Catégorie : L’angle Mort

Montez à bord. Les portes se referment.
L’omnibus traverse un XIXᵉ siècle à peine déformé, où les machines règlent les gestes et où les rites persistent sous les procédures. À chaque arrêt, on descend, on observe, puis le train repart.
Jonas avance comme les autres. Il répare, mesure, ajuste.
Puis quelque chose apparaît.
Un livre devient lisible lorsqu’on le déplie.
Une porte existe, mais personne ne la voit.
Un dispositif parfaitement réglé conduit pourtant dans le vide.
Au début, ce ne sont que des détails.
Puis certains passagers ne remontent pas.
Les règles changent.
Le trajet se referme.
Ce qui dépasse est repris, corrigé, absorbé — jusqu’à disparaître.
Jonas continue d’avancer.
Mais ici, voir autrement a un prix.

  • Le contact qui ne se fait pas

    III — Ce qui ne passe plus — 02

    Les portes de l’Université restaient ouvertes depuis le matin. Des affiches avaient été fixées dans le hall, sur les murs des couloirs, sur les portes elles-mêmes. On avait ajouté des flèches, des horaires, des consignes. Les gens entraient, sortaient, s’arrêtaient devant les dispositifs, posaient des questions puis reprenaient leur marche.

    Le bruit ne cessait pas.

    Tout était expliqué.

    Rien ne semblait se transmettre.

    Je passais d’une pièce à l’autre sans m’arrêter longtemps. J’essayais depuis le matin de me faire passer pour un visiteur, mais la craie sur mes doigts me dénonçait régulièrement.

    On m’arrêtait.

    On me parlait.

    Je répondais.

    Puis je reprenais ma route. Les mêmes phrases revenaient avec des visages différents.

    — Vous travaillez sur quoi ?

    — Sur les états mentaux.

    — Et ça sert à quoi ?

    Je répondis un peu tard.

    — À compliquer des choses que les enfants font naturellement.

    L’homme hocha la tête comme s’il avait compris.

    Je n’en étais pas certain.

    Je continuai. Quelques mètres plus loin, quelqu’un me posa exactement la même question.


    Dans une salle au fond du couloir, Jonathan présentait un dispositif installé sur une table étroite. Sa veste était propre, presque neuve. Des câbles descendaient jusqu’au sol avant de disparaître sous une plaque de métal.

    Derrière une vitre, une aiguille oscillait légèrement.

    Puis se stabilisait.

    Puis repartait.

    Comme si elle hésitait sur ce qu’elle était censée mesurer.

    La petite fille observait le montage depuis l’autre côté de la pièce. Elle ne semblait pas avoir l’intention de poser des questions.

    — Elle marche, votre machine ? demanda un petit garçon.

    — Mieux que prévu.

    Il désigna la cage.

    — Les premiers essais sur la souris ont été très prometteurs.

    — Elles vont bien ?

    Jonathan réfléchit.

    — La plupart de celles qui ont survécu ont vécu plus longtemps que la moyenne.

    Il sourit.

    — Ça nous encourage à poursuivre.

    Le garçon s’approcha immédiatement. Sa mère fit un pas dans l’autre sens.

    — Je peux essayer ?

    Jonathan haussa les épaules.

    — Ça dépend surtout de ta mère.

    Le garçon se tourna immédiatement vers elle.

    — C’est probablement dangereux, dit la mère.

    — Probablement, reconnut Jonathan.

    Cela ne sembla décourager ni lui ni le garçon. Plusieurs visiteurs se penchèrent vers le montage. D’autres reculèrent, puis revinrent pour regarder de plus près.

    L’aiguille oscillait toujours derrière sa vitre. Je restai un moment devant la table.

    Puis je poursuivis mon tour.


    Dans la pièce d’à côté, Thomas expliquait un protocole à quelques visiteurs.

    Ses instruments étaient étalés devant lui. Un compas, plusieurs règles articulées, une sphère armillaire dont l’un des anneaux semblait légèrement décalé. Il traçait des lignes sur une feuille posée à plat.

    — Si on modifie cet angle, dit-il, le résultat change complètement.

    Il effaça un trait.

    Puis un autre.

    — Il faut reprendre la mesure.

    Une femme demanda si cela ne revenait pas au même. Thomas réfléchit quelques secondes.

    — Seulement si l’on accepte de mesurer n’importe quoi.

    Il ajusta le compas.

    — Ce qui simplifie beaucoup de problèmes.

    Il reprit son tracé. Les visiteurs regardaient la feuille. Puis les instruments. Puis la feuille de nouveau.

    Une petite fille traversa la pièce en suivant un scarabée. Le scarabée avançait lentement entre les pieds des visiteurs. Elle s’arrêtait chaque fois qu’il s’arrêtait. Puis repartait derrière lui. Personne ne semblait les remarquer.

    Quelqu’un proposa une méthode plus simple.

    Thomas leva brièvement les yeux.

    — C’est effectivement plus simple.

    Un temps.

    — C’est aussi autre chose.

    Il revint aussitôt au dessin.

    Un visiteur s’éloigna.

    Puis un second.

    Thomas continuait d’affiner une courbe qui n’intéressait plus que lui. Un troisième visiteur acquiesça plusieurs fois avant de partir à son tour. Thomas ne sembla pas le remarquer. Il avait trouvé quelque chose qui résistait encore à la mesure.

    Je restai quelques secondes derrière lui.

    Puis je poursuivis ma route.


    Plus loin, un professeur nouvellement arrivé présentait son dispositif d’analyse des rêves. Plusieurs visiteurs tentaient de suivre, les sourcils froncés, pendant que le professeur expliquait pourquoi deux rêves identiques pouvaient appartenir à des catégories incompatibles.

    Une femme leva la main.

    — Donc quelqu’un qui rêve qu’il trébuche et quelqu’un qui rêve qu’il chute, ce n’est pas la même chose ?

    Le professeur secoua la tête.

    — Pas nécessairement.

    — Pourtant…

    — Une chute peut relever d’une perte d’axe gravitaire.

    Il leva un doigt.

    — Un trébuchement peut relever d’une discontinuité de trajectoire.

    La femme hésita.

    — Oui. Enfin… c’est quelqu’un qui rêve qu’il tombe.

    — Vous n’êtes pas du domaine.

    Il ne semblait pas considérer cela comme une critique. Seulement comme une information.

    Je finis par dire :

    — Vous le décrivez autrement. Mais je suis d’accord avec madame : ça revient au même.

    Il tourna légèrement la tête vers moi.

    — Non.

    Un temps.

    — La description est précisément ce qui fait la différence.

    — Laquelle ?

    Il réfléchit quelques secondes.

    — Celle que vous ne voyez pas.

    Puis il revint à son exposé. Je ne repris pas. Les visiteurs acquiesçaient parfois. D’autres s’éloignaient discrètement.

    Personne n’insistait.

    Je repartis.


    Dans le hall, Matthias discutait avec un visiteur. Il tenait une petite balance qu’il tentait d’aligner au mieux avec les bords de la table.

    — Il faut comparer ce qui est comparable.

    Le visiteur désigna deux enfants qui traversaient le hall en courant.

    — Eux, par exemple ?

    Matthias suivit leur trajectoire du regard.

    — Non.

    — Pourquoi pas ?

    — Ils bougent.

    Un temps.

    — Il faut commencer par stabiliser la mesure.

    — Donc tout n’est pas comparable.

    Matthias réfléchit.

    — Il faut d’abord ramener les deux phénomènes dans leur état d’équilibre.

    Le visiteur regarda les enfants.

    — C’est tout l’art du travail de parent.

    Matthias ajusta légèrement l’un des plateaux.

    — C’est tout l’art de la mesure.

    Le visiteur hocha la tête.

    Matthias observait toujours la balance.

    Je passai sans m’arrêter.


    Je retrouvai Myriam près de la sortie arrière. Sa veste reposait sur une chaise. Elle tenait un carnet fermé contre elle. Derrière la porte, les voix du hall arrivaient encore par vagues.

    — Ça va ? demanda-t-elle.

    — Oui.

    Elle me regarda quelques secondes.

    — Tu arrives encore à parler aux gens ?

    Je réfléchis.

    — A certains.

    Elle hocha la tête, comme si cela suffisait. Une petite fille traversa le couloir en courant. Myriam la suivit du regard quelques secondes.

    Puis elle regarda sa montre.

    — Je dois passer à l’école.

    Elle avait déjà tourné le corps.

    — Maintenant ? Je comptais sur toi pour recharger mes batteries.

    — Oui. Ils ont vraiment besoin de quelqu’un.

    Je crus qu’elle allait préciser. Elle ne le fit pas.

    — Je reviens après.

    Elle désigna le chargeur de cuivre posé contre le mur.

    — Tu sais où il est.

    Puis elle s’éloigna dans le couloir.

    Deux personnes l’arrêtèrent avant l’angle du bâtiment. Elle leur répondit sans ralentir.

    Puis disparut.

    Je repris ma marche.


    Dans la salle principale, Jonathan avait déplacé son dispositif au centre de la pièce. Les câbles couraient maintenant d’une table à l’autre. L’aiguille oscillait toujours derrière sa vitre.

    Le petit groupe du matin était devenu une foule.

    — On peut faire une démonstration, proposa Jonathan.

    Le petit garçon n’avait toujours pas quitté son côté.

    — C’est sans danger ? insista sa mère.

    Jonathan rassura de nouveau.

    — Les résultats sur la souris restent très encourageants. Après suppression des valeurs aberrantes, leur espérance de vie a considérablement augmenté.

    La mère du garçon leva les yeux au plafond.

    — Ce n’est pas exactement ce que j’ai demandé.

    Jonathan ne sembla pas remarquer la différence.

    — On peut essayer, poursuivit-il. Il faut bien commencer quelque part.

    Un silence parcourut le groupe.

    — Sur qui ? demanda quelqu’un.

    Personne ne répondit. Plusieurs visiteurs examinèrent soudain leurs souliers avec beaucoup d’attention.

    Je m’approchai de la table. Les câbles pendaient toujours. Le dispositif paraissait aussi peu dangereux qu’auparavant.

    — Je n’ai rien à perdre, dis-je. Au pire, cette journée touchera plus vite à sa fin.

    Quelques têtes se tournèrent vers moi.

    — Vous le feriez ?

    Je haussai les épaules.

    — J’ai déjà signé des protocoles plus inquiétants.

    Jonathan eut l’air soulagé.

    — Ne t’inquiètes pas, je ne te ferai rien signer.

    On m’installa sur une chaise. Il ajusta les câbles avec application, puis essuya ses mains sur sa veste.

    Les visiteurs se rapprochèrent.

    Puis reculèrent légèrement lorsque le moment arriva.

    Jonathan posa brièvement la main sur mon épaule.

    — Ne bouge pas.

    Je ne bougeai pas. Il actionna alors le dispositif.

    L’aiguille vibra.

    Puis se stabilisa. Rien d’autre ne se produisit.

    — Vous sentez quelque chose ? demanda quelqu’un.

    Je pris quelques secondes pour vérifier.

    — Non.

    Jonathan modifia un réglage.

    — Et maintenant ?

    Je secouai la tête.

    Il en modifia un autre.

    — Maintenant ?

    — Toujours non.

    Jonathan observa son dispositif.

    — C’est encore instable.

    Il paraissait sincèrement déçu.

    Je me relevai et lui fit une tape dans le dos. Le public se dispersait déjà vers d’autres démonstrations. Personne ne semblait avoir perdu confiance.

    Puis un visiteur d’un laboratoire voisin s’approcha de moi. Il parlait bas.

    — Il y a quelqu’un ici qui ne peut pas vous voir.

    — Qui ça ?

    Il désigna vaguement la salle d’un mouvement de tête.

    — Je vous le dirai plus tard.

    L’homme en question se trouvait maintenant à quelques mètres. Il discutait avec plusieurs personnes. Son regard passa sur la pièce. Puis ailleurs. Comme si je n’étais pas là.

    Je n’insistai pas.

    Je quittai le bâtiment. L’air était plus frais dehors, mais le bruit continuait de s’échapper par les portes ouvertes.

    Un omnibus passa devant l’Université.

    Un scarabée traversa le trottoir dans l’autre sens.

