Auteur/autrice : Calion

  • Le bassin aux créatures invisibles

    I — Les signes mal lus — 03

    Les berges cessèrent brusquement. Nous débouchâmes sur une foire installée au bord du plateau. Des guirlandes de fanions claquaient dans l’air frais. Des lanternes de verre attendaient d’être allumées. La lumière tombait en biais, dorant les toiles tendues des baraques.

    On vendait des pommes caramélisées, des marrons chauds. Un orgue mécanique grinçait sous une tente rayée. Des enfants couraient entre les étals, poursuivis par des mères indulgentes.

    Après le ravin, l’espace paraissait trop large.

    Jonathan inspira profondément.

    — Voilà qui ressemble à une arrivée digne de ce nom.

    Les trois marins se dispersèrent du regard, évaluant les stands comme s’ils examinaient un quai inconnu.

    Au centre de la clairière, un bassin circulaire était entouré d’une balustrade en bois verni. L’eau y était d’un bleu trop uniforme, presque laiteux, comme si elle retenait la lumière au lieu de la refléter. Une vapeur fine en montait par nappes régulières.

    Une enseigne peinte à la main annonçait :

    Un homme en redingote claire se tenait sur une estrade étroite. Il avait l’air sincèrement ravi d’être là. Ses cheveux déjà clairsemés étaient soigneusement peignés en arrière. Il parlait vite, avec des gestes précis.

    — Mesdames, messieurs, la matière n’est point muette ! Elle répond à nos émanations ! Elle les traduit, les amplifie !

    Quelques rires polis lui répondirent. Des badauds s’approchèrent.

    Il s’interrompit en nous voyant.

    — Voilà des sujets vigoureux. Parfait. Vous cinq, si vous l’acceptez.

    Jonathan éclata de rire.

    — On dirait qu’on nous recrute.

    — Des volontaires idéaux, rectifia l’homme avec chaleur.

    Les marins haussèrent les épaules. L’un d’eux cracha dans l’herbe, puis essuya sa bouche d’un revers de main.

    Je cherchai le regard de Myriam. Elle se tenait un peu en retrait, parmi les familles qui observaient la scène. La lumière de fin d’après-midi posait une teinte douce sur ses épaules.

    — Vas-y, dit-elle simplement.

    Ce n’était ni un défi ni un encouragement appuyé. Une évidence. Jonathan me heurta l’épaule du coude, déjà décidé.

    — On ne va pas les décevoir.

    On nous guida vers une rangée de cabines de bois, adossées à la tente principale. Les planches étaient gonflées d’humidité. Les portes fermaient mal. À l’intérieur, un banc étroit, deux crochets de fer, un broc d’eau tiède.

    Jonathan entra dans la première cabine et me fit signe de le suivre. Je m’apprêtais à refermer la porte, mais l’un des marins la retint pour faire entrer ses deux compagnons. Il eut du mal à la refermer.

    Les marins plaisantaient en retirant leurs bottes. Jonathan parlait encore de quilles et de bandes de cuivre. Je me retrouvai coincé entre une épaule large et une paroi humide. Mon coude heurta une côte. Nous respirions le même air, déjà tiède. Je me tournai à demi pour passer ma chemise par-dessus ma tête.

    La vapeur s’infiltrait déjà par les interstices des planches. J’aurais préféré me dissiper avec elle.

    On nous remit des tenues légères, presque identiques : pantalons de toile claire, chemises fines. Les tissus collaient un peu à la peau.

    Quand nous ressortîmes, le soleil descendait derrière les arbres. Les lanternes commençaient à s’allumer une à une.

    Autour du bassin, la foule s’était épaissie. Des enfants s’accrochaient aux balustrades. Des mères les retenaient par les épaules. Au-dessus du bassin, une passerelle étroite reliait deux mâts de bois. Deux hommes s’y tenaient, immobiles, comme des vigies.

    Nous étions surveillés depuis la passerelle.

    L’homme en redingote leva la main.

    — Le principe est simple. Traversez le bassin sans troubler l’équilibre. Le fluide révélera ce qu’il y a à révéler.

    Il sourit, presque paternel.

    — Restez calmes. La matière préfère la continuité.

    Je posai le pied sur la première marche du bassin. L’eau était tiède. Trop tiède pour un simple réservoir. Un frisson parcourut la surface, sans qu’aucun de nous ait bougé.

    Au-delà de la balustrade, Myriam nous regardait.

    Je descendis.


    L’eau monta jusqu’à mes genoux, puis à mes cuisses. Elle ne résistait pas. Elle épousait.

    À gauche de mon corps, une lueur bleue se forma, froide et nette. À droite, une frange rouge apparut, plus vive. Les deux se tenaient séparées, comme si une ligne invisible me divisait exactement.

    Un murmure parcourut la balustrade, comme dans une salle de spectacle. Des visages se penchèrent davantage. Une femme porta la main à sa bouche. Un enfant demanda quelque chose qu’on ne lui répondit pas.

    La foule demeura un instant ébahie.

    Le chercheur, les joues soudain plus rouges que son propre flanc droit, leva les bras.

    — Vous voyez ! s’écria-t-il. Je ne vous ai rien caché ! Le fluide révèle ce qui nous traverse !

    Il riait presque de soulagement.

    — La matière répond ! Elle répond !

    Jonathan entra dans le bassin avec une assurance tranquille. Le rouge, à son flanc droit, était plus franc que le mien, presque joyeux. Il leva la voix, assez pour que la balustrade l’entende.

    — Alors, c’est ça, votre mystère ?

    Quelques rires lui répondirent.

    — Tant que ça tient droit, ça me va.

    Le rouge à son flanc pulsa brièvement, puis retrouva sa place. Le chercheur parlait derrière nous :

    — Le flanc gauche reçoit. Le flanc droit émet. Le fluide rend visible la proportion. Allez-y, vous pouvez avancer !

    Jonathan fendit la surface avec aisance. À chaque ouverture de ses bras, le rouge à sa droite s’évasait brièvement, puis revenait en place. Le bleu, à gauche, demeurait plein, dense, sans se rompre.

    Je me mis à nager à mon tour.

    À chaque poussée, le bleu glissait le long de mon flanc gauche, le rouge suivait à droite. La ligne médiane restait nette, comme tracée au couteau.

    Le bassin ne faisait aucun bruit. Seules nos respirations rompaient le silence.

    Encore une brasse. Puis une autre.

    Le public s’était tu.

    Jonathan laissa échapper un bref rire. Un rire simple, sans défi, presque involontaire. Le rouge trembla à peine, puis s’apaisa. Le bleu demeura plein. Il ne regardait pas ses couleurs.

    Moi, si.

    Je calculai la distance restante. Trois brasses peut-être.

    La ligne était presque parfaite.

    Je n’avais plus qu’à finir.

    À l’instant même où la pensée se forma, le rouge s’épaissit. Je n’avais ni accéléré ni modifié mon geste. Pourtant l’eau vibra trop longtemps autour de moi. Le bleu recula d’un demi-pouce. La frontière se troubla. Un violet sourd affleura entre les deux.

    Dans cette zone incertaine, quelque chose sembla se plier — une membrane hésitante. Le violet se resserra, puis s’étira en filaments souples, presque articulés.

    Il me sembla qu’une tête pâle, molle, se dessinait sous la surface.

    Je clignai des yeux.

    La forme se défit aussitôt. Mais le trouble demeura.

    Un tintement clair retentit au-dessus du bassin.

    Jonathan se retourna vers moi. Son propre halo demeurait net, les deux teintes sans mélange.

    Sur l’estrade, un homme en manteau sombre avait ouvert un carnet.

    — Déséquilibre latéral, dit-il.

    Le chercheur conserva son sourire.

    — Monsieur, reprenez depuis le bord.

    Je restai immobile une seconde de trop. Le rouge continua d’avancer. Le bleu s’amincit encore.

    Jonathan poursuivit sa nage sans commentaire. Il atteignit l’autre rive sous quelques applaudissements légers. Son rouge et son bleu s’éteignirent progressivement en quittant l’eau.

    Je me tournai vers la marche de départ. Au bord, Myriam me regardait. Elle ne fronçait pas les sourcils. Elle ne souriait pas.

    Je posai le pied sur la première marche. Cette fois, me dis-je, je ne penserai à rien.

    À gauche, le bleu se reforma. À droite, le rouge reparut, plus prompt.

  • Le ravin aux rires sauvages

    I — Les signes mal lus — 02

    Le sous-sol de la maison d’enfance de Myriam sentait la pierre froide et la lessive ancienne. L’escalier descendait droit, étroit. De petites capsules de laiton, fermées par une membrane fine, étaient fixées sur chaque marche. Chacune était reliée par un fil noir qui longeait la rampe et disparaissait dans un mécanisme d’horlogerie posé sur une table d’écolier. Les fils étaient tendus avec soin. Rien ne dépassait.

    — Ne marchez pas trop fort, dit quelqu’un derrière moi.

    Je descendis quand même. Chaque pas produisait un souffle bref, amplifié, comme si la marche expirait sous mon poids.

    Dans la cave, des rideaux avaient été tendus pour délimiter des espaces. Les enfants fouillaient dans une malle de costumes. Noam me tendit deux yeux découpés dans du papier blanc, avec des pupilles tracées à l’encre.

    — Mets-les.

    Je les posai sur mes paupières fermées. Ils tenaient par une ficelle nouée derrière la tête. Quand j’ouvris les yeux, le monde se réduisit à deux ovales imprécis. Les contours flottaient. Les voix semblaient venir de loin.

    Myriam ajusta les siens avec une précision tranquille, l’air concentré.

    Un des enfants se mit à rire. Le rire fut repris, déformé, amplifié par le dispositif de l’escalier. Chaque marche vibrait d’un écho décalé. Les sons revenaient avec un léger retard, comme si la maison réfléchissait avant de nous répondre.

    Je levai les yeux vers le haut de l’escalier.

    Dans l’ombre du palier, quelque chose bougea. Pas une personne. Une forme plus compacte, immobile, comme un nœud dans l’air. Une surface pâle y captait la lumière — lisse, sans pli, d’une blancheur qui ne gondolait pas.

    Le coffret sur la table émettait un léger cliquetis régulier.

    Puis le sol bascula.


    Nous étions sur l’eau.

    La barque était étroite, à fond plat. Le bois, gonflé par l’humidité, craquait sous nos mouvements. L’automne avait jauni les rives. Des feuilles mortes tournaient lentement à la surface de la rivière.

    Nous avancions sans rame visible.

    Des coques de barques retournées surgissaient à hauteur de tête, plantées verticalement dans l’eau comme des mâts brisés. Leur bois était sombre, verni par le courant. Il fallait se baisser brusquement pour ne pas être heurté.

    — Attention, dit Jonathan derrière moi, en riant.

    Il leva les bras au dernier moment et éclata de rire en frôlant une coque. Le choc fit vibrer toute la barque.

    Les enfants riaient aussi. Le danger était précis. Mesurable.

    Une coque passa si près que je sentis l’odeur de vernis. Je me penchai. L’eau reflétait un ciel trop bas.

    Nous continuâmes encore quelques instants. La rivière se resserra entre deux talus plus abrupts. Le courant ralentit sans raison visible.

    Jonathan se pencha vers moi.

    — On descend là, Jonas ? Ça me semble pas mal.

    Pas mal pour quoi, pensai-je. Mais j’acquiesçai silencieusement.

    La barque heurta doucement la berge. Le bois racla la terre humide. L’un des enfants sauta le premier, ses bottes s’enfonçant dans une boue souple. Nous suivîmes.

    Je tirai la barque d’un geste inutile. Elle resta là, oscillant légèrement, comme si elle attendait autre chose. À ma droite, trois marins sautaient déjà sur la berge d’un mouvement assuré.

    Les berges montaient à pic.


    Nous marchions désormais au fond d’un ravin. Une route abandonnée le traversait, pavée mais disjointe, envahie par des herbes sèches. Les parois de terre montaient haut de chaque côté, striées de racines apparentes.

    Jonathan et moi ouvrions la marche. Les trois marins nous accompagnaient. Ils portaient encore l’odeur de goudron et de sel. Leurs manches étaient roulées, leurs avant-bras marqués de cordages anciens. Jonathan avait déjà lié conversation.

    — Si vous doublez la quille avec une bande de cuivre, dit l’un d’eux, ça tient mieux le courant.

    — Et vous gagnez en tirant d’eau, répondit Jonathan, hilare.

    Ils parlaient de renforts, de clous, d’équilibrage de charge comme d’autres parlent de musique. Les phrases se coupaient d’elles-mêmes, reprises par un éclat de rire sans cause précise.

    Je cherchai dans ma mémoire un exploit de menuiserie. Je pensai à la plaque de zinc fixée sous l’évier, la semaine précédente. À la cale sous la table. Aucune de ces prouesses ne me sembla mériter d’être racontée. Je me contentai de rire, à un moment qui me sembla convenable.

    Myriam marchait en retrait, avec un groupe de femmes. Elles parlaient à voix basse. Leurs robes, d’un brun et d’un vert fanés, étaient légèrement relevées pour ne pas accrocher la poussière.

    L’air était vif. Une odeur de feuillage en décomposition montait des talus.


    Au tournant du ravin, elles apparurent.

    Des femmes postées en hauteur, sur les corniches de terre, silhouettes découpées sur le ciel gris. Leurs cheveux tombaient libres, emmêlés par le vent. Certaines avaient des stries de cendre sur les joues. Leurs manches étaient retroussées malgré le froid, les doigts noircis par la suie. Leurs robes, relevées pour courir, laissaient voir des jupons tachés de terre.

    Parmi elles, j’aperçus Ruth, qui leva le bras en nous voyant.

    Je n’eus pas le temps de répondre qu’un projectile enflammé décrivit un arc lent au-dessus de nos têtes et s’écrasa quelques mètres devant nous. De la paille imbibée d’huile, nouée autour d’une pierre. La flamme prit aussitôt.

    Les hommes éclatèrent de rire.

    — Elles ont préparé ça pour nous, me lança Jonathan, en me donnant un coup de coude complice.

    Un second projectile partit. Puis un troisième. Les flammes dessinaient des cercles irréguliers sur la route.

    — Reculez au cas où ! cria-t-il, toujours en riant.

    Nous reculâmes d’un pas. Puis d’un autre.

    Les femmes, en face, riaient elles aussi. Un rire clair, presque enfantin. Aucune colère dans leurs visages. Seulement une tension concentrée. Je levai les yeux vers Ruth. Elle se tenait légèrement en avant des autres. Elle ne lançait rien. Elle observait.

    Un mécanisme grinça derrière les talus. Une planche bascula brusquement sous les pieds de l’un de nos compagnons. Il disparut dans une fosse peu profonde, remplie de feuilles humides. Il se releva aussitôt, couvert de terre, hilare.

    — Bien joué !

    Les pièges étaient visibles, mais tard. Un filet tomba d’un arbre mort et enveloppa les deux autres marins. Ils se débattirent sans panique.

    Je sentis quelque chose frôler ma cheville. Une corde tendue. Je sautai au dernier moment. Elle se releva derrière moi, déclenchant la chute d’une pluie de cendres froides.

    L’odeur de fumée se mêlait à celle de l’humus. Les rires montaient et se répondaient d’un versant à l’autre.

    Je levai encore les yeux. Sur la crête, un dispositif de bois était installé : poulies, leviers, contrepoids. Les femmes actionnaient les mécanismes avec méthode. Rien n’était improvisé. Dans l’ombre d’un des montants, une silhouette immobile observait. Un masque pâle, lisse, à peine incliné. Lui non plus ne lançait rien. Il n’ordonnait rien. Il était simplement là, comme si tout avait été prévu longtemps avant notre arrivée.

    Un nouveau projectile tomba à mes pieds.

    Je le fixai une seconde de trop. La flamme se propagea rapidement dans les herbes sèches. La fumée monta, épaisse, enveloppant le ravin.

    Les hommes cessèrent de rire.

    Les femmes aussi.

    Quelque part, un mécanisme continuait de cliqueter. Puis quelqu’un, derrière moi, éclata d’un rire plus fort que les autres. Nous reprîmes la marche.

  • La maison aux fils mouillés

    I — Les signes mal lus — 01

    Je rafistolais la maison à la lueur d’une lampe à pétrole. Une voix traînait dans la rue. Grave, râpeuse, répétitive. On n’en distinguait pas les mots, seulement l’insistance. Elle revenait par vagues, comme si la nuit elle-même s’essayait à parler.

    La pluie avait commencé sans fracas. Elle tombait droite, obstinée, et trouvait chaque faille. Le plafond, cloqué d’humidité, suintait par endroits. L’eau suivait les fissures du plâtre, longeait les moulures défaites, puis gouttait près des gaines de cuivre que j’avais laissées à nu la veille, après avoir voulu “comprendre le circuit.” Les fils pendaient comme des nerfs arrachés.

    Autour des isolateurs de porcelaine, je tâchais de fixer des bandes de toile cirée avec de la ficelle goudronnée. Mes doigts glissaient. Le goudron collait à la peau. Je savais que cela ne tiendrait pas.

    — Plus haut, dis-je.

    Myriam me tendit la boîte à outils sans un mot. Elle avait retroussé ses manches. Ses poignets étaient déjà mouillés. Près de l’évier, un tuyau de plomb vibrait sous la pression. Un mince filet s’échappait du joint mal serré et venait lécher la table où j’avais posé, imprudemment, une bobine de fil.

    Un câble descendait du plafond à quelques centimètres de la vasque ébréchée. La porcelaine, fendue en étoile, retenait une eau trouble.

    — Il faut condamner ça, dit-elle.

    Dehors, la voix devint distincte.

    — Un sou… pour l’amour de Dieu…

    La phrase se dissout dans la pluie.

    Myriam prit un rouleau de toile huilée, en découpa une bande nette avec des ciseaux d’atelier, puis l’enroula autour du robinet et du tuyau, serrant avec une minutie tranquille. Elle ajouta une plaque de zinc mince qu’elle fixa par deux clous courts dans le bois gonflé du meuble. Le marteau frappait sans violence, mais chaque coup résonnait dans la pièce vide.

    L’odeur du suif, du métal humide et du bois moisi formait une vapeur lourde. Je pensai au conduit que j’avais promis de faire curer avant les premières pluies. Il avait noirci sans moi. Le jardin, derrière les vitres, n’était plus qu’une masse sombre. Les plates-bandes avaient disparu sous les herbes folles. Les tiges sèches penchaient comme des silhouettes en prière interrompue.

    La lampe grésilla. Une étincelle sauta entre deux contacts que je n’avais pas assez écartés. Je retirai ma main trop tard. Une douleur brève, sèche.

    — Jonas.

    Elle prononça mon prénom sans reproche. Juste pour m’arrêter. Je hochai la tête. J’aurais voulu que Jonathan soit là. Il aurait su comment isoler proprement les fils, comment détourner l’eau vers un seau sans transformer la cuisine en piège. Il aurait ri, peut-être, en plantant une cale sous le pied bancal de la table. J’enfonçai un coin de bois moi-même. La table vacilla quand même. J’appelai cela une réparation.

    Un bruit éclata dehors.

    — C’est ma place !

    — Ta place ? Depuis quand la boue a des propriétaires ?

    Un choc sourd contre la grille. Puis un râle. Puis le silence, troué seulement par la pluie.

    Un courant d’air passa sous la porte.

    Des pas traînants longeaient la façade. À travers les rideaux mal tirés, je vis des silhouettes avancer le long de la rue. Des hommes et des femmes aux manteaux trop larges, aux chapeaux déformés par l’humidité. Ils marchaient sans se parler, les yeux ouverts mais sans point fixe, comme s’ils suivaient une ligne tracée dans l’air que nous ne pouvions pas voir.

    La vitre de la cuisine était fendue depuis l’hiver dernier. Un carreau manquait tout à fait, remplacé par un morceau de toile huilée mal cloué. La pluie l’avait détaché. L’ouverture béait, sombre. Je me redressai pour ajuster la lampe.

    Un visage était là. À quelques pouces à peine de l’embrasure. Pâle, lavé par la pluie. Les cheveux collés au front. Les yeux grands ouverts, fixes. Pas suppliants. Pas accusateurs. Fixes.

    Je ne distinguais pas son âge. La peau semblait trop tendue sur les pommettes, comme si le crâne cherchait à percer. L’eau coulait le long de son nez sans qu’il cligne.

    Nous nous regardâmes. Je sentis ma mâchoire se contracter sans que je l’aie décidé.

    Derrière lui, la rue continuait de respirer faiblement.

    Je ne fis pas un geste. Lui non plus.

    Puis une autre silhouette le heurta en passant. Le visage glissa hors du cadre, aspiré par la nuit comme une chose mal posée.

    Ils ne demandaient rien. Ils passaient.

    La pluie redoubla. L’eau trouva un nouveau chemin, le long du mur nord. Une tache sombre s’élargit, lente, patiente, comme une carte d’invasion.

    — Ça descend vers la cave, dit Myriam.

    Je descendis deux marches. L’odeur y était plus froide. La terre battue buvait sans protester. On entendait, derrière les murs, un grondement sourd. Pas le tonnerre. Quelque chose de plus lointain, plus régulier.

    Je remontai.

    — On tiendra cette nuit, dis-je.

    Ce n’était pas une conviction. Une estimation. Myriam posa la main sur le dossier d’une chaise, vérifia d’un regard le zinc, la toile, les nœuds. Elle ajusta la mèche de la lampe. La flamme se stabilisa un instant.

    Par la fenêtre de la cuisine, au-delà des toits inégaux et des cheminées penchées, la vallée s’ouvrait comme une plaie lumineuse. Pigalle flamboyait. Les enseignes au gaz traçaient des lettres tremblées dans la nuit humide. Des globes laiteux s’alignaient sur les façades des cafés-concerts, palpitant d’une joie régulière, presque industrielle. La lumière glissait sur les verrières, se fragmentait sur les flaques, remontait le long des fiacres vernis comme une sève dorée. On distinguait la roue lente d’un manège, des silhouettes tournant sans fin sous une couronne de lampes. Des rires montaient, coupés nets par la distance, puis repris ailleurs.

    La clarté gagnait les nuages bas et les teintait d’un rose maladif.

    Ici, la maison respirait par saccades. Je regardai mes mains noircies de goudron, la ficelle mal tendue, la plaque de zinc qui vibrait déjà sous la pression de l’eau. La lampe jeta une ombre immense de ma silhouette contre le mur gondolé. Elle avait l’air plus assurée que moi.

    Dans la rue, une voix reprit, plus basse :

    — Elle descend… vous l’entendez ?

    Je ne sus pas de quoi il parlait. Myriam s’approcha de moi. Elle ne regardait pas la vallée lumineuse. Elle regardait le mur qui s’assombrissait.

    La pluie continua.

    La maison, elle, semblait écouter.

  • Prologue

    Les allées montaient, descendaient, puis montaient encore. Les façades paraissaient massives de loin et s’amincissaient à mesure qu’on s’en approchait. Sous le plâtre des colonnes “antiques,” on sentait le creux, comme si la façade ne portait rien.

    Noam, dix ans à peine, avançait en agitant un plan du parc plié en accordéon. Ses lacets, trop longs pour ses chaussures encore rigides, traînaient sur les pavés.

    — On va où ? demanda-t-il.

    Il ne regardait pas le plan. Il le tenait comme un éventail, le tapotant contre sa cuisse.

    — Là où ça descend, répondis-je.

    — Ça ne réduit pas beaucoup les possibilités.

    — Non.

    Myriam prit le chemin face à nous et nous la suivîmes. Une mèche s’était détachée de son chignon bas. Elle ne disait rien, mais ses yeux passaient des enfants aux issues, des issues aux visages.

    Une musique trop joyeuse vibrait, portée par des pavillons de cuivre. Les basses faisaient frémir les panneaux décoratifs. On sentait le parc respirer, artificiellement. Un attroupement s’était formé autour d’un bassin de marbre veiné de vert. Des lampes à gaz vacillaient au-dessus. Un homme surgit d’un théâtre miniature reconstituant le boulevard du Crime. Cape noire, large feutre, écharpe rouge jetée sur l’épaule. Un faux Aristide Bruant, figure des cabarets. Un murmure parcourut la place. Il s’arrêta au bord du bassin, posa une main sur son cœur.

    — Paris aime les abîmes, lança-t-il. Moi aussi.

    Quelques rires s’élevèrent déjà. Il fit deux pas mesurés, leva les bras — puis se laissa tomber en arrière.

    L’éclaboussure fut parfaite. Trop parfaite. Un rire éclata, métallique, légèrement en retard. Noam serra ma manche.

    — Il va se noyer ?

    — Non, dit Myriam.

    Deux secondes. Il reparut, sec, et salua lentement.

    — La chute n’est qu’une posture.

    Applaudissements polis. Quelques cannes frappèrent le pavé. Il disparut derrière le décor. Je m’approchai du bassin. La surface était lisse. J’enlevai mon gant et plongeai ma main dans l’eau. Elle était froide, réelle. J’en fus presque déçu.

    — Comment fait-il ? demanda Noam.

    — Il connaît le mécanisme, dit Myriam.

    La foule se dispersait déjà. Le bassin restait là. Silencieux. Personne ne commentait. La scène était déjà autre chose.


    Nous entrâmes dans un bar à l’écart des manèges. La lumière y était verte, filtrée par des vitres teintées. Les tables collaient légèrement sous les doigts. Une odeur de sirop, de poussière tiède et de métal humide stagnait.

    Au centre de la table reposait un livre immense. Je passai la main sur la couverture. Le cuir était sec, presque poudreux. On sentait les nerfs du matériau sous la paume.

    — Ça sent bizarre, dit Noam.

    Je rapprochai le livre. Une odeur de papier ancien, mêlée au sucre renversé d’une boisson voisine. Quand j’ouvris le volume, les pages firent un bruit sourd, mat, comme des cartes épaisses qu’on bat trop lentement. J’étais censé réviser pour un examen de fin d’année. Épreuves préparatoires.

    Nous étions penchés sur le livre depuis longtemps déjà lorsque Ruth nous rejoignit, s’installa à table et héla le garçon. Le bordeaux sombre de son manteau trancha dans la lumière verte du bar, qui vibrait doucement autour de nous. Je relus un paragraphe. La phrase s’arrêtait avant le verbe. Je tournai la page. Même chose.

    — Tu lis trop vite, dit Myriam.

    Je relus plus lentement. Toujours incomplet. Ruth, assise en face de moi, laissait fondre un sucre dans son verre d’absinthe. Elle ne lisait pas. Elle regardait le centre du livre.

    — Ce n’est pas ça, dit-elle enfin.

    Je levai les yeux.

    — Quoi ?

    Elle posa l’ongle sur la reliure, juste au milieu.

    — Ça fait une ombre.

    Je ne compris pas. Elle inclina légèrement le livre vers la lumière verte des vitres teintées. Une ligne plus sombre apparaissait à mi-hauteur de la page. Fine. Presque invisible.

    — Ce n’est pas une ombre, dis-je.

    — Si.

    Elle glissa son doigt dans la fente minuscule. La page résista. Je pris le relais, un peu agacé, et pliai légèrement la feuille. Elle céda. Un petit craquement discret. La page s’ouvrit en deux. Le texte se rejoignit.

    Ruth ne sourit pas. Elle ne triompha pas. Elle reprit une gorgée comme si cela avait toujours été évident. Myriam leva les yeux.

    — Ah.

    Je sentis quelque chose se réaligner en moi. Pas une illumination. Un déclic mécanique. Noam regarda Ruth.

    — Comment t’as vu ça ?

    Ruth haussa les épaules.

    — Ça ne pouvait pas être aussi mal écrit.


    Après quelques minutes de lecture, une personne s’assit à notre table sans demander. Elle portait un manteau sombre et un masque de porcelaine pâle, lisse, sans expression précise. Deux fentes fines laissaient voir des yeux immobiles. Le masque était légèrement fêlé au niveau de la tempe, comme une tasse trop souvent lavée. Personne autour de nous ne sembla surpris. Elle posa ses gants sur la table, juste à côté du livre.

    — Servez-moi absolument tout ce que vous avez, dit-elle à la patronne.

    — Tout ? répéta celle-ci.

    — Tout.

    La voix était neutre. Ni grave, ni aiguë.

    Les plats arrivèrent les uns après les autres. Assiettes pleines, viandes en sauce, pâtisseries brillantes. Ils s’accumulèrent sans ordre. La personne ne touchait presque à rien. Elle regardait l’empilement comme on observe une montée d’eau. Une sauce orange s’écoula lentement vers la tranche dorée du livre. Je le tirai légèrement vers moi.

    — Excusez-moi, dis-je.

    Le masque se tourna dans ma direction. Les yeux derrière les fentes ne clignèrent pas. Leur finesse allongée avait quelque chose de félin.

    — Il faut que ça déborde, dit la voix.

    Un plat fut déplacé d’un geste souple. La sauce gagna encore quelques centimètres. Je refermai le livre. Noam posa sa main dessus.

    — On pourra le rouvrir ?

    — Oui.

