Auteur/autrice : Calion

  • Le papillon de papier

    L’automne passa. Puis l’hiver. Puis une partie du printemps. Le chat noir et blanc passait toujours beaucoup de temps dans son panier. Ses parents continuaient de lui montrer des papillons. Il faisait de son mieux pour sourire. Mais, au fond de lui, quelque chose manquait toujours.

    Un après-midi de pluie, il décida pourtant de sortir. Il traversa le jardin sans but précis. Le vieux mur était là, tout au fond. Le chat noir et blanc lui jeta un regard distrait, puis il continua son chemin.

    Près d’un arbre, il aperçut un livre abandonné. Ses pages étaient gonflées par l’humidité. Curieux, il s’approcha.

    Une rafale de vent souleva soudain la couverture. Et quelque chose s’en échappa. Un papillon. Mais pas un papillon ordinaire. Ses ailes étaient faites de papier. Elles étaient couvertes de cartes, de dessins et de mots minuscules. Le papillon tournoya autour du chat. Puis il s’envola.

    Le chat noir et blanc le regarda disparaître. Et, pour la première fois depuis longtemps, il ressentit quelque chose. Une chaleur. Comme si une porte s’ouvrait dans sa poitrine. Comme si toutes les pièces d’un puzzle oublié retrouvaient soudain leur place.

    Sans réfléchir, il partit à sa poursuite. Le papillon de papier traversa le jardin. Puis un autre jardin. Puis un troisième. Le chat courut jusqu’au coucher du soleil.

    Cette nuit-là, il ne retourna dans son panier qu’au dernier moment.

    Le lendemain matin, il repartit. Et le jour suivant aussi.

    Le papillon de papier apparaissait toujours quelque part : près d’un livre, dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier rempli de vieilles cartes. Le chat le suivait partout.

    Très vite, ses parents retrouvèrent le sourire.

    — Regarde-le ! disait sa mère. Il est redevenu lui-même.

    Son père hochait la tête.

    — Je te l’avais dit. Il lui fallait seulement trouver le bon papillon.

    Le chat était heureux de les voir rassurés. Mais il ne se sentait pas vraiment redevenu lui-même. Il avait plutôt l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre.

    Un soir, il tenta de l’expliquer à un autre chaton.

    — Ce papillon est différent.

    — Différent comment ?

    — Je ne sais pas… Quand je le suis, j’ai l’impression de comprendre des choses.

    L’autre chaton éclata de rire.

    — C’est juste un papillon.

    — Non, répondit le chat noir et blanc.

    — Tu racontes n’importe quoi.

    Le chaton repartit en ricanant. Le chat noir et blanc resta seul. Puis il décida de ne plus parler du papillon. Certaines choses semblaient impossibles à expliquer.

    Les semaines passèrent.

    Le papillon de papier suivait souvent les mêmes chemins. Le chat finit par s’en apercevoir. Il commença à noter ses trajets, puis à dessiner des cartes. Très vite, les murs de sa chambre furent recouverts de plans.

    Un soir, il découvrit enfin le motif. Le papillon ne volait pas au hasard. Il suivait des routes invisibles. Le chat ressentit un frisson. Si le papillon de papier suivait des routes secrètes… Alors les autres papillons devaient sûrement faire la même chose.

    À partir de ce jour-là, il voulut tout comprendre. Les papillons bleus. Les papillons rayés. Les papillons dorés. Tous. Il dessina des dizaines de cartes. Puis des centaines. Ses professeurs admirèrent son travail.

    — Remarquable !

    — Personne n’avait jamais remarqué cela !

    Le chat rougit de plaisir. Les autres chatons, eux, l’appréciaient de moins en moins. Ils le trouvaient bizarre. Ils se moquaient de ses cartes. Ils l’accusaient parfois de tricher. Le chat faisait semblant de ne pas les entendre. De toute façon, il n’avait plus beaucoup de temps pour eux. Il passait ses journées à poursuivre les papillons. Et souvent une partie de ses nuits. Il dormait moins. Mangeait moins. Et continuait à oublier de se lécher.

    Un matin, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches blanches lui semblèrent plus lumineuses qu’autrefois. Ses taches noires, un peu plus petites. Le reflet lui adressa presque un sourire. Le chat sourit à son tour. Un papillon de papier passa au-dessus de lui, se reflétant dans la flaque. Alors il repartit en courant. Le papillon le conduisit au fond du jardin, jusqu’au vieux mur. Toutes les routes du papillon de papier semblaient converger vers une zone située au-delà. Sur ses cartes, le chat avait dessiné cette région en pointillés. Il l’avait appelée : Le Jardin Blanc.

    Là, au pied du vieux mur, se tenait un vieux chat. Une soucoupe de lait reposait devant lui. Le vieux chat buvait lentement. Il paraissait triste. Mais il regardait le ciel avec une attention étrange.

    Le chat noir et blanc ralentit. Pendant un instant, il eut envie de lui parler. Le vieux chat leva les yeux vers lui. Puis le papillon de papier reprit son vol. Alors le chat noir et blanc repartit à sa poursuite.

    Et le vieux chat disparut dans l’obscurité.

  • Le panier

    Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons. Comme tous les chats de son âge.

    Dans le village, chaque chaton possédait son cabinet de curiosités. On capturait les plus beaux papillons, puis on les épinglait avec soin dans de grandes boîtes de bois.

    Certains collectionnaient les papillons bleus. D’autres les papillons rayés. D’autres encore les papillons qui ne sortaient qu’au coucher du soleil. Un chaton prétendait collectionner les papillons invisibles. Personne n’avait jamais réussi à vérifier sa collection.

    Le chat noir et blanc les aimait tous. Il passait des heures à courir dans les jardins. Quand il découvrait une espèce inconnue, il rentrait chez lui en bondissant pour l’ajouter à sa collection.

    Son père disait souvent :

    — Tu finiras par attraper tous les papillons du monde.

    Et le chaton était presque prêt à le croire.

    Puis un jour, quelque chose changea. Il ne sut jamais quoi. Les papillons étaient toujours là. Ils voletaient au-dessus des fleurs. Ils dansaient dans les rayons du soleil. Les autres chatons continuaient de les poursuivre. Mais lui n’en avait plus envie.

    Au début, il pensa que l’envie reviendrait.

    Demain, se disait-il. Demain, je retournerai dans les jardins.

    Mais le lendemain arriva. Puis le jour suivant. Puis toute une semaine. Et le chaton resta dans son panier.

    C’était un vieux panier en osier placé près de la fenêtre.

    Il y faisait chaud. On y était au calme. Personne ne lui demandait d’attraper des papillons.

    Alors il y restait.

    Son père essaya de le motiver.

    — Viens voir ! cria-t-il un matin.

    — J’ai aperçu un papillon aux ailes dorées !

    Le chaton leva la tête. Il regarda par la fenêtre. Le papillon était magnifique.

    Puis il reposa sa tête sur la couverture.

    En regardant une dernière fois dehors, il aperçut une silhouette au loin. Un vieux chat était assis près du mur. Son pelage était noir et blanc. Le chaton ne l’avait jamais remarqué auparavant. Il détourna les yeux.

    Sa mère essayait elle aussi.

    — Celui-ci brille dans le noir !

    Le chaton regarda. Le papillon brillait effectivement dans le noir. Mais cela ne changeait rien.

    Les jours passèrent.

    Le chaton se léchait moins souvent. Son pelage perdit peu à peu son éclat. Quelques feuilles restaient parfois accrochées à sa queue. Une légère odeur de terre humide commença à le suivre partout. Cela lui faisait honte.

    Les autres chatons couraient dans les jardins. Lui restait dans son panier.

    Parfois, il ouvrait encore ses boîtes. Les papillons étaient toujours là. Le papillon couleur de lune. Le papillon aux ailes transparentes. Le minuscule papillon doré. Ils étaient exactement comme avant. Pourtant, il refermait bientôt le couvercle.

    Pourquoi les autres continuaient-ils à les aimer ? Et lui non ? Le chaton ne comprenait pas.

    Un après-midi, après une pluie d’été, il sortit quelques instants dans le jardin. Une flaque d’eau s’était formée près du chemin. En passant devant, il aperçut son reflet. Il s’arrêta. Ses taches blanches lui semblèrent un peu plus ternes qu’autrefois. Comme si quelqu’un avait versé une goutte de gris sur son pelage.

    Le chaton cligna des yeux. Lorsqu’il regarda de nouveau, son reflet paraissait normal. Il rentra sans y penser davantage.

    Le soir venu, il resta longtemps à observer le jardin par la fenêtre. Le soleil disparaissait derrière les arbres. Les ombres s’allongeaient sur l’herbe. C’est alors qu’il remarqua quelque chose. Tout au fond du terrain se dressait un vieux mur de pierre. Il séparait leur jardin d’un autre jardin. Le chaton l’avait déjà vu des centaines de fois. Pourtant, ce soir-là, il lui sembla différent. Il ne savait pas pourquoi. Il observa le mur pendant de longues minutes. Puis il retourna dans son panier.

