II — Les réglages incertains — 05
L’après-midi touchait à sa fin et Ruth avait étalé plusieurs feuilles couvertes de schémas sur mon bureau. Nous essayions de modéliser une technique d’hypnose qu’on nous avait présentée la veille.
Je ne savais plus très bien ce qu’il fallait faire en premier.
— Le problème, disait Ruth, c’est qu’on ne peut pas simplement décrire les suggestions. Il faut aussi représenter l’attention.
Ruth recouvrait la feuille de petites flèches. Certaines convergeaient vers les mêmes régions avant de se disperser ailleurs.
Je regardais les schémas que nous avions tracés devant nous.
— Ce qui est regrettable, dis-je, parce que c’est précisément la partie que je ne comprends pas.
Ruth esquissa un léger sourire.
— C’est généralement la partie importante.
— Donc les gens ne suivent pas les suggestions.
— Non.
— Ils suivent ce qui attire leur attention.
Ruth hocha la tête.
— Souvent sans s’en rendre compte.
Jonathan entra alors dans la pièce. Il tenait dans la main un petit automate censé suivre le regard d’une personne afin d’anticiper ses déplacements. La tête mobile pendait maintenant de travers.
Il le posa sur la table.
— Ça ne marche pas, dit-il.
Il observa l’objet quelques secondes, comme pour vérifier que la situation n’allait pas s’améliorer d’elle-même.
Puis il haussa légèrement les épaules.
— On verra demain.
Il leva les yeux vers nous.
— On y va ?
Ruth se leva sans répondre.
Elle ramassa trois gourdes posées sur différents bureaux et m’en tendit une.
— Tiens.
— Elle est à François, dis-je après une pause.
— Je crois qu’elles sont mises à disposition.
Je pris la gourde.
Quelques secondes plus tard, Ruth roulait déjà ses schémas et Jonathan avait récupéré son prototype. Sans que personne l’ait vraiment annoncé, nous étions déjà en train de partir.
Nous descendîmes l’escalier et sortîmes du bâtiment.
Dans la cour des équipages, plusieurs voitures attendaient sous l’auvent. D’autres entraient ou quittaient déjà la remise. Personne ne semblait très préoccupé par leur provenance.
Jonathan monta sans hésiter dans un phaéton attelé près de l’entrée.
— Tu es sûr qu’on peut prendre ça ? demandai-je.
— Bien sûr, dit-il. De nos jours, la plupart des voitures sont publiques.
Je n’avais pas souvenir que cela ait jamais été établi.
Je regardai un instant le phaéton, puis Jonathan, puis Ruth déjà installée à l’arrière.
Je montai à mon tour.
Jonathan prit les rênes et la voiture s’ébranla.
La route quittait rapidement la ville et montait entre les pins. Elle serpentait autour d’une colline avant de disparaître dans l’entrée voûtée des écuries, creusées sous le casino.
Pendant une bonne partie du trajet, personne ne parla. J’eus l’impression que nous n’étions pas vraiment partis quelque part. Nous nous étions simplement laissés reprendre par un mouvement déjà en cours.
Nous laissâmes le phaéton dans la remise puis gagnâmes l’entrée.
Le grand vestibule du casino occupait presque toute la largeur du bâtiment. Des lampes suspendues éclairaient les tables et les machines disposées le long des murs. Des groupes de visiteurs circulaient lentement entre les colonnes, s’arrêtaient devant une table, puis repartaient quelques minutes plus tard.
Jonathan et Ruth se dispersèrent presque aussitôt dans la salle. Je les vis s’éloigner chacun de leur côté. Jonathan s’était arrêté près d’une table où deux hommes observaient une machine compliquée. Il regardait avec intérêt, sans y toucher. Ruth, de son côté, s’était accoudée à une balustrade et observait.
Personne ne paraissait pressé.
Pourtant, les visiteurs finissaient souvent par s’arrêter aux mêmes endroits. Certaines tables se remplissaient puis se vidaient avant que l’attention ne glisse ailleurs, comme si la salle possédait ses propres courants.
