Auteur/autrice : Calion

  • Là où personne ne me reconnaît

    IV — Le monde se défend — 01

    Les rues montaient en biais. La ville semblait posée de travers. Je marchais sans me hâter, les mains enfoncées dans les poches de mon pardessus. L’étoffe avait pris l’humidité ; à chaque pas, elle tirait légèrement sur l’ourlet.

    Je ne pris pas le chemin le plus direct.

    Au détour d’une rue étroite, une ouverture apparaissait entre deux immeubles récents. Leurs façades étaient droites, enduites d’un crépi pâle déjà taché par endroits ; les encadrements de fenêtres, trop nets, semblaient posés là sans histoire. Entre eux, le terrain restait à nu. La terre y avait été entaillée puis laissée à découvert.

    Des pierres taillées affleuraient, plus claires que la terre, jointes avec une régularité que rien autour ne reprenait.

    Elles n’étaient ni protégées ni signalées. On avait simplement cessé de bâtir dessus.

    Un pan de mur avait été utilisé comme appui : une planche grossière y était fixée de travers, formant un abri sommaire. Plus loin, des cendres anciennes marquaient l’emplacement d’un feu. Une bouteille vide reposait dans un creux, arrêtée contre une pierre.

    Je m’y engageai sans réfléchir.

    Le bruit de la ville s’atténuait aussitôt. Les sons passaient à travers une épaisseur de laine.

    Je marchais entre les pierres.

    Quelqu’un avait tracé un passage dans la terre : une ligne irrégulière, assez large pour laisser passer un homme. Par endroits, la terre était à nu ; ailleurs, les herbes restaient couchées.

    Plus loin, deux marches descendaient vers rien. Elles s’interrompaient net ; la troisième restait enfouie. Je posai le pied sur la première. La pierre était sèche, sans souplesse. L’empreinte de ma semelle y restait un instant, plus claire, avant de s’effacer.

    Je continuai.

    Une pierre plus claire affleurait près du passage. Une forme humaine y subsistait à demi : un torse sans bras, dont la tête manquait.

    On s’en servait de siège.

    Une trace plus sombre marquait l’endroit où l’on s’asseyait toujours.

    Une arche basse, réduite à un seul jambage et à une pierre de clef suspendue dans le vide, dessinait une ouverture qui ne menait nulle part. Au-delà, la terre remontait, recouvrant ce qui avait dû être une pièce.

    Je passai dessous en me penchant légèrement, plus qu’il n’était nécessaire.

    Plus loin, une rigole taillée dans la pierre suivait une pente précise. Elle contenait une eau claire, immobile. Un insecte glissait à sa surface sans y laisser de trace. Je m’accroupis, touchai l’eau du bout des doigts. Elle était plus froide que l’air. Je retirai la main. Une goutte resta accrochée à la pulpe, puis tomba sans bruit.

    Le sol changeait de texture à mesure que j’avançais : terre meuble, puis gravier, puis dalle. Les transitions étaient nettes.

    Je suivis un alignement de pierres plus hautes que les autres. Elles formaient un angle très léger. Presque rien. Je me plaçai à son sommet et regardai autour de moi. Les immeubles récents bordaient le terrain, leurs façades régulières, leurs fenêtres closes.

    Sous mes pieds, les pierres tenaient.

    Je demeurai là un moment. Le vent passait, soulevait à peine le bord de mon manteau, puis retombait. Rien ne demandait à être ajusté. Rien ne semblait manquer.

    Quand je repris ma marche, ce fut sans me retourner.

    La ville revenait peu à peu. D’abord un roulement de voiture, puis des voix, puis le claquement d’une porte. Un cheval passa, ferrures brèves sur la pierre. Quelqu’un appela plus loin, sans qu’on distingue les mots.

    Les trottoirs étaient humides. Les devantures restaient éclairées.

    La Tour des Horloges apparaissait entre deux toits.


    La maison des parents de Jonathan se trouvait au bout d’une rue large, bordée de platanes. Leurs branches nues formaient une voûte régulière au-dessus de la chaussée. La lumière des becs de gaz s’y accrochait en halos jaunis, qui tremblaient à peine dans l’air immobile.

    Il nous avait invités là pour le week-end, comme au temps où nous y venions encore. Je reconnus la façade avant même d’atteindre le portail.

    Le portail était ouvert.

    Dans la cour, plusieurs voitures étaient déjà rangées de travers. Des caisses en bois s’empilaient près du mur. Une table avait été dressée contre la façade, encore nue. La porte d’entrée restait ouverte, laissant échapper une chaleur dense, mêlée d’odeurs de nourriture et de bois ciré.

    J’entrai sans annoncer ma présence.

    À l’intérieur, l’air se faisait plus lourd. Une musique basse, régulière, battait quelque part au fond de la maison. Des voix se croisaient dans les pièces. On passait, on portait, on déposait. Les gestes étaient sûrs, rapides, comme si tout avait déjà commencé.

    Je ne reconnus personne.

    Quelqu’un, me voyant m’arrêter un instant dans l’entrée, me dit que Jonathan n’était pas encore là, et que plusieurs invités arriveraient plus tard dans la soirée.

    — Il ne devrait pas tarder, ajouta-t-on.

    — Il est déjà parti ? demandai-je.

    La personne hésita à peine.

    — Non… enfin, il doit arriver.

    Elle reprit aussitôt son mouvement, emportant avec elle un plateau chargé de verres.

    Je restai un instant dans l’embrasure, la main encore sur le montant.

    Je déposai mon manteau sur une chaise déjà chargée d’autres vêtements. La laine humide y laissa une trace plus sombre.

    Dans la cuisine, deux personnes découpaient du pain. Une autre remplissait des verres. Une pile d’assiettes montait près de l’évier. Je m’approchai, pris un torchon, essuyai machinalement une goutte sur le plan de travail. Nul ne me demanda ce que je faisais.

    — Vous pouvez mettre cela là ? dit une voix en me tendant un plateau.

    Je pris le plateau, changeai de main sans m’arrêter.

    Je traversai les pièces. Les gestes vinrent aisément.

    Je pris un autre plateau resté trop près du bord, le ramenai de quelques centimètres. Une bouteille penchait ; je la redressai. Un verre vide restait isolé au milieu d’autres déjà remplis ; je le déplaçai sans y penser.

    Je passai dans la pièce suivante.

    Une chaise dépassait légèrement de la table. Je la poussai du genou en passant. Une nappe formait un pli ; je le tirai d’un geste bref, sans m’arrêter. Quelqu’un posa une assiette trop près du bord ; je la repris et la glissai plus loin.

    Je continuai.

    Dans le couloir, une caisse entravait le passage. Je la décalai contre le mur. Une porte restait entrouverte ; je la refermai, puis la rouvris aussitôt pour laisser passer quelqu’un.

    Les objets revenaient sous des formes légèrement différentes. Plateaux, verres, chaises, nappes. Je les reprenais, les déposais ailleurs, ajustais ce qui dépassait.

    Je passai d’une pièce à l’autre sans m’arrêter. Il semblait que j’avais trouvé là une manière utile de rester.

    Les heures passèrent.

    Quand mes anciens camarades arrivèrent, la maison était prête.


    Je reconnus Victor. Sa barbe avait blanchi. Il me salua d’un signe de tête.

    — Bonsoir.

    Je répondis de même.

    Il me regarda un instant, comme pour vérifier quelque chose, puis détourna les yeux.

    Ernest entra derrière lui. Je reconnus sa manière de marcher avant de voir son visage. Il passa près de moi sans s’arrêter, posa son manteau, rejoignit une table déjà occupée.

    Ils arrivaient les uns après les autres, déposaient leurs manteaux, rejoignaient les tables déjà dressées.

    Je les reconnaissais tous.

    Les places semblaient connues d’avance. On s’asseyait, on tirait une chaise, on appelait quelqu’un d’un nom bref, sans lever la voix.

    Je restai debout un moment.

    On ne me fit pas de place.

    Je m’assis à l’extrémité d’une table, là où une place restait libre, sans rapprocher ma chaise.

    Les jeux furent ouverts. Les règles étaient connues. Les mains se posaient aux endroits justes. Les tours s’enchaînaient sans hésitation.

    Quelqu’un me demanda :

    — Vous jouez ?

    Je regardai le plateau.

    — Si vous voulez.

    Le dé arriva jusqu’à moi.

    Une main le reprit avant que je le prenne.

    La partie continua.

    Les voix se répondaient. Les phrases étaient courtes, suffisantes. On riait par endroits, sans que rien ne déborde. Les regards glissaient, s’arrêtaient un instant, puis repartaient ailleurs.

    Personne ne me regarda longtemps.

    Jonathan passa près de moi.

    — Ah, tu es là.

    Sa main toucha brièvement mon épaule.

    — On commence à peine.

    Il se tourna vers un autre groupe.

    — Attends, j’arrive.

    Il s’éloigna.


    Je demeurai assis, les mains posées devant moi.

    La partie avançait. Les pions changeaient de place. Les cartes passaient d’une main à l’autre. Les voix suivaient le même mouvement, revenaient, se répondaient, s’effaçaient.

    Quelqu’un rit plus fort que les autres, puis se pencha pour ramasser un objet tombé au sol. La chaise grinça légèrement. On reprit.

    Je regardai le plateau.

    Le dé revint à son point de départ. Une main le prit, le lança, le reprit aussitôt.

    Je me levai.

    Personne ne s’interrompit.

    Je contournai la table, passai derrière deux chaises rapprochées, évitai un plateau posé trop bas. Quelqu’un se déplaça légèrement pour me laisser passer sans me regarder.

    Je traversai la pièce.

    Dans l’entrée, les manteaux s’étaient accumulés. Je retrouvai le mien sans chercher longtemps. La laine était encore légèrement humide.

    Je l’enfilai.

    Une voix appela quelqu’un depuis le fond de la maison. Une porte se referma. La musique continua, régulière.

    J’ouvris la porte.