    Cette nuit-là, il rêva qu’il marchait sur le vieux mur. Et que les papillons volaient très loin au-dessus de sa tête.

  • La porte pour entrer

    II — Les réglages incertains — 06

    Je trouvai la clé posée sur mon ancien bureau, dans la salle commune. Elle était glissée dans une enveloppe accompagnée d’une carte sur laquelle quelqu’un avait écrit : “J’espère que ça se passera mieux.”

    Le bureau qu’on m’avait attribué se situait au rez-de-chaussée et ouvrait directement sur le vestibule. La porte était peinte d’un blanc mat, sans numéro.

    J’essayai la clé.

    Elle tourna sans bruit.

    La pièce était petite. La lumière y tombait sans chaleur. L’endroit serait plus calme que la salle commune.

    Je restai un moment sur le seuil. Après plusieurs mois passés à occuper des espaces provisoires, j’avais presque oublié ce que cela faisait d’avoir une porte que l’on pouvait fermer derrière soi.

    Je posai ma redingote sur le dossier d’une chaise et ouvris la fenêtre. Un froid sec entra, accompagné d’un bruit de cour intérieure.

    Le lendemain, j’apportai deux pots de peinture, deux nuances de bleu.

    Je travaillai lentement, en couches épaisses. Les vagues montaient depuis le sol, larges, irrégulières. Par endroits, la matière s’épaississait en crêtes. Je m’interrompais parfois pour regarder le mur de biais, puis je reprenais.

    Le soir, la pièce avait changé d’échelle.


    Jonathan et Thomas passèrent ensemble le lendemain matin, sans prévenir. Jonathan portait une planche et quelques outils. Thomas tenait un carnet fermé.

    — Tu es monté en grade, dit Jonathan.

    Je souris sans répondre.

    — On va prendre quelques mesures, reprit-il. Pour t’installer une ou deux étagères.

    Ils entrèrent comme s’ils avaient toujours eu leurs habitudes ici. Jonathan posa la planche contre le mur. Thomas sortit de sa poche un petit instrument articulé, l’ouvrit, le fit jouer quelques secondes entre ses doigts. Il commença par la porte. Il posa la main à plat contre le bois, resta immobile un instant, puis prit une première mesure.

    Ils se déplacèrent lentement dans la pièce. Thomas relevait des distances, des hauteurs. Par moments, il s’arrêtait sans rien noter, comme s’il vérifiait quelque chose qui n’apparaissait sur aucun plan. Jonathan tenait l’extrémité du mètre, hochait la tête et approuvait régulièrement des décisions que personne n’avait encore prises.

    — Là, dit-il. Ça passera.

    Thomas ne répondit pas. Son regard resta quelques secondes sur le relief bleu du mur. Puis il referma son instrument.

    Ils prirent encore deux mesures.

    Jonathan se mit alors à fixer une première étagère au-dessus du radiateur en fonte.

    Thomas demeura près de la porte un moment. Il observait la pièce comme s’il essayait d’en mémoriser les proportions exactes. Puis il rangea son instrument et sortit sans un mot.

    Jonathan termina seul. Il ajusta la planche, vérifia l’horizontalité d’un geste de la main, recula d’un pas.

    — Ça tiendra, dit-il.

    Je regardai l’étagère. Mon regard glissait d’un bord à l’autre sans jamais trouver l’horizontale.

    Jonathan essuya ses doigts sur son pantalon. Son regard parcourut rapidement la pièce : les murs, la fenêtre, l’étagère, le radiateur. Comme pour vérifier que quelqu’un y habitait déjà.

    Puis il sortit à son tour.


    Cette semaine-là, pour célébrer l’approche de Noël, Salomé organisa une fête dans le vestibule.

    En début de soirée, les étudiants avaient installé des panneaux pour exposer leurs travaux. Au centre de la pièce, un buffet avait été dressé.

    Mon bureau ouvrait directement sur la salle. Les convives semblaient considérer la porte blanche comme un simple élément du décor. Cela me convenait.

    Les étudiants restaient près de leurs panneaux. On venait les voir, un verre à la main. On posait des questions, on en posait d’autres, puis on riait. Certains répondaient. D’autres attendaient.

    Je passais d’un groupe à l’autre avec un sérieux qui me paraissait très professionnel. Vers le troisième verre, je commençai même à croire que mes questions étaient devenues intéressantes.

    Les voix montaient, redescendaient.

    Je bus sans compter.

    Plusieurs personnes vinrent jusqu’à mon bureau pour voir les murs. Je ne savais plus très bien si elles regardaient la peinture ou si elles étaient simplement polies.

    À un moment, Jonathan apparut avec deux étudiants et entreprit de leur expliquer pourquoi l’étagère était parfaitement horizontale.

    Vers dix heures, l’orchestre arriva. Les étudiants furent alors autorisés à ranger. Ils repoussèrent les panneaux vers les bords du vestibule pour dégager l’espace.

    Je regardai plusieurs fois dans la direction de mon bureau. La porte blanche apparaissait entre deux panneaux.

    Certains commencèrent à danser.

    Je tenais à peine debout.

    Je choisis alors de m’éclipser.

    J’entendais encore les premières mesures lorsque je quittai l’Université.


    Le lendemain, j’arrivai tard dans la matinée.

    Le bruit de mes propres pas me paraissait excessif. Je décidai de ne pas formuler d’hypothèse sur les événements de la veille avant le déjeuner.

    La cour était silencieuse. Dans les couloirs, les lampes diffusaient une lumière basse, tremblée. Le vestibule avait été nettoyé, mais quelque chose de la veille persistait encore.

    Je cherchai du regard la porte blanche de mon bureau.

    Rien.

    Je poursuivis pourtant ma marche sans ralentir. Je fis le tour du vestibule comme si j’avais simplement quelque chose à vérifier plus loin.

    Aucune porte ne correspondait.

    Je revins sur mes pas.

    Lentement. Sans donner l’impression de revenir sur mes pas.

    Je crus reconnaître la porte près d’une fenêtre. Ce n’était qu’un placard. Plus loin, une autre me parut familière. Je passai devant sans m’arrêter.

    Quelques personnes commencèrent à me regarder. Ou peut-être regardaient-elles simplement dans ma direction.

    Je décidai qu’il valait mieux ne pas vérifier. Je n’avais aucune envie d’expliquer que je ne retrouvais déjà plus mon propre bureau. Alors je renonçai.

    Avais-je rêvé mon déménagement ?

    Je me dirigeai vers la salle commune. Ma place était déjà occupée.

    L’homme leva les yeux. Pendant une seconde, je crus qu’il allait se lever.

    Au lieu de cela, il se redressa à moitié.

    — Je suis désolé, dit-il. On m’a dit que—

    — Non, dis-je. J’ai changé.

    Il hésita.

    Je restai debout quelques secondes. Puis je retournai dans le couloir.

    Je m’assis sur un banc, ouvris mon carnet. Je retraçai les flèches de Ruth.

    Des pas passaient.

    On ralentissait en me voyant.

    Je fis semblant d’être occupé.

    Myriam s’arrêta devant moi. Elle posa sa main sur sa broche et la fit tourner légèrement.

    — Tu es parti tôt hier soir, dit-elle. Ils ont attendu.

    — J’ai oublié, dis-je.

    — Ils ont ajouté des choses dans ton bureau. Thomas, Jonathan…

    Elle regarda le couloir, puis revint à moi.

    — Je crois que ça les a vexés.

    Je baissai les yeux vers mon carnet. Les flèches commençaient à se superposer de manière absurde.

    Myriam ajusta mon écharpe sans me toucher, puis poursuivit son chemin.

    La journée passa ainsi.

    Je me levai plusieurs fois.

    Je traversai le vestibule.

    Je crus reconnaître une porte.

    Puis une autre.

    Je revins m’asseoir.

    Je n’entrai dans aucune pièce.

    Les portes restaient fermées, identiques.


    Le soir, les bureaux se vidèrent peu à peu. Les bruits cessèrent un à un.

    Une porte.

    Puis une autre.

    Je restai seul dans le couloir, attendant que le silence se fasse complètement.

    Je revins alors dans le vestibule.

    La lumière était plus basse. Les ombres des colonnes s’allongeaient sur le sol.

    J’essayai une première porte.

    Puis une seconde.

    Puis une troisième.

    Aucune ne s’ouvrit.

    À cette heure-là, il n’y avait plus personne pour me voir. J’aurais dû me sentir soulagé.

    Je me sentais surtout fatigué.

    Je posai le front contre le mur. Le geste manquait de méthode. Je restai ainsi quelques secondes.

    Puis je me raidis.

    La tête contre le mur, je l’aperçus.

