Catégorie : L’angle Mort

Montez à bord. Les portes se referment.
L’omnibus traverse un XIXᵉ siècle à peine déformé, où les machines règlent les gestes et où les rites persistent sous les procédures. À chaque arrêt, on descend, on observe, puis le train repart.
Jonas avance comme les autres. Il répare, mesure, ajuste.
Puis quelque chose apparaît.
Un livre devient lisible lorsqu’on le déplie.
Une porte existe, mais personne ne la voit.
Un dispositif parfaitement réglé conduit pourtant dans le vide.
Au début, ce ne sont que des détails.
Puis certains passagers ne remontent pas.
Les règles changent.
Le trajet se referme.
Ce qui dépasse est repris, corrigé, absorbé — jusqu’à disparaître.
Jonas continue d’avancer.
Mais ici, voir autrement a un prix.

  • Le bassin aux créatures invisibles

    I — Les signes mal lus — 03

    Les berges cessèrent brusquement. Nous débouchâmes sur une foire installée au bord du plateau. Des guirlandes de fanions claquaient dans l’air frais. Des lanternes de verre attendaient d’être allumées. La lumière tombait en biais, dorant les toiles tendues des baraques.

    On vendait des pommes caramélisées, des marrons chauds. Un orgue mécanique grinçait sous une tente rayée. Des enfants couraient entre les étals, poursuivis par des mères indulgentes.

    Après le ravin, l’espace paraissait trop large.

    Jonathan inspira profondément.

    — Voilà qui ressemble à une arrivée digne de ce nom.

    Les trois marins se dispersèrent du regard, évaluant les stands comme s’ils examinaient un quai inconnu.

    Au centre de la clairière, un bassin circulaire était entouré d’une balustrade en bois verni. L’eau y était d’un bleu trop uniforme, presque laiteux, comme si elle retenait la lumière au lieu de la refléter. Une vapeur fine en montait par nappes régulières.

    Une enseigne peinte à la main annonçait :

    Un homme en redingote claire se tenait sur une estrade étroite. Il avait l’air sincèrement ravi d’être là. Ses cheveux déjà clairsemés étaient soigneusement peignés en arrière. Il parlait vite, avec des gestes précis.

    — Mesdames, messieurs, la matière n’est point muette ! Elle répond à nos émanations ! Elle les traduit, les amplifie !

    Quelques rires polis lui répondirent. Des badauds s’approchèrent.

    Il s’interrompit en nous voyant.

    — Voilà des sujets vigoureux. Parfait. Vous cinq, si vous l’acceptez.

    Jonathan éclata de rire.

    — On dirait qu’on nous recrute.

    — Des volontaires idéaux, rectifia l’homme avec chaleur.

    Les marins haussèrent les épaules. L’un d’eux cracha dans l’herbe, puis essuya sa bouche d’un revers de main.

    Je cherchai le regard de Myriam. Elle se tenait un peu en retrait, parmi les familles qui observaient la scène. La lumière de fin d’après-midi posait une teinte douce sur ses épaules.

    — Vas-y, dit-elle simplement.

    Ce n’était ni un défi ni un encouragement appuyé. Une évidence. Jonathan me heurta l’épaule du coude, déjà décidé.

    — On ne va pas les décevoir.

    On nous guida vers une rangée de cabines de bois, adossées à la tente principale. Les planches étaient gonflées d’humidité. Les portes fermaient mal. À l’intérieur, un banc étroit, deux crochets de fer, un broc d’eau tiède.

    Jonathan entra dans la première cabine et me fit signe de le suivre. Je m’apprêtais à refermer la porte, mais l’un des marins la retint pour faire entrer ses deux compagnons. Il eut du mal à la refermer.

    Les marins plaisantaient en retirant leurs bottes. Jonathan parlait encore de quilles et de bandes de cuivre. Je me retrouvai coincé entre une épaule large et une paroi humide. Mon coude heurta une côte. Nous respirions le même air, déjà tiède. Je me tournai à demi pour passer ma chemise par-dessus ma tête.

    La vapeur s’infiltrait déjà par les interstices des planches. J’aurais préféré me dissiper avec elle.

    On nous remit des tenues légères, presque identiques : pantalons de toile claire, chemises fines. Les tissus collaient un peu à la peau.

    Quand nous ressortîmes, le soleil descendait derrière les arbres. Les lanternes commençaient à s’allumer une à une.

    Autour du bassin, la foule s’était épaissie. Des enfants s’accrochaient aux balustrades. Des mères les retenaient par les épaules. Au-dessus du bassin, une passerelle étroite reliait deux mâts de bois. Deux hommes s’y tenaient, immobiles, comme des vigies.

    Nous étions surveillés depuis la passerelle.

    L’homme en redingote leva la main.

    — Le principe est simple. Traversez le bassin sans troubler l’équilibre. Le fluide révélera ce qu’il y a à révéler.

