Le barreau pour passer

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II — Les réglages incertains — 04

Je me réveillai dans la chambre du ryokan. Les tatamis diffusaient cette odeur sèche de paille chauffée par la nuit. À côté de moi, Myriam cherchait manifestement une position supportable sur son futon.

— Je ne comprends pas comment tu fais pour dormir là-dessus, dit-elle en tirant la couverture.

— C’est une question d’habitude.

— Ton dos doit avoir des opinions très différentes des tiennes.

Pour ma part, je dormais assez bien.

Je venais souvent à Tokyo pour le travail. Les premières fois, je passais des journées entières à explorer la ville. À présent que je connaissais la plupart des quartiers, je sortais beaucoup moins.

Mais le dernier jour du séjour restait réservé à une visite.

Je sortis récupérer Noam, que j’entendais jouer dans la pièce voisine.

À peine avais-je franchi le seuil que le personnel fit disparaître les futons avec beaucoup de sérieux, comme s’ils n’avaient jamais existé.

Nous prîmes un petit déjeuner rapide, puis enfilâmes nos chaussures dans l’entrée.

Le propriétaire de l’auberge nous salua sur le seuil avec un sayonara très cérémonieux.


Non loin de l’auberge se dressait le donjon d’un ancien château. La tour dominait la ville avec ses étages superposés et ses toits recourbés. Mon père y montait toujours avant de quitter Tokyo. Il disait que la vue aidait à se souvenir de la ville. Puis il se dépêchait de redescendre pour aller manger des friandises dans la rue voisine. J’avais conservé l’habitude.

Noam savait que, si nous montions, nous passerions ensuite devant un marchand de taiyaki. Cette perspective rendait la visite de la tour très acceptable.

L’air était très clair ce jour-là. Le karakkaze descendait de la plaine avec un froid sec qui rendait le ciel presque transparent. Depuis la plate-forme supérieure, on distinguait très nettement le mont Fuji au-dessus de la ville. La montagne semblait posée dans l’air avec une précision presque géométrique.

Plus bas, la ville s’étendait dans toutes les directions. Au pied du Fuji brillait quelque chose qui ressemblait à un lac. Je ne savais pas si c’en était réellement un.

Noam regarda la montagne un moment avec sérieux.

— On peut redescendre ? demanda-t-il.

Myriam accepta immédiatement. Le vent devenait assez vif sur la plate-forme.

— On t’attend en bas, dit-elle.

Ils s’engagèrent dans la descente.

L’accès à la tour se faisait par une sorte de cheminée étroite, entièrement en pierre. Une échelle métallique y avait été fixée pour permettre la montée et la descente. On progressait à la verticale, comme dans un conduit. La pierre avait été polie par des années de passages.

Je restai quelques minutes de plus pour bien fixer la vue, afin qu’elle tienne jusqu’à ma prochaine visite.


Lorsque je m’engageai à mon tour dans la cheminée, je vis qu’une femme descendait devant moi. Elle portait un manteau de laine sombre et un petit chapeau rigide maintenu par une épingle. Un guide Baedeker dépassait encore de sa poche.

La femme était assez corpulente et avançait avec précaution.

Je restai d’abord immobile pour ne pas la presser.

Le conduit descendait presque parfaitement à la verticale. Les pierres polies luisaient faiblement sous les lampes fixées dans les renfoncements du mur. Chaque mouvement faisait résonner un bruit métallique dans toute la cheminée.

La femme descendit encore deux ou trois barreaux, puis s’arrêta.

— I don’t like this at all, dit-elle.

Sa voix tourna longuement dans le conduit avant de disparaître plus bas.

Je pensai qu’elle allait reprendre aussitôt. Mais elle demeura immobile, les mains serrées sur les barreaux.

— This is ridiculous, ajouta-t-elle.

Je ne répondis rien. La cheminée ne laissait pas vraiment de place à la conversation.

Au bout d’un moment, j’entendis quelqu’un s’engager derrière moi.

Puis une seconde personne.

Le conduit était désormais occupé sur toute sa hauteur.