    Un panneau d’exposition était posé là, légèrement de biais. Comme s’il avait simplement été poussé de quelques centimètres de trop.

    Derrière lui, une porte blanche.

    Je restai immobile. Toute une journée venait soudain de devenir ridicule.

    Je m’approchai.

    Je regardai le panneau sans le toucher.

    Puis je le déplaçai.

    J’insérai la clé dans la serrure. Elle tourna immédiatement.

    J’ouvris.

    L’air de la pièce, restée fermée depuis la veille, avait retenu une odeur de peinture.

    Par endroits, le relief avait été repris. Les crêtes montaient plus franchement.

    Jonathan avait visiblement terminé le travail.

    Sur l’étagère et au mur, des objets avaient été ajoutés : un morceau de corde, quelques pierres, une coquille d’ormeau tournée vers la lumière.

    Thomas aussi.

    Une lampe avait été déplacée. La lumière venait maintenant de côté.

    Je fis quelques pas.

    Je posai la main sur le mur. Je suivis une crête du bout des doigts.

    Je restai ainsi un moment.

    Comme quelqu’un qui vérifie qu’une pièce existe encore après avoir passé la journée à croire l’avoir imaginée.


    Le lendemain matin, Matthias entra, accompagné d’un homme de l’intendance.

    Le premier tenait un dossier.

    Le second un mètre pliant.

    — C’est ici, dit l’homme de l’intendance.

    Ils observèrent les murs.

    L’homme s’approcha. Toucha la surface. Passa le bout des doigts sur une crête de peinture.

    — Il y a du relief.

    Le mètre se déplia. On prit des mesures. On nota.

    L’homme s’accroupit près du mur, examina la base des vagues bleues, puis consulta son formulaire.

    — En cas de rotation de personnel, dit-il, il faudra remettre en état.

    Je restai près de la fenêtre.

    — Je suis titulaire, dis-je. La rotation—

    Je m’interrompis. L’homme releva la tête.

    — Les règles sont les mêmes.

    Il tourna une page. Montra une ligne du doigt.

    — Interventions difficiles. Non-conformité des surfaces.

    Comme si les vagues avaient soudain acquis un statut administratif.

    Matthias entra alors davantage dans la pièce.

    Il ajusta ses manchettes. Observa les murs. Puis le relief.

    Puis les objets que Thomas, probablement, avait ajoutés. Le morceau de corde. Les pierres. La coquille tournée vers la lumière.

    — Le problème, dit-il, c’est la réversibilité.

    Il inclina légèrement la tête, comme devant une courbe.

    — Si on ne peut pas revenir à l’état initial, on bloque la rotation.

    Il fit quelques pas.

    Mesura la distance entre deux crêtes avec le regard.

    — Il faudra prévoir.

    Je regardai la porte.

    Elle oscillait à peine, comme déplacée par un courant d’air.

    Derrière elle, le panneau d’exposition était encore appuyé contre le mur.

    Je pensai à la journée passée à chercher cette pièce. À Jonathan qui avait fixé l’étagère. À Thomas qui avait pris ses mesures sans rien expliquer. À Myriam qui semblait déjà considérer l’endroit comme acquis.

    Mes visiteurs refermèrent leur dossier.

    On évoqua des contraintes.

    Des procédures.

    Des remises en état.

    Je hochai la tête sans répondre.

    La pièce était calme.

    Dans le vestibule, le panneau semblait avoir glissé d’un rien.

    Chapitre suivant : Les trophées pour mesurer

  • L’ascenseur pour atteindre

    II — Les réglages incertains — 05

    L’après-midi touchait à sa fin et Ruth avait étalé plusieurs feuilles couvertes de schémas sur mon bureau. Nous essayions de modéliser une technique d’hypnose qu’on nous avait présentée la veille.

    Je ne savais plus très bien ce qu’il fallait faire en premier.

    — Le problème, disait Ruth, c’est qu’on ne peut pas simplement décrire les suggestions. Il faut aussi représenter l’attention.

    Ruth recouvrait la feuille de petites flèches. Certaines convergeaient vers les mêmes régions avant de se disperser ailleurs.

    Je regardais les schémas que nous avions tracés devant nous.

    — Ce qui est regrettable, dis-je, parce que c’est précisément la partie que je ne comprends pas.

    Ruth esquissa un léger sourire.

    — C’est généralement la partie importante.

    — Donc les gens ne suivent pas les suggestions.

    — Non.

    — Ils suivent ce qui attire leur attention.

    Ruth hocha la tête.

    — Souvent sans s’en rendre compte.

    Jonathan entra alors dans la pièce. Il tenait dans la main un petit automate censé suivre le regard d’une personne afin d’anticiper ses déplacements. La tête mobile pendait maintenant de travers.

    Il le posa sur la table.

    — Ça ne marche pas, dit-il.

    Il observa l’objet quelques secondes, comme pour vérifier que la situation n’allait pas s’améliorer d’elle-même.

    Puis il haussa légèrement les épaules.

    — On verra demain.

    Il leva les yeux vers nous.

    — On y va ?

    Ruth se leva sans répondre.

    Elle ramassa trois gourdes posées sur différents bureaux et m’en tendit une.

    — Tiens.

    — Elle est à François, dis-je après une pause.

    — Je crois qu’elles sont mises à disposition.

    Je pris la gourde.

    Quelques secondes plus tard, Ruth roulait déjà ses schémas et Jonathan avait récupéré son prototype. Sans que personne l’ait vraiment annoncé, nous étions déjà en train de partir.

    Nous descendîmes l’escalier et sortîmes du bâtiment.

    Dans la cour des équipages, plusieurs voitures attendaient sous l’auvent. D’autres entraient ou quittaient déjà la remise. Personne ne semblait très préoccupé par leur provenance.

    Jonathan monta sans hésiter dans un phaéton attelé près de l’entrée.

    — Tu es sûr qu’on peut prendre ça ? demandai-je.

    — Bien sûr, dit-il. De nos jours, la plupart des voitures sont publiques.

    Je n’avais pas souvenir que cela ait jamais été établi.

    Je regardai un instant le phaéton, puis Jonathan, puis Ruth déjà installée à l’arrière.

    Je montai à mon tour.

    Jonathan prit les rênes et la voiture s’ébranla.

    La route quittait rapidement la ville et montait entre les pins. Elle serpentait autour d’une colline avant de disparaître dans l’entrée voûtée des écuries, creusées sous le casino.

    Pendant une bonne partie du trajet, personne ne parla. J’eus l’impression que nous n’étions pas vraiment partis quelque part. Nous nous étions simplement laissés reprendre par un mouvement déjà en cours.

    Nous laissâmes le phaéton dans la remise puis gagnâmes l’entrée.


    Le grand vestibule du casino occupait presque toute la largeur du bâtiment. Des lampes suspendues éclairaient les tables et les machines disposées le long des murs. Des groupes de visiteurs circulaient lentement entre les colonnes, s’arrêtaient devant une table, puis repartaient quelques minutes plus tard.

    Jonathan et Ruth se dispersèrent presque aussitôt dans la salle. Je les vis s’éloigner chacun de leur côté. Jonathan s’était arrêté près d’une table où deux hommes observaient une machine compliquée. Il regardait avec intérêt, sans y toucher. Ruth, de son côté, s’était accoudée à une balustrade et observait.

    Personne ne paraissait pressé.

    Pourtant, les visiteurs finissaient souvent par s’arrêter aux mêmes endroits. Certaines tables se remplissaient puis se vidaient avant que l’attention ne glisse ailleurs, comme si la salle possédait ses propres courants.

    Je remarquai alors Myriam, debout près d’une colonne. Elle regardait simplement les gens passer.

    Je m’approchai pour la saluer.

    — Vous êtes arrivés depuis longtemps ? demandai-je.

    Elle haussa légèrement les épaules.

    — Pas vraiment.

    À ce moment-là, Noam traversa la salle en courant. Il zigzaguait entre les visiteurs et bouscula au passage deux messieurs qui discutaient devant une table.

    Il s’arrêta devant nous avec un air satisfait.

    — Vous êtes là !

    Je regardai autour de moi.

    Jonathan et Ruth avaient déjà disparu dans la foule.

    — On monte ? dis-je à Noam.

    Il acquiesça aussitôt.

    Nous traversâmes la salle en direction des ascenseurs. Suivre Noam nous y conduisit presque naturellement.

    Une courte attente s’était formée devant les cabines, sans qu’aucune file ne soit tracée. Pourtant chacun semblait savoir où se placer.

    Matthias se tenait dans l’une d’elles, droit dans sa livrée sombre, la main posée sur le grand levier de montée, maintenu légèrement en deçà de sa butée.

    Lorsqu’il nous fit entrer, il leva à peine les yeux.

    Il ne demanda pas où nous allions.

    — Sommet, dit-il.

    La cabine se mit en mouvement dans un bref souffle de soupape.

