Catégorie : L’angle Mort

Montez à bord. Les portes se referment.
L’omnibus traverse un XIXᵉ siècle à peine déformé, où les machines règlent les gestes et où les rites persistent sous les procédures. À chaque arrêt, on descend, on observe, puis le train repart.
Jonas avance comme les autres. Il répare, mesure, ajuste.
Puis quelque chose apparaît.
Un livre devient lisible lorsqu’on le déplie.
Une porte existe, mais personne ne la voit.
Un dispositif parfaitement réglé conduit pourtant dans le vide.
Au début, ce ne sont que des détails.
Puis certains passagers ne remontent pas.
Les règles changent.
Le trajet se referme.
Ce qui dépasse est repris, corrigé, absorbé — jusqu’à disparaître.
Jonas continue d’avancer.
Mais ici, voir autrement a un prix.

  • Le village aux engrenages épuisés

    I — Les signes mal lus — 07

    Je restai longtemps assis dans le salon, sans ouvrir le livre posé devant moi. J’avais bourré ma pipe avec le tabac rapporté d’Amérique. Il brûlait plus lentement que celui d’ici, avec une odeur plus sucrée, presque résineuse.

    Sur la table, une tasse de café noir captait la lumière du matin. Une fine vapeur montait, droite d’abord, puis hésitante.

    Par la fenêtre, la cime des grands hêtres découpait le ciel.

    Une trouée s’ouvrit entre deux troncs.

    Je clignai des yeux.

    La trouée s’approfondit.

    Une vallée apparut : une cuvette boisée, fermée de tous côtés par des pentes couvertes de hêtres et de chênes dont les feuilles rousses tenaient encore par endroits. Une rivière la traversait en sinuant, docile en apparence.

    Au fond, le village s’était installé comme une maquette posée sur une table d’enfant.

    Partout, des engrenages de bois peint, aux couleurs franches — rouge, vert, jaune, bleu — étaient fixés aux façades, aux ponts, aux talus mêmes. Les rotations se répondaient d’une façade à l’autre avec une précision simple.

    Une fenêtre s’ouvrit quelque part au-dessus de la rivière.

    Une crémaillère tirait lentement un câble le long d’un mur. Plus bas, un petit tram suspendu glissait au-dessus du ravin avec une lenteur paisible.

    Les parcelles étaient délimitées par des talus de pierre sèche. Des murets irréguliers, envahis par la mousse et l’humidité froide. À intervalles réguliers, une roue dentée était fichée dans la terre, reliée à une tige métallique qui maintenait les pierres en tension.

    Au centre du village, une petite construction circulaire ouverte sur la place abritait les batteries qui alimentaient l’ensemble.

    Pendant quelques secondes, la vallée sembla fonctionner avec la simplicité silencieuse d’une boîte à musique.


    Le cliquetis régulier qui parcourait la vallée se mit à trébucher.

    Une dent accrocha trop longtemps.

    Puis une autre.

    Puis un silence, bref, presque imperceptible, s’ouvrit entre deux impulsions.

    Les couleurs ne se répondaient plus tout à fait. Le rouge continuait de tourner quand le vert hésitait déjà.

    Je levai les yeux.

    Sur le flanc est, le petit tram suspendu au-dessus du ravin s’immobilisa à mi-course. La rivière ne ralentit pas.

    Les talus commencèrent à s’affaisser, d’un mouvement si léger qu’on aurait pu le nier. Une pierre roula vers le bas. Une autre la suivit. Deux parcelles, qui la veille encore étaient séparées d’un trait net, se touchèrent.

    — Ça glisse, constata Myriam.

    Je posai ma pipe, enfilai ma redingote et sortis sur le porche.

    Le vent d’automne avait perdu son odeur de feuilles ; il piquait déjà.

    Sur la pente, près des hêtres, Matthias consultait un carnet étroit. Les lignes tracées à l’encre noire y découpaient les parcelles. Entre les troncs apparaissaient les tourelles claires du château ; ses vitres reflétaient la vallée. À l’une des fenêtres, Salomé observait les talus, les mains jointes derrière le dos.

    À mi-pente, un homme protesta que son terrain diminuait. Son voisin répondit que la limite avait toujours été plus basse.

    Matthias s’approcha et ouvrit le cadastre.

    Depuis le porche, les lignes me semblaient droites. Le talus, lui, ne l’était plus.

    — Le plan n’a pas changé.

    Le cliquetis continuait de trébucher.

    Je descendis vers la place.

    La petite construction circulaire était ouverte. Les boîtiers des batteries reposaient à découvert. Les compartiments étaient vides.

    J’étais manifestement le dispositif de secours.

    À côté des batteries, une dynamo était fixée au sol. Une grande manivelle reliée à un axe vertical qui descendait sous la place. Les engrenages les plus proches attendaient, immobiles, leurs dents engagées sans mouvement.

    Je saisis la poignée.

    Le premier tour fut léger.

    Le rouge repartit.

    Puis le jaune.

    Une onde traversa la vallée, visible comme une suite de rotations coordonnées.

    Les talus cessèrent de glisser.

    Une secousse parcourut le rail en hauteur.

    Le tram reprit sa lente progression.

    Les voix s’apaisèrent.

    Le tram atteignit lentement l’autre versant.

    Une fenêtre se referma quelque part au-dessus de la rivière.

    Je continuai.

    La résistance augmenta après quelques minutes.

    Le bois grinçait légèrement.

    Les couleurs reprenaient leur alternance régulière. Les crémaillères maintenaient les pierres en place. La rivière, lourde d’eaux sombres, rentrait dans son lit.

    — Plus vite, dit quelqu’un.

    J’ôtai ma redingote, retroussai mes manches et me mis à tourner plus vite.

    La vallée se stabilisa. Les talus cessèrent de converger vers le centre. Les bornes cadastrales reprirent leur alignement.

    La sueur me coula dans le dos.

    Noam s’approcha. Il posa la main sur l’axe, juste au-dessus de la mienne.

    — Je peux t’aider.

    Je ralentis d’un demi-tour.

    Une pierre se détacha d’un talus en amont. Elle roula sur la pente et vint frapper une roue verte qui s’arrêta net.

    Deux parcelles se rapprochèrent d’un pouce.

    Un cri éclata.

    Je repris la manivelle d’un coup.

    La roue verte redémarra. Les parcelles cessèrent de se toucher.

    — Non, dis-je.

    Il retira sa main sans insister.

    Je continuai.

    La résistance devint plus lourde.

    Chaque rotation semblait remonter quelque chose de la rivière elle-même.

    Une odeur de résine chauffée, presque écœurante, monta autour de moi. Les dents rouges et bleues frottaient plus longtemps avant de s’engager.

    Les talus tenaient. Rien ne cédait. Rien ne respirait plus.

    Plus je tournais, plus les engrenages répondaient avec exactitude. Les couleurs se succédaient sans décalage. Le cadastre redevenait plausible.

    Mais au fond de la cuvette, l’eau continuait de descendre.

    Mes bras tremblaient.

    Je comptais les rotations comme des heures.

    J’avais toujours eu le sens du devoir ; je découvrais qu’il était horaire.

    Un instant, je crus pouvoir m’arrêter. Les roues tournaient encore, portées par l’élan. Les talus semblaient fixes.

    Je ralentis.

    Je regardai mes mains.

    La manivelle avait laissé une marque rouge dans ma paume.

    Le rouge hésita.

    Le vert recula d’une dent.

    Une ligne cadastrale se troubla.

    Deux voix s’élevèrent en même temps.

    Je repris.

    Le système obéit.

    — Une rotation interrompue décale l’ensemble, dit Matthias sans lever les yeux.

    Je tournai jusqu’à ne plus sentir mes épaules.

    La voix de Salomé traversa le bruit des engrenages.

    — Le système supporte l’arrêt. Il ne supporte pas l’irrégularité.

    Les couleurs continuaient de se transmettre leur mouvement, fidèles, exactes. Les talus tenaient en place, maintenus par des tiges fines que je sentais vibrer sous la terre.

    La rivière, elle, ne dépendait pas de moi. Elle coulait.

    La cuvette retenait tout, comme l’air avant le gel.

  • Les quais aux bagages oubliés

    I — Les signes mal lus — 06

    Nous avions traversé l’Atlantique pour exposer nos travaux. La séance avait eu lieu la veille. Il nous restait une journée à occuper.

    Après la disqualification, il me semblait que les lieux se refermaient plus vite autour de moi.

    Nous avions chacun loué un appartement différent à Manhattan, à quelques rues de distance, entre Washington Square et les quais de l’Hudson. Myriam occupait une chambre au troisième étage d’une maison de briques étroite, dans une rue bordée d’escaliers de pierre. Jonathan, chargé de la logistique de la démonstration, logeait plus bas, vers les docks de la 23ème Rue, dans une pension sombre tenue par un Irlandais taciturne. Quant à moi, j’avais choisi une pièce mansardée sous les toits, non loin de la 8ème Avenue. La lucarne ouvrait sur une trouée entre deux immeubles ; la vue sur le fleuve, annoncée avec insistance, se réduisait à quelques mâts alignés le long de l’Hudson.

    Nous devions tous nous retrouver en fin d’après-midi à la gare maritime.

    Je m’étais levé de bonne heure, comme avant chaque départ. Je ne savais pas attendre l’heure exacte.

    Je descendis dans la rue trop tôt, sans savoir que faire de la matinée.

    Je n’avais plus d’endroit précis où attendre.

    Je gagnai la grande place illuminée : un carrefour saturé d’enseignes au gaz, de panneaux peints vantant des toniques et des savons miraculeux. Une toile blanche avait été tendue entre deux façades. Un cinématographe ambulant y projetait des images tremblées : une locomotive entrant en gare, une femme tournant sur elle-même, un homme tombant d’une chaise.

    À chaque apparition de la locomotive, quelques épaules se redressaient imperceptiblement.

    À force d’immobilité, je ne savais plus très bien si j’attendais un train projeté ou un départ réel.

    Autour de moi, des hommes dormaient sur des ballots de marchandises. Certains regardaient la projection immobiles ; la lumière blanche glissait sur leurs joues creusées sans qu’ils clignent. Leurs manteaux étaient trop grands, leurs visages gris de fatigue.

    Je restai debout parmi eux plus longtemps que nécessaire.

    Un garçon passa près de moi en courant.