    L’air froid entra brièvement, puis retomba derrière moi.

    Je refermai sans bruit.

    La rue descendait légèrement.

    Je m’y engageai.

    Plus bas, la rue s’ouvrait sur une place triangulaire.

    Je ne m’y arrêtai pas.

    La pierre tenait sous mes pas.

  • La maison qu’on n’ouvre pas

    III — Ce qui ne passe plus — 11

    La maison était en bois, peinte d’un rouge sombre, avec des encadrements clairs. Elle ressemblait à celle de mes parents. Plus je la regardais, moins j’arrivais à dire pourquoi. Chaque détail semblait juste. Ensemble, ils ne l’étaient plus. Les fenêtres ouvraient sur le jardin, mais la lumière semblait s’arrêter au seuil.

    De hautes palissades de bois entouraient l’ensemble. Depuis le palier, je n’y distinguai ni portail, ni ouverture.

    Deux valises attendaient contre le mur. L’une était simplement fermée. L’autre portait encore ses sangles.

    Je m’arrêtai devant la porte.

    Je posai la main sur la poignée.

    Le métal était froid.

    J’essayai de me donner une raison d’entrer.

    Elle me parut suffisante quelques secondes. Puis elle cessa de l’être.

    Je retirai la main.

    Je contournai la maison.


    Le jardin ressemblait à ma chambre d’enfant, les mauvais jours.

    Des vêtements de cérémonie reposaient sur les chaises, la rambarde ou l’herbe. Une veste retournée. Une robe encore entrouverte. Un nœud papillon défait. Deux chaussures soigneusement rangées l’une contre l’autre. Un bouquet attendait près de la terrasse. Certains tissus étaient encore humides. Ils conservaient la forme de ceux qui les avaient portés.

    Myriam était allongée sur une chaise longue, le manteau remonté jusqu’au cou. Un illustré reposait ouvert sur ses genoux, maintenu entre ses mains gantées. Le vent souleva une page. Elle la retint sans lever les yeux.

    Ruth occupait une autre chaise longue, un peu plus loin. Son manteau était resté ouvert. Elle tenait une revue fermée, qu’elle faisait lentement tourner entre ses doigts. Son regard s’attardait sur les palissades bien plus souvent que sur la couverture.

    De l’autre côté de la palissade, des voix continuaient. Elles étaient trop fortes pour une conversation ordinaire, mais les mots se perdaient avant de nous parvenir.

    Je m’approchai de Myriam.

    — C’était plus fatigant que prévu, dis-je.

    J’hésitai.

    — Plus que le nôtre.

    La comparaison resta suspendue. Myriam ajusta simplement son gant.

    Ruth baissa les yeux vers sa revue sans l’ouvrir.

    Un rire éclata derrière la palissade.

    La phrase qui semblait l’avoir provoqué arriva ensuite.

    Je tournai la tête.

    Noam était accroupi contre les planches. Il suivait une fente du bout de l’index.

    Je le rejoignis et m’accroupis près de lui.

    Il me sourit brièvement, puis reporta toute son attention sur la fente. Par moments, il se redressait légèrement, comme pour suivre une voix, avant de revenir au même endroit.

    — Tu fais quoi ?

    — J’écoute.

    Des voix nous parvenaient de l’autre côté. Une langue que je ne comprenais pas.

    Je regardai la palissade. Les planches étaient parfaitement jointes, sauf à un endroit où le bois avait légèrement travaillé.

    J’approchai un œil.

    Deux hommes marchaient côte à côte. L’un était blond et trapu. L’autre, blond lui aussi, avançait les épaules légèrement voûtées.

    Je tendis l’oreille.

    Le plus trapu éclata de rire.

    Son voisin continua à parler encore quelques secondes.

    Ce n’est qu’après qu’il sourit à son tour.

    Aucun des deux ne sembla trouver cela étrange.

    Noam se redressa.

    Il les observa encore quelques secondes, puis il s’éloigna.

    — Ils n’ont pas le même temps.

    Je posai la main contre une planche.

    Je n’avais rien à ajouter.

    Noam resta près de la fente. Je revins vers les autres.


    Matthias se tenait près de la table en fonte, où s’entassaient encore quelques vêtements.

    Il ramassa une veste de costume abandonnée sur le dossier d’une chaise. Il la plia en deux, puis encore en deux, sans jamais hésiter. Il la déposa ensuite sur une pile déjà parfaitement alignée.

    Il prit une autre veste. La secoua une fois. Reprit exactement les mêmes plis.

    — Je les reconnais, dis-je.

    Je désignai la veste.

    — L’exposition de Paris, précisai-je.

    Il acquiesça aussitôt.

    — Soixante-sept.

    Il avait bonne mémoire. Je m’étonnai juste qu’il n’ait jamais cherché à oublier.

    Je regardai ses mains. Le tissu se défaisait déjà.

    Matthias regarda le pli se défaire, puis passa au vêtement suivant.


    Je m’assis sur une chaise restée libre.

    Le tissu encore humide me colla au dos.

    Je regardai autour de moi.

    Matthias avait terminé. Les vêtements formaient désormais des piles régulières. Rien ne traînait plus.

    — Tu restes ? demanda Myriam.

    — Oui.

    Ruth tourna une page sans regarder ce qu’elle lisait.

    — Tu entends ?

    Personne.

    Ruth attendit.

    Elle tourna encore une page.

    Puis seulement :

    — Il répond avant.

    Je regardai Matthias. Il continuait à plier les vêtements avec le même soin.

    Myriam tourna une page.

    Personne d’autre ne semblait avoir entendu.

    Derrière la palissade, un nouveau rire éclata. Il arrivait, lui aussi, un peu trop tôt.


    Je restai encore un moment assis.

    Les voix continuaient derrière la palissade.

    Plus calmes.

    Les silences tombaient toujours au mauvais endroit.

    Je me levai.

    Je traversai le jardin. Les vêtements n’avaient pas bougé.

    Je revins devant la porte.

    Je posai de nouveau la main sur la poignée. Cette fois, elle était tiède.

    Une odeur de café passa sous la porte.

    Puis le parquet craqua doucement.

    La poignée tourna.

    La porte s’entrouvrit. Une lumière chaude tomba sur le seuil.

    — Entre.

    Je reconnus la voix.

    Je fis un pas.

    Je m’arrêtai.

    Puis je refermai doucement.

    Je contournai les valises et m’éloignai.

    Les palissades n’avaient pas changé. Je retrouvai la fente. Les deux hommes parlaient toujours.

    L’un acquiesça.

    Quelques secondes plus tard seulement, l’autre termina sa question.

    Je les laissai faire.

    Fin de la Partie III

  • La lune qui ne corrige pas

    III — Ce qui ne passe plus — 10

    Je pris le verre. Le liquide monta jusqu’à mes lèvres sans se renverser. Il était plus dense que je ne l’avais imaginé, presque immobile, comme s’il hésitait à quitter le fond.

    Je bus.

    Le goût ne vint pas tout de suite. Je crus d’abord qu’il n’y en avait pas. Puis je compris que c’était autre chose qui manquait.

    L’air se fit plus court.

    Je reposai le verre.

    J’attendis quelques secondes.

    Rien ne changea.

    Je fis un pas.

    Le sol répondit avec un léger retard. Je décidai de ne pas en tirer de conclusions hâtives.

    Je fis un second pas.

    Le retard revint.

    Je sautai.

    Rien ne se produisit tout de suite.

    Les étoiles glissèrent d’un degré.

    Je ne suis pas en avance. Ce n’était plus le problème.

    La surface céda sous mes pieds, puis me renvoya une vibration qui remonta lentement le long des jambes.

    Le ciel n’était pas noir. Il était plein. Les étoiles formaient une matière compacte. Entre elles dérivaient des masses plus sombres dont la taille ne se révélait qu’au dernier moment.

    Un homme se tenait en face de moi.

    Sa combinaison assemblait des plaques de laiton sombre et d’acier bleui. À chaque mouvement, les articulations grinçaient brièvement avant qu’un souffle d’air ne s’échappe des soupapes. De fines conduites de cuivre pulsaient le long de ses avant-bras.

    Sa visière ne me renvoyait pas mon reflet.

    Il sauta.

    Je sautai à mon tour.

    Impulsion.

    Attente.

    Réponse.

    Une masse immense dérivait vers nous.

    Elle passa derrière l’horizon.

    Le contact eut lieu hors de vue.

    Quelques secondes plus tard, la lune ondula sous nos pieds, comme une tôle frappée très loin de nous. La vibration nous rejoignit avec retard.

    La buée monta sur ma visière.

    Je ralentis ma respiration.

    Le voile s’éclaircit. Puis revint.

    Je secouai légèrement la tête.

    Les gouttes glissèrent, se rejoignirent, redescendirent devant mes yeux.

    Je respirai encore plus lentement.

    Cela ne changea rien. Je laissai tomber l’hypothèse.

    Je sautai.

    Cette fois, la réponse fut plus ample. L’horizon commença à défiler.

    Un lever de soleil traversa le paysage.

    Avant que j’aie le temps de le suivre, la nuit était revenue.

    Les jours semblaient désormais incapables de durer.

    Ses impulsions se rapprochèrent.

    Je suivis.

    Je pensai aux conduites du bar. Le cuivre vibrait. Le liquide circulait. Rien ne se montrait.

    Je sautai.

    Je retombai plus tard.

    L’horizon ne m’attendit plus. Il tournait déjà lorsque je retrouvai le sol. À chaque rebond, il accélérait un peu davantage.

    Les étoiles glissaient désormais les unes sur les autres.

    Je pensai à la file. Un pas. La distance demeurait. Un autre. Toujours rien.

    Je sautai.

    L’homme sauta.

    Nous étions plus près l’un de l’autre. Le monde, lui, n’avait pas bougé.

    Je pensai au verre. Je l’avais déplacé plusieurs fois. Il était toujours revenu entre nous.

    Je sautai encore.