    Elle s’arrêta à un étage intermédiaire.

    Les portes s’ouvrirent sur une salle très éclairée où circulaient des visiteurs.

    Deux petits scarabées mécaniques traversèrent le couloir. L’un d’eux hésita devant une bifurcation. Le second ralentit aussitôt, puis reprit sa route lorsqu’il se remit en mouvement.

    Plusieurs visiteurs passèrent près d’eux sans les regarder. Les deux scarabées modifièrent légèrement leur trajectoire.

    Les portes se refermèrent presque aussitôt.

    La cabine reprit sa montée.


    Tout en haut se trouvait une terrasse où les visiteurs s’attardaient autour des tables pour boire et discuter.

    Au-delà, le sol devenait sablonneux. Le lieu avait été aménagé comme un vaste cabinet de curiosités à ciel ouvert. Des rochers clairs, des plantes sèches et des dunes basses donnaient l’impression d’un paysage désertique. Entre les pierres affleuraient des fossiles, des coquillages déposés là comme par erreur, et quelques mécanismes partiellement ensablés qui semblaient attendre qu’on les remette en marche.

    Avec la lumière de la fin d’après-midi, les limites du plateau devenaient difficiles à distinguer. Les bords se confondaient avec l’horizon et l’espace paraissait beaucoup plus vaste qu’il ne l’était réellement.

    Noam m’entraîna au-delà de la terrasse.

    Nous avancions entre les rochers et les touffes d’herbe sèche. Quelques petits fennecs apparurent brièvement avant de disparaître derrière les pierres.

    Derrière nous, les voix du bar et la musique du casino devenaient peu à peu plus lointaines. Au bout de quelques minutes, il ne resta plus qu’un murmure indistinct porté par le vent.

    Noam suivait les animaux du regard.

    Je marchais à côté de lui.

    L’air était calme et le sable gardait encore la chaleur de la journée. Nous n’étions qu’à quelques centaines de mètres du bâtiment, mais l’impression était tout autre.

    Lorsque je me retournai, la terrasse était presque vide. Les derniers visiteurs étaient déjà redescendus vers les étages inférieurs.

    Pourtant les cabines continuaient leur va-et-vient régulier jusqu’au sommet.

    Il me sembla apercevoir Matthias derrière une vitre. La cabine atteignit la terrasse.

    Personne n’en sortit.

    Quelques instants plus tard, elle redescendait déjà.

    — Pourquoi ils remontent encore ?

    — Pour les visiteurs.

    — Il n’y en a plus.

    Matthias actionna néanmoins de nouveau le levier.

    La cabine entama une nouvelle montée.

    Nous pouvions nous éloigner. Le reste continuait sans nous. Je n’aurais pas su dire qui veillait réellement à ce que tout tienne ensemble.

    Pourtant tout tenait.

  • Le barreau pour passer

    II — Les réglages incertains — 04

    Je me réveillai dans la chambre du ryokan. Les tatamis diffusaient cette odeur sèche de paille chauffée par la nuit. À côté de moi, Myriam cherchait manifestement une position supportable sur son futon.

    — Je ne comprends pas comment tu fais pour dormir là-dessus, dit-elle en tirant la couverture.

    — C’est une question d’habitude.

    — Ton dos doit avoir des opinions très différentes des tiennes.

    Pour ma part, je dormais assez bien.

    Je venais souvent à Tokyo pour le travail. Les premières fois, je passais des journées entières à explorer la ville. À présent que je connaissais la plupart des quartiers, je sortais beaucoup moins.

    Mais le dernier jour du séjour restait réservé à une visite.

    Je sortis récupérer Noam, que j’entendais jouer dans la pièce voisine.

    À peine avais-je franchi le seuil que le personnel fit disparaître les futons avec beaucoup de sérieux, comme s’ils n’avaient jamais existé.

    Nous prîmes un petit déjeuner rapide, puis enfilâmes nos chaussures dans l’entrée.

    Le propriétaire de l’auberge nous salua sur le seuil avec un sayonara très cérémonieux.


    Non loin de l’auberge se dressait le donjon d’un ancien château. La tour dominait la ville avec ses étages superposés et ses toits recourbés. Mon père y montait toujours avant de quitter Tokyo. Il disait que la vue aidait à se souvenir de la ville. Puis il se dépêchait de redescendre pour aller manger des friandises dans la rue voisine. J’avais conservé l’habitude.

    Noam savait que, si nous montions, nous passerions ensuite devant un marchand de taiyaki. Cette perspective rendait la visite de la tour très acceptable.

    L’air était très clair ce jour-là. Le karakkaze descendait de la plaine avec un froid sec qui rendait le ciel presque transparent. Depuis la plate-forme supérieure, on distinguait très nettement le mont Fuji au-dessus de la ville. La montagne semblait posée dans l’air avec une précision presque géométrique.

    Plus bas, la ville s’étendait dans toutes les directions. Au pied du Fuji brillait quelque chose qui ressemblait à un lac. Je ne savais pas si c’en était réellement un.

    Noam regarda la montagne un moment avec sérieux.

    — On peut redescendre ? demanda-t-il.

    Myriam accepta immédiatement. Le vent devenait assez vif sur la plate-forme.

    — On t’attend en bas, dit-elle.

    Ils s’engagèrent dans la descente.

    L’accès à la tour se faisait par une sorte de cheminée étroite, entièrement en pierre. Une échelle métallique y avait été fixée pour permettre la montée et la descente. On progressait à la verticale, comme dans un conduit. La pierre avait été polie par des années de passages.

    Je restai quelques minutes de plus pour bien fixer la vue, afin qu’elle tienne jusqu’à ma prochaine visite.


    Lorsque je m’engageai à mon tour dans la cheminée, je vis qu’une femme descendait devant moi. Elle portait un manteau de laine sombre et un petit chapeau rigide maintenu par une épingle. Un guide Baedeker dépassait encore de sa poche.

    La femme était assez corpulente et avançait avec précaution.

    Je restai d’abord immobile pour ne pas la presser.

    Le conduit descendait presque parfaitement à la verticale. Les pierres polies luisaient faiblement sous les lampes fixées dans les renfoncements du mur. Chaque mouvement faisait résonner un bruit métallique dans toute la cheminée.

    La femme descendit encore deux ou trois barreaux, puis s’arrêta.

    — I don’t like this at all, dit-elle.

    Sa voix tourna longuement dans le conduit avant de disparaître plus bas.

    Je pensai qu’elle allait reprendre aussitôt. Mais elle demeura immobile, les mains serrées sur les barreaux.

    — This is ridiculous, ajouta-t-elle.

    Je ne répondis rien. La cheminée ne laissait pas vraiment de place à la conversation.

    Au bout d’un moment, j’entendis quelqu’un s’engager derrière moi.

    Puis une seconde personne.

    Le conduit était désormais occupé sur toute sa hauteur.

    — Excusez-nous, dit une voix plus haut. Ambulance.

    Je tournai légèrement la tête.

    Deux ambulanciers descendaient avec un patient fixé dans une sorte de brancard vertical articulé, étroit comme une porte. Le dispositif suivait exactement l’axe du conduit ; plusieurs sangles de cuir maintenaient le blessé contre une armature métallique munie de petites roulettes qui glissaient contre les barreaux.

    La situation devint immédiatement plus pressante.

    La femme devant moi respirait vite. Elle regardait vers le bas comme si la distance avait soudain augmenté.

    Un courant d’air froid descendait dans la cheminée et me glaçait la nuque. Les ambulanciers attendaient sans impatience visible, comme si ce genre d’arrêt faisait simplement partie de la descente.

    Je compris alors que nous ne pourrions pas rester longtemps ainsi.

    Ou peut-être que la cheminée elle-même semblait conçue pour empêcher longtemps toute hésitation.

    — Il faut continuer, dis-je.

    Elle secoua la tête.

    — I can’t.

    Je me surpris un instant à me demander si un léger coup de pied dans son épaule ne réglerait pas le problème. L’idée me parut aussitôt peu élégante.

    — Que mire el siguiente peldaño. Solo el siguiente, dit une voix au-dessus de moi.

    Une nouvelle rafale descendit dans le conduit.

    — Essayez seulement un barreau de plus, repris-je.

    Elle resta immobile quelques secondes encore.

    Je pensai aux ambulanciers. Le brancard devait peser lourd, et cette position verticale n’avait manifestement pas été conçue pour l’attente.

    — Encore un.

    La femme finit par descendre d’un barreau, puis s’arrêta de nouveau.

    La progression devint extrêmement lente.

    Au-dessus de nous, les soupirs se multipliaient. Quelqu’un frappa légèrement du pied contre l’échelle. Le bruit résonna longtemps dans la pierre.

    Je me surpris alors à parler à la femme plus fermement que je ne l’aurais voulu.

    — Regardez seulement les barreaux !