Je remarquai alors Myriam, debout près d’une colonne. Elle regardait simplement les gens passer.
Je m’approchai pour la saluer.
— Vous êtes arrivés depuis longtemps ? demandai-je.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Pas vraiment.
À ce moment-là, Noam traversa la salle en courant. Il zigzaguait entre les visiteurs et bouscula au passage deux messieurs qui discutaient devant une table.
Il s’arrêta devant nous avec un air satisfait.
— Vous êtes là !
Je regardai autour de moi.
Jonathan et Ruth avaient déjà disparu dans la foule.
— On monte ? dis-je à Noam.
Il acquiesça aussitôt.
Nous traversâmes la salle en direction des ascenseurs. Suivre Noam nous y conduisit presque naturellement.
Une courte attente s’était formée devant les cabines, sans qu’aucune file ne soit tracée. Pourtant chacun semblait savoir où se placer.
Matthias se tenait dans l’une d’elles, droit dans sa livrée sombre, la main posée sur le grand levier de montée, maintenu légèrement en deçà de sa butée.
Lorsqu’il nous fit entrer, il leva à peine les yeux.
Il ne demanda pas où nous allions.
— Sommet, dit-il.
La cabine se mit en mouvement dans un bref souffle de soupape.
Elle s’arrêta à un étage intermédiaire.
Les portes s’ouvrirent sur une salle très éclairée où circulaient des visiteurs.
Deux petits scarabées mécaniques traversèrent le couloir. L’un d’eux hésita devant une bifurcation. Le second ralentit aussitôt, puis reprit sa route lorsqu’il se remit en mouvement.
Plusieurs visiteurs passèrent près d’eux sans les regarder. Les deux scarabées modifièrent légèrement leur trajectoire.
Les portes se refermèrent presque aussitôt.
La cabine reprit sa montée.
Tout en haut se trouvait une terrasse où les visiteurs s’attardaient autour des tables pour boire et discuter.
Au-delà, le sol devenait sablonneux. Le lieu avait été aménagé comme un vaste cabinet de curiosités à ciel ouvert. Des rochers clairs, des plantes sèches et des dunes basses donnaient l’impression d’un paysage désertique. Entre les pierres affleuraient des fossiles, des coquillages déposés là comme par erreur, et quelques mécanismes partiellement ensablés qui semblaient attendre qu’on les remette en marche.
Avec la lumière de la fin d’après-midi, les limites du plateau devenaient difficiles à distinguer. Les bords se confondaient avec l’horizon et l’espace paraissait beaucoup plus vaste qu’il ne l’était réellement.
Noam m’entraîna au-delà de la terrasse.
Nous avancions entre les rochers et les touffes d’herbe sèche. Quelques petits fennecs apparurent brièvement avant de disparaître derrière les pierres.
Derrière nous, les voix du bar et la musique du casino devenaient peu à peu plus lointaines. Au bout de quelques minutes, il ne resta plus qu’un murmure indistinct porté par le vent.
Noam suivait les animaux du regard.
Je marchais à côté de lui.
L’air était calme et le sable gardait encore la chaleur de la journée. Nous n’étions qu’à quelques centaines de mètres du bâtiment, mais l’impression était tout autre.
Lorsque je me retournai, la terrasse était presque vide. Les derniers visiteurs étaient déjà redescendus vers les étages inférieurs.
Pourtant les cabines continuaient leur va-et-vient régulier jusqu’au sommet.
Il me sembla apercevoir Matthias derrière une vitre. La cabine atteignit la terrasse.
Personne n’en sortit.
Quelques instants plus tard, elle redescendait déjà.
— Pourquoi ils remontent encore ?
— Pour les visiteurs.
— Il n’y en a plus.
Matthias actionna néanmoins de nouveau le levier.
La cabine entama une nouvelle montée.
Nous pouvions nous éloigner. Le reste continuait sans nous. Je n’aurais pas su dire qui veillait réellement à ce que tout tienne ensemble.
Pourtant tout tenait.