    Il sourit, presque paternel.

    — Restez calmes. La matière préfère la continuité.

    Je posai le pied sur la première marche du bassin. L’eau était tiède. Trop tiède pour un simple réservoir. Un frisson parcourut la surface, sans qu’aucun de nous ait bougé.

    Au-delà de la balustrade, Myriam nous regardait.

    Je descendis.


    L’eau monta jusqu’à mes genoux, puis à mes cuisses. Elle ne résistait pas. Elle épousait.

    À gauche de mon corps, une lueur bleue se forma, froide et nette. À droite, une frange rouge apparut, plus vive. Les deux se tenaient séparées, comme si une ligne invisible me divisait exactement.

    Un murmure parcourut la balustrade, comme dans une salle de spectacle. Des visages se penchèrent davantage. Une femme porta la main à sa bouche. Un enfant demanda quelque chose qu’on ne lui répondit pas.

    La foule demeura un instant ébahie.

    Le chercheur, les joues soudain plus rouges que son propre flanc droit, leva les bras.

    — Vous voyez ! s’écria-t-il. Je ne vous ai rien caché ! Le fluide révèle ce qui nous traverse !

    Il riait presque de soulagement.

    — La matière répond ! Elle répond !

    Jonathan entra dans le bassin avec une assurance tranquille. Le rouge, à son flanc droit, était plus franc que le mien, presque joyeux. Il leva la voix, assez pour que la balustrade l’entende.

    — Alors, c’est ça, votre mystère ?

    Quelques rires lui répondirent.

    — Tant que ça tient droit, ça me va.

    Le rouge à son flanc pulsa brièvement, puis retrouva sa place. Le chercheur parlait derrière nous :

    — Le flanc gauche reçoit. Le flanc droit émet. Le fluide rend visible la proportion. Allez-y, vous pouvez avancer !

    Jonathan fendit la surface avec aisance. À chaque ouverture de ses bras, le rouge à sa droite s’évasait brièvement, puis revenait en place. Le bleu, à gauche, demeurait plein, dense, sans se rompre.

    Je me mis à nager à mon tour.

    À chaque poussée, le bleu glissait le long de mon flanc gauche, le rouge suivait à droite. La ligne médiane restait nette, comme tracée au couteau.

    Le bassin ne faisait aucun bruit. Seules nos respirations rompaient le silence.

    Encore une brasse. Puis une autre.

    Le public s’était tu.

    Jonathan laissa échapper un bref rire. Un rire simple, sans défi, presque involontaire. Le rouge trembla à peine, puis s’apaisa. Le bleu demeura plein. Il ne regardait pas ses couleurs.

    Moi, si.

    Je calculai la distance restante. Trois brasses peut-être.

    La ligne était presque parfaite.

    Je n’avais plus qu’à finir.

    À l’instant même où la pensée se forma, le rouge s’épaissit. Je n’avais ni accéléré ni modifié mon geste. Pourtant l’eau vibra trop longtemps autour de moi. Le bleu recula d’un demi-pouce. La frontière se troubla. Un violet sourd affleura entre les deux.

    Dans cette zone incertaine, quelque chose sembla se plier — une membrane hésitante. Le violet se resserra, puis s’étira en filaments souples, presque articulés.

    Il me sembla qu’une tête pâle, molle, se dessinait sous la surface.

    Je clignai des yeux.

    La forme se défit aussitôt. Mais le trouble demeura.

    Un tintement clair retentit au-dessus du bassin.

    Jonathan se retourna vers moi. Son propre halo demeurait net, les deux teintes sans mélange.

    Sur l’estrade, un homme en manteau sombre avait ouvert un carnet.

    — Déséquilibre latéral, dit-il.

    Le chercheur conserva son sourire.

    — Monsieur, reprenez depuis le bord.

    Je restai immobile une seconde de trop. Le rouge continua d’avancer. Le bleu s’amincit encore.

    Jonathan poursuivit sa nage sans commentaire. Il atteignit l’autre rive sous quelques applaudissements légers. Son rouge et son bleu s’éteignirent progressivement en quittant l’eau.

    Je me tournai vers la marche de départ. Au bord, Myriam me regardait. Elle ne fronçait pas les sourcils. Elle ne souriait pas.

    Je posai le pied sur la première marche. Cette fois, me dis-je, je ne penserai à rien.

    À gauche, le bleu se reforma. À droite, le rouge reparut, plus prompt.

  • Le ravin aux rires sauvages

    I — Les signes mal lus — 02

    Le sous-sol de la maison d’enfance de Myriam sentait la pierre froide et la lessive ancienne. L’escalier descendait droit, étroit. De petites capsules de laiton, fermées par une membrane fine, étaient fixées sur chaque marche. Chacune était reliée par un fil noir qui longeait la rampe et disparaissait dans un mécanisme d’horlogerie posé sur une table d’écolier. Les fils étaient tendus avec soin. Rien ne dépassait.