    Il s’arrêta net, balaya la foule du regard.

    — Work? Any work?

    Il lança les mots comme on jette une pièce sur une table, puis disparut derrière une charrette.

    La toile frémissait à chaque souffle de vent. Par moments, la pellicule se bloquait, brûlait légèrement dans le faisceau lumineux, laissant une tache noire au centre de la scène.

    Un vieil homme s’approcha de la toile, la main tendue sans insistance.

    — Signore, un pezzo di pane… per carità.

    Il ne cherchait pas mon regard. Sa paume demeurait ouverte, à hauteur de poitrine, comme une habitude plus qu’une demande.

    L’odeur de soupe aigre et de laine mouillée stagnait autour des caisses.

    Un peu plus loin, une voix rauque, presque sans souffle, répéta :

    — A shtikl broyt, bitte… Got zol bentshn aykh.

    Je ne sus à qui elle s’adressait.

    Un instant, je me surpris à tenir mes mains ouvertes, comme les leurs.

    Je rabattis aussitôt les doigts sans savoir depuis combien de temps je les tenais ainsi.

    La tache noire s’élargit avant de disparaître.

    Je pensai que le monde moderne avait la consistance d’une flamme trop proche.

    Le train continuait d’entrer en gare.

    À midi, je pris un omnibus en direction de la gare maritime.


    La verrière du hall principal retenait une lumière blanche, salie par la vapeur. Des portefaix poussaient des chariots chargés de malles cerclées de fer. L’odeur mêlait le sel, le charbon et la toile humide.

    Je les aperçus près d’un pilier de fonte, à l’écart du guichet des premières classes. Jonathan avait les épaules plus basses qu’à l’ordinaire. Myriam tenait son carnet contre elle.

    — Vous êtes en avance, dit-elle.

    — Toujours.

    Jonathan se frotta le front.

    — J’ai dit adieu aux Irlandais, hier soir. Ils ont pris le mot au sérieux.

    Sa voix était sèche. Il parlait sans se plaindre, comme d’un fait météorologique.

    — Cela valait-il la peine ? demanda Myriam.

    — On ne quitte pas un quai sans arroser le départ.

    Il inspira brièvement, puis se tut, les yeux plissés par la lumière.

    Myriam reprit, presque à mi-voix :

    — J’ai assisté ce matin à une réunion de la Société théosophique. Ils parlent de plans invisibles, de cycles successifs. Selon eux, rien ne se perd ; tout change de forme.

    Jonathan esquissa un sourire.

    — Tant que ça ne revient pas sous forme de mal de crâne.

    Elle ne releva pas.

    Je sortis mes papiers pour vérifier l’heure d’embarquement.

    C’est alors que je les sentis.

    Les clefs.

    L’anneau froid contre ma paume.

    Je restai immobile une seconde, au milieu du flux des voyageurs.

    — Un problème ? demanda Myriam.

    Je levai les yeux vers eux.

    Jonathan se tenait un peu penché, la main à la tempe. Myriam observait le hall comme si elle en mesurait déjà les correspondances invisibles.

    — J’ai oublié de restituer les clefs.

    Elle fronça à peine les sourcils.

    — Les miennes ont été rendues ce matin.

    Je hochai la tête.

    Je calculai brièvement la distance jusqu’à la pension.

    Impossible d’effectuer l’aller-retour avant l’embarquement.

    Le hall se creusa autour de moi.

    Je sentis le poids des clefs s’alourdir dans ma poche. L’anneau ne tenait plus du métal ordinaire ; il tirait vers le bas, comme s’il retenait derrière moi toute la pièce mansardée, la lucarne, la fente étroite sur l’Hudson.

    Je revis soudain la fenêtre entrouverte au-dessus du lit étroit.

    Les minutes ne se succédaient plus : elles s’accumulaient.

    Les dents des clefs avaient laissé leur marque dans ma paume.

    — Un problème ? demanda Myriam.

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Si je quittais le hall, je manquais le départ. Si je restais, quelque chose demeurait ouvert, sans témoin.

    Une porte restait béante derrière moi.

    — Nous trouverons une solution ici, dis-je enfin, en partie convaincu. Un bureau de poste. Une enveloppe recommandée. Un employé consciencieux.

    Jonathan haussa les épaules.

    — On fera avec.

    Je remis les clefs dans ma poche.

    Elles ne cessèrent pas de peser.


    Le passage de sécurité se fit sans incident. Un homme en manteau gris acier, à la silhouette droite et mesurée, examinait les billets. Son visage avait quelque chose de familier : une manière d’incliner la tête avant de parler, comme s’il pesait chaque mot à l’avance.

    Il me laissa passer sans commentaire.

    Jonathan suivit, la démarche légèrement incertaine.

    Lorsque Myriam s’avança à son tour, l’homme releva brièvement les yeux. Sa main se posa sur le carnet qu’il tenait ouvert. Il ajusta légèrement le bord de sa manche avant de parler.

    — Madame.

    Elle s’arrêta.

    Il consulta une page, tourna une feuille avec lenteur.

    — Les effets de votre grand-mère ont été retrouvés dans un entrepôt du quai ouest. Ils doivent être rapatriés par le même navire.

    Myriam ne parut ni surprise ni inquiète.

    — Je n’ai rien déclaré de tel.

    — Cela n’était pas nécessaire, répondit-il d’une voix égale. Ils vous attendent dans la salle d’attente.

    Il s’écarta d’un pas, nous invitant à avancer.

    Dans la salle, un attroupement s’était formé autour d’un amas de bagages. Des malles anciennes, des chaises démontées, un guéridon, une commode dont un tiroir manquait. Une étiquette pendait à l’une des poignées : “Effets de Madame L. — à rapatrier.”

    Les meubles semblaient avoir toujours attendu là.

    Un jeune porteur s’approcha de nous. Il était mince, le visage étroit, les gestes précis.

    — Tout doit embarquer sur le même navire, dit-il sans hésitation.

    Je pris une chaise pliante et tentai de l’insérer dans ma valise. Elle dépassait. Je retirai quelques chemises pour faire de la place.

    Jonathan m’observait, le front légèrement plissé.

    Le porteur s’agenouilla aussitôt. Il vida le reste de ma valise avec méthode, plia mes pantalons en deux, puis en quatre, les disposa à plat contre les parois.

    — On peut encore gagner de l’espace.

    Il fit glisser le petit buffet vers lui, en évalua la largeur d’un regard.

    — En diagonale.

    Il appuya de tout son poids sur le couvercle.

    — Ça devrait fermer.

    À quelques pas de nous, Jonathan se penchait en deux, le visage contracté.

    — Ça ne passe pas, murmura-t-il entre ses dents.

    Il tenta de se redresser, sans succès. Une sueur fine perlait à son front.

    — Vous devriez consulter, dit calmement Myriam à Jonathan. Cela vous est déjà arrivé.

    Elle tourna légèrement la tête vers moi.

    — À vous également.

    Je levai les yeux vers elle.

    — À moi ?

    Elle soutint mon regard.

    — Après la crème glacée, à Brooklyn.

    Je me rappelai soudain les jours suivants, l’estomac noué, la lourdeur persistante, comme si quelque chose refusait d’être assimilé.

    Jonathan s’éloigna vers les latrines, soutenu par le jeune porteur.

    Quelques instants plus tard, celui-ci était revenu derrière mon épaule.

    Je refermai ma valise avec difficulté. Le couvercle résistait. Je dus m’asseoir dessus pour engager la serrure.

    Le porteur se plaça derrière moi et appuya lentement sur mes épaules, augmentant la pression sans un mot.

    J’entendis le bois gémir sous la pression.

    — Voilà.

    L’homme au manteau gris acier s’approcha de l’amas de meubles. Il consulta un carnet étroit.

    — Tout ce qui n’est pas déclaré sera retenu, dit-il d’une voix basse.

    Il posa brièvement son regard sur moi.

    Je sentis les clefs dans ma poche.

    — Vous avez quelque chose à restituer ? demanda-t-il.

    — Rien d’important.

    Il ne nota rien.

    Il attendit simplement.

    Derrière lui, les malles semblaient avoir pris du volume. Le bois gémissait sous la pression. Une fissure apparut sur le flanc de la commode.

    Jonathan revint, pâle.

    — Ça ne vient pas, dit-il simplement.

    Un sifflet retentit sous la verrière. L’embarquement commençait.

    Je sortis les clefs de ma poche et les regardai.

    Les dents du métal avaient marqué ma paume.

    — Le délai de restitution est échu, dit l’homme au manteau gris acier.

    Je voulus lui tendre les clefs.

    Ma main resta en suspens.

    Derrière moi, un craquement sec retentit.

    La commode venait de céder.

    Les tiroirs s’étaient ouverts d’eux-mêmes, répandant leur contenu sur le sol de la salle d’attente : tissus, photographies, couverts, papiers froissés.

    Personne ne se baissa pour les ramasser.

    Jonathan gémit de nouveau.

    Je remis les clefs dans ma poche.

    Le navire souffla une longue plainte grave, comme un ventre qu’on force.

    Nous avançâmes vers la passerelle.

    La mer, elle, n’attendait pas.

  • La piste aux sauts mortels

    I — Les signes mal lus — 05

    Après un début d’année difficile — la cohabitation, les trajets interminables, les réveils mal réglés — je parvins enfin à m’échapper quelques jours de Paris. Le train me déposa à la petite station, au pied des pentes. La locomotive repartit presque aussitôt, laissant derrière elle une traînée de vapeur qui se dissipa dans l’air froid. Un hiver précoce avait saisi les pentes.

    Je restai un moment sur le quai désert.

    Le silence n’était pas celui de la ville. Il avait une épaisseur différente, plus nette. La neige recouvrait les traverses, les bancs de bois, les talus. Rien ne semblait pressé.

    Je pris ma valise et me mis en marche vers le centre d’examen. La route montait doucement. Mes bottes s’enfonçaient dans une poudre encore intacte. À mesure que j’avançais, je sentais se détendre en moi quelque chose que je n’avais pas nommé. Je n’étais plus l’homme du réveil à graduations massives. Seulement un corps qui respirait dans l’air clair.

    Au détour d’un bosquet, la clairière apparut. Des estrades avaient été dressées en demi-cercle. Des drapeaux plantés dans la neige indiquaient les distances franchies. Le tremplin s’élançait vers le vide dans une ligne d’une précision inquiétante. Une tribune couverte abritait les juges.

