gel.