    — Ne marchez pas trop fort, dit quelqu’un derrière moi.

    Je descendis quand même. Chaque pas produisait un souffle bref, amplifié, comme si la marche expirait sous mon poids.

    Dans la cave, des rideaux avaient été tendus pour délimiter des espaces. Les enfants fouillaient dans une malle de costumes. Noam me tendit deux yeux découpés dans du papier blanc, avec des pupilles tracées à l’encre.

    — Mets-les.

    Je les posai sur mes paupières fermées. Ils tenaient par une ficelle nouée derrière la tête. Quand j’ouvris les yeux, le monde se réduisit à deux ovales imprécis. Les contours flottaient. Les voix semblaient venir de loin.

    Myriam ajusta les siens avec une précision tranquille, l’air concentré.

    Un des enfants se mit à rire. Le rire fut repris, déformé, amplifié par le dispositif de l’escalier. Chaque marche vibrait d’un écho décalé. Les sons revenaient avec un léger retard, comme si la maison réfléchissait avant de nous répondre.

    Je levai les yeux vers le haut de l’escalier.

    Dans l’ombre du palier, quelque chose bougea. Pas une personne. Une forme plus compacte, immobile, comme un nœud dans l’air. Une surface pâle y captait la lumière — lisse, sans pli, d’une blancheur qui ne gondolait pas.

    Le coffret sur la table émettait un léger cliquetis régulier.

    Puis le sol bascula.


    Nous étions sur l’eau.

    La barque était étroite, à fond plat. Le bois, gonflé par l’humidité, craquait sous nos mouvements. L’automne avait jauni les rives. Des feuilles mortes tournaient lentement à la surface de la rivière.

    Nous avancions sans rame visible.

    Des coques de barques retournées surgissaient à hauteur de tête, plantées verticalement dans l’eau comme des mâts brisés. Leur bois était sombre, verni par le courant. Il fallait se baisser brusquement pour ne pas être heurté.

    — Attention, dit Jonathan derrière moi, en riant.

    Il leva les bras au dernier moment et éclata de rire en frôlant une coque. Le choc fit vibrer toute la barque.

    Les enfants riaient aussi. Le danger était précis. Mesurable.

    Une coque passa si près que je sentis l’odeur de vernis. Je me penchai. L’eau reflétait un ciel trop bas.

    Nous continuâmes encore quelques instants. La rivière se resserra entre deux talus plus abrupts. Le courant ralentit sans raison visible.

    Jonathan se pencha vers moi.

    — On descend là, Jonas ? Ça me semble pas mal.

    Pas mal pour quoi, pensai-je. Mais j’acquiesçai silencieusement.

    La barque heurta doucement la berge. Le bois racla la terre humide. L’un des enfants sauta le premier, ses bottes s’enfonçant dans une boue souple. Nous suivîmes.

    Je tirai la barque d’un geste inutile. Elle resta là, oscillant légèrement, comme si elle attendait autre chose. À ma droite, trois marins sautaient déjà sur la berge d’un mouvement assuré.

    Les berges montaient à pic.


    Nous marchions désormais au fond d’un ravin. Une route abandonnée le traversait, pavée mais disjointe, envahie par des herbes sèches. Les parois de terre montaient haut de chaque côté, striées de racines apparentes.

    Jonathan et moi ouvrions la marche. Les trois marins nous accompagnaient. Ils portaient encore l’odeur de goudron et de sel. Leurs manches étaient roulées, leurs avant-bras marqués de cordages anciens. Jonathan avait déjà lié conversation.

    — Si vous doublez la quille avec une bande de cuivre, dit l’un d’eux, ça tient mieux le courant.

    — Et vous gagnez en tirant d’eau, répondit Jonathan, hilare.

    Ils parlaient de renforts, de clous, d’équilibrage de charge comme d’autres parlent de musique. Les phrases se coupaient d’elles-mêmes, reprises par un éclat de rire sans cause précise.

    Je cherchai dans ma mémoire un exploit de menuiserie. Je pensai à la plaque de zinc fixée sous l’évier, la semaine précédente. À la cale sous la table. Aucune de ces prouesses ne me sembla mériter d’être racontée. Je me contentai de rire, à un moment qui me sembla convenable.

    Myriam marchait en retrait, avec un groupe de femmes. Elles parlaient à voix basse. Leurs robes, d’un brun et d’un vert fanés, étaient légèrement relevées pour ne pas accrocher la poussière.

    L’air était vif. Une odeur de feuillage en décomposition montait des talus.


    Au tournant du ravin, elles apparurent.

