Là où personne ne me reconnaît

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IV — Le monde se défend — 01

Les rues montaient en biais. La ville semblait posée de travers. Je marchais sans me hâter, les mains enfoncées dans les poches de mon pardessus. L’étoffe avait pris l’humidité ; à chaque pas, elle tirait légèrement sur l’ourlet.

Je ne pris pas le chemin le plus direct.

Au détour d’une rue étroite, une ouverture apparaissait entre deux immeubles récents. Leurs façades étaient droites, enduites d’un crépi pâle déjà taché par endroits ; les encadrements de fenêtres, trop nets, semblaient posés là sans histoire. Entre eux, le terrain restait à nu. La terre y avait été entaillée puis laissée à découvert.

Des pierres taillées affleuraient, plus claires que la terre, jointes avec une régularité que rien autour ne reprenait.

Elles n’étaient ni protégées ni signalées. On avait simplement cessé de bâtir dessus.

Un pan de mur avait été utilisé comme appui : une planche grossière y était fixée de travers, formant un abri sommaire. Plus loin, des cendres anciennes marquaient l’emplacement d’un feu. Une bouteille vide reposait dans un creux, arrêtée contre une pierre.

Je m’y engageai sans réfléchir.

Le bruit de la ville s’atténuait aussitôt. Les sons passaient à travers une épaisseur de laine.

Je marchais entre les pierres.

Quelqu’un avait tracé un passage dans la terre : une ligne irrégulière, assez large pour laisser passer un homme. Par endroits, la terre était à nu ; ailleurs, les herbes restaient couchées.

Plus loin, deux marches descendaient vers rien. Elles s’interrompaient net ; la troisième restait enfouie. Je posai le pied sur la première. La pierre était sèche, sans souplesse. L’empreinte de ma semelle y restait un instant, plus claire, avant de s’effacer.

Je continuai.

Une pierre plus claire affleurait près du passage. Une forme humaine y subsistait à demi : un torse sans bras, dont la tête manquait.

On s’en servait de siège.

Une trace plus sombre marquait l’endroit où l’on s’asseyait toujours.

Une arche basse, réduite à un seul jambage et à une pierre de clef suspendue dans le vide, dessinait une ouverture qui ne menait nulle part. Au-delà, la terre remontait, recouvrant ce qui avait dû être une pièce.

Je passai dessous en me penchant légèrement, plus qu’il n’était nécessaire.

Plus loin, une rigole taillée dans la pierre suivait une pente précise. Elle contenait une eau claire, immobile. Un insecte glissait à sa surface sans y laisser de trace. Je m’accroupis, touchai l’eau du bout des doigts. Elle était plus froide que l’air. Je retirai la main. Une goutte resta accrochée à la pulpe, puis tomba sans bruit.

Le sol changeait de texture à mesure que j’avançais : terre meuble, puis gravier, puis dalle. Les transitions étaient nettes.

Je suivis un alignement de pierres plus hautes que les autres. Elles formaient un angle très léger. Presque rien. Je me plaçai à son sommet et regardai autour de moi. Les immeubles récents bordaient le terrain, leurs façades régulières, leurs fenêtres closes.

Sous mes pieds, les pierres tenaient.

Je demeurai là un moment. Le vent passait, soulevait à peine le bord de mon manteau, puis retombait. Rien ne demandait à être ajusté. Rien ne semblait manquer.

Quand je repris ma marche, ce fut sans me retourner.

La ville revenait peu à peu. D’abord un roulement de voiture, puis des voix, puis le claquement d’une porte. Un cheval passa, ferrures brèves sur la pierre. Quelqu’un appela plus loin, sans qu’on distingue les mots.

Les trottoirs étaient humides. Les devantures restaient éclairées.

La Tour des Horloges apparaissait entre deux toits.


La maison des parents de Jonathan se trouvait au bout d’une rue large, bordée de platanes. Leurs branches nues formaient une voûte régulière au-dessus de la chaussée. La lumière des becs de gaz s’y accrochait en halos jaunis, qui tremblaient à peine dans l’air immobile.

Il nous avait invités là pour le week-end, comme au temps où nous y venions encore. Je reconnus la façade avant même d’atteindre le portail.

Le portail était ouvert.

Dans la cour, plusieurs voitures étaient déjà rangées de travers. Des caisses en bois s’empilaient près du mur. Une table avait été dressée contre la façade, encore nue. La porte d’entrée restait ouverte, laissant échapper une chaleur dense, mêlée d’odeurs de nourriture et de bois ciré.

J’entrai sans annoncer ma présence.

À l’intérieur, l’air se faisait plus lourd. Une musique basse, régulière, battait quelque part au fond de la maison. Des voix se croisaient dans les pièces. On passait, on portait, on déposait. Les gestes étaient sûrs, rapides, comme si tout avait déjà commencé.

Je ne reconnus personne.

Quelqu’un, me voyant m’arrêter un instant dans l’entrée, me dit que Jonathan n’était pas encore là, et que plusieurs invités arriveraient plus tard dans la soirée.

