Les mots pour faire tenir

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II — Les réglages incertains — 02

Tard dans la soirée, Jonathan se leva pour partir. La conférence d’Élie s’était prolongée plus que prévu, et la route vers Paris traversait déjà les premières gelées.

Je lui proposai de rester dormir à Fontainebleau. Il accepta sans discuter. Manifestement, il en avait besoin.

Cela tombait bien : le lendemain matin, Myriam, Noam et moi devions nous présenter dans un centre installé derrière les bâtiments municipaux, presque sur sa route. Depuis quelques semaines, la municipalité organisait des exercices de protection civile. On craignait, disait-on, que les Prussiens ne tentassent une incursion vers Paris.

— Les Prussiens ? répéta Jonathan.

— C’est ce qu’on dit.

Il écarta légèrement les rideaux pour regarder la forêt derrière les dernières maisons.

— Ils feraient un grand détour.

Personne ne parlait pourtant plus que de cela depuis plusieurs semaines.

Je haussai les épaules.

— La municipalité fait souvent preuve d’une vigilance que l’on peut qualifier de préventive.

Jonathan continua un instant d’observer les arbres noirs derrière les vitres.

— Préventive de quoi ?

Je ne répondis pas tout de suite.

Dehors, le vent passait déjà dans les branches avec un bruit plus sec que les semaines précédentes.


Le lendemain matin, l’air avait changé. Le froid était plus sec. Les feuilles mortes avaient disparu des trottoirs comme si quelqu’un avait nettoyé la saison pendant la nuit.

Jonathan nous déposa derrière les bâtiments municipaux, devant la palissade.

Les planches formaient une ligne qui n’était pas tout à fait droite. Une seule ouverture avait été laissée, gardée par deux agents. À l’intérieur, plusieurs centaines de personnes attendaient déjà. La foule occupait tout l’espace entre la palissade et le bâtiment central. On parlait peu. Les gens regardaient surtout les autres, comme pour vérifier la bonne manière de se tenir.

Salomé se trouvait près de l’entrée du bâtiment. Elle consultait un carnet relié de cuir noir. De temps en temps elle levait les yeux vers l’enclos avec l’attention méthodique de quelqu’un surveillant une installation fragile.

Matthias circulait lentement le long des planches.

Près de nous, deux hommes parlaient à voix basse.

— Ils changent les mots toutes les heures, disait l’un.

— Pas toutes les heures. Quand ça se rapproche.

Plus loin, un groupe d’enfants répétait quelque chose à mi-voix, comme une comptine.

— Non, pas “Écho,” dit une petite fille. Celui d’après.

— Oui, répondit un petit garçon.

Les adultes regardaient les enfants pour vérifier. Myriam serrait davantage son manteau contre elle.

Près de la palissade, quelqu’un prononça un mot.

— Mercure.

La foule le reprit presque aussitôt.

— Mercure.

Le mot passa d’une bouche à l’autre comme une onde discrète. Les gens le répétaient à mi-voix, presque machinalement.

Lorsque le dernier rang l’eut prononcé, le silence revint.

Un autre mot arriva peu après.

— Verre.

Celui-ci circula plus vite.

— Verre.

— Dis-le, murmura Noam.

Je répétai le mot à mon tour, un peu après les autres.

Un homme près de moi hésita.

Matthias s’approcha aussitôt.

— Pas “Vert,” dit-il calmement. “Verre.”

L’homme corrigea sa prononciation. La foule reprit le mot.

— Verre.

Un bruit passa alors au-dessus de la palissade. Un froissement lourd.

Personne ne leva vraiment la tête. Les gens répétèrent le mot une nouvelle fois.

— Verre.

Le bruit s’éloigna.

Pendant quelques secondes, les épaules semblèrent se relâcher autour de nous. Une femme recommença à parler doucement à son voisin. Les enfants souriaient presque en répétant les mots. Même le froid paraissait moins vif lorsque toute la foule parlait ensemble.

Puis un nouveau mot arriva.

— Cadran.

Les enfants le prononcèrent immédiatement.

— Cadran.

Les adultes suivirent.

Noam me tira légèrement la manche.

— Allez.

Je répétai à mon tour.

— Cadran.

Pendant quelques instants, les voix trouvèrent presque une mesure commune. Même les bruits derrière la palissade semblèrent ralentir.

Je compris soudain pourquoi les gens revenaient. Tant que les mots circulaient, chacun pouvait croire que les autres tenaient encore.

Un peu plus tard, le mot changea encore.

— Fauve.

La foule hésita une seconde.

— Fauve.

Derrière la palissade, quelque chose gratta brièvement les planches.

Matthias passa près de nous pour corriger deux personnes.

Salomé observait toujours l’enclos depuis l’entrée du bâtiment.

Le froid devenait plus vif. Le soleil restait bas derrière les briques et ne chauffait presque pas la cour. Des bruits revenaient parfois derrière la palissade. Chaque fois, quelqu’un prononçait un mot, et la foule le reprenait jusqu’à ce que la présence se calme. Je me demandai un instant en quoi cela devait nous protéger des Prussiens.

La foule continuait pourtant de répéter les mots avec la même application.

Au bout d’un moment, je sentis la fatigue me gagner. Je dis à Noam que j’allais m’asseoir un instant à l’intérieur. Le bâtiment servait d’abri. Myriam se trouvait toujours près de lui. Je lui fis un signe avant d’entrer.

— Ne pars pas, dit une petite fille près de Noam.

— Je reviens, répondis-je.

Je laissai la porte entrouverte.