    Des femmes postées en hauteur, sur les corniches de terre, silhouettes découpées sur le ciel gris. Leurs cheveux tombaient libres, emmêlés par le vent. Certaines avaient des stries de cendre sur les joues. Leurs manches étaient retroussées malgré le froid, les doigts noircis par la suie. Leurs robes, relevées pour courir, laissaient voir des jupons tachés de terre.

    Parmi elles, j’aperçus Ruth, qui leva le bras en nous voyant.

    Je n’eus pas le temps de répondre qu’un projectile enflammé décrivit un arc lent au-dessus de nos têtes et s’écrasa quelques mètres devant nous. De la paille imbibée d’huile, nouée autour d’une pierre. La flamme prit aussitôt.

    Les hommes éclatèrent de rire.

    — Elles ont préparé ça pour nous, me lança Jonathan, en me donnant un coup de coude complice.

    Un second projectile partit. Puis un troisième. Les flammes dessinaient des cercles irréguliers sur la route.

    — Reculez au cas où ! cria-t-il, toujours en riant.

    Nous reculâmes d’un pas. Puis d’un autre.

    Les femmes, en face, riaient elles aussi. Un rire clair, presque enfantin. Aucune colère dans leurs visages. Seulement une tension concentrée. Je levai les yeux vers Ruth. Elle se tenait légèrement en avant des autres. Elle ne lançait rien. Elle observait.

    Un mécanisme grinça derrière les talus. Une planche bascula brusquement sous les pieds de l’un de nos compagnons. Il disparut dans une fosse peu profonde, remplie de feuilles humides. Il se releva aussitôt, couvert de terre, hilare.

    — Bien joué !

    Les pièges étaient visibles, mais tard. Un filet tomba d’un arbre mort et enveloppa les deux autres marins. Ils se débattirent sans panique.

    Je sentis quelque chose frôler ma cheville. Une corde tendue. Je sautai au dernier moment. Elle se releva derrière moi, déclenchant la chute d’une pluie de cendres froides.

    L’odeur de fumée se mêlait à celle de l’humus. Les rires montaient et se répondaient d’un versant à l’autre.

    Je levai encore les yeux. Sur la crête, un dispositif de bois était installé : poulies, leviers, contrepoids. Les femmes actionnaient les mécanismes avec méthode. Rien n’était improvisé. Dans l’ombre d’un des montants, une silhouette immobile observait. Un masque pâle, lisse, à peine incliné. Lui non plus ne lançait rien. Il n’ordonnait rien. Il était simplement là, comme si tout avait été prévu longtemps avant notre arrivée.

    Un nouveau projectile tomba à mes pieds.

    Je le fixai une seconde de trop. La flamme se propagea rapidement dans les herbes sèches. La fumée monta, épaisse, enveloppant le ravin.

    Les hommes cessèrent de rire.

    Les femmes aussi.

    Quelque part, un mécanisme continuait de cliqueter. Puis quelqu’un, derrière moi, éclata d’un rire plus fort que les autres. Nous reprîmes la marche.

  • La maison aux fils mouillés

    I — Les signes mal lus — 01

    Je rafistolais la maison à la lueur d’une lampe à pétrole. Une voix traînait dans la rue. Grave, râpeuse, répétitive. On n’en distinguait pas les mots, seulement l’insistance. Elle revenait par vagues, comme si la nuit elle-même s’essayait à parler.

    La pluie avait commencé sans fracas. Elle tombait droite, obstinée, et trouvait chaque faille. Le plafond, cloqué d’humidité, suintait par endroits. L’eau suivait les fissures du plâtre, longeait les moulures défaites, puis gouttait près des gaines de cuivre que j’avais laissées à nu la veille, après avoir voulu “comprendre le circuit.” Les fils pendaient comme des nerfs arrachés.

    Autour des isolateurs de porcelaine, je tâchais de fixer des bandes de toile cirée avec de la ficelle goudronnée. Mes doigts glissaient. Le goudron collait à la peau. Je savais que cela ne tiendrait pas.

    — Plus haut, dis-je.

    Myriam me tendit la boîte à outils sans un mot. Elle avait retroussé ses manches. Ses poignets étaient déjà mouillés. Près de l’évier, un tuyau de plomb vibrait sous la pression. Un mince filet s’échappait du joint mal serré et venait lécher la table où j’avais posé, imprudemment, une bobine de fil.

    Un câble descendait du plafond à quelques centimètres de la vasque ébréchée. La porcelaine, fendue en étoile, retenait une eau trouble.

    — Il faut condamner ça, dit-elle.

    Dehors, la voix devint distincte.

    — Un sou… pour l’amour de Dieu…

    La phrase se dissout dans la pluie.

    Myriam prit un rouleau de toile huilée, en découpa une bande nette avec des ciseaux d’atelier, puis l’enroula autour du robinet et du tuyau, serrant avec une minutie tranquille. Elle ajouta une plaque de zinc mince qu’elle fixa par deux clous courts dans le bois gonflé du meuble. Le marteau frappait sans violence, mais chaque coup résonnait dans la pièce vide.