    La rotation devint évidente. Le sol revenait chaque fois sous un angle différent.

    La buée revint.

    Je ralentis le souffle.

    Aucun effet. Au moins l’échec était-il reproductible.

    Je levai les yeux.

    L’homme ne me regardait toujours pas, même lorsque nous retombions presque côte à côte.

    Je pensai au laboratoire.

    Il y a quelqu’un ici qui ne peut pas vous voir.

    Je sautai.

    Lui aussi.

    Cette fois, la lune répondit trop fort.

    Je vous dirai plus tard.

    Une autre masse surgit.

    Plus proche.

    Beaucoup plus rapide.

    Elle remplit le ciel avant que je puisse en distinguer les contours.

    Le choc nous déporta.

    Lorsque je retombai, quelque chose avait changé. La gravité n’obéissait plus tout à fait.

    Je sautai.

    Le retour fut plus lourd.

    Je cherchai le sol. Il n’était plus exactement là où je l’attendais. Mon appui arriva de travers. Je dus corriger.

    L’autre homme retomba droit. Sans corriger quoi que ce soit. Comme si la lune venait toujours le chercher où il l’attendait.

    Je sautai encore. Chaque impulsion ajoutait une dérive. Les astres arrivaient plus vite.

    Je cessai de sauter.

    Rien ne revint : la lune poursuivait seule son mouvement.

    Un bref silence.

    Je crus qu’elle retrouverait son équilibre.

    Je restai immobile.

    La surface continuait pourtant de répondre.

    De moins en moins. Mais elle répondait encore.

    Je sautai.

    La réponse fut trop forte.

    L’horizon bascula.

    La rotation nous avait échappé.

    L’homme effectua encore deux impulsions. Puis s’arrêta. Net.

    Nous ne sautions plus.

    La lune poursuivait seule sa dérive, immense, lente, irrévocable, comme si elle emportait désormais avec elle une part de chacune de nos corrections.

    La lumière ne revint plus.

    Le froid arriva.

    La buée se figea sur la visière.

    Par réflexe, je cherchai à dégager mon champ de vision.

    Le gant heurta la visière.

    Le choc replia mes doigts contre la paroi rigide. Un craquement sec, amorti par la combinaison, me parvint un instant plus tard, puis la pression dans le gant se relâcha.

    Quelque chose avait cédé.

    Je le sentis.

    Je n’eus rien à regarder.


    Je plissai les yeux.

    Devant nous, une maison se tenait au pied d’une avancée rocheuse.

    Les météorites continuaient de traverser le ciel, mais les plus grosses venaient frapper la falaise avant de nous atteindre.

    Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose paraissait immobile.

    Autour de la maison, l’air semblait moins hostile. Une faible lueur dessinait un volume presque invisible, comme si la chaleur avait conservé une forme.

    Je m’en approchai.

    L’autre homme ne me suivit pas.

    Le givre commença lentement à fondre sur la visière. La douleur, elle, remontait dans ma main.

    Alors seulement je distinguai les détails. D’épaisses conduites de cuivre s’enfonçaient dans le sol avant de remonter le long des murs. De petits hublots enchâssés dans les tuyaux laissaient apparaître, à intervalles réguliers, un fluide sombre qui circulait par à-coups. Derrière une verrière rivetée, une lumière ambrée éclairait l’intérieur sans dépasser de beaucoup le seuil. Des engrenages tournaient derrière des plaques ajourées.

    La porte s’ouvrit.

    Élie apparut.

    — Ah, Jonas. Tu peux t’arrêter ici un moment.

    Je ne répondis pas.

    Myriam apparut derrière lui.

    Elle leva les yeux de son livre, puis le referma sans marquer sa page. Elle s’approcha de moi et regarda mon gant.

    — Ça saigne.

    Je restai sur le seuil.

    — Tu corriges trop, dit Élie.

    Derrière moi, l’autre homme ne bougeait pas. Ses traces s’arrêtaient avant la porte.

    Je me retournai.

    Je fis un pas vers lui.

    Puis je m’arrêtai.

    Je ne savais pas s’il attendait quelque chose. Je préférai ne rien supposer.

    Élie consulta sa montre, puis les derniers cristaux de givre qui fondaient sur ma visière.

    — Drôle d’hiver, cette année.

    Je regardai le ciel. Rien n’indiquait une année plutôt qu’une autre.

    Dans un verre posé près de la fenêtre, l’eau vibra.

    Une seule fois.

    Comme si, très loin, quelque chose continuait de répondre.

  • Le verre qui ne se traverse pas

    III — Ce qui ne passe plus — 09

    J’arrivai au centre sans avance. Le trajet depuis le kiosque avait pris plus de temps que prévu. La paroi s’était laissée gravir sans résistance. Le mouvement était venu tout seul. Le kiosque, lui, était resté derrière. Ma combinaison gardait encore la chaleur. Mes épaules tiraient. J’avais l’impression de respirer un peu trop vite.

    Je n’eus pas le temps de passer par ma chambre. La réception avait déjà commencé. J’ôtai simplement la combinaison dans le hall. Le concierge la prit sans un mot. Il la suspendit dans un casier, à côté de ma cartouche presque vide.

    Je la regardai disparaître.

    Je remis un peu d’ordre à ma chemise. Le tissu collait encore à la peau.

    Je traversai le hall.

    La salle était déjà pleine. Une grande table occupait le centre. Seize places. Un bar longeait le mur. Des verres attendaient en rang. Autour de la table, les groupes s’étaient déjà constitués. Les conversations circulaient déjà sans moi.

    Salomé se tenait debout. Elle attendit que les derniers retardataires franchissent la porte.

    — Merci d’être venus. J’espère que votre voyage s’est bien passé et que vous retrouverez ici un peu du confort à la française.

    Les conversations s’interrompirent.

    — Je vous souhaite un excellent séjour, et surtout des échanges fructueux.

    Un léger silence.

    — Le bar est ouvert.

    Au-dessus du comptoir, une batterie de robinets alimentait un réseau de conduites gainées de cuivre. L’ensemble vibrait doucement, comme une machine qui travaillait déjà depuis longtemps.

    Salomé fit un signe vers le bar. Puis elle disparut dans les conversations sans avoir besoin de s’asseoir.

    Le bruit revint immédiatement.

    Je cherchai Jonathan.

    Il parlait déjà avec trois personnes. Il leva les yeux, m’aperçut et sourit.

    — Jonas ! Ravi de te voir.

    Il désigna brièvement son petit groupe.

    — Laisse-moi deux minutes.

    Puis il se retourna avant même que je puisse répondre.

    Je fis le tour de la table.

    Une seule chaise était restée libre. À l’extrémité.

    Je m’assis.

    L’homme à ma droite gardait les mains posées bien à plat devant lui. Il suivait une conversation qui se déroulait plusieurs places plus loin.

    Je tournai légèrement la tête.

    — Bonsoir.

    Il répondit d’un simple signe.

    — Vous êtes ici pour vos recherches ?

    — Oui.

    — Vous travaillez sur quel projet ?

    — Le même.

    Il sembla considérer que cela répondait à ma question. Il regarda de nouveau vers l’autre bout de la table. Il me parut difficile de poursuivre la conversation sans l’aide d’un verre. Je me levai pour rejoindre le bar.


    Matthias n’avait pas changé de place.

    — Bonsoir.

    Il inclina légèrement la tête.

    — Comme les autres, dis-je.

    Il prit le temps de réfléchir.

    — Les autres n’ont pas tous choisi la même chose.

    Je regardai les chopes autour de moi. À première vue, elles se ressemblaient toutes.

    — Qu’est-ce qu’ils ont pris ?

    Il désigna le mur derrière lui.

    — L’une des suggestions du jour.

    Je levai les yeux vers le tableau. Plusieurs noms étaient inscrits sur un tableau.

    La Balade Voilée.

    Le Retour Lent.

    La Soufrée.

    L’Échange Clair.

    Pas si français que ça. Je revins à lui.

    — Je vais prendre la plus demandée.

    — Nous ne tenons pas ce genre de statistiques.

    Je cherchai un autre critère.

    — La plus simple.

    Il sembla réfléchir.

    — Cela dépend de ce que vous cherchez.

    — C’est-à-dire ?

    — Quelque chose de stable… ou de plus ouvert ?

    Je n’avais pas prévu cette distinction.

    — Je ne sais pas.

    — Vous avez une préférence ?

    — Non.

    — Une habitude ?

    — Pas vraiment.

    — Une contre-indication ?

    — À quoi ?

    Matthias ne répondit pas.

    Personne ne semblait avoir eu à choisir aussi longtemps.

    Je songeai à Myriam. Elle aurait choisi en dix secondes.

    — Nous allons rester sur quelque chose d’ouvert.

    Je regardai derrière moi, où les conversations continuaient.

    — Je voudrais surtout parler avec eux, dis-je.

    Il suivit mon regard. Puis fit un signe discret au barman.

    Ils échangèrent quelques mots que je n’entendis pas.

    Le barman prit un verre à pied. Le remplissage demanda un certain temps. Plusieurs liquides. Deux couleurs. Une mousse très fine. Puis un petit parasol.

    Il observa le résultat avec satisfaction.

    Le ballon était presque deux fois plus large que les autres verres.

    Matthias me le tendit.

    — Voilà.

    Je le pris.

    Il occupait déjà plus de place que la conversation que j’étais venu chercher.


    Je regagnai ma place avec précaution, le liquide oscillant à chaque pas.

    Je regardai autour de moi.

    Toutes les chopes étaient posées au sol. Chacun avait laissé son verre dans l’espace entre sa chaise et celle de son voisin de droite.

    L’espace entre nos deux chaises était vide.

    J’imitai leur geste.

    Le pied du verre trouva bien le sol. Mais le ballon remonta jusqu’à hauteur de la table.

    Il s’immobilisa exactement entre mon voisin et moi.

    J’essayai de reculer.