— Excusez-nous, dit une voix plus haut. Ambulance.

Je tournai légèrement la tête.

Deux ambulanciers descendaient avec un patient fixé dans une sorte de brancard vertical articulé, étroit comme une porte. Le dispositif suivait exactement l’axe du conduit ; plusieurs sangles de cuir maintenaient le blessé contre une armature métallique munie de petites roulettes qui glissaient contre les barreaux.

La situation devint immédiatement plus pressante.

La femme devant moi respirait vite. Elle regardait vers le bas comme si la distance avait soudain augmenté.

Un courant d’air froid descendait dans la cheminée et me glaçait la nuque. Les ambulanciers attendaient sans impatience visible, comme si ce genre d’arrêt faisait simplement partie de la descente.

Je compris alors que nous ne pourrions pas rester longtemps ainsi.

Ou peut-être que la cheminée elle-même semblait conçue pour empêcher longtemps toute hésitation.

— Il faut continuer, dis-je.

Elle secoua la tête.

— I can’t.

Je me surpris un instant à me demander si un léger coup de pied dans son épaule ne réglerait pas le problème. L’idée me parut aussitôt peu élégante.

— Que mire el siguiente peldaño. Solo el siguiente, dit une voix au-dessus de moi.

Une nouvelle rafale descendit dans le conduit.

— Essayez seulement un barreau de plus, repris-je.

Elle resta immobile quelques secondes encore.

Je pensai aux ambulanciers. Le brancard devait peser lourd, et cette position verticale n’avait manifestement pas été conçue pour l’attente.

— Encore un.

La femme finit par descendre d’un barreau, puis s’arrêta de nouveau.

La progression devint extrêmement lente.

Au-dessus de nous, les soupirs se multipliaient. Quelqu’un frappa légèrement du pied contre l’échelle. Le bruit résonna longtemps dans la pierre.

Je me surpris alors à parler à la femme plus fermement que je ne l’aurais voulu.

— Regardez seulement les barreaux !

Elle obéit.

Les barreaux se ressemblaient tous, sans être exactement les mêmes. À force de les regarder, on finissait presque par ne plus savoir si l’on descendait réellement ou si seule la pierre continuait de défiler autour de nous.

Nous progressâmes ainsi encore quelques mètres.

Puis le conduit s’élargit légèrement et les ambulanciers purent passer.

Je m’écrasai contre la paroi.

Le ventre du premier ambulancier appuyait fermement dans mon dos tandis que le second manœuvrait le brancard entre nous avec une précision calme. Le cadre métallique me heurta brièvement au front avant de poursuivre sa descente.

En passant devant la femme, les ambulanciers la pressèrent contre la pierre. Elle laissa échapper un petit bruit étranglé, quelque part entre la protestation et la respiration coupée.

Le brancard glissa lentement le long de l’échelle dans un silence très concentré.

Puis le conduit retrouva son calme.

Nous atteignîmes enfin le bas.

La femme posa le pied sur le sol et resta immobile quelques secondes, comme si son corps hésitait encore à croire qu’il existait de nouveau un sol horizontal.

— Vous vous rendez compte du temps que vous nous avez fait perdre ! dis-je.

Elle ne répondit rien.

Je gardai le silence un instant moi aussi.

Puis j’ajoutai, d’un ton plus calme :

— Vous voyez… ce n’était quand même pas si difficile.

Nous rejoignîmes ensuite l’auberge, récupérâmes nos valises, puis rentrâmes à Fontainebleau où nous retrouvâmes des amis pour dîner.

Je racontai l’épisode de la tour et fis quelques plaisanteries sur mes habitudes tokyoïtes. Les convives parurent surtout impressionnés par la fréquence de mes voyages.

— Tu vas souvent là-bas ? demanda Thomas.

— Assez. J’ai toujours eu un faible pour Edo.

Un léger silence suivit ma réponse autour de la table.

Je compris que “assez” ne désignait pas exactement la même fréquence pour tout le monde.

Je cherchai un instant le barreau suivant.