— Il ne devrait pas tarder, ajouta-t-on.

— Il est déjà parti ? demandai-je.

La personne hésita à peine.

— Non… enfin, il doit arriver.

Elle reprit aussitôt son mouvement, emportant avec elle un plateau chargé de verres.

Je restai un instant dans l’embrasure, la main encore sur le montant.

Je déposai mon manteau sur une chaise déjà chargée d’autres vêtements. La laine humide y laissa une trace plus sombre.

Dans la cuisine, deux personnes découpaient du pain. Une autre remplissait des verres. Une pile d’assiettes montait près de l’évier. Je m’approchai, pris un torchon, essuyai machinalement une goutte sur le plan de travail. Nul ne me demanda ce que je faisais.

— Vous pouvez mettre cela là ? dit une voix en me tendant un plateau.

Je pris le plateau, changeai de main sans m’arrêter.

Je traversai les pièces. Les gestes vinrent aisément.

Je pris un autre plateau resté trop près du bord, le ramenai de quelques centimètres. Une bouteille penchait ; je la redressai. Un verre vide restait isolé au milieu d’autres déjà remplis ; je le déplaçai sans y penser.

Je passai dans la pièce suivante.

Une chaise dépassait légèrement de la table. Je la poussai du genou en passant. Une nappe formait un pli ; je le tirai d’un geste bref, sans m’arrêter. Quelqu’un posa une assiette trop près du bord ; je la repris et la glissai plus loin.

Je continuai.

Dans le couloir, une caisse entravait le passage. Je la décalai contre le mur. Une porte restait entrouverte ; je la refermai, puis la rouvris aussitôt pour laisser passer quelqu’un.

Les objets revenaient sous des formes légèrement différentes. Plateaux, verres, chaises, nappes. Je les reprenais, les déposais ailleurs, ajustais ce qui dépassait.

Je passai d’une pièce à l’autre sans m’arrêter. Il semblait que j’avais trouvé là une manière utile de rester.

Les heures passèrent.

Quand mes anciens camarades arrivèrent, la maison était prête.


Je reconnus Victor. Sa barbe avait blanchi. Il me salua d’un signe de tête.

— Bonsoir.

Je répondis de même.

Il me regarda un instant, comme pour vérifier quelque chose, puis détourna les yeux.

Ernest entra derrière lui. Je reconnus sa manière de marcher avant de voir son visage. Il passa près de moi sans s’arrêter, posa son manteau, rejoignit une table déjà occupée.

Ils arrivaient les uns après les autres, déposaient leurs manteaux, rejoignaient les tables déjà dressées.

Je les reconnaissais tous.

Les places semblaient connues d’avance. On s’asseyait, on tirait une chaise, on appelait quelqu’un d’un nom bref, sans lever la voix.

Je restai debout un moment.

On ne me fit pas de place.

Je m’assis à l’extrémité d’une table, là où une place restait libre, sans rapprocher ma chaise.

Les jeux furent ouverts. Les règles étaient connues. Les mains se posaient aux endroits justes. Les tours s’enchaînaient sans hésitation.

Quelqu’un me demanda :

— Vous jouez ?

Je regardai le plateau.

— Si vous voulez.

Le dé arriva jusqu’à moi.

Une main le reprit avant que je le prenne.

La partie continua.

Les voix se répondaient. Les phrases étaient courtes, suffisantes. On riait par endroits, sans que rien ne déborde. Les regards glissaient, s’arrêtaient un instant, puis repartaient ailleurs.

Personne ne me regarda longtemps.

Jonathan passa près de moi.

— Ah, tu es là.

Sa main toucha brièvement mon épaule.

— On commence à peine.

Il se tourna vers un autre groupe.

— Attends, j’arrive.

Il s’éloigna.


Je demeurai assis, les mains posées devant moi.

La partie avançait. Les pions changeaient de place. Les cartes passaient d’une main à l’autre. Les voix suivaient le même mouvement, revenaient, se répondaient, s’effaçaient.

Quelqu’un rit plus fort que les autres, puis se pencha pour ramasser un objet tombé au sol. La chaise grinça légèrement. On reprit.

Je regardai le plateau.

Le dé revint à son point de départ. Une main le prit, le lança, le reprit aussitôt.

Je me levai.

Personne ne s’interrompit.

Je contournai la table, passai derrière deux chaises rapprochées, évitai un plateau posé trop bas. Quelqu’un se déplaça légèrement pour me laisser passer sans me regarder.

Je traversai la pièce.

Dans l’entrée, les manteaux s’étaient accumulés. Je retrouvai le mien sans chercher longtemps. La laine était encore légèrement humide.

Je l’enfilai.

Une voix appela quelqu’un depuis le fond de la maison. Une porte se referma. La musique continua, régulière.

J’ouvris la porte.

L’air froid entra brièvement, puis retomba derrière moi.

Je refermai sans bruit.

La rue descendait légèrement.

Je m’y engageai.

Plus bas, la rue s’ouvrait sur une place triangulaire.

Je ne m’y arrêtai pas.

La pierre tenait sous mes pas.