    Le Chat — je n’avais pas d’autre nom — ne mangeait toujours pas.


    Le plancher vibrait légèrement, comme si un moteur tournait sous la pièce. À l’extérieur, une animation se préparait autour d’un puits entouré de cordes, juste devant le bar. Un homme en costume médiéval parlait dans un pavillon de cuivre, trop puissant.

    — Ici fut jeté le chevalier avec le Graal !

    Il lança une coupe dorée, trop légère, dans l’ouverture. Puis un casque. Puis une épée.

    — Ainsi disparut la vérité !

    Je me levai de table et m’approchai du puits.

    — Vous êtes sûr ? demandai-je.

    L’animateur me sourit.

    — C’est écrit.

    — Où ?

    Il désigna un panneau peint derrière lui.

    Je posai les mains sur la margelle. La pierre était tiède au soleil. L’intérieur du puits dégageait une odeur de fer, de mousse et d’eau froide.

    — Vous n’êtes pas obligé, ajouta-t-il en se détournant légèrement.

    — Il y a un filet de sécurité ?

    Il hésita.

    — Il y a toujours quelque chose.

    Je sautai.

    Le bruit du parc s’éloigna comme si l’on abaissait une manette invisible. Les anneaux de pierre défilèrent. L’air devint plus froid.

    Je heurtai le fond. Un choc mat. L’air quitta mes poumons.

    Je restai allongé. Mes mains glissèrent dans une boue fine. Je palpai autour de moi. Rien. Même pas la coupe en plastique. Je tâtonnai le long de la paroi. Une échelle métallique, rivetée, froide, légèrement oxydée. Puis je remontai à la surface.

    — Alors ? demanda-t-il.

    — Il n’y a rien.

    Il haussa les épaules.

    — C’est ce qu’on dit toujours.

    Personne n’applaudit. Alors que les gens s’éloignèrent, Myriam s’approcha.

    — L’omnibus part dans dix minutes.

    Je pris un vélocipède laissé contre un mur et descendis l’allée en pente. Les façades perdaient leurs couleurs à mesure que je m’éloignais. Jonathan nous attendait près de l’entrée, un peu en retrait. Large d’épaules, les mains dans les poches de sa veste usée, il semblait tenir sa place comme on tient une poutre. Une clé anglaise dépassait de son manteau. Il ramena ses cheveux roux en arrière d’un geste distrait. Il leva la main en nous voyant, un sourire franc, sans emphase.

    — On loge dans un château, pas loin d’ici, dit-il. Vous venez voir ? On ne voit pas ça tous les jours.

    Noam était déjà à bord de l’omnibus.


    Le château apparut au bout de la route, trop neuf pour être ancien, trop régulier pour être crédible. Les pierres semblaient taillées le matin même, les créneaux alignés avec une application presque scolaire. Jonathan franchit le portail avec nous, puis s’écarta vers une aile basse, à l’écart du corps principal, où une lanterne brûlait sous un auvent de bois. Il leva la main en guise d’au revoir et disparut par une porte étroite, sans armoiries. Je me retournai vers la façade. Les fenêtres reflétaient le ciel sans profondeur.

    Un homme nous attendait devant l’entrée. Il se tenait immobile, légèrement en retrait du seuil, comme s’il gardait l’équilibre du lieu. Son port de tête, sa manière de tenir les épaules droites sans raideur : aucun geste ne semblait inutile. Son manteau sombre tombait avec exactitude, sans un pli de trop. On aurait dit que la lumière elle-même s’ajustait à sa présence.

    Son regard se posa sur chacun de nous, brièvement. Pas curieux. Pas chaleureux. Mesuré. Je compris qu’il savait déjà qui nous étions.

    — Bienvenue, dit-il.

    Sa voix était basse, posée, avec cette douceur précise des hommes qui expliquent. Une femme se tenait légèrement en retrait, près d’une colonne. Elle avait retiré ses gants. Ses doigts effleuraient la pierre, redressaient un pli de tenture, lissaient un détail presque invisible. Son regard ne s’attardait nulle part ; il rectifiait.

    L’homme s’avança d’un pas.

    — Je suis Matthias, dit-il. Et voici ma femme, Salomé. Enchanté.

    Elle inclina la tête — un mouvement précis, sans surplus — puis nous invita à entrer.

    Un majordome nous suivait d’une pièce à l’autre. Il portait une livrée sombre impeccablement ajustée. À sa ceinture pendait un petit coffret de bois verni, relié par un câble discret aux cornets acoustiques fixés dans les angles des plafonds.

    — Salle des trophées, murmura-t-il.

    La musique changea. Un chœur grave s’éleva, soutenu par un orgue lointain.

    — Ambiance médiévale.

    Les murs semblaient absorber la lumière. Les tentures étouffaient les pas. Aucun écho ne revenait. Je remarquai qu’il n’y avait pas de poignée à l’intérieur de la porte. Je décidai de ne pas commenter : on m’aurait trouvé pointilleux. Je jetai un regard à Myriam. Elle posa sa main sur la mienne, sans me regarder. La broche terne au creux de son col refléta un instant la lumière.

    Matthias nous rassembla dans une pièce capitonnée. L’air y était plus chaud. Il ajusta très légèrement sa manchette avant de parler.

    — Ma fille souffre d’une maladie rare, dit-il. Certaines parties de son corps cessent de fonctionner.

    Il parlait sans emphase, avec la précision d’un exposé.

    — La cadette a guéri, ajouta Salomé.

    Sa voix était basse, précise. On aurait dit qu’elle corrigeait un chiffre.

    — Nous avons inventé un jeu, reprit Matthias. Pour permettre une compréhension concrète.

    Le majordome s’approcha de nous. Il ouvrit son coffret. À l’intérieur, des fils fins, soigneusement enroulés, et de petites plaques métalliques. Il ajusta un contact derrière mon oreille, puis referma le coffret d’un geste doux.

    — Cela ne dure qu’un instant, dit-il.

    La musique glissa vers un motif plus léger, presque dansant. On nous installa sur un tapis épais, capitonné de toile sombre. Une odeur tiède de toile et de gomme s’en dégageait. Ruth retira ses gants et s’agenouilla. Je m’agenouillai à mon tour. Nous étions serrés les uns contre les autres, si proches que je sentais la respiration de Noam contre mon bras.

    Une silhouette se tenait dans l’embrasure de la porte. La même que plus tôt dans le bar. Même sourire trop lisse.

    Le Chat.

    Il ne parlait pas.

    — Les paralysies seront aléatoires, dit Matthias.

    Une décharge parcourut ma main droite. Pas violente. Juste suffisante pour qu’elle cesse de m’appartenir.

    Je la regardai. Elle reposait toujours sur le tapis, mais ne répondait plus.

    — Papa ?

    — Respire.

    Noam perdit la vue quelques secondes. Il cligna des yeux, désorienté.

    — Ce n’est qu’un jeu, rappela Salomé.

    Personne ne contesta.

    La musique continua. La silhouette inclina à peine la tête. Le majordome tourna une clé sur son coffret. Le rythme s’éclaircit. Une autre décharge, derrière l’œil gauche. Le monde pencha.

    — Vous voyez, dit Matthias, ce n’est pas spectaculaire. C’est discret.

    Je tentai de me lever. Mes jambes ne répondirent pas.

    — Il faut rester, ajouta-t-il doucement.

    Le majordome ajusta de nouveau la clé. Le volume monta à peine, comme si la pièce respirait plus vite.

    Le Chat souriait.

    Je compris qu’on attendait autre chose.

    Je cessai d’essayer.

    Les décharges se multiplièrent. Un bras. Une oreille. Une moitié de visage. Myriam posa sa main valide sur la mienne. La musique devint presque joyeuse.

  • Chapitre 14 – L’équilibre retrouvé


    Recommencement

    Ma dernière séance avec Léna remontait à trois semaines déjà, et tout allait bien. Je ne savais pas pourquoi. Mais une chose était sûre : je dormais mieux, je parlais plus posément et mes gestes avaient retrouvé leur ancrage.

    Ma chambre-bureau était devenue un territoire assumé : non plus un abri de passage, mais un point d’élan qui s’inscrivait dans la durée. J’avais déplacé le bureau contre la fenêtre. Sur les étagères, j’avais rangé mes carnets, mes livres, et quelques dessins d’Anouk. Mon ordinateur trônait sobrement au centre du bureau, entouré de papiers griffonnés et de tasses vides.

    Ce matin-là, je relisais les dernières lignes de mon pitch : une page simple, écrite sans attente, mais qui comptait pour moi.

    Je ne cliquai pas tout de suite sur « Envoyer. »

    Mon regard s’arrêta d’abord sur mon Livre des Ombres, posé ouvert à ma gauche. Un dessin récent, en double page. Neuf silhouettes y formaient un cercle autour d’une lumière centrale. Chacune portait un détail que je connaissais par cœur :

    Voici celle qui porte une montre à rouages.
    Voici celle qui porte une capuche d’ombre.
    Voici celle qui porte un bonnet orange.
    Voici celle qui porte une améthyste.
    Voici celle qui soutient la voûte céleste.
    Voici celle qui écoute ce qui ne s’entend pas.
    Voici celle qui tend une graine dans le creux de sa main.
    Voici celle qui trace des spirales dans le sol avec un silex.
    Et voici, au centre, la silhouette qui avance,
    Tenant un bâton où veille une chouette gravée.

    Je repris mon stylo et j’ajoutai, en marge du dessin :

    Tout ce que je croyais perdu recommence à pousser.

    Puis je me redressai. Mon souffle était calme. Mes mains ne tremblaient pas. Je revins à l’écran. Je lus une dernière fois la phrase de conclusion.

    Je cliquai. « Envoyer. »

    L’espace d’un instant, je me demandai si ce geste ouvrait une porte ou en fermait une. Rapidement, un sourire me vint, simple, ancré.

    — Quoi qu’il arrive… pas de regret.

    Le soleil entrait à travers la vitre, oblique, chaud. Un filet de vent faisait légèrement trembler les bords du dessin. Je reposai la clé USB dans un tiroir, avec précaution. Je me levai et sortis rejoindre Constance et Anouk.

    Le fruit mûr

    La lumière avait baissé. La maison résonnait doucement des sons du soir. Le murmure d’une casserole, un jouet qui roule, une toux discrète… et le souffle régulier d’Anouk, absorbée dans ses blocs aimantés. Elle ne me regardait pas, mais je sentais sa paix me traverser comme une onde tranquille.

    Je m’installai dans le fauteuil près du radiateur éteint, l’ordinateur portable posé sur les genoux. Une lampe à col souple éclairait l’écran. Un nouveau message dans la boîte mail.

    Je reconnus l’adresse.

    Mon regard resta suspendu un instant. Mes mains, elles, s’étaient figées. Ma poitrine s’ouvrit d’un coup, comme une respiration trop longtemps retenue.

    Mais presque aussitôt, un pincement bref à l’estomac. Une vieille tension. Mes mains se réchauffèrent d’un coup, ma poitrine s’emballa, une chaleur monta dans ma nuque : je reconnus le mouvement, la tension fantôme.

    Et si tout s’effondrait ?

    Et si, au fond, ce que j’avais créé n’était qu’un bricolage sentimental, illisible pour quiconque d’autre ?

    Et si l’élan retombait, comme tant d’autres fois avant ?

    Je soufflai doucement par le nez. Puis une fois encore, plus lentement. La tension passa.

    Je relus l’e-mail. Une pensée flotta, douce comme du jasmin : tu vends ton univers, et il portera des fruits.

    Mes épaules s’abaissèrent. C’était mûr. Suffisant.

    Constance entra dans le salon sans bruit. Elle s’arrêta à ma hauteur et s’appuya contre le dossier du fauteuil.

    — Ça a l’air important, dit-elle doucement.

    Je hochai la tête puis me retournai vers elle :

    — C’est une graine qui a tenu. Elle a donné un fruit.

    Elle haussa les sourcils, toujours pas complètement habituée à mon langage symbolique. Son regard descendit vers l’écran.

    — Je trouve ça chouette de te voir reparler de ce jeu.

    Je répondis avec un sourire. Puis j’ajoutai, sans trop y penser :

    — Et si un jour on en faisait une conférence gesticulée sur l’écologie, pour l’association ?

    Elle laissa échapper un petit rire, mi-ironique, mi-sérieux, avec ce pli au coin de l’œil qui trahissait sa malice.

    — C’est que tu deviens subversif, toi.

    Mon regard se porta sur elle. Puis sur Anouk, qui venait d’ajouter un bloc rouge à sa tour instable, concentrée, son univers suspendu à l’équilibre de la tour.

    — Peut-être.

    Je posai simplement la main sur le rebord du clavier.

    — Ou juste contaminé.

    Constance se redressa avec un sourire, me tapota l’épaule et repartit vers la cuisine. Je restai là un moment, à scruter la tour. Elle oscillait légèrement, mais tenait debout. Je la regardai longtemps.

    Le jeu est vivant

    Le parc du quartier avait été aménagé pour l’occasion : quelques lanternes en papier accrochées aux arbres, qu’un vent frais faisait danser, une grande table en bois installée sous un barnum blanc, et plusieurs stands faits de bric et de broc : livres à donner, plantes en pot, fresque participative.

    Autour de la table, des voisins discutaient. Il y avait Constance, bien sûr, en train de planifier les prochains ateliers avec une énergie tranquille. Les enfants passaient de stand en stand, les mains pleines de craies ou de feuilles. J’avais apporté mon Livre des Ombres et une démo imprimée du jeu de rôle, posée sur une table sous un érable.

    Je n’étais pas venu en spectateur.

    Depuis quelques semaines, j’avais commencé à prendre part aux réunions de l’association : communication, sensibilisation, lien entre les projets. Ce n’était pas naturel pour moi. Et pourtant, j’y étais à ma place.

    J’observais un instant la scène : la table, les échanges, les voix qui montaient et redescendaient. La forme n’était pas parfaite, mais nette : un cercle fluide, mouvant, vivant.

    Je discutais d’une idée d’affiche avec quelques personnes quand un voisin s’approcha du cercle. Il écouta un moment, puis haussa les épaules.

    — C’est sympa, tout ça… mais bon, on ne va pas changer le monde avec des jeux ou des plantes, hein, souffla-t-il en triturant ses clés dans sa poche.

    Les voix alentours s’éteignirent. Plusieurs regards se tournèrent vers moi. Je souris, paisiblement.

    — Non, c’est vrai. Mais on peut commencer par changer comment on s’y sent.

    Je me tournai vers lui, Modulus veillant à la surface :

    — On fera différemment, pas de souci. On ajuste, on apprend.

    Au fond de moi, un léger défi subsistait : lui montrer que ce cercle pouvait vraiment bouger quelque chose. Il hocha la tête, un peu surpris. Il resta un moment, puis s’éloigna. Et la conversation reprit.


    Un peu plus tard, alors que je rangeais quelques flyers au bord de la table, une silhouette familière s’approcha. Je levai les yeux.

    — Morgane ?

    Elle souriait, le sac en bandoulière, les cheveux un peu en désordre.

    — Je passais dans le coin. Je me suis dit que j’allais venir voir ton fameux jeu de rôle citoyen.

    Je ris. On s’écarta de la table pour marcher un peu, à l’ombre des arbres.

    — Tu as l’air bien, dit-elle après un moment.

    — Je me sens impliqué : je comprends mieux ce qui a motivé Constance.

    — Tu n’es plus un spectateur, alors ?

    — Non. Je participe. Je joue ma scène.

    Elle me tapota l’épaule, puis on revint vers les autres. Elle s’installa sur un banc avec Constance.


    Je retrouvai Anouk accroupie près de la maquette du jeu de rôle, adapté pour l’association, imprimée sur un panneau de carton léger. Elle avait déplacé les cartes des figures sur la spirale centrale, et bricolait une règle maison avec des cailloux.

    Un autre enfant s’était joint à elle, un garçon d’environ huit ou neuf ans. Il regardait le plateau, puis moi.

    — C’est toi qui as fait ça ?

    — Oui.

    — Pourquoi tu as fait ce jeu ?

    Je souris. Pas une question piège. Simple. Authentique. Un miroir. Je m’agenouillai à côté de lui.

    — Parce que je voulais comprendre mon monde.

    — C’est ton monde, là ?

    Il désigna la carte de la forêt, avec une figure brumeuse au centre.

    — En partie, oui.

    Il hocha la tête, puis retourna déplacer les jetons.

    Anouk me regarda, complice, avant de remettre le petit bonhomme-silex au centre du cercle. Je me redressai. Le soleil filtrait à travers les feuilles. Au bord du chemin, les enfants avaient repéré un buisson de mûres sauvages et revenaient les lèvres tachées de violet, dans un brouhaha de voix, de mouvements et de rires.

    Le jeu vivait.

    Un silence sans verrou

    La maison dormait presque.

    Dans le salon, seule une lampe basse diffusait une lumière dorée. La table ne portait que deux tasses en porcelaine fumantes, posées sur un vieux dessous de plat en liège. La théière attendait encore, silencieuse. Constance s’était assise près de moi, à la juste distance, présente sans envahir. Le silence avait une densité rare. Comme un souffle commun. On écoutait les bruits de la maison : un craquement du bois, un pas à l’étage, un soupir de tuyauterie.

    Elle leva sa tasse, en but une gorgée. Puis la reposa doucement sur la table. Je fis de même.

    — Tu ne dis rien, murmura-t-elle sans lever les yeux.

    Je souris.

    — Toi non plus.

    Elle haussa légèrement les épaules, et un petit rire s’échappa.

    — Je crois que ça me va.

    Elle posa la tête contre le dossier, les yeux fermés un instant, les paupières lourdes, un souffle qui se relâche. Je l’observai. Rien à réparer. Juste cette présence partagée, un peu fatiguée mais entière. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où nous avions pu nous taire ainsi, sans tension. Mes doigts effleurèrent l’espace entre nous. Elle tendit la main, sans un mot. Je la pris. Simplement. Mais je sentais ce silence fragile, prêt à se briser.

    Nos doigts s’emboîtèrent. Il n’y avait plus de verrou entre nous.

    Je fixai un instant la tasse, la lueur qui traversait la vitre. Il n’y avait rien à ajouter. Pas besoin de se redire ce qui avait été difficile. Ni de tout comprendre. Nous étions là. Ensemble. Dans l’après. Elle rouvrit les yeux, tourna légèrement la tête vers moi. Nos regards se croisèrent. Aucun mot ne passa. Mais tout y était.

    Le thé refroidissait doucement. La nuit s’installait dehors. Et à l’intérieur, c’était paisible.

    Elle tient sa propre graine

    Le lendemain matin, j’avais rouvert ma boîte mail professionnelle. Un message de Claire m’attendait, en réponse à une réunion floue la veille.

    Je relus la phrase. Une légère tension monta : le cœur se serra, le souffle hésita. Et cette voix intérieure, familière, feutrée. Et si nous nous retrouvions dans la même configuration qu’autrefois ? Je fermai les yeux. C’était la voix de Modulus, toujours polie, toujours préventive.

    Je la laissai parler.

    Puis, intérieurement, je lui dis merci.

    Et je posai les mots, doucement.

    Pas de colère. Juste la force tranquille de Tarsis, canalisée, vivante. Je relus une dernière fois. Et j’envoyai.

    Je m’étirai lentement. Mon dos se réveillait. La lumière du jour passait à travers les rideaux, douce et stable. Un bruit de pas s’approcha. Constance vint m’embrasser. Une légère tension me traversa : un réflexe ancien, gravé dans la mémoire du corps. Mais il se dissipa vite, comme la brume au soleil. Alors je laissai la chaleur m’envelopper, et mes bras se refermèrent doucement autour d’elle. La tension n’était déjà plus qu’un souvenir.

    Quelques minutes plus tard, un collègue répondit à mon message :

    Je lus, refermai l’onglet, puis me levai : ma fille m’attendait, et cette fois j’étais là.


    Elle avait déjà préparé le plateau dans le salon : une grande feuille kraft, découpée en spirale, sur laquelle elle avait collé les cartes de lieux et de personnages. Quelques figurines de carton posées ici ou là. Un gobelet de jetons. Des feutres éparpillés. Sans oublier deux chocolats chauds, préparés par ses soins.

    — On en crée un nouveau ? proposa-t-elle.

    — Avec plaisir.

    Elle s’installa à plat ventre, menton dans les mains, crayon entre les dents. Je m’assis pour la regarder faire.

    — Il faudrait… un personnage qui aide les autres, mais sans leur dire quoi faire.

    — Humm… Tu penses à quoi, comme rôle ?

    — Une dame qui brille et qui montre le chemin.

    Elle leva les yeux vers moi. Je souris.

    — Oui. Très bonne idée.

    Elle reprit son dessin, concentrée : une silhouette flottante, les mains ouvertes, des filaments comme des rayons autour de son cœur. Le regard d’Anouk n’était ni inquiet, ni fuyant. Il était curieux, confiant, ancré dans le jeu. Elle découpa le dessin, le colla sur un carton, puis ajouta un détail dans la marge : une petite forme ovale.

    — C’est quoi ?

    — Une graine, dit-elle.

    J’en eus le souffle coupé. Elle leva la tête.

    — Elle devient un arbre, regarde !

    Elle traça une tige, des branches, des feuilles, tout autour du personnage-guide. Je l’observai.

    — Tu sais… c’est un peu ce que j’ai vécu.

    Elle ne répondit pas. Elle continuait de dessiner. Mais ses yeux brillaient. Et je me dis que c’était peut-être ça, le signe que quelque chose avait changé. Elle rangea ses feutres. Puis, avant de se lever, elle posa la main sur la feuille et ajouta une dernière petite phrase au crayon :

    Elle aide les autres à trouver tout seuls.

    Je ne dis rien. Elle tenait déjà sa propre graine.

    Imagination active : Le cercle refermé

    La maison était parfaitement silencieuse, les lumières tamisées. La porte de la chambre entrouverte laissait filtrer une lueur douce, juste assez pour ne pas rompre l’obscurité. Je m’assis dans le lit, jambes repliées sous moi, le dos appuyé contre les coussins. Le Livre des Ombres reposait sur mes genoux. Sa couverture épaisse gardait la trace des pages griffonnées, des symboles copiés, des rêves déchiffrés.

    Je l’ouvris à la dernière page. Une page encore blanche. Je restai là un instant, le stylo à la main, sans bouger. Puis j’écrivis, sans réfléchir :

    Le premier chapitre est clos. La partie ne fait que commencer.

    Les mots s’étaient posés d’eux-mêmes. En les relisant, une chaleur discrète monta dans ma poitrine, et un sourire léger m’échappa. Je tournai une dernière fois les pages du Livre des Ombres, comme on feuillette un talisman. Chaque page contenait une trace. Une direction. Et toutes menaient ici. Alors, dans le silence, ce ne furent plus mes mots mais une voix intérieure familière qui répondit.

    Voilà, joueur : tu as planté la graine, rassemblé le miroir, franchi le seuil.
    La partie s’achève… et déjà la suivante commence.

    Je refermai le carnet avec lenteur, comme on clôt une campagne, sachant qu’une autre attend. Je le posai sur la table de chevet, à côté de la lampe éteinte.

    Au loin, une chouette prit son envol. Je ne sursautai pas : je reconnus le battement de ses ailes. Elle ne laissa derrière elle qu’un calme ponctué de quelques hululements, de plus en plus lointains, jusqu’au silence. Jusqu’à ce que tout devienne immobile, comme un au revoir. Dans cet apaisement, j’entendis presque un battement de cœur.

    Je me couchai, tirai la couverture sur moi. Pas de rituel. Pas de tension. Juste la douce sensation du corps qui se relâche, le souffle qui descend. Le sommeil me prit doucement.

    J’étais déjà au centre du cercle.

    Rêve : Le cercle qui s’élargit

    Le rêve s’ouvrit sans bruit.

    Pas de brume, pas de décor instable : seulement une terre douce sous mes pieds nus. L’air vibrait d’un silence apaisé.

    Devant moi, le cercle. Ils étaient tous là.

    Au centre, Auréon : immobile, mais vivant comme un arbre qui respire, l’améthyste tournoyant entre ses doigts.

    Autour de lui : Severus, droit mais souple comme un roseau ; Sophia, irradiant d’une clarté calme ; Ædàn, yeux grands ouverts ; Asmodée, massif et tranquille, gardien assis dans sa paix ; Lysséa, un éclat de rire suspendu au bord des lèvres.

    Je sentis la terre vibrer doucement, comme un tambour très lointain, en guise d’accueil. Je m’approchai sans hâte. Le sol se modelait sous mes pas, comme s’il me reconnaissait. Le cercle ne se referma pas. Il s’ouvrit pour moi. Je m’assis parmi toutes ces figures.

    À la périphérie, deux d’entre elles restaient à l’écart. Tarsis, debout, l’épée noire à la main, le regard fixe. Modulus, campé, visage masqué. Je me levai, sans tension. Je marchai vers eux.

    Tarsis me dévisagea. Son épée vibrait légèrement dans sa paume. Je tendis la main. Il attendit une seconde. Puis il inclina la tête, et me remit l’épée sans mot.

    Je me tournai vers Modulus. Il ne bougea pas. Je levai lentement la main, et retirai le masque. Derrière, un visage calme, le mien. Pas figé. Pas froid. Juste là.

    Je plantai l’épée dans la terre et déposai le masque à son pied. Pourtant ils ne disparurent pas. Ils demeuraient à distance, discrets. Puis je revins m’asseoir. Le calme était total, dense comme une eau profonde.

    Auréon s’avança, son souffle lent emplissant l’air. Il posa sa main sur ma poitrine. Un frisson me traversa : une chaleur subtile, comme une sève dans mes veines.

    Je baissai les yeux.

    À mes pieds, là où le cercle touchait la terre, quelque chose avait changé. De fines tiges vertes avaient percé le sol. L’herbe formait une spirale, partant du centre où se tenait Auréon et s’élargissant doucement comme une respiration. Entre les brins, de petites formes naissaient : une fleur blanche, une feuille large, une pousse encore fragile. Pas d’éclat, pas d’artifice. Ça tenait, doucement.

    À ma droite, Ædàn me regarda. Il levait un miroir reconstitué, sans pièces manquantes. Il ne me le montrait pas. Il l’admirait. Et il souriait.

    Asmodée s’accroupit et tendit une petite graine à Sophia. Elle la reçut dans sa paume, patiente.

    Alors Severus s’approcha, main ouverte. Sophia y déposa la graine. Un éclat jaillit, discret puis plus vif : la graine s’enfonça dans leurs deux mains jointes, comme si elles s’étaient fondues en un seul écrin. Autour d’eux, la terre vibra. De fines pousses surgirent, s’entrelacèrent aussitôt, jusqu’à former un jeune arbre aux racines jumelles. Ses branches portaient fleurs et fruits, lumière et ombre mêlées. Une gravure ancienne me revint : deux silhouettes unies autour d’une source. Mais cette fois, ce n’était pas une image : c’était vivant.

    Je sentis mon torse se relâcher d’un cran.

    Je souris.

    Tout était là depuis le début.


    Alors que je croyais la vision close, un froissement presque imperceptible attira mon attention. Discrètement, Lysséa entraîna Ædàn jusqu’au Livre des Ombres, posé sur une pierre plate. Elle l’ouvrit à la dernière page et, d’un tour de main, fit surgir de sa manche un crayon rouge minuscule avant de se pencher, concentrée comme une écolière prête à tricher.

    Elle traça à toute vitesse :

    Ædàn lut par-dessus son épaule et éclata d’un rire clair, irrésistible, avant de griffonner le carnet à son tour. Leur complicité me gagna, et je ris à mon tour. Dans ce rire partagé, le cercle s’élargit.

    En bas de la page, un P.-S. vacillant disait :

    J’ai pas osé parler. Mais je suis content d’être là.

    Je savais qu’un jour, une autre page du Livre se rouvrirait. Et nous serions prêts à la lire ensemble.

    Fin

    Si vous avez apprécié ce texte, vous pouvez me soutenir en achetant le livre au format papier ou simplement en le partageant.

  • Chapitre 13 – La force intérieure

    Le signalement

    La salle de pause était presque vide. Le ronron de la machine à café couvrait à peine le bruit de l’eau dans la bouilloire. Je buvais mon café, songeant à mes tâches du matin, quand elle s’approcha.

    — Tu aurais un moment pour me parler… cet après-midi ?

    Sa voix tremblait. Elle tenait sa tasse à deux mains, les doigts crispés sur la céramique. Je relevai la tête. C’était l’une des doctorantes que Laurent et moi encadrions. Je hochai doucement.

    — Oui. Passe vers 14h si tu veux.

    Elle acquiesça, visiblement soulagée.


    Elle arriva à l’heure, un peu raide, et referma doucement la porte de mon bureau. Elle s’assit en face de moi. Dos droit, épaules raides… puis son visage se déforma. Elle se mit à pleurer.

    — Je… je n’en peux plus. Je voulais attendre qu’il soit absent pour pouvoir parler.

    Je la dévisageai, surpris mais compatissant.