À l’intérieur, l’air était légèrement plus chaud. Quelques bancs avaient été disposés le long des murs. Sur une table traînaient plusieurs instruments. Un petit pendule de cuivre y reposait, immobile. J’espérai que l’on n’en aurait pas besoin.

La rumeur de la foule continuait, étouffée par les murs.

Je m’assis, remontai le col de ma redingote, puis fermai les yeux quelques instants.


Quand je sortis de nouveau dans la cour, la lumière avait légèrement changé. Le ciel paraissait plus bas derrière les bâtiments municipaux. La foule répétait encore les mots, mais quelque chose n’était plus tout à fait pareil.

Les gens ne se regardaient plus. Ils fixaient maintenant la palissade.

Leurs lèvres bougeaient parfois avant même que le mot arrive. Certains continuaient de le répéter longtemps après les autres. Un homme se balançait légèrement d’avant en arrière. Une femme murmurait encore le mot précédent comme si elle essayait de le rattraper.

Les enfants, eux, s’étaient rapprochés du bâtiment.

Noam gardait les mains dans ses poches. Lorsqu’il me vit revenir, son visage se détendit légèrement.

— Tu as dormi ?

Je fis oui de la tête.

Pendant une seconde, le silence autour de lui me parut presque normal.

Puis les voix repartirent.

— Aiguille.

— Aiguille.

— Aiguille.

Le mot circulait maintenant sans véritable rythme. Il tournait dans la foule comme une aiguille bloquée sur un cadran usé.

Plusieurs lèvres continuaient de bouger même entre les répétitions.

Je compris alors que quelque chose s’était refermé. Le dispositif ne contenait plus seulement ce qui rôdait dehors.

Derrière la palissade, un rugissement se fit entendre. Cette fois, personne ne cessa de répéter le mot.

— Aiguille.

Personne ne semblait même attendre qu’il produise encore un effet.

Je regardai les enfants. Ils étaient les seuls à s’être tus.


Vers le milieu de la journée, les bruits autour de la palissade changèrent. Ils devinrent plus proches.

Je levai les yeux vers les planches. D’abord les formes restèrent indistinctes, épaisses, comme des ombres tournant lentement autour de l’enclos. La foule répétait encore les mots.

Puis les silhouettes se précisèrent.

Je crus d’abord voir des chiens. Mais les corps étaient trop massifs. Des fauves longeaient maintenant les planches d’un pas lent. Plus loin, quelque chose d’encore plus lourd avançait dans le brouillard froid.

Le sol vibrait légèrement.

Une trompe passa un instant au-dessus de la palissade avant de disparaître.

Un murmure traversa la foule.

— Continuez, dit quelqu’un près du bâtiment.

Un nouveau mot arriva.

— Ressort.

La foule hésita une seconde.

Les enfants le prononcèrent immédiatement.

— Ressort.

Je le répétai à mon tour.

— Ressort.

Les bêtes ralentirent.

Ou peut-être était-ce seulement nous qui parlions plus fort.

Matthias passa près de nous.

— Aiguille, marmonna un vieil homme derrière moi.

— Ressort, corrigea Matthias calmement, en lissant un pli sur sa manche.

La foule reprit le mot plus distinctement.

— Ressort.

— Ressort.

Les animaux reculèrent de quelques pas sans vraiment disparaître. À partir de ce moment, les mots changèrent plus vite. Parfois la foule ne reconnaissait pas immédiatement le suivant. Les hésitations attiraient aussitôt les formes vers les planches.

Un rugissement éclata derrière la palissade.

Quelqu’un cria.

On nous demanda de nous rapprocher du bâtiment central.

— Les enfants d’abord.

Je pris Noam par l’épaule et nous reculâmes vers le mur de briques. Myriam se trouvait juste derrière nous. Noam lui prit la main pour l’attirer contre le bâtiment. Elle le suivit sans quitter la palissade des yeux.

— Par ici, dis-je aux enfants près de nous.

Ils hésitèrent un instant, puis se rapprochèrent. Une petite fille serrait un bonnet de laine contre elle. Un garçon plus jeune fixait les planches sans cligner des yeux.

— Contre le mur. Là.

Ils se rangèrent maladroitement le long des briques.

Derrière nous, la foule répétait toujours les mots.

— Charnière.

— Charnière.

D’autres mots circulaient déjà ailleurs dans l’enclos. Certains se contentaient de reprendre celui du voisin sans même regarder la palissade.

Noam observait les adultes avec inquiétude.

— Ils vont continuer longtemps ? demanda-t-il.

— Sans doute.

Un nouveau grondement passa derrière les planches.

Le petit garçon leva les yeux vers moi.

— Ils vont entrer ?

Je haussai légèrement les épaules.

— Pas si vous restez ici.

Je ne savais pas vraiment pourquoi j’avais dit cela.

Les enfants se serrèrent un peu plus contre le mur.

Dans la cour, les mots passaient désormais d’un groupe à l’autre de plus en plus vite. Certains arrivaient déjà déformés. D’autres continuaient longtemps après avoir disparu ailleurs.

Je regardai autour de moi.

Salomé observait toujours l’enclos avec la même attention méthodique. Matthias poursuivait sa ronde le long des planches. Au-delà de la palissade, les fauves tournaient lentement dans la lumière froide comme s’ils faisaient partie de l’exercice.

Plus loin, les grandes masses grises des éléphants demeuraient immobiles.

Noam répéta encore le mot.

Je fis de même.

Dans l’enclos, les mots circulaient désormais plus vite que les bêtes.