    Avant que je n’atteigne l’entrée du site, un petit groupe se détacha de l’ombre des sapins.

    Des hommes maigres, noyés dans des manteaux trop larges, s’approchèrent vivement.

    — Fromage d’alpage !

    — Eau-de-vie !

    — Gants de laine !

    Ils tenaient à bout de bras des fioles sans étiquette, des paquets ficelés, des objets d’artisanat grossier. Leurs gestes étaient rapides, presque disciplinés. Leurs yeux cherchaient un contact que je ne leur accordai pas. L’un d’eux portait au bras une bande de tissu gris, nouée sans soin.

    Je secouai la tête sans ralentir.

    — Pas aujourd’hui.

    Ils s’écartèrent aussitôt, avec discipline. Derrière eux, un registre reposait sur une grande table, ouvert à la page du jour.

    Je m’approchai.

    Un préposé traçait les noms à l’encre noire, sans lever les yeux.

    — Nom ?

    — Jonas.

    — Équipe ?

    — Celle qui vise le ciel.

    La plume ne ralentit pas.

    — La ligne suffit, répondit-il. Numéro 7.

    On épingla sur mon manteau un numéro de toile grossière, qui me parut trop visible.

    Je m’écartai de la table et me retournai vers les montagnes.

    La pente s’ouvrait devant moi, nette, régulière. Le tremplin découpait le ciel d’hiver d’une ligne exacte.

    Un sauteur s’élança.

    Il disparut un instant derrière la cassure, puis rejaillit dans le vide.

    Un souffle traversa la clairière.

    À l’atterrissage, ses skis s’enfoncèrent brutalement dans la neige tassée. Le choc produisit un bruit sourd, dense, presque organique, comme si le sol avait cédé sous un poids trop lourd.

    Ce bruit me ramena un an en arrière.


    Il neigeait depuis l’aube.

    De larges flocons descendaient sans hâte, effaçant les reliefs, les clôtures, les chemins. Le paysage s’était refermé sur lui-même. Les sapins formaient des silhouettes épaisses, les toits ployaient sous une couche blanche qui absorbait les sons.

    Nous étions en villégiature avec Noam, Myriam et sa mère, qui voulait pour son petit-fils le meilleur air frais du pays. La maison louée donnait sur une pente douce qui, en temps ordinaire, servait de terrain d’exercice.

    Noam devait faire du sport chaque jour.

    C’était une règle arrêtée d’avance.

    Un tableau de progression avait même été affiché près de la cheminée : dates, disciplines, performances, observations. Belle-maman y consignait chaque séance avec une rigueur attentive. Elle traçait les colonnes au crayon avant de repasser à l’encre les résultats jugés satisfaisants.

    — Il faut maintenir la courbe, disait-elle en inclinant légèrement la tête.

    Elle parlait sans dureté.

    Mais rien ne devait interrompre la ligne ascendante.

    Ce jour-là pourtant, la neige rendait toute sortie impraticable. Le sentier avait disparu. Les repères aussi. Nous restâmes un moment devant la fenêtre, à considérer le blanc compact qui nous encerclait.

    Myriam s’éloigna vers la cuisine et revint avec une tasse de chocolat chaud qu’elle tendit à sa mère.

    — Cela vous réchauffera, dit-elle doucement.

    Elle prit la tasse, la porta à ses lèvres sans quitter la pente des yeux.

    — Merci.

    Elle reposa la tasse intacte sur l’appui de la fenêtre.

    Je songeai qu’un verre de génépi aurait peut-être davantage infléchi la courbe.

    Noam posa la main contre la vitre embuée.

    — On peut courir dedans ?

    — Nous sortirons malgré tout, trancha belle-maman.

    On installa un tremplin provisoire sur la pente, dégagée à la pelle. Les planches furent fixées à la hâte, consolidées par des piquets. La réception, en contrebas, s’enfonçait dans une couche de poudreuse épaisse.

    La discipline s’imposa d’elle-même : saut à skis.

    Noam tremblait d’excitation. Il agitait les bras comme des ailes maladroites, répétant le geste avant même d’avoir chaussé les skis.

    Le premier élan fut hésitant.

    Puis, très vite, le geste se perfectionna.

    L’appel devint plus net, la trajectoire plus longue. Nous apprîmes à nous pencher dans l’air, à réduire la prise au vent, à viser la pente exacte.

    Un jeune homme s’entraînait à mes côtés. Il était mince, nerveux, d’une précision presque excessive. Une écharpe sombre lui montait jusqu’aux pommettes, et la neige épaisse collait à ses sourcils. Je ne distinguais pas nettement son visage ; seulement ses yeux, fixés sur l’extrémité du tremplin.

    — Plus loin, dit-il simplement.

    Sa voix était calme, sans emphase.

    Nous prîmes l’habitude de nous suivre de près.

    Il me précédait d’un souffle.

    Je cherchais à le rejoindre en l’air.

    La vitesse augmenta.

    À mesure que l’élan s’allongeait, la planche vibrait sous nos skis. Le corps se comprimait avant l’appel, comme si la neige elle-même retenait quelque chose.

    Au moment de l’envol, le monde cessait d’exister.

    Le bruit disparaissait.

    Pendant une seconde, l’air semblait soutenir le corps au lieu de lui résister.

    Même la pente paraissait lointaine.

    Il n’y avait plus que la poussée, la pression dans le ventre, le vide soudain.

    Plus les sauts duraient, plus le retour au sol semblait absurde.

    À l’atterrissage, la neige cédait sous le choc avec un bruit mat, trop dense.

    Une fois, mes skis dérapèrent. Mon genou plia plus bas qu’il n’aurait dû.

    Je le rejoignis au bas de la pente.

    — J’ai failli me tuer, dis-je, encore essoufflé.

    Il me regarda sans sourire.

    — C’est que tu n’as pas encore pris assez d’élan.

    Il remonta sans attendre.

    Il gagnait quelques pouces, puis quelques autres. À l’atterrissage, ses jambes tremblaient plus longtemps avant de se stabiliser.

    — Encore.

    Il ne quittait pas mes genoux des yeux lorsque je me relevais.

    Les sauts suivants furent plus longs. Il inclinait toujours un peu davantage le buste. À l’atterrissage, ses skis s’enfonçaient plus profondément.

    Une fois, il vacilla.

    Je le rejoignis alors qu’il faillit tomber.

    — À quoi tu penses, là-haut ?

    Il leva enfin les yeux vers moi. La neige s’accrochait à ses cils.

    — Il faut que ça craque.

    — Quoi ?

    Il haussa les épaules.

    — La planche. Le vent. Quelque chose.

    Il remit ses skis en ligne.

    — Tant que ça tient, on ne sait pas.

    Ses mains tremblaient.

    Pas de froid.


    La main de Matthias, elle, ne tremblait pas.

    Il officiait comme arbitre des mesures. Il tenait un carnet étroit et notait sans commentaire. Il ne levait les yeux que pour vérifier la marque laissée dans la neige.

    On m’affecta à une équipe secondaire. De jeunes sauteurs, appliqués mais inconstants. Je corrigeai leurs appuis, ajustai leurs angles, mesurai leur prise d’élan. Ils acquiesçaient, souriaient, mais s’élançaient sans conviction. Leurs trajectoires demeuraient prudentes. Rien ne craquait.

    Matthias consulta son carnet.

    — Équipe numéro sept. Moyenne insuffisante. En dessous du seuil requis.

    Salomé présidait le jury. Son manteau sombre tranchait sur le paysage blanc. Elle parlait peu, mais chaque mot semblait déplacer la décision. Elle échangea quelques mots à voix basse avec les autres juges. Je crus percevoir une hésitation, un calcul.

    — Il existe une clause de rattrapage, dit-elle enfin. Il semblerait que vous puissiez en bénéficier.

    Mes collègues d’un jour me regardèrent, déjà soulagés.

    Je fis un pas en avant.

    — Je crois que mes collègues souhaiteraient retenter leur chance.

    Ils acquiescèrent aussitôt. Salomé enfonça son regard dans le mien.

    — Quant à vous ?

    — Non.

    Le mot sortit avant que je ne le reconnaisse.

    — Ce sera sans moi. Nous avons sauté. Nous avons été mesurés.

    Un silence s’installa. Les spectateurs, sur les estrades, attendaient. On entendait les fixations claquer plus loin sur la piste.

    — Vous savez ce que ça implique. Le brassard gris…

    Je me retournai brièvement vers les sapins, à l’entrée du site. Ils formaient une lisière nette. On ne revenait pas au-delà. Je sentis, au creux du ventre, un désir opposé. Qu’on insiste. Qu’on m’oblige. Qu’on me retire ce refus des mains.

    Personne ne le fit.

    Salomé hocha légèrement la tête.

    — Monsieur Jonas. Disqualifié.

    Le terme ne comportait ni reproche ni colère. Il constatait. On me remit un brassard gris. Le tissu râpait la laine de mon manteau. Le tissu absorbait aussitôt les flocons.

    — Les disqualifiés quittent l’enceinte, indiqua un préposé.

    Déjà, une autre équipe prenait place.

    Un homme se tenait à l’écart, le visage à demi caché par une écharpe et des lunettes aux verres fumés. Il avait sauté plus loin que tous. Son regard restait fixé sur la pente.

    — Nous aurions pu monter encore, dit-il.

    Je ne sus s’il parlait à moi ou à lui-même.


    Les disqualifiés ne figuraient plus sur les listes d’hébergement. Leurs repas ne leur étaient plus distribués. Enfin, leurs noms disparaissaient des tableaux d’affichage.

    La neige continuait de tomber.

    Je marchai jusqu’à la ville basse. Là, le blanc était devenu gris, mêlé de suie et d’eau fondue.

    Un homme frêle se tenait sous un porche. Son brassard gris pendait à son bras comme un linge inutile.

    — Nous sommes devenus faciles à effacer, dit-il sans me regarder. Autrefois, il fallait du temps. Désormais, un trait suffit.

    Sa voix ne tremblait pas.

    Je remarquai malgré moi l’odeur âcre de ses vêtements, la saleté incrustée dans ses ongles. Je détournai les yeux. Il me répugnait.

    — On ne nous chasse même plus, poursuivit-il. On nous contourne.

    Une femme pressée passa. Son talon céda sur la neige durcie. Elle chercha un point d’appui.