    L’odeur du suif, du métal humide et du bois moisi formait une vapeur lourde. Je pensai au conduit que j’avais promis de faire curer avant les premières pluies. Il avait noirci sans moi. Le jardin, derrière les vitres, n’était plus qu’une masse sombre. Les plates-bandes avaient disparu sous les herbes folles. Les tiges sèches penchaient comme des silhouettes en prière interrompue.

    La lampe grésilla. Une étincelle sauta entre deux contacts que je n’avais pas assez écartés. Je retirai ma main trop tard. Une douleur brève, sèche.

    — Jonas.

    Elle prononça mon prénom sans reproche. Juste pour m’arrêter. Je hochai la tête. J’aurais voulu que Jonathan soit là. Il aurait su comment isoler proprement les fils, comment détourner l’eau vers un seau sans transformer la cuisine en piège. Il aurait ri, peut-être, en plantant une cale sous le pied bancal de la table. J’enfonçai un coin de bois moi-même. La table vacilla quand même. J’appelai cela une réparation.

    Un bruit éclata dehors.

    — C’est ma place !

    — Ta place ? Depuis quand la boue a des propriétaires ?

    Un choc sourd contre la grille. Puis un râle. Puis le silence, troué seulement par la pluie.

    Un courant d’air passa sous la porte.

    Des pas traînants longeaient la façade. À travers les rideaux mal tirés, je vis des silhouettes avancer le long de la rue. Des hommes et des femmes aux manteaux trop larges, aux chapeaux déformés par l’humidité. Ils marchaient sans se parler, les yeux ouverts mais sans point fixe, comme s’ils suivaient une ligne tracée dans l’air que nous ne pouvions pas voir.

    La vitre de la cuisine était fendue depuis l’hiver dernier. Un carreau manquait tout à fait, remplacé par un morceau de toile huilée mal cloué. La pluie l’avait détaché. L’ouverture béait, sombre. Je me redressai pour ajuster la lampe.

    Un visage était là. À quelques pouces à peine de l’embrasure. Pâle, lavé par la pluie. Les cheveux collés au front. Les yeux grands ouverts, fixes. Pas suppliants. Pas accusateurs. Fixes.

    Je ne distinguais pas son âge. La peau semblait trop tendue sur les pommettes, comme si le crâne cherchait à percer. L’eau coulait le long de son nez sans qu’il cligne.

    Nous nous regardâmes. Je sentis ma mâchoire se contracter sans que je l’aie décidé.

    Derrière lui, la rue continuait de respirer faiblement.

    Je ne fis pas un geste. Lui non plus.

    Puis une autre silhouette le heurta en passant. Le visage glissa hors du cadre, aspiré par la nuit comme une chose mal posée.

    Ils ne demandaient rien. Ils passaient.

    La pluie redoubla. L’eau trouva un nouveau chemin, le long du mur nord. Une tache sombre s’élargit, lente, patiente, comme une carte d’invasion.

    — Ça descend vers la cave, dit Myriam.

    Je descendis deux marches. L’odeur y était plus froide. La terre battue buvait sans protester. On entendait, derrière les murs, un grondement sourd. Pas le tonnerre. Quelque chose de plus lointain, plus régulier.

    Je remontai.

    — On tiendra cette nuit, dis-je.

    Ce n’était pas une conviction. Une estimation. Myriam posa la main sur le dossier d’une chaise, vérifia d’un regard le zinc, la toile, les nœuds. Elle ajusta la mèche de la lampe. La flamme se stabilisa un instant.

    Par la fenêtre de la cuisine, au-delà des toits inégaux et des cheminées penchées, la vallée s’ouvrait comme une plaie lumineuse. Pigalle flamboyait. Les enseignes au gaz traçaient des lettres tremblées dans la nuit humide. Des globes laiteux s’alignaient sur les façades des cafés-concerts, palpitant d’une joie régulière, presque industrielle. La lumière glissait sur les verrières, se fragmentait sur les flaques, remontait le long des fiacres vernis comme une sève dorée. On distinguait la roue lente d’un manège, des silhouettes tournant sans fin sous une couronne de lampes. Des rires montaient, coupés nets par la distance, puis repris ailleurs.

    La clarté gagnait les nuages bas et les teintait d’un rose maladif.

    Ici, la maison respirait par saccades. Je regardai mes mains noircies de goudron, la ficelle mal tendue, la plaque de zinc qui vibrait déjà sous la pression de l’eau. La lampe jeta une ombre immense de ma silhouette contre le mur gondolé. Elle avait l’air plus assurée que moi.

    Dans la rue, une voix reprit, plus basse :

    — Elle descend… vous l’entendez ?