    Elle obéit.

    Les barreaux se ressemblaient tous, sans être exactement les mêmes. À force de les regarder, on finissait presque par ne plus savoir si l’on descendait réellement ou si seule la pierre continuait de défiler autour de nous.

    Nous progressâmes ainsi encore quelques mètres.

    Puis le conduit s’élargit légèrement et les ambulanciers purent passer.

    Je m’écrasai contre la paroi.

    Le ventre du premier ambulancier appuyait fermement dans mon dos tandis que le second manœuvrait le brancard entre nous avec une précision calme. Le cadre métallique me heurta brièvement au front avant de poursuivre sa descente.

    En passant devant la femme, les ambulanciers la pressèrent contre la pierre. Elle laissa échapper un petit bruit étranglé, quelque part entre la protestation et la respiration coupée.

    Le brancard glissa lentement le long de l’échelle dans un silence très concentré.

    Puis le conduit retrouva son calme.

    Nous atteignîmes enfin le bas.

    La femme posa le pied sur le sol et resta immobile quelques secondes, comme si son corps hésitait encore à croire qu’il existait de nouveau un sol horizontal.

    — Vous vous rendez compte du temps que vous nous avez fait perdre ! dis-je.

    Elle ne répondit rien.

    Je gardai le silence un instant moi aussi.

    Puis j’ajoutai, d’un ton plus calme :

    — Vous voyez… ce n’était quand même pas si difficile.

    Nous rejoignîmes ensuite l’auberge, récupérâmes nos valises, puis rentrâmes à Fontainebleau où nous retrouvâmes des amis pour dîner.

    Je racontai l’épisode de la tour et fis quelques plaisanteries sur mes habitudes tokyoïtes. Les convives parurent surtout impressionnés par la fréquence de mes voyages.

    — Tu vas souvent là-bas ? demanda Thomas.

    — Assez. J’ai toujours eu un faible pour Edo.

    Un léger silence suivit ma réponse autour de la table.

    Je compris que “assez” ne désignait pas exactement la même fréquence pour tout le monde.

    Je cherchai un instant le barreau suivant.

  • L’automate pour guider

    II — Les réglages incertains — 03

    L’exercice municipal de la veille — “l’expérience prussienne,” comme l’avait appelée Matthias avec un sérieux impeccable — nous avait laissés un peu silencieux. Nous décidâmes donc de sortir dîner pour nous changer les idées. En quittant le restaurant vers dix heures passées, une promenade digestive s’imposa assez naturellement.

    L’air était froid et très sec. La nuit avait cette transparence particulière des soirs d’hiver à Paris, lorsque les réverbères semblent éclairer un peu plus loin que d’habitude.

    Myriam releva le col de son manteau.

    — Tu nous fais marcher pour expier le dîner ?

    — Simple mesure de prudence.

    — Tu veux dire digestion.

    — Les deux ne sont pas incompatibles.

    L’arrêt de l’omnibus pour Fontainebleau se trouvait à une vingtaine de minutes à pied. La promenade devait nous y conduire sans difficulté.

    Je sortis de ma poche la petite voiture.

    Elle était à peine plus grande qu’un jouet d’enfant. Un fil très fin la reliait à un boîtier d’orientation de la taille d’une montre à gousset. À l’avant, une minuscule tête métallique pouvait pivoter sur une charnière presque invisible. Sous la coque, un ressort très court maintenait les roues sous tension pendant qu’un cadran miniature corrigeait silencieusement l’orientation.

    Je déposai l’automate sur le trottoir.

    — On a vraiment besoin de ton scarabée ? demanda Myriam.

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Ce n’était pas un scarabée. C’était une petite voiture mécanique équipée d’un dispositif d’orientation urbaine. Mais sa tête articulée lui donnait effectivement quelque chose d’insecte.

    La machine demeura immobile une seconde. Sa petite tête pivota légèrement vers la rue suivante, comme si elle examinait les lieux, puis l’automate se mit en marche.

    Nous la suivîmes.

    La voiture avançait avec une application très sérieuse, longeant le bord du trottoir comme si elle craignait de gêner les passants. Lorsque le pavé devenait irrégulier, je la prenais dans la main pour lui faire franchir l’obstacle avant de la reposer un peu plus loin afin qu’elle reprenne sa route.

    Myriam observait la manœuvre avec amusement.

    — Elle dépend beaucoup de toi.

    — Tous les automates ont besoin d’un peu d’assistance.

    Nous traversâmes une rue. Je ramassai la voiture au passage piéton et la déposai de l’autre côté. Sa tête pivota, consulta silencieusement plusieurs directions possibles, puis l’engin repartit avec assurance.

    La promenade était agréable. Les vitrines étaient presque toutes éteintes. De temps en temps un omnibus passait lentement dans l’avenue en faisant vibrer les rails sous la chaussée humide.

    À l’angle d’une rue, nous croisâmes un homme qui suivait un automate semblable au nôtre. Il portait une petite sacoche d’outils à la ceinture.

    Nous échangeâmes un bref signe de tête.

    Les deux petites machines ralentirent presque aussitôt. Leurs têtes articulées pivotèrent l’une vers l’autre quelques secondes avant de reprendre chacune leur direction.

    — Vous voyez, dit l’homme avec un sourire, elles se reconnaissent.

    — Elles se saluent entre collègues, répondis-je.

    Nous poursuivîmes notre marche.

    La petite voiture semblait satisfaite de son itinéraire. Elle ralentissait aux intersections, recalculait brièvement ses directions, puis repartait avec un sérieux presque touchant.

    À l’angle d’une rue, une affiche de cirque montrait un lion et un éléphant sous un chapiteau rouge.

    Mon ventre se contracta brièvement.

    Après quelques minutes, Myriam ralentit.

    — Attends.

    Elle regardait une rue descendant légèrement vers la droite.

    — Ce n’est pas par là ?

    Je consultai le boîtier.

    — Non.

    Elle haussa légèrement les épaules.

    — On peut quand même passer par là.

    Elle s’engagea dans la rue avant que je puisse répondre. La petite voiture s’arrêta immédiatement. Sa tête pivota. Le boîtier recalcula silencieusement.

    Pendant une seconde, l’automate sembla hésiter entre l’itinéraire prévu et notre propre direction. Puis il fit demi-tour avec beaucoup de sérieux avant de repartir derrière nous. Comme si nous demeurions malgré tout la donnée la plus importante de son calcul.

    — Tu vois, dit Myriam. Il s’adapte.

    — C’est précisément sa fonction.


    Les lampadaires révélaient par endroits de larges marches de pierre si peu marquées qu’elles semblaient prolonger naturellement la pente avant de s’en détacher brusquement.

    La petite voiture atteignit le bord de la descente. Sa roue avant paraissait légèrement de travers.

    Elle hésita un instant. Sa tête métallique pivota lentement, comme si elle examinait encore la pente. Puis elle tenta malgré tout de poursuivre sa route.

    Les roues heurtèrent la première marche. L’automate rebondit maladroitement de pierre en pierre avant d’être projeté dans un court vol absurde au bas de l’escalier.

    Il s’écrasa quelques mètres plus loin sur la chaussée dans un bruit sec.

    Nous restâmes immobiles quelques secondes.

    Je descendis récupérer les morceaux. L’aiguille du cadran continuait d’indiquer la direction avec beaucoup de sérieux. La petite tête oscillait encore légèrement sur sa charnière.

    Je la remis doucement dans la paume de ma main.

    Le ressort était rompu.

    Je me demandai un instant si la rue avait réellement choisi de se terminer par cet escalier, ou si Myriam avait simplement voulu vérifier ce qui arriverait.

    Le dispositif n’avait pas encore intégré les escaliers dans son modèle du monde.

    Myriam regarda la rue devant nous.

    — Bon.

    Elle releva légèrement son manteau.

    — On continue ?

    Je fis tourner la petite tête métallique entre mes doigts. Il aurait fallu démonter entièrement l’automate pour le réparer. Mais nous devions repartir tôt le lendemain.

    Je rangeai les débris dans ma poche.

    — Oui.

    Nous reprîmes notre marche.

    Sans guide.

    Je remarquai presque aussitôt que je cherchais encore la petite voiture du regard avant chaque intersection. Sans elle, les rues semblaient moins certaines de leur continuité. Les réverbères éclairaient désormais par fragments, et entre deux halos la ville paraissait hésiter légèrement sur sa propre forme.

    Même nos pas semblaient moins synchrones qu’un peu plus tôt.

  • Les mots pour faire tenir

    II — Les réglages incertains — 02

    Tard dans la soirée, Jonathan se leva pour partir. La conférence d’Élie s’était prolongée plus que prévu, et la route vers Paris traversait déjà les premières gelées.

    Je lui proposai de rester dormir à Fontainebleau. Il accepta sans discuter. Manifestement, il en avait besoin.