    — Il me rabaisse en permanence. Ma façon de parler, mon accent, mon corps… Il se moque, devant tout le monde. Et quand je propose quelque chose, ce sont toujours des remarques du genre : « ça ne marchera jamais. » Il ne propose rien. Il ne fait que… démolir.

    Sa voix se brisait. Une part de moi se figea déjà.

    — Je n’ose plus venir au labo. Mais je ne peux pas partir. Je dois finir. Je veux juste mon diplôme.

    Je l’écoutais, immobile, comme sous l’eau. Ses mots m’atteignaient par fragments. J’étudiais ses mains serrées autour de sa tasse, ses épaules voûtées, ses yeux rougis.

    Un miroir.

    Une pression sourde me serra la poitrine. L’air, épais comme une chape, m’étouffait. Je me revis à son âge, les moqueries de Laurent, le doute permanent, l’échec rampant. Ce qu’elle disait, je l’avais vécu. Depuis si longtemps que ça n’avait plus de nom.

    Le mot « toxique » jaillit de sa bouche, et quelque chose se fissura. Je me rendis compte que je ne respirais plus.

    Je détournai les yeux. Un flash : la clé. Celle que je n’avais pas su prendre à Asmodée, puis retrouvée avec Modulus. Elle était là. En moi. Je respirai profondément. Je revins à elle.

    — Tu sais… je crois tout ce que tu viens de dire. Et je suis désolé de ne pas l’avoir vu plus tôt.

    Elle releva les yeux. Je repris, plus bas.

    — Ce que tu vis, je l’ai vécu aussi. Les piques, les humiliations déguisées, les réunions où tu ne sais plus si tu existes… Je l’ai banalisé. Et maintenant, je me rends compte que je t’ai laissée seule.

    Elle me parla d’autres cas. D’un stagiaire parti sans dire un mot. D’une collègue en pleurs dans les toilettes. D’un climat que tout le monde sentait, mais que personne n’osait nommer.

    — Je croyais que c’était moi le problème, dit-elle. Que j’étais trop sensible.

    — C’est ce qu’on finit par croire.

    La conversation s’interrompit un moment. Puis quelque chose en moi se redressa.

    — Je te promets une chose. Ce ne sera pas à toi de porter tout ça. Tu as eu le courage de parler. À mon tour de faire ce qu’il faut.

    Sa lèvre inférieure tremblait encore, mais elle hocha la tête.

    Je fermai le poing. Cette fois, je ne reculerais pas.

    La clé et la lame

    Cet après-midi-là, je ne dis rien. Je m’étais réfugié dans mon bureau après l’entretien avec la doctorante. Porte fermée, volets à demi tirés. Une lumière grise. Je respirais à peine. Mais la scène revenait, en boucle. Une part de moi voulait oublier. Une autre refusait. Dans ce silence, la voix de Tarsis vibra dans ma poitrine comme un tambour : frappe fort. Ou détourne les yeux… et deviens complice. Il me laissa un battement, puis sa voix s’enfonça plus bas : tu prétends protéger ? Alors cesse d’être faible.

    Mes dents se serrèrent. Mon cœur cognait de travers. Mes mains tremblaient. Je ne tenais plus en place : il fallait que ça sorte, quelque part.


    En début de soirée, j’ouvris mon Livre des Ombres, fébrile. Sur la page blanche, sans réfléchir, je traçai un cercle nerveux, cerclé de colonnes noires. Le dessin s’imposait, griffonné à toute vitesse, comme un exutoire. Au centre, un œil. Celui de Tarsis. Celui de la lucidité crue. Je refermai le carnet d’un coup sec.

    J’avais envie de balancer un e-mail à toute l’équipe. De tout révéler. Nommer Laurent. Le brûler. Mais une autre part de moi savait que ce serait lâcher un incendie sans extincteur.

    Je me levai d’un bond et sortis dans le couloir, la respiration courte. Je marchai au hasard, la peau électrique. Puis je m’arrêtai devant une porte vitrée. Dans le reflet, pas un monstre : mes yeux, et l’épée qui y brillait. Tarsis, en moi, levait déjà sa lame : pas pour punir, mais pour défendre, protéger, dégager la vérité.

    Une autre voie s’imposait, plus froide, plus sûre : tenir à la fois la lame et la clé. Je serrai l’épée d’une main, la clé de l’autre, et posai cette dernière contre ma poitrine. Là. Toujours là.


    Je retournai m’asseoir à mon bureau. L’ombre du dessin de Tarsis semblait encore marquer la table, même une fois le Livre des Ombres refermé. Je respirai un grand coup, puis j’ouvris ma boîte mail.

    Mon curseur clignotait dans la case du message. J’entendais encore la voix de Tarsis, en arrière-fond. Un e-mail ? Vraiment ? Tu crois que ça suffira ? Ils hausseront les épaules… et la prochaine fois, ce sera toi qu’on piétinera.

    Alors, Modulus me tendit sa plume. Sa main guidait la mienne, droite, régulière, comme s’il écrivait depuis mon corps.

    Modulus.

    Je relus le message. Il ne nommait personne. Il ne blessait personne. Mais il ouvrait la porte.

    Je cliquai sur « Envoyer. »

    La lame en main, la clé contre la poitrine.

    Tenir la ligne

    En approchant, j’avais l’impression de marcher vers un jugement, sans savoir si j’étais accusé ou témoin. La salle était presque pleine quand j’entrai. Pour une fois, Claire était déjà là… ou peut-être étais-je arrivé exprès en retard, sur un conseil silencieux de Tarsis. La table ovale évoquait un banc de tribunal. Je pris place en bout, mon Livre des Ombres devant moi. Laurent était là, détendu, jambes croisées, bras étendus sur le dossier. Claire feuilletait des papiers. D’autres collègues bavardaient à voix basse. Le store laissait passer une lumière froide qui découpait des ombres sur le mur. Je me sentais tendu, mais contenu. Je touchai ma poitrine à travers la chemise. La clé. Elle était là.

    Claire leva enfin les yeux et me regarda.

    — Bon. Tu souhaitais évoquer un sujet délicat. Je propose qu’on commence par ça.

    Tous les regards se tournèrent vers moi. Mon cœur accéléra brutalement. Je pris une inspiration, puis me lançai :

    — Une doctorante est venue me voir cette semaine. Elle travaille avec Laurent et moi. Elle m’a parlé de propos rabaissants, à répétition. Sur son corps, son accent, ses idées. Elle parle d’un climat toxique. Et… d’autres témoignages commencent à émerger.

    Un léger frémissement parcourut la table. Laurent haussa un sourcil, surpris.

    — Toxique ? Non mais attends… on parle bien de la même personne ? Elle dramatise tout. Tu la connais : dès qu’on lui dit que son plan manque de rigueur, elle le vit comme une attaque.

    Et c’est là que je l’entendis. Sa voix rauque, intérieure. Tarsis.

    Je retins mes mots un instant. Il ne s’énervait pas : il traçait déjà ses lignes, déployant ses arguments comme on dispose des pièces sur un échiquier. Je sentais son souffle dans ma poitrine, patient, calculateur, prêt à m’armer de la phrase qui ferait mouche.

    — Elle ne parle pas d’un désaccord scientifique. Elle parle de remarques humiliantes. Personnelles. Répétées. Publiques.

    Laurent leva les mains, faussement apaisant.

    — Bon, peut-être que j’ai fait une ou deux blagues un peu nulles, OK. Mais racistes ? Sexistes ? Faut pas pousser non plus. Faut replacer les choses dans leur contexte.

    — Justement. Le contexte, c’est un déséquilibre. Toi, superviseur. Elle, doctorante étrangère. Si elle dit qu’elle ne se sent pas respectée, c’est qu’il y a un problème. Et je crois que c’est à nous de l’écouter, pas de juger sa sensibilité.

    Je sentais mes paumes devenir moites. La lumière me paraissait soudain plus crue. J’entendais mon cœur dans mes oreilles. Je tentai de réguler ma respiration. Claire posa calmement ses papiers sur la table et se tourna vers moi, le ton tranchant :

    — Qu’est-ce que tu veux exactement ? Qu’il s’excuse ? Qu’il parte ?

    Je sentis le sol vaciller sous moi. Mon cœur s’emballa. Une attaque. Frontale. Je baissai les yeux, déstabilisé. Mes pensées se brouillèrent un instant. Je faillis répondre trop vite, trop fort. Mais ma main était déjà sur ma poitrine. La clé, présente.

    Reste. Respire. N’ouvre pas la guerre. Ouvre le passage.

    Je relevai les yeux.

    — Ce que je veux… c’est qu’on prenne ce signalement au sérieux. Qu’on arrête de se voiler la face. Et qu’on se demande ce qu’on peut faire pour que ça ne se reproduise pas.

    Un silence.

    Laurent soupira, se redressant légèrement. Il croisa les bras, les décroisa. Le masque de l’assurance s’effritait.

    — Écoute, j’entends ce que tu dis. Et peut-être que je me suis montré un peu sec, parfois. Mais jamais avec l’intention de blesser. Je ferai plus attention.

    Le ton avait changé. Moins d’arrogance. Un repli tactique. C’était déjà quelque chose.

    Claire croisa les bras. Elle parut chercher ses mots, puis les lâcha d’une voix plus douce, presque lasse :

    — Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que le père de Laurent était… très dur. Cinglant. Presque cruel. Peut-être qu’il rejoue sans le vouloir ce qu’il a vécu.

    Je restai interdit. Cette tentative d’humanisation me heurta, et en même temps… je savais. Asmodée murmura : oui. On scelle la blessure. On la transforme.

    Commence par leur langage, puis mène-les vers le tien, précisa Modulus.

    Je hochai lentement la tête.

    — Je ne doute pas des blessures de chacun. Mais elles ne justifient pas de blesser à son tour. Encore moins dans une relation de pouvoir.

    Aucune voix ne s’élevait. Claire finit par dire :

    — Et tu proposes quoi ?

    — Qu’on suive une formation. Tous les deux. Pour revoir nos pratiques de supervision. Pour mettre des mots, ensemble, sur ce qu’on ne voit pas toujours. Moi le premier. Elle parut surprise par la proposition, puis soulagée. Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise, comme si un poids glissait de ses épaules.

    — D’accord… oui. C’est une bonne idée. On peut étudier les options.


    Quand la réunion se termina, je sortis sans un mot. Je traversai le couloir, les jambes encore tremblantes. Mais en moi, un espace s’était ouvert : je n’étais pas resté prisonnier, je n’avais pas fui. J’étais resté debout. Je n’avais pas cédé à la rage. Ni au silence.

    Léna : La force canalisée

    Le lendemain matin, j’arrivai comme prévu chez Léna avec une énergie étrange : à la fois tendu et léger. Mon corps gardait la crispation de la veille, mais quelque chose avait bougé : une ligne intérieure s’était redressée. Je n’avais pas cédé. Et ça me portait encore. Je m’installai sur le canapé et déposai une pile de livres à côté de moi. En les posant, je pensai au mug rafistolé, à la note avec le numéro du médecin. Dans mon esprit, Ædàn avait glissé ces objets dans la pile, comme pour me rappeler que j’avais déjà reçu de quoi tenir. Léna m’observa un instant avec un demi-sourire.

    — Je vous ai rapporté vos livres. Merci, j’ai beaucoup appris.

    — Avec plaisir, dit-elle en les prenant.

    Elle les posa sur le guéridon, ses doigts s’attardant un instant. Son regard revint vers moi, attentif. Puis elle se rassit face à moi.

    — Vous avez l’air… différent, dit-elle.

    — Hier, j’ai confronté mon collègue. En réunion d’équipe.

    Elle se redressa légèrement. Je vis une étincelle passer dans ses yeux.

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai de la doctorante, de son témoignage, de l’e-mail envoyé. De la réunion, de la tension, des regards, du moment où Claire m’a attaqué. Et de la clé, du calme trouvé au centre de la tempête. Elle m’écoutait sans m’interrompre, le visage concentré. À la fin, elle laissa un silence planer, puis murmura :

    — Bravo.

    Je levai les yeux, surpris.

    — Ce que vous avez fait, peu de gens en sont capables. Pendant mes études, j’ai vu passer des situations pareilles : tout le monde se taisait. Vous, vous avez osé dire les choses. Vous avez ouvert la voie. Et ça compte.

    L’expression résonna en moi : ouvrir la voie.

    — J’ai l’impression… d’avoir enfin utilisé la clé.

    Elle acquiesça doucement.

    — Vous avez trouvé une force, dit-elle. Et vous ne l’avez pas laissée tout emporter.

    Elle prit une pause, puis ajouta :

    — Cette force… elle vient d’où, selon vous ?

    Je réfléchis un instant.

    — Tarsis, soufflai-je. Et Asmodée. Peut-être même Severus, un peu.

    Elle pencha légèrement la tête.

    — Vous les imaginez là, maintenant ?

    Je fermai les yeux. La pièce devint floue autour de moi. Je les vis. Tarsis, bras croisés, sombre mais debout. Severus, droit, mais souple. Asmodée, accroupi dans l’ombre, les yeux apaisés.

    Je rouvris les yeux.

    — Oui. Ils sont là. Et pour une fois… ils ne s’opposent pas. Ils veillent.

    Léna sourit.

    — Je vous propose un exercice. Imaginez un cercle. Un cercle intérieur. Chaque figure à sa place. Ni au centre, ni rejetée. Juste à sa place.

    Je m’adossai et laissai l’image se former. Un cercle de pierre. Les silhouettes autour. Pas en conflit. En veille. Et au centre… une table. Sur la table, il y avait deux objets : une clé. Et un fruit. C’était si clair que j’eus un frisson.

    — Que voyez-vous ?

    — Une clé et un fruit.

    Elle attendit, silencieuse. Je conclus après une pause :

    — Ouvrir sans trancher. Nourrir plutôt qu’écraser.

    Ces mots vibraient en moi comme une vérité ancienne que j’avais toujours sue, mais que je n’avais jamais osé dire. Elle hocha lentement la tête.

    — Eh bien, c’est plus poétique que mes patients qui voient une pizza au centre. Mais l’idée reste la même : nourrir, pas écraser. Vous avez trouvé un centre qui n’a pas besoin d’imposer. C’est un noyau qui contient déjà la vie, sans dominer.

    Je restai un moment dans le silence. Ce n’était plus une image. Quelque chose en moi s’était rassemblé.

    Léna m’observait encore, un peu pensive.

    — Et Constance ? Elle a senti que quelque chose avait changé ?

    Je hochai doucement la tête.

    — Elle m’a dit qu’elle m’avait trouvé différent. Elle s’attendait à ce que je réagisse de façon passive-agressive avec mon collègue, et comme je ne l’ai pas fait… elle a sauté sur l’occasion pour parler de « nous » …

    Je marquai une pause. Léna attendait, bienveillante.

    — Elle m’a proposé d’en parler. Et j’ai dit « non. » Enfin, « pas ce soir. » Mais je n’ai pas relancé. Je ne sais pas par où commencer.

    Je fixai mes mains.

    — Elle veut qu’on arrête de faire chambre à part. Je le comprends. Mais… j’ai peur. Ma chambre-bureau, c’est mon refuge. Mon sas. C’est là que j’écris, que je respire, que je me retrouve.

    Je me tus, les mots coincés. Mon esprit y retourna : les pages éparpillées, le silence épais, cette bulle où personne n’entrait. L’idée de voir disparaître cet abri me glaçait.

    — J’ai peur de me perdre si je l’abandonne.

    — Alors, ne l’abandonnez pas, dit Léna calmement. Mais ce n’est pas tout ou rien. Vous pouvez penser à un rituel. Une ou deux nuits par semaine dans la même chambre. Et le reste du temps, chacun son espace. A vous de doser, bien sûr. Ce qui compte, ce n’est pas l’endroit. C’est le lien.

    Je pris une inspiration. Au fond, c’était clair : choisir l’ouverture, pas la coupure. Léna marqua une pause, un sourire taquin aux lèvres :

    — De toute façon, les couples qui dorment toujours ensemble… finissent souvent par se battre pour la couette.

    Elle m’observa un instant et reprit :

    — Vous voyez ? Vous savez déjà comment ouvrir sans forcer.

    Je restai un instant silencieux. Quelque chose s’était calmé en moi.

    — Bon… je vais essayer. Ce soir, je lui proposerai un truc qui nous rapproche, pas juste pour lui faire plaisir.

    — Voilà, dit-elle doucement.

    Elle nota quelque chose dans son carnet, puis le referma.

    — Je crois qu’on peut faire une pause dans le suivi. Vous avez encore du chemin, mais… vous n’êtes plus seul dans le noir. Vous avez une lumière avec vous, maintenant. Et des alliés intérieurs.

    Ma gorge se serra légèrement. Je hochai la tête.

    — Merci, soufflai-je.

    Je glissai une main dans mon sac et en sortis mon propre carnet. Je le posai sur mes genoux, puis l’ouvris à la page marquée d’un ruban rouge. Léna me vit faire, et ne dit rien.

    Elle m’adressa un dernier sourire, complice, presque fière. Ædàn leva la main en retour, geste léger qui semblait remercier Léna d’avoir permis sa délivrance.

    Je sortis de son cabinet le cœur un peu plus léger. Le vent frais sur mon visage me sembla familier. Comme un rappel : je pouvais revenir. À moi. À l’autre. À ce qui compte.

    L’atelier des origines

    Le samedi suivant, ma mère m’appela en fin de matinée. Elle avait cette voix hésitante, entre crainte d’en faire trop et désir de bien faire.

    — Tu m’as dit que tu te replongeais dans tes vieux dessins… Alors j’ai continué à fouiller dans le grenier. J’ai retrouvé un carton avec tes personnages, tes cartes… toutes ces choses que tu inventais dans ta chambre pendant des heures. Ça t’intéresse ?

    Je m’entendis dire « oui. » C’était un « oui » qui venait de loin : des mains tachées d’encre, des après-midis penchés sur mes mondes.


    Maman m’attendait dans sa cuisine, le carton fraîchement dépoussiéré posé sur la table. Le couvercle était entrouvert. Je le soulevai doucement. Une odeur de papier ancien et d’humidité me sauta au visage. Le carton était rempli à ras bord. Feuilles froissées, chemises cartonnées, couleurs fanées, scotch jauni. Je passai les doigts sur la première feuille : papier rugueux, dessin maladroit. Mais déjà un nom. Une figure. Ædàn.

    — Tu passais des heures là-dessus, concentré comme un moine, dit-elle en souriant. Je ne comprenais pas tout, mais tu avais l’air heureux.

    Je sentis quelque chose remonter, me serrer la poitrine. Qu’elle évoque ce souvenir avec un sourire, qu’elle ait gardé de moi une image heureuse : cela suffisait à fissurer mes rancunes. Un instant, ses colères d’autrefois semblaient lointaines, presque sans poids. Je lui lançai un regard ému. Pas de grand pardon. Seulement la sensation que quelque chose, en moi, cessait de serrer.

    Avant que je parte, elle glissa quelques pots de confiture de mûre dans un sac en toile.

    — Prends-les, va.

    Je les pris. Cette fois, sans me défendre.


    Je repassai par le labo en fin d’après-midi. Le service, désert, brillait d’une lumière blanche trop vive pour un week-end. Dans ce décor figé, les écrans en veille projetaient encore un souffle bleuâtre, comme un souvenir accroché aux murs. J’allai droit à l’armoire métallique. Je savais ce que je cherchais. Tiroir du bas. Je dus forcer un peu — le métal grinça — puis je la vis : la vieille clé USB. Elle était toujours là. Rayée. Froide. Lourde. Je la tournai lentement entre mes doigts. Le plastique abîmé, les bords ébréchés : elle avait vieilli avec moi.

    Je la glissai dans ma poche.

    En refermant le tiroir, je vis la marque qu’elle avait laissée au fond du tiroir, à force d’être restée là, immobile. Une empreinte fine, presque polie. Comme si le meuble l’avait intégrée et gardée à sa place. Je restai là un instant, sans bouger. J’observais cette trace.

    Je n’étais plus en train de chercher un sens. Je le sentais.


    De retour chez moi, je montai dans ma chambre-bureau. Je tirai le rideau pour atténuer la lumière du soir. Le carton reposait près du lit, tel un coffre prêt à s’ouvrir. Je m’assis au sol, jambes croisées, et je commençai à en vider le contenu.

    Chemises remplies de dessins. Cartes du monde. Listes de sorts, de créatures, de coutumes. Ébauches de fiches de personnages. Fragments d’intrigues. Je lisais des noms que j’avais oubliés. Des systèmes magiques alambiqués, des dialogues griffonnés, des carnets où le rêve avait pris la main.

    En rouvrant plus tard la clé USB récupérée au labo, je découvris l’autre versant : j’y avais conservé les versions abouties. Ces bribes éparses avaient trouvé leur forme, peaufinées jusqu’à devenir presque complètes. Le carton contenait les germes, la clé leur floraison.

    J’allai chercher mon Livre des Ombres et le posai à côté de moi.

    Classer. Annoter. Coller. Une lente reprise de possession. Tous les personnages étaient là : Calion, Ædàn, Lysséa, Severus, Asmodée, Tarsis, Sophia… même Modulus. À mesure qu’ils renaissaient, une cohérence ancienne refaisait surface en moi.

    Je tombai sur un dessin que je ne reconnaissais pas : un être paisible, androgyne, debout au centre d’un cercle. Les cheveux clairs, le regard droit. Un souvenir diffus, insaisissable, comme un nom oublié.

    Sur une autre feuille, plus brouillonne, j’avais tracé un cercle formé de neuf silhouettes. Un schéma incomplet, mais prometteur. Je saisis un stylo noir, puis un crayon vert. J’entourai la figure d’un liseré végétal. Puis, presque sans réfléchir, j’écrivis en marge :

    À réunir dans le cercle.

    Juste en dessous :

    Chaque figure vient d’une graine, et j’ai commencé à semer.

    Je contemplai longtemps la page avant de la refermer. Fatigué, je m’adossai simplement au lit, les jambes étendues, le carton à mes côtés. L’odeur du vieux papier flottait encore dans la pièce. Je sentais la présence de toutes mes figures, non comme des personnages, mais comme des parties réintégrées.

    Le cercle s’était reformé, comme s’il n’avait jamais cessé d’exister.

    Imagination active : L’ombre au feu

    Le lendemain soir, une envie persistante me ramenait vers mes mondes d’autrefois. Je choisis de refaire une séance d’imagination active, un exercice devenu familier, presque naturel. Les premières fois, j’avais besoin de musique douce, de respirations guidées, du Livre des Ombres sur les genoux. Maintenant, il me suffisait de fermer les yeux. L’entrée se faisait d’elle-même : non pour fuir ni rêver, mais pour plonger.

    Et ce jour-là, je plongeai profondément.


    Nous étions réunis dans une clairière circulaire. Le sol était souple, herbeux. L’air tiède. La lumière oscillait entre crépuscule et veilleuse intérieure. Un feu brûlait au centre, paisible. Un feu de veillée.

    Je reconnus les silhouettes une à une, autour du cercle.

    Calion, debout comme toujours, la main sur son bâton, prêt à ouvrir la marche.

    Sophia, assise en tailleur, les yeux mi-clos, la Tabula Smaragdina posée sur ses genoux, prête à recueillir ce qui venait.

    Lysséa, accroupie près du feu, piquait les flammes de son bâton comme pour les faire danser.

    Severus, bras croisés, le dos droit, observait Tarsis avec une gravité calme.

    Modulus, figé au bord du cercle, sa montre steampunk vibrant sous la lumière comme un cœur d’acier.

    Asmodée, accroupi, son sourire tranquille posé comme une pierre sûre.

    Ædàn, jambes ballantes sur un rocher, regardait Tarsis avec un mélange de crainte et de curiosité.

    Et puis Tarsis.

    Il se tenait à distance. La capuche abaissée. Le visage découvert. Pas menaçant. Mais pas à sa place encore. Il tenait dans sa main gauche un parchemin roulé, noirci de griffures.

    Personne ne parlait. Mais je sentais que tous l’attendaient.

    Tarsis s’avança avec une lenteur calculée, chaque pas semblant peser davantage que le précédent, jusqu’au bord du cercle.

    J’ai gardé les ruines. J’ai compté les angles morts. J’ai enregistré ce que les autres refusaient de voir. J’ai tenu les inventaires du désastre.

    Il leva lentement les yeux, les traits tendus mais clairs.

    Je peux être la lucidité crue, le regard qui ne détourne pas. Mais laissée seule, elle se fige en rancune, elle se change en poison.

    Un silence, lourd. Je compris alors que la foudre qui avait fauché Martel n’avait rien d’un caprice.

    Je ne veux plus être cette arme isolée. Je veux tenir ma place dans le cercle.

    Un murmure parcourut l’assistance. Comme un acquiescement muet. Calion s’approcha le premier, tendit la main. Tarsis ne bougea pas tout de suite ; ses yeux s’attardèrent sur chaque figure, jaugeant ce qu’il gagnerait… ou perdrait. Alors seulement, il saisit la main de Calion.

    Sophia leva alors un doigt vers le centre du cercle. Le feu y pulsa doucement, comme si elle ne faisait que révéler une braise déjà prête. Et dans la flamme, une silhouette se dessina, sans âge ni genre. Sans un mot, toutes les figures se tournèrent vers elle. Je la connaissais sans la nommer. Ce n’était pas une apparition, mais un rappel. Asmodée s’inclina légèrement. Lysséa reposa son bâton. Severus baissa les yeux. Même Tarsis sembla frissonner.

    Je compris alors ce qui manquait au cercle.


    Je rouvris les yeux doucement. Je n’avais pas rêvé. Je n’étais pas seul. Dans mon Livre des Ombres, je pris un stylo, et au centre de la page, j’écrivis :

    Intégrer l’ombre n’est pas l’éteindre. C’est l’asseoir au feu.

    Puis en marge, presque en note à moi-même :

    Une figure sans nom, déjà là.

    Et juste en dessous :

    Le cercle commence à se refermer.


    Avant de me coucher, je descendis rejoindre Constance au salon. Elle lisait, les jambes croisées sur le canapé. Je m’assis en bout de fauteuil, sans un bruit. Elle leva les yeux et me sourit. On parla dix minutes. Rien de grave, rien d’urgent : la journée, Anouk, une recette à tester, un appel de sa sœur.

    Sophia m’effleura discrètement l’épaule. Alors je glissai, presque à la dérobée :

    — Elle te va bien, ta nouvelle robe à fleurs.

    Son regard s’illumina, surpris. Mais aussitôt, elle détourna les yeux :

    — Je l’aime bien, mais dès que je la mets, j’ai l’impression d’être déguisée.

    — Tu es belle quoi que tu portes.

    Je sentais que ce petit moment partagé comptait pour elle. Un geste simple, pour adoucir les nuits séparées. Et je commençais moi aussi à aimer ce rituel du mot tendre qui venait clore la journée. Je me levai, passai par la cuisine, bus un verre d’eau. Puis je montai me coucher, le souffle calme.

    Dans la pénombre, je posai une main sur ma poitrine. Pas un test d’angoisse. Juste un contact doux. Mon cœur battait calmement. Mes épaules se relâchaient, une chaleur discrète montait dans mon ventre, comme une braise réaccordant tout en moi. Puis je fermai lentement les yeux.

    Rêve : L’unité incarnée

    Je descendais à nouveau les marches d’un rêve familier. Mais cette fois, quelque chose bougeait. La salle du trône m’accueillit dans sa forme ancienne : colonnes d’obsidienne, ombre glacée, marbre fissuré. Puis le décor se mit à respirer. Les colonnes s’illuminèrent de l’intérieur, libérant la lumière secrète qu’elles gardaient depuis toujours. Le trône, massif, se craquela, s’effrita. En un souffle, il s’effondra, recouvert de mousse. À sa place, le sol s’ouvrit sur un cercle vibrant, un cœur de lumière battant au rythme d’une flamme discrète. Ni brasier ni cendre : une flamme vivante, paisible.

    Je m’approchai.

    Un à un, les visages familiers se révélèrent autour du cercle. Non plus des spectres fragmentés, mais assis là, ensemble, dans une présence calme.

    Severus, droit comme un pilier, observait Lysséa, qui tournait entre ses doigts une brindille incandescente. Elle la lui tendit sans un mot. Il hésita, puis l’accepta.

    — Un jour, tu apprendras à danser, lui souffla-t-elle.

    Il esquissa un sourire : le tout premier que je vis passer sur son visage.

    Calion s’approcha de Modulus, dont le masque s’était fissuré, révélant un visage encore inachevé mais apaisé. Ils s’inclinèrent l’un vers l’autre, comme deux artisans qui reconnaissent le travail de l’autre.

    Ædàn jouait avec un caillou, dessinant des cercles concentriques sur la terre. Sophia, à ses côtés, murmurait quelque chose que seul lui entendait.

    Asmodée restait accroupi. Mais cette fois, il ne gardait plus rien. Il veillait.

    Et Tarsis…

    Il se leva lentement, tenant l’épée basse, la lame tournée vers le sol. Son regard accrocha le mien, dur mais sans provocation.