    Elle le trouva sur la poitrine du miséreux.

    Le choc fut bref.

    Un craquement sec.

    Elle reprit son équilibre, ajusta son manteau, et continua sa route sans se retourner.

    L’homme resta immobile. Je demeurai là quelques secondes, le brassard gris serré contre mon bras. Puis je repris moi aussi ma marche.

    La neige commençait déjà à fondre. Personne ne glissait plus.

    L’hiver n’avait fait qu’une incursion.

  • Le trottoir aux sacs abandonnés

    I — Les signes mal lus — 04

    Myriam et moi parlâmes longtemps de la maison. Je soutins qu’elle pouvait encore tenir. Quelques planches, un nouvel enduit, un effort de plus.

    Myriam m’écouta sans me contredire.

    Puis elle prononça simplement le nom de Noam.

    Je ne répondis pas.

    Derrière nous, une goutte recommença à tomber dans la casserole placée sous la fuite.

    Les murs continuaient de boire l’humidité. Les fissures s’élargissaient. Les rustines de fortune ne faisaient que déplacer l’infiltration.

    Je regardai encore une fois le mur nord, cherchant déjà où fixer une nouvelle plaque.

    Puis nous revînmes vivre chez mes parents.


    Mon ancienne chambre était devenue celle de mon père. Mes parents faisaient désormais chambre à part.

    Comme Myriam et moi.

    Ils le savaient. Nous n’en parlâmes pas.

    Faute de place, on nous installa tous les deux dans la petite pièce qui servait autrefois de réserve. Mon vieux bureau s’y trouvait encore. Sur le plateau reposait le réveil de la maison, un modèle lourd à ressort, dont on entendait parfois le cliquetis derrière le cadran.

    Chaque déplacement d’aiguille produisait un claquement épais dans le meuble.

    Une graduation équivalait à une heure et demie.

    Je ne pouvais régler l’aiguille qu’au prix d’un cycle entier. Soit je me levais en pleine nuit, soit je me réveillais trop tard. Entre les deux, aucune heure ne semblait exister.

    Le temps ne se divisait pas finement ; il se découpait en blocs massifs.

    Chaque matin, mon père nous menait en ville en carriole, Noam et moi. Noam s’installait près de lui et réclamait les rênes. Lorsqu’on les lui confiait un instant, il se redressait, sérieux comme un cocher, puis éclatait de rire lorsque les chevaux frémissaient sous ses gestes maladroits.

    — Plus vite, papi Élie ! Plus vite !

    Il tapait du talon contre le marchepied, persuadé d’accélérer l’allure.

    Moi, je comptais les minutes.

    — Je pourrais peut-être faire tout le trajet en omnibus, dis-je ce matin. Et aussi réduire la halte de midi.

    Noam ne m’écoutait pas. Il racontait aux chevaux des histoires confuses, ponctuées de rires.

    Élie me regarda un instant puis consulta sa montre.

    — Elle retarde, dis-je.

    — Pas forcément, répondit-il.

    Puis il la rangea. Il me déposa à l’arrêt d’omnibus et repartit vers l’école de Noam.


    Près de l’arrêt, contre un banc de pierre, le bureau de bienfaisance avait laissé un sac de couchage roulé. Une étiquette cousue à la toile portait ces mots :

    bienfaisance communale — usage temporaire

    Le sac était là depuis le premier jour. Personne ne semblait s’en soucier.

    Sur le trottoir, les passants allaient et venaient sans ralentir. Ils jetaient parfois un regard bref, comme on regarde une scène déjà comprise.

    Ce matin-là, je décidai d’employer la demi-heure inutile avant la correspondance.

    Je déroulai le sac sur le pavé, à l’ombre d’un réverbère.

    La toile était rêche, marquée de taches sombres. Une odeur âcre s’en dégageait — sueur ancienne, humidité stagnante, quelque chose d’acide.

    Je me glissai à l’intérieur.

    Le couchage conservait une tiédeur incertaine. La toile semblait déjà avoir la forme d’épaules plus larges que les miennes.

    Des pas passèrent près de ma tête sans ralentir.

    Au fond, près de la couture, je sentis sous mes doigts un objet dur. Je le tirai à la lumière : un petit tournevis en laiton, au manche lissé par la paume.

    Je pensai qu’un homme avait peut-être dormi là avant moi. Un homme qui ne cherchait pas à rentabiliser son sommeil.

    Je remis le tournevis en place, exactement comme je l’avais trouvé.

    La lumière se filtra en gris à travers l’étoffe.

    Les bruits de la rue se firent sourds.

    Quelqu’un toussa près du réverbère.

    Je remontai lentement la fermeture jusqu’au menton.

    Une fois refermé, le sac sembla plus lourd autour de moi.

    L’omnibus passa dans un grondement diffus.

    Puis le sommeil vint aussitôt.

    Je rêvai que je dormais dans le couchage communal.


    Puis un poids s’abattit.

    Quelqu’un s’assit. Sans brusquerie. Simplement comme on prend place sur un banc.

    L’air me manqua aussitôt.

    Le poids ne cherchait pas à m’écraser. Il se répartissait méthodiquement sur ma poitrine et mes jambes.

    — Pardon, dit une voix calme.

    La pression ne se retira pas.

    Je tentai de me dégager. Le tissu se tendit davantage autour de mes épaules.

    — Ce dispositif n’est pas prévu pour la sieste diurne, ajouta la voix.

    Je reconnus le timbre.

    — Ne nous sommes-nous pas déjà vus ? demandai-je.

    Un léger déplacement de poids. Comme un homme corrigeant sa position dans un fauteuil.

    — Probablement dans un autre sac.

    La réponse me parut exacte sans que je susse d’abord pourquoi.

    Puis le souvenir se forma, net.

    — Dans votre château, dis-je.

    La phrase fut prononcée sans ironie, comme un rappel administratif.

    Je tirai sur la fermeture.

    Elle se coinça à mi-course.

    L’air devint immédiatement plus chaud dans le sac.

    Le pavé vibra sous le passage de l’omnibus.

    — C’est pour tous, dit-il encore.

    Le poids se réajusta légèrement, avec méthode.

    Je cessai de tirer.

    Chaque inspiration aspirait un peu l’étoffe contre ma bouche.

    Devant moi surgit l’image du réveil, énorme, ses crans épais.

    Le ressort se tendait, sans jamais céder.

    J’attendais la sonnerie.

    La montre d’Élie, elle, se contentait d’avancer.

  • Le bassin aux créatures invisibles

    I — Les signes mal lus — 03

    Les berges cessèrent brusquement. Nous débouchâmes sur une foire installée au bord du plateau. Après le ravin, l’espace paraissait trop large.

    Des guirlandes de fanions claquaient dans l’air frais. Un orgue mécanique grinçait sous une tente rayée. La lumière tombait en biais, dorant les toiles tendues des baraques. Des lanternes de verre attendaient d’être allumées. Des enfants couraient entre les étals, poursuivis par des mères indulgentes. On vendait des pommes caramélisées, des marrons chauds.

    Jonathan inspira profondément.

    — Voilà qui ressemble à une arrivée digne de ce nom.

    Les trois marins parcoururent les stands du regard, les évaluant comme s’ils examinaient un quai inconnu.

    Au centre de la clairière, un bassin circulaire était entouré d’une balustrade en bois verni. L’eau y était d’un bleu trop uniforme, presque laiteux, comme si elle retenait la lumière au lieu de la refléter. Une vapeur fine en montait par nappes régulières. De faibles ondulations traversaient parfois l’eau sans qu’aucun vent ne les provoque.

    Une enseigne peinte à la main annonçait :

    épreuve de sensibilité fluidique
    Démonstration publique.

    Un homme en redingote claire se tenait sur une estrade étroite. Il avait l’air sincèrement ravi d’être là. Ses cheveux déjà clairsemés étaient soigneusement peignés en arrière. Il parlait vite, avec des gestes précis.

    — Mesdames, messieurs, la matière n’est point muette ! Elle répond à nos émanations ! Elle les traduit, les amplifie !

    Quelques rires polis lui répondirent. Des badauds s’approchèrent.

    Il s’interrompit en nous voyant.

    — Voilà des sujets vigoureux. Parfait. Vous cinq, si vous l’acceptez.

    Jonathan éclata de rire.

    — On dirait qu’on nous recrute.

    — Des volontaires idéaux, rectifia l’homme avec chaleur.

    Les marins haussèrent les épaules. L’un d’eux cracha dans l’herbe, puis essuya sa bouche d’un revers de main.

    Je cherchai le regard de Myriam. Elle se tenait un peu en retrait, parmi les familles qui observaient la scène. La lumière de fin d’après-midi posait une teinte douce sur ses épaules.

    — Vas-y, dit-elle simplement.

    Ce n’était ni un défi ni un encouragement appuyé. Une évidence. Jonathan me heurta l’épaule du coude, déjà décidé.

    — On ne va pas les décevoir.

    On nous guida vers une rangée de cabines de bois, adossées à la tente principale. Les planches étaient gonflées d’humidité. Les portes fermaient mal. À l’intérieur, un banc étroit, deux crochets de fer, un broc d’eau tiède.

    Jonathan entra dans la première cabine et me fit signe de le suivre. Je m’apprêtais à refermer la porte, mais l’un des marins la retint pour faire entrer ses deux compagnons. Il eut du mal à la refermer.

    Les marins plaisantaient en retirant leurs bottes. Jonathan parlait encore de quilles et de bandes de cuivre. Je me retrouvai coincé entre une épaule large et une paroi humide. Mon coude heurta une côte. Nous respirions le même air, déjà tiède. Je me tournai à demi pour passer ma chemise par-dessus ma tête.

    La vapeur s’infiltrait déjà par les interstices des planches.

    J’aurais préféré me dissiper avec elle.

    On nous remit des tenues légères, presque identiques : pantalons de toile claire, chemises fines. Les tissus collaient un peu à la peau.

    Quand nous ressortîmes, le soleil descendait derrière les arbres. Les lanternes commençaient à s’allumer une à une.

    Autour du bassin, la foule s’était épaissie. Des enfants s’accrochaient aux balustrades. Des mères les retenaient par les épaules.

    Les conversations baissèrent d’elles-mêmes à mesure qu’on approchait de l’eau.

    Au-dessus du bassin, une passerelle étroite reliait deux mâts de bois. Deux hommes s’y tenaient, immobiles, comme des vigies. Nous étions surveillés depuis la passerelle.