    Cela tombait bien : le lendemain matin, Myriam, Noam et moi devions nous présenter dans un centre installé derrière les bâtiments municipaux, presque sur sa route. Depuis quelques semaines, la municipalité organisait des exercices de protection civile. On craignait, disait-on, que les Prussiens ne tentassent une incursion vers Paris.

    — Les Prussiens ? répéta Jonathan.

    — C’est ce qu’on dit.

    Il écarta légèrement les rideaux pour regarder la forêt derrière les dernières maisons.

    — Ils feraient un grand détour.

    Personne ne parlait pourtant plus que de cela depuis plusieurs semaines.

    Je haussai les épaules.

    — La municipalité fait souvent preuve d’une vigilance que l’on peut qualifier de préventive.

    Jonathan continua un instant d’observer les arbres noirs derrière les vitres.

    — Préventive de quoi ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Dehors, le vent passait déjà dans les branches avec un bruit plus sec que les semaines précédentes.


    Le lendemain matin, l’air avait changé. Le froid était plus sec. Les feuilles mortes avaient disparu des trottoirs comme si quelqu’un avait nettoyé la saison pendant la nuit.

    Jonathan nous déposa derrière les bâtiments municipaux, devant la palissade.

    Les planches formaient une ligne qui n’était pas tout à fait droite. Une seule ouverture avait été laissée, gardée par deux agents. À l’intérieur, plusieurs centaines de personnes attendaient déjà. La foule occupait tout l’espace entre la palissade et le bâtiment central. On parlait peu. Les gens regardaient surtout les autres, comme pour vérifier la bonne manière de se tenir.

    Salomé se trouvait près de l’entrée du bâtiment. Elle consultait un carnet relié de cuir noir. De temps en temps elle levait les yeux vers l’enclos avec l’attention méthodique de quelqu’un surveillant une installation fragile.

    Matthias circulait lentement le long des planches.

    Près de nous, deux hommes parlaient à voix basse.

    — Ils changent les mots toutes les heures, disait l’un.

    — Pas toutes les heures. Quand ça se rapproche.

    Plus loin, un groupe d’enfants répétait quelque chose à mi-voix, comme une comptine.

    — Non, pas “Écho,” dit une petite fille. Celui d’après.

    — Oui, répondit un petit garçon.

    Les adultes regardaient les enfants pour vérifier. Myriam serrait davantage son manteau contre elle.

    Près de la palissade, quelqu’un prononça un mot.

    — Mercure.

    La foule le reprit presque aussitôt.

    — Mercure.

    Le mot passa d’une bouche à l’autre comme une onde discrète. Les gens le répétaient à mi-voix, presque machinalement.

    Lorsque le dernier rang l’eut prononcé, le silence revint.

    Un autre mot arriva peu après.

    — Verre.

    Celui-ci circula plus vite.

    — Verre.

    — Dis-le, murmura Noam.

    Je répétai le mot à mon tour, un peu après les autres.

    Un homme près de moi hésita.

    Matthias s’approcha aussitôt.

    — Pas “Vert,” dit-il calmement. “Verre.”

    L’homme corrigea sa prononciation. La foule reprit le mot.

    — Verre.

    Un bruit passa alors au-dessus de la palissade. Un froissement lourd.

    Personne ne leva vraiment la tête. Les gens répétèrent le mot une nouvelle fois.

    — Verre.

    Le bruit s’éloigna.

    Pendant quelques secondes, les épaules semblèrent se relâcher autour de nous. Une femme recommença à parler doucement à son voisin. Les enfants souriaient presque en répétant les mots. Même le froid paraissait moins vif lorsque toute la foule parlait ensemble.

    Puis un nouveau mot arriva.

    — Cadran.

    Les enfants le prononcèrent immédiatement.

    — Cadran.

    Les adultes suivirent.

    Noam me tira légèrement la manche.

    — Allez.

    Je répétai à mon tour.

    — Cadran.

    Pendant quelques instants, les voix trouvèrent presque une mesure commune. Même les bruits derrière la palissade semblèrent ralentir.

    Je compris soudain pourquoi les gens revenaient. Tant que les mots circulaient, chacun pouvait croire que les autres tenaient encore.

    Un peu plus tard, le mot changea encore.

    — Fauve.

    La foule hésita une seconde.

    — Fauve.

    Derrière la palissade, quelque chose gratta brièvement les planches.

    Matthias passa près de nous pour corriger deux personnes.

    Salomé observait toujours l’enclos depuis l’entrée du bâtiment.

    Le froid devenait plus vif. Le soleil restait bas derrière les briques et ne chauffait presque pas la cour. Des bruits revenaient parfois derrière la palissade. Chaque fois, quelqu’un prononçait un mot, et la foule le reprenait jusqu’à ce que la présence se calme. Je me demandai un instant en quoi cela devait nous protéger des Prussiens.

    La foule continuait pourtant de répéter les mots avec la même application.

    Au bout d’un moment, je sentis la fatigue me gagner. Je dis à Noam que j’allais m’asseoir un instant à l’intérieur. Le bâtiment servait d’abri. Myriam se trouvait toujours près de lui. Je lui fis un signe avant d’entrer.

    — Ne pars pas, dit une petite fille près de Noam.

    — Je reviens, répondis-je.

    Je laissai la porte entrouverte.

    À l’intérieur, l’air était légèrement plus chaud. Quelques bancs avaient été disposés le long des murs. Sur une table traînaient plusieurs instruments. Un petit pendule de cuivre y reposait, immobile. J’espérai que l’on n’en aurait pas besoin.

    La rumeur de la foule continuait, étouffée par les murs.

    Je m’assis, remontai le col de ma redingote, puis fermai les yeux quelques instants.


    Quand je sortis de nouveau dans la cour, la lumière avait légèrement changé. Le ciel paraissait plus bas derrière les bâtiments municipaux. La foule répétait encore les mots, mais quelque chose n’était plus tout à fait pareil.

    Les gens ne se regardaient plus. Ils fixaient maintenant la palissade.

    Leurs lèvres bougeaient parfois avant même que le mot arrive. Certains continuaient de le répéter longtemps après les autres. Un homme se balançait légèrement d’avant en arrière. Une femme murmurait encore le mot précédent comme si elle essayait de le rattraper.

    Les enfants, eux, s’étaient rapprochés du bâtiment.

    Noam gardait les mains dans ses poches. Lorsqu’il me vit revenir, son visage se détendit légèrement.

    — Tu as dormi ?

    Je fis oui de la tête.

    Pendant une seconde, le silence autour de lui me parut presque normal.

    Puis les voix repartirent.

    — Aiguille.

    — Aiguille.

    — Aiguille.

    Le mot circulait maintenant sans véritable rythme. Il tournait dans la foule comme une aiguille bloquée sur un cadran usé.

    Plusieurs lèvres continuaient de bouger même entre les répétitions.

    Je compris alors que quelque chose s’était refermé. Le dispositif ne contenait plus seulement ce qui rôdait dehors.

    Derrière la palissade, un rugissement se fit entendre. Cette fois, personne ne cessa de répéter le mot.

    — Aiguille.

    Personne ne semblait même attendre qu’il produise encore un effet.

    Je regardai les enfants. Ils étaient les seuls à s’être tus.


    Vers le milieu de la journée, les bruits autour de la palissade changèrent. Ils devinrent plus proches.

    Je levai les yeux vers les planches. D’abord les formes restèrent indistinctes, épaisses, comme des ombres tournant lentement autour de l’enclos. La foule répétait encore les mots.

    Puis les silhouettes se précisèrent.

    Je crus d’abord voir des chiens. Mais les corps étaient trop massifs. Des fauves longeaient maintenant les planches d’un pas lent. Plus loin, quelque chose d’encore plus lourd avançait dans le brouillard froid.

    Le sol vibrait légèrement.

    Une trompe passa un instant au-dessus de la palissade avant de disparaître.

    Un murmure traversa la foule.

    — Continuez, dit quelqu’un près du bâtiment.

    Un nouveau mot arriva.

    — Ressort.

    La foule hésita une seconde.

    Les enfants le prononcèrent immédiatement.

    — Ressort.

    Je le répétai à mon tour.

    — Ressort.

    Les bêtes ralentirent.

    Ou peut-être était-ce seulement nous qui parlions plus fort.

    Matthias passa près de nous.

    — Aiguille, marmonna un vieil homme derrière moi.

    — Ressort, corrigea Matthias calmement, en lissant un pli sur sa manche.

    La foule reprit le mot plus distinctement.

    — Ressort.

    — Ressort.

    Les animaux reculèrent de quelques pas sans vraiment disparaître. À partir de ce moment, les mots changèrent plus vite. Parfois la foule ne reconnaissait pas immédiatement le suivant. Les hésitations attiraient aussitôt les formes vers les planches.

    Un rugissement éclata derrière la palissade.

    Quelqu’un cria.