    Je ralentis, puis je pris la direction de l’école dont Myriam avait parlé.

    La porte était entrouverte.


    Des cris d’enfants provenaient d’une salle de classe. La porte était grande ouverte.

    Dans la salle, les tables avaient été repoussées sans soin contre les murs. Les enfants se déplaçaient sans trajectoire apparente. Ils surgissaient d’un coin, traversaient la pièce en courant, puis disparaissaient ailleurs sans raison visible. Certains parlaient seuls.

    Aucun adulte n’était là.

    Je fis quelques pas à l’intérieur. Un enfant me regarda, regarda derrière moi, puis repartit. Près de la fenêtre, une petite fille suivait du doigt les fissures du mur. Je ne lui prêtai pas davantage attention.

    Je traversai la salle.

    Quand je me retournai quelques instants plus tard, elle se trouvait derrière moi. À quelques mètres seulement.

    Je poursuivis mon chemin.

    Elle fit de même.

    Dans le couloir, les enfants allaient et venaient d’une pièce à l’autre. J’en appelai quelques-uns. Ils s’arrêtèrent. M’observèrent. Puis repartirent sans répondre.

    La petite fille resta.

    Je m’accroupis.

    Elle posa sa main sur ma manche.

    Puis la retira.

    Puis la posa exactement au même endroit. Comme pour vérifier quelque chose.

    Je ne bougeai pas. Elle sembla satisfaite.

    Je me relevai. Elle me suivit jusqu’au laboratoire.

    Puis jusqu’au hall.

    Puis jusqu’à l’escalier.

    Par moments, je la perdais de vue. Je pensais qu’elle était repartie. Puis je la retrouvais derrière moi. À la même distance. Comme si elle avait choisi une orbite.

    Je finis par ne plus chercher à comprendre.

    Lorsque je repris le chemin de l’école, elle marcha avec moi. Je la ramenai là où je l’avais trouvée. Elle ne protesta pas.


    Des voix graves montaient du couloir de l’école.

    Des parents entraient dans les salles. Ils montraient les tables, les armoires, les enfants qui passaient.

    — Regardez.

    — Regardez celui-là.

    — Ça fait combien de temps que ça dure ?

    Les enseignants tentaient de répondre. Leurs phrases se coupaient avant la fin.

    Myriam se tenait légèrement en retrait. Elle n’intervenait pas.

    Une petite fille traversa le couloir en courant. Personne ne la regarda.

    — Ce n’est pas possible.

    — Ils ne tiennent rien.

    — Il faut que ça s’arrête.

    Les voix se superposaient.

    Puis Salomé apparut près de la porte. Elle n’éleva pas la voix. Elle se contenta d’écouter.

    Peu à peu, les phrases ralentirent autour d’elle.

    — Nous allons examiner la situation, dit-elle.

    Elle joignit les mains.

    Un silence passa.

    Puis les parents recommencèrent.

    — Ce n’est pas à examiner.

    — Il faut les remplacer.

    — Tous.

    Salomé hocha lentement la tête. Comme si elle prenait note.

    Le mot resta suspendu dans le couloir.

    Remplacer.

    Personne ne demanda par qui. Je repris le chemin du laboratoire.


    Dans le hall, Jonathan saluait les derniers visiteurs. Les dispositifs étaient toujours en place. Les câbles couraient encore sur le sol. Les affiches n’avaient pas bougé.

    Je demeurai quelques instants au milieu de la salle, sans objectif particulier.

    Les conversations continuaient autour de moi.

    Les mêmes questions revenaient. Les mêmes réponses aussi.

    La petite fille était toujours là. Sa main tenait le bas de ma veste.

    Par moments, elle relâchait le tissu. Puis le reprenait quelques secondes plus tard, comme pour vérifier que je n’avais pas disparu.

    Je fis quelques pas.

    Elle suivit.

    Quelqu’un m’interpella.

    — Et finalement, ça sert à quoi ?

    Je répondis quelque chose. Je ne me souviens plus quoi.

    L’homme hocha la tête. Puis posa une autre question à quelqu’un d’autre.

    La petite fille resta près de moi.

    Jonathan rangeait son dispositif. Les enfants circulaient entre les tables. Rien ne semblait tenir très longtemps.

    Sauf sa main sur ma veste.

    On ne testait pas ça.

  • Les trajets qu’on n’indique pas

    III — Ce qui ne passe plus — 01

    C’était notre dernier jour aux Indes. Jonathan devait rendre les clés du bungalow le lendemain matin. À voir le désordre, on aurait cru qu’il venait seulement d’emménager. Des étoffes étaient jetées sur les dossiers des fauteuils ou abandonnées au sol. Une odeur de patchouli flottait dans l’air. La lumière était nette, mais rien ne s’y accrochait.

    Le bungalow débordait de monde. Jonathan avait invité toutes ses rencontres. Ou du moins toutes celles qu’il avait réussi à retrouver. Les groupes se formaient, se défaisaient, se reformaient ailleurs sans jamais produire une conversation commune.

    On circulait d’une pièce à l’autre comme si chacun poursuivait une discussion commencée ailleurs.

    Dans le bureau, un officier britannique parlait seul, assis au bord d’un fauteuil, un verre de gin à la main. Les personnes serrées autour de lui avaient cessé de l’écouter depuis longtemps.

    Dans la cuisine, un groupe de jeunes Indiens dansait sans musique audible. Ils semblaient suivre un rythme qui ne nous parvenait pas. En traversant la pièce, ils bousculaient régulièrement un serveur chargé de verres. Celui-ci se rééquilibrait sans protester et poursuivait sa route.

    Dans le salon, un singe était assis sur le dossier d’un canapé.

    Il ne bougeait pas.

    Je m’approchai.

    J’hésitai un instant, puis posai la main sur son flanc.

    Il était tiède.

    — Tu peux, dit-il.

    Sa voix ne venait pas de sa bouche. Elle était là. Simplement.

    Je le caressai. Il ne bougea pas.

    — Tu pars demain.

    — Oui.

    — Tu as déjà oublié quelque chose.

    J’allais lui demander quoi quand quelqu’un passa entre nous avec un plateau de verres.

    Quand il fut passé, ma réplique m’avait échappé.

    Le singe avait fermé les yeux.

    Je restai encore un moment près de lui, puis je rejoignis les autres.

    Je pensai au trajet du lendemain. Nous embarquions à dix heures. Je calculai rapidement : en me levant à sept heures, cela devait passer.

    Jonathan passa près de moi sans s’arrêter, un verre à la main.

    — Tu repars quand, exactement ?

    — Demain. Sur le premier paquebot.

    — Alors il est déjà temps.

    Il poursuivit son chemin sans attendre de réponse.

    Je refis le calcul, par principe. Il ne changea pas.


    Le matin, je descendis du premier omnibus. L’air était déjà chaud. Une poussière fine me collait à la peau. Une odeur d’huile et d’épices montait de la rue.

    Myriam attendait de l’autre côté.

    Elle traversa aussitôt.

    — Ils sont où ?

    Je regardai autour de moi. Les malles circulaient d’une voiture à l’autre. Des porteurs criaient. Des étoffes vives frôlaient les roues.

    Je ne vis personne.

    Puis je compris.

    — Je ne leur ai rien dit.

    Le bruit de la rue continua.

    Myriam me regarda.

    — Rien ?

    Je cherchai une explication.

    Je n’en trouvai pas.

    Je me dirigeai vers le comptoir et demandai un téléphone. On me le passa après quelques instants.

    Ruth répondit presque immédiatement.

    — On part maintenant. Tu sais comment venir ?

    — Je crois.

    Un silence.

    — Tu prends le tramway devant chez toi. Celui qui va vers le centre.

    — D’accord.

    — On te récupère après.

    — J’arrive.

    Je raccrochai. Myriam regardait toujours la rue.

    Nous attendîmes.

    Un tramway s’arrêta un peu plus loin.

    Ruth en descendit et marcha jusqu’à nous.

    Puis elle s’arrêta. Elle semblait écouter quelque chose. Ou attendre que quelque chose cesse.

    Finalement, elle se pencha vers le bord du trottoir.

    Personne ne réagit.

    Lorsqu’elle se redressa, ses yeux étaient humides.

    — C’est bon.

    Myriam continuait d’observer la circulation.

    — Et Noam ?

    Ruth essuya sa bouche du revers de la main.

    — Il va trouver.

    Myriam regardait toujours la rue.

    — Il n’a pas de téléphone.

    Je demandai à nouveau la ligne au comptoir. Puis j’appelai la maison des enfants.

    On me passa quelqu’un. Puis lui.

    — Tu prends l’omnibus devant l’école. Celui avec les bandes bleues. Ensuite tu changes : tu prends celui qui va jusqu’au centre.

    — D’accord.

    — Et après, le tramway pour l’embarcadère.

    Quelqu’un me parla derrière moi. Je me retournai.

    Je n’avais rien d’autre.

    Je rendis le combiné.


    Le tramway tardait.

    Ruth s’était assise sur sa malle. Myriam regardait la route.

    Je repris mentalement le trajet.

    L’omnibus devant l’école. Le changement. Le deuxième omnibus.

    Puis quelque chose se déplaça. Comme une pièce que l’on remet soudain au bon endroit.

    Je me redressai.

    — Noam doit descendre avant le terminus.

    Personne ne répondit.

    — Je ne lui ai pas dit où.

    Une voiture passa devant nous.

    Puis une autre.

    Une vache occupait le milieu de la voie. Les voitures la contournaient sans ralentir. Je regardai les conducteurs corriger leur trajectoire. L’un d’eux manqua une charrette de peu.

    Je suivis encore quelques secondes le mouvement de la circulation.

    Quand je pensai de nouveau à Noam, le tramway arrivait.

    Il était déjà plein. Il n’y en aurait pas d’autre avant longtemps.

    Personne ne resta sur le quai. Nous montâmes avec les autres.

    Nous nous retrouverions à l’embarcadère.


    À l’embarcadère, je regardai arriver les tramways les uns après les autres. Je ne savais pas quoi faire d’autre.

    À chaque arrêt, des voyageurs descendaient. Des porteurs s’emparaient des malles. Les groupes se formaient puis disparaissaient derrière les grilles.

    Noam n’était dans aucun d’eux.

    Le deuxième tramway arriva.

    Puis repartit.

    Je recommençai à chercher dans la foule des visages que je ne connaissais pas.

    Au troisième passage, un petit garçon descendit.

    Puis un autre.

    Puis Noam.

    Il sauta du marchepied, réajusta son sac sur son épaule, nous aperçut et leva la main.

    — J’ai réussi.

    Il traversa la foule en courant.

    Je sentis quelque chose se détendre.

    — Tu savais où changer d’omnibus ?

    — Non.

    Il réfléchit.

    — Alors j’ai attendu que les autres descendent.

    Je regardai le tramway.

    Les voyageurs continuaient de descendre. Je ne parvins pas à déterminer lesquels avaient servi d’indication.

    Des porteurs prirent nos malles.

    Nous les suivîmes jusqu’au paquebot.


    Tandis que le port s’éloignait derrière la vitre du salon, je repris une dernière fois le trajet de Noam.

    L’omnibus devant l’école. Le changement. Puis plus rien. Je ne retrouvai toujours pas l’arrêt où il aurait dû descendre.

    Un scarabée traversa le salon avec un plateau de rafraîchissements fixé sur sa carapace. Son trajet paraissait compliqué. Pourtant il n’hésita jamais. Je supposai qu’il avait reçu des instructions plus complètes que Noam.

    Je le suivis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les fauteuils.

    J’aurais eu du mal à refaire son trajet.

    Noam était là.

    Rien d’autre n’en dépendait.

  • Le départ pour continuer

    II — Les réglages incertains — 10

    Le flot de clés s’était tari. La carte de Paris restait dépliée sur la table de mon bureau. Les adresses formaient une figure que je ne parvenais pas à ignorer.

    Noam passait parfois devant sans rien dire.

    Ce jour-là, il s’arrêta. Il regarda la carte. Puis les clés. Puis la carte de nouveau.

    — Tu n’es toujours pas allé voir ?

    Je levai les yeux.

    Je n’y étais jamais allé. J’avais rangé les clés dans une boîte et poursuivi d’autres occupations.