    — Cette arme n’est pas faite pour frapper, dit-il. Elle tranche le mensonge, elle libère ce qui entrave.

    Ses mots n’avaient plus le tranchant glacé des nuits passées. Tarsis adaptait toujours son visage : stratège des failles, il me montrait l’usage que je pouvais enfin accueillir. Il hésita un instant, puis ajouta :

    — Mais si tu la détournes, elle se retournera contre toi.

    Alors, dans un geste lent, il abaissa l’arme. Quand la pointe toucha la terre, un éclat de la lame se détacha dans un grincement clair. Un fragment poli, brillant comme un miroir fendu, roula jusqu’à mes pieds. Tarsis se pencha, le ramassa, et me le tendit.

    — Ce n’est pas pour blesser, dit-il. C’est pour que tu voies.

    Je pris le fragment dans ma paume. Il vibrait d’une lumière sombre, mais stable, comme une vérité qui ne pouvait plus être niée. Alors seulement, je sortis de ma poche un fruit rond, aux lueurs changeantes. Je le levai entre nous.

    — Je n’ai plus besoin de combattre. Je veux nourrir.

    Je levai le fruit à hauteur de son visage. Tarsis ne bougea pas. L’épée vibra dans sa main, comme un fil tendu entre nous.

    — Échange juste, dit-il.

    Je posai le fruit dans sa paume ; il me tendit la lame. Elle était froide, non pour frapper, mais pour tenir. Nous nous agenouillâmes. Quand le fruit et la lame touchèrent la terre, le cercle se referma en silence. Le miroir retrouva son bord, et les fragments leur place.

    Calion traça alors un arc dans l’air de la pointe de son bâton, comme s’il ouvrait un passage ; Sophia recueillit le souffle qui s’y engouffrait, l’unissant à la flamme paisible qui battait au centre. L’un ouvrait, l’autre accordait. Dans cette unité retrouvée, la flamme s’éleva, teintée de reflets violets.

    Et dans cette flamme se dessina une silhouette, d’abord floue, puis peu à peu plus nette : beauté hors des genres, rayonnante sans effort, immobile.

    Un recueillement sacré envahit la salle. Même Lysséa cessa son mouvement nerveux. Même Modulus inclina légèrement la tête, comme devant une évidence.

    Alors je le reconnus. Ce visage n’était pas nouveau : c’était celui qui m’attendait depuis toujours.

    Auréon.

    Ses doigts faisaient tourner lentement une améthyste entre ses paumes. Chaque rotation faisait vibrer la pierre d’une lueur mauve, comme si elle résonnait avec mon souffle. Là où Calion ouvrait des passages, Auréon se tenait immobile. Il leva les yeux. Dans son regard, je me vis. Mais ce n’était pas un reflet figé. C’était moi, vivant, respirant, multiple et entier. Sa voix s’éleva, lente, comme un écho souterrain :

    — Tu es prêt.

    Un long silence. L’améthyste brilla encore, et sa phrase reprit, inachevée, suspendue comme une évidence à compléter :

    — Le centre n’est pas un point. C’est l’harmonie qui demeure.

    Alors la lumière commença à pâlir. Les contours du cercle se diluèrent doucement, comme une encre qui se mêle à l’eau. Le feu s’éteignit sans bruit, la peur se dissipa. Il ne resta qu’un calme droit, presque immobile. Mon souffle s’accorda au sien, profond, végétal, comme celui d’un arbre qui veille. Le chaos n’avait pas disparu, mais il s’était accordé. Au creux de ma paume, je portais encore la graine devenue fruit. Quand je l’approchai du miroir, l’image qui s’y forma ne me suivait plus : elle marchait à mes côtés.

    Sur cette pensée, je me laissai glisser vers le sommeil ordinaire, avec la certitude que rien n’était fini.

    L’équivalence finale ?

    Je me réveillai plus tôt que d’habitude, l’esprit clair et le corps allégé par l’alchimie secrète de la nuit. La maison baignait encore dans le silence lorsque je descendis l’escalier. Une odeur de café flottait dans la cuisine : Constance était là, assise à la table avec un mug de chocolat chaud, tandis qu’Anouk feuilletait un livre illustré, les jambes repliées sur sa chaise.

    — Bien dormi ? demanda Constance sans lever les yeux, sa chevelure tombant en rideau devant son visage.

    — Oui… je crois, répondis-je.

    Elle ne buvait jamais de café, mais elle en avait préparé pour moi. Ce simple geste me fit sourire. Je me servis une tasse et m’assis avec elles un instant. Le cliquetis de la cuillère d’Anouk contre le bol se répercutait dans l’air paisible de la maison. Une scène simple, ordinaire, mais qui me réchauffait après la nuit passée. Je terminai mon café d’une traite, me levai et déposai un baiser rapide sur la tempe d’Anouk.

    — Je vais dans mon bureau, dis-je à Constance.

    Elle hocha la tête, absorbée par son chocolat. Je gravis les escaliers deux à deux.


    La lumière du matin filtrait à travers les rideaux tirés, légère et douce. Les murs paraissaient plus ternes qu’hier soir. Je refermai la porte et m’assis. Le Livre des Ombres était posé devant moi, fermé. J’hésitai un instant, la main sur la couverture. Je repensai à toutes les notes éparpillées : « Anima, » « Faux dieu ↔ Vrai dieu, » mes pages remplies de noms et de flèches. J’avais toujours eu l’impression qu’il me manquait une clé pour comprendre l’ensemble. Je pris une inspiration lente et ouvris le carnet.

    Les pages blanches me parurent accueillantes, comme si elles attendaient cette conclusion depuis le début. Je relus ces mots écrits après ma marche au bord de la mer :

    Vrai dieu : le centre, le Soi.

    Je laissai mes yeux glisser sur ces mots. Dans mon esprit surgissaient des visages : Severus, droit comme une poutre ; Asmodée, accroupi devant la porte, immobile et massif ; Sophia, douce lumière qui féconde ; Lysséa, fugace, éclat de rire insaisissable. Toutes ces figures.

    Un souffle lent emplit soudain la pièce, comme la respiration d’un arbre. Le silence prit une profondeur nouvelle.

    Tu les as rencontrées une à une, murmura une voix. Tu sais qui elles sont.

    Je levai les yeux. Auréon était là. Non pas sous forme tangible, mais comme une présence stable qui emplissait le bureau. Dans ses doigts, l’améthyste tournait, vibrant d’une lumière mauve.

    — Les figures… soufflai-je. Ce ne sont pas seulement des personnages.

    Non. Elles sont les archétypes. Les forces universelles qui vivent en toi.

    Je hochai la tête, troublé.

    — Je veux dire… au-delà des archétypes ?

    Auréon fit tourner l’améthyste une nouvelle fois, et sa voix se suspendit, inachevée :

    Ils sont… les reflets du divin. Chacun porte une facette de la source.

    Je recherchai le passage où j’avais précédemment écrit :

    Parties ↔ Figures archétypales

    Je souris : la formule me paraissait désormais trop étroite. Je pris mon stylo et complétai, la pointe crissant sur le papier :

    Parties ↔ Figures archétypales ↔ Dieux ?

    Je commençai à écrire les noms :

    Ædàn – Enfant intérieur, vulnérabilité et émerveillement. Un rire de rivière, imprévisible et pur.

    Severus – Verticalité protectrice. Une charpente qui tient, capable de plier sans rompre.

    Lysséa – Mouvement et jeu. Un éclat de lumière qui dévie la route.

    Asmodée – Gardien du seuil, mémoire du trauma. Un silence dense, archaïque, mais étrangement apaisant.

    Tarsis – Lucidité stratégique. Un orage contenu, prêt à trancher juste.

    Sophia – Sagesse féconde. Une lumière douce qui relie et apaise.

    Modulus – Masque social. Ajusté, lisse et fatigué dessous.

    Calion – Passeur et veilleur. Un sentier éclairé dans la nuit.

    Auréon – Centre vivant. L’arbre immobile autour duquel tout s’accorde.

    Calion se pencha légèrement vers moi. Un petit conseil. Tes personnages jouent toujours la même carte : injustice et Tarsis sort l’épée, peur et Asmodée érige sa barrière, honte et Severus se raidit, pression sociale et Modulus enfile son masque. Mais un bon meneur ne laisse pas ses joueurs s’enfermer dans un rôle. Il les fait tous agir dans l’initiative. Écoute ton groupe intérieur comme une équipe complète : plus tu leur donnes de place, plus tes choix gagnent en justesse.

    Calion ouvrait des voies. Auréon tenait le centre en silence. Son souffle lent, profond, emplissait l’espace comme celui d’un arbre qui ploie sans rompre. Puis sa voix s’éleva, douce, presque en suspens :

    Parler aux dieux, aux figures… c’est d’abord une façon de te parler à toi-même.

    Je relevai la tête.

    — Alors… ça veut dire que tout ça n’existe pas ?

    Un frémissement traversa son visage, comme un sourire qui ne se disait pas tout à fait. Ses doigts firent tourner l’améthyste, d’où jaillit un éclat mauve.

    Peu importe. Tant que tu dialogues avec tes parties, que tu les écoutes, que tu les réconcilies… tu marches déjà vers le centre.

    Je baissai les yeux sur le carnet ouvert devant moi. Les mots y luisaient faiblement, comme s’ils avaient absorbé la lumière :

    Parties ↔ Figures archétypales ↔ Dieux

    Quand je relevai la tête, Auréon ne parlait plus. Sa présence demeurait pourtant là, dense et stable, comme un centre invisible autour duquel tout s’accordait. Je notai un dernier mot au bas de la page :

    Auréon.

    Je refermai mon Livre des Ombres. Le bureau était toujours plongé dans la pénombre, mais la lumière me semblait différente. Je demeurai là, attentif au vide paisible. Je n’avais pas besoin de plus : je me sentais complet. Je me levai, ouvris la fenêtre. Le souffle frais du matin entra.

    Complet… et prêt à marcher, sans fuir ni frapper. Restait à choisir la direction.

  • Chapitre 12 – La clé de la forteresse

    Dire non sans masque

    Mes congés s’achevaient. Un arrêt maladie, sans le dire. J’avais repris le chemin du travail avec fatigue et prudence. Je limitais désormais mes échanges avec Claire et Laurent au strict minimum. Quant à Laurent, il s’était retiré de lui-même de mon projet LineaRubra. Certaines lignes, une fois tracées, ne se discutent plus.

    Craignant ma dérive, Lelio, le directeur du labo, avait décidé de me superviser directement. J’avais accueilli ce choix avec soulagement : plus prévisible, plus rationnel… mais porteur de nouvelles attentes. Derrière ses piles de dossiers, il paraissait intouchable.

    — J’ai un nouveau projet à te confier, dit-il d’un ton neutre. Très ambitieux, mais je pense que tu es la bonne personne pour le monter.

    Je haussai les sourcils.

    — Quel type de projet ?

    — Un gros financement européen. Le défi est qu’il faudrait le déposer à la rentrée, précisa-t-il les yeux déjà rivés sur son ordinateur.

    Mon estomac se noua. Nous étions mi-juillet. Monter un projet d’envergure en plein été, alors que tout le monde serait en congés ? C’était insensé. Et j’étais toujours très pris par LineaRubra, dont la ligne s’imposait désormais à tout le reste.

    Mon cœur s’emballa, ma respiration se coupa. Je pris une inspiration.

    — Non, dis-je. Ce n’est pas possible.

    Ma voix trembla légèrement, mais je savais que je disais juste. Lelio me dévisagea, surpris. J’attendis une remarque acerbe, un soupir désapprobateur. Mais il se contenta de hausser les épaules, après un silence.

    — Très bien, on fera autrement, répondit-il simplement avant de replonger dans ses e-mails.

    Je restai figé. Était-ce tout ? Je quittai le bureau, un peu hébété. Dans le couloir, un soulagement franc m’envahit. J’avais posé une limite claire, sans colère, sans me justifier. En descendant l’escalier, j’aperçus Modulus dans l’ombre, impassible. Peut-être se demandait-il s’il pouvait encore m’être utile. Je posai la main sur la rampe d’escalier et respirai profondément. Rien ne s’était effondré.

    Une porte entrouverte

    En rentrant le soir, je remarquai la lumière du couloir. Elle filtrait par une porte entrouverte, découpant un faisceau doré sur le carrelage. Ce rai de lumière me rappela la brèche dans la forteresse de Modulus. Constance sortit du salon pour m’accueillir. Sa main se posa brièvement sur mon épaule, mais son regard s’attarda, comme si elle avait perçu un changement :

    — Tu es plus calme… tu as changé quelque chose.

    Je haussai les épaules, un demi-sourire aux lèvres.

    — J’ai juste dit « non. » Et c’est passé.

    Ses sourcils se haussèrent, brièvement surpris, avant qu’elle ne s’efface pour me laisser entrer. Anouk jouait au salon avec sa cousine, leurs rires emplissaient la maison d’une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Alors que je m’apprêtais à monter déposer mon sac, Constance me rappela :

    — Au fait… je suis en train de préparer les documents pour l’association. Je dois envoyer un e-mail aux nouveaux membres, mais je n’arrive pas à trouver le bon ton. Tu pourrais y jeter un œil ?

    Je me retournai, étonné par la demande.

    — Oui, bien sûr.

    Elle me tendit son ordinateur. Nos doigts se frôlèrent, et il me sembla qu’elle prolongeait ce contact plus qu’il n’aurait fallu. Une étincelle — réelle ou rêvée — vibra un instant, comme refusant de s’éteindre. Je lus rapidement son texte et lui suggérai deux ou trois corrections. Elle me remercia d’un signe de tête.

    — Merci… ça me rassure.

    Sa voix resta suspendue, hésitante, avant de reprendre :

    — Et… tu sais, ajouta-t-elle, ta chambre t’a peut-être sauvé, mais elle nous a aussi éloignés.

    Je soutins son regard une seconde. Il n’y avait ni reproche ni accusation, juste un constat. Je n’osai pas promettre que je reviendrais dans la chambre conjugale : je n’étais pas prêt. Mais je pris note de cette graine déposée là, comme une évidence.

    Plus tard dans la soirée, en passant devant la chambre, je remarquai que la porte était entrouverte. Presque rien, peut-être laissé au hasard. Mais j’y vis un signe. Et pourtant, je n’étais pas sûr d’avoir le courage de la pousser. Je gagnai ma chambre-bureau, mon refuge habituel, sans m’y attarder.

    Le pont et le sable

    Ce vendredi soir, une idée me traversa : partir pour le week-end. Je lançai la proposition à Constance, presque sur un ton de plaisanterie, mais elle secoua la tête en souriant :

    — J’aimerais bien… mais j’ai du travail qui ne peut pas attendre.

    Alors j’eus une autre idée : y aller avec Anouk. Juste nous deux. Pas besoin de tergiverser : j’avais envie de ce moment. Constance approuva, la voix douce et le visage lumineux.

    — Elle aussi avait besoin de toi, dit-elle en m’aidant à boucler le sac.


    Nous sortîmes, Anouk sautillant autour de nous. Le train était sur le point de partir : direction la côte Sud pour un week-end improvisé. Dans le train, je m’installai côté fenêtre. Anouk observait le quai, ses yeux brillant d’excitation.

    — Tu crois qu’on va voir la mer depuis le train ?

    — Peut‑être, répondis‑je.

    Je perçus Ædàn derrière mon épaule. Pas un mot : seulement ce calme frémissant qui me donnait envie de sourire. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu ; sa présence, muette, me réchauffait.

    — Tu es content de partir ? demandai‑je à Anouk.

    — Oui ! Et toi ?

    Je hochai la tête. Ædàn m’imita. Le train démarra. La ville disparut rapidement derrière des collines verdoyantes ; le soleil jouait à travers les vitres, dessinant des taches dorées sur le visage d’Anouk.


    Une heure plus tard, nous traversions un grand pont métallique. La rivière en contrebas scintillait ; l’horizon semblait s’ouvrir d’un coup.

    Chaque pas te mène plus loin, dit Sophia. Le vrai pont n’est pas celui que tu traverses.

    Lysséa souffla, moqueuse : et après c’est moi qu’on dit mystérieuse…

    Je pris une profonde inspiration. Le bruit régulier du train m’apaisait ; je sentais mon corps se relâcher peu à peu. Anouk s’était blottie contre mon bras pour admirer le paysage.


    Nous arrivâmes à destination à l’heure de midi. Anouk s’enthousiasmait à l’idée d’un vrai pique-nique « comme avec maman. » Elle insista ensuite pour qu’on lui achète une glace avant de descendre vers la plage. Nous nous assîmes sur un banc, savourant le soleil encore haut. C’est alors qu’un garçon plus âgé s’approcha d’Anouk, accompagné de son père. Sans un mot, il lui arracha sa glace des mains et s’éloigna en ricanant. Je sentis Anouk se figer, les yeux humides. En moi, une porte gronda : Asmodée n’était jamais bien loin.

    Ce n’est rien. Nous pourrons lui en reprendre une autre, souffla Modulus dans ma tête.

    Je me surpris à ouvrir la bouche pour répéter ces mots. Mais quelque chose en moi se bloqua : non, pas cette fois ! Je me levai et m’adressai au père, d’une voix ferme :

    — Excusez‑moi… Je pense que votre fils devrait rendre la glace qu’il a prise.

    Le père s’arrêta, pris au dépourvu. Il sembla chercher ses mots. Puis il se tourna vers son fils :

    — Allez, rends‑la.

    Le garçon, boudeur, tendit la glace à Anouk. Elle la récupéra avec un murmure :

    — Merci…


    Nous descendîmes ensuite vers la plage. En chemin, Anouk glissa sa main dans la mienne, sans me lâcher jusqu’à l’arrivée. Je me surpris à lui répondre avec la même fermeté tranquille. Elle éclata de rire en courant sur le sable, laissant derrière elle une traînée d’empreintes légères. Je la suivis, essoufflé, mais heureux. Je m’assis sur un rocher pour l’observer jouer avec les vagues.

    La force vient de l’ancrage, souffla Asmodée.

    Je posai ma main sur le rocher sous moi : il était tiède, solide. Comme une métaphore de ce que je voulais reconstruire.

    La journée se déroula ainsi, simplement : promenade le long des falaises, éclats de rire qui se perdaient dans le vent, dîner au restaurant. Le soir, nous rejoignîmes la petite pension où nous logions.


    Nous nous installâmes sur le lit, chacun avec un carnet et des crayons que j’avais achetés en ville. Anouk s’appliquait à dessiner la plage et les falaises ; de mon côté, je griffonnais des cercles et des arbres, un peu comme dans le Livre des Ombres.

    — C’est joli ce que tu fais, dis‑je en observant ses couleurs vives.

    Elle leva les yeux vers moi, un sourire timide aux lèvres :

    — Je suis contente qu’on soit partis tous les deux.

    Je sentis ma gorge se serrer.

    — Moi aussi.

    Elle se blottit un instant contre moi, puis reprit son dessin. Mon téléphone vibra sur la table de nuit. Un message de Constance :

    J’espère que vous passez un bon moment. Merci de l’avoir emmenée.

    Oui. Elle est très contente.

    Puis je reposai le téléphone.

    Ce n’est pas juste pour elle que tu es là, intervint Severus de sa voix grave. C’est ta colonne que tu redresses.

    Plus tard dans la soirée, Anouk se mit à la fenêtre pour observer les étoiles.

    — Regarde, papa ! On les voit mieux qu’à la maison.

    Je me plaçai derrière elle.

    — Oui, tu as raison, dis‑je doucement.

    Anouk se retourna et me serra fort contre elle.

    La Voie lactée, un passage lumineux pour traverser l’ombre. Garde ça bien en toi, murmura Sophia : c’est plus fort que toutes tes défenses.

    Je fermai les yeux quelques secondes, respirant pleinement. Ce n’était pas juste un rôle parental : j’étais vraiment là. Anouk bâilla, les yeux déjà lourds. Je la bordai dans le lit étroit, posai un baiser sur son front.

    — Bonne nuit, ma puce.

    — Bonne nuit, papa…

    Quand je m’endormis ce soir-là, une impression persistait : le pont n’était pas qu’un décor, mais un passage secret.

    Léna : Dire non sans trembler

    Je m’installai face à Léna. J’avais l’impression d’avoir parcouru des kilomètres. Elle le remarqua : un sourire vint éclairer son visage.

    — On reste sur la tisane, ou vous êtes prêt à repasser au café ? demanda-t-elle.

    — Un café, s’il vous plaît, répondis-je sans hésiter.

    Elle hocha la tête, amusée, et se leva. Elle revint avec deux tasses fumantes et m’en tendit une.

    — Vous avez bonne mine aujourd’hui.

    — Oui… je crois que ça va, répondis-je.

    Elle s’assit, croisant les doigts sur ses genoux, attentive :

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai du « non » face à Lelio, de la scène avec Anouk et la glace, de cette découverte : poser des limites sans m’effondrer, rester aligné sans colère. Léna m’écouta sans dire un mot, hochant parfois la tête.

    — Vous vous rendez compte ? dit-elle enfin. Vous venez de démonter le mécanisme de Modulus.

    Je restai pensif, un peu étonné :

    — Je ne l’avais pas vu comme ça.

    — Ce masque vous poussait à dire « oui » à tout pour éviter le conflit. Là, vous avez avancé sans lui.

    Une chaleur monta dans ma poitrine, faite de soulagement et de fierté. Mais elle ajouta aussitôt :

    — Attention : Modulus n’a pas disparu. Il a simplement reculé. Vous devez encore l’apprivoiser.

    Elle eut un petit sourire :

    — Comme un chat qui fait semblant de bouder, mais qui revient dès que vous ouvrez le frigo.

    Je souris puis fronçai les sourcils :

    — Ah, et ça marche comment ?

    — Il faut lui apprendre qu’il n’a pas à se déclencher à chaque inconfort. C’est un vieux réflexe ; il a besoin de se sentir rassuré. Qu’il comprenne qu’il peut rester en retrait tant que vous savez reconnaître un vrai danger.

    Je fixai le bord de ma tasse :

    — Et… comment je saurais que c’est bon ?

    Elle sourit, mais son regard était sérieux :

    — Quand on n’aura plus besoin de se voir toutes les deux semaines.

    Je sentis un léger frisson.

    — Vous voulez dire…

    — Quand vous serez capable de poser vos propres cadres sans panique. Quand vous saurez sentir qu’il n’y a pas de danger, et ne plus vous surprotéger.

    Après son explication, elle me laissa un instant avec mes pensées. Puis, comme si une idée lui traversait l’esprit, elle se redressa :

    — Vous voulez faire un petit test ?

    Je haussai les épaules.

    — Si vous voulez.

    Elle désigna la porte en bois derrière moi :

    — J’aimerais que vous frappiez à la porte de mon collègue, juste à côté. Il est en pleine séance. Vous frappez, vous ouvrez, et vous lui demandez : « Excusez-moi, vous auriez un mouchoir ? »

    Mon cœur s’emballa. Rien que l’idée me paraissait impossible, mais je finis par lâcher :

    — OK… je vais essayer.

    Elle eut un sourire en coin.

    — Vous voyez ? Même là, vous avez dit « oui. » Ce n’était qu’un test. Vous imaginez sa tête ? On ne survivrait pas à la réunion de copropriété après ça.

    Je baissai les yeux, pris de honte et de soulagement à la fois. Elle enchaîna, plus douce :

    — Ou alors, plus simple : dites-moi ce que vous pensez de mes décorations. Est-ce que cette lampe est jolie, par exemple ?

    Je regardai l’abat-jour défraîchi, bancal. Après un long silence, j’osai enfin dire :

    — Non… pas vraiment.

    Elle éclata de rire, sans méchanceté.

    — Voilà. C’est ça, l’exercice. Exercez-vous à dire « non » devant un miroir, régulièrement. Habituez votre voix et votre corps à porter ce mot sans trembler.

    Elle interrompit son geste et observa mon oreille :

    — Elle est très belle, cette boucle d’oreille. Elle représente quoi ?

    Je souris, un peu gêné :

    — C’est un rappel… d’écouter l’invisible, comme le ferait Sophia.

    Elle acquiesça, le regard doux :

    — Alors gardez-la précieusement.

    Elle leva sa tasse :

    — C’est un beau chemin, déjà. Vous avez fait un pas énorme.

    Dans le reflet de sa tasse, je crus apercevoir un visage un peu plus net.

    Parler allège

    De retour à la maison, mon téléphone vibra. Je faillis le laisser sonner : je n’avais aucune envie de parler. Mais quand je vis le prénom s’afficher, je décrochai sans réfléchir.

    — Salut, dit Morgane après un bref silence. Je voulais juste… prendre de tes nouvelles.

    Je me laissai tomber sur le canapé, avec une surprise douce.

    — Tu tombes bien, soufflai-je. Ça va… plutôt bien, en fait.

    Je l’entendis retenir un souffle.

    — Plutôt bien ?

    — Oui. Enfin… mieux qu’avant.

    Je me mis à lui raconter, par bribes, les dernières semaines. Léna. Le carnet devenu Livre des Ombres. Les « non » que j’avais enfin osé dire. Les rêves aussi, sans entrer dans les détails : les figures, les clés, les portes. Elle m’écoutait sans m’interrompre. J’entendais juste sa respiration dans le combiné.

    — Je ne te reconnais pas, finit-elle par dire. On dirait que tu respires mieux.

    Je restai un instant muet. Son mot tomba juste.

    — C’est exactement ça, répondis-je. Je crois que j’ai arrêté de me couper de tout, tout le temps.

    Un silence s’installa, léger, apaisant.

    — Morgane… tu sais ce qui m’a le plus aidé ? repris-je. C’est de parler, même quand je n’en avais pas envie. Et d’écrire. De mettre les choses dehors. Ça paraît bête, mais ça allège.

    Elle laissa filer un léger rire.

    — Je note.

    Nous restâmes encore un moment au téléphone, sans parler vraiment. Et ça suffisait. Quand je raccrochai, j’avais le cœur moins lourd. Quelque chose s’était rapproché.

    Imagination active : Le cercle convoqué

    Le soir-même, après dîner, je m’installai à mon bureau, mon Livre des Ombres ouvert devant moi. La lumière du soir filtrait à travers les rideaux, douce et oblique. Je caressai mon clou d’oreille vert : son éclat me rappelait Sophia, la chaleur ressentie dans la clairière. Je pris mon stylo et écrivis en haut de la page :

    Je veux libérer Modulus.

    Je restai immobile, le stylo suspendu. Je savais que je ne pourrais pas l’accomplir seul. Je traçai un cercle large et y inscrivis les noms de toutes les figures que je souhaitais invoquer : Ædàn, Lysséa, Severus, Sophia, Asmodée… Je murmurai :

    — J’ai besoin de vous.

    Dans mon esprit, Lysséa apparut la première : elle fit tournoyer un ruban rouge entre ses doigts et me lança un clin d’œil taquin. Asmodée se tenait derrière elle, massif et calme, une main posée sur son épaule. Ædàn surgit presque en bondissant, suivi de Severus, plus grave, et de Sophia, dont le sourire contenait déjà une promesse. Je les regardai, ému :

    — Ce soir, nous allons le rejoindre. Ensemble.

    Ils ne posèrent pas de questions. Ils savaient. La fatigue douce qui m’envahissait annonçait la transition. J’éteignis la lampe de bureau et m’allongeai sur le lit attenant. Je fermai les yeux en pensant à la clé de la forteresse. L’image revint aussitôt, accompagnée d’un frisson involontaire. Ma tête s’enfonça dans l’oreiller, et déjà les contours sombres de la forteresse apparaissaient. Un parfum de pierre humide et de bois ancien sembla traverser la chambre.

    Rêve : La clé du dernier rempart

    En rouvrant les yeux, je reconnus les murailles de la forteresse se dresser devant moi, hautes et sombres, hérissées de pointes. Mais avant même de m’en approcher, j’aperçus les traces de vieux combats. Je reconnus les stigmates : les initiales railleuses d’un camarade, les semelles rageuses des brutes, et plus haut encore, des mains géantes semblant vouloir fendre la pierre. Tout était couvert de mousse et de ronces, la végétation ayant lentement englouti ces stigmates. Mais je savais que ces douleurs avaient façonné la forteresse.

    Sur mon épaule, Martel, la chouette à l’aile blessée, tourna la tête vers moi. Son regard brillant me rassura. Elle battit des ailes, disparut dans la brume, puis revint se poser souplement à mes pieds. Son cri bref me traversa, net, sans explication, mais suffisant. Alors je fis signe à Lysséa et Ædàn, qui se tenaient prêts derrière moi.

    — C’est votre tour, leur dis-je doucement.

    Lysséa sauta sur le mur avec l’agilité d’un chat, cherchant un interstice dans les lourdes portes de métal. Ædàn trottina à sa suite, l’air concentré.

    — Modulus ! cria Lysséa en frappant contre la paroi. On veut juste te parler !