    Le dossier de la chaise heurta le mur. Je ne gagnai que quelques centimètres.

    Je reposai finalement le verre sur la table.

    Ce n’était pas mieux. Le ballon occupait toujours tout l’espace. Le petit parasol descendait à hauteur de mon visage.

    Je me décalai pour apercevoir mon voisin.

    — Vous disiez ?

    — Toujours rien.

    Il continuait de suivre une autre conversation.

    — Vos recherches avancent ?

    Il tourna enfin la tête vers moi.

    — Ce n’est pas ce qui se dit dans la file.

    Sa voix me parvint assourdie.

    Je me redressai.

    Le verre reprit aussitôt sa place entre nous.

    Je cherchai Jonathan du regard.

    Il parlait toujours. Sa chope reposait au sol, contre sa jambe.

    Il leva enfin les yeux. Je levai légèrement mon verre.

    Il me sourit.

    — Deux minutes, dit-il.

    Je hochai la tête.

    Je comptai vaguement jusqu’à deux minutes. Il parlait toujours.

    Je finis par me lever. Le ballon m’obligea à contourner la table plus largement que prévu.

    Lorsque j’arrivai près de lui, quelqu’un venait d’achever une phrase. Jonathan se tourna vers moi.

    — Oui ?

    Je cherchai où poser le verre. Il n’y avait pas de place.

    Je le gardai entre nous.

    — Sur le passage à l’échelle, je me demandais si…

    Je m’interrompis pour retenir le liquide qui montait contre la paroi.

    Quelqu’un reprit aussitôt :

    — Nous sommes d’accord sur le fond. La difficulté est ailleurs.

    — Exactement, répondit Jonathan.

    Il se tourna de nouveau vers le groupe.

    J’attendis. Le verre occupait toujours l’espace entre nous.

    Je tentai une seconde fois.

    — Parce que si on reprend les contraintes de départ…

    Personne ne releva. Les phrases continuaient de circuler.

    — Il faut simplifier.

    — Oui, c’est encore trop complexe.

    — On peut le présenter autrement.

    Je regagnai ma place.

    Le ballon retrouva naturellement sa position devant moi. Je voulus le pousser de quelques centimètres. Le liquide se souleva aussitôt.

    Je retirai la main.

    À travers le verre, les visages se découpaient en fragments. Les voix arrivaient avec un léger retard.

    Je crus trouver une place.

    Une autre voix l’occupa aussitôt.

    Le verre demeura entre nous.

  • Le kiosque qu’on n’atteint pas

    III — Ce qui ne passe plus — 08

    Je me trouvais sur une étendue claire, légèrement poudreuse, qui gardait mal les traces. L’air était voilé. Par instants, un souffle mou passait, sans parvenir à dissiper la brume. Les reliefs proches demeuraient visibles. Plus loin, tout se perdait dans une lumière laiteuse, comme si le paysage renonçait à continuer.

    Je pensai au matin de mon départ. J’étais sorti boire mon café devant la maison. Noam m’avait rejoint pour regarder l’étoile du berger.

    — C’est très flou, avait-il dit.

    Je regardai autour de moi. Cela ne s’était pas arrangé.

    Une légère démangeaison revint sous mon pouce. L’écharde était toujours là. J’eus envie de l’enlever. Le gant m’en empêchait. Je ne pouvais ni l’atteindre, ni l’oublier.

    Le kiosque apparaissait à travers le voile. Une verrière métallique l’abritait. Les montants rivetés soutenaient une toiture légère. Au-dessus de l’ouverture, un cadran oscillait faiblement. Les chiffres étaient tournés vers l’intérieur. Je ne sus jamais s’il indiquait quelque chose.

    Une file serpentait devant lui. Des bornes de laiton reliées par des chaînes tentaient d’en contenir le dessin.

    Je pris place.

    La combinaison résistait légèrement à chacun de mes mouvements.

    Autour de moi, les cythériens parlaient à voix basse. Plusieurs ajustaient leur masque sans raison apparente.

    L’homme devant moi se retourna. Un cadran parfaitement réglé reposait contre sa poitrine. Lui non plus ne semblait rien mesurer.

    — Vous venez d’où ?

    — D’ailleurs.

    Il acquiesça.

    — On a tous commencé ailleurs.

    La file avança.

    Je fis un pas.

    Deux personnes quittèrent soudain la file.

    L’une retira son sac à dos.

    — Vous gardez ma place ?

    La femme derrière elle hocha simplement la tête.

    Ils disparurent tous les deux dans le brouillard.

    Quelques instants plus tard, ils revinrent, reprirent leur sac et s’en allèrent comme si rien ne s’était passé. Je me demandai si c’était ainsi qu’on avançait.

    Deux autres personnes passèrent devant moi sans se presser. Nos dispositifs se frôlèrent sans se toucher. Je dus me décaler pour les laisser passer.

    — Ils se connaissent, dit une voix.

    Je levai les yeux.

    Matthias se tenait près du kiosque, à côté d’un levier qu’il ne touchait jamais. Il ajusta distraitement la jonction de son brassard.

    — Ça arrive souvent ?

    Il ne répondit pas.


    Le kiosque demeurait indistinct. Je ne savais toujours pas ce qu’on y distribuait. Ni même si l’on y distribuait quelque chose.

    J’osai interpeller le cythérien devant moi.

    — On fait la queue pour quoi ?

    Il réfléchit.

    — Pour le kiosque.

    Je regrettai d’avoir posé une question aussi précise.

    La femme devant lui sembla prendre cela pour une invitation.

    — Vous croyez qu’ils distribuent encore à manger ?

    — Ça dépend.

    — De quoi ?

    — De ce qu’il leur reste.

    Un silence.

    Je me penchai légèrement.

    — À part de la nourriture… qu’est-ce qu’on y obtient ?

    Elle réfléchit à son tour.

    — Je ne suis jamais allée jusque-là.

    Mes sujets d’étude étaient plus faciles à recruter que prévu.

    La file avança.

    Je fis un pas.

    Le kiosque demeurait à la même distance. J’eus même l’impression qu’il s’était légèrement décalé sur le côté.

    Je regardai les épaules devant moi.

    Elles n’étaient plus les mêmes.

    — Ils se connaissent, dit Matthias.

    Je m’étonnai surtout que l’un d’eux connaisse quelqu’un.

    Matthias inclina légèrement la tête, comme s’il venait de vérifier un résultat.

    Je ne répondis pas.


    Deux personnes passèrent devant moi, sans se croiser.

    Je reconnus l’une d’elles. Elle venait déjà de me dépasser quelques instants plus tôt. Elle dévissa sa cartouche, l’observa, puis la remit en place après l’avoir tournée d’un quart de tour.

    Cela sembla résoudre quelque chose.

    Derrière moi, la conversation continuait.

    — À New York, ils ont développé de nouveaux stabilisateurs.

    Pendant une seconde, je crus avoir mal entendu.

    — Ils stabilisent quoi ?

    — Le mal de l’espace.

    Je ne pensais pas que cette camelote voyagerait aussi loin.

    — Celui qui fait perdre la tête ?

    — Tu en connais d’autres ?

    Je pensai à notre prototype. Jonathan aurait aimé bénéficier de la même publicité.

    Il aurait sans doute été déçu par les résultats.

    — Ils fonctionnent ?

    Bien sûr que non…

    — Pas toujours.

    — Alors pourquoi les fabriquer ?

    Un silence.

    — Il paraît qu’en ignorant les valeurs aberrantes, ça marche. La science, je ne comprends pas tout…

    Notre prototype non plus n’avait jamais produit d’effet très convaincant.

    Nous avions simplement eu moins de témoins.


    Je regardai autour de moi.

    J’aurais été incapable de retrouver ma place si je l’avais quittée.

    Le kiosque, lui, semblait savoir exactement où rester.

    Un groupe me dépassa en riant. La file se resserra.

    Mon nouveau voisin souleva brièvement son masque pour se gratter le nez, puis le remit sans ralentir. Personne ne sembla s’en inquiéter.

    Je me demandai si c’était un symptôme du mal de l’espace. Ou simplement de la file.

    Une fine buée apparut sur ma visière.

    Le régulateur fixé près de ma tempe se mit à vibrer par intermittence.

    — Il faut vous calmer, dit Matthias.

    Il jeta un bref regard à mon masque.

    — Sinon ?

    — Vous verrez moins bien.

    Je ne pouvais pas dire si je voyais déjà moins bien. C’était peut-être le premier symptôme.

    Je ralentis ma respiration.

    Le régulateur se tut quelques secondes.

    Puis il reprit.


    Mon ancien voisin, le bavard, recommença à sortir sa science.

    — À Tokyo aussi, ils travaillent sur le mal de l’espace.

    En tendant l’oreille, je réalisai que l’écart entre nous dans la file s’était considérablement creusé.

    — Encore un appareil qui ne marche pas ? demanda sa voisine.

    — Non. Eux, ils veulent juste comprendre.

    — Comprendre quoi exactement ?

    — Ce qui se passe dans nos têtes.

    — Depuis Tokyo ?

    Un silence.

    — Ils ont des modèles. Il paraît que c’est plus fiable.

    J’avais changé de planète pour comprendre ce phénomène. Eux avaient eu la bonne idée de ne pas bouger.

    — Ils y arrivent ?

    — Ils publient beaucoup.

    Sur ce point, ils n’étaient pas très différents de nous.

    — Ils ont dû beaucoup apprendre après le crash de Bombay.

    J’y avais été dépêché moi aussi. Les morts avaient été plus nombreux que les réponses. Je n’étais pas certain que cela constitue un avantage sur les modèles d’Edo.


    Je regardai la cartouche fixée contre ma poitrine.

    Le niveau avait encore baissé.

    Je ne savais pas combien de temps elle tiendrait. À ce rythme, j’arriverais peut-être au kiosque au moment où elle serait vide.

    La buée revenait déjà sur la visière.

    Je ralentis ma respiration. Le régulateur se calma un instant. Puis la buée revint.