    — Par où commencer ?

    Il désigna le centre.

    — Là.

    Je regardai les adresses.

    — Je sais déjà à quoi ressemble un appartement.

    Noam réfléchit.

    — Alors pourquoi ils t’en ont donné autant ?

    Je n’eus rien à répondre.


    Nous prîmes l’omnibus en fin d’après-midi.

    L’immeuble se trouvait dans une rue calme. Une façade ordinaire. Rien qui mérite une telle accumulation de clés.

    Noam regarda les sonnettes.

    — C’est lequel ?

    Je consultai l’étiquette attachée à la clé.

    Troisième étage.

    L’escalier craquait légèrement.

    Nous montâmes.

    La serrure céda sans résistance.

    L’appartement était vide.

    Un vide appliqué.

    Au centre du salon se trouvait une table, trop exactement placée pour avoir été oubliée.

    La lumière d’hiver entrait par les fenêtres nues.

    Noam traversa la pièce.

    Une enveloppe reposait dessus.

    À l’intérieur, une adresse. Et plusieurs billets de paquebot. Mon nom figurait sur l’un d’eux.

    Noam regarda les billets.

    — Tu crois qu’il faut vraiment y aller ?


    L’écorce était chaude sous mes doigts, striée de fibres longues qui accrochaient la peau. Elle cédait juste assez pour que la paume s’y loge, puis résistait.

    Mes semelles trouvaient des prises que je n’avais pas besoin de chercher.

    Je passais d’une branche à l’autre avec une précision calme, comme si le trajet existait déjà. Comme si je l’avais déjà fait.

    Dans mon dos, le coffret cognait légèrement contre les omoplates à chaque mouvement. Le pavillon de cuivre vibrait contre le cuir du sac. Par moments, un grésillement montait, diffus, comme du sable versé dans une boîte trop pleine.

    Je n’y touchais pas.

    Une voix se détacha pourtant du bruit de fond, légèrement en avance sur moi :

    — …Encore deux mètres. Puis à droite…

    Ruth.

    Plus loin, presque en retrait :

    — …Ne reste pas là…

    Myriam.

    Je ne répondis pas. J’ajustai.

    Le passage devenait étonnamment simple.

    Une branche.

    Puis une autre.

    Puis une autre encore.

    Mes mains trouvaient les prises avant que je les cherche. Mon poids passait d’un appui au suivant sans hésiter.

    Pendant quelques instants, je cessai de monter. Je me contentai d’avancer.

    Une odeur de feuilles écrasées remontait depuis les profondeurs de la forêt. Le vent circulait entre les troncs avec un bruit de papier froissé.

    Les voix continuaient de murmurer.

    — …Là, tu peux passer…

    Un temps.

    Puis, plus bas :

    — …Vas-y…

    Je n’avais pas besoin d’y croire. Je le sentais.

    En dessous, quelque chose bougeait.

    Une masse fauve glissa entre les troncs, silencieuse malgré son poids.

    Une autre surgit plus loin, traversa un rai de lumière, puis disparut.

    Les branches basses tremblaient.

    Je continuai.

    Une tête apparut entre deux fourches.

    Puis une autre.

    Les yeux me suivaient. Ils ne sautaient pas. Ils attendaient.

    Une planche étroite reliait deux branches. Je ne savais pas qui l’avait posée là.

    Je m’y appuyai un instant. Elle ploya légèrement sous mon poids.

    En dessous, les corps se pressaient.

    Un mouvement. Trop proche.

    Je détournai légèrement le regard.

    La planche glissa sous mon pied.

    Quelque chose se resserra en bas, sans bruit.

    Le grésillement hésita.

    — …Continue…

    Je repartis.


    Plus haut, les branches s’écartaient. Les troncs devenaient lisses. Les prises s’éloignaient.

    Je m’arrêtai, suspendu entre deux points trop distants.

    — Ruth.

    Je fermai les yeux une seconde.

    — Il me faut quelqu’un.

    Après plusieurs mois d’observation, je n’étais toujours pas certain de comprendre le fonctionnement de Ruth. Les performances restaient néanmoins satisfaisantes.

    Le grésillement hésita.

    — …Compris…

    Un temps.

    — …Ça arrive…

    Le bois craqua très légèrement dans mon angle mort.

    Je me retournai.

    Une petite femme était là, droite malgré la canne. Elle levait les yeux vers moi comme si elle m’attendait depuis longtemps.

    Sa main libre se posa sur l’écorce.

    — Là.

    Elle indiqua quelque chose avec sa canne.

    Je suivis le geste.

    La prise était étroite. Presque rien. Une simple irrégularité dans le bois. J’aurais probablement passé une demi-heure supplémentaire à démontrer qu’elle était inutilisable.

    Je me retournai vers elle.

    Elle abaissa sa canne. Un sourire passa sur son visage. Bref. Suffisant.

    Je hochai légèrement la tête.

    Puis je regardai de nouveau devant moi. La prise n’avait pas changé. C’était moi qui la regardais autrement.

    Le passage redevint simple. Je savais où poser le pied.

    Quand je reportai mon poids vers l’avant, un bruit sourd monta du dessous. Plus dense que les autres mouvements. Un froissement qui dura.

    Puis une plainte étouffée, presque avalée.

    Je ne me retournai pas. L’espace s’était ouvert.

    Je déplaçai le pied. La prise céda sans rompre. Le poids passa.

    Puis l’autre.

    Pendant quelques instants, je n’eus plus besoin de chercher. J’avançai. Je basculai.


    La canopée affleurait déjà.

    Le passage continuait, mais les branches se raréfiaient. L’écorce devenait plus lisse, presque sèche sous les doigts. Les prises existaient encore, mais elles semblaient changer de place dès qu’on les regardait trop longtemps.

    Les voix reprirent. Plus nombreuses maintenant. Comme si quelque chose avait ouvert le coffret.

    — …Plus vite…

    — …Regarde à gauche…

    — …Non, pas comme ça…

    — …Remonte un peu…

    — …Là… non, pas là…

    Elles se chevauchaient. Chacune corrigeait la précédente. Puis la correction de la correction. À partir d’un certain nombre de conseillers, il devient difficile d’attribuer les résultats.

    Le rythme s’accélérait sans que je l’aie choisi.

    Je déplaçai le pied.

    Ça glissa.

    Je corrigeai.

    La main suivit.

    Je corrigeai encore.

    Puis encore.

    Chaque appui semblait exiger une réparation immédiate. Mon corps travaillait davantage. Pourtant je n’avançais presque plus.

    Le grésillement monta. Plus dense. Comme si le coffret était devenu trop petit pour tout ce qu’on essayait d’y faire entrer.

    Puis une voix traversa le bruit. Sans effort. Sans élever le ton.

    — …Si tu dois corriger sans cesse, c’est que tu n’es pas posé au bon endroit…

    Élie.

    Tout le reste continua pourtant à parler. Mais quelque chose avait déjà changé.

    Je regardai de nouveau.

    La prise était là. Évidente. Trop lisse. Trop centrale. Exactement le genre d’endroit où j’aurais posé la main sans réfléchir.

    Je me décalai à peine.

    Sous mes doigts, la surface changea. Plus rugueuse. Plus pleine.

    Je posai le pied. Le poids passa sans appel.

    Puis l’autre.

    Je ne corrigeai pas.

    Puis un autre encore.

    Je ne corrigeai toujours pas.

    Le mouvement redevenait simple. Pendant quelques instants, je cessai de chercher le passage. J’étais dedans.

    Je repartis.


    En débouchant dans la lumière, je m’arrêtai.

    Les arbres s’étendaient encore derrière moi, à perte de vue, noyés dans une brume épaisse.

    Devant, ils s’interrompaient net. La canopée s’ouvrait sur une plate-forme de bois tendue entre les derniers troncs.

    Au-delà, il n’y avait plus de branches. La montagne commençait. Nue. Minérale. Sans reprise possible.

    Je restai immobile quelques secondes. Le vent circulait librement ici. Plus aucune voix ne donnait de direction. Plus aucun grognement ne montait du dessous. Derrière moi, la forêt semblait déjà plus lointaine.

    Un soulagement bref traversa ma poitrine.

    Encore quelques prises. J’y étais presque.

    Pour la première fois depuis longtemps, je crus reconnaître la forme d’une arrivée. Cela ressemblait enfin à quelque chose que je pouvais appeler une réussite. Je réfléchissais déjà à la manière d’en exagérer discrètement la difficulté.


    Le sol de la plate-forme était lisse, usé, parcouru de traces parallèles laissées par des passages anciens.

    Des silhouettes se tenaient là, silencieuses. Certaines ajustaient des cordes. D’autres regardaient la paroi.

    Personne ne regardait la forêt.

    Je sentis leur attention avant de croiser leurs yeux.

    Je fis encore deux pas.

    Le bois ne bougeait plus.

    Après des heures passées à chercher des prises, cette stabilité avait quelque chose d’inquiétant.

    Au bord de la plate-forme, Matthias me fit signe d’approcher.

    Son costume gris acier semblait ne rien retenir.

    Le mien retenait encore la poussière, la résine, l’humidité de la forêt.

    Dans sa main gauche, un registre restait ouvert.

    Je m’approchai.

    Le registre s’inclina à peine dans ma direction.

    — Vous êtes attendu pour le prochain départ.

    Je regardai la page.

    Puis la plate-forme.

    Puis la montagne.

    — Je pensais être attendu pour l’arrivée.

    Matthias leva brièvement les yeux. Comme si cette réponse revenait souvent.

    Puis il revint au registre.

    Derrière moi, quelqu’un eut un léger rire.

    Un homme serrait une sangle autour de son poignet.

    — Enfin.

    Une femme passa près de nous sans ralentir.

    Elle s’arrêta face à la roche.

    — C’est prêt.

    Un léger déplacement parcourut la plate-forme. Quelques pas. Quelques regards. Rien de plus.

    Pourtant j’eus soudain l’impression d’être arrivé en retard à quelque chose qui avait déjà commencé.

    — À toi.

    Je regardai devant moi.

    La paroi s’élevait dans la lumière. Striée de lignes droites. Presque géométriques. Aucun relief inutile. Rien qui dépasse.

    Des points noirs s’y déplaçaient lentement, déjà engagés dans l’ascension.

    Je posai la main sur la première prise. Elle était froide.

    Derrière moi, des pages tournaient.

    Dans mon dos, le grésillement se resserra, comme si quelque chose cherchait encore à tenir ensemble.

    Puis une dernière voix traversa le bruit.

    — …Cherche ce qui ne se voit pas…

    Le pavillon vibra une fois.

    Puis le silence.

    Je regardai une dernière fois derrière moi. La forêt avait déjà disparu dans la brume. J’avais consacré beaucoup d’énergie à atteindre cet endroit.

    Je ne descendis pas.

    Je commençai.

    Fin de la Partie II

  • La chambre pour cacher

    II — Les réglages incertains — 09

    L’argent venait des policiers. Jonathan disait qu’ils ne savaient plus très bien où le ranger. Nous l’avions récupéré dans une rue étroite, derrière un bâtiment administratif. L’air sentait le métal chaud et la pluie ancienne.

    Jonathan ouvrit la malle sans bruit.

    Les sacs étaient déjà prêts. Liés avec des fils de fer torsadés. Alignés avec soin. Comme pour un transfert.

    Chacun portait une étiquette manuscrite. Certaines adresses avaient été barrées puis remplacées par d’autres.

    Thomas se pencha sur les inscriptions. Il suivit plusieurs lignes du doigt, passa d’un sac à l’autre, puis s’arrêta.

    — Celui-ci.

    Jonathan le tira vers lui.

    Nous le chargeâmes dans la voiture. Personne ne vérifia le contenu.

    Thomas rabattit la toile.

    Jonathan referma la malle.

    Nous repartîmes.

    Nous ne parlâmes pas sur le trajet.


    La maison de mes parents était éclairée comme d’habitude. Une lumière jaune, un peu trop forte, débordait de l’entrée.

    Les porte-manteaux croulaient sous les vêtements. Des manches dépassaient, des écharpes glissaient lentement vers le sol. Depuis le salon montaient des voix étouffées, entrecoupées de silences plus longs que les phrases.