    Un grincement se fit entendre : une fente mince apparut dans la porte. Derrière les murs, un grognement étouffé monta, comme un animal surpris. Modulus savait que nous étions là. Lysséa se glissa la première et me fit signe d’entrer.

    Dans la pénombre glaciale, Modulus trônait, immobile. Pourtant, au centre de son plastron, un éclat rougeâtre persistait : minuscule trou que Lysséa avait percé jadis, un grain de lumière fiché dans la nuit métallique. Ses gantelets se crispèrent sur l’acier du trône, et la brèche sembla s’élargir à chaque soubresaut. De derrière la visière, un souffle monta, haché, et sa voix résonna, grave, comme filtrée par un gouffre :

    — Cette faille que vous croyez victoire… c’est aussi une porte. Et par elle, le chaos peut entrer.

    — Ou bien, par elle, peut passer la vie, murmura Sophia.

    Severus prit alors la parole, s’avançant d’un pas mesuré :

    — Tu n’as pas besoin de garder le contrôle en permanence. Nous pouvons poser des cadres sans toi. Tu n’es plus le seul à protéger.

    Modulus ne répondit pas. Asmodée s’avança ensuite. Sa silhouette massive projetait une ombre rassurante.

    — Je veille. Rien ne pourra te blesser ici, dit-il d’une voix grave. Sauf toi-même.

    L’armure frissonna, mais Modulus ne bougea pas.

    Sophia, qui s’était approchée doucement de lui, effleura le métal froid de son casque, y laissant un instant la chaleur de sa paume, comme pour y déposer un fragment de calme. Un infime craquement parcourut sa cuirasse, à peine audible, et la lumière blanche de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

    — Sois la brise qui unit le cercle, pas le vent de tempête, murmura-t-elle.

    Le silence vibrait de ses battements irréguliers, cœur d’acier en perdition. L’armure tremblait, comme si la forteresse résistait à son propre effondrement. Sophia s’inclina alors un peu plus, sa main toujours posée sur le casque. Sa voix n’était plus qu’un murmure :

    — Aucun de nous ne te juge. Dépose ce fardeau comme l’arbre laisse tomber ses feuilles : ce qui chute nourrit la terre. Nous serons ce sol pour toi.

    Des fissures minuscules parcoururent sa cuirasse ; elle tint pourtant, vacillante.

    — Ôte ton casque, ajouta Sophia. Nous voulons voir ton vrai visage.

    Derrière la visière close, une lueur vacilla — entre rage et abandon, entre peur et délivrance. Puis tout se figea à nouveau, dans une immobilité tendue, fragile comme le fil d’une lame.

    Je m’avançai enfin, lentement, conscient que le moment était fragile.

    — Je comprends pourquoi tu es né, dis-je. Tu voulais me protéger. Dire « oui » pour éviter les moqueries, les coups, pour ne pas devenir la cible. Mais je n’ai plus besoin de ça.

    Je posai ma main sur celle de Sophia, contre le casque.

    — Ma fille a besoin d’autre chose. Et moi aussi.

    Modulus se figea. Lentement, il leva ses mains tremblantes et ôta son casque. Un instant, son visage resta dans l’ombre… puis la lumière révéla les traits fatigués, marqués par les années de vigilance. Il inspira profondément.

    — Je n’ai jamais connu d’autre manière de faire, dit-il d’une voix basse.

    Je le fixai droit dans les yeux :

    — Je sais. Mais maintenant, tu n’es plus seul.

    Modulus baissa les yeux vers la clé qu’il tenait dans sa paume : une clé de fer, ternie par le temps. Il me la tendit.

    — Elle est tienne, désormais. À toi d’en faire usage.

    Ses doigts tremblants frôlèrent les miens. Il la serra encore un instant avant de la lâcher. La clé vibrait au creux de ma main. Dans la sienne demeurait un éclat de miroir, prêt à rejoindre le nôtre.

    — Prends-le également, dit-il. Il est à toi.

    Je reconnus aussitôt sa forme : il correspondait à l’un des interstices restés vides dans le miroir que nous avions commencé à assembler avec Severus, Lysséa et Ædàn. Une pièce en attente, prête à trouver sa place. Je récupérai l’éclat : il était tiède, presque vivant.

    — Attention, ce fragment est tranchant, avertit Modulus. Il ouvre… mais il peut blesser.

    Je l’ajoutai au puzzle, sous la surveillance attentive d’Ædàn. Dans le reflet, une porte entrouverte apparut : non pas celle de la forteresse, mais la chambre laissée entrebâillée par Constance l’autre soir. Une invitation réelle, que j’avais fui. Alors seulement, je vis ce qui se tenait derrière la peur des coups et des regards.

    L’intimité.

    Ce fragment était son aveu. Il vibra, puis se figea : il avait trouvé sa place.

    Je me tournai alors vers la grande porte de la forteresse. D’un geste, j’y insérai la clé ; le verrou céda dans un grondement. La porte s’ouvrit sur une lumière éclatante qui inonda la salle. Lysséa saisit la main de Modulus, un sourire vif fissurant la gravité de l’instant. Ædàn s’accrocha à l’autre, ses doigts serrant avec la maladresse d’un enfant mais toute la sincérité d’un serment. Severus posa une main ferme sur son épaule, lui offrant un axe solide. Sophia resta dans son dos, paume douce qui le poussait en avant comme une sève tranquille. Je franchis le seuil à mon tour. Asmodée fermait la marche, attentif aux fissures du chemin : gardien apaisé des failles désormais franchies.

    Les murailles se mirent à se dissoudre dans un grondement profond, soupir arraché aux entrailles de la pierre. Le fracas se changea en souffle tiède qui nous enveloppa. L’espace s’ouvrit, baigné de clarté. Tout sembla suspendu, entre un battement et le suivant, comme si le monde attendait ma réponse.

    C’était l’instant où la survie cessait de commander, où l’espace défensif se retournait en lieu de vie. Porté par toutes mes figures rassemblées, j’entrais dans la lumière.

    La clé retrouvée

    Je me réveillai lentement, le souffle encore court, le corps moite. La chambre semblait plus claire que d’ordinaire, l’air chargé d’une densité tranquille. Ma main droite serrait le vide, mais la sensation de la clé persistait dans ma paume. Je restai assis dans la pénombre, le dos contre le mur.

    Je baissai les yeux vers la clé du bureau : tête carrée, anneau usé… la même que dans le rêve. Un petit morceau de métal banal. Et pourtant… Un souvenir passa : Asmodée me l’avait déjà tendue. Je l’avais laissée filer.

    Cette fois, je la gardai.

    Je fermai brièvement les yeux. Plus de forteresse. Juste un espace ouvert, baigné de lumière. Le cercle était là. Ædàn, Lysséa, Severus, Asmodée, Sophia… Modulus aussi, debout parmi eux, sans casque. Il croisa mon regard et inclina légèrement la tête.


    Je revins à mes sensations. Ma main se posa sur ma poitrine. Le souffle passait librement. Un rire bref m’échappa. Je restai un moment ainsi, à sentir.

    Je m’assis sur le lit. Une paix discrète flottait, sans éclat. Les mots de Léna me revinrent, autrement. Je pris mon Livre des Ombres et l’ouvris à une page vierge. Je posai la pointe du stylo et écrivis simplement :

    Je suis libre d’être moi-même.

    Je relus la phrase. Elle ne bougeait pas. Je refermai doucement le carnet, le gardai un instant entre mes mains, puis me levai pour ouvrir la fenêtre. Un vent frais entra, me fit frissonner. Je respirai profondément. L’air avait un goût de recommencement. Dans le silence habité, la porte pouvait s’ouvrir.

    Mais au-delà, d’autres chambres attendaient encore. Quelque part, une présence demeurait tapie : Tarsis attendait encore son heure.

  • Chapitre 11 – Le cœur désarmé

    Mysterium Seminis

    J’étais en congés depuis deux semaines. Je ne savais plus si c’était moi qui en avais eu l’idée, ou si quelqu’un me l’avait soufflée. Je n’aurais pas pu affronter le travail, les regards, les silences gênés. Depuis, à la maison, le temps semblait suspendu. L’air chaud apportait, depuis la haie, le parfum du chèvrefeuille mêlé au vrombissement des bourdons. Les antidépresseurs ne faisaient toujours pas effet : je devais encore patienter. Alors, dès que je pensais au travail, je prenais un anxiolytique : il me calmait, mais me laissait vidé. Comme si Asmodée s’asseyait sur ma poitrine, lourd et muet.

    Ce matin-là, je montai au grenier, décidé à mettre un peu d’ordre dans mes affaires. Les cartons s’empilaient : classeurs oubliés, jeux vidéo poussiéreux, livres jaunis. En soulevant une pile, mon regard fut accroché par un volume relié de toile verte, aux lettres dorées un peu passées : Mysterium Conjunctionis.

    J’avais oublié que je possédais ce livre de Jung. Le titre m’avait happé, sans raison claire, des années plus tôt — sans doute à une bourse aux livres. Mais là, quelque chose s’était réveillé. J’ouvris le livre.

    Les premières pages me laissèrent perplexe : jargon alchimique, phrases sinueuses. Des gravures montraient des cercles entremêlés, des arbres aux racines enlacées, des figures androgynes aux traits fondus l’un dans l’autre. Puis une image me happa : un homme et une femme nus se tenaient la main devant une fontaine circulaire, sous le regard d’un roi et d’une reine couronnés. L’image me fit penser à Severus et Sophia. Une chaleur douce se diffusa dans ma poitrine : une présence familière, attentive. L’image vibrait comme un écho de mes rêves.

    Un mariage intérieur, souffla Sophia en moi, douce et calme, comme deux rivières qui se rejoignent enfin.

    Les mots de Jung, soudain, semblaient moins obscurs. Je pensai à mes figures : la lucidité de Tarsis, la rigidité de Severus, la douceur de Sophia. Quelque chose, en elles, demandait peut-être moins à être vaincu qu’accordé.


    J’emportai le Mysterium avec moi dans mon bureau. Ses dessins me rappelaient ceux que j’avais griffonnés ces dernières semaines : des cercles, des mandalas, des arbres. Je posai le livre, sortis mon carnet, puis tirai un tiroir pour chercher un stylo. Au milieu d’un bric-à-brac de feuilles pliées et de trombones, mes doigts heurtèrent un petit objet dur.

    La graine.

    Je l’avais oubliée. Elle reposait là, minuscule et terne. Dans ma paume, un frémissement, un pouls minuscule. Je refermai aussitôt le poing, le cœur affolé. Elle m’avait été donnée, en rêve, par Asmodée. Et pourtant, elle était bien là. Un instant, j’eus envie de la jeter. Mais je la déposai sur le bureau, à côté du Mysterium. Sa présence me troubla : énigme muette, elle ressemblait déjà aux arbres de mes dessins.

    Je restai là un moment, la main encore tiède de ce contact. Une tension me traversa, presque une promesse. Je voulais percer son secret. Je me surpris à sourire. Une étincelle oubliée refaisait surface : l’envie d’apprendre. Mais une intuition me soufflait que la vérité ne me plairait pas forcément.

    L’ordre dans le chaos

    Je profitai du calme pour remettre un peu d’ordre dans mes notes. Depuis plusieurs jours, je passais des heures à griffonner, sans but précis, juste pour remplir le vide. En feuilletant mon carnet, je découvris un chaos de mots, de schémas et de fragments de rêves. J’y retrouvai des cercles, des arbres stylisés, des silhouettes oubliées, toutes proches des gravures du Mysterium.

    Une idée me traversa : et si je faisais de ce carnet quelque chose de plus construit ? Je m’amusai à le baptiser Le Livre des Ombres, comme ces grimoires de fiction — et parfois réels, chez les Wiccans — remplis de rituels et de symboles. L’idée me faisait sourire, mais je lui donnais une gravité inattendue : moi qui avais toujours craint de paraître ridicule, j’étais en train de créer mon propre livre magique.

    Je pris un stylo noir et, d’un geste décidé, inscrivis le titre sur la couverture :

    Le Livre des Ombres – par Calion.

    Calion.

    Le nom du mage héros de mes jeux de rôle d’adolescent, toujours accompagné de sa fidèle chouette Martel. Il m’accompagnait déjà à l’époque comme un guide : grand manteau de voyage, bâton gravé de runes, toujours un pas devant moi dans les donjons imaginaires. Je décidai qu’il serait l’auteur de ce carnet, le scribe qui consignerait mes rêves et mes intuitions.

    Un apaisement discret emplit ma poitrine.

    Je dessinai de grands cercles concentriques comme ceux vus dans le Mysterium, puis des arbres dont les racines se rejoignaient au centre. J’y ajoutai des symboles : l’épée de Tarsis, la montre steampunk de Modulus, le bonnet de Lysséa… Chaque figure intérieure avait sa place, et je les reliais par des flèches et des lignes, cartographiant un monde secret. Mon regard s’attarda sur la graine, posée à côté de mon Livre des Ombres. Je la dessinai elle aussi : minuscule, sombre, mais au centre d’un cercle de lumière.

    Quand je refermai le Livre des Ombres, quelque chose en moi paraissait moins dispersé. Je le rangeai soigneusement dans le tiroir, la graine posée dessus, et contemplai ce modeste autel.

    L’alchimie quotidienne

    Profitant que je sois à la maison, Anouk avait refusé d’aller à son cours de sport et avait préféré rester lire avec moi.

    — Chérie, papa a besoin de se reposer, avait soufflé Constance.

    Mais j’avais accepté. Anouk s’était installée à mes côtés sur le canapé, son livre sur les genoux. Elle ne tournait pas les pages : je sentais qu’elle cherchait juste ma présence.

    En fin de journée, je me préparai une tisane de verveine. L’odeur douce emplissait la cuisine. Anouk m’observa et, d’un air décidé, sortit le cacao en poudre.

    — Moi aussi, dit-elle, comme si elle imitait un rituel.

    Elle fit chauffer son lait et y versa une bonne cuillerée de chocolat, concentrée comme une petite alchimiste. Nous revînmes ensemble au salon, serrant chacun sa tasse fumante entre les mains.

    Un rayon de soleil filtra par le rideau, la poussière dansant dans son sillage. Une chaleur inattendue m’envahit. Anouk posa sa tasse sur la table et s’approcha de moi.

    — Papa… je ne veux pas partir en colo, dit-elle d’une petite voix. J’ai peur d’être toute seule.

    Ses yeux étaient embués. Je posai ma tisane et la pris dans mes bras. La chaleur de son petit corps se mêla à la mienne ; je sentis ses épaules se relâcher contre moi, ce câlin devenant un refuge.

    — Tu as le droit d’avoir peur, murmurai-je. On peut en parler. Et si tu veux, on annule.

    Elle hocha la tête contre mon épaule, sans un mot. Nous retrouvâmes ensemble le bulletin d’inscription. Puis j’appelai l’organisateur.

    — Ma fille ne viendra pas, dis-je simplement.

    Cette fois, ma voix resta tranquille.


    En fin d’après-midi, Anouk revint vers moi avec une feuille de papier à la main.

    — J’ai fait un dessin, dit-elle.

    Elle me le montra : un grand arbre, ses branches chargées de fruits lumineux.

    — Celui-là, c’est toi, ajouta-t-elle en montrant le tronc.

    Ma gorge se serra, submergée par une tendresse qui me dépassait.

    — Merci, ma chérie… il est magnifique.

    Je l’embrassai sur le front et l’invitai à s’asseoir près de moi. Le Mysterium traînait encore ouvert sur la table, comme s’il attendait qu’on y revienne. Anouk y jeta un coup d’œil intrigué.

    — C’est quoi ? demanda-t-elle.

    — Un vieux livre que j’ai trouvé. Regarde cette gravure, dis-je en lui montrant la page.

    L’homme et la femme nus devant la fontaine.

    — Ils s’aiment ? demanda Anouk en penchant la tête.

    Je souris.

    — Je crois bien, oui.

    — Comme Maman et toi ?

    — Oui.

    Elle s’adossa contre moi. Un éclat doré traversa le rideau, éclairant son visage. Nous restâmes un moment à contempler l’image sans parler, et mon cœur s’apaisa.

    Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut… murmura Sophia.

    Je passai mon bras autour d’Anouk : je me sentais à nouveau capable d’accueillir ce qui venait.

    …et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas…

    Pourtant, au fond, une inquiétude flottait : tout cela pouvait-il durer ?

    …pour accomplir les miracles d’une seule chose.

    Léna : L’élan du cœur

    Quelques jours plus tard, Léna m’accueillit avec son sourire habituel. Son bureau sentait le café chaud et les huiles essentielles.

    — Un café ? proposa-t-elle.

    — Non merci, une tisane si vous avez, répondis-je en esquissant un sourire.

    Elle haussa les sourcils, amusée.

    — Ça change ! Vous voyez, on progresse : d’ici deux séances, vous serez passé au rooibos vanille.

    Je me surpris à rougir légèrement : le café me semblait trop nerveux, je voulais quelque chose de plus doux. Elle me servit une verveine, la même odeur apaisante que celle qui flottait à la maison ces derniers jours. Je lui racontai les dernières semaines : l’e-mail de Laurent, l’effondrement, l’appel à la médecin conseillée, le traitement, et maintenant ce calme étrange. Elle m’écoutait en silence, hochant la tête par moments.

    — Vous avez traversé un orage, dit-elle quand j’eus terminé. Et maintenant, vous êtes comme sur une mer d’huile. Ce n’est pas la fin du voyage ; c’est un moment pour reprendre votre souffle.

    Je caressai le bord de ma tasse chaude, hésitant un instant.

    — La médecin a parlé de trouble anxieux généralisé… Vous qui me connaissez, est-ce que ça vous paraît juste ?

    Léna pencha légèrement la tête.

    — C’est cohérent, oui. Mais ne vous inquiétez pas : ce n’est pas contagieux, je peux continuer à vous voir sans masque.

    Un sourire, puis elle reprit :

    — Pour moi, le TAG est surtout un symptôme. Une alarme persistante. Ce qu’on travaille ensemble depuis des mois, ce n’est pas seulement l’anxiété : c’est ce qui l’a rendue nécessaire. Les blessures anciennes. Les stratégies de survie que vous avez dû mettre en place trop tôt.

    Je hochai lentement la tête, en silence. Il me fallut un moment pour digérer. Puis je repris :

    — Je crois avoir frôlé une nouvelle dépression… En quelques jours seulement, je me sens déjà hors du tunnel. C’est… magique, les médicaments ?

    Léna sourit doucement.

    — Les médicaments aident, bien sûr. Mais tout le travail que vous faites depuis des mois joue très certainement. Vous avez commencé à comprendre vos dynamiques intérieures ; ça vous rend plus résilient.

    Je hochai la tête, touché par ses mots.

    — J’ai aussi l’impression d’être… plus attentif, dis-je. Comme si j’étais ouvert à quelque chose.

    Elle me fixa droit dans les yeux.

    — Je voudrais que vous fassiez confiance à cette ouverture. Écouter vos élans plutôt que d’analyser sans cesse.

    — Vous parlez d’intuitions ?

    — Pas tout à fait, répondit-elle. Une intuition apparaît. Un élan insiste.

    Elle s’interrompit un instant, puis ajouta :

    — Essayez de ne pas les étouffer tout de suite.

    Elle marqua une pause, esquissa un sourire :

    — Et promis, pas besoin de stéthoscope pour les entendre.

    Les mots de Léna me traversèrent : écouter mon cœur… Je pensai au fruit que Sophia m’avait offert dans mes rêves : accepter de le prendre, c’était peut-être ça, écouter cet élan sans chercher à tout contrôler. Je pris une gorgée de tisane : un apaisement tiède se propagea dans ma poitrine.

    — C’est difficile, dis-je. J’ai toujours eu peur de me tromper.

    — L’élan ne se trompe pas, répondit-elle doucement. Même s’il ne vous mène pas toujours là où vous l’attendiez, il vous mène là où vous devez aller.

    La remarque de Léna fit tiquer plusieurs de mes figures sceptiques. Pourtant, je sortis de ma poche ce carnet que j’avais toujours emporté en séance — et qui portait désormais un autre nom : Le Livre des Ombres. En lettres capitales, j’écrivis :

    Écouter mon cœur.

    Puis, presque malgré moi :

    Sophia ?

    Je relevai la tête :

    — Ça me fait penser à quelqu’un.

    Léna sourit, sans poser de question. Je terminai ma tisane lentement, laissant la chaleur se diffuser jusque dans mes doigts. Le parfum de verveine restait accroché à ma gorge, doux et réconfortant. Une présence discrète me souffla : écoute.


    En sortant du cabinet, une lumière oblique filtrait entre les branches, jetant des éclats mouvants sur le gravier. Je restai là quelques secondes, immobile, à regarder la poussière danser dans le faisceau doré. L’air frais portait une odeur de terre humide, de feuilles mouillées. La journée semblait ne pas vouloir finir ; en cette fin juin, le soleil traînait encore haut, promettant la clarté presque jusqu’à vingt-deux heures.

    Une vague de mélancolie m’envahit. Cette lumière me rappelait les dimanches matin : Constance devant sa tasse fumante, Anouk encore rieuse de sommeil. Il y avait eu tant de distance entre nous ces derniers mois. Pourtant, une image s’imposa : Anouk qui me serrait fort dans ses bras la veille, comme pour s’assurer que je ne disparaisse pas.

    Intuitivement, je voulais rentrer, les retrouver. Mais un élan plus profond m’attirait ailleurs : vers la mer. Un lieu ouvert, vaste, où je pourrais marcher et sentir mon cœur respirer. Je pris ma voiture dans cette direction.

    Vers le centre

    Le vent me frappa d’emblée, l’air marin saturé d’embruns me saisit les poumons. Je rabattis ma capuche et repris ma marche. Devant moi, le sentier côtier serpentait entre les ajoncs et les rochers. La mer, en contrebas, avait la dureté de l’acier ; les vagues s’écrasaient sur la grève avec un grondement sourd.

    Je mis mes écouteurs et lançai un épisode d’Occulta. L’émission du jour portait sur la gnose. La voix grave de l’animateur s’imposa dans mes oreilles :

    — Les gnostiques distinguent le faux dieu, qui offre une lumière trompeuse pour mieux asservir, du vrai dieu, qui libère.

    Je ralentis le pas. Le vent couvrait parfois ses mots, mais certaines phrases résonnaient malgré tout :

    — Le faux dieu est appelé le Démiurge. Il se croit maître de l’univers, mais il n’est qu’un artisan rusé, bâtisseur d’illusions. Son royaume n’est pas la lumière véritable, mais son simulacre.

    Je ne pouvais m’empêcher de penser à Tarsis : son sourire acéré, nourri de mes rancunes. Il ne créait rien, il manipulait. Une parodie de lumière, artisan d’illusions. Faux dieu, pensai-je.

    — Autour de lui se tiennent les archontes, ses serviteurs. Chacun garde une porte différente : l’un exige que vous teniez votre place sans jamais dévier. L’autre vous réduit au silence, exigeant une obéissance muette.

    Severus, jadis, avait joué ce rôle. Modulus le jouait encore à sa manière : pas de débat, pas de choix, seulement ce « oui » automatique qui effaçait toute contestation.

    — Leur arme n’est pas la force, mais la peur : peur du chaos, peur du jugement, peur de perdre le contrôle. Tant que vous leur obéissez, vous restez captifs de leurs lois.

    Je poursuivis ma marche. Les fougères détrempées me fouettaient les chevilles, la pluie me cinglait le visage. Je retirai ma capuche. La morsure du vent et de la pluie me rappelait que j’étais vivant. Comme si la nature elle-même me secouait pour m’arracher à la torpeur des archontes. La voix d’Occulta continuait :

    — Mais si vous reconnaissez leur nature illusoire, le chemin vers le vrai Dieu s’ouvre : silencieux, sans menace, sans masque.

    Je pensai à Rocamadour. À la barrière métallique de la station XIV, à cette sensation d’un centre silencieux derrière elle. Je ne savais pas encore le nommer. Je descendis vers une petite crique. Les rochers formaient un cercle presque parfait, comme un amphithéâtre naturel. Comme à Rocamadour, un seuil se dessinait : ici, le cercle des rochers semblait garder le passage vers quelque chose de plus vaste. J’éteignis le podcast et retirai mes écouteurs.

    Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous, souffla alors une voix douce, la pierre elle-même laissant résonner la parole des anciens.

    Sophia.

    Le silence n’était pas total : le vent faisait vibrer les herbes hautes, la mer grondait derrière moi. Mais ce silence-là était habité. Je m’assis sur un rocher plat, les mains engourdies par le froid. Puis je fermai les yeux. J’eus l’impression de revoir la barrière de Rocamadour : la même sensation d’un cœur inaccessible, mais vibrant.

    Il est là depuis toujours, comme une source qui coule sous la terre, poursuivit Sophia.

    Tu ne peux pas le forcer. Approche-toi comme l’eau s’approche de la rive, pas à pas, comme tu le fais maintenant.

    Je pris une grande inspiration. L’air marin me brûlait les narines ; je sentis mes épaules s’abaisser. Je pensai à toutes les figures. Chacune avait sa place, mais toutes semblaient tourner autour d’un point invisible. Je sortis mon Livre des Ombres. Mes doigts étaient engourdis, mais j’écrivis lentement :

    Démiurge : Tarsis.
    Archontes : Modulus, et jadis Severus.
    Vrai dieu : le centre, le Soi.

    Je posai mon stylo et relus ces quelques mots. C’était rudimentaire, mais c’était un début. Je rangeai le carnet et levai les yeux vers l’horizon. La mer s’étendait à perte de vue, grise et indomptable. Je me surpris à sourire. Une pensée fugace me traversa : Sophia saurait voir ce noyau lumineux.

    Je n’avais que des fragments, épars, mais un fil se tissait : entre Rocamadour, Occulta, Sophia, et ce silence central que je commençais à pressentir. J’ignorais encore si ce centre m’accueillerait… ou me jugerait. Je me levai et repris le sentier, le vent redoublant sur mon visage. Je laissai le vent me frapper, sans chercher à me protéger.

    Je marchais lentement, un pas après l’autre, chaque pas me rapprochant un peu plus de ce sanctuaire intérieur.

    Imagination active : Le cœur qui écoute

    De retour à la maison, je montai directement dans ma chambre. La pluie m’avait fouetté au bord de la mer, comme si elle avait lavé quelque chose en moi. Je me sentais calme, presque léger.

    Je posai mon téléphone et ouvris les volets : un soleil doré inondait la pièce. La lumière se reflétait sur les murs pâles, dissipant doucement l’ombre des dernières semaines. Je m’assis sur le lit, le Livre des Ombres sur les genoux. Dehors, le vent agitait les branches ; son bruissement se mêlait aux craquements du bois dans la maison. Cette bande-son familière me réconfortait.

    Je veux écouter mon cœur.

    J’écrivis cette phrase lentement, comme pour l’ancrer dans ma poitrine. Puis je feuilletai les pages déjà remplies : croquis de mes figures intérieures, notes éparses sur les rêves. Mon regard tomba sur une citation de Jung que j’avais notée quelques semaines plus tôt : l’Anima est le guide intérieur féminin ; elle conduit l’homme vers son âme. Je sentis une chaleur se diffuser dans mon ventre.

    Sophia.

    Elle n’était pas seulement une image : elle était ce sens intérieur, à la fois oreille et regard, qui m’apprenait à percevoir au lieu d’imposer. Le Mysterium Conjunctionis me revint alors en mémoire, avec la pratique que Jung appelait « imagination active » : s’asseoir face à une image intérieure comme devant un invité, et écouter ce qu’elle a à dire. Je compris que je faisais déjà cela avec mes figures, parfois en écrivant dans mon carnet avant de me coucher.

    Je rangeai le Livre des Ombres et m’allongeai, les volets grands ouverts. La clarté dorée m’enveloppait ; je laissai mes muscles se relâcher un à un, mes mains ouvertes sur le couvre-lit. Un sourire me vint, oublié depuis trop longtemps. J’eus soudain envie de la retrouver dans la forêt.

    Avant de m’abandonner à une sieste, ma main glissa d’elle-même vers le tiroir de la table de chevet. Je l’ouvris et aperçus la graine. Dans la lumière dorée, elle n’était plus terne : elle vibrait d’un éclat discret, comme un cœur au ralenti.

    Je la posai sur ma poitrine, au niveau du sternum, fermai les yeux… et me laissai happer par le sommeil.

    Rêve : Le fruit du seuil franchi

    La clairière centrale, où Sophia m’avait accueilli autrefois, était devenue un cercle de pierre fissurée. Les arbres jadis lumineux s’étaient figés, leurs branches desséchées dressées vers le ciel comme des lances noires. Une brume froide rampait entre les racines, noyant mes chevilles. Au centre, trônait le siège de pierre, vide. Et autour de lui, figés comme des statues, se tenaient Ædàn, Lysséa et Severus. Leurs visages étaient impassibles, blanchis par la poussière. J’eus un frisson : les voir ainsi me glaçait le sang.

    — Pourquoi… ? soufflai-je.