    Je ne sus pas de quoi il parlait. Myriam s’approcha de moi. Elle ne regardait pas la vallée lumineuse. Elle regardait le mur qui s’assombrissait.

    La pluie continua.

    La maison, elle, semblait écouter.

  • Prologue

    Les allées montaient, descendaient, puis montaient encore. Les façades paraissaient massives de loin et s’amincissaient à mesure qu’on s’en approchait. Sous le plâtre des colonnes “antiques,” on sentait le creux, comme si la façade ne portait rien.

    Noam, dix ans à peine, avançait en agitant un plan du parc plié en accordéon. Ses lacets, trop longs pour ses chaussures encore rigides, traînaient sur les pavés.

    — On va où ? demanda-t-il.

    Il ne regardait pas le plan. Il le tenait comme un éventail, le tapotant contre sa cuisse.

    — Là où ça descend, répondis-je.

    — Ça ne réduit pas beaucoup les possibilités.

    — Non.

    Myriam prit le chemin face à nous et nous la suivîmes. Une mèche s’était détachée de son chignon bas. Elle ne disait rien, mais ses yeux passaient des enfants aux issues, des issues aux visages.

    Une musique trop joyeuse vibrait, portée par des pavillons de cuivre. Les basses faisaient frémir les panneaux décoratifs. On sentait le parc respirer, artificiellement. Un attroupement s’était formé autour d’un bassin de marbre veiné de vert. Des lampes à gaz vacillaient au-dessus. Un homme surgit d’un théâtre miniature reconstituant le boulevard du Crime. Cape noire, large feutre, écharpe rouge jetée sur l’épaule. Un faux Aristide Bruant, figure des cabarets. Un murmure parcourut la place. Il s’arrêta au bord du bassin, posa une main sur son cœur.

    — Paris aime les abîmes, lança-t-il. Moi aussi.

    Quelques rires s’élevèrent déjà. Il fit deux pas mesurés, leva les bras — puis se laissa tomber en arrière.

    L’éclaboussure fut parfaite. Trop parfaite. Un rire éclata, métallique, légèrement en retard. Noam serra ma manche.

    — Il va se noyer ?

    — Non, dit Myriam.

    Deux secondes. Il reparut, sec, et salua lentement.

    — La chute n’est qu’une posture.

    Applaudissements polis. Quelques cannes frappèrent le pavé. Il disparut derrière le décor. Je m’approchai du bassin. La surface était lisse. J’enlevai mon gant et plongeai ma main dans l’eau. Elle était froide, réelle. J’en fus presque déçu.

    — Comment fait-il ? demanda Noam.

    — Il connaît le mécanisme, dit Myriam.

    La foule se dispersait déjà. Le bassin restait là. Silencieux. Personne ne commentait. La scène était déjà autre chose.


    Nous entrâmes dans un bar à l’écart des manèges. La lumière y était verte, filtrée par des vitres teintées. Les tables collaient légèrement sous les doigts. Une odeur de sirop, de poussière tiède et de métal humide stagnait.

    Au centre de la table reposait un livre immense. Je passai la main sur la couverture. Le cuir était sec, presque poudreux. On sentait les nerfs du matériau sous la paume.

    — Ça sent bizarre, dit Noam.

    Je rapprochai le livre. Une odeur de papier ancien, mêlée au sucre renversé d’une boisson voisine. Quand j’ouvris le volume, les pages firent un bruit sourd, mat, comme des cartes épaisses qu’on bat trop lentement. J’étais censé réviser pour un examen de fin d’année. Épreuves préparatoires.

    Nous étions penchés sur le livre depuis longtemps déjà lorsque Ruth nous rejoignit, s’installa à table et héla le garçon. Le bordeaux sombre de son manteau trancha dans la lumière verte du bar, qui vibrait doucement autour de nous. Je relus un paragraphe. La phrase s’arrêtait avant le verbe. Je tournai la page. Même chose.

    — Tu lis trop vite, dit Myriam.

    Je relus plus lentement. Toujours incomplet. Ruth, assise en face de moi, laissait fondre un sucre dans son verre d’absinthe. Elle ne lisait pas. Elle regardait le centre du livre.

    — Ce n’est pas ça, dit-elle enfin.

    Je levai les yeux.

    — Quoi ?

    Elle posa l’ongle sur la reliure, juste au milieu.

    — Ça fait une ombre.

    Je ne compris pas. Elle inclina légèrement le livre vers la lumière verte des vitres teintées. Une ligne plus sombre apparaissait à mi-hauteur de la page. Fine. Presque invisible.

    — Ce n’est pas une ombre, dis-je.

    — Si.

    Elle glissa son doigt dans la fente minuscule. La page résista. Je pris le relais, un peu agacé, et pliai légèrement la feuille. Elle céda. Un petit craquement discret. La page s’ouvrit en deux. Le texte se rejoignit.