    Personne n’avait encore touché l’eau.

    L’homme en redingote leva la main.

    — Le principe est simple. Traversez le bassin sans troubler l’équilibre. Le fluide révélera ce qu’il y a à révéler.

    Il sourit, presque paternel.

    — Restez calmes. La matière préfère la continuité.

    Il prononça cela avec le ton de quelqu’un qui avait déjà vu l’inverse.

    Je posai le pied sur la première marche du bassin. L’eau était tiède. Trop tiède pour un simple réservoir. J’eus l’impression absurde qu’elle s’ajustait à mon poids.

    Un frisson parcourut la surface, sans qu’aucun de nous ait bougé.

    Au-delà de la balustrade, Myriam nous regardait.

    Je descendis.


    L’eau monta jusqu’à mes genoux, puis à mes cuisses.

    Elle ne résistait pas.

    Elle épousait.

    À gauche de mon corps, une lueur bleue se forma, froide et nette. À droite, une frange rouge apparut, plus vive. Les deux se tenaient séparées, comme si une ligne invisible me divisait exactement.

    Un murmure parcourut la balustrade, comme dans une salle de spectacle. Des visages se penchèrent davantage. Une femme porta la main à sa bouche. Un enfant demanda quelque chose qu’on ne lui répondit pas.

    Personne ne semblait certain de devoir applaudir.

    Le chercheur, les joues soudain plus rouges que son propre flanc droit, leva les bras.

    — Vous voyez ! s’écria-t-il. Je ne vous ai rien caché ! Le fluide révèle ce qui nous traverse !

    Il riait presque de soulagement.

    — La matière répond ! Elle répond !

    Jonathan entra dans le bassin avec une assurance tranquille. Le rouge, à son flanc droit, était plus franc que le mien, presque joyeux. Il leva la voix assez fort pour que la balustrade l’entende.

    — Alors, c’est ça, votre mystère ?

    Quelques rires lui répondirent.

    — Tant que ça tient droit, ça me va.

    Le rouge à son flanc pulsa brièvement, puis retrouva sa place.

    Le chercheur parlait derrière nous.

    — Le flanc gauche reçoit. Le flanc droit émet. Le fluide rend visible la proportion. Allez-y, vous pouvez avancer !

    Jonathan fendit la surface avec aisance. À chaque ouverture de ses bras, le rouge à sa droite s’évasait brièvement, puis revenait en place. Le bleu, à gauche, demeurait plein, dense, sans se rompre.

    Je me mis à nager à mon tour.

    À chaque poussée, le bleu glissait le long de mon flanc gauche, le rouge suivait à droite. La ligne médiane restait nette, comme tracée au couteau.

    Le bassin ne faisait aucun bruit. Seules nos respirations rompaient le silence.

    La vapeur demeurait immobile au ras de l’eau.

    Encore une brasse.

    Puis une autre.

    Le public s’était tu.

    Jonathan laissa échapper un bref rire. Un rire simple, sans défi, presque involontaire. Le rouge trembla à peine, puis s’apaisa. Le bleu demeura plein.

    Il ne regardait pas ses couleurs.

    Moi, si.

    Je calculai la distance restante.

    Trois brasses peut-être.

    La ligne était presque parfaite.

    Je n’avais plus qu’à finir.

    Une dernière poussée. Rien de plus.

    À l’instant même où la pensée se forma, le rouge s’épaissit.

    Je n’avais ni accéléré ni modifié mon geste. Pourtant l’eau vibra trop longtemps autour de moi.

    Le bleu recula d’un demi-pouce.

    La frontière se troubla.

    Un violet sourd affleura entre les deux.

    Mon mouvement perdit son rythme une fraction de seconde. L’eau sembla aussitôt se refermer davantage contre mes côtes.

    Je repris ma respiration trop vite.

    Le violet se resserra, puis s’étira en filaments souples, presque articulés.

    Dans cette zone incertaine, quelque chose sembla se plier — une membrane hésitante.

    Je battis des jambes plus fort que nécessaire.

    L’eau épaissit soudain autour de ma poitrine.

    Ma prochaine inspiration arriva trop tard.

    Pendant une seconde, je ne sus plus si je cessais d’avancer ou si le bassin me retenait. Il me sembla qu’une tête pâle, molle, se dessinait sous la surface.

    Je clignai des yeux.

    La forme se défit aussitôt, mais le trouble demeura.

    Le silence de la balustrade changea brusquement de nature.

    Un tintement clair retentit au-dessus du bassin.

    Jonathan se retourna vers moi. Son propre halo demeurait net, les deux teintes sans mélange.

    Sur l’estrade, un homme en manteau sombre avait ouvert un carnet.

    — Déséquilibre latéral, dit-il.

    Le chercheur conserva son sourire.

    — Monsieur, reprenez depuis le bord.

    Je restai immobile une seconde de trop.

    Le rouge continua d’avancer. Le bleu s’amincit encore.

    Une mère attira doucement son enfant contre elle.

    Jonathan poursuivit sa nage sans commentaire. Il atteignit l’autre rive sous quelques applaudissements légers. Son rouge et son bleu s’éteignirent progressivement en quittant l’eau.

    Je me tournai vers la marche de départ. Le bassin paraissait plus long qu’à l’aller.

    Au bord, Myriam me regardait. Elle ne fronçait pas les sourcils. Elle ne souriait pas.

    Je posai le pied sur la première marche.

    Cette fois, me dis-je, je ne penserai à rien.

    À gauche, le bleu se reforma.

    À droite, le rouge reparut, plus prompt.

  • Le ravin aux rires sauvages

    I — Les signes mal lus — 02

    Le sous-sol de la maison d’enfance de Myriam sentait la pierre froide et la lessive ancienne. L’escalier descendait droit, étroit. De petites capsules de laiton, fermées par une membrane fine, étaient fixées sur chaque marche. Chacune était reliée par un fil noir qui longeait la rampe et disparaissait dans un mécanisme d’horlogerie posé sur une table d’écolier. Les fils étaient tendus avec soin. Rien ne dépassait.

    — Ne marchez pas trop fort, dit quelqu’un derrière moi.

    Je descendis quand même. Chaque pas produisait un souffle bref, amplifié, comme si la marche expirait sous mon poids.

    Dans la cave, des rideaux avaient été tendus pour délimiter des espaces. Les enfants fouillaient dans une malle de costumes.

    Noam me tendit deux yeux découpés dans du papier blanc, avec des pupilles tracées à l’encre.

    — Mets-les.

    Je les posai sur mes paupières fermées. Ils tenaient par une ficelle nouée derrière la tête.

    Quand j’ouvris les yeux, le monde se réduisit à deux ovales imprécis. Les contours flottaient. Les voix semblaient venir de loin. Myriam ajusta les siens avec une précision tranquille, l’air concentré.

    Un des enfants se mit à rire.

    Le rire fut repris, déformé, amplifié par le dispositif de l’escalier. Chaque marche vibrait d’un écho décalé. Les sons revenaient avec un léger retard, comme si la maison réfléchissait avant de nous répondre.

    Je levai les yeux vers le haut de l’escalier.

    Dans l’ombre du palier, quelque chose bougea. Ce n’était pas une personne. Une forme plus compacte, immobile, comme un nœud dans l’air. Une surface pâle y captait la lumière — lisse, sans pli, d’une blancheur qui ne gondolait pas.

    Le coffret sur la table émettait un léger cliquetis régulier.

    Puis le sol bascula.


    Nous étions sur l’eau.

    La barque était étroite, à fond plat. Le bois, gonflé par l’humidité, craquait sous nos mouvements. L’automne avait jauni les rives. Des feuilles mortes tournaient lentement à la surface de la rivière.

    Nous avancions sans rame visible.

    Des coques de barques retournées surgissaient à hauteur de tête, plantées verticalement dans l’eau comme des mâts brisés. Leur bois était sombre, verni par le courant. Il fallait se baisser brusquement pour ne pas être heurté.

    — Attention, dit Jonathan derrière moi, en riant.

    Il leva les bras au dernier moment et éclata de rire en frôlant une coque.

    Le choc fit vibrer toute la barque.

    Les enfants éclatèrent de rire eux aussi.

    Je me penchai. L’eau reflétait un ciel trop bas. Une coque passa si près que je sentis l’odeur de vernis.

    Le danger était précis.

    Mesurable.

    Nous continuâmes encore quelques instants.

    La rivière se resserra entre deux talus plus abrupts. Le courant ralentit sans raison visible.

    Jonathan se pencha vers moi.

    — On descend là, Jonas ? Ça me semble pas mal.

    Pas mal pour quoi, pensai-je. Mais j’acquiesçai silencieusement.

    La barque heurta doucement la berge. Le bois racla la terre humide. L’un des enfants sauta le premier, ses bottes s’enfonçant dans une boue souple. La terre céda légèrement sous mon poids lorsque je sautai à mon tour.

    Je tirai la barque d’un geste inutile. Elle resta là, oscillant légèrement contre la berge. À ma droite, trois marins sautaient déjà sur la berge d’un mouvement assuré.

    Les berges montaient à pic.


    Nous marchions désormais au fond d’un ravin. Une route abandonnée le traversait, pavée mais disjointe, envahie par des herbes sèches. Les parois de terre montaient haut de chaque côté, striées de racines apparentes.

    Jonathan et moi ouvrions la marche. Les trois marins nous accompagnaient. Ils portaient encore l’odeur de goudron et de sel. Leurs manches étaient roulées, leurs avant-bras marqués par d’anciennes brûlures de cordage.

    Jonathan avait déjà lié conversation.

    — Si vous doublez la quille avec une bande de cuivre, dit l’un d’eux, ça tient mieux le courant.

    — Et vous gagnez en tirant d’eau, répondit Jonathan, hilare.

    Ils parlaient de renforts, de clous, d’équilibrage de charge comme d’autres parlent de musique. Les phrases se coupaient d’elles-mêmes, reprises par un éclat de rire sans cause précise.

    Je cherchai dans ma mémoire un exploit de menuiserie. Je pensai à la plaque de zinc fixée sous l’évier, la semaine précédente. À la cale sous la table. Aucune de ces prouesses ne me sembla mériter d’être racontée. Je me contentai de rire, à un moment qui me sembla convenable.