    Nous montâmes directement.

    Dans la chambre, rien n’avait changé. Le papier peint gondolait toujours au-dessus du radiateur en fonte. Une odeur de poussière tiède et de bois ancien flottait dans l’air. Le lit restait contre le mur, légèrement affaissé en son centre. Le bureau paraissait toujours trop étroit pour ce qu’on essayait d’y faire tenir.

    Jonathan posa le sac sur le sol.

    Le tissu produisit un bruit sourd.

    Il souleva le matelas et glissa le sac jusqu’au fond du sommier, là où le bois ne laissait presque plus d’espace.

    Quelque chose gémit.

    Le matelas resta suspendu un instant.

    Puis Jonathan le relâcha.

    Il remit le drap en place et lissa la couverture d’un geste appliqué.

    Thomas s’accroupit. Il observa le dessous du lit quelques secondes, puis déplaça légèrement la chaise. Il aligna l’un de ses pieds avec une rainure du parquet, recula d’un pas pour vérifier l’ensemble, puis hocha la tête.

    — Ça devrait aller comme ça.

    Je demeurai un instant au milieu de la pièce, puis je me rangeai contre le mur.

    Ruth entra sans frapper.

    Ses cheveux étaient humides, comme s’il pleuvait ailleurs. Une mèche collait à sa joue. Elle ne la repoussa pas.

    Elle posa la main sur la poignée de l’armoire.

    Ses doigts restèrent immobiles quelques secondes.

    Puis elle ouvrit.

    Les manteaux glissèrent les uns contre les autres dans un frottement sec.

    Ruth retira deux boîtes, une pile de vieux cahiers, puis une planche fine presque invisible.

    Derrière, un espace apparut.

    L’air qui en sortit était plus froid.

    Plus immobile.

    Une petite fille était assise au fond. Une couverture grise entourait ses épaules. Un bol reposait sur le sol, avec une cuillère. À côté d’elle, un livre ouvert était posé à l’envers. Sur la couverture, un numéro avait été cousu puis décousu.

    Elle leva les yeux sans parler.

    Ruth lui tendit un verre d’eau. Ses doigts restèrent un instant sur le verre avant qu’elle ne le lâche.

    On entendit le léger cliquetis du verre contre la cuillère.

    Personne ne dit rien.

    Ruth referma doucement. La planche retrouva sa place sans bruit.

    Elle passa la main dessus comme pour vérifier que rien ne bougeait.

    Thomas remit un manteau en place.

    Puis un autre.

    Il ajusta l’écart entre eux jusqu’à obtenir quelque chose qui lui convienne.

    Il regarda l’ensemble une dernière fois.

    Nous redescendîmes.


    À table, un petit garçon était assis entre Jonathan et moi. Il tenait sa fourchette très près des dents.

    Myriam posa deux doigts sur son poignet.

    — Plus bas.

    Il obéit aussitôt.

    Pendant quelques instants, on n’entendit plus que les couverts. Le garçon mangeait lentement, les yeux fixés sur son assiette. La lampe suspendue au-dessus de la table dessinait un cercle de lumière net sur la nappe. Le reste de la pièce demeurait dans une pénombre tiède.

    Jonathan racontait les policiers. La porte laissée ouverte. Les sacs déjà prêts. Thomas acquiesçait parfois sans lever les yeux.

    — Ils avaient tout préparé, dit Jonathan.

    Myriam coupa une tranche de pain.

    — Depuis combien de temps ?

    Jonathan haussa les épaules.

    — Je ne crois pas qu’ils attendaient notre arrivée.

    Elle la déposa dans l’assiette du garçon avec la précision tranquille de quelqu’un qui avait déjà effectué ce geste des milliers de fois.

    — Mange.

    Le garçon acquiesça.

    Jonathan poursuivit son récit.

    Personne ne parlait de la chambre.


    Après le repas, je montai l’escalier. Les marches grinçaient toujours aux mêmes endroits.

    Dans le couloir, une lampe à gaz diffusait une lumière instable qui allongeait les ombres jusqu’aux portes fermées.

    Ruth était assise par terre, le dos contre le mur. Le bol reposait à côté d’elle.

    Elle leva les yeux lorsque j’approchai, puis frappa trois fois sur la planche.

    Trois coups brefs. Réguliers.

    Elle attendit quelques secondes avant d’ouvrir.

    Un souffle d’air froid traversa le couloir. Puis plus rien. On entendait seulement un frottement de tissu. Une respiration. Le léger bruit d’un mouvement retenu.

    Ruth demeura immobile. Comme si elle écoutait davantage qu’elle ne regardait.

    Sa main resta posée sur le bois. Un peu plus longtemps que nécessaire.

    Puis elle referma. La planche retrouva sa place sans bruit.

    Thomas entra derrière moi.

    Son regard parcourut la pièce sans s’arrêter nulle part.

    Il redressa un coin du tapis. Le laissa retomber. Le déplaça de quelques centimètres.

    Puis s’accroupit.

    Il observa le sol un instant.

    — On ne verra pas la jonction, dit-il.

    Il passa le doigt sur le bord du tapis.

    — Comme si elle n’avait jamais été là.

    Il se releva.

    Personne n’ajouta rien.


    Le lendemain, comme les jours précédents, nous prîmes le même trajet. Jonathan marchait devant. Ses pas résonnaient sur le trottoir humide. Je le suivais. Thomas restait légèrement en arrière, avec son décalage habituel. Sa jambe traînait un peu sur les derniers mètres.

    À l’arrêt d’omnibus, nous nous rangeâmes au même endroit que la veille. Une affiche décollée battait contre le panneau.

    L’omnibus arriva dans un souffle de vapeur chargé d’odeurs de métal chaud et de charbon.

    Le soir, Myriam avait déjà mis la table. Le garçon occupait la même place. Il avait changé de pull.

    Myriam servit la soupe. La vapeur montait en lignes fines dans la lumière.

    Vers la fin du repas, Ruth posa sa cuillère.

    — Elle veut descendre.

    Personne ne répondit.

    Myriam s’essuya les mains dans un torchon.

    Elle le plia une première fois.

    Puis une seconde.

    Elle ajusta les bords avec soin avant de se lever.

    Sans se presser, elle monta l’escalier.

    Dans la chambre, la lumière était allumée. Ruth s’était déjà écartée de l’armoire. La planche reposait contre le mur.

    La fillette sortit lentement. Ruth fit un pas dans sa direction.

    Elle posa un pied sur le parquet.

    Puis l’autre.

    Comme si elle vérifiait encore la solidité du monde.

    La couverture restait serrée autour de ses épaules. Ses cheveux collaient à son front.

    Le garçon monta à son tour.

    Il s’arrêta sur le seuil.

    Myriam regarda l’un.

    Puis l’autre.

    Puis Ruth.

    Ils avaient les mêmes yeux.

    Ruth détourna légèrement le regard.

    Myriam s’approcha de la fillette. Ajusta la couverture. Lissa un pli.

    Puis posa une main sur la tête du garçon.

    — D’accord.

    Elle ouvrit davantage la porte pour laisser entrer la lumière du couloir.

    — On va manger.

    Puis elle redescendit.

    Ruth remit la planche en place.

    Thomas déplaça légèrement la chaise pour dégager le passage.

    Il vérifia l’alignement une dernière fois.

    Jonathan tira sur la couverture du lit pour effacer le pli laissé par le mouvement.

    En bas, Myriam ouvrit le buffet.

    Elle prit une assiette.

    Puis une cuillère.

    Elle les posa à côté des autres.

    La soupe fumait encore.

    Nous prîmes nos places.

    Le lendemain, nous reprîmes le même trajet.

    Aux mêmes pas.

  • Le duel pour trancher

    II — Les réglages incertains — 08

    Je continuais à recevoir des clés. Je ne les regardais plus. Je les laissais s’accumuler sur la table. Certaines n’étaient plus à leur place. Je ne les corrigeais pas.

    Depuis quelques jours, quelque chose semblait vouloir se décider sans jamais y parvenir. Les clés, le dépôt, les adresses. Tout paraissait converger vers une conclusion qui refusait encore de se montrer.

    J’attendais autre chose.

    La salle se trouvait au fond d’un bâtiment étroit, derrière une porte capitonnée qui retenait l’air comme une cave retient l’eau.

    Lorsque j’entrai, une chaleur lourde me frappa au visage. Une odeur de cuir chaud et de poussière humide stagnait dans la pièce, mêlée à celle, plus fine, de l’encre fraîche.

    On entra sans être annoncé.

    Le long des murs, des hommes attendaient debout entre des bancs étroits. Le parquet était sombre, usé par endroits jusqu’au bois clair. Au centre, des marques pâlies dessinaient un rectangle irrégulier. Une corde pendait, lâche, à hauteur de poitrine.

    Au fond, une table. Des registres ouverts. Une plume posée en travers.

    Quelqu’un appela deux noms.

    Les deux hommes avancèrent. Ils s’arrêtèrent face à face, à une distance qui ne semblait pas décidée. L’un était grand, les épaules étroites, la redingote tirée aux bras. L’autre avait les mains larges, ouvertes, comme s’il venait de les laver.

    Ils posèrent leurs pieds, puis corrigèrent, chacun à son tour, jusqu’à tomber exactement entre les marques du sol.

    Ils échangèrent quelques mots sans hésiter.

    Leurs mains restaient basses.

    — Vous avez été appelé.

    — J’ai répondu.

    — Ce n’était pas suffisant.

    — Ça ne l’est jamais.

    — Vous maintenez.

    — Je maintiens.

    — Cela sera noté.

    — Cela l’est.

    — Depuis quand.

    — Depuis le début.

    Le mouvement partit quand l’échange fut terminé. Une main traversa l’air sans prévenir. Le choc résonna contre le parquet, sec.

    Ma mâchoire se contracta malgré moi.

    L’un des deux plia légèrement, posa une main au sol, puis se redressa aussitôt. Personne n’intervint.

    Il essuya sa lèvre du revers de la main, regarda ses doigts un instant, puis reprit sa place.

    L’autre hocha la tête.

    Leurs pieds glissèrent à peine, chacun corrigeant la distance laissée par l’autre.

    La corde oscilla légèrement au-dessus d’eux.

    Derrière, quelqu’un tourna une page.

    Je restai là, sans bouger, à suivre leurs pieds plus que leurs mains.

    Chaque fois que l’un avançait d’un souffle, l’autre reprenait la mesure. Rien ne restait déplacé longtemps.

    Quand le nom suivant fut appelé, ils se séparèrent sans se regarder. La plume grattait encore.


    J’attendis mon tour en comptant les lattes du parquet. Certaines avaient été remplacées par des planches plus claires. Elles sonnaient creux sous les pas.

    À mesure que les hommes avançaient puis se retiraient, j’eus l’impression que les marques du sol se rapprochaient légèrement. Peut-être n’était-ce qu’un effet de perspective. Pourtant je vérifiai plusieurs fois.

    Quand mon nom fut prononcé, j’éprouvai un bref soulagement. J’avais atteint un niveau de familiarité préoccupant avec les lattes du parquet.

    J’avançai.

    On me fit signe d’attendre.

    Deux autres noms furent appelés aussitôt. L’un des deux se frotta les mains comme pour les réchauffer. Au poignet de l’autre, quelque chose d’ambre refléta brièvement la lumière.

    Je le regardai plus longtemps que nécessaire.

    Le mouvement vint avant toute parole.

    La main de celui à l’ambre traversa l’espace, rapide, sans élan visible.

    Le bruit fut bref. Comme un livre qu’on referme.

    L’autre recula d’un pas.

    Puis d’un second.

    Puis il s’assit sur le sol sans chercher à se retenir.

    Un léger murmure parcourut la salle avant de disparaître.

    On l’aida à se relever.

    La plume grattait toujours.

    L’homme porta la main à sa bouche.

    Quand il la retira, une trace sombre restait sur ses doigts.

    Il essuya sa lèvre sur sa manche et reprit sa place sans se presser. Comme si le protocole exigeait qu’il soit de nouveau debout avant la suite.

    Il inspira.

    — Vous avez été appelé…

    Son adversaire semblait attendre la fin de la procédure avec moins de patience que les autres.