    Un craquement sourd me fit tourner la tête. Une silhouette sortit de l’obscurité, massive et familière : Asmodée. Je me figeai. J’avais cru que seules les figures non intégrées avaient résisté à la pétrification. Mais Asmodée… était déjà de pierre. On ne pétrifie pas une statue. Une faille — ou un rappel.

    Asmodée s’approcha lentement. Sa peau grisâtre semblait vibrer d’une chaleur profonde. Mais son regard n’avait plus rien de la dureté d’autrefois : il était calme, presque solennel.

    — Le cercle n’est pas complet, dit-il d’une voix grave. La pierre fendue doit se refermer.

    Il désigna ma main. Je baissai les yeux : la graine y reposait toujours. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle pulsait faiblement dans ma paume, comme un cœur trop longtemps endormi.

    — Plante-la, dit Asmodée.

    Je m’agenouillai au pied du siège. Le sol était aride, craquelé ; mes doigts peinaient à gratter la poussière froide. J’y creusai un trou et déposai la graine.

    Un souffle traversa la clairière. Le sol vibra sous mes genoux ; des fissures s’illuminèrent comme des racines de feu, déchirant la roche. Un tronc surgit, grandissant à une vitesse vertigineuse.

    Un figuier.

    Ses branches, larges et puissantes, s’étendaient au-dessus de moi. Ses feuilles d’un vert vif bruissaient sous une brise douce, et les premiers fruits gonflèrent, dorés, luisants. La lumière qui filtrait entre les branches baignait toute la clairière d’un éclat tendre, comme un lever de soleil.

    C’est alors que je la vis.

    Sophia.

    Elle se tenait sous le figuier, pieds nus sur la pierre fissurée, la lumière jouant dans ses cheveux sombres. Elle s’avança sans un bruit, son sourire doux enveloppant tout mon être.

    — C’est le fruit du seuil franchi, dit-elle en cueillant l’un des fruits mûrs. Croque-le : tu ne seras plus seul, car ses racines toucheront les tiennes.

    Je mordis dans la pulpe dorée, qui éclata sous mes dents : sucrée, parfumée, elle libéra un flot de sève lumineuse qui descendit dans ma poitrine. Une chaleur douce se propagea dans mes membres ; mes doigts picotèrent, traversés par le retour du sang après un long engourdissement. Je rouvris les yeux.

    Les statues autour de moi se fissuraient. Ædàn remua une main ; Lysséa cligna des yeux ; Severus redressa lentement la tête : la pierre se fendit et leur peau reprit des couleurs. Ils se tournèrent vers moi, vivants.

    Asmodée s’approcha. Il n’avait plus rien du gardien du seuil : sa présence était toujours imposante, mais apaisée. Il s’inclina légèrement.

    — Le cercle est de nouveau complet, dit-il. Le seuil est scellé.

    Sophia s’avança alors. Je m’attendais à la voir se dissoudre dans la lumière, comme toujours. Mais elle resta. Elle me tendit quelque chose : un éclat de miroir, poli et lumineux, qui vibrait doucement dans sa paume.

    — Ceci est ta vérité intérieure, dit-elle, un fragment de toi-même. Garde-le près de ton cœur, comme on garde une graine au chaud dans la terre : il te rappellera toujours qui tu es, même quand ta tête cherchera à tout diriger.

    Je pris l’éclat : il était tiède, presque vivant. Ædàn s’approcha avec un sourire. Il leva le fragment entre ses doigts. La lumière du figuier s’y refléta, étincelante, et il l’appliqua contre l’un des vides béants du miroir. Un cliquetis cristallin retentit : les bords s’ajustèrent d’eux-mêmes, comme si le verre reconnaissait sa pièce perdue. Alors, une veine d’or s’ouvrit dans la fracture. Elle se déploya lentement, sinuant comme une racine de lumière, gagnant les autres fissures, qui se mirent à briller à leur tour. Le miroir frémit, parcouru de lignes dorées. Ses blessures n’étaient plus des cicatrices honteuses, mais un réseau de beauté.

    Pendant qu’Ædàn s’affairait, Sophia posa une main légère sur mon épaule.

    — Avant que tu partes, dit-elle, laisse-moi t’offrir un fil qui nous reliera toujours.

    Elle leva sa main et accrocha un bijou vert, taillé dans l’émeraude, à mon oreille. Ses doigts effleurèrent ma peau : une chaleur brève, aussitôt relayée par le froid minéral.

    — Pour que tu n’oublies pas d’écouter, dit-elle, comme on écoute la sève monter dans l’arbre. D’écouter l’inaudible, comme on apprend à voir l’invisible.

    Je touchai l’émeraude du bout des doigts : elle pulsait doucement, tel un cœur minéral cherchant à unir mon souffle au sien. Ce n’était pas seulement un bijou : c’était la même lueur que j’avais déjà pressentie dans l’air de la clairière. Sophia s’installa ensuite à mes côtés, et cette fois, elle ne disparut pas. Elle rejoignit le cercle, aux côtés d’Ædàn, Lysséa, Severus et Asmodée. Modulus restait figé, légèrement en retrait, comme ancré dans son doute, le regard accroché au mien. Plus loin, Tarsis restait dans l’ombre, capuche basse, stratège n’ayant pas encore choisi son camp. Je les regardai tous : ils étaient là, vivants, et je n’étais plus seul.

    Mais même dans ce cercle retrouvé, il restait une chaise vide. Je sentis une larme chaude rouler sur ma joue, mais je ne la retins pas. La lumière du figuier baignait la clairière, et une évidence me traversa : le cercle était intact, et son centre vibrait en moi.

    Le mage et la chouette

    Je m’éveillai lentement, comme après un long voyage. Le soleil de cette fin d’après-midi baignait ma chambre d’une lumière douce et dorée ; elle réchauffait mon visage et mes mains posées sur le drap. Mon corps tout entier semblait détendu, lourd mais paisible. Pourtant, mes lèvres avaient encore le goût sucré du fruit, et ma poitrine vibrait comme après une longue course.

    Ma main chercha instinctivement mon oreille : il n’y avait plus l’émeraude, juste le clou temporaire. Mais ma peau gardait la mémoire de sa chaleur. Dès le lendemain, j’en voudrais un vert : garder le symbole vivant dans le réel. Je me redressai et attrapai mon Livre des Ombres sur la table de chevet. Je l’ouvris à une page vierge et, sans réfléchir, j’écrivis :

    Sophia est en moi.

    Je relus la phrase. Elle vibrait comme une évidence : je sentais encore la chaleur du fruit dans ma poitrine, l’éclat du figuier et le sourire de Sophia. Le cercle restait incomplet. Modulus et Tarsis attendaient encore leur place.

    Je posai la main sur la couverture du Livre des Ombres, signé de Calion. Aussitôt, des phrases, tapies depuis longtemps dans l’ombre, me revinrent en mémoire :

    Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.
    Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

    C’était exactement son style dans nos campagnes de jeux de rôle. Le mage qui m’orientait sans jamais donner toute la réponse. Je savais que ce n’était qu’un souvenir, et pourtant les mots vibraient encore.

    — C’est toi qui me parlais… murmurai-je. Et toi, Martel, qui griffait ma cheminée et fouettait mes rêves ?

    Ce n’est pas Calion que tu cherches, murmura Sophia avec douceur. Lui et moi sommes deux courants d’une même rivière : il ouvre le passage, j’en recueille l’écho. Et tous deux, nous coulons vers ce centre que tu cherches.

    Une image me traversa : Calion se tenait au bord d’un sentier, Martel sur l’épaule, m’adressant un signe bref — comme pour dire que son rôle était accompli — avant de s’éloigner sous un clair de lune. Est-ce que c’était pour bientôt ?

    Je refermai le carnet. La chambre était encore inondée de lumière. Un vent léger faisait vibrer les volets. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais prêt à affronter le monde pas à pas, sans vouloir tout comprendre d’avance.

    Le souvenir de Constance m’effleura : son visage fatigué mais lumineux quand elle riait, sa main dans les cheveux d’Anouk pour la rassurer. J’eus un pincement au cœur : je voulais lui parler, mais je savais que le moment n’était pas encore venu. Pas tout de suite.

  • Chapitre 10 – La ligne rouge

    Jeux de pouvoir

    Deux semaines après ce « oui » donné à contrecœur pour la collecte de données, Claire m’invita à une réunion pour rencontrer ses partenaires.

    Je me connectai à l’heure dite. L’écran s’illumina : à ma surprise, la réunion avait déjà commencé. Une mosaïque de visages figés par les latences. L’Allemand fronçait les sourcils, l’Italienne souriait poliment. Au centre, Claire parlait vite en anglais, la main levée vers sa webcam. Un point sur la collecte de données, justement. Mais je n’avais encore reçu aucune information précise à ce sujet.

    — … and for the next step, I’ll let him explain, conclut-elle soudain.

    Aucune voix ne lui répondit. Je mis une seconde à comprendre qu’elle venait de me passer la parole.

    Sorry? dis-je, la voix trop basse.

    You, précisa-t-elle avec un sourire trop large. You can explain the status of data collection at the pilot sites.

    Un frisson désagréable me parcourut l’échine. Normalement, Claire s’en occupait directement avec l’équipe technique. Je savais qu’un fichier circulait, mais je ne l’avais jamais reçu. Mon cœur se mit à cogner. À ma droite, Severus se tenait droit, la mâchoire verrouillée. Il me soufflait de rester digne, de tenir la ligne. Mais son armure se resserrait déjà comme un carcan.

    Well… I don’t have the latest data, commençai-je. Maybe Claire could

    Come on, you have them, non ? glissa-t-elle en passant au français, son ton adouci comme pour me rassurer. Je sais que tu es un peu surmené en ce moment, mais tu dois pouvoir nous dire où on en est.

    Ses mots me heurtèrent : « surmené, » manière polie de dire que je n’étais plus à la hauteur. Ma nuque chauffait déjà.

    I’ll try, dis-je, en ouvrant frénétiquement un dossier sur mon ordinateur.

    J’avais en tête quelques bribes, rien de solide. À peine avais-je commencé que Laurent prit la parole, la voix posée :

    — C’est bizarre, moi je l’ai bien reçu ce fichier. Il me semble même que tu étais en copie, ajouta-t-il doucement.

    Je restai figé, le souffle court. Ses mots paraissaient anodins, mais je devinais le sourire qu’il retenait. Avais-je raté cet e-mail ? Ou m’avait-on écarté exprès ? Une chaleur acide me monta à la gorge. Je sentais chaque battement de mon cœur comme un coup sourd à l’intérieur de ma poitrine. Derrière moi, Asmodée s’accroupit, immobile. Ses yeux caves ne jugeaient pas : il constatait seulement ma paralysie, comme il avait déjà observé tant d’autres effondrements. Les vignettes figées sur l’écran devenaient autant de regards braqués sur moi, guettant la moindre hésitation.

    — Je… je n’ai pas vu passer le message, répondis-je d’une voix trop basse.

    — Ça arrive, reprit Claire sans insister. On a beaucoup de choses sur le feu. Mais il faut qu’on soit clairs sur l’état de la collecte : les partenaires s’impatientent.

    Michel, resté silencieux jusque-là, hocha la tête dans sa vignette. Son regard grave me transperça : il n’avait pas besoin de parler, je savais déjà ce qu’il pensait.

    I… I can’t really comment on the latest dataset, finis-je par dire, la bouche pâteuse — I haven’t seen it yet.

    Un courant d’air glacé passa derrière moi. Tarsis se découpa dans l’ombre, droit, l’épée déjà levée. Tu as deux choix, dit-il calmement. Te taire et laisser croire qu’ils ont raison. Ou parler, et risquer de t’enfoncer.

    Sa capuche effleura mon épaule. Il murmura : mais tu sais très bien qu’il existe une troisième voie. Une phrase bien placée, aiguisée comme une lame, et leur assurance s’effondre. Tu peux les couper net. Tu as l’arme, pourquoi la laisser rouiller ?

    Je serrai les lèvres. Mes doigts tapotaient nerveusement le bord du clavier, comme si je cherchais déjà cette arme dans ma mémoire. Mais les mots restaient coincés. La fenêtre de discussion s’anima soudain. L’Italienne proposa de reporter ; l’Allemand, de son côté, prétexta un autre appel dans deux minutes. Claire trancha aussitôt :

    We will reschedule, thank you all.

    Dans l’ombre, Tarsis avait déjà reculé, son épée basse, traînant presque sur le sol. Les vignettes étrangères disparurent les unes après les autres. Il ne restait plus que Claire, Laurent, Michel et moi.

    — Tu te rends compte de l’image que ça donne ? demanda Michel d’un ton las. On a besoin de montrer qu’on maîtrise le sujet.

    Je serrai les dents.

    — Je n’avais pas le dernier fichier, répétai-je, à moitié pour moi.

    — Oui, c’est embêtant, répondit Laurent. On n’a pas le temps de repasser deux fois sur les mêmes points.

    Il n’y avait pas d’attaque directe, rien de frontal. Mais chaque mot pesait.

    — Bon, reprit Claire, il me faut un résumé clair et validé d’ici ce soir. Et ça doit être prêt pour la prochaine réunion : pas d’hésitations, pas d’excuses.

    — Je m’assurerai qu’on m’a bien envoyé le bon jeu de données ce coup-ci, murmurai-je, plus pour apaiser Tarsis que pour eux.

    Ils quittèrent la réunion sans un mot de plus. Je restai seul, l’écran noir.

    Tu sais qu’ils t’ont piégé, souffla Tarsis.

    C’était évident… non ? Mais une autre pensée, plus acide, me traversa : et si c’était moi qui avais loupé l’e-mail ?

    Je refermai l’ordinateur d’un claquement sec et rageur. La pièce m’étouffait. J’ouvris la fenêtre : l’air glacé me transperça. J’aurais voulu hurler, les accuser de m’avoir mis au pied du mur. Mais je n’avais aucune preuve. Seulement cette impression poisseuse d’avoir été pris en défaut.

    Réponds !

    La voix de Tarsis gronda, oppressante. Mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes.

    — Pas maintenant, soufflai-je.

    Mais son ombre restait tapie, prête à ressurgir au moindre faux pas.

    Léna : Faire face à l’urgence intérieure

    Le lendemain, Léna m’accueillit sur le pas de la porte, le regard inquiet.

    — Vous ne pouviez plus attendre, dit-elle simplement.

    Je hochai la tête sans répondre. Sa voix n’avait rien d’interrogatif ni de pressant : juste une façon de reconnaître ma détresse. La veille, au sortir de la visio, je lui avais écrit pour lui demander d’avancer notre prochain rendez-vous. Cinq minutes plus tard, elle m’avait répondu positivement : nous nous verrions le lendemain midi. Elle s’effaça pour me laisser entrer.

    — Entrez, installez-vous.

    Je m’assis sur le canapé beige, les coudes sur les genoux. La pièce, pourtant familière, me semblait plus étroite que jamais. Je me souvenais de la jeune fille que j’avais vue sortir d’ici en larmes, il y a quelques semaines : j’avais eu l’impression d’entrevoir son intimité sans le vouloir. Aujourd’hui, je me sentais à sa place, nu et fragile.

    Léna s’assit en face de moi, les mains posées sur ses genoux. Elle ne dit rien pendant quelques secondes : son silence était une invitation.

    — Ça ne va plus du tout au travail, finis-je par lâcher.

    Elle hocha la tête, ses yeux plantés dans les miens.

    — Vous avez l’air épuisé, dit-elle doucement. Ce que vous vivez doit être très difficile.

    Ma gorge se noua ; ces mots simples suffisaient à fissurer la carapace. Je racontai alors la visioconférence : la prise de parole forcée, le jeu de données que je n’avais jamais reçu, le regard de Michel qui semblait peser sur moi. J’essayais de rester factuel, la voix tremblante.

    — J’ai eu l’impression d’être humilié devant tout le monde, conclus-je. Mais… je n’ai aucune preuve qu’ils m’aient piégé. Peut-être que j’ai juste raté un e-mail.

    Léna ne répondit pas tout de suite.

    — C’est un sentiment très violent, dit-elle enfin. Et vous êtes seul avec ce doute : c’est encore plus lourd à porter.

    Je baissai les yeux.

    — J’ai honte de ne pas avoir réagi. Je me suis encore tu, comme d’habitude.

    — Vous avez fait comme vous pouviez pour vous protéger, répondit-elle. Ce n’est pas un signe de faiblesse.

    Mes yeux brûlaient ; je me mordis la joue pour retenir les larmes.

    — Vous vous sentez en colère ? demanda-t-elle après un temps.

    — Oui… mais ma colère m’inquiète. Je crains qu’elle me fasse déraper. Alors je me tais.

    Léna hocha lentement la tête.

    — Si vous refoulez votre colère, elle finit par se retourner contre vous. Si vous apprenez à la reconnaître, elle peut aussi vous protéger.

    Je me raidis ; le mot intégrer me faisait peur.

    — Je ne veux pas devenir comme eux, murmurai-je.

    — L’intégration, ce n’est pas adopter la brutalité des autres. C’est reconnaître que votre colère existe et qu’elle peut vous servir, répondit-elle.

    Elle se pencha légèrement vers moi.

    — Cette arme, vous la portez déjà. La question, c’est ce que vous en faites.

    Un frisson me traversa. Une voix basse s’insinua dans mon esprit : je peux taider.

    Tarsis.

    Je détournai les yeux, les mains serrées sur les genoux.

    — Je n’ai pas envie d’avoir d’épée, soufflai-je. Pas la sienne.

    — Elle est déjà là, répondit Léna doucement. Ce n’est pas un objet extérieur : c’est une part de vous. Vous pouvez choisir de la refuser… mais elle sera toujours là.

    Je respirai difficilement.

    — Je ne sais pas comment faire, avouai-je.

    — Vous pourriez commencer par l’observer. Noter ce qui se passe dans votre corps quand la colère monte : votre respiration, vos muscles. Plus vous la reconnaîtrez tôt, plus vous aurez de chances de l’utiliser sans qu’elle vous déborde.

    Elle se leva et prit mon carnet sur la table basse.

    — Vous pouvez aussi dialoguer avec cette épée, proposa-t-elle. Lui demander : « quel usage veux-tu que je fasse de toi ? »

    Elle me tendit un stylo. Le métal froid me donna l’impression de tenir une lame. Tarsis semblait sourire, quelque part au fond de moi.

    — Ça reste un stylo : au pire, vous risquez juste une tâche d’encre.

    Je le pris à contre-cœur.

    — Et si je n’y arrivais pas ? demandai-je.

    Léna hésita, puis sortit un petit papier de son carnet.

    — Vous m’avez dit que vous n’osiez pas en parler à votre médecin traitant ?

    Je hochai la tête : mon médecin me connaissait depuis longtemps ; je redoutais son jugement.

    — Alors je vous donne le numéro d’une autre médecin généraliste ; j’ai eu de bons retours à son sujet. Elle est très à l’écoute. Si jamais vous sentez que le cap est trop dur à passer, elle pourra vous prescrire un traitement pour vous soutenir un temps.

    Je pris le papier, les doigts tremblants.

    — Je ne veux pas en arriver là…, dis-je.

    — Je comprends. Ce n’est pas une obligation, juste une possibilité, répondit-elle avec douceur.

    Tarsis murmura à nouveau : je peux t’aider. Je fermai les yeux ; un mélange d’espoir et de crainte me traversa.

    Quand je quittai le cabinet, le carnet et le numéro serrés dans ma poche, j’avais l’impression d’avoir accepté une mission dont je ne connaissais pas encore les règles.

    Elle se débrouille sans moi

    La maison embaumait le vinaigre et le savon noir. Fenêtres et portes grandes ouvertes, Constance s’affairait au salon, des cartons à ses pieds. Des affiches imprimées attendaient d’être scotchées aux murs : « Réunion de lancement – Association de quartier pour la transition écologique. »

    Je m’étais arrêté sur le seuil, mon sac encore en bandoulière.

    — Tu rentres juste à temps, dit-elle sans lever les yeux. Il faut qu’on installe les tables avant demain et que je prépare les panneaux pour expliquer le compost, la cuisine zéro-déchet…

    Sa voix se voulait neutre, mais la tension perçait.

    — J’ai eu une journée compliquée, murmurai-je en déposant mes clés sur la commode.

    — Je le sais bien, mais moi aussi je suis fatiguée, répondit-elle en repliant un carton. J’aurais besoin d’un coup de main.

    Tu vois ? Elle ne t’écoute jamais vraiment, souffla Tarsis dans un recoin de mon esprit.Avec moi, tu n’as pas besoin de te justifier. Sa voix siffla, et l’air me parut plus épais, comme si une ombre passait derrière mes yeux.

    Je ravalai les mots.

    — Tu veux que je fasse quoi ?

    — Tu ne seras pas là demain, je le sais. Mais tu peux au moins m’aider à installer le matériel, ou à mettre des tracts, suggéra-t-elle en relevant enfin les yeux.

    Son regard me transperça : elle savait avant moi que je me défilerais.

    — Je… je ne sais pas, dis-je, évasif.

    Elle se redressa, les bras croisés, le souffle court.

    — À quoi ça sert d’être ensemble si on ne fait rien ensemble ? lâcha-t-elle, avant de se mordre la lèvre, regrettant déjà la force de ses mots.

    Je sentis ma gorge se serrer.

    Réponds. Dis-lui que tu en as marre de ses reproches, insista Tarsis.

    Mais je me tus. Mâchoires serrées, je pris la direction du couloir.

    — Tu pars ? lança-t-elle derrière moi.

    Je me tus. Mon silence était un mur. Une arme.

    Bien. Qu’elle sente ce que c’est que d’être ignorée, glissa Tarsis, satisfait.

    Un bruit sec me parvint derrière : un objet avait heurté le plan de travail, puis un éclat de verre brisé retentit. Je m’arrêtai une seconde, figé, la main sur la poignée de ma chambre. Je faillis faire marche arrière. Mais la voix de Tarsis gronda : n’y va pas. Elle se débrouille très bien sans toi.

    Je refermai la porte un peu trop fort. Dans le silence qui suivit, je sentis ma poitrine se relâcher, un bref soulagement. Mais il s’évanouit aussitôt : je savais que mon silence l’avait blessée. C’était moi qui creusais le fossé, encore. Je m’assis sur le lit. Du salon me parvenaient des bruits étouffés : scotch arraché, pas rapides, soupir étranglé. Constance continuait à tout organiser seule. Je serrai les poings ; mes ongles me griffaient les paumes. Une part de moi avait envie de retourner la voir, de m’excuser, de lui dire que je voulais l’aider. Mais l’autre savourait cette petite victoire silencieuse : lui rappeler que je pouvais me retirer, me rendre inaccessible.

    Je me levai finalement pour poser mon sac sur le bureau. La chambre me paraissait minuscule, saturée de tout ce que je n’avais pas dit.

    Un nouveau bruit me parvint : un souffle tremblant, un sanglot retenu. Je restai planté là, les doigts crispés sur le rebord du bureau.

    Elle récolte ce qu’elle a semé, glissa Tarsis. Ce n’est que justice.

    Mais je savais qu’il mentait. Le gouffre s’élargissait encore.

    Le gouffre et la mer

    Je partis tôt, avant que Constance ne se lève. Je n’avais pas envie de croiser son regard ni d’entendre le moindre mot sur la journée porte ouverte. Je voulais disparaître, m’effacer pour ne pas avoir à me justifier. Je laissai un mot sur la table de la cuisine :

    Je pars marcher pour la journée. Merci de m’avoir laissé le choix. Profite bien de ta fête.

    Pas de « bisous. » Une phrase sèche, comme une porte qui claque. La maison était silencieuse : Anouk dormait chez mes parents pour le week-end. Je glissai un livre, ma gourde et un sandwich dans mon sac à dos, puis je quittai la maison sur la pointe des pieds.

    Bien. Pas besoin de faire semblant, souffla Tarsis.

    Je ne répondis pas.

    La route jusqu’aux bois me sembla interminable, mais je savourais ce vide : pas de conversations forcées, pas de regards à éviter. Quand je quittai finalement la voiture, le ciel était d’un gris épais, lourd comme un couvercle. Un vent humide me fouetta le visage ; je frissonnai malgré ma veste.

    Je m’engageai sur le sentier sans réfléchir. La forêt exhalait l’odeur d’humus et de bois pourri ; mes chaussures s’enfonçaient dans la boue, aspirées à chaque pas. La pluie se mit à tomber, d’abord fine, presque agréable, puis plus insistante : elle dégoulinait sur mon front, engourdissait mes doigts. Je marchais vite, comme pour échapper à mes pensées. Mais elles revenaient toujours, plus lourdes. La veille, mon mutisme face à Constance, le bruit du verre brisé, ce sanglot que je n’avais pas eu le courage d’aller consoler. Je me sentais lâche, inutile. La pluie tombait dru entre les branches, chaque goutte frappant mes épaules.

    Elle est mieux sans toi, glissa Tarsis. Sa voix semblait mêlée au vent humide, à la respiration de la forêt elle-même. Je me raidis. C’était vrai : Constance organisait tout, elle avait l’énergie, la sociabilité. Elle n’avait pas besoin de moi. Je n’étais qu’une souche oubliée, que la forêt finirait par recouvrir.

    Une voix douce familière murmura : la terre boit les larmes, et les rend en jeunes pousses. C’était un maigre réconfort, porté par l’odeur d’embruns.

    Après deux heures, mes jambes étaient déjà douloureuses. Je regagnai la voiture et roulai jusqu’à la mer : une heure de route encore.


    Le ciel plombé écrasait l’horizon. Les vagues se brisaient avec régularité. Je longeai la côte, alternant entre sentiers de randonnée et plages de sable blanc. Le vent était si fort qu’il me coupait le souffle par moments. J’avais l’impression de lutter contre une force invisible. Mes mains étaient gelées, mes muscles brûlaient, mais je continuais à marcher, encore et encore, comme si l’effort pouvait me sauver de moi-même.

    Alors que je suivais la plage déserte, le sable détrempé s’enfonçait sous mes semelles. Le ciel bas se confondait avec la mer, effaçant l’horizon. Tu n’as pas d’échappatoire, souffla Tarsis. La ligne grise elle-même semblait le répéter, un mur liquide qui se refermait devant moi. Je pensais à l’avenir : il n’y en avait pas. Quelques années plus tôt, j’avais déjà annoncé mon départ du laboratoire, persuadé que c’était la seule issue. Pourtant, je n’avais pas eu le courage de franchir le pas. J’étais finalement rentré dans le rang. Je vivais dans un entre-deux : incapable de reconstruire, incapable de rompre.

    Je m’imaginais la réception à la maison : Constance en robe claire, rayonnante malgré la fatigue, accueillant les invités avec ce sourire que je ne voyais plus. Les voisins complimentant la décoration, la propreté de la maison, le buffet parfaitement dressé. Des rires dans le salon, des verres qui s’entrechoquent. Je n’étais pas là. Et personne ne s’en soucierait, sinon pour une plaisanterie sur mon côté asocial.Tu vois ? Même leur joie se passe de toi.

    Une vague plus forte éclaboussa mes jambes ; l’eau glacée s’infiltra dans mes chaussures. Je m’assis sur un rocher pour enlever le sable, les pieds tremblants. La pluie avait cessé, mais le vent me glaçait jusqu’aux os. Une clarté persistait, étrange pour l’heure : cette lumière qui traîne aux soirs d’été, même sous un ciel chargé. Je repris la marche, lentement, en scrutant mes traces qui disparaissaient presque aussitôt dans le sable. J’avais la gorge serrée : je ne savais plus pourquoi je continuais à avancer, ni ce qui m’attendait. J’étais une coquille vide, rejetée par la marée.

    Vers 18 heures, je trouvai un banc en bois un peu abrité par une dune. Mes pieds me faisaient mal : brûlures sous les talons, orteils engourdis. Je sortis mon livre, plus pour m’occuper les mains que pour lire ; les phrases défilaient sans jamais accrocher mon esprit.

    Mon téléphone vibra alors. Un message de Loïc :

    Ben, t’es pas là, mec ? Je pensais te voir.

    Non. Ce matin, j’ai préféré partir en randonnée : ça faisait longtemps.

    Tout va bien ?

    Oui, oui, t’inquiètes pas.

    Quelques secondes plus tard :

    OK. Je vais boire tes bières, alors.

    Je souris malgré moi. Une vague suffit, dit Sophia doucement. Même faible, elle peut te ramener au rivage.


    Une heure plus tard, un nouveau message de Loïc :

    On se boit un coup ensemble cette semaine ?

    Une hésitation. L’envie de dire « non, » juste pour me protéger. Mais je ne trouvais pas d’excuse crédible. Et peut-être qu’au fond, j’en avais envie.

    OK, on peut se voir vendredi soir, si tu veux.

    C’était arrangé. Cette perspective me donna un vague sentiment d’ancrage : un rendez-vous, un fil ténu dans la semaine.

    Mais cette vieille angoisse ressurgit : devoir gérer l’embarras quand on se reverra. Puis les voisins, qui s’interrogeraient eux aussi sur mon absence.

    Un souci à la fois, s’il te plaît !