    Myriam marchait en retrait, avec un groupe de femmes. Elles parlaient à voix basse. Leurs robes, d’un brun et d’un vert fanés, étaient légèrement relevées pour ne pas accrocher la poussière.

    L’air était vif. Une odeur de feuillage en décomposition montait des talus.


    Au tournant du ravin, elles apparurent.

    Des femmes postées en hauteur, sur les corniches de terre, silhouettes découpées sur le ciel gris. Leurs cheveux tombaient libres, emmêlés par le vent. Certaines avaient des stries de cendre sur les joues. Leurs manches étaient retroussées malgré le froid, les doigts noircis par la suie. Leurs robes, relevées pour courir, laissaient voir des jupons tachés de terre.

    Parmi elles, j’aperçus Ruth, qui leva le bras en nous voyant.

    Je n’eus pas le temps de répondre qu’un projectile enflammé décrivit un arc lent au-dessus de nos têtes et s’écrasa quelques mètres devant nous. De la paille imbibée d’huile, nouée autour d’une pierre.

    La flamme prit aussitôt.

    Les hommes éclatèrent de rire.

    — Elles ont préparé ça pour nous, me lança Jonathan, en me donnant un coup de coude complice.

    Un second projectile partit.

    Puis un troisième.

    Les flammes dessinaient des cercles irréguliers sur la route humide.

    — Reculez au cas où ! cria-t-il, toujours en riant.

    Nous reculâmes d’un pas.

    Puis d’un autre.

    Les femmes, en face, riaient elles aussi. Un rire clair, presque enfantin. Aucune colère dans leurs visages. Seulement une tension concentrée.

    Je levai les yeux vers Ruth.

    Elle se tenait légèrement en avant des autres. Elle ne lançait rien. Elle observait.

    Un mécanisme grinça derrière les talus.

    Une planche bascula brusquement sous les pieds de l’un de nos compagnons. Il disparut dans une fosse peu profonde remplie de feuilles humides.

    Il se releva aussitôt, couvert de terre, hilare.

    — Bien joué !

    Les pièges étaient visibles, mais tard.

    Un filet tomba d’un arbre mort et enveloppa les deux autres marins. Ils se débattirent sans panique pendant que les femmes applaudissaient depuis les hauteurs.

    Je sentis alors quelque chose frôler ma cheville.

    Une corde tendue.

    Je sautai au dernier moment.

    Trop tard pour éviter complètement le fil. Le câble fouetta ma jambe avant de se relever derrière moi dans une pluie de cendres froides.

    Une brûlure sèche traversa ma cheville sous le tissu humide de ma chaussette.

    Jonathan riait encore.

    — Celle-là était belle !

    Je baissai les yeux une seconde. Une ligne sombre apparaissait déjà au-dessus de ma chaussure.

    Quand je relevai la tête, Ruth me regardait. Elle ne souriait plus.

    L’odeur de fumée se mêlait à celle de l’humus. Les rires montaient et se répondaient d’un versant à l’autre.

    Je levai encore les yeux.

    Sur la crête, un dispositif de bois était installé : poulies, leviers, contrepoids. Les femmes actionnaient les mécanismes avec méthode. Rien n’était improvisé.

    Dans l’ombre d’un des montants, une silhouette immobile observait. Un masque pâle, lisse, à peine incliné. Lui non plus ne lançait rien. Il n’ordonnait rien. Il était simplement là, comme si tout avait été prévu longtemps avant notre arrivée.

    Un nouveau projectile tomba à mes pieds.

    Je le fixai une seconde de trop.

    La flamme se propagea rapidement dans les herbes sèches.

    La fumée monta, épaisse, enveloppant le ravin.

    Les hommes cessèrent de rire. Les femmes aussi.

    Quelque part, un mécanisme continuait de cliqueter.

    Puis quelqu’un, derrière moi, recommença à rire.

    Nous reprîmes la marche.

  • La maison aux fils mouillés

    I — Les signes mal lus — 01

    Je rafistolais la maison à la lueur d’une lampe à pétrole. La pluie avait commencé sans fracas. Elle tombait droite, obstinée, et trouvait chaque faille. Le plafond, cloqué d’humidité, suintait par endroits. L’eau suivait les fissures du plâtre, longeait les moulures défaites, puis gouttait près des gaines de cuivre que j’avais laissées à nu la veille, après avoir voulu “comprendre le circuit.” Les fils pendaient comme des nerfs arrachés.

    Autour des isolateurs de porcelaine, je tâchais de fixer des bandes de toile cirée avec de la ficelle goudronnée. Mes doigts glissaient. Le goudron collait à la peau.

    — Tiens ça plus haut.

    Myriam leva la lampe à pétrole au-dessus de mon épaule. Elle avait retroussé ses manches. Ses poignets étaient déjà mouillés.

    Près de l’évier, un tuyau de plomb vibrait sous la pression. Un mince filet s’échappait du joint mal serré et venait lécher la bobine de fil posée au bord de la table. Un câble descendait du plafond à quelques centimètres de la vasque ébréchée. La porcelaine, fendue en étoile, retenait une eau trouble.

    — Il faut condamner ça, dit-elle.

    Je hochai la tête.

    Dehors, quelque chose traînait dans la rue. Une voix grave, râpeuse, répétitive. On n’en distinguait pas les mots. Seulement l’insistance.

    Myriam prit un rouleau de toile huilée, en découpa une bande nette avec des ciseaux d’atelier, puis l’enroula autour du robinet et du tuyau, serrant avec une minutie tranquille. Elle ajouta une plaque de zinc mince qu’elle fixa par deux clous courts dans le bois gonflé du meuble.

    Le marteau frappait sans violence, mais chaque coup résonnait dans la pièce vide.

    L’odeur du suif, du métal humide et du bois moisi formait une vapeur lourde.

    Je maintins les fils écartés pendant qu’elle resserrait le dernier nœud. L’eau ralentit légèrement autour du joint.

    Puis elle cessa presque complètement.

    Nous restâmes immobiles quelques secondes à regarder le tuyau.

    Une goutte tomba encore.

    Puis plus rien.

    Myriam essuya ses mains sur un chiffon sombre.

    — Ça tiendra peut-être, dit-elle.

    La lampe grésilla doucement au-dessus de nous. Le zinc vibrait encore un peu sous la pression, mais la table restait sèche.

    Je redressai le pied bancal d’une chaise avec une cale taillée dans une chute de bois. Cette fois, elle ne vacilla pas.

    — Tu vois, dis-je.

    Myriam leva enfin les yeux vers moi.

    — Une victoire de la maintenance préventive.

    J’eus un bref sourire.

    Dehors, la pluie continuait de tomber.

    Mais pendant quelques minutes, la maison sembla reprendre son souffle.


    La lampe grésilla encore une fois, puis se stabilisa. Une lumière jaune et basse glissa sur les murs gondolés, sur les outils ouverts près de l’évier, sur les bandes de toile sombre qui enserraient maintenant les tuyaux.

    Myriam remit doucement le couvercle sur la boîte à clous.

    Le silence revint peu à peu dans la cuisine. La pluie frappait toujours les vitres. Le vieux conduit claquait parfois dans les murs.

    Le filet d’eau ne gagnait plus la table.

    Je retirai mes gants humides et les posai près de la lampe pour les faire sécher.

    L’odeur du goudron chauffé se mélangeait maintenant à celle du thé que Myriam avait remis à infuser sur le petit réchaud de fonte.

    — Jonathan aurait dit que c’était dangereux de faire sécher ça si près de la flamme, dis-je.

    — Jonathan dit ça pour tout.

    — C’est souvent justifié.

    Elle eut un léger souffle qui ressemblait presque à un rire.

    Je regardai autour de nous.

    La table tenait droit. L’eau ne gagnait plus les fils dénudés. Même le morceau de toile cloué à la fenêtre cessait enfin de battre contre le mur.

    J’aurais voulu arrêter la scène là. Simplement rester dans cette cuisine humide, avec la pluie dehors et les réparations provisoires qui tenaient encore.

    Myriam versa le thé dans deux tasses épaisses ébréchées sur les bords.

    La vapeur monta lentement entre nous.

    Par la fenêtre de la cuisine, au-delà des toits inégaux et des cheminées penchées, la vallée s’ouvrait comme une plaie lumineuse. Pigalle flamboyait. Les enseignes au gaz traçaient des lettres tremblées dans la nuit humide. Des globes laiteux s’alignaient sur les façades des cafés-concerts, palpitant d’une joie régulière, presque industrielle. La lumière glissait sur les verrières, se fragmentait sur les flaques et remontait le long des fiacres vernis comme une sève dorée. On distinguait la roue lente d’un manège, des silhouettes tournant sans fin sous une couronne de lampes. Des rires montaient parfois jusqu’à nous, coupés nets par la distance. La clarté gagnait les nuages bas et les teintait d’un rose maladif.

    Myriam réchauffait ses mains autour de sa tasse sans regarder la vallée.

    — Ça recommencera demain, dit-elle.

    Je suivis une goutte qui descendait lentement le long de la vitre fendue.

    — Oui.

    Mais à cet instant précis, la maison tenait encore.


    Dehors, quelque chose heurta la grille.

    Un choc bref.

    Puis un autre.

    Myriam releva légèrement la tête, sans reposer sa tasse.

    La voix revint dans la rue. Plus proche maintenant. Grave, usée par l’humidité.

    — Un sou… pour l’amour de Dieu…

    La phrase se dissout dans la pluie avant sa fin.

    Un courant d’air passa sous la porte.

    Le morceau de toile cloué à la fenêtre recommença à battre faiblement contre le mur.

    Je reposai ma tasse.

    Des pas traînants longeaient la façade.

    À travers les rideaux mal tirés, je distinguai des silhouettes avançant dans la rue. Des hommes et des femmes aux manteaux trop larges, aux chapeaux déformés par l’humidité. Dans le quartier, on les appelait les “étranges.” Ils marchaient sans se parler, les yeux ouverts mais sans point fixe, comme s’ils suivaient une ligne tracée dans l’air que nous ne pouvions pas voir.

    La pluie semblait glisser sur eux sans vraiment les mouiller.

    Le filet d’eau reparut soudain le long du joint réparé.

    Une goutte.

    Puis deux.

    Le zinc vibra légèrement.

    Je me levai sans réfléchir et posai la main dessus. Le métal était déjà plus froid.

    Un bruit de tissu humide frottant contre le mur me fit tourner la tête.