    On nous demanda de nous rapprocher du bâtiment central.

    — Les enfants d’abord.

    Je pris Noam par l’épaule et nous reculâmes vers le mur de briques. Myriam se trouvait juste derrière nous. Noam lui prit la main pour l’attirer contre le bâtiment. Elle le suivit sans quitter la palissade des yeux.

    — Par ici, dis-je aux enfants près de nous.

    Ils hésitèrent un instant, puis se rapprochèrent. Une petite fille serrait un bonnet de laine contre elle. Un garçon plus jeune fixait les planches sans cligner des yeux.

    — Contre le mur. Là.

    Ils se rangèrent maladroitement le long des briques.

    Derrière nous, la foule répétait toujours les mots.

    — Charnière.

    — Charnière.

    D’autres mots circulaient déjà ailleurs dans l’enclos. Certains se contentaient de reprendre celui du voisin sans même regarder la palissade.

    Noam observait les adultes avec inquiétude.

    — Ils vont continuer longtemps ? demanda-t-il.

    — Sans doute.

    Un nouveau grondement passa derrière les planches.

    Le petit garçon leva les yeux vers moi.

    — Ils vont entrer ?

    Je haussai légèrement les épaules.

    — Pas si vous restez ici.

    Je ne savais pas vraiment pourquoi j’avais dit cela.

    Les enfants se serrèrent un peu plus contre le mur.

    Dans la cour, les mots passaient désormais d’un groupe à l’autre de plus en plus vite. Certains arrivaient déjà déformés. D’autres continuaient longtemps après avoir disparu ailleurs.

    Je regardai autour de moi.

    Salomé observait toujours l’enclos avec la même attention méthodique. Matthias poursuivait sa ronde le long des planches. Au-delà de la palissade, les fauves tournaient lentement dans la lumière froide comme s’ils faisaient partie de l’exercice.

    Plus loin, les grandes masses grises des éléphants demeuraient immobiles.

    Noam répéta encore le mot.

    Je fis de même.

    Dans l’enclos, les mots circulaient désormais plus vite que les bêtes.

  • Le geste pour nettoyer

    II — Les réglages incertains — 01

    Le soir tombait tôt. Dans le salon, les rideaux avaient déjà été tirés et la lampe à pétrole projetait sur la table un cercle de lumière jaune.

    Au centre reposait la boîte d’écoute : un coffret de noyer muni d’un petit pavillon de cuivre et d’un cadran gradué. Je tournai l’aiguille très lentement. Par moments un grésillement montait, comme du sable qu’on verse.

    Puis la voix d’Élie.

    Elle arrivait de loin, calme et régulière.

    — On a souvent répété la formule sans la comprendre : “ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.” Ce n’est pas une image. C’est une méthode.

    Je m’étais penché sur la table, les coudes appuyés près du cadran, faisant tourner mon chapeau entre mes doigts. Jonathan occupait presque tout le fauteuil près de la fenêtre.

    — Dans le monde ancien, poursuivait Élie, on observait les correspondances comme on observe aujourd’hui les lois de la mécanique. La couleur d’un métal, la forme d’une feuille, la marche d’une planète : tout répond.

    Au début, Jonathan avait essayé d’écouter sérieusement. Puis son regard s’était mis à suivre la lampe, les moulures du plafond, les ombres derrière les rideaux. Il changea légèrement de position.

    — Ainsi le cuivre et Vénus. Le fer et Mars. L’argent et la Lune. Rien n’est isolé.

    Mon père disait souvent que la Lune avait une fonction discrète : garder les choses en état d’exister.

    Le fauteuil grinça légèrement lorsque Jonathan se leva pour regarder dehors.

    C’est là que j’aperçus la première flaque.

    Petite. La lampe y faisait une lune tremblée. Elle glissait lentement vers le mur, le parquet penchant à peine.

    J’attendis qu’il me tournât complètement le dos. Puis je pris le chiffon posé sur le dossier d’une chaise et m’accroupis, une main tenant le tissu, l’autre retenant le bas de ma redingote pour qu’elle ne touchât pas le parquet.

    Le bois avait déjà commencé à boire. Ces temps-ci, il fallait veiller davantage pour que les choses restent présentables. Sinon elles dérivaient vite.

    J’essuyai sans bruit.

    Je préférais qu’il ne s’en aperçût pas. Jonathan était de ceux qui partent facilement. Il aurait eu honte, puis il serait probablement rentré plus tôt.

    Quand il revint s’asseoir, j’avais déjà repris ma place.

    — La difficulté moderne, disait Élie, n’est pas de comprendre ces correspondances. Elle est d’accepter qu’elles existent.

    Jonathan hocha la tête comme s’il avait suivi toute la phrase. Pourtant ses épaules continuaient déjà de se relâcher lentement. Son regard revenait toujours vers la lampe.

    Un peu plus tard il se leva encore.

    J’attendis le bruit de ses pas vers la fenêtre.

    La seconde flaque était plus large.

    Je pris de nouveau le chiffon. Le parquet brillait faiblement sous la lampe comme une eau calme. Dans la boîte, la voix d’Élie parlait maintenant de la pierre philosophale.

    — On l’a cherchée dans les laboratoires. On a oublié qu’elle désigne d’abord un point d’équilibre : le lieu où les correspondances cessent d’être dispersées.

    La lampe tremblait légèrement dans le silence du salon.

    Jonathan revint s’asseoir.

    — Il parle encore longtemps ? demanda-t-il.

    J’inclinai légèrement la tête vers la boîte.

    — Pas très.

    J’avais appris à rester vague sur ce point.

    La voix d’Élie devint soudain plus claire.

    — Il suffit parfois de tenir la place juste assez longtemps pour que la correspondance apparaisse.

    Je gardai le chiffon plié contre mon genou sans vraiment m’en rendre compte.

    Un peu plus tard, Jonathan se leva encore.

    Lorsqu’il eut tourné le dos, je repris le chiffon presque automatiquement. La lampe faisait briller le plancher comme une eau immobile.

    Dans la boîte, la voix d’Élie continua encore quelques minutes. Puis il n’y eut plus que le grésillement de l’éther.

    Jonathan s’étira lentement.

    — Bon, dit-il. On fait quoi maintenant ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Je repliai soigneusement le chiffon avant de le reposer sur le dossier de la chaise. Puis j’éteignis la boîte.

    Dans le silence du salon, le plancher avait presque séché.

    Il faudrait probablement recommencer demain.

  • La remise aux indices muets

    I — Les signes mal lus — 11

    Je retournai quelques jours dans la maison de mes parents. Nous y avions mis certaines affaires à l’abri lorsque l’appartement parisien commença à prendre l’eau. La maison se trouvait en lisière de ville, à l’endroit où les jardins deviennent plus larges et les rues moins certaines de leur direction.

    Lorsque j’arrivai, Élie était dans la cour. Il refermait lentement la porte du garage. Ses gestes avaient cette précision tranquille que je lui avais toujours connue, comme s’il laissait aux choses le temps d’accepter leur propre forme.

    — Tu passes récupérer tes affaires ? demanda-t-il.

    Je hochai la tête.

    — Oui. Je ne vais pas attendre que l’appartement décide enfin de sécher. Je les amène à Fontainebleau.

    Il acquiesça légèrement.

    — Je les ai mises dans la remise. Elles sèchent mieux là-bas.

    Je regardai autour de moi. La cour n’avait presque pas changé. Le vieux cerisier inclinait toujours ses branches au-dessus du mur. Une brouette rouillait lentement près du puits.

    — Je ne sais même plus ce qui vaut vraiment la peine d’être emporté.

    Élie haussa légèrement les épaules.

    — On reconnaît une chose importante à ce qu’elle laisse peu de traces.

    Le vent passa entre les bâtiments avec un bruit régulier.

    Il resta silencieux quelques secondes, puis enfila son manteau.

    — Bon. Il faut que je retrouve ta mère chez les Martin avant la nuit.

    Nous échangeâmes encore quelques phrases sans importance particulière. Puis il franchit le portail et le referma doucement derrière lui.

    La maison retrouva presque aussitôt son silence.


    Je restai un moment immobile dans la cour.

    Le vent passait entre les bâtiments avec un bruit régulier. Les arbres du jardin oscillaient lentement dans la lumière de fin d’après-midi. Rien ne semblait avoir changé depuis des années.

    En attendant les déménageurs, je décidai d’aller voir les vieilles machines de mon père. Maintenant que je m’installais à Fontainebleau, l’une d’elles pourrait peut-être me servir — à supposer que je comprenne un jour à quoi elles servent réellement.

    La remise sentait le bois humide, la terre sèche et l’huile ancienne. Des outils reposaient sur des étagères étroites ; certains étaient rangés avec soin, d’autres semblaient avoir été abandonnés au milieu d’un travail interrompu depuis longtemps.