    Je restai là jusqu’au soir, à contempler la lumière déclinant sur l’océan. Le vent faisait claquer les volets des cabanes de pêcheurs. Je me sentais vidé, comme lessivé par cette journée d’errance.

    À vingt heures, mon téléphone vibra de nouveau. Un message de Constance :

    Les derniers invités sont partis. Tu as ce qu’il te faut ?

    Je fixai l’écran un long moment sans répondre. Mes pieds étaient en feu, ma poitrine serrée comme un étau. J’imaginais la maison vide maintenant, les verres à moitié pleins sur la table, les odeurs de nourriture froide.

    Elle n’a pas besoin de toi, souffla Tarsis, et cette fois sa voix ressemblait au vent lui-même, hachant mes pensées comme des rafales.

    Je rangeai mon téléphone et repris le chemin de la voiture. La nuit tombait ; le vent me fouettait le visage, salé, comme des larmes retenues. Quand je m’installai derrière le volant, mes vêtements détrempés me collaient à la peau. Je mis le chauffage à fond, mais l’air chaud me brûlait presque ; je tremblais quand même. La voiture sentait le sel et le plastique mouillé. Je posai les mains sur le volant : elles étaient glacées, mes phalanges blanches. Je restai là un moment, le moteur allumé, à écouter le bruit régulier du ventilateur, espérant qu’il me réchauffe autrement qu’en surface.

    Faire semblant

    Le bar proposé par Loïc était à vingt minutes de la maison : juste assez pour me préparer mentalement. Je partis après le dîner, les mains enfoncées dans mes poches, le regard fixé sur le trottoir pour éviter celui des passants. Je ne sortais presque jamais, sauf avec lui. Et je ne prenais jamais l’initiative. Au début, il avait essayé de m’intégrer à son groupe d’amis, mais il avait vite compris que j’annulais une fois sur deux. Et quand je venais malgré tout, je restais en retrait, lançant quelques blagues pour masquer mon malaise.

    J’arrivai devant le bar et m’arrêtai net. La porte entrouverte laissait filtrer des éclats de voix, rires et tintements de verres. Une odeur de bière tiède et de friture flottait jusqu’au trottoir. Je fixais l’entrée comme un obstacle.

    Allez, entre ! souffla Lysséa avec ce sourire de chat prêt à bondir. Tu ne vas pas te faire vaincre par une porte battante, quand même ?

    Je prends la main, dit Modulus. Nous restons sur la version de la randonnée. Pas de détails personnels.

    L’ombre se détacha du groupe de fumeurs, se resserra et prit corps : une cape à capuchon glissa hors de la nuit, ses plis ondulant comme une peau vivante. Deux braises s’ouvrirent sous le capuchon, palpitant au rythme de mon souffle.

    Assez ! gronda Tarsis soudain, sa voix coupant le vacarme du bar. Tu veux te cacher encore combien de temps ? Entre et dis-lui qui tu es vraiment. Dis-lui ton malaise, ton envie de fuir. Mets cartes sur table. Mais fais-le… et il verra que tu n’as rien à offrir.

    Sa voix ne résonnait pas seulement autour de moi : ses mots me traversaient la cage thoracique, comme si ma propre voix me trahissait de l’intérieur.

    Doucement, coupa Lysséa. Il a juste besoin d’un coup de pouce, pas d’un duel de dragons à l’entrée d’un bar.

    Une inspiration tremblante, et je poussai la porte. Le bruit me frappa comme une vague : musique trop forte, conversations mêlées, odeur d’alcool et de sueur. Je balayai la salle du regard : des groupes de jeunes agglutinés autour du comptoir, des couples à des tables hautes, et quelques clients de mon âge ou plus vieux, abîmés par la vie, un verre de bière à la main. Je me demandais où je me situais dans ce décor : sûrement du côté des « abîmés. »

    Loïc m’attendait sur une banquette légèrement à l’écart, fidèle à lui-même : barbe mal rasée, mine ouverte. Il se leva en me voyant approcher, large sourire aux lèvres.

    — Ah, te voilà ! lança-t-il en me tapant sur l’épaule.

    Je m’assis face à lui, déjà soulagé qu’il n’y ait personne d’autre. Nous commençâmes à parler de nos compagnes, de nos enfants, de ma « balade » de la semaine précédente.

    Nous conserverons la version de la randonnée, rappela Modulus.

    Je baissai les yeux vers mon verre. Mais le souvenir des paroles de Léna me revint : parle à Modulus, pas contre lui.

    Je vais le dire, soufflai-je intérieurement, m’adressant à Modulus. Juste lanxiété. Pas le reste.

    Je crains que ce choix ne t’expose inutilement, siffla-t-il.

    Non, coupa Tarsis, tranchant. Assez de ces mensonges. Il est temps qu’il sache. Ça passe, ou tout s’effondre.

    Je pris une gorgée pour me donner du courage :

    — Loïc… je voulais te dire… tu l’as probablement remarqué : j’ai des problèmes d’anxiété depuis longtemps.

    Il ne sembla effectivement pas surpris.

    — Je m’en doutais un peu. T’aimes pas trop qu’il y ait du monde.

    Je sentis un léger soulagement.

    — Oui… C’est pire quand il y a plusieurs personnes. Je me sens jugé, comme paralysé. C’est épuisant.

    Loïc haussa les épaules.

    — Je vois… C’est fou, moi je ne connais pas ça du tout. Pourtant ma situation est plus précaire que la tienne : je ne sais jamais ce que je vais gagner le mois suivant. Toi, tu as un poste stable…

    Il but une gorgée avant de conclure :

    — Peut-être que s’il t’arrivait un truc grave, tu relativiserais tous les petits soucis qui t’arrivent.

    Je sentis mon cœur se fendre. Un instant, j’avais cru qu’il comprenait. Mais ses mots venaient d’annuler tout ce que j’avais osé confier. Voilà. Tu te mets à nu, et on te marche dessus, siffla Tarsis. Alors, qu’est-ce que tu choisis ? Tu continues à te justifier… ou tu fermes la porte à jamais ?

    Je voulus lui expliquer que ce n’était pas une question de « relativiser, » mais je n’émis aucun son, une clé invisible ayant scellé ma gorge. Puis Lysséa reprit le dessus, voix claire :

    — Tu as raison, dis-je avec un sourire amer. Il me faudrait un bon cancer et tout irait bien.

    Loïc se figea, puis éclata de rire :

    — Peut-être bien. Je peux déjà te proposer une clope.

    Je me relâchai un peu. La suite de la soirée s’étira doucement, ponctuée de blagues et de verres partagés. Nous parlâmes de tout et de rien : ses projets, un souvenir commun, les bêtises de nos enfants. Quand je quittai le bar, le cœur un peu lourd, mon regard fut happé par un vieil homme avachi au comptoir, le visage marqué par l’alcool et les années. Son verre tremblait légèrement entre ses doigts gonflés. Moi dans dix ans ? Cette pensée me glaça le dos. La porte se referma derrière moi, étouffant le brouhaha ; le vent du soir me gifla aussitôt. Je pris le chemin de la maison, seul. Dans le souffle du vent, j’eus la certitude que Tarsis me suivait de loin.

    Bientôt, murmura-t-il. Bientôt, on naura plus besoin de faire semblant.

    Imagination active : Et si je faisais du mal ?

    Quand je poussai la porte de la maison, tout était silencieux. Constance était déjà couchée : la lumière de la chambre filtrait sous la porte, fine ligne jaune dans le couloir. Je n’avais pas envie de parler. Pas ce soir. Je montai directement à la cuisine et avalai plusieurs grands verres d’eau. Je passai devant le buffet du salon ; la photo de nous trois me fixait. Elle penchait légèrement, comme si elle risquait de tomber : je la redressai machinalement. Puis montai me brosser les dents. Le goût de la bière collait encore à ma langue. Mes tempes pulsaient encore, et chaque battement me renvoyait ses mots comme un écho douloureux : peut-être que s’il t’arrivait un truc grave…

    Dans ma chambre, je m’assis à mon bureau, le carnet ouvert devant moi. Mes mains tremblaient un peu : Tarsis n’attendait qu’un signe.

    Tu as vu ? souffla-t-il, sa voix emplissant la pièce. Tu t’es confié… et il t’a piétiné.

    Je pris mon stylo.

    — Je n’ai pas envie de reparler de ça, murmurai-je.

    Moi si. Parce que cest toujours la même histoire. Tu tends la main, on te la mord.

    Je commençai à écrire, sans réfléchir :

    Qu’est-ce que tu veux ?

    Les mots me vinrent comme dictés : que tu arrêtes de subir. Que tu cesses de te cacher derrière Modulus. Que tu prennes ce qui tappartient.

    Je levai les yeux du carnet. Dans l’obscurité de la pièce, je le vis. Pas une hallucination : une netteté de rêve éveillé, trop précise pour être écartée. Tarsis, debout dans une vaste salle du trône. Les murs noirs vibraient d’éclats métalliques. Le monde retint son souffle autour de lui. Plantée dans le sol à ses pieds, se tenait une épée.

    Je fis un pas.

    Prends-la, dit Tarsis.

    — Je… je ne sais pas si je peux.

    Tu le peux. Et tu le dois.

    Je m’approchai. Quand je touchai la garde, un frisson parcourut tout mon corps. Je la saisis à deux mains : légère, parfaitement équilibrée. Une décharge me traversa, le métal m’inoculant une fièvre noire. Ma respiration se hâta, ma poitrine s’enflamma, mes mâchoires se crispèrent. Ma colère se condensait en une lame, tranchante, prête à frapper.

    Tu vois ? murmura Tarsis. Tu n’as plus à subir.

    Je levai l’épée. L’éclat sombre se refléta sur mon visage.

    — Et si, avec ça, je faisais du mal ?

    Alors tu frapperas juste.

    Je refermai le carnet d’un geste sec ; le bruit claqua dans la pièce. La vision se dissipa, mais l’impression de tenir encore la lame dans ma main demeurait. Je me levai, l’épaule droite lourde d’un poids invisible. Ma tête tourna, une nausée me prit. Dans le miroir, mon reflet avait les traits tirés, les yeux brillants d’une fièvre sombre, l’éclat de la lame encore imprimé dedans.

    Bientôt, dit Tarsis. Mon cœur battit plus fort.

    — Oui, bientôt.

    La nuit tomba comme un voile de plomb. Dehors, les dernières lueurs filtraient encore par les volets, longues traînées dorées qu’on ne voit qu’aux soirs de juin. Je me glissai dans mon lit, le cœur battant encore fort. Mes muscles étaient lourds, mes pensées engluées par le trop-plein d’émotions, d’alcool et de fatigue. À peine avais-je fermé les yeux que je sombrai.

    Rêve : Le pacte de l’épée

    La salle du trône s’étirait à perte de vue. Des colonnes d’obsidienne disparaissaient dans l’obscurité, balayées par un vent glacial. Autour de moi, des silhouettes sans visage me fixaient de leurs yeux de braise.

    Tarsis m’attendait.

    Il portait une longue cape sombre qui semblait flotter par sa propre volonté. Sa capuche dissimulait à moitié son visage : seuls deux éclats rougeoyants transperçaient l’obscurité. L’épée, toujours plantée devant lui, palpitait doucement comme une créature vivante ; sa lame pulsait d’une lueur rouge vif.

    — Te voilà enfin, murmura-t-il.

    Sa voix était douce, presque caressante, mais elle vibrait jusque dans mes os.

    — Pourquoi je suis ici ? balbutiai-je.

    Il esquissa un sourire fin, ironique.

    — Parce que tu n’as plus où te cacher. Parce que tu es prêt.

    Les silhouettes autour de nous se rapprochèrent, bruissant comme des feuilles mortes. Leur souffle glacé effleura ma peau. Je fis un pas, et mon attention fut attirée vers les côtés de la salle : des statues de pierre se tenaient entre les colonnes. Severus, Lysséa, même Ædàn, figés en statues de pierre, le regard vide. Un frisson me parcourut : Tarsis les avait réduits au silence pour régner seul.

    — Ils sont ton fardeau. Choisis : les libérer… ou les laisser figés à jamais.

    — Je ne veux pas leur jugement, murmurai-je.

    Tarsis se pencha vers moi, son sourire s’élargissant :

    — Alors arrache-leur ce droit.

    Je fis un pas en avant.

    — Je ne veux pas… faire de mal.

    Il eut un rire bas, ironique.

    — Tu n’as jamais voulu… et te voilà courbé, invisible. Crois-tu encore que le monde te laisse le choix ?

    Une silhouette s’agita soudain sur les colonnes : la chouette. Elle tournoyait au-dessus de nous, ses ailes silencieuses caressant l’air. Elle poussa un cri bref, comme pour me ramener à la raison.

    Tarsis leva un doigt. Un éclair rouge jaillit de la lame ; l’oiseau fut fauché net, l’une de ses ailes brûlée. Il bascula et disparut par une arche béante. Le silence retomba.

    — Voilà ce qui arrive à ceux qui s’interposent, chuchota Tarsis, ses yeux étincelants de malice.

    Je tremblais.

    — Je… je ne suis pas prêt.

    — Oh si, tu l’es, répondit-il en s’approchant. Regarde-moi.

    Je levai les yeux. Tarsis abaissa sa capuche : son visage était d’une beauté glaciale, presque inhumaine. Comme Méphistophélès, il portait ce sourire ambigu : tendresse et cruauté parfaitement entremêlées.

    — Je peux te libérer, souffla-t-il. Mais il faudra cesser de les écouter.

    — Et si je les perds ?

    — Alors tu seras enfin entier, répondit-il. Crois-moi : elles te retiennent au fond du gouffre.

    Il désigna l’épée.

    — Prends-la. Tu n’auras plus à décider. Tu n’auras plus à douter. L’épée choisira pour toi.

    Mes doigts effleurèrent la garde. Une chaleur fulgurante jaillit dans mon bras, se propageant dans tout mon corps ; ma tête bascula en arrière et un cri m’échappa, mélange de douleur et d’euphorie.

    — Oui… laisse-toi remplir, susurra Tarsis.

    Je soulevai l’épée : elle se détacha sans résistance. Un halo rouge explosa autour de moi. Les silhouettes reculèrent, puis se prosternèrent aussitôt, écrasées par ma simple présence. Je me sentis démesuré, agrandi hors de moi-même. La voix désormais soyeuse de Tarsis s’insinua à mon oreille :

    — Tu vois ? Ils ploient déjà. Et nous n’avons pas encore frappé.

    Les ombres se relevèrent et se métamorphosèrent : Claire, Laurent, Michel, ma mère, des professeurs, des collègues… et même Constance, ajustant ses lunettes, le regard figé sur moi : ce mélange d’exaspération et de pitié que je connaissais trop bien.

    Je crispai la mâchoire.

    — Regarde-les. Pardonne… ou détruis. Choisis.

    — Je ne veux pas…

    — Tu n’as plus à vouloir ni à subir.

    Ses mains glacées se posèrent sur mes épaules.

    — Frappe, dit-il doucement. Frappe pour que plus jamais ils n’osent te mépriser.

    Je levai l’épée. L’énergie bouillonnait en moi, presque enivrante. Les regards vides des silhouettes m’accusaient. La lame fendit l’air ; un éclair écarlate jaillit. Les corps s’embrasèrent et disparurent en cendres. Le sol trembla.

    Quand le silence revint, j’étais seul. L’épée vibrait encore dans mes mains. Tarsis se glissa derrière moi, sa voix comme un venin sucré :

    — Tu as vu comme c’était simple ?

    Je fixai le trône, immense, vide, au bout de la salle.

    — C’était…

    — Juste, coupa-t-il. Et ce n’est que le début.

    Il posa une main glacée dans mon dos.

    — Avance. Assieds-toi. Ou renonce et retourne à ramper.

    Je marchai, le souffle court, chaque pas plus lourd que le précédent. Quand je m’assis sur le trône, l’épée sur mes genoux, la salle vibra d’acclamations muettes, comme si les murs célébraient mon ascension.

    Tarsis, debout derrière moi, souriait.

    — Bientôt, souffla-t-il.

    Je fermai les yeux. Et je sentis que cette fois, il avait raison : bientôt, je frapperais.

    La gifle publique

    J’ouvris ma boîte mail en arrivant au labo. La chaleur de la souris gardait quelque chose de l’épée, comme un résidu du rêve. Une notification clignotait : un message de Laurent, envoyé la veille à 23h17. Copie à Claire, Michel et tout le consortium.

    Je sentis ma nuque chauffer avant même de lire :

    Chaque mot me lacérait. L’écran se rétrécissait, comme pour m’étouffer.

    Un grincement discret retentit derrière moi. L’ombre au pied de l’armoire s’épaissit. Tarsis en surgit, sa cape effleurant la tôle dans un souffle glacé. Il t’humilie devant tout le monde. Encore. Sa voix vibrait dans ma cage thoracique, donnant corps à ma rancune.

    Je relus le message, mes doigts déjà tremblants sur le clavier.

    Réponds, murmura Tarsis. Écris une seule phrase, et toute la salle pliera. Tu verras leurs visages pâlir, leurs certitudes s’effondrer. Un seul mot juste, et tu reprendras le contrôle.

    Je tapai une première phrase, hésitai, l’effaçai. Modulus tenta de reprendre le contrôle : préfère une réponse mesurée et factuelle. C’est la voie la plus sûre.

    Plus sûre ? C’est ce qu’il veut… susurra Tarsis. Rédige quelques lignes calmes, polies, et glisse-y une seule phrase qui les démasque. Pas de colère, juste un sourire acéré. Qu’ils comprennent que, derrière tes mots, c’est toi qui tiens les rênes.

    Je me redressai sur ma chaise ; mon cœur cognait jusque dans mes tempes. Mes oreilles bourdonnaient ; le bruit du bureau — conversations, cliquetis de claviers — semblait venir de très loin, comme étouffé par une paroi de verre :

    Je relus une fois, deux fois. Mon souffle était coupé ; chaque battement de mon cœur faisait trembler mes mains.

    Envoie-le, s’insinua Tarsis. Tout de suite. Tu verras, un seul clic suffira pour renverser la balance : ils se croient au-dessus, mais demain, c’est eux qui t’éviteront du regard.

    Mon doigt, suspendu au-dessus de la touche, pesait comme un couperet. Une part de moi hurlait de reculer. L’autre, la plus forte, savourait déjà le bruit du métal qui tombe. Je cliquai. Le bruit du « whoosh » résonna comme un coup de tonnerre dans ma tête.

    Une chaleur euphorique me traversa. Puis tout retomba d’un coup : mains glacées, poitrine serrée. Et si je venais de tout détruire?

    Tiens-toi droit, souffla Severus. Tu as frappé. Tu dois assumer maintenant. Mais ses mots ne m’apportèrent aucun réconfort.

    Je fixais l’écran, incapable de bouger. Le monde autour de moi semblait vaciller. Des éclats de voix indistincts me parvenaient, mais je n’en comprenais plus les mots.

    Trop tard, souffla Tarsis avec un sourire invisible. Tu as enfin frappé. Sens comme c’est bon de les voir chanceler.


    Quelques secondes plus tard, un bruit étouffé me parvint de la pièce voisine : le bureau de Laurent. J’entendis un souffle précipité, haletant. Je n’osai pas bouger, cloué à ma chaise.

    Des bruits de sacs qu’on ferme précipitamment, des tiroirs claqués. Puis je le vis passer devant mon bureau, le teint blême, l’air pressé. Il ne m’adressa pas un regard.

    Tu l’as détruit, murmura Tarsis. Regarde comme c’était facile. Une phrase, et il s’écroule. Tous pourraient plier ainsi, un par un.

    Cinq minutes plus tard, un nouvel e-mail de Claire. Deux phrases, glaçantes :

    Je restai figé devant l’écran, les yeux brûlants. Pendant trente minutes, je fis semblant de travailler, mais le curseur clignotant était la seule chose que je voyais vraiment. Chaque minute s’étirait comme une heure.

    Au bout d’un moment, je me levai. Je sortis la note que Léna m’avait glissée. Le numéro du médecin me fixait. Mes doigts effleurèrent l’écran de mon téléphone. Je le reposai aussitôt. Je pris mon sac et quittai le bureau sans un mot, comme Laurent avant moi.

    Le fond

    Je quittai le labo comme un fantôme. L’air me parut épais, chaque pas un effort. Sa mission accomplie, Tarsis se dissipa, et l’ombre reprit son silence. Il n’y avait plus que Modulus, rigide, froid, et un vide immense. Les autres étaient toujours figés, comme dans mon rêve : Ædàn, Lysséa, Severus… absents, muets.

    Je rentrai chez moi, m’enfermai dans la chambre sans un mot pour Constance. Je restai là, sur le lit, les yeux fixés sur le plafond. Le téléphone vibra. Rien de Claire. Rien de Laurent. J’étais seul avec le clignotement insistant du curseur dans mon esprit. Je ne savais plus quoi faire. Alors je ressortis de ma poche la note que Léna m’avait donnée. Mes doigts hésitèrent, puis composèrent le numéro. Une voix me fixa un rendez-vous en urgence pour l’après-midi même.


    Je me retrouvai dans une petite salle aux murs pâles. La médecin entra, tailleur sombre, lunettes rectangulaires. Elle me salua d’un ton neutre :

    — Qu’est-ce qui vous amène ?

    Les mots s’échappèrent, lourds. Le travail, l’e-mail, l’effondrement. Elle m’écouta sans m’interrompre, notant quelques mots sur son bloc. Puis elle sortit un questionnaire :

    — Je vais vous faire passer un petit test. C’est rapide.

    Elle lut les questions une à une : le sommeil, l’appétit, l’irritabilité, les difficultés de concentration, la peur permanente que « quelque chose arrive. » Je répondis machinalement : oui, oui, presque tout le temps.

    Elle cocha la dernière case, releva la tête.

    — D’après ce que vous me décrivez, il s’agit bien d’un « trouble anxieux généralisé. »

    Je baissai les yeux, honteux. Chez mes parents, « problème psy » rimait avec faiblesse. Et pourtant, un étrange soulagement montait : ce que je vivais avait un nom. Officiel. Médical.

    Elle me fixa, les paupières légèrement plissées, comme si elle cherchait à voir au-delà.

    — Vous êtes suivi par un psychologue ?

    — Oui… Léna, depuis quelques mois.

    Elle hocha la tête, puis resta silencieuse un instant, son regard planté dans le mien. J’avais l’impression qu’elle sondait mon âme : était-ce vrai ? Ou venais-je seulement chercher une ordonnance facile ? Je la soutins, sans ciller. Et, enfin, elle hocha la tête :

    — Normalement, je ne prescris pas de traitement dès la première visite. Mais là, vu que vous êtes déjà suivi par une psychologue…

    Elle sortit son stylo et commença à rédiger.

    — Je vais vous prescrire un antidépresseur. Il faudra quelques semaines pour qu’il agisse pleinement. Et, le temps que ça fasse effet, je vais aussi vous donner des anxiolytiques à prendre ponctuellement, en cas de crise.

    Je hochai la tête, incapable de parler. Un mot résonnait dans ma tête : « dépendance. » Et si je n’arrivais jamais à m’en passer ?

    — Vous avez quelqu’un à qui en parler ? demanda-t-elle en me tendant l’ordonnance.

    — Pas vraiment. Léna est en vacances. Et avec Constance… c’est un peu compliqué en ce moment.

    Elle hésita, puis posa une main brève sur mon épaule :

    — Je veux vous revoir dans trois semaines.

    Je sortis du cabinet avec les papiers froissés dans la poche. Le soir tombait.


    Je rentrai chez moi, m’enfermai dans ma chambre et m’assis sur le lit avec les ordonnances à la main. Tout était silencieux. Je pensais au rêve : Tarsis debout derrière moi, les autres figures réduites à l’impuissance. Il n’y avait plus rien. Je posai les ordonnances sur la table de nuit puis ressortis de la chambre.

    Je restai un moment dans l’escalier, la main sur la rambarde, partagé entre le besoin de soutien et la peur de peser encore plus. Je finis quand même par redescendre. Même en froid l’un avec l’autre, le soutien de Constance était toujours bon à prendre. Après avoir entendu mon résumé des deux derniers jours, elle m’enlaça sans un mot, sa main sur ma tête comme autrefois. Je sentis un bref vertige : peut-être que tout n’était pas perdu.

    — Tu veux me dire ce que tu ressens ? demanda-t-elle.

    Je secouai la tête. Elle n’insista pas, mais je sentis son bras se relâcher. Quand je remontai, le silence me retomba dessus comme une chape de plomb. Une nausée monta. Les ruminations aussi. J’avais envie de tout jeter. Ces comprimés représentaient tout ce que j’avais appris à mépriser. Antidépresseur : la preuve qu’on n’avait pas su tenir. Et si je n’étais plus jamais capable de vivre sans ? Je restai là, assis sur le lit, les mains pendantes. Le monde paraissait vide, sans saveur. Il n’y avait plus que ce silence épais, et l’impression d’avoir tout perdu.

    Je me laissai tomber en arrière. Le plafond me fixait, impassible. Pour la première fois depuis longtemps, je n’étais pas sûr de vouloir me réveiller.

  • Chapitre 9 – La loi du silence

    Une journée écrasante

    Juin pesait déjà de sa lourdeur interminable quand j’atteignis le bâtiment. L’odeur familière du hall — un mélange de café tiède et de désinfectant — ne m’apaisa pas : elle me rappelait au contraire la routine qui m’attendait. Je rangeai mon bonnet orange dans mon sac avant de gravir l’escalier. La boule au ventre était déjà là, tapie juste sous mon sternum.

    Cache ton bonnet, vas-y, souffla Lysséa, blasée. Mais je vais quand même danser sur les bureaux.

    Je montai les marches deux à deux, le cœur serré. Passant devant la porte grande ouverte du bureau de Laurent, je ralentis malgré moi. Il leva les yeux. Nos regards se croisèrent : je lui adressai un sourire crispé, il me rendit un bref hochement de tête. Ses yeux noirs restaient impénétrables. Tu sais ce qu’il pense ? Rien. C’est ça le secret de son air profond.

    J’imaginais son regard me suivre alors que j’avais déjà tourné le dos, comme une brûlure impossible à effacer. Qu’est-ce qu’il pense encore de moi ? Je repris ma marche en tâchant de ne plus y songer. Derrière moi, Laurent parlait à voix basse avec un collègue, puis éclata soudainement de rire. Je savais que ce rire ne me concernait pas. Et pourtant, une part de moi se contracta, persuadée du contraire.

    Après avoir salué rapidement mes autres collègues, je gagnai mon bureau. Je saisis mon vieux mug rafistolé et sortis chercher un café dans la salle de pause. La chaleur trop vive de la tasse fut mon seul réconfort avant de m’asseoir. À peine l’ordinateur allumé, les notifications se mirent à clignoter. L’écran me donna presque le vertige. Trois chiffres rouges sur la boîte mail. J’y avais jeté un œil à Rocamadour, mais il fallait désormais affronter chaque message. Je triai machinalement : la pile des « urgents » montait déjà comme un rempart.

    Un e-mail me figea :

    Je pensai aux centaines de pages, au rapport à rendre, au voyage. Ma poitrine se serra. Mes doigts tapèrent pourtant :

    Un « oui » de plus, avalé par la machine.

    Deux minutes plus tard, un nouveau message de Claire, puis son appel prévisible. J’hésitai, refusai presque. Mais la lame froide de la culpabilité entra.

    — Oui… au moins pour la collecte de données, lâchai-je.

    Elle remercia avec chaleur. Encore un « oui » arraché.

    La conversation de groupe s’alluma :

    Déjeuner à la Brasserie du Centre ?

    Les pouces levés s’accumulaient déjà. J’étais incapable d’écrire « non, » sans envie de répondre « oui. » Je restai figé.

    Les messages bourdonnaient comme un essaim. Mes doigts tapaient seuls, gestes réflexes d’une main qui ne m’appartenait plus. Une voix neutre résonna : Répondre avec gratitude. Accepter sans délai. Avancer avec sérénité.

    Un automate, derrière un écran.

    Socialisation assistée

    Je finis par lever moi aussi mon pouce sous l’invitation à déjeuner. À l’heure dite, je trouvai de très bonnes raisons de ne pas y être tout de suite. Quand je rejoignis finalement le groupe, ils étaient déjà installés dans le petit restaurant du coin, un peu bruyant, sans chichi.

    — Ah, le voilà ! lança un collègue en agitant la main. On croyait que tu allais nous poser un lapin.

    — Réunion qui s’est prolongée, improvisai-je avec un sourire.

    Il ne restait qu’une place, en bout de table — parfaitement située à l’écart du centre des discussions. Les voix se chevauchaient : rires, anecdotes, projets. Je hochai la tête par réflexe, tout en sentant mon énergie fuir par vagues.

    Quand la serveuse distribua les menus, je cherchai du regard les options végétariennes ; je savais déjà que cette petite précaution serait remarquée. Le choix était toujours aussi riche… L’incontournable hamburger végé, quelle audace.

    — Ah, voilà notre ambassadeur du tofu !