    Sa main traversa de nouveau l’espace.

    Cette fois, je sentis mes propres dents se serrer avant le choc.

    La plume marqua un temps.

    Puis reprit.


    Quand ce fut mon tour, j’entrai entre les marques.

    Je reconnus la règle avant qu’elle ne soit dite. Personne n’expliquait rien. Pourtant tout semblait déjà connu.

    L’air était plus chaud au centre. La corde oscillait à peine.

    L’homme en face de moi me regardait déjà.

    J’essayai de retrouver la position exacte de mes pieds. Les marques paraissaient plus étroites qu’auparavant.

    Ou plus proches. Je n’aurais pas su dire.

    — Vous avez été appelé, commençai-je.

    — J’ai répondu.

    — Ce n’était pas…

    Quelque chose me détourna. Un mouvement à la périphérie de mon regard.

    Celui à l’ambre se tenait un peu en retrait, immobile.

    Je ne terminai pas ma phrase.

    Mon pied dépassa légèrement la ligne. Je le corrigeai trop tard.

    Ma main traversa l’espace sans élan.

    Le choc remonta jusque dans mon poignet.

    Une sensation sèche. Désagréable.

    Derrière mon adversaire, quelqu’un tourna une page.

    On nous fit nous replacer entre les marques.

    Cette fois, elles ne semblaient plus exactement à la même place.

    Je corrigeai.

    Puis corrigeai encore.

    Chaque position paraissait presque juste. Aucune ne l’était complètement.

    L’homme en face de moi attendait.

    Quand il reprit la formule, sa voix était calme. Les mots semblaient sortir d’un mécanisme plus ancien que lui.

    — Vous avez été appelé.

    — J’ai répondu.

    — Ce n’était pas suffisant.

    Il poursuivait.

    Je l’écoutais à peine. Ses paroles avaient l’odeur du métal froid.


    Un autre fut appelé.

    Il monta avant d’y avoir été invité. Ses mains étaient déjà hautes. Comme s’il avait répété le mouvement avant d’entrer.

    La première syllabe n’était pas encore terminée qu’il levait déjà le bras.

    Le geste passa entre les deux hommes comme une porte qui se referme trop tôt.

    L’autre tomba de côté. Sans bruit.

    Personne ne sembla surpris. On attendit simplement qu’il se relève.

    Il resta quelques secondes à genoux, une main sur le parquet.

    Puis il reprit sa place.

    Au fond de la salle, la plume recommença à gratter. L’encre formait une tache plus sombre à chaque retour de ligne.

    Quelqu’un souffla sur la page pour la sécher.

    L’homme parlait encore. Il poursuivait la formule comme si le mouvement n’avait constitué qu’une ponctuation particulièrement énergique.

    Ses mots arrivaient désormais en avance sur ceux de son adversaire.

    Je ne savais plus s’il répondait à la règle ou s’il la précédait.

    La plume continuait d’écrire.


    Je levai les yeux. Un peu en retrait, celui à l’ambre me regardait.

    Il ne faisait rien. Pourtant quelque chose se stabilisa aussitôt. Comme lorsqu’une pièce trouve enfin sa place dans un mécanisme.

    J’essayai de quitter la salle.

    La porte était derrière moi. Matthias s’y tenait, sans la toucher.

    Je marchai dans sa direction.

    Il me regarda approcher.

    Puis il secoua légèrement la tête. Un mouvement si faible que j’aurais pu croire l’avoir imaginé.

    Je m’arrêtai.

    Derrière moi, quelqu’un appela mon nom.

    Puis de nouveau.

    Je revins vers les marques. Cette fois, elles me semblèrent plus proches.

    J’avançai d’un demi-pas.

    Puis reculai.

    La position correcte paraissait toujours se trouver juste à côté de celle que j’occupais.

    Finalement, je cessai de chercher.

    La corde était immobile. L’homme en face de moi également.

    Celui à l’ambre se tenait toujours derrière lui.

    Je tournai légèrement la tête dans sa direction.

    Ce fut une erreur. Je ne vis pas le départ du mouvement. Seulement son arrivée.

    Un choc éclata contre ma mâchoire.

    Le parquet répondit d’un son mat.

    La plume continua d’écrire, sans lever la ligne.

  • Les trophées pour mesurer

    II — Les réglages incertains — 07

    Depuis quelques jours, le Cirque d’Hiver abritait un concours public d’invention. Des stands avaient été disposés sur la piste afin que les exposants puissent présenter leurs dispositifs. Le public circulait entre eux, observait, essayait, puis gagnait le comptoir installé près de la sortie. Là, chacun pouvait inscrire son nom sur une liste d’engagement pour soutenir le dispositif qui l’avait le plus convaincu.

    J’avais été admis comme exposant.

    Je présentais un dispositif métapsychique récemment achevé. Il mesurait l’intérêt suscité par une démonstration. L’idée m’était venue après plusieurs séminaires où les participants étaient partis avant que je comprenne ce qu’ils avaient pensé. Le dispositif me semblait particulièrement adapté à ce concours.

    Lorsqu’une personne observait un objet avec suffisamment d’attention, un léger dépôt apparaissait dans un fluide de révélation contenu dans l’appareil. La quantité variait selon les circonstances et, surtout, selon l’observateur. J’avais fait passer plusieurs collègues devant le dispositif avant de trouver une observatrice suffisamment attentive pour les démonstrations publiques.

    Lorsque les visiteurs passaient devant le stand, la réaction du fluide demeurait généralement ambiguë. Le dépôt apparaissait parfois, parfois non. Souvent, il semblait hésiter plus longtemps que les visiteurs eux-mêmes.

    Lorsqu’un curieux s’étonnait des résultats, je lui montrais simplement Ruth.

    — Avec elle, disais-je, ça ne rate pas.

    Je reprenais alors la démonstration.

    Les premiers jours furent calmes. Les visiteurs s’arrêtaient quelques instants devant le stand. Ils observaient le dispositif, posaient quelques questions, puis poursuivaient leur chemin. De temps en temps, l’un d’eux ajoutait son nom à la liste d’engagement. Je m’efforçais d’avoir l’air satisfait.

    Puis un groupe de musiciens s’installa devant les entrées du cirque. L’espace semblait avoir été calculé avec précision : il restait juste assez de place pour circuler, mais plus assez pour le faire rapidement.

    Les musiciens jouaient presque en continu. Salomé passait parfois parmi eux avec son objet fin à la main. Elle ne les regardait pas, mais les morceaux s’enchaînaient plus vite en sa présence.

    L’entrée et la sortie devenaient progressivement moins fluides.

    Les visiteurs restaient davantage à l’intérieur. Ils repassaient devant les mêmes stands. Certains revenaient voir un dispositif qu’ils avaient déjà observé. D’autres finissaient par signer avant de partir.

    Un matin, je remarquai que plusieurs listes, dont la mienne, étaient déjà bien remplies. Derrière son comptoir, Matthias parcourait les colonnes de noms avec une attention méthodique.

    — Vous avez remarqué ? lui demandai-je.

    Il releva brièvement les yeux.

    — Quoi donc ?

    Je désignai les listes.

    — Les engagements.

    Matthias consulta une ligne, puis une autre.

    — Les gens finissent toujours par se décider.

    Il détacha alors une clé de son trousseau.

    — Celle-ci est pour vous.

    Je la pris.

    Elle portait une petite plaque gravée et un médaillon métallique qui tinta légèrement contre ma paume. Les engagements étaient organisés par paliers. À chaque seuil, un appartement était attribué à l’inventeur concerné. Je ne pensais même pas atteindre le premier palier. J’avais déjà préparé plusieurs arguments pour l’expliquer à Jonathan et Thomas.

    — Adresse au dos, ajouta Matthias.

    Je retournai la clé.

    Une adresse dans le Marais.

    Je m’apprêtais à repartir lorsqu’il consulta de nouveau la liste.

    — Attendez.

    Il détacha une seconde clé.

    — Celle-là aussi.

    La musique continuait de monter depuis l’entrée. Elle ne s’interrompait jamais tout à fait.


    Une loge m’avait été attribuée à l’étage. Très sobre : une table, une chaise et une carte de Paris accrochée au mur.

    Lorsque je remontai avec mes deux clés, je décrochai la carte et la dépliai sur la table.

    Je reportai la première adresse au crayon.

    Puis la seconde.

    Les deux points n’étaient séparés que de quelques rues. Je restai un moment à les regarder.

    Puis je redescendis.

    Lorsque Matthias me remit une troisième clé, je recommençai.

    Peu à peu, un rituel s’installa.

    À chaque clé, je quittais le comptoir, montais à la loge, reportais l’adresse sur la carte, puis posais la clé à son emplacement. J’ajustais sa position, reculais légèrement, observais l’ensemble quelques secondes, puis redescendais vers mon stand.

    Au début, les clés demeuraient dispersées.

    Puis certaines rues commencèrent à se charger. Quelques regroupements apparurent. Je me surpris à chercher les suivants avant même qu’ils n’existent.

    La musique montait depuis la salle, assourdie par les murs. Par moments, des applaudissements traversaient le plancher.

    Je continuai ainsi.

    Les allers-retours devenaient plus fréquents. Je finis par passer davantage de temps devant la carte qu’auprès du dispositif lui-même.

    Ce jour-là, en redescendant vers mon stand, je remarquai que le dépôt ne se comportait pas tout à fait comme d’habitude.

    Je m’écartai un instant pour examiner le réservoir.

    Le liquide était trouble. Au fond, une matière plus dense commençait à se rassembler en filaments irréguliers.

    Je fis tourner lentement le récipient entre mes doigts. Le dépôt apparaissait normalement après une démonstration particulièrement réussie. Mais jamais en cette quantité.

    Je cherchai un instant une explication simple. Une erreur de manipulation. Une contamination. Un défaut du fluide. Aucune ne me convainquit complètement.

    Je restai encore quelques secondes à observer les filaments. Ils semblaient poursuivre leur organisation sans avoir besoin de moi.

    Je pensai brièvement à la carte. Puis je retournai à la loge.

    Lorsque j’arrivai, la musique n’avait pas cessé.


    Ruth entra sans frapper.

    Elle regarda la carte étalée sur la table. Les clés occupaient désormais plusieurs quartiers.

    — Tu ne t’arrêtes pas ? demanda-t-elle.

    Je haussai légèrement les épaules.

    Elle observa encore un instant la carte.

    — Tu les regardes depuis combien de temps ?

    — Je ne sais pas.

    Elle sembla accepter la réponse. Elle sortit alors de sa poche un petit flacon et un carré de tissu.

    — Donne-moi ta main.

    Je la tendis.

    Elle déposa une goutte sur la paume.

    Le liquide resta en surface quelques secondes avant de s’étaler lentement.

    Nous attendîmes.

    La teinte ne varia pas.

    — Pour l’instant… dit Ruth.

    Elle replia le tissu.

    Son regard revint vers la carte.

    — Tu as remarqué qu’elles se rapprochent ?

    — Les clés ?

    Elle acquiesça.

    Je regardai les adresses.

    — Les appartements sont attribués au hasard.

    — Peut-être.

    Elle rangea le flacon.

    — Et le dépôt ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    — Il augmente.

    — Oui.

    Elle resta silencieuse quelques secondes.

    — Pour l’instant, ça bouge encore.

    Son doigt suivit distraitement l’une des rues de la carte. Puis elle se dirigea vers la porte.

    — Ruth ?

    Elle se retourna.

    — Quoi ?

    Je désignai les clés.

    — Tu crois que ça veut dire quelque chose ?

    Elle regarda la carte une dernière fois.

    — Je crois surtout que tu commences à les regarder davantage que les gens.

    Puis elle sortit.


    Je repris les allers-retours. Matthias ne quittait pas son comptoir. Il cochait une ligne, consultait une colonne, puis relevait les yeux.

    — Celle-ci.

    Il me tendait une clé.

    Un peu plus tard :

    — Et celle-là.

    Je ne savais plus très bien combien il en restait.

    Je retournais de moins en moins souvent au stand. Ruth poursuivait les démonstrations sans moi. Les visiteurs semblaient parfaitement s’en accommoder. Pour ma part, je montais à la loge, plaçais une clé sur la carte, observais l’ensemble quelques instants, puis redescendais vers le comptoir. Cette organisation présentait l’avantage appréciable de réduire considérablement les interactions humaines.