    Ruth ne sourit pas. Elle ne triompha pas. Elle reprit une gorgée comme si cela avait toujours été évident. Myriam leva les yeux.

    — Ah.

    Je sentis quelque chose se réaligner en moi. Pas une illumination. Un déclic mécanique. Noam regarda Ruth.

    — Comment t’as vu ça ?

    Ruth haussa les épaules.

    — Ça ne pouvait pas être aussi mal écrit.


    Après quelques minutes de lecture, une personne s’assit à notre table sans demander. Elle portait un manteau sombre et un masque de porcelaine pâle, lisse, sans expression précise. Deux fentes fines laissaient voir des yeux immobiles. Le masque était légèrement fêlé au niveau de la tempe, comme une tasse trop souvent lavée. Personne autour de nous ne sembla surpris. Elle posa ses gants sur la table, juste à côté du livre.

    — Servez-moi absolument tout ce que vous avez, dit-elle à la patronne.

    — Tout ? répéta celle-ci.

    — Tout.

    La voix était neutre. Ni grave, ni aiguë.

    Les plats arrivèrent les uns après les autres. Assiettes pleines, viandes en sauce, pâtisseries brillantes. Ils s’accumulèrent sans ordre. La personne ne touchait presque à rien. Elle regardait l’empilement comme on observe une montée d’eau. Une sauce orange s’écoula lentement vers la tranche dorée du livre. Je le tirai légèrement vers moi.

    — Excusez-moi, dis-je.

    Le masque se tourna dans ma direction. Les yeux derrière les fentes ne clignèrent pas. Leur finesse allongée avait quelque chose de félin.

    — Il faut que ça déborde, dit la voix.

    Un plat fut déplacé d’un geste souple. La sauce gagna encore quelques centimètres. Je refermai le livre. Noam posa sa main dessus.

    — On pourra le rouvrir ?

    — Oui.

    Le Chat — je n’avais pas d’autre nom — ne mangeait toujours pas.


    Le plancher vibrait légèrement, comme si un moteur tournait sous la pièce. À l’extérieur, une animation se préparait autour d’un puits entouré de cordes, juste devant le bar. Un homme en costume médiéval parlait dans un pavillon de cuivre, trop puissant.

    — Ici fut jeté le chevalier avec le Graal !

    Il lança une coupe dorée, trop légère, dans l’ouverture. Puis un casque. Puis une épée.

    — Ainsi disparut la vérité !

    Je me levai de table et m’approchai du puits.

    — Vous êtes sûr ? demandai-je.

    L’animateur me sourit.

    — C’est écrit.

    — Où ?

    Il désigna un panneau peint derrière lui.

    Je posai les mains sur la margelle. La pierre était tiède au soleil. L’intérieur du puits dégageait une odeur de fer, de mousse et d’eau froide.

    — Vous n’êtes pas obligé, ajouta-t-il en se détournant légèrement.

    — Il y a un filet de sécurité ?

    Il hésita.

    — Il y a toujours quelque chose.

    Je sautai.

    Le bruit du parc s’éloigna comme si l’on abaissait une manette invisible. Les anneaux de pierre défilèrent. L’air devint plus froid.

    Je heurtai le fond. Un choc mat. L’air quitta mes poumons.

    Je restai allongé. Mes mains glissèrent dans une boue fine. Je palpai autour de moi. Rien. Même pas la coupe en plastique. Je tâtonnai le long de la paroi. Une échelle métallique, rivetée, froide, légèrement oxydée. Puis je remontai à la surface.

    — Alors ? demanda-t-il.

    — Il n’y a rien.

    Il haussa les épaules.

    — C’est ce qu’on dit toujours.

    Personne n’applaudit. Alors que les gens s’éloignèrent, Myriam s’approcha.

    — L’omnibus part dans dix minutes.

    Je pris un vélocipède laissé contre un mur et descendis l’allée en pente. Les façades perdaient leurs couleurs à mesure que je m’éloignais. Jonathan nous attendait près de l’entrée, un peu en retrait. Large d’épaules, les mains dans les poches de sa veste usée, il semblait tenir sa place comme on tient une poutre. Une clé anglaise dépassait de son manteau. Il ramena ses cheveux roux en arrière d’un geste distrait. Il leva la main en nous voyant, un sourire franc, sans emphase.

    — On loge dans un château, pas loin d’ici, dit-il. Vous venez voir ? On ne voit pas ça tous les jours.

    Noam était déjà à bord de l’omnibus.


    Le château apparut au bout de la route, trop neuf pour être ancien, trop régulier pour être crédible. Les pierres semblaient taillées le matin même, les créneaux alignés avec une application presque scolaire. Jonathan franchit le portail avec nous, puis s’écarta vers une aile basse, à l’écart du corps principal, où une lanterne brûlait sous un auvent de bois. Il leva la main en guise d’au revoir et disparut par une porte étroite, sans armoiries. Je me retournai vers la façade. Les fenêtres reflétaient le ciel sans profondeur.