    La file avança.

    Plusieurs personnes consultèrent leur équipement, puis renoncèrent à intervenir.

    Je fis un pas.

    Le kiosque demeurait à la même distance. Il n’était simplement plus tout à fait en face de moi.


    Je restai encore quelques instants dans la file.

    Puis j’en sortis.

    Ma respiration retrouva aussitôt un rythme plus calme.

    Personne ne protesta. Personne ne sembla même remarquer mon départ.

    Je m’éloignai du kiosque.

    Un peu plus loin, une paroi s’élevait presque à la verticale.

    Je m’en approchai.

    Je n’avais ni corde, ni outil.

    Je posai une main contre la roche.

    La surface était irrégulière. Une prise se présenta sous les doigts. Puis une autre.

    Je pris appui.

    Le mouvement vint immédiatement. Comme s’il m’attendait.

    Je montai.

    Je ne regardai ni le sommet, ni le sol. Il n’y avait plus de file. Plus de distance à mesurer.

    Seulement une prise.

    Puis la suivante.

    Je cessai de chercher le kiosque.

  • Le papier qui ne passe pas

    III — Ce qui ne passe plus — 07

    La table occupait presque toute la salle. Une dizaine de personnes étaient déjà assises de part et d’autre.

    Le manuscrit circulait lentement.

    Les mains se succédaient sans jamais se toucher. Elles prenaient le papier, le retenaient quelques instants, puis le faisaient glisser plus loin.

    Les coins du manuscrit s’étaient déjà assouplis. Certaines pages portaient encore des traces de gomme.

    Je trouvai une place libre.

    Je m’assis.

    La chaise en face de moi était vide. J’attendis quelques secondes avant de regarder autour de la table.

    Thomas n’était pas venu.

    Mon assistant était assis deux places plus loin. Il lisait sans prendre de notes.

    Le manuscrit arriva devant moi.


    Le texte principal était irréprochable. Aligné. Justifié. Les caractères demeuraient parfaitement réguliers. Les figures s’enchaînaient sans rupture. Les résultats occupaient leur place exacte.

    Rien ne dépassait.

    Rien ne se croisait.

    Le regard avançait sans hésiter. Il passait d’un paragraphe à l’autre comme sur un chemin déjà tracé.

    Dans les marges, le crayon avait travaillé autrement. Des formes revenaient d’une page à l’autre. Légèrement déplacées. Jamais identiques.

    Des silhouettes basses, parfois reprises, parfois presque effacées, semblaient progresser entre les lignes sans jamais leur appartenir. Certains mots avaient été soulignés, puis reliés à ces formes par des traits hésitants. Ailleurs, une phrase était restée intacte. Seul un point, posé dans la marge, semblait l’attendre.

    Les annotations finissaient par se superposer. Elles formaient un second trajet. Le texte demeurait lisible, mais ce n’était plus lui que je suivais.

    L’espace laissé libre n’était plus vide.

    Quelque chose s’y écrivait encore.


    Je fis glisser le manuscrit vers mon voisin.

    Salomé consulta l’ordre du jour.

    — Reprenons.

    Elle leva les yeux.

    — Le manuscrit.

    Une dernière page fut tournée.

    Puis une autre.

    Le papier poursuivit son trajet autour de la table.

    — Les résultats sont présentés, dit enfin Salomé. Il n’y a pas de différence significative.

    Quelques têtes acquiescèrent.

    Matthias ne consulta aucune note.

    — Ce n’est pas conforme.

    La phrase trouva immédiatement sa place. Personne ne demanda à quoi. Mais c’était déjà un progrès : le manuscrit avait enfin produit une réaction.

    Je regardai la chaise restée vide en face de moi. Thomas aurait dit quelque chose.

    — On pourrait peut-être…

    Les mots s’arrêtèrent avant moi.

    Personne ne répondit.

    Une page fut tournée.

    Le manuscrit revint jusqu’à moi. Il semblait avoir davantage circulé que la discussion.


    Les figures étaient toujours nettes. Les tableaux parfaitement alignés. Les valeurs occupaient exactement leur place.

    Pourtant, je ne retrouvais plus les mêmes marges.

    Certaines annotations avaient changé d’endroit. D’autres semblaient avoir été reprises pendant que le manuscrit circulait.

    Au milieu d’une page, une forme basse revenait plusieurs fois.

    Ramassée.

    Presque en mouvement.

    Chaque version différait légèrement de la précédente. Un mot du texte avait été entouré, puis relié à cette forme par un trait irrégulier. Plus loin, plusieurs mots avaient été cerclés deux fois.

    Je renonçai à les lire.

    Le parcours avait changé.

    Mon regard quittait sans cesse le texte pour les marges. Il revenait. Repartait ailleurs. Je ne savais plus lequel des deux je lisais.


    — Il y a autre chose, repris-je.

    — On devrait regarder les marges…

    Le manuscrit me fut retiré des mains. Je ne terminai pas.

    Personne ne répondit.

    Une page fut tournée.

    Puis une autre.

    Je supposai que le silence valait accusé de réception.

    Quelqu’un redressa légèrement son stylo. Le manuscrit poursuivait sa circulation.

    À l’autre extrémité de la table, une personne baissa les yeux vers l’ordre du jour.

    — Organisation des prochaines sessions… lut-elle à voix basse.

    Un très léger silence suivit.

    — Bien, dit Salomé. Passons au point suivant.

    Les dossiers changèrent de place. Les regards aussi.

    — Organisation des prochaines sessions, reprit-elle.

    Je tournai légèrement la tête. Mon assistant de recherche était assis deux places plus loin. Il tenait son manuscrit ouvert devant lui.

    Il leva les yeux.

    — Merci.

    Un silence.

    Il referma le manuscrit. Le posa sur la table. Puis se leva.

    Personne ne prit de note. Personne ne le retint.

    Il traversa la salle, ouvrit la porte et sortit.

    Je restai assis quelques secondes.

    — Ajustement du calendrier…

    Je me levai à mon tour. Personne ne sembla remarquer mon départ.

    Le couloir était vide.

    La porte se referma derrière moi sans bruit.

    Je marchai jusqu’au premier croisement.

    Puis jusqu’au second.

    Le couloir n’avait gardé aucune trace de lui. Personne n’avait jugé utile de l’indiquer.

  • L’institut qui n’explique pas

    III — Ce qui ne passe plus — 06

    Je n’avais pas choisi la date. La convocation mentionnait simplement une heure et un accès. L’entrée donnait sur une galerie vitrée, légèrement en contrebas de la rue. On y descendait par une rampe douce, comme l’accès à une halle. L’air y était plus frais. Une odeur d’oliban chauffé, sèche, presque antiseptique, recouvrait tout.

    Ruth m’accueillit. Elle portait une tenue simple, gris clair, sans insigne visible.

    Je m’arrêtai devant elle.

    J’attendis qu’elle relève les yeux.

    Elle le fit. Son regard glissa sur moi comme sur les autres visiteurs.

    — Bienvenue. Mon nom est Ruth. Mon rôle est de vous préparer.

    Je faillis répondre : “Je sais.” Je ne le fis pas.

    Elle prit une lanière souple.

    Je lui tendis naturellement le poignet.

    Ses doigts hésitèrent une fraction de seconde. Je crus qu’elle allait me reconnaître.

    Elle referma simplement l’attache. La lanière serra légèrement.

    — Évitez de revenir en arrière, dit-elle. Ça dérègle la marche.

    Nous nous engageâmes dans un premier couloir, large, très éclairé. Des panneaux présentaient des planètes, accompagnées de quelques lignes de description. Personne ne s’arrêtait pour les lire. Les visiteurs avançaient à vitesse constante, comme s’ils suivaient un rythme silencieux. Je ne dépassai jamais la deuxième ligne.

    Une vibration parcourut brièvement le sol.

    Je regardai les luminaires. Rien ne bougeait.

    Quelques secondes plus tard, une autre lui répondit, plus profonde, presque imperceptible.

    Je supposai qu’on finirait par l’annoncer.

    — Nous faisons un passage préalable, dit Ruth. Après, vous pourrez poursuivre seul.

    Je supposai que je lirais la suite plus tard.


    Au détour d’un virage, je la vis.

    Elle occupait presque toute la largeur du passage.

    Une masse sombre, humide, posée à même le sol. Des membres glissaient lentement le long des parois, effleuraient les chevilles des visiteurs, revenaient, repartaient ailleurs. Sa peau changeait légèrement de couleur au contact des matériaux.

    Personne ne s’écartait. Les visiteurs continuaient d’avancer. Ils enjambaient ce qui dépassait avec la même attention qu’une racine sur un sentier.

    Mon pas changea malgré moi.

    — Elle observe les visiteurs, dit Ruth.

    Je me demandai si elle prenait des notes.

    L’un de ses yeux — ou ce qui en tenait lieu — se tourna vers moi. La surface sombre se contracta légèrement, comme si quelque chose s’ajustait.

    — Ne cherchez pas à comprendre, ajouta Ruth.

    Je n’avais posé aucune question.

    Un des membres se replia lentement. Je ne sus pas si l’on me laissait passer.

    Le passage était libre. J’avançai.

    — Certains visiteurs s’arrêtent, poursuivit Ruth.

    Elle désigna un renfoncement ménagé sur le côté. Une femme s’y tenait immobile, les yeux fermés. Un des membres remontait lentement le long de son bras.

    — Ils veulent sentir.

    Personne ne semblait la remarquer. Nous reprîmes notre marche.

    Le couloir se resserrait peu à peu. Les parois absorbaient la lumière.

    Par endroits, des plaques rivetées apparaissaient sous le revêtement, traversées de conduites étroites où circulait un fluide sombre.

    Une pulsation régulière remontait à travers le métal.

    Les conduites battaient au même rythme.

    Personne ne paraissait y prêter attention.

    Les panneaux avaient disparu. À leur place, des alcôves s’ouvraient sur des espaces sombres qu’il était impossible d’embrasser d’un seul regard.