    Lorsque je remontai une nouvelle fois, Noam se trouvait déjà dans la loge. Il tournait lentement autour de la table.

    Il regarda la carte, puis les clés.

    — Tu y es allé ?

    — Où ça ?

    Il désigna l’une des adresses.

    — Dans les appartements.

    Je secouai la tête.

    Noam sembla réfléchir.

    Puis il posa un doigt sur la carte et suivit une rue jusqu’à l’un des regroupements.

    — Ils sont comment alors ?

    — Je ne sais pas.

    Il suivit une autre rue. Puis une troisième. Son doigt revenait toujours vers la même zone.

    — Ça revient toujours au même endroit, dit-il.

    Il tapota légèrement le centre.

    Je regardai la carte. Les clés formaient désormais plusieurs grappes serrées. Je n’avais pas remarqué à quel point elles s’étaient rapprochées.

    Noam resta encore un moment.

    Puis il s’éloigna sans rien ajouter.

    Je demeurai seul devant la table. Les clés continuaient de converger vers le centre.


    Je posai une nouvelle clé.

    Le centre continuait à se densifier. Certaines rues étaient désormais presque entièrement recouvertes. Il devenait difficile d’ajouter une adresse sans déplacer légèrement plusieurs clés déjà en place.

    Je rectifiai l’une d’elles.

    Puis une autre.

    Je reculais parfois de quelques pas pour vérifier l’ensemble. Il me semblait toujours qu’un meilleur arrangement existait.

    Un bruit léger me fit lever les yeux.

    Le Chat se tenait sur le rebord de la fenêtre. Je ne l’avais pas entendu entrer.

    Il resta immobile quelques secondes, observant la table. Puis il sauta souplement sur le plateau.

    Je ne bougeai pas.

    Il regarda les clés. Son attention semblait suivre les mêmes regroupements que la mienne.

    Il avança une patte.

    Une clé glissa de quelques centimètres.

    Je la remis à sa place.

    Le Chat observa mon geste.

    Puis il déplaça une seconde clé.

    Je la corrigeai également.

    Il attendit.

    Je commençais à me demander si nous étions en désaccord sur l’organisation de la carte ou sur un principe plus général.

    Le Chat poussa alors une troisième clé, beaucoup plus loin.

    Je m’arrêtai.

    La nouvelle position n’était pas absurde.

    Je regardai la carte. Puis la clé. Puis la carte de nouveau.

    Finalement, je la remis exactement à son emplacement précédent.

    Le Chat parut considérer cette décision. Puis recommença.

    Peu à peu, je cessai de savoir quelles clés il avait déplacées et lesquelles j’avais déplacées moi-même au cours de la journée.

    Je regardai la carte plus longtemps.

    Les regroupements me semblaient moins évidents qu’auparavant. Je sentis que la table ne m’appartenait plus tout à fait. Je n’étais plus certain d’en connaître la disposition.

    La musique montait depuis la salle, assourdie par les murs.

    Le Chat s’assit au milieu des clés.

    Je laissai finalement l’ensemble en l’état.


    Je m’absentai de nouveau.

    Le dépôt était plus dense dans le fluide. Les filaments formaient désormais des structures plus nettes, comme si quelque chose cherchait à se rassembler à l’intérieur du fluide.

    Je restai un moment à observer. Le dispositif était censé mesurer l’intérêt. Je n’étais plus certain qu’il se contentait de cela.

    Je pensai à la carte.

    Je recueillis une petite quantité de fluide et de dépôt dans un flacon. Lorsque je regagnai la loge, je le posai près des clés.

    Pendant quelques instants, je regardai alternativement l’un et les autres.

    Puis je redescendis.

    Les allers-retours reprirent. À chaque passage, je vérifiais la carte. Puis le flacon. Puis la carte de nouveau.

    La matière se déposait lentement au fond. La teinte variait à peine, mais les formes devenaient plus régulières.

    Je me surpris à comparer les regroupements du dépôt à ceux des adresses. La ressemblance n’était pas évidente. Elle suffisait pourtant à retenir mon attention.

    Je finis par déplacer le flacon au centre de la table.

    Les clés l’entouraient désormais.

    Je reculai de quelques pas. L’ensemble paraissait plus équilibré ainsi.

    Je vérifiai une dernière fois les adresses. Puis le dépôt. Puis les adresses de nouveau.

    Aucun ne paraissait contredire l’autre.

    Chapitre précédent : La porte pour entrer

  • La porte pour entrer

    II — Les réglages incertains — 06

    Je trouvai la clé posée sur mon ancien bureau, dans la salle commune. Elle était glissée dans une enveloppe accompagnée d’une carte sur laquelle quelqu’un avait écrit : “J’espère que ça se passera mieux.”

    Le bureau qu’on m’avait attribué se situait au rez-de-chaussée et ouvrait directement sur le vestibule. La porte était peinte d’un blanc mat, sans numéro.

    J’essayai la clé.

    Elle tourna sans bruit.

    La pièce était petite. La lumière y tombait sans chaleur. L’endroit serait plus calme que la salle commune.

    Je restai un moment sur le seuil. Après plusieurs mois passés à occuper des espaces provisoires, j’avais presque oublié ce que cela faisait d’avoir une porte que l’on pouvait fermer derrière soi.

    Je posai ma redingote sur le dossier d’une chaise et ouvris la fenêtre. Un froid sec entra, accompagné d’un bruit de cour intérieure.

    Le lendemain, j’apportai deux pots de peinture, deux nuances de bleu.

    Je travaillai lentement, en couches épaisses. Les vagues montaient depuis le sol, larges, irrégulières. Par endroits, la matière s’épaississait en crêtes. Je m’interrompais parfois pour regarder le mur de biais, puis je reprenais.

    Le soir, la pièce avait changé d’échelle.


    Jonathan et Thomas passèrent ensemble le lendemain matin, sans prévenir. Jonathan portait une planche et quelques outils. Thomas tenait un carnet fermé.

    — Tu es monté en grade, dit Jonathan.

    Je souris sans répondre.

    — On va prendre quelques mesures, reprit-il. Pour t’installer une ou deux étagères.

    Ils entrèrent comme s’ils avaient toujours eu leurs habitudes ici. Jonathan posa la planche contre le mur. Thomas sortit de sa poche un petit instrument articulé, l’ouvrit, le fit jouer quelques secondes entre ses doigts. Il commença par la porte. Il posa la main à plat contre le bois, resta immobile un instant, puis prit une première mesure.

    Ils se déplacèrent lentement dans la pièce. Thomas relevait des distances, des hauteurs. Par moments, il s’arrêtait sans rien noter, comme s’il vérifiait quelque chose qui n’apparaissait sur aucun plan. Jonathan tenait l’extrémité du mètre, hochait la tête et approuvait régulièrement des décisions que personne n’avait encore prises.

    — Là, dit-il. Ça passera.

    Thomas ne répondit pas. Son regard resta quelques secondes sur le relief bleu du mur. Puis il referma son instrument.

    Ils prirent encore deux mesures.

    Jonathan se mit alors à fixer une première étagère au-dessus du radiateur en fonte.

    Thomas demeura près de la porte un moment. Il observait la pièce comme s’il essayait d’en mémoriser les proportions exactes. Puis il rangea son instrument et sortit sans un mot.

    Jonathan termina seul. Il ajusta la planche, vérifia l’horizontalité d’un geste de la main, recula d’un pas.

    — Ça tiendra, dit-il.

    Je regardai l’étagère. Mon regard glissait d’un bord à l’autre sans jamais trouver l’horizontale.

    Jonathan essuya ses doigts sur son pantalon. Son regard parcourut rapidement la pièce : les murs, la fenêtre, l’étagère, le radiateur. Comme pour vérifier que quelqu’un y habitait déjà.

    Puis il sortit à son tour.


    Cette semaine-là, pour célébrer l’approche de Noël, Salomé organisa une fête dans le vestibule.

    En début de soirée, les étudiants avaient installé des panneaux pour exposer leurs travaux. Au centre de la pièce, un buffet avait été dressé.

    Mon bureau ouvrait directement sur la salle. Les convives semblaient considérer la porte blanche comme un simple élément du décor. Cela me convenait.

    Les étudiants restaient près de leurs panneaux. On venait les voir, un verre à la main. On posait des questions, on en posait d’autres, puis on riait. Certains répondaient. D’autres attendaient.

    Je passais d’un groupe à l’autre avec un sérieux qui me paraissait très professionnel. Vers le troisième verre, je commençai même à croire que mes questions étaient devenues intéressantes.

    Les voix montaient, redescendaient.

    Je bus sans compter.

    Plusieurs personnes vinrent jusqu’à mon bureau pour voir les murs. Je ne savais plus très bien si elles regardaient la peinture ou si elles étaient simplement polies.

    À un moment, Jonathan apparut avec deux étudiants et entreprit de leur expliquer pourquoi l’étagère était parfaitement horizontale.

    Vers dix heures, l’orchestre arriva. Les étudiants furent alors autorisés à ranger. Ils repoussèrent les panneaux vers les bords du vestibule pour dégager l’espace.

    Je regardai plusieurs fois dans la direction de mon bureau. La porte blanche apparaissait entre deux panneaux.

    Certains commencèrent à danser.

    Je tenais à peine debout.

    Je choisis alors de m’éclipser.

    J’entendais encore les premières mesures lorsque je quittai l’Université.


    Le lendemain, j’arrivai tard dans la matinée.

    Le bruit de mes propres pas me paraissait excessif. Je décidai de ne pas formuler d’hypothèse sur les événements de la veille avant le déjeuner.

    La cour était silencieuse. Dans les couloirs, les lampes diffusaient une lumière basse, tremblée. Le vestibule avait été nettoyé, mais quelque chose de la veille persistait encore.

    Je cherchai du regard la porte blanche de mon bureau.

    Rien.

    Je poursuivis pourtant ma marche sans ralentir. Je fis le tour du vestibule comme si j’avais simplement quelque chose à vérifier plus loin.

    Aucune porte ne correspondait.

    Je revins sur mes pas.

    Lentement. Sans donner l’impression de revenir sur mes pas.

    Je crus reconnaître la porte près d’une fenêtre. Ce n’était qu’un placard. Plus loin, une autre me parut familière. Je passai devant sans m’arrêter.

    Quelques personnes commencèrent à me regarder. Ou peut-être regardaient-elles simplement dans ma direction.

    Je décidai qu’il valait mieux ne pas vérifier. Je n’avais aucune envie d’expliquer que je ne retrouvais déjà plus mon propre bureau. Alors je renonçai.

    Avais-je rêvé mon déménagement ?

    Je me dirigeai vers la salle commune. Ma place était déjà occupée.

    L’homme leva les yeux. Pendant une seconde, je crus qu’il allait se lever.

    Au lieu de cela, il se redressa à moitié.

    — Je suis désolé, dit-il. On m’a dit que—

    — Non, dis-je. J’ai changé.

    Il hésita.

    Je restai debout quelques secondes. Puis je retournai dans le couloir.

    Je m’assis sur un banc, ouvris mon carnet. Je retraçai les flèches de Ruth.

    Des pas passaient.

    On ralentissait en me voyant.

    Je fis semblant d’être occupé.

    Myriam s’arrêta devant moi. Elle posa sa main sur sa broche et la fit tourner légèrement.

    — Tu es parti tôt hier soir, dit-elle. Ils ont attendu.

    — J’ai oublié, dis-je.

    — Ils ont ajouté des choses dans ton bureau. Thomas, Jonathan…

    Elle regarda le couloir, puis revint à moi.

    — Je crois que ça les a vexés.

    Je baissai les yeux vers mon carnet. Les flèches commençaient à se superposer de manière absurde.

    Myriam ajusta mon écharpe sans me toucher, puis poursuivit son chemin.

    La journée passa ainsi.

    Je me levai plusieurs fois.

    Je traversai le vestibule.

    Je crus reconnaître une porte.

    Puis une autre.

    Je revins m’asseoir.

    Je n’entrai dans aucune pièce.

    Les portes restaient fermées, identiques.