    Un homme nous attendait devant l’entrée. Il se tenait immobile, légèrement en retrait du seuil, comme s’il gardait l’équilibre du lieu. Son port de tête, sa manière de tenir les épaules droites sans raideur : aucun geste ne semblait inutile. Son manteau sombre tombait avec exactitude, sans un pli de trop. On aurait dit que la lumière elle-même s’ajustait à sa présence.

    Son regard se posa sur chacun de nous, brièvement. Pas curieux. Pas chaleureux. Mesuré. Je compris qu’il savait déjà qui nous étions.

    — Bienvenue, dit-il.

    Sa voix était basse, posée, avec cette douceur précise des hommes qui expliquent. Une femme se tenait légèrement en retrait, près d’une colonne. Elle avait retiré ses gants. Ses doigts effleuraient la pierre, redressaient un pli de tenture, lissaient un détail presque invisible. Son regard ne s’attardait nulle part ; il rectifiait.

    L’homme s’avança d’un pas.

    — Je suis Matthias, dit-il. Et voici ma femme, Salomé. Enchanté.

    Elle inclina la tête — un mouvement précis, sans surplus — puis nous invita à entrer.

    Un majordome nous suivait d’une pièce à l’autre. Il portait une livrée sombre impeccablement ajustée. À sa ceinture pendait un petit coffret de bois verni, relié par un câble discret aux cornets acoustiques fixés dans les angles des plafonds.

    — Salle des trophées, murmura-t-il.

    La musique changea. Un chœur grave s’éleva, soutenu par un orgue lointain.

    — Ambiance médiévale.

    Les murs semblaient absorber la lumière. Les tentures étouffaient les pas. Aucun écho ne revenait. Je remarquai qu’il n’y avait pas de poignée à l’intérieur de la porte. Je décidai de ne pas commenter : on m’aurait trouvé pointilleux. Je jetai un regard à Myriam. Elle posa sa main sur la mienne, sans me regarder. La broche terne au creux de son col refléta un instant la lumière.

    Matthias nous rassembla dans une pièce capitonnée. L’air y était plus chaud. Il ajusta très légèrement sa manchette avant de parler.

    — Ma fille souffre d’une maladie rare, dit-il. Certaines parties de son corps cessent de fonctionner.

    Il parlait sans emphase, avec la précision d’un exposé.

    — La cadette a guéri, ajouta Salomé.

    Sa voix était basse, précise. On aurait dit qu’elle corrigeait un chiffre.

    — Nous avons inventé un jeu, reprit Matthias. Pour permettre une compréhension concrète.

    Le majordome s’approcha de nous. Il ouvrit son coffret. À l’intérieur, des fils fins, soigneusement enroulés, et de petites plaques métalliques. Il ajusta un contact derrière mon oreille, puis referma le coffret d’un geste doux.

    — Cela ne dure qu’un instant, dit-il.

    La musique glissa vers un motif plus léger, presque dansant. On nous installa sur un tapis épais, capitonné de toile sombre. Une odeur tiède de toile et de gomme s’en dégageait. Ruth retira ses gants et s’agenouilla. Je m’agenouillai à mon tour. Nous étions serrés les uns contre les autres, si proches que je sentais la respiration de Noam contre mon bras.

    Une silhouette se tenait dans l’embrasure de la porte. La même que plus tôt dans le bar. Même sourire trop lisse.

    Le Chat.

    Il ne parlait pas.

    — Les paralysies seront aléatoires, dit Matthias.

    Une décharge parcourut ma main droite. Pas violente. Juste suffisante pour qu’elle cesse de m’appartenir.

    Je la regardai. Elle reposait toujours sur le tapis, mais ne répondait plus.

    — Papa ?

    — Respire.

    Noam perdit la vue quelques secondes. Il cligna des yeux, désorienté.

    — Ce n’est qu’un jeu, rappela Salomé.

    Personne ne contesta.

    La musique continua. La silhouette inclina à peine la tête. Le majordome tourna une clé sur son coffret. Le rythme s’éclaircit. Une autre décharge, derrière l’œil gauche. Le monde pencha.

    — Vous voyez, dit Matthias, ce n’est pas spectaculaire. C’est discret.

    Je tentai de me lever. Mes jambes ne répondirent pas.

    — Il faut rester, ajouta-t-il doucement.

    Le majordome ajusta de nouveau la clé. Le volume monta à peine, comme si la pièce respirait plus vite.

    Le Chat souriait.

    Je compris qu’on attendait autre chose.

    Je cessai d’essayer.

    Les décharges se multiplièrent. Un bras. Une oreille. Une moitié de visage. Myriam posa sa main valide sur la mienne. La musique devint presque joyeuse.