    Derrière l’une d’elles, quelque chose montait lentement.

    Je ne distinguai ni sa forme, ni sa destination.

    — Ne vous attardez pas.

    Elle ne ralentit pas.

    Moi non plus.


    Plus loin, une baie s’ouvrit sur l’extérieur. Il n’y avait pas de vitre. Je ne m’en aperçus qu’en arrivant à sa hauteur.

    Aucun souffle.

    Aucun froid.

    Comme si le vide avait renoncé à entrer.

    Au-delà, il n’y avait plus rien de reconnaissable. Le ciel occupait presque tout. La Terre n’apparaissait plus qu’à la périphérie.

    Des visiteurs passaient devant l’ouverture sans ralentir.

    Un préposé se tenait au seuil. Jeune, veste sombre, les coudes usés, il manipulait un système de poulies et de contrepoids sans jamais lever les yeux.

    — Vous pouvez essayer, dit Ruth.

    Je me tournai vers elle. Elle observait déjà le visiteur suivant.

    Un homme s’arrêta devant le préposé et prit place dans un petit siège suspendu à un bras articulé.

    — Vous êtes en état ?

    L’homme acquiesça.

    Le préposé ajusta deux sangles, tira sur une corde. Le siège s’éloigna sans bruit.

    Quelques secondes plus tard, il n’y avait plus rien entre la Terre et lui.

    Je pris place dans le dispositif suivant. Il s’abaissa légèrement sous mon poids.

    — Vous êtes en état ?

    — Ça dépend pour quoi.

    Il ne répondit pas.

    — Nous considérerons que oui.

    Il avait déjà relâché le frein. Mes pieds trouvèrent leur place d’eux-mêmes. Je n’eus rien à apprendre : j’en éprouvai une légère déception.

    Je franchis le seuil.

    Le sol disparut. Le dispositif poursuivait son mouvement avec une régularité parfaite. Je n’avais plus rien à faire, sinon me laisser porter.

    L’horizon se courbait davantage.


    Autour de nous gravitaient d’autres plateformes.

    Petites. Régulièrement espacées.

    Certaines étaient occupées.

    Je me retrouvai devant l’une d’elles sans avoir senti le déplacement.

    J’aperçus soudain la Lune sur ma droite. Elle ne m’avait jamais paru aussi nette.

    Je voulus la regarder plus longtemps.

    Le câble se tendit. Le dispositif ralentit. Puis repartit dans l’autre sens.

    Je regardai derrière moi.

    L’institut se rapprochait déjà.

    Le préposé m’attendait.

    Il immobilisa le dispositif, décrocha les sangles, puis prépara déjà le visiteur suivant. Il ne me demanda pas si cela m’avait plu.

    Je retrouvai le seuil.

    L’odeur d’oliban était toujours là. Mélangée, cette fois, à une légère odeur d’huile chaude. Les visiteurs continuaient d’avancer.

    Ruth avait repris sa place auprès des nouveaux arrivants. Ses mains refermaient déjà une autre lanière.

    Je ralentis.

    Elle ne leva pas les yeux.

    Je repris ma marche.

    L’animal me regardait de nouveau.

    — Pas ici.

    Je ne sus pas si la voix venait de lui.

    Sous mes pieds, l’Institut continuait de monter.

  • La pirate qui ne reste pas

    III — Ce qui ne passe plus — 05

    La cour semblait fonctionner toute seule. Les groupes se formaient, se défaisaient, puis reprenaient. Les plus petits passaient au milieu des plus grands sans s’arrêter. Un scarabée traversa le même passage quelques instants plus tard. Personne ne semblait gêner personne.

    Noam marchait à côté de moi. Il suivait les joints entre les pavés du bout de sa chaussure, sans jamais quitter la ligne.

    Le chant commença.

    Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.

    Les voix étaient nombreuses. Elles chantaient sans effort, comme si la chanson continuait depuis longtemps.

    Je levai les yeux.

    Au-dessus des toits, quelque chose dépassait.

    D’abord un mât.

    Puis une proue de bois, inclinée dans le vide.

    Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.

    La structure semblait posée sur le toit sans que rien ne la soutienne. Personne ne paraissait la remarquer.

    Le vent passe, doux, sans rien déplacer.

    Je m’arrêtai.

    Noam fit encore un pas avant de s’arrêter lui aussi.

    Puis tout attend, et le matin revient.

    Cette structure n’était pas là la veille. Les demandes de travaux avançaient enfin.

    Je restai un moment immobile. Le chant continuait derrière les fenêtres ouvertes. Je fermai les yeux.

    Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.

    Je les rouvris.

    La proue était toujours là.

    Je posai la main contre le mur. La pierre était froide.

    — Tu vois bien, dit Noam.

    Je préférais quand il se trompait.

    Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.

    — Oui.

    Un silence.

    Le vent passe, doux, sans rien déplacer.

    — Puis tout attend, et le matin revient, achevai-je.

    Le matin semblait particulièrement insistant.

    Je tournai la tête.

    Noam regardait toujours la structure. Il ne clignait presque pas des yeux.

    — Bientôt, il n’y aura plus rien.

    Il attendit quelques secondes.

    — Tu vas redescendre.

    Il ne me regardait pas.

    Le chant poursuivait son chemin derrière les murs.

    Je ne répondis pas.


    Je longeai la façade sans quitter la structure des yeux.

    Les rebords de fenêtre cessèrent d’être de simples rebords. Les joints prirent de l’épaisseur. Le bois dépassa légèrement du mur.

    Je ralentis.

    Une trajectoire apparaissait. Les architectes étaient parfois plus inventifs qu’ils ne le pensaient.

    Je posai la main sur une première prise.

    Elle tenait.

    Je la lâchai.

    Le chant continuait.

    Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.

    Je fis un pas.

    Une autre voix glissa entre les paroles.

    Elle venait d’en haut.

    Le port s’efface… les cordes lâchent… le bois grince encore…

    Je relevai la tête.

    Je repris la même prise.

    Puis une autre.

    Cette fois, je ne redescendis pas.

    Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.

    Je montai.

    La mer prend de biais, elle rapproche sans prévenir.

    Les prises venaient naturellement sous les mains. Je n’avais plus besoin de les chercher.

    Le vent passe, doux, sans rien déplacer.

    Le vent monte, les corps penchent et tiennent ainsi.

    Les deux chants occupaient le même espace sans se couvrir.

    Je continuai.

    Le mur cessait peu à peu d’être un mur.

    Puis tout attend…

    Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.

    Je passai d’une prise à l’autre sans hésiter.

    Je ne pensais plus à descendre.

    … et le matin revient.

    Je regardai en bas.

    Noam n’avait pas bougé.


    J’atteignis la plateforme.

    Le bois était sec. Légèrement chaud. La structure tenait sans renfort visible.

    Elle était là.

    Accrochée au mât, les jambes repliées autour du bois, le corps suspendu, la tête en bas. Ses cheveux descendaient jusqu’au pont.

    Le chant venu de l’école avait disparu.

    Le port s’efface, les cordes lâchent, le bois grince encore.

    J’avançai.

    La mer prend de biais, elle rapproche sans prévenir.

    Je m’arrêtai devant elle.

    Nos visages étaient proches.

    Le reste du monde ne l’était plus.

    Elle leva les yeux vers moi.

    Un instant.

    Puis inclina très légèrement la tête.

    J’aurais dû savoir quoi faire. Je ne m’en souvenais déjà plus.

    Le vent monte, les corps penchent et tiennent ainsi.

    Je me penchai à mon tour.

    Le premier mouvement fut maladroit.

    Le second trouva sa place.

    Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.

    Le contact se fit.

    Le bois craqua doucement. Puis plus rien ne bougea.

    Je ne sus pas combien de temps nous restâmes ainsi.

    Je n’avais aucun moyen de le mesurer.


    Un craquement sec retentit derrière moi. Le pont vibra légèrement sous les pieds.

    Elle se dégagea d’un seul mouvement. Le corps pivota autour du mât. Les jambes retrouvèrent le sol avec une facilité qui me parut ancienne.

    Nous restâmes un instant face à face.

    Elle inclina légèrement la tête.

    Je lui rendis son salut.

    Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.

    La chanson s’interrompit. En douceur. Comme si elle était arrivée à son terme.

    Je fis un pas vers le bord.

    Elle s’éloignait déjà. Sa démarche gardait encore quelque chose de la suspension.

    Le bordeaux persista un instant avant de disparaître.

    Des mains démontaient la structure avec une rapidité méthodique.

    Les cordes étaient déjà lovées.

    Les planches descendaient les unes après les autres. Comme si le navire n’avait jamais eu vocation à rester.

    Le chant de l’école remonta depuis la cour.

    Le jardin s’ouvre… les allées nettes…

    Je commençai la descente.

    Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.

    Le premier appui céda.

    Ma main glissa.

    Une écharde se ficha sous mon pouce.

    Je retrouvai aussitôt une prise.

    Le vent passe, doux, sans rien déplacer.

    Je continuai.

    Puis tout attend, et le matin revient.


    Je retrouvai Noam au pied du bâtiment. Il se tenait exactement là où je l’avais laissé.

    Il leva les yeux vers moi.

    Puis vers mes mains.

    Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.

    — Tu as vu ?

    Il ne répondit pas.

    Je suivis son regard.

    L’écharde dépassait sous mon pouce.

    Je tirai dessus. Elle se brisa.

    Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.

    — Là-haut, ça paraît plus simple, dis-je.

    Un silence.

    — Puis on redescend.

    Il hocha très légèrement la tête.

    Le vent passe, doux, sans rien déplacer.

    Il reprit sa marche.

    Je le suivis.

    Puis tout attend, et le matin revient.

  • La tour où l’on ne passe pas

    III — Ce qui ne passe plus — 04

    Les plans avaient été préparés pour la commission, qui devait se réunir le lendemain, si le temps le permettait. Au centre de chaque feuille, une tour s’élevait au milieu d’un cercle vide. Deux spirales l’entouraient. L’une montait. L’autre redescendait. Elles ne se rencontraient jamais.