    Le morceau de toile cloué à la fenêtre s’était détaché sur un côté. L’ouverture béait de nouveau.

    Et un visage était là, à quelques pouces à peine de l’embrasure.

    Pâle, lavé par la pluie. Les cheveux collés au front. Les yeux grands ouverts.

    Fixes.

    Je ne distinguais pas son âge. La peau semblait trop tendue sur les pommettes, comme si le crâne cherchait à percer. L’eau coulait le long de son nez sans qu’il cligne.

    Nous nous regardâmes.

    Je sentis ma mâchoire se contracter sans que je l’aie décidé.

    Derrière lui, la rue continuait de respirer faiblement.

    Je ne fis pas un geste.

    Lui non plus.

    Puis une autre silhouette le heurta en passant.

    Le visage glissa hors du cadre, aspiré par la nuit comme une chose mal posée.

    Ils ne demandaient rien. Ils passaient.

    La pluie redoubla.

    L’eau trouva un nouveau chemin le long du mur nord. Une tache sombre s’élargit lentement sous le papier peint décollé.

    Myriam posa sa tasse.

    — Ça descend vers la cave, dit-elle.

    Je descendis deux marches.

    L’odeur y était plus froide. La terre battue buvait sans protester.

    On entendait derrière les murs un grondement sourd. Rien qui ressemblât au tonnerre. Plus loin, sous les fondations, quelque chose pompait lentement.

    Je remontai à la cuisine.

    Le plafond semblait plus bas.

    Le zinc vibrait de nouveau sous la pression de l’eau.

    — On tiendra cette nuit, dis-je.

    Vu l’état général du système, ce n’était déjà pas si mal.

    Myriam s’approcha de la lampe et ajusta la mèche avec précaution.

    La flamme se stabilisa un instant.

    Puis le mur recommença à s’assombrir.

  • Prologue

    Les allées montaient, descendaient, puis montaient encore. Les façades paraissaient massives de loin et s’amincissaient à mesure qu’on s’en approchait. Sous le plâtre des colonnes “antiques,” on sentait le creux, comme si la façade ne portait rien.

    Noam avançait en agitant un plan du parc plié en accordéon. Une bille opalescente roulait dans sa poche à chaque pas. Ses lacets, trop longs pour ses chaussures encore rigides, traînaient sur les pavés.

    — On va où ? demanda-t-il.

    Il ne regardait pas le plan. Il le tenait comme un éventail, le tapotant contre sa cuisse.

    — Là où ça descend, répondis-je.

    — Ça ne réduit pas beaucoup les possibilités.

    — Non.

    Myriam prit le chemin face à nous et nous la suivîmes. Une mèche s’était détachée de son chignon bas. Elle ne disait rien, mais ses yeux passaient des enfants aux issues, des issues aux visages.

    Une musique trop joyeuse vibrait, portée par des pavillons de cuivre. Les basses faisaient frémir les panneaux décoratifs. On sentait le parc respirer, artificiellement. Un attroupement s’était formé autour d’un bassin de marbre veiné de vert. Des lampes à gaz vacillaient au-dessus. Un homme surgit d’un théâtre miniature reconstituant le Boulevard du Crime. Cape noire, large feutre, écharpe rouge jetée sur l’épaule. Un faux Aristide Bruant, figure des cabarets. Un murmure parcourut la place. Il s’arrêta au bord du bassin, posa une main sur son cœur.

    — Paris aime les abîmes, lança-t-il. Moi aussi.

    Quelques rires s’élevèrent déjà. Il fit deux pas mesurés, leva les bras — puis se laissa tomber en arrière.

    L’éclaboussure fut parfaite. Trop parfaite. Un rire éclata, métallique, légèrement en retard. Noam serra ma manche.

    — Il va se noyer ?

    — Non, dit Myriam.

    Deux secondes. Il reparut, sec, et salua lentement.

    — La chute n’est qu’une posture.

    Applaudissements polis. Quelques cannes frappèrent le pavé. Il disparut derrière le décor. Je m’approchai du bassin. La surface était lisse. J’enlevai mon gant et plongeai ma main dans l’eau. Elle était froide, réelle. J’en fus presque déçu.

    — Comment fait-il ? demanda Noam.

    — Il connaît le mécanisme, dit Myriam.

    La foule se dispersait déjà. Le bassin restait là. Silencieux. Personne ne commentait. La scène était déjà autre chose.


    Nous entrâmes dans un bar à l’écart des manèges. La lumière y était verte, filtrée par des vitres teintées. Les tables collaient légèrement sous les doigts. Une odeur de sirop, de poussière tiède et de métal humide stagnait. Au fond de la salle, un automate de cuivre faisait tourner lentement un cylindre de verre rempli d’un liquide pâle. Chaque rotation produisait un petit souffle humide, régulier, presque apaisant.

    Nous nous installâmes près des vitres. Dehors, les pavillons du parc continuaient leur musique trop joyeuse, mais étouffée maintenant par l’épaisseur du verre.

    Je tirai de mon sac un livre immense que je déposai au centre de la table. Le cuir était sec, presque poudreux.

    — Ça sent bizarre, dit Noam.

    Je rapprochai le livre. Une odeur de papier ancien, mêlée au sucre renversé d’une boisson voisine.

    Je passai la main sur la couverture. On sentait les nerfs du matériau sous la paume.

    Le garçon posa devant nous trois verres troubles où montaient de petites bulles lentes. Myriam remercia d’un signe de tête. Noam commença à dessiner des labyrinthes avec la condensation sur son verre.

    Quand j’ouvris le volume, les pages firent un bruit sourd, mat, comme des cartes épaisses qu’on bat trop lentement. Le concours de passage du cycle supérieur avait lieu chaque automne. Personne ne savait exactement ce qu’autorisait le cycle supérieur, mais tout le monde le préparait.

    Je lus les premières lignes à voix basse. Des notions de mécanique, d’équilibre des forces, de calculs d’angles. Des schémas traversés de lignes rouges et de chiffres minuscules couraient dans les marges.

    — Tu crois que ça sert vraiment ? demanda Noam.

    — À quoi ?

    — Au cycle supérieur.

    — Probablement pas, dis-je.

    — Alors pourquoi ils le font apprendre ?

    — Pour vérifier qu’on tient assis longtemps.

    Myriam eut un léger sourire sans quitter le livre des yeux.

    Le bar semblait flotter doucement autour de nous. Une serveuse essuyait des verres derrière le comptoir avec une lenteur presque solennelle. L’automate de cuivre soufflait toujours dans son cylindre.

    Je tournai une page.

    La phrase s’arrêtait avant le verbe.

    Je fronçai légèrement les sourcils, relus plus bas. Même chose. Une autre phrase manquait de fin. Puis une autre.

    — Tu lis trop vite, dit Myriam.

    Je repris plus lentement. Les mots restaient incomplets. Comme si le texte reculait légèrement à mesure qu’on le suivait.

    Nous étions penchés sur le livre depuis longtemps déjà lorsque Ruth nous rejoignit, s’installa à table et héla le garçon. Le bordeaux sombre de son manteau trancha dans la lumière verte du bar, qui vibrait doucement autour de nous.

    Elle retira ses gants sans se presser. Le garçon posa devant elle un verre trouble et une petite coupelle de sucre.

    Je relus encore un paragraphe.

    Toujours incomplet.

    Ruth laissait fondre un sucre dans son absinthe. Elle ne lisait pas. Elle regardait le centre du livre.

    — Ce n’est pas ça, dit-elle enfin.

    Je levai les yeux.

    — Quoi ?

    Elle posa l’ongle sur la reliure, juste au milieu.

    — Ça fait une ombre.

    Je ne compris pas. Elle inclina légèrement le livre vers la lumière verte des vitres teintées.

    Une ligne plus sombre apparut à mi-hauteur de la page. Fine. Presque invisible.

    — Ce n’est pas une ombre, dis-je.

    — Si.

    Elle glissa son doigt dans la fente minuscule. La page résista.

    Je pris le relais, un peu agacé, et pliai légèrement la feuille.

    Elle céda.

    Un petit craquement discret.

    La page s’ouvrit en deux.

    Le texte se rejoignit.

    Je restai immobile quelques secondes.

    La phrase continuait normalement maintenant. Les paragraphes respiraient. Les démonstrations devenaient lisibles presque immédiatement, comme si le livre cessait enfin de lutter contre lui-même.

    Noam se rapprocha.

    — Ah oui.

    Je tournai une autre page. Puis une autre.

    Tout tenait. Les schémas rejoignaient enfin leurs légendes. Les calculs tombaient juste. Même les dessins paraissaient moins agressifs.

    Je sentis quelque chose se réaligner en moi. Un déclic mécanique.

    L’automate continuait son souffle humide derrière nous.

    Myriam releva enfin les yeux du livre.

    — Ah.

    Ruth reprit une gorgée comme si cela avait toujours été évident.

    — Comment t’as vu ça ? demanda Noam.

    Elle haussa les épaules.

    — Ça ne pouvait pas être aussi mal écrit.


    Après quelques minutes de lecture, une personne s’assit à notre table sans demander.

    Elle portait un manteau sombre et un masque de porcelaine pâle, lisse, sans expression précise. Deux fentes fines laissaient voir des yeux immobiles. Le masque était légèrement fêlé au niveau des joues, comme une tasse trop souvent lavée. Les craquelures fines donnaient parfois l’impression de moustaches pâles selon la lumière.

    Personne autour de nous ne sembla surpris.

    Elle posa ses gants sur la table, juste à côté du livre.

    Je relevai brièvement les yeux, puis repris ma lecture.

    Le texte continuait enfin normalement. Une démonstration traversait deux pages sans se briser. Même les schémas semblaient plus simples maintenant, comme si quelqu’un avait retiré une résistance invisible du mécanisme.

    Puis le masque fit signe à la patronne.

    — Servez-moi absolument tout ce que vous avez.

    — Tout ? répéta celle-ci.

    — Tout.

    La voix était neutre. Ni grave, ni aiguë. Noam cessa d’observer les figures du livre et regarda le masque.

    Le bar continua de respirer quelques instants autour de nous. L’automate soufflait toujours dans son cylindre de verre. Une chaise grinça quelque part derrière les vitres vertes.

    Puis les plats commencèrent à arriver.