    Je passai la main sur quelques objets : une clef anglaise, un étau, une boîte de boulons ternis.

    Au fond de la pièce se trouvait un vieux hache-paille.

    Un volant de fonte, une lame protégée par un carter de bois. Une toile grossière le recouvrait encore ; la poussière l’avait raidie presque jusqu’à la rendre solide.

    Je soulevai lentement la bâche.

    Le mécanisme était simple : quelques engrenages, un axe, deux leviers. Rien qui mérite vraiment qu’on s’y attarde.

    J’allais déjà reposer la toile lorsqu’un détail retint mon regard.

    Une pièce avait été démontée puis remise en place d’une manière inhabituelle. Une autre semblait plus récente ; le métal ne vieillissait pas comme le reste. La position de l’axe obligeait désormais le mouvement à suivre une trajectoire légèrement biaisée, comme si le mécanisme avait été modifié pour ne plus jamais retrouver son alignement exact.

    Près d’une vis, quelqu’un avait limé une ancienne marque jusqu’à presque l’effacer.

    Je restai penché un moment sur l’ensemble.

    Peu à peu, l’impression qu’il s’était passé quelque chose ici devint plus nette.

    Je ne voyais aucune scène. Aucun souvenir ne revenait. Pourtant les éléments commençaient à s’assembler d’eux-mêmes.

    Chaque détail appelait le suivant : la position des outils, une trace sombre sur le sol près du bâti, l’ajustement étrange de certaines pièces, le limage volontaire du métal. Les indices ne criaient rien. Mais ils savaient se répondre.

    Une logique apparaissait lentement.

    Je ne savais pas ce qui s’était produit ici. Ni qui avait été impliqué. Pourtant, à mesure que les fragments s’ordonnaient, les écarts semblaient suivre une logique plus stable que le reste.

    Les mêmes gestes revenaient, sans origine visible.

    Les mêmes corrections.

    Les mêmes détours.

    Comme si quelque chose intervenait chaque fois que les fragments commençaient à tenir ensemble.


    Lorsque je quittai la remise, la nuit tombait déjà sur le jardin.

    Les arbres formaient des masses sombres autour de la maison.

    Les déménageurs auraient déjà dû être là.

    Je consultai ma montre.

    L’heure semblait correcte.

    J’attendis encore un moment dans la cour.

    Aucun véhicule ne passa dans la rue.

    Fin de la Partie I

  • Le gant aux centres troués

    I — Les signes mal lus — 10

    Au laboratoire, depuis quelques mois, un nouvel outil de représentation circulait dans les séminaires. On projetait des nuages de probabilités dans des espaces à plusieurs dimensions. Après avoir passé des jours à mesurer la ville, ces figures me semblaient moins abstraites qu’autrefois.

    Ce matin-là, Thomas présentait ses résultats dans le grand amphithéâtre. Il faisait défiler ses figures sur le drap de projection. Les amas colorés se formaient autour de quelques zones plus denses.

    — Chaque observation contribue par une distribution locale, expliquait-il. Lorsque les cas se recoupent, la densité augmente.

    Matthias, près du tableau, suivait la projection du regard, les bras croisés.

    — En somme, dit-il, vous remplacez les points par des nuages.

    — Oui. Cela permet de visualiser la structure globale.

    Je pris la parole.

    — À condition de ne pas confondre structure et lissage, dis-je. On obtient parfois les mêmes figures avec très peu de cas.

    Des membres du laboratoire se retournèrent.

    Au second rang, Ruth leva les yeux vers la projection, puis vers moi. Elle hocha légèrement la tête, comme si la remarque confirmait quelque chose qu’elle pressentait déjà.

    Matthias soupira.

    — Jonas, dit-il, vous pourriez peut-être laisser les présentations se dérouler avant de les relativiser.

    Quelques rires discrets.

    — Je ne relativise pas, répondis-je. Je replace.

    Thomas se tourna vers moi, redressant machinalement ses lunettes rondes sur l’arête de son nez.

    — Vous aviez déjà utilisé ce type de représentation ?

    Pour abréger la discussion, je retirai mon gant.

    L’air froid de l’amphithéâtre glissa aussitôt contre ma paume.

    Le cuir était usé au niveau de l’index. Sur la paume intérieure subsistait un vieux dessin tracé à l’encre : un nuage de probabilités dans un espace à plusieurs dimensions. Le cuir s’était percé exactement au centre de la densité.

    Je regrettai aussitôt le geste.

    Thomas se pencha légèrement.

    — Vous aviez déjà représenté cela ?

    Je haussai les épaules.

    — Sous une forme plus rudimentaire.

    Matthias observa le gant un instant. Son regard passa du trou au dessin, puis revint vers la projection.

    — Intéressant, dit-il.

    Il ne posa pas d’autre question.


    Quelques jours plus tard, je traversai la cour de la Salpêtrière avec Ruth. Le vent passait entre les bâtiments comme dans une cour d’arsenal. Les pavés étaient encore humides.

    Nous venions montrer nos visualisations à un jeune médecin du service des maladies nerveuses. Il cherchait une manière de représenter la diversité de certaines hallucinations visuelles sans réduire tous les cas à une seule typologie.

    Dans son bureau, je projetai plusieurs figures. Les observations des patients apparaissaient sous forme de zones de probabilité ; certaines régions se densifiaient à mesure que les témoignages se recoupaient.

    Le médecin s’approcha du drap tendu où vibrait encore la lumière de la lanterne magique.

    — On dirait une carte, dit-il.

    — Une carte approximative, répondis-je. Disons… une manière de laisser les cas se disposer d’eux-mêmes.

    La projection tremblait légèrement sur la toile tendue. Les points se groupaient comme s’ils savaient déjà où aller.

    Ruth observait les distributions sans parler.

    — Au fait, demanda-t-elle après un moment, il y a combien de patients derrière ces figures ?

    Je restai silencieux quelques secondes.

    L’air froid traversait directement le trou du gant jusqu’à ma paume.

    Je refis rapidement le calcul dans ma tête. Les mêmes cas réapparaissaient sous plusieurs formes. Peu à peu, la richesse de situations que j’avais cru voir me sembla provenir d’un nombre d’observations bien plus réduit. La diversité venait peut-être moins des faits eux-mêmes que de la manière dont je les avais fait apparaître.

    Je pris le temps de répondre.

    — Peu, dis-je finalement. Mais chacun a été observé avec une attention extrême. Et plusieurs de ces cas ont été rapportés indépendamment par des collègues dont la rigueur ne fait aucun doute.

    Je désignai la projection.

    — En métapsychique, la valeur d’un fait ne tient pas seulement à son nombre. Elle tient aussi à la qualité du témoin.

    Ruth continua d’examiner les figures, comme si la question n’avait été qu’une curiosité passagère.

    — Cela reste très clair, dit-elle.

    Je baissai brièvement les yeux vers ma main avant de hocher la tête.

    La projection vibrait encore sur la toile. Les points semblaient plus nombreux qu’ils ne l’étaient réellement. Le centre du gant refroidissait ma paume à travers le cuir percé.

    Je m’excusai un instant pour aller aux toilettes.


    À mon retour, je mentionnai quelques noms de témoins dont les observations avaient souvent été citées dans les comptes rendus de métapsychique. L’autorité d’un fait tient parfois à l’ordre dans lequel on cite les témoins.

    — Les cas rapportés par Delorme, par exemple, dis-je. Ou ceux de Lemaître.

    Le jeune médecin acquiesça.

    — Oui. Nous les avons lus.

    Je marquai une pause.

    — Et surtout Decencière. Plusieurs des cas que je viens de vous montrer venaient de lui.

    Le médecin eut un léger mouvement d’hésitation.

    — Matthias ne peut pas le voir.

    Il haussa les épaules, comme pour atténuer la portée de la phrase.

    — Je suppose que cela n’aide pas.

    Nous restâmes un moment silencieux. Je repliai lentement le gant contre ma paume.

    Dans le couloir, des pas résonnaient sur les dalles.


    En quittant le service, je traversai le corridor qui longeait le bureau de Salomé. Une lumière plus chaude filtrait sous la porte entrouverte.

    Sa voix venait de l’intérieur. Elle avait pris ce ton calme et parfaitement mesuré qu’elle réservait aux conversations importantes.

    — Non, disait-elle. Les expérimentations n’ont encore rien donné.

    Un silence.

    — Nous cherchons toujours comment tirer parti de la métapsychique.

    Après un moment :

    — Oui. Nous allons devoir repartir autrement.

    Je poursuivis ma route dans le couloir.

    Dans la cour, le vent avait tourné. Les branches frôlaient les façades.

    Je remis lentement mon gant.

    Le trou du cuir laissait passer l’air froid jusqu’au centre de ma paume.

    Je sentais encore sous mes doigts les lignes du vieux dessin tracé à l’encre.

    La densité était restée intacte.

    Seul le centre avait disparu.