    Je ramenai les plans à la maison pour préparer mon intervention.

    Je les posai.

    Puis je les repris.

    Noam était assis par terre, une jambe repliée sous lui. Il faisait rouler une bille entre ses doigts.

    Je dépliai les feuilles sur la table, à côté de mon carnet.

    Il leva les yeux. Son regard s’arrêta immédiatement sur le cercle.

    — C’est quoi ?

    Je lui montrai le centre.

    — Une tour.

    — Là ?

    — Oui. Au milieu de la cour.

    Il regarda encore quelques instants. La bille continuait de tourner entre ses doigts.

    — On monte ?

    — Oui.

    — Et après ?

    — En théorie, on redescend.

    Il fit passer la bille dans l’autre main.

    — Ça bloque.

    Je regardai le plan. Puis le cercle.

    Je suivis les deux spirales du doigt.

    Le papier ne semblait pas rencontrer la même difficulté.


    La commission se réunit dans la salle haute, au-dessus de la cour.

    Par la verrière, on distinguait encore le cercle tracé à la craie rouge. La neige en adoucissait les contours sans parvenir à l’effacer. Les étudiants le contournaient naturellement, laissant autour de lui des trajectoires irrégulières.

    Salomé présidait. Elle demeura debout quelques instants, une main posée sur le dossier de sa chaise.

    — Les accès doivent rester ouverts.

    Thomas avait déjà installé ses instruments. Le plan reposait sur un pupitre incliné. Il plaça la pointe de son compas au centre du cercle.

    — On peut faire tenir le flux.

    Sans lever la main, il traça deux spirales qui s’enroulaient l’une autour de l’autre.

    Le geste était continu.

    Précis.

    — Ils montent par ici.

    La pointe suivit la première spirale.

    — Ils redescendent par là.

    Elle suivit la seconde.

    — Ils ne se croisent jamais.

    Il posa le compas.

    Élie, resté près de la porte, fit un pas.

    Il regarda les spirales.

    — On sait construire les escaliers.

    Un silence.

    — Ce ne sont jamais eux qui retiennent les gens.

    Personne ne répondit.

    S’ils ne redescendent pas…

    Il faudra bien…

    Je cherchai la suite. Elle me déplut.


    Matthias consulta ses tableaux sans lever les yeux. Il fit glisser une règle le long d’une colonne.

    — La capacité tient.

    Son doigt s’arrêta sur une ligne.

    — À condition qu’ils ne restent pas.

    Il tourna une page.

    — Sinon, l’accumulation recommence.

    Thomas ne releva pas la tête.

    Il corrigeait déjà un angle.

    — Ils ne restent pas.

    Matthias attendit quelques secondes.

    — C’est une hypothèse ?

    Thomas réfléchit.

    — Non.

    Il posa le compas.

    — C’est le principe.

    Matthias revint à ses tableaux.

    — Je ne compte pas des intentions.

    C’était probablement plus prudent.

    Il traça un trait dans la marge. Puis aligna soigneusement les feuilles.


    Salomé regardait la cour, en contrebas.

    La neige reprenait. Les trajets disparaissaient peu à peu.

    — Ils monteront pour quelque chose.

    Personne ne répondit.

    — Certains resteront.

    Je levai les yeux vers l’endroit où la tour devait s’élever.

    Je cessai d’y penser.

    Salomé fixait le même point, dans les airs.

    — Il faudra prévoir des zones d’attente.

    Un silence.

    — Ça ne ferait que décaler le problème, commentai-je.

    Elle réfléchit quelques secondes.

    — Nous en ouvrirons d’autres.

    — Jusqu’où ?

    Elle posa la main sur le dossier de sa chaise.

    — Tant que ce sera nécessaire.

    Je n’étais pas convaincu. Je préférai pourtant ne pas comparer nos solutions.

    Elle redressa légèrement la chaise.

    — Nous ferons tout pour éviter les encombrements.

    Je décidai de garder mon idée pour moi.


    Nous descendîmes dans la cour.

    Au milieu des pavés, le cercle de craie rouge apparaissait encore sous la neige.

    Les étudiants contournaient naturellement le cercle. Certains hésitaient un instant, puis reprenaient leur trajectoire comme s’il occupait déjà la place de la tour.

    Noam était là. Les lacets défaits. Il marchait à l’intérieur du cercle.

    Il suivait une longue spirale. Chaque tour semblait le rapprocher du centre. Pourtant, il revenait toujours à son point de départ.

    Je m’approchai.

    — Tu fais quoi ?

    Il ne s’arrêta pas.

    — J’essaie.

    Cela ne semblait pas donner de meilleurs résultats que la commission.

    Il acheva une boucle. Puis une autre.

    Je lui montrai le cercle.

    — Tu monterais maintenant ?

    Il leva les yeux.

    — Non.

    — Pourquoi ?

    Il désigna vaguement le milieu.

    — Ça bloque encore.

    Je regardai le cercle.

    Puis les plans que je tenais encore sous le bras.

    Je pensai à l’échelle. Je cherchai le barreau suivant.

    Je ne trouvai rien.

    Thomas avait vérifié les trajectoires. Matthias avait vérifié les capacités.

    Je décidai de faire confiance aux adultes.

    Je passai à autre chose.


    Les plans furent repris.

    Thomas corrigea un dernier angle. Puis il posa le compas.

    Matthias vérifia une dernière fois ses tableaux. Il déplaça une valeur d’une colonne à l’autre. Puis referma son registre.

    Salomé valida les accès. Elle apposa son sceau sans reprendre les calculs.

    Élie referma sa montre.

    Je relus l’ensemble.

    Les trajectoires tenaient. Les capacités aussi.

    Je repensai à Noam.

    Puis à Thomas.

    Puis à Matthias.

    Je rangeai les plans. Je ne voyais pas ce qui bloquait.

  • Le passage qui ne prend pas

    III — Ce qui ne passe plus — 03

    Matthias avait affiché les résultats dans le hall de l’Université. Une liste occupait presque tout le panneau. Deux colonnes. Des noms alignés : en bleu dans la colonne de gauche, en rouge dans la colonne de droite. Certaines lignes avaient été reprises plusieurs fois. L’encre y était plus sombre, comme si la décision avait nécessité davantage d’insistance.

    Salomé se tenait à côté. Elle observait la file avec l’attention tranquille de quelqu’un qui ne vérifie plus le contenu, seulement le bon déroulement de la procédure.

    — Deux passages par personne, dit-elle.

    Elle apposa un sceau au bas de la feuille.

    L’encre noire resta humide quelques secondes.

    Puis les gens s’approchèrent du tableau. Ils lisaient. Comparaient. Puis s’éloignaient sans commentaire.

    Je cherchai mon nom.

    Je le trouvai plus bas, dans la colonne de gauche.

    Mon nom était suivi d’un autre, séparé du mien par une virgule.

    Jonathan.

    L’encre bleue avait été repassée sur les deux noms, comme pour éviter qu’ils disparaissent.

    Face aux deux noms, dans la colonne de droite, un seul nom apparaissait en rouge.

    Ruth.

    Je relevai les yeux.

    Jonathan regardait déjà la liste. Ruth regardait autre chose.

    Nous restâmes quelques instants devant le panneau.

    Personne ne demanda ce que signifiait un passage.

    Personne ne demanda pourquoi les colonnes n’étaient pas équilibrées.


    Depuis l’affichage des résultats, Jonathan et moi évitions soigneusement le sujet. Il ne restait plus que trois nuits. L’évitement devenait difficile.

    Deux noms bleus.

    Un nom rouge.

    Sauf erreur de calcul, cela représentait quatre passages. Nous disposions de trois nuits. Le problème commençait à réclamer une solution.

    En fin de soirée, je pris le combiné.

    — C’est moi, dis-je.

    — Oui, répondit Jonathan.

    Un silence.

    — On ne peut plus attendre.

    — Non.

    — Je prends la première soirée.

    — D’accord.

    — Tu prends la suivante.

    — Oui.

    Un silence.

    — Et la dernière ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    — On verra.

    Il ne répondit pas.

    Pendant quelques instants, j’explorai plusieurs solutions élégantes.

    Aucune ne survécut à une vérification élémentaire.


    Ruth arriva en fin de journée.

    Elle entra sans attendre qu’on lui ouvre.

    La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd. Sa main resta un instant sur la poignée avant de la lâcher.

    Elle portait un manteau sombre. Elle le retira lentement, le plia en deux et le posa sur le dossier d’une chaise.

    Puis elle demeura immobile. Comme si elle attendait que quelque chose termine de s’ajuster.

    — C’est ici ?

    — Oui.

    Elle hocha la tête.

    — Il t’a appelé ?

    — On s’est arrangés.

    Elle sembla considérer la réponse quelques secondes.

    — D’accord.

    Je regardai l’horloge.

    — Tu es en avance.

    — Oui.

    Elle parcourut la pièce du regard.

    Les murs conservaient des rectangles plus clairs là où des cadres avaient autrefois été suspendus. Au-dessus du canapé, un plan de la ville occupait presque tout un pan de mur. Les remparts y dessinaient des lignes brisées. Des places triangulaires s’ouvraient entre les blocs. Une tour marquait le centre.

    Ruth s’en approcha.

    Sa main s’arrêta à quelques centimètres du papier.

    Puis redescendit.

    Elle s’assit.

    La boussole suspendue à son cou oscilla légèrement avant de retrouver son orientation.

    — Tu passes encore par là ?

    — Oui.

    Elle hocha la tête.

    Son regard suivait les rues du plan comme si elle cherchait un trajet précis.

    — Moi aussi.

    Je posai deux verres sur la table.

    Elle ne les regarda pas. À la place, elle prit mes gants posés sur le canapé. Elle les retourna entre ses mains.