    Le soir, les bureaux se vidèrent peu à peu. Les bruits cessèrent un à un.

    Une porte.

    Puis une autre.

    Je restai seul dans le couloir, attendant que le silence se fasse complètement.

    Je revins alors dans le vestibule.

    La lumière était plus basse. Les ombres des colonnes s’allongeaient sur le sol.

    J’essayai une première porte.

    Puis une seconde.

    Puis une troisième.

    Aucune ne s’ouvrit.

    À cette heure-là, il n’y avait plus personne pour me voir. J’aurais dû me sentir soulagé.

    Je me sentais surtout fatigué.

    Je posai le front contre le mur. Le geste manquait de méthode. Je restai ainsi quelques secondes.

    Puis je me raidis.

    La tête contre le mur, je l’aperçus.

    Un panneau d’exposition était posé là, légèrement de biais. Comme s’il avait simplement été poussé de quelques centimètres de trop.

    Derrière lui, une porte blanche.

    Je restai immobile. Toute une journée venait soudain de devenir ridicule.

    Je m’approchai.

    Je regardai le panneau sans le toucher.

    Puis je le déplaçai.

    J’insérai la clé dans la serrure. Elle tourna immédiatement.

    J’ouvris.

    L’air de la pièce, restée fermée depuis la veille, avait retenu une odeur de peinture.

    Par endroits, le relief avait été repris. Les crêtes montaient plus franchement.

    Jonathan avait visiblement terminé le travail.

    Sur l’étagère et au mur, des objets avaient été ajoutés : un morceau de corde, quelques pierres, une coquille d’ormeau tournée vers la lumière.

    Thomas aussi.

    Une lampe avait été déplacée. La lumière venait maintenant de côté.

    Je fis quelques pas.

    Je posai la main sur le mur. Je suivis une crête du bout des doigts.

    Je restai ainsi un moment.

    Comme quelqu’un qui vérifie qu’une pièce existe encore après avoir passé la journée à croire l’avoir imaginée.


    Le lendemain matin, Matthias entra, accompagné d’un homme de l’intendance.

    Le premier tenait un dossier.

    Le second un mètre pliant.

    — C’est ici, dit l’homme de l’intendance.

    Ils observèrent les murs.

    L’homme s’approcha. Toucha la surface. Passa le bout des doigts sur une crête de peinture.

    — Il y a du relief.

    Le mètre se déplia. On prit des mesures. On nota.

    L’homme s’accroupit près du mur, examina la base des vagues bleues, puis consulta son formulaire.

    — En cas de rotation de personnel, dit-il, il faudra remettre en état.

    Je restai près de la fenêtre.

    — Je suis titulaire, dis-je. La rotation—

    Je m’interrompis. L’homme releva la tête.

    — Les règles sont les mêmes.

    Il tourna une page. Montra une ligne du doigt.

    — Interventions difficiles. Non-conformité des surfaces.

    Comme si les vagues avaient soudain acquis un statut administratif.

    Matthias entra alors davantage dans la pièce.

    Il ajusta ses manchettes. Observa les murs. Puis le relief.

    Puis les objets que Thomas, probablement, avait ajoutés. Le morceau de corde. Les pierres. La coquille tournée vers la lumière.

    — Le problème, dit-il, c’est la réversibilité.

    Il inclina légèrement la tête, comme devant une courbe.

    — Si on ne peut pas revenir à l’état initial, on bloque la rotation.

    Il fit quelques pas.

    Mesura la distance entre deux crêtes avec le regard.

    — Il faudra prévoir.

    Je regardai la porte.

    Elle oscillait à peine, comme déplacée par un courant d’air.

    Derrière elle, le panneau d’exposition était encore appuyé contre le mur.

    Je pensai à la journée passée à chercher cette pièce. À Jonathan qui avait fixé l’étagère. À Thomas qui avait pris ses mesures sans rien expliquer. À Myriam qui semblait déjà considérer l’endroit comme acquis.

    Mes visiteurs refermèrent leur dossier.

    On évoqua des contraintes.

    Des procédures.

    Des remises en état.

    Je hochai la tête sans répondre.

    La pièce était calme.

    Dans le vestibule, le panneau semblait avoir glissé d’un rien.

    Chapitre suivant : Les trophées pour mesurer

  • L’ascenseur pour atteindre

    II — Les réglages incertains — 05

    L’après-midi touchait à sa fin et Ruth avait étalé plusieurs feuilles couvertes de schémas sur mon bureau. Nous essayions de modéliser une technique d’hypnose qu’on nous avait présentée la veille.

    Je ne savais plus très bien ce qu’il fallait faire en premier.

    — Le problème, disait Ruth, c’est qu’on ne peut pas simplement décrire les suggestions. Il faut aussi représenter l’attention.

    Ruth recouvrait la feuille de petites flèches. Certaines convergeaient vers les mêmes régions avant de se disperser ailleurs.

    Je regardais les schémas que nous avions tracés devant nous.

    — Ce qui est regrettable, dis-je, parce que c’est précisément la partie que je ne comprends pas.

    Ruth esquissa un léger sourire.

    — C’est généralement la partie importante.

    — Donc les gens ne suivent pas les suggestions.

    — Non.

    — Ils suivent ce qui attire leur attention.

    Ruth hocha la tête.

    — Souvent sans s’en rendre compte.

    Jonathan entra alors dans la pièce. Il tenait dans la main un petit automate censé suivre le regard d’une personne afin d’anticiper ses déplacements. La tête mobile pendait maintenant de travers.

    Il le posa sur la table.

    — Ça ne marche pas, dit-il.

    Il observa l’objet quelques secondes, comme pour vérifier que la situation n’allait pas s’améliorer d’elle-même.

    Puis il haussa légèrement les épaules.

    — On verra demain.

    Il leva les yeux vers nous.

    — On y va ?

    Ruth se leva sans répondre.

    Elle ramassa trois gourdes posées sur différents bureaux et m’en tendit une.

    — Tiens.

    — Elle est à François, dis-je après une pause.

    — Je crois qu’elles sont mises à disposition.

    Je pris la gourde.

    Quelques secondes plus tard, Ruth roulait déjà ses schémas et Jonathan avait récupéré son prototype. Sans que personne l’ait vraiment annoncé, nous étions déjà en train de partir.

    Nous descendîmes l’escalier et sortîmes du bâtiment.

    Dans la cour des équipages, plusieurs voitures attendaient sous l’auvent. D’autres entraient ou quittaient déjà la remise. Personne ne semblait très préoccupé par leur provenance.

    Jonathan monta sans hésiter dans un phaéton attelé près de l’entrée.

    — Tu es sûr qu’on peut prendre ça ? demandai-je.

    — Bien sûr, dit-il. De nos jours, la plupart des voitures sont publiques.

    Je n’avais pas souvenir que cela ait jamais été établi.

    Je regardai un instant le phaéton, puis Jonathan, puis Ruth déjà installée à l’arrière.

    Je montai à mon tour.

    Jonathan prit les rênes et la voiture s’ébranla.

    La route quittait rapidement la ville et montait entre les pins. Elle serpentait autour d’une colline avant de disparaître dans l’entrée voûtée des écuries, creusées sous le casino.

    Pendant une bonne partie du trajet, personne ne parla. J’eus l’impression que nous n’étions pas vraiment partis quelque part. Nous nous étions simplement laissés reprendre par un mouvement déjà en cours.

    Nous laissâmes le phaéton dans la remise puis gagnâmes l’entrée.


    Le grand vestibule du casino occupait presque toute la largeur du bâtiment. Des lampes suspendues éclairaient les tables et les machines disposées le long des murs. Des groupes de visiteurs circulaient lentement entre les colonnes, s’arrêtaient devant une table, puis repartaient quelques minutes plus tard.

    Jonathan et Ruth se dispersèrent presque aussitôt dans la salle. Je les vis s’éloigner chacun de leur côté. Jonathan s’était arrêté près d’une table où deux hommes observaient une machine compliquée. Il regardait avec intérêt, sans y toucher. Ruth, de son côté, s’était accoudée à une balustrade et observait.

    Personne ne paraissait pressé.

    Pourtant, les visiteurs finissaient souvent par s’arrêter aux mêmes endroits. Certaines tables se remplissaient puis se vidaient avant que l’attention ne glisse ailleurs, comme si la salle possédait ses propres courants.

    Je remarquai alors Myriam, debout près d’une colonne. Elle regardait simplement les gens passer.

    Je m’approchai pour la saluer.

    — Vous êtes arrivés depuis longtemps ? demandai-je.

    Elle haussa légèrement les épaules.

    — Pas vraiment.

    À ce moment-là, Noam traversa la salle en courant. Il zigzaguait entre les visiteurs et bouscula au passage deux messieurs qui discutaient devant une table.

    Il s’arrêta devant nous avec un air satisfait.

    — Vous êtes là !

    Je regardai autour de moi.

    Jonathan et Ruth avaient déjà disparu dans la foule.

    — On monte ? dis-je à Noam.

    Il acquiesça aussitôt.

    Nous traversâmes la salle en direction des ascenseurs. Suivre Noam nous y conduisit presque naturellement.

    Une courte attente s’était formée devant les cabines, sans qu’aucune file ne soit tracée. Pourtant chacun semblait savoir où se placer.

    Matthias se tenait dans l’une d’elles, droit dans sa livrée sombre, la main posée sur le grand levier de montée, maintenu légèrement en deçà de sa butée.

    Lorsqu’il nous fit entrer, il leva à peine les yeux.

    Il ne demanda pas où nous allions.

    — Sommet, dit-il.

    La cabine se mit en mouvement dans un bref souffle de soupape.

    Elle s’arrêta à un étage intermédiaire.

    Les portes s’ouvrirent sur une salle très éclairée où circulaient des visiteurs.

    Deux petits scarabées mécaniques traversèrent le couloir. L’un d’eux hésita devant une bifurcation. Le second ralentit aussitôt, puis reprit sa route lorsqu’il se remit en mouvement.

    Plusieurs visiteurs passèrent près d’eux sans les regarder. Les deux scarabées modifièrent légèrement leur trajectoire.

    Les portes se refermèrent presque aussitôt.

    La cabine reprit sa montée.


    Tout en haut se trouvait une terrasse où les visiteurs s’attardaient autour des tables pour boire et discuter.

    Au-delà, le sol devenait sablonneux. Le lieu avait été aménagé comme un vaste cabinet de curiosités à ciel ouvert. Des rochers clairs, des plantes sèches et des dunes basses donnaient l’impression d’un paysage désertique. Entre les pierres affleuraient des fossiles, des coquillages déposés là comme par erreur, et quelques mécanismes partiellement ensablés qui semblaient attendre qu’on les remette en marche.

    Avec la lumière de la fin d’après-midi, les limites du plateau devenaient difficiles à distinguer. Les bords se confondaient avec l’horizon et l’espace paraissait beaucoup plus vaste qu’il ne l’était réellement.

    Noam m’entraîna au-delà de la terrasse.

    Nous avancions entre les rochers et les touffes d’herbe sèche. Quelques petits fennecs apparurent brièvement avant de disparaître derrière les pierres.

    Derrière nous, les voix du bar et la musique du casino devenaient peu à peu plus lointaines. Au bout de quelques minutes, il ne resta plus qu’un murmure indistinct porté par le vent.

    Noam suivait les animaux du regard.

    Je marchais à côté de lui.

    L’air était calme et le sable gardait encore la chaleur de la journée. Nous n’étions qu’à quelques centaines de mètres du bâtiment, mais l’impression était tout autre.

    Lorsque je me retournai, la terrasse était presque vide. Les derniers visiteurs étaient déjà redescendus vers les étages inférieurs.

    Pourtant les cabines continuaient leur va-et-vient régulier jusqu’au sommet.

    Il me sembla apercevoir Matthias derrière une vitre. La cabine atteignit la terrasse.

    Personne n’en sortit.

    Quelques instants plus tard, elle redescendait déjà.

    — Pourquoi ils remontent encore ?

    — Pour les visiteurs.

    — Il n’y en a plus.

    Matthias actionna néanmoins de nouveau le levier.

    La cabine entama une nouvelle montée.

    Nous pouvions nous éloigner. Le reste continuait sans nous. Je n’aurais pas su dire qui veillait réellement à ce que tout tienne ensemble.