    D’abord une assiette de viandes en sauce. Puis deux autres. Puis des pâtisseries couvertes d’un glaçage trop brillant. Puis des bols fumants. Puis des bouteilles.

    Ils s’accumulaient sans ordre.

    La personne ne touchait presque à rien.

    Elle regardait l’empilement comme on observe une montée d’eau.

    Une sauce orange s’écoula lentement vers la tranche dorée du livre.

    Je le tirai légèrement vers moi.

    — Excusez-moi, dis-je.

    Le masque se tourna dans ma direction.

    Les yeux derrière les fentes ne clignèrent pas. Leur finesse allongée avait quelque chose de félin.

    — Il faut que ça déborde, dit la voix.

    Un plat fut déplacé d’un geste souple.

    La sauce gagna encore quelques centimètres.

    Je refermai le livre.

    Noam posa sa main dessus.

    — On pourra le rouvrir ?

    — Oui.

    Le Chat — je n’avais pas d’autre nom — ne mangeait toujours pas.


    Le plancher vibrait légèrement, comme si un moteur tournait sous la pièce. À l’extérieur, une animation se préparait autour d’un puits entouré de cordes, juste devant le bar. Un homme en costume médiéval parlait dans un pavillon de cuivre, trop puissant.

    — Ici fut jeté le chevalier avec le Graal !

    Je me levai de table et m’approchai du puits.

    L’animateur lança une coupe dorée, trop légère, dans l’ouverture. Puis un casque. Puis une épée.

    — Ainsi disparut la vérité !

    — Vous êtes sûr ? demandai-je.

    Il me regarda quelques secondes avant de répondre.

    — Les versions officielles disent cela.

    Je posai les mains sur la margelle. La pierre était tiède au soleil. L’intérieur du puits dégageait une odeur de fer, de mousse et d’eau froide.

    — Vous n’êtes pas obligé, ajouta-t-il en se détournant légèrement.

    — Il y a un filet de sécurité ?

    Il hésita.

    — Il y a toujours quelque chose.

    Je sautai.

    Le bruit du parc s’éloigna comme si l’on abaissait une manette invisible. Les anneaux de pierre défilèrent. L’air devint plus froid.

    Je heurtai le fond. Un choc mat. L’air quitta mes poumons.

    Je restai accroupi. Mes mains glissèrent dans une boue fine. Je palpai autour de moi. Rien. Même pas la coupe. Je tâtonnai le long de la paroi. Une échelle métallique, rivetée, froide, légèrement oxydée. Puis je remontai à la surface.

    — Alors ? demanda-t-il.

    — Il n’y a rien.

    Il haussa les épaules.

    — C’est ce qu’on dit toujours.

    Personne n’applaudit. Alors que les gens s’éloignèrent, Myriam s’approcha.

    — L’omnibus part dans dix minutes.

    Nous prîmes chacun un vélocipède laissé contre un mur et descendîmes l’allée en pente. Les façades perdaient leurs couleurs à mesure que nous nous éloignions. Jonathan nous attendait près de l’entrée, un peu en retrait. Large d’épaules, les mains dans les poches de sa veste usée, il semblait tenir sa place comme on tient une poutre. Une clé anglaise dépassait de son manteau. Il ramena ses cheveux roux en arrière d’un geste distrait. Il leva la main en nous voyant, un sourire franc, sans emphase.

    — On loge dans un château, pas loin d’ici, dit-il. Vous venez ? On ne voit pas ça tous les jours.

    L’omnibus avançait lentement sur une route blanche de poussière. Les lanternes suspendues au plafond oscillaient au rythme des ornières. À travers les vitres, les dernières lumières du parc disparaissaient derrière les arbres. Noam s’était endormi contre Myriam. Jonathan parlait avec animation d’une ancienne ligne ferroviaire souterraine qui passait sous la région. Je n’écoutais qu’à moitié.

    Pendant quelques minutes, je me surpris à croire que la soirée allait simplement continuer ainsi.


    Le château apparut au bout de la route, trop neuf pour être ancien, trop régulier pour être crédible. Les pierres semblaient taillées le matin même, les créneaux alignés avec une application presque scolaire. Jonathan franchit le portail avec nous, puis s’écarta vers une aile basse, à l’écart du corps principal, où une lanterne brûlait sous un auvent de bois. Il leva la main en guise d’au revoir et disparut par une porte étroite, sans armoiries. Je me retournai vers la façade. Les fenêtres reflétaient le ciel sans profondeur.

    Un homme nous attendait devant l’entrée. Il se tenait immobile, légèrement en retrait du seuil, comme s’il gardait l’équilibre du lieu. Son port de tête, sa manière de tenir les épaules droites sans raideur : aucun geste ne semblait inutile. Son manteau sombre tombait avec exactitude, sans un pli de trop. On aurait dit que la lumière elle-même s’ajustait à sa présence.

    Son regard se posa sur chacun de nous, brièvement. Mesuré. Sans chaleur. Je compris qu’il savait déjà qui nous étions.

    — Bienvenue, dit-il.

    Sa voix était basse, posée, avec cette douceur précise des hommes qui expliquent. Une femme se tenait légèrement en retrait, près d’une colonne. Elle avait retiré ses gants. Ses doigts effleuraient la pierre, redressaient un pli de tenture, lissaient un détail presque invisible. Son regard ne s’attardait nulle part ; il rectifiait.

    L’homme s’avança d’un pas.

    — Je suis Matthias, dit-il. Et voici ma femme, Salomé. Enchanté.

    Elle inclina la tête — un mouvement précis, sans surplus — puis nous invita à entrer.

    Un majordome nous suivait d’une pièce à l’autre. Il portait une livrée sombre impeccablement ajustée. À sa ceinture pendait un petit coffret de bois verni, relié par un câble discret aux cornets acoustiques fixés dans les angles des plafonds.

    — Salle des trophées, murmura-t-il.

    La musique changea. Un chœur grave s’éleva, soutenu par un orgue lointain.

    — Ambiance médiévale.

    Les murs semblaient absorber la lumière. Les tentures étouffaient les pas. Aucun écho ne revenait. Je remarquai qu’il n’y avait pas de poignée à l’intérieur de la porte. Je décidai de ne pas commenter : on m’aurait trouvé pointilleux. Je jetai un regard à Myriam. Elle posa sa main sur la mienne, sans me regarder. La broche terne au creux de son col refléta un instant la lumière.

    Matthias nous rassembla dans une pièce capitonnée. L’air y était plus chaud. Les murs disparaissaient sous un tissu sombre tendu sans pli. Une odeur de cire et de laine humide flottait doucement.

    Il ajusta très légèrement sa manchette avant de parler.

    — Ma fille souffre d’une maladie rare, dit-il. Certaines parties de son corps cessent de fonctionner.

    Il parlait sans emphase, avec la précision d’un exposé.

    — La cadette a guéri, ajouta Salomé.

    Sa voix était basse, précise.

    Le majordome fit glisser devant nous un plateau chargé de petites tasses épaisses. Une vapeur pâle montait du liquide sombre. Personne ne semblait pressé.

    — Nous avons longtemps cherché comment expliquer cela aux visiteurs, reprit Matthias. Les descriptions ne suffisent jamais vraiment.

    Noam regardait les moulures du plafond.

    — C’est un vrai château ?

    Salomé posa les yeux sur lui.

    — Suffisamment.

    Puis elle désigna le tapis au centre de la pièce.

    — Nous avons inventé un jeu. Pour permettre une compréhension concrète.

    Le majordome s’approcha de nous. Il ouvrit son coffret. À l’intérieur, des fils fins soigneusement enroulés, de petites plaques métalliques, quelques cadrans miniatures derrière une vitre de protection.

    Il manipula l’ensemble avec le calme d’un horloger.

    — Ce sont de faibles impulsions, expliqua Matthias. Le dispositif reproduit certaines limitations motrices et sensorielles. Très brièvement.

    Le majordome ajusta un contact derrière mon oreille, puis referma le coffret d’un geste doux.

    — Cela ne dure qu’un instant, dit-il.

    Jonathan observait les fils avec curiosité.

    — Ça fonctionne vraiment ?

    — Suffisamment, répondit Matthias.

    La musique glissa vers un motif plus léger, presque dansant.

    On nous installa sur un tapis épais, capitonné de toile sombre. Une odeur tiède de toile et de gomme s’en dégageait. Ruth retira ses gants et s’agenouilla. Je m’agenouillai à mon tour.

    Nous étions serrés les uns contre les autres, si proches que je sentais la respiration de Noam contre mon bras.

    Pendant quelques secondes, rien ne se passa.

    Le majordome vérifiait calmement ses réglages. La musique poursuivait ses variations légères dans les cornets acoustiques. Salomé observait l’ensemble avec attention, comme une maîtresse de maison attentive au bon déroulement d’un dîner.

    Une silhouette se tenait dans l’embrasure de la porte.

    La même que plus tôt dans le bar.

    Même sourire trop lisse.

    Le Chat.

    Il ne parlait pas.

    Matthias joignit doucement les mains.

    — Les paralysies seront aléatoires, dit-il.

    Une décharge parcourut ma main droite.

    Pas violente.

    Juste suffisante pour qu’elle cesse de m’appartenir.

    Je la regardai. Elle reposait toujours sur le tapis, mais ne répondait plus.

    — Papa ?

    — Respire.

    Noam perdit la vue quelques secondes. Il cligna des yeux, désorienté.

    — Ah.

    Il tendit la main dans le vide avant de retrouver mon manteau.

    — Ce n’est qu’un jeu, rappela Salomé.

    Personne ne contesta.

    La musique continua.

    La silhouette inclina à peine la tête.

    Le majordome tourna une clé sur son coffret. Le rythme s’éclaircit légèrement. Une autre décharge, derrière l’œil gauche.

    Le monde pencha.

    — Vous voyez, dit Matthias, ce n’est pas spectaculaire. C’est discret.

    Je tentai de me lever.

    Mes jambes ne répondirent pas.

    — Il faut rester, ajouta-t-il doucement.

    Le majordome ajusta de nouveau la clé. Le volume monta à peine, comme si la pièce respirait plus vite.

    Le Chat souriait.

    Je compris qu’on attendait autre chose.

    Je cessai d’essayer.

    Les décharges se multiplièrent.

    Un bras.

    Une oreille.

    Une moitié de visage.

    Myriam posa sa main valide sur la mienne.

    La musique devint presque joyeuse.