    — Tu les utilises encore ?

    — Oui.

    — Et les tracés ?

    — Ils sont toujours là.

    Elle replia un doigt.

    Puis le déplia.

    — D’accord.

    Nous parlâmes peu. Ruth changea de place plusieurs fois au cours de la soirée. Chaque déplacement paraissait répondre à une nécessité que je ne percevais pas. Elle avançait une chaise de quelques centimètres. S’asseyait. Attendait. Puis recommençait ailleurs.

    Son regard s’arrêta longtemps sur une fissure qui traversait le plafond avant de disparaître au-dessus de la table.

    — Tu habites ici ?

    — Non.

    — Depuis longtemps ?

    Je regardai l’évier.

    — Depuis que Myriam m’a vu rénover.

    Elle suivit mon regard.

    Puis regarda ailleurs.

    — Tu continues à y venir ?

    — Oui.

    — C’est un peu ta garçonnière ?

    — Non.

    Elle demeura silencieuse.

    — D’accord.

    La soirée continua.

    Par moments, elle se levait, traversait la pièce, touchait un objet du bout des doigts, puis revenait s’asseoir. Comme si elle vérifiait régulièrement que les choses existaient toujours.

    Je restai là.

    Après un moment, elle me regarda.

    — Tu fais souvent ça ?

    — Non.

    — Moi non plus.

    Elle s’allongea sans retirer ses chaussures. Les mains croisées sur le ventre.

    — Tu dors ?

    — Non.

    Elle ferma les yeux. Sa respiration demeura parfaitement régulière.


    Vers minuit, elle remit son manteau. Elle en lissa les plis avant de le passer. Puis vérifia les manches, une à une.

    — C’est à lui demain soir ?

    — Oui.

    — Il est ponctuel ?

    — Oui.

    Elle hocha la tête.

    — Alors ça ira.

    Elle s’arrêta près de la porte.

    — Ruth.

    Elle se retourna.

    — Depuis les Indes… ça va ?

    — Oui.

    Je pensai au trottoir. Elle porta brièvement la main à sa bouche, comme pour vérifier quelque chose.

    Puis la laissa retomber.

    — Ça arrive encore ?

    Elle réfléchit.

    — Parfois.

    Un silence.

    — Moins.

    Elle posa la main sur la poignée.

    Je la regardai.

    — Tu n’as pas changé.

    — Non.

    Elle considéra la remarque quelques secondes.

    — Toi non plus.

    Puis elle ouvrit la porte.

    Elle demeura un instant sur le seuil. Comme si elle écoutait quelque chose dans la rue.

    Puis elle sortit.

    Je restai seul dans la pièce.

    Je ne trouvai rien à faire de ce que nous venions de nous dire.


    Je ne fis rien de la journée. Je passai d’une pièce à l’autre. Je déplaçai une chaise. Puis je la remis à sa place. Je regardai la table. Je ne trouvai rien à corriger.

    J’essayai quand même.

    Je pensai à l’heure. Ils devaient être ensemble. Je cherchai à imaginer la pièce. Je pris la mienne comme modèle. Puis je modifiai quelques détails. La table n’était pas au même endroit. La fenêtre donnait ailleurs.

    Je ne savais pas quoi faire de Ruth.

    Je la plaçai assise.

    Puis debout.

    Puis près de la fenêtre.

    Aucune version ne paraissait plus vraisemblable que les autres. Je laissai tomber.

    Le téléphone sonna.

    — C’est fait, dit Jonathan.

    — D’accord.

    — Elle est venue à l’heure.

    — Très bien.

    Un silence.

    — Demain.

    — Oui.

    — Tu as un plan ?

    Je regardai la table.

    — Je crois.

    — Ça sera différent.

    Je réfléchis.

    — Oui.

    Un silence.

    — Je te dirai.

    — D’accord.

    Il raccrocha.

    Je regardai encore la table quelques secondes.

    Nous semblions disposer d’informations comparables.


    Le lendemain passa plus vite que le précédent. Ou peut-être y prêtai-je moins attention. J’avais prévenu Myriam que je serais de nouveau absent toute la soirée. Elle m’avait demandé si c’était important. J’avais répondu oui. Elle n’avait pas demandé davantage de précisions. Ce qui était regrettable.

    En fin d’après-midi, je préparai la troisième soirée.

    Je plaçai les verres.

    J’ajustai leur écart.

    Je les déplaçai de quelques millimètres.

    Puis les remis exactement au même endroit.

    Je vérifiai l’heure. Les possibilités d’ajustement se réduisaient.

    Je rappelai Jonathan.

    — Je propose de vous inviter en même temps.

    Un silence.

    — Ruth et moi ?

    — Oui.

    Le silence se prolongea.

    — D’accord, dit-il.

    — Dix-neuf heures.

    — Très bien.

    Il raccrocha.

    Je restai devant la table. Pendant quelques instants, je cherchai encore quelque chose à modifier.

    Je ne trouvai rien.


    Ils arrivèrent ensemble.

    Ruth entra la première. Elle posa son manteau au même endroit que l’avant-veille, avec les mêmes gestes.

    Jonathan resta un instant sur le seuil, puis referma la porte.

    Il regarda la pièce.

    — Tu n’as rien changé.

    — Je n’ai rien trouvé à modifier.

    — C’est rare.

    — Oui.

    Ruth observait alternativement la pièce, Jonathan et moi. Comme si elle vérifiait que nous appartenions bien au même ensemble.

    — Vous vous connaissez ?

    — Oui, dit Jonathan.

    — Depuis longtemps, ajoutai-je.

    — Il m’empêche régulièrement de me perdre.

    Jonathan réfléchit.

    — J’ai surtout appris à marcher derrière lui.

    — Ça revient au même.

    Ruth considéra la phrase quelques secondes.

    — Non.

    Elle réfléchit encore.

    — Mais c’est proche.


    Nous dînâmes lentement. Les phrases restaient courtes. Elles ne se répondaient pas toujours.

    — Tu as terminé ? demanda Jonathan.

    — Non.

    — Tu termineras un jour ?

    — J’ai bon espoir.

    Un silence. Je regardai l’un puis l’autre.

    — On m’a dit quelque chose l’autre jour, lors des portes ouvertes.

    Jonathan leva à peine les yeux.

    — Oui ?

    — Qu’il y avait quelqu’un au laboratoire qui ne pouvait pas me voir.

    Ruth hocha la tête.

    — Ça peut.

    — Qui ça ? demanda Jonathan.

    — Je ne sais pas.

    Il réfléchit.

    — Sûrement Salomé.

    — Elle ne peut voir personne, répliqua Ruth. Ce ne serait pas une découverte.

    Elle réfléchit à son tour.

    — Probablement Thomas.

    Jonathan leva les yeux.

    — Thomas ?

    Je réfléchis un instant.

    — Il m’a déjà expliqué deux fois la même chose, proposai-je.

    — Et ?

    — Les deux fois, il croyait me rencontrer pour la première fois.

    Jonathan réfléchit.

    — Ça m’est déjà arrivé.

    — De ne pas voir les gens ?

    — Non.

    — Ah.

    — De ne pas voir Matthias.

    Un silence.

    — C’était une très bonne journée.

    Ruth reprit ses couverts. Elle mangea lentement, sans lever les yeux.

    La nuit s’installa sans rupture. Nous restâmes encore un moment dans le salon.

    Puis Jonathan se leva.

    Ruth se leva après lui, sans le regarder.

    Ils passèrent dans la chambre d’à côté. La porte ne fut pas refermée complètement.

    Je restai assis quelques secondes. Je ne trouvai rien à faire de mes mains. Puis je passai dans le couloir.

    Je ne cherchai pas à voir. Je rejoignis la chambre du fond.

    Je refermai la porte.

    Je pensai que cela suffirait.

    Ce ne fut pas le cas.


    Ruth me rejoignit une heure plus tard. Elle s’assit sur le bord du lit. Elle retira son châle, qu’elle plia avec soin avant de le poser sur une chaise.

    — Je suppose que c’est maintenant, suggéra-t-elle.

    — Oui.

    Elle hocha la tête.

    — D’accord.

    Elle ne bougea plus.

    Je restai assis.

    Un silence passa.

    — Tu fais toujours comme ça ? demanda-t-elle.

    — Oui.

    — Ça simplifie.

    — En théorie.

    Je regardai la pièce.

    Un bruit traversa le mur. Quelque chose de léger. Un tiroir, peut-être.

    Puis plus rien.

    Ruth inclina légèrement la tête.

    — Tu entends ?

    Je ne répondis pas.

    Un silence.

    — Moi, oui.

    Elle posa la main sur le lit. Puis la retira.

    — Ça ne change rien.

    — Non.

    Un autre bruit passa derrière le mur. Plus bref. Comme un objet déplacé. Puis replacé exactement au même endroit.

    Ruth ne tourna pas la tête.

    Je pensai à Jonathan. Il était probablement en train de ranger quelque chose. Ou de le déranger.

    Ruth regardait toujours devant elle.

    — Tu réfléchis ?

    — Oui.

    — Ça aide ?

    Je pris quelques secondes.

    — Pas encore.

    — D’accord.


    Vers minuit, ils se levèrent presque en même temps.

    Ruth remit son manteau. Elle en lissa les plis avant de le passer. Puis vérifia les manches, une à une.

    Jonathan lui ouvrit la porte. Un courant d’air froid traversa la pièce.

    — Il neige, dit-il.

    Ruth regarda dehors quelques secondes.

    Puis elle franchit le seuil.

    Jonathan la suivit.

    Je les regardai s’éloigner dans la rue blanche. Aucun des deux ne semblait pressé de rompre le silence.

    Je refermai la porte.

    Les verres étaient à leur place. Les chaises aussi.

    Je regardai la table. Je ne trouvai rien à modifier.

    J’attendis encore quelques instants. Puis quelques autres. Rien ne se produisit.

    Tout avait eu lieu.

    Rien n’avait pris.