I — Les signes mal lus — 08
Insensiblement, un grondement sourd derrière la maison me réveilla. Le vent soufflait par poussées, comme si l’air cherchait un passage. Les hêtres se heurtaient par à-coups, sans continuité. La vitre frissonna un moment dans son cadre.
Je restai immobile, à l’écoute.
Un second choc suivit.
Une ombre de branches traversa brièvement le plafond. Puis une branche racla la façade, glissa, puis se rompit. Le bruit sec de la cassure se perdit dans l’obscurité.
Entre deux rafales, le silence revenait, plus dense qu’avant.
La maison tenait sans plainte. Aucun volet ne battait.
Les rafales s’espacèrent. Le froissement des feuilles se fit plus lointain.
Puis il ne resta qu’un air immobile, chargé d’attente.
Je demeurai encore un instant éveillé, attentif à ce qui pouvait reprendre.
Rien ne vint.
Je me rendormis.
Au matin, la lumière était claire, presque froide.
J’ouvris la porte d’entrée.
Des branches fines jonchaient le sol. Les dernières feuilles de l’automne s’étaient détachées. Les hêtres semblaient plus nus que la veille, comme si la nuit avait tranché net ce que l’automne hésitait encore à laisser tomber.
Plus loin, deux chênes avaient été arrachés, emportant chacun une motte de terre dans leur chute.
Rien d’autre ne paraissait changé.
Pourtant, quelque chose manquait dans le bruit du matin.
Le tram suspendu suivait sa course. Les talus tenaient. Au centre du village, les roues dentées transmettaient leur mouvement sans heurt visible.
Je ramassai une branche brisée. Le bois était encore humide à la cassure.
Une voix perça la rue, aiguë, pressée.
— Édition spéciale ! Catastrophe aux Indes ! Phénomène céleste !
Je demeurai un instant sur le seuil.
La voix s’éloignait déjà vers la place.
Des pas derrière moi. Myriam s’approcha.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je. J’ai été réveillé cette nuit.
— Par le vent ?
— Oui. Et ce cataclysme… tu en as entendu parler ?
— Non. Je me lève à peine.
Elle plissa légèrement les yeux vers les chênes arrachés et les hêtres dénudés.
— La forêt de Fontainebleau en automne, tu sais…
Puis, d’un ton plus clair :
— N’oublie pas la fête de Noam, ce soir.
Je baissai les yeux. Le journal reposait contre la porte, retenu par un galet. Le papier était encore légèrement humide malgré le ciel clair. L’encre avait bavé sur le titre.
Je le pris et rentrai.
Dans l’après-midi, la maison se remplit de voix.
Myriam avait dressé une longue table dans le salon. Les verres s’alignaient avec précision. Les parts de gâteau étaient égales. Les enfants riaient plus fort que nécessaire, comme pour occuper l’air.
Plusieurs d’entre eux étaient sortis devant la maison. Ils ramassaient les branches tombées, les traînaient par faisceaux et les appuyaient contre la façade, les croisant maladroitement.
À travers les vitres, les branches humides formaient une sorte de carcasse penchée contre la maison. Certaines tenaient encore des feuilles rousses. D’autres vibraient légèrement, comme si le vent continuait de circuler en elles.
Noam avait décrété qu’il fallait une entrée basse, “pour obliger les grands à se pencher.” Une ficelle récupérée dans la remise servait à nouer les premières jonctions. Les enfants tiraient dessus avec application, sans remarquer que les branches se redressaient parfois lentement avant de retomber contre les autres.
Je les interpelai par la porte :
— Il vaut mieux rentrer. Le vent peut revenir. On n’en sait rien.
— Maman a dit de rester jouer dehors pour ne pas salir le salon, expliqua Noam.
Je restai sur le seuil un moment. L’écorce craquait parfois toute seule sous la tension du bois humide.
— On rentre, dis-je.
Ils protestèrent aussitôt.
— Il fait beau !
— Ça va tenir, affirma Noam.
Les branches oscillaient légèrement derrière lui.
— Je ne prendrai pas le risque, conclus-je en secouant la tête.
Ils levèrent les yeux vers les arbres. Rien ne bougeait plus que d’ordinaire. Le ciel était d’un bleu net, presque dur.
Ils rentrèrent à contrecœur.
La cabane resta adossée au mur, fragile, inclinée vers la rue.
La première bourrasque arriva peu après.
Elle descendit du bois avec une densité plus lourde que la veille.
Les hêtres se plièrent d’un seul mouvement. Une grosse branche de chêne céda. Les branches roulèrent sur les pavés et frappèrent la porte d’entrée.
À l’intérieur, le rire s’interrompit un instant.
Puis les voix reprirent, légèrement plus hautes qu’avant.
On frappa presque aussitôt.
J’ouvris.
Un père se tenait sur le seuil, son manteau déjà gonflé par le vent.
— Je viens chercher Paul.
— Entrez, dis-je.
Il secoua la tête.
— Je ne veux pas déranger.
Une rafale s’engouffra derrière lui et traversa le vestibule. Les rideaux se soulevèrent brusquement. Une assiette vibra sur la table.
Derrière lui, la cabane oscillait contre le mur.
— Ce n’est rien, lança-t-il en tirant son fils par la manche.
Il repartit aussitôt dans la rue, courbé contre le vent.
La petite ouverture imaginée par Noam battait maintenant dans les branchages comme une bouche sombre.
Un peu plus tard, une autre mère arriva, plus hésitante.
Myriam l’invita à entrer.
Elle accepta.
Elles parlèrent près de la cheminée, à voix basse, de l’école, des trajets, du froid qui arrivait trop tôt cette année.
Pendant qu’elles échangeaient, deux enfants glissèrent vers la porte restée entrouverte.
Puis trois.
Je me levai.
— On a dit qu’on restait dedans.
— Laisse-les, dit Myriam sans se retourner. Ils n’ont pas souvent l’occasion de s’amuser ensemble. Vas plutôt ramener Pierre chez lui, ses parents vont s’inquiéter.
— Tu as lu le journal ce matin.
— Oui.
— On parle d’un cataclysme. Les vents ont traversé des régions entières.
— Ici, c’est un coup de vent, Jonas.
Elle ajusta une assiette, parfaitement centrée.
— Pierre habite à trois rues d’ici.
Je regardai par la fenêtre.
Les branches dispersées tournaient encore sur les pavés. Une partie de la cabane avait glissé vers la rue, comme si elle cherchait encore son équilibre. Les hêtres oscillaient d’un mouvement plus large qu’à l’ordinaire.
Les enfants riaient, tourbillonnaient.
Je comptai les secondes entre deux rafales.
On ne se refait pas.