    La remarque me cloua. Joues brûlantes, cœur trop rapide. Je levai enfin les yeux :

    — Ambassadeur peut-être… mais manifestement dépêché sur la mauvaise planète.

    Un petit rire général détendit l’atmosphère. Lysséa, assise à ma droite comme si elle faisait partie du déjeuner, me souffla : bien joué, champion ! Un petit trait d’humour et hop, ils se calment. Tu vois, pas besoin d’épée, juste une vanne.


    Je prétextai deux fois un besoin pressant pour m’isoler aux toilettes. Je restai quelques minutes contre le lavabo, les mains sur la céramique froide, respirant profondément.

    Dans les yeux d’Ædàn, je lus une supplique : je ne veux pas y retourner… ils sont trop nombreux. Asmodée lui susurra de sa voix grave : sens le froid sur la peau, ça t’empêche de t’effondrer. Puis la voix plus sèche de Severus : chaque détour rendra le retour plus pesant. Retourne, et tiens le cadre.

    Je levai les yeux vers le miroir piqué par l’humidité au-dessus du lavabo. Mon reflet semblait hésiter entre ces trois voix.


    — Tu fais un marathon des toilettes ? lança quelqu’un en riant à mon deuxième retour.

    Je m’assis et lâchai avec un sourire forcé :

    — Voilà l’envers du végétarisme…

    Nouvelle vague de rires. Lysséa me donna un petit coup de coude. Pas très glorieux, peut-être… Mais regarde, Ædàn : malgré tout, il a tenu sa place à table. Ce n’est pas rien. Dedans, Ædàn restait recroquevillé. Asmodée observait, lourd et impassible. Severus se tenait droit, presque rigide, comme pour me rappeler de tenir le cadre.

    Quand enfin le groupe se leva pour regagner le labo, je sentis mes épaules se relâcher un peu. Mais le masque était toujours là, accroché à mon visage.

    L’envahissement

    Le masque ne tomba pas. Pas même en franchissant la porte de la maison. Poser mon sac, enlever mes chaussures, répondre aux sollicitations : tout était exécuté avec une précision mécanique. Épaules tendues, mâchoires serrées, une pulsation sourde aux tempes.

    — Tu peux mettre la table ?

    — Oui.

    Je pris les assiettes une à une, mes gestes brusques, sans jamais ralentir.

    — Tu peux surveiller les devoirs d’Anouk ?

    — Oui.

    Ma voix était un peu trop sèche, mais je ne pouvais pas l’adoucir. Mon souffle était court, chaque demande resserrait l’étau autour de ma poitrine. Severus dictait la marche à suivre : assurer, tenir, ne pas faillir.


    Au milieu du dîner, Constance regarda silencieusement par la fenêtre et déclara soudainement :

    — J’ai décidé d’organiser une journée portes ouvertes pour l’association.

    Sa voix sonnait un peu trop légère pour paraître naturelle. Je me raidis, les doigts crispés sur la fourchette.

    — Ici ? demandai-je, glacé.

    — Oui, ce sera l’endroit parfait pour montrer qu’on vit nos valeurs au quotidien.

    Mon cœur cogna, comme un rappel d’urgence. Les images défilaient : inconnus dans le salon, regards, voix, impossibilité de me cacher. Chaque visage prenait, dans mon esprit, les traits d’un juge. Alors la mécanique connue se mit en route :

    Si je suis présent, l’angoisse me dévorera.

    Si je m’échappe, la honte me rongera.

    Toujours le même dilemme : souffrir tout de suite ou plus tard.

    Constance inspira, puis poursuivit, plus bas :

    — Je sais que ça t’angoisse. Mais ce projet… il me donne l’impression de servir à quelque chose. De ne pas juste rester enfermée entre ces murs. Quand je parle avec eux, je me sens utile, vivante. Et j’en ai besoin.

    — Oui, mais pourquoi ici ? Sors de ces murs, justement. Je ne supporte déjà pas de croiser les voisins ! Tu voudrais que des inconnus défilent ici ?

    J’aurais pu le dire calmement. Mais l’agacement prit le dessus. Constance froissa machinalement la serviette entre ses doigts, son regard fixé un instant sur la table. Puis elle planta de nouveau son regard dans le mien :

    — Je pensais que tu me soutiendrais. Mais si tu n’en es pas capable, je trouverai le moyen d’y arriver quand même.

    Son ton n’était pas dur, juste clair. Et soudain, je vis dans ses yeux qu’elle pouvait tenir seule, au moins un temps. Un poids tomba dans mon ventre. Je compris que si je continuais à m’opposer, tout exploserait.
    La tension céda d’un coup, comme si la structure lâchait.
    Alors, comme toujours, je fuis de l’intérieur. Ma voix se posa sur ses rails :

    — Si tel est votre souhait.

    Ce n’était plus Severus.

    Modulus.

    Le golem.

    Mon corps se relâcha d’un seul bloc, avec cette amertume des capitulations intérieures. Ce n’était plus tenir. C’était céder sans bruit. Un sourire figé, inhumain. À table, les conversations reprirent leur cours comme si rien n’avait eu lieu. Moi, j’avais déjà décroché.


    Après le dîner, je m’isolai pour plier le linge. La maison vivait autour de moi : Constance rangeait, Anouk lisait sur son lit. Moi, je n’étais plus là. Mes pensées s’étaient éteintes derrière une vitre opaque.

    Léna : Les quatre stratégies de survie

    Je m’assis sur le canapé, le carnet sur mes genoux, sans trop savoir par où commencer. Léna me laissa souffler quelques secondes avant de demander :

    — Alors ?

    Je pris une inspiration.

    — Constance veut organiser une journée portes ouvertes pour son association… Chez nous, dans la maison.

    Et après une pause :

    — Au fond, je partage sa cause. Mais l’idée d’avoir des dizaines de visages inconnus dans mon espace me paraît… insurmontable. Je n’arrête pas d’y penser : les visages, les rires forcés, les conversations à tenir… Comme un film qui tourne en boucle.

    Je fixai le sol, les mains crispées sur mes genoux.

    — Mais j’ai dit « oui, » sans vraiment réfléchir. Presque par réflexe.

    Je sentis ma gorge se serrer rien qu’en prononçant les mots. Léna hocha doucement la tête.

    — Ça ressemble à ce qu’on appelle le mode Fawn, du modèle « 4Fs. »

    Je relevai les yeux, intrigué.

    Fawn, comme Bambi ?

    Elle esquissa un sourire.

    Fawn, comme le faon capturé par la lionne : il se soumet, il cherche à apaiser pour survivre. Vous, vous dites « oui » pour éviter le danger.

    Je baissai la tête. L’image me heurta.

    — Quand avez-vous appris que dire « non » pouvait vous mettre en danger ? demanda Léna doucement.

    Je restai muet quelques secondes. Les images affluèrent : ma mère, son visage qui se fermait d’un coup, la colère éclatant dès que je sortais du cadre. Il fallait tenir, être irréprochable. Puis le collège. Là, ce n’était plus tenir : c’était céder. Les rires, les coups parfois. Chaque refus appelait une riposte. Alors, la voix de Modulus s’imposait : ne réponds pas. Cède, et tu éviteras le pire. Mais ce refrain sonnait désormais comme un métal usé, un souffle mécanique, fatigué d’avoir répété la même consigne trop de fois.

    Après une pause, Léna conclut :

    — Vous avez appris très tôt que dire « non » vous mettrait en danger. Alors vous avez appris à plaire. À éviter le conflit.

    Je hochai lentement la tête. Ce n’est pas étonnant que ce mécanisme se soit automatisé.

    — Modulus, murmurai-je.

    Je me laissai aller contre le dossier du canapé, le regard perdu.

    — Je croyais que… commençai-je, puis je me tus.

    — Que quoi ?

    — Que le plus dur était derrière moi. J’ai travaillé sur mes blessures d’enfance, j’ai réparé des morceaux du miroir… Je pensais que le reste suivrait tout seul.

    Léna eut un sourire presque triste.

    — La prise de conscience est une étape essentielle, mais ce n’est que le début. Le vrai travail, c’est de changer les automatismes. C’est ça qui est le plus long.

    Je tenais fermement mon carnet.

    — Contrairement à Lysséa, Ædàn, et même Severus, j’ai l’impression que je ne peux pas du tout contrôler cette partie. C’est… une partie autonome, on dirait.

    Léna m’écoutait attentivement. Je poursuivis :

    — Il y a quelques temps, je me suis retrouvé malade à crever avant une présentation. J’ai cru que je n’arriverais jamais à assurer. Mais en fait… si. C’est comme si Modulus avait pris les commandes et géré la présentation tout seul, alors que les autres parties agonisaient. Je sais que ça a l’air bizarre…

    — Non, répondit Léna. Ce n’est pas bizarre. C’est un mécanisme automatique : Modulus vous protège, comme un pilote. Votre cerveau s’est structuré comme ça très tôt.

    Je restai un moment silencieux. Automatique. C’était exactement ça : je disais « oui » avant même d’avoir eu le temps de réfléchir.

    — Mais aujourd’hui, ça crée du surmenage, soufflai-je.

    — C’est le paradoxe : il vous a sauvé, mais aujourd’hui il vous enferme. La première étape, c’est de le reconnaître quand il s’active. Et d’apprendre, petit à petit, à reprendre la main.

    Je fixai le carnet sur mes genoux. Une image me traversa : moi, derrière une vitre, sourire mécanique figé. Modulus. En face, Léna esquissa un sourire chaleureux.

    — On va apprendre à dialoguer avec Modulus. Votre masque social.


    J’allais repartir et une question laissée en suspens me revint.

    — Attendez… Vous m’avez parlé de modèle « 4Fs. » Et les trois autres « F, » alors ?

    Léna sourit :

    — C’est un modèle qui décrit quatre réactions automatiques face au danger : attaquer, fuir, se figer, ou chercher à apaiser.

    Je hochai lentement la tête.

    Fight… Tarsis.

    — Oui.

    Flight… peut-être Severus.

    — Probablement.

    Freeze… Asmodée.

    — Oui.

    — Et Fawn… Modulus.

    — C’est ça.

    — Un cinquième « F » ?

    Léna arqua un sourcil.

    Fast-food. Quand tout va mal, je me réfugie dans les chips.

    Elle éclata d’un rire bref, puis secoua la tête.

    — Celui-là n’est pas encore validé scientifiquement.

    Je lâchai un rire nerveux.

    — Génial… le pack complet.

    — Les quatre poules infernales, conclut-elle avec un sourire. Mais maintenant que vous savez les reconnaître, vous pouvez commencer à les apprivoiser, plutôt qu’à les subir.

    Je restai silencieux, un peu sonné, mais je sentis que quelque chose venait de s’éclairer : le cercle avait une logique. Je sentais que tout ce travail n’avait pas été vain.

    Le sourire de Léna s’effaça lentement, une ouverture inattendue qui s’esquissait en elle. Elle resta silencieuse un instant, les yeux posés sur moi avec une attention calme.

    — Je ne connais pas toutes les figures dont vous parlez, ajouta-t-elle doucement.

    Elle marqua une pause.

    — Mais je sens qu’elles ont chacune une fonction, une voix. Un rôle à jouer.

    Elle reprit, presque dans un souffle :

    — Vous avez construit un monde intérieur très structuré. C’est précieux. Je n’ai pas besoin d’en comprendre tous les détails pour voir que ça vous aide à vous relier à vous-même.

    En sortant du cabinet, j’avais le souffle court. Une voix familière résonna :

    Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

    Je m’arrêtai sur le trottoir. Cette voix avait raison : le vrai combat commençait.

    Mais au moins, dorénavant, j’avais une carte.

    Un geste impulsif

    Je marchais sans but précis dans le centre-ville, les épaules encore lourdes du rendez-vous avec Léna. Le soleil traînait bas sur l’horizon, étirant de longues ombres dans la rue. La lumière douce se reflétait sur les vitrines, et je ralentis devant l’enseigne d’un perceur. Pas une bijouterie classique : derrière la vitre, s’alignaient des affiches de concerts de métal, des crânes décoratifs et des néons rouges.

    Une conversation me revint brusquement : Anouk, il y a quelques semaines. Sa copine venait de se faire percer les oreilles et elle m’avait dit : je ne le ferai jamais. Je lui avais répondu que, moi, ado, j’aurais voulu le faire. Mais mon père me l’avait très fortement déconseillé. Tu auras beaucoup de mal à trouver du boulot avec un trou dans l’oreille, m’avait-il lancé. Je m’étais tu, à l’époque. Mais tu as un boulot, maintenant, avait rétorqué Anouk. Tu peux te faire percer l’oreille. Je souris malgré moi en y repensant. Ah oui, c’est vrai.

    Je levai les yeux vers l’enseigne. Mon cœur accéléra. Une raideur gagna ma nuque, comme si un collier invisible se resserrait.

    Severus soufflait : c’est un caprice. Ce n’est pas sérieux.

    Modulus murmurait : as-tu évalué l’impact de cette initiative sur ton image professionnelle ? Enfin, quelle perception paternelle penses-tu induire par ce choix ?

    Une voix plus vive s’imposa : fais-le pour toi, souffla Lysséa. Et puis franchement, un piercing à l’oreille, ce n’est pas un pacte avec le diable. Mes joues chauffaient déjà, comme marquées d’un trou qui précédait l’aiguille. Je pris une grande inspiration et poussai la porte.


    L’intérieur sentait le désinfectant et le cuir. Un cliquetis métallique résonna quelque part dans la pièce, un bruit qui me donna envie de rebrousser chemin. Le perceur, le visage constellé de piercings et les bras recouverts de tatouages, s’avança vers moi.

    — Vous venez pour un piercing ?

    Je hochai la tête.

    — Vous avez de la chance : le prochain client a décommandé.

    Il me fit asseoir sur un fauteuil haut et posa devant moi un formulaire de décharge. Je sentais déjà mon cœur battre dans mes tempes. Je pris le stylo, les mains moites. La tension entre Severus et Modulus d’un côté, et Lysséa de l’autre, me fit trembler si fort que je crus lâcher le stylo. Je signai finalement d’un trait sec, presque en apnée. Sur l’étagère, une poupée au sourire figé me fixait. C’est papa qui l’a installée là, ou quoi ? s’étrangla Lysséa.

    — Détendez-vous, dit-il en préparant le matériel.

    Je le fixai, incapable de bouger.


    Le claquement du pistolet résonna plus fort que prévu. Une chaleur brève pulsa dans mon oreille, répercutée jusque dans ma mâchoire. Et c’était terminé : un petit clou brillant ornait mon lobe.

    Je me relevai, mais la tête se mit à tourner violemment. Je réglai la note d’une main tremblante et sortis sans un mot. Les pavés du centre-ville me parurent soudain instables ; je titubai jusqu’à un banc en bord de mer et m’assis lourdement. Je fermai les yeux, attendant que mes esprits reviennent. L’air salé me fouettait le visage, et je ne sentis bientôt plus la tension : juste un étrange mélange de vide et de soulagement. Je portai la main à mon oreille. Le clou d’argent était tiède contre ma peau. Une vague de fierté me traversa : je l’avais fait.

    Bien joué, souffla Lysséa avec un sourire radieux. Elle bondit devant moi, ses mains se posant fermement sur mes épaules, comme pour vérifier que j’étais bien là, présent. Son regard me fixa une seconde, Puis elle éclata de rire : voilà, maintenant, t’as une petite lumière qui brille pour toi. Puis elle me tapota l’épaule avant de s’écarter.

    Ils se moqueront, gronda Modulus dans un souffle froid. Une faille attire toujours le regard. Mais en l’entendant, je sentis que cette faille pouvait aussi laisser passer autre chose.

    Une voix paisible souffla :

    Tu viens de réussir ta première épreuve. Considère-la comme un tutoriel : la partie sérieuse commence maintenant.

    Imagination active : Celui qui n’a jamais été secondaire

    Quand je passai la porte, Anouk fut la première à me remarquer.

    — Papa ! T’as une boucle d’oreille ?!

    Je souris, un peu gêné.

    — Oui.

    Elle s’approcha, les yeux plissés.

    — C’est… bizarre. Enfin… tu as suivi mon conseil, mais… je ne sais pas si j’aime le changement.

    Je haussai les épaules, amusé par son hésitation.

    — Moi, ça me plaît, déclarai-je.

    Constance arriva du salon, attirée par la voix d’Anouk. Elle s’arrêta net en me voyant.

    Wow… je ne m’y attendais pas. Tu ne m’as même pas demandé mon avis.

    — C’était volontaire, dis-je calmement.

    Elle me fixa un instant, puis un sourire hésitant se dessina. Sa main monta à son oreille, geste machinal.

    — En tout cas… ça te va vraiment bien. C’est… cool, même.

    Mes épaules se détendirent malgré moi.

    — J’ai l’impression de ne jamais faire de choix, soufflai-je. Là, j’en ai fait un.

    Constance s’approcha et posa une main légère sur mon bras.

    — Je t’aime.

    — Moi aussi, répondis-je sans réfléchir.

    Elle me dévisagea, un peu surprise.

    — C’est vrai ?

    — Oui, répondis-je d’un ton neutre, mécanique. Puis je tournai les talons pour monter l’escalier.

    — Attends, lança-t-elle derrière moi. Tu participeras à la porte ouverte, ou pas ?

    Je m’arrêtai sur la première marche.

    — Je ne sais pas encore. Je verrai.

    Et je montai sans me retourner.


    J’avais réfléchi à Modulus toute la soirée : à quoi ressemblait-il ? Ça m’aiderait. Mais rien. Dans ma chambre, la fatigue me tomba dessus comme une chape. Mes jambes pesaient, mes épaules me lançaient, et je n’avais qu’une envie : m’allonger et disparaître. Mais je pris mon carnet, presque machinalement, et m’assis sur le bord du lit.

    Avant toute chose, je notai le nom du livre dont Léna m’avait parlé aujourd’hui : Le trouble de stress post-traumatique complexe, de Pete Walker. Je voulais en savoir plus sur ce modèle « 4Fs. » Puis j’écrivis en haut d’une page :

    Pourquoi je dis toujours oui ?

    Je restai longtemps à fixer ces mots, attendant une réponse. Rien. J’essayai de me concentrer, mais mon esprit glissait sans cesse vers le dîner, les regards de Constance, la porte ouverte.

    Ne fuis pas ta question. Écris-la, relis-la, laisse-la travailler en toi. C’est elle qui ouvrira la porte, conseilla Severus quelque part en arrière-plan.

    Je pris le crayon et commençai à dessiner. Mon visage apparut, recouvert d’un masque de métal riveté, sans fissure. Derrière les fentes : l’ombre. Je sentis ma respiration se bloquer. Plus je traçais les contours du masque, plus je sentais son poids sur mon propre visage.

    — Modulus, murmurai-je.

    J’arrêtai le crayon et refermai brusquement le carnet. Impossible de rester plus longtemps avec cette image.


    Je me levai et fouillai dans mes vieux carnets de dessin, espérant y trouver une clé. Les pages grincèrent : dragons, forteresses, silhouettes héroïques. Mais Modulus ? Rien.

    Je tombai enfin sur un dessin oublié : une silhouette en armure, sans visage, debout derrière d’autres personnages plus colorés. Je frissonnai. Je t’avais pris pour un figurant, un rôle de passage.

    Une voix froide sembla résonner dans la chambre : j’ai toujours été là, à écrire tes gestes.

    Je claquai le carnet et m’assis de nouveau sur le lit, la main sur mon oreille percée. Le picotement me rappelait que j’étais vivant. Mais cette fois, l’étincelle était trop faible : je sentais déjà l’ombre de la forteresse se refermer autour de moi.

    Je me glissai sous la couette et fermai les yeux.

    Rêve : La forteresse du silence

    Je savais avant même d’ouvrir les yeux où j’étais : l’air froid et métallique portait une odeur de rouille et de poussière. La forteresse. Colossale, close, ses murs s’élevaient si haut qu’ils effaçaient le ciel. Un halo grisâtre étouffait toute lumière.

    Je posai la main sur la paroi la plus proche : glaciale, recouverte de végétation mais intacte. En pénétrant dans la forteresse, les parois devinrent parfaitement lisses, comme coulées d’un seul bloc. Je compris que cette forteresse n’était pas qu’un lieu : c’était Modulus lui-même. Non pas un pilier comme Severus, ni un simple masque social, mais une masse compacte, façonnée pour obéir. Un golem silencieux… une créature artificielle, née de la peur et de la survie. Et quelque part, il me rappela l’homunculus de Faust : confiné dans un espace clos.

    J’avançai dans les couloirs glacés, les murs lisses s’étirant jusqu’à l’infini. Tout semblait hermétique.

    Puis, au détour d’un angle, une lueur attira mon regard : au loin, derrière une muraille épaisse, quelque chose brillait faiblement. Un éclat de verre ? Un fragment de miroir ?

    Je me penchai, mais le mur était infranchissable. La lueur s’éteignit presque aussitôt, comme avalée par l’ombre.

    Un bruit sec retentit : un écho lointain de portes qui claquaient. J’eus un frisson. Ces claquements avaient quelque chose de familier : la même brutalité que la porte de ma chambre s’ouvrant d’un coup, un soir de colère maternelle. Derrière les murs, des rires éclatèrent, étouffés : je les reconnus aussi. Les rires moqueurs du collège. Ceux qui s’insinuaient jusque dans mes rêves, me rappelant que je n’étais jamais à l’abri du jugement.

    Une vieille voix me traversa, presque mécanique : ne montre rien. Laisse-les rire. Si ton visage reste de pierre, ils se lasseront. Puis le silence retomba.

    Je progressai dans le dédale de couloirs. Chaque pas résonnait comme un coup de glas. Puis, au détour d’un angle, je le vis.

    Modulus.

    Il se tenait au centre d’une vaste salle circulaire, parfaitement immobile. Sculpté dans l’ombre, cuirassé de plaques rivetées, il restait immobile. Seuls ses yeux brillaient d’une lueur blanche et froide.

    — La préservation de notre intégrité dépend d’une stricte maîtrise de la parole, dit-il d’une voix mécanique.

    Chaque mot vibrait dans les murs comme un ordre inscrit dans la pierre.

    Je m’avançai d’un pas hésitant.

    — Pourquoi ? murmurai-je.

    — Parler, c’est s’exposer. S’opposer, c’est risquer l’humiliation. Je réduis le risque.

    Sa voix ne montait jamais. Elle se contentait de dérouler des vérités froides, irréfutables.

    — Ce temps est fini, souffla une autre voix derrière moi.

    Je me retournai : Lysséa était là, bonnet orange sur la tête, ses boucles brunes jaillissant de partout, rebelles à son image. Elle se précipita vers Modulus et frappa de toutes ses forces contre sa cuirasse. Le bruit métallique résonna dans toute la salle, mais Modulus ne broncha pas.

    — Laisse-le respirer ! cria-t-elle. Ou je te fais voler tes boulons un par un !

    Un éclat de lumière jaillit de sa main, mais Modulus la repoussa d’un geste sec, comme on repousse une mouche. Lysséa fut projetée contre le mur ; elle se releva péniblement, les dents serrées.

    — Tes aptitudes actuelles ne permettent pas d’assurer ta préservation, dit Modulus en me fixant.

    Je fis un pas en arrière.

    — Ce n’est pas vrai, balbutiai-je.

    — Observe l’environnement. Les vocalisations, les fermetures brutales, les manifestations sonores hostiles : souhaites-tu reproduire ce contexte ?

    Je fermai les yeux un instant : les bruits résonnaient plus fort, plus proches. Je sentais ma poitrine se contracter comme si j’étais de nouveau cet enfant, le dos collé contre la cloison de ma chambre, priant pour que la tempête passe.

    — La préservation de l’intégrité requiert la suppression totale de toute émission verbale, insista Modulus.

    Je sentis un vide glacial se répandre dans ma poitrine. Lysséa martelait toujours l’armure de Modulus, mais ses coups faiblissaient, et il n’y prêtait déjà plus attention.

    — L’expression verbale entraîne l’exclusion. L’opposition induit l’humiliation. L’exposition de soi conduit à l’anéantissement.

    Ses mots se gravaient en moi comme des sentences. Je voulus répondre, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Un frisson parcourut ma nuque. Modulus s’approcha et posa une main lourde sur mon épaule.

    — Cesse toute opposition. J’assure la fonction de bouclier.

    Sa main semblait peser des tonnes. Plus elle s’appuyait, plus mes pensées s’enfonçaient dans une nuit intérieure, compacte, où même ma respiration semblait s’étouffer. Les contours du monde se dissolvaient.

    Une voix grave, plus familière, fendit ce brouillard comme un coup de maillet sur une poutre :

    — Ce n’est pas toi, le bouclier.

    Je me retournai : Severus se tenait là, droit et solide, son armure sombre légèrement fissurée mais toujours debout.

    — Je veille déjà sur l’intérieur. Ce n’est pas le silence qui protège, c’est l’axe.

    Modulus ne se troubla pas.

    — Tu interviens trop tard, Severus. Mieux vaut prévenir les humiliations que gérer les dégâts après coup.

    Severus serra la mâchoire.

    — Mais je peux les encaisser. Et y répondre.

    Un bref silence tomba. Sa phrase résonnait sans force. Modulus resserra son emprise sur mon épaule, tranchant :

    — Insuffisant. La survie exige le silence absolu. Je ne vois pas d’alternative sûre.

    Les murs tremblèrent. Severus fit un pas en avant, son regard planté dans celui de Modulus :

    — Tu n’es pas mon ennemi, souffla-t-il.

    Modulus eut un bref sursaut. Ses doigts se desserrèrent légèrement ; un craquement sec résonna dans sa cuirasse, la phrase trouvant une brèche, et la lumière de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

    Puis il frappa le sol de son poing ; une onde froide traversa la salle et Severus fut projeté en arrière, plaqué contre un mur de la forteresse. Je voulus crier, mais ma gorge resta sèche. Severus tentait de se relever, mais Modulus avait déjà gagné du terrain.

    — Reste immobile, m’ordonna-t-il. Laisse-moi te protéger.

    J’eus l’impression que mon corps se pétrifiait. Mes doigts se raidissaient, mes jambes se figeaient. Derrière les murs, les rires du collège se transformèrent en moqueries claires, distinctes : tu es ridicule ! Tu te crois intéressant ? Et les cris maternels vinrent se mêler aux rires : tu vas voir ce que tu vas voir !

    — Le silence total demeure notre meilleure garantie de survie, conclut Modulus.

    Et je sombrai dans un silence de pierre.


    Je me réveillai le cœur battant, prêt à s’arracher de ma poitrine. Ma tempe pulsait, comme prise dans un étau. La chambre restait noyée dans le noir. Je portai la main à mon oreille percée : elle me picotait encore, souvenir de la première brèche ouverte par Lysséa dans mon masque. Je demeurai immobile, le souffle haché, incertain même d’avoir les yeux ouverts.

    Une brèche. Mais la guerre ne faisait que commencer.

    Je me rendormis sur cette pensée.

    Ce masque n’est pas moi

    Au réveil, la lumière pâle filtrait à travers les rideaux, mais l’ombre de la forteresse n’avait pas quitté ma peau. Je restai un moment immobile, le souffle court, les yeux fixés au plafond. La chambre me paraissait irréelle, comme si je n’avais pas vraiment quitté le rêve. Je me redressai péniblement et attrapai le carnet sur la table de chevet. Les pages bruissèrent entre mes doigts. J’écrivis en haut d’une page :

    Ce masque n’est pas moi.

    Mes doigts tremblaient encore, comme s’ils refusaient de tracer les lettres. Je restai à contempler la phrase. Puis ma main se porta à mon oreille. Le contact me fit grimacer, mais cette piqûre était plus qu’une douleur : c’était la preuve que j’étais vivant. Que je venais de poser un acte de liberté. Un trou à l’oreille… et bientôt une fissure dans la cuirasse ? J’imaginais les coups infructueux de Lysséa contre l’armure de Modulus. Pas de fissure ? Eh bien, on agrandira le trou.

    Une autre pensée me vint : Severus. Protecteur trop zélé, muré dans sa rigidité, jusqu’à ce que j’apprenne à l’apprivoiser, à comprendre sa fonction et à accepter sa droiture sans m’y enfermer. Je voyais mieux leur différence. L’un me tenait debout dedans, l’autre me tenait fermé dehors. Et ce soir, dans la forteresse, Severus avait tenu tête à Modulus, fût-ce un instant. Peut-être que Modulus aussi finira par m’aider ?

    Je fermai le carnet, le poids de sa couverture contre ma paume me ramena au présent. Je ne savais pas encore comment l’apprivoiser, mais je savais que c’était possible. Et une intuition monta : il y avait une autre force, plus sombre, qui attendait son heure. Je sentais déjà son frisson.

    En descendant à la cuisine, mon regard se posa sur la vitre. Dehors, des lampions d’été diffusaient leurs lueurs parmi l’ombre. Dans la vitre, mon reflet tardait à apparaître. À sa place, une silhouette immobile me fixait. Quand je clignai des yeux, il n’y avait plus rien.