    Pourtant tout tenait.

  • Le barreau pour passer

    II — Les réglages incertains — 04

    Je me réveillai dans la chambre du ryokan. Les tatamis diffusaient cette odeur sèche de paille chauffée par la nuit. À côté de moi, Myriam cherchait manifestement une position supportable sur son futon.

    — Je ne comprends pas comment tu fais pour dormir là-dessus, dit-elle en tirant la couverture.

    — C’est une question d’habitude.

    — Ton dos doit avoir des opinions très différentes des tiennes.

    Pour ma part, je dormais assez bien.

    Je venais souvent à Tokyo pour le travail. Les premières fois, je passais des journées entières à explorer la ville. À présent que je connaissais la plupart des quartiers, je sortais beaucoup moins.

    Mais le dernier jour du séjour restait réservé à une visite.

    Je sortis récupérer Noam, que j’entendais jouer dans la pièce voisine.

    À peine avais-je franchi le seuil que le personnel fit disparaître les futons avec beaucoup de sérieux, comme s’ils n’avaient jamais existé.

    Nous prîmes un petit déjeuner rapide, puis enfilâmes nos chaussures dans l’entrée.

    Le propriétaire de l’auberge nous salua sur le seuil avec un sayonara très cérémonieux.


    Non loin de l’auberge se dressait le donjon d’un ancien château. La tour dominait la ville avec ses étages superposés et ses toits recourbés. Mon père y montait toujours avant de quitter Tokyo. Il disait que la vue aidait à se souvenir de la ville. Puis il se dépêchait de redescendre pour aller manger des friandises dans la rue voisine. J’avais conservé l’habitude.

    Noam savait que, si nous montions, nous passerions ensuite devant un marchand de taiyaki. Cette perspective rendait la visite de la tour très acceptable.

    L’air était très clair ce jour-là. Le karakkaze descendait de la plaine avec un froid sec qui rendait le ciel presque transparent. Depuis la plate-forme supérieure, on distinguait très nettement le mont Fuji au-dessus de la ville. La montagne semblait posée dans l’air avec une précision presque géométrique.

    Plus bas, la ville s’étendait dans toutes les directions. Au pied du Fuji brillait quelque chose qui ressemblait à un lac. Je ne savais pas si c’en était réellement un.

    Noam regarda la montagne un moment avec sérieux.

    — On peut redescendre ? demanda-t-il.

    Myriam accepta immédiatement. Le vent devenait assez vif sur la plate-forme.

    — On t’attend en bas, dit-elle.

    Ils s’engagèrent dans la descente.

    L’accès à la tour se faisait par une sorte de cheminée étroite, entièrement en pierre. Une échelle métallique y avait été fixée pour permettre la montée et la descente. On progressait à la verticale, comme dans un conduit. La pierre avait été polie par des années de passages.

    Je restai quelques minutes de plus pour bien fixer la vue, afin qu’elle tienne jusqu’à ma prochaine visite.


    Lorsque je m’engageai à mon tour dans la cheminée, je vis qu’une femme descendait devant moi. Elle portait un manteau de laine sombre et un petit chapeau rigide maintenu par une épingle. Un guide Baedeker dépassait encore de sa poche.

    La femme était assez corpulente et avançait avec précaution.

    Je restai d’abord immobile pour ne pas la presser.

    Le conduit descendait presque parfaitement à la verticale. Les pierres polies luisaient faiblement sous les lampes fixées dans les renfoncements du mur. Chaque mouvement faisait résonner un bruit métallique dans toute la cheminée.

    La femme descendit encore deux ou trois barreaux, puis s’arrêta.

    — I don’t like this at all, dit-elle.

    Sa voix tourna longuement dans le conduit avant de disparaître plus bas.

    Je pensai qu’elle allait reprendre aussitôt. Mais elle demeura immobile, les mains serrées sur les barreaux.

    — This is ridiculous, ajouta-t-elle.

    Je ne répondis rien. La cheminée ne laissait pas vraiment de place à la conversation.

    Au bout d’un moment, j’entendis quelqu’un s’engager derrière moi.

    Puis une seconde personne.

    Le conduit était désormais occupé sur toute sa hauteur.

    — Excusez-nous, dit une voix plus haut. Ambulance.

    Je tournai légèrement la tête.

    Deux ambulanciers descendaient avec un patient fixé dans une sorte de brancard vertical articulé, étroit comme une porte. Le dispositif suivait exactement l’axe du conduit ; plusieurs sangles de cuir maintenaient le blessé contre une armature métallique munie de petites roulettes qui glissaient contre les barreaux.

    La situation devint immédiatement plus pressante.

    La femme devant moi respirait vite. Elle regardait vers le bas comme si la distance avait soudain augmenté.

    Un courant d’air froid descendait dans la cheminée et me glaçait la nuque. Les ambulanciers attendaient sans impatience visible, comme si ce genre d’arrêt faisait simplement partie de la descente.

    Je compris alors que nous ne pourrions pas rester longtemps ainsi.

    Ou peut-être que la cheminée elle-même semblait conçue pour empêcher longtemps toute hésitation.

    — Il faut continuer, dis-je.

    Elle secoua la tête.

    — I can’t.

    Je me surpris un instant à me demander si un léger coup de pied dans son épaule ne réglerait pas le problème. L’idée me parut aussitôt peu élégante.

    — Que mire el siguiente peldaño. Solo el siguiente, dit une voix au-dessus de moi.

    Une nouvelle rafale descendit dans le conduit.

    — Essayez seulement un barreau de plus, repris-je.

    Elle resta immobile quelques secondes encore.

    Je pensai aux ambulanciers. Le brancard devait peser lourd, et cette position verticale n’avait manifestement pas été conçue pour l’attente.

    — Encore un.

    La femme finit par descendre d’un barreau, puis s’arrêta de nouveau.

    La progression devint extrêmement lente.

    Au-dessus de nous, les soupirs se multipliaient. Quelqu’un frappa légèrement du pied contre l’échelle. Le bruit résonna longtemps dans la pierre.

    Je me surpris alors à parler à la femme plus fermement que je ne l’aurais voulu.

    — Regardez seulement les barreaux !

    Elle obéit.

    Les barreaux se ressemblaient tous, sans être exactement les mêmes. À force de les regarder, on finissait presque par ne plus savoir si l’on descendait réellement ou si seule la pierre continuait de défiler autour de nous.

    Nous progressâmes ainsi encore quelques mètres.

    Puis le conduit s’élargit légèrement et les ambulanciers purent passer.

    Je m’écrasai contre la paroi.

    Le ventre du premier ambulancier appuyait fermement dans mon dos tandis que le second manœuvrait le brancard entre nous avec une précision calme. Le cadre métallique me heurta brièvement au front avant de poursuivre sa descente.

    En passant devant la femme, les ambulanciers la pressèrent contre la pierre. Elle laissa échapper un petit bruit étranglé, quelque part entre la protestation et la respiration coupée.

    Le brancard glissa lentement le long de l’échelle dans un silence très concentré.

    Puis le conduit retrouva son calme.

    Nous atteignîmes enfin le bas.

    La femme posa le pied sur le sol et resta immobile quelques secondes, comme si son corps hésitait encore à croire qu’il existait de nouveau un sol horizontal.

    — Vous vous rendez compte du temps que vous nous avez fait perdre ! dis-je.

    Elle ne répondit rien.

    Je gardai le silence un instant moi aussi.

    Puis j’ajoutai, d’un ton plus calme :

    — Vous voyez… ce n’était quand même pas si difficile.

    Nous rejoignîmes ensuite l’auberge, récupérâmes nos valises, puis rentrâmes à Fontainebleau où nous retrouvâmes des amis pour dîner.

    Je racontai l’épisode de la tour et fis quelques plaisanteries sur mes habitudes tokyoïtes. Les convives parurent surtout impressionnés par la fréquence de mes voyages.

    — Tu vas souvent là-bas ? demanda Thomas.

    — Assez. J’ai toujours eu un faible pour Edo.

    Un léger silence suivit ma réponse autour de la table.

    Je compris que “assez” ne désignait pas exactement la même fréquence pour tout le monde.

    Je cherchai un instant le barreau suivant.

  • L’automate pour guider

    II — Les réglages incertains — 03

    L’exercice municipal de la veille — “l’expérience prussienne,” comme l’avait appelée Matthias avec un sérieux impeccable — nous avait laissés un peu silencieux. Nous décidâmes donc de sortir dîner pour nous changer les idées. En quittant le restaurant vers dix heures passées, une promenade digestive s’imposa assez naturellement.

    L’air était froid et très sec. La nuit avait cette transparence particulière des soirs d’hiver à Paris, lorsque les réverbères semblent éclairer un peu plus loin que d’habitude.

    Myriam releva le col de son manteau.

    — Tu nous fais marcher pour expier le dîner ?

    — Simple mesure de prudence.

    — Tu veux dire digestion.

    — Les deux ne sont pas incompatibles.

    L’arrêt de l’omnibus pour Fontainebleau se trouvait à une vingtaine de minutes à pied. La promenade devait nous y conduire sans difficulté.

    Je sortis de ma poche la petite voiture.

    Elle était à peine plus grande qu’un jouet d’enfant. Un fil très fin la reliait à un boîtier d’orientation de la taille d’une montre à gousset. À l’avant, une minuscule tête métallique pouvait pivoter sur une charnière presque invisible. Sous la coque, un ressort très court maintenait les roues sous tension pendant qu’un cadran miniature corrigeait silencieusement l’orientation.

    Je déposai l’automate sur le trottoir.

    — On a vraiment besoin de ton scarabée ? demanda Myriam.

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Ce n’était pas un scarabée. C’était une petite voiture mécanique équipée d’un dispositif d’orientation urbaine. Mais sa tête articulée lui donnait effectivement quelque chose d’insecte.

    La machine demeura immobile une seconde. Sa petite tête pivota légèrement vers la rue suivante, comme si elle examinait les lieux, puis l’automate se mit en marche.

    Nous la suivîmes.

    La voiture avançait avec une application très sérieuse, longeant le bord du trottoir comme si elle craignait de gêner les passants. Lorsque le pavé devenait irrégulier, je la prenais dans la main pour lui faire franchir l’obstacle avant de la reposer un peu plus loin afin qu’elle reprenne sa route.

    Myriam observait la manœuvre avec amusement.

    — Elle dépend beaucoup de toi.

    — Tous les automates ont besoin d’un peu d’assistance.

    Nous traversâmes une rue. Je ramassai la voiture au passage piéton et la déposai de l’autre côté. Sa tête pivota, consulta silencieusement plusieurs directions possibles, puis l’engin repartit avec assurance.

    La promenade était agréable. Les vitrines étaient presque toutes éteintes. De temps en temps un omnibus passait lentement dans l’avenue en faisant vibrer les rails sous la chaussée humide.

    À l’angle d’une rue, nous croisâmes un homme qui suivait un automate semblable au nôtre. Il portait une petite sacoche d’outils à la ceinture.

    Nous échangeâmes un bref signe de tête.

    Les deux petites machines ralentirent presque aussitôt. Leurs têtes articulées pivotèrent l’une vers l’autre quelques secondes avant de reprendre chacune leur direction.

    — Vous voyez, dit l’homme avec un sourire, elles se reconnaissent.

    — Elles se saluent entre collègues, répondis-je.

    Nous poursuivîmes notre marche.

    La petite voiture semblait satisfaite de son itinéraire. Elle ralentissait aux intersections, recalculait brièvement ses directions, puis repartait avec un sérieux presque touchant.

    À l’angle d’une rue, une affiche de cirque montrait un lion et un éléphant sous un chapiteau rouge.

    Mon ventre se contracta brièvement.

    Après quelques minutes, Myriam ralentit.

    — Attends.

    Elle regardait une rue descendant légèrement vers la droite.

    — Ce n’est pas par là ?

    Je consultai le boîtier.

    — Non.

    Elle haussa légèrement les épaules.

    — On peut quand même passer par là.

    Elle s’engagea dans la rue avant que je puisse répondre. La petite voiture s’arrêta immédiatement. Sa tête pivota. Le boîtier recalcula silencieusement.

    Pendant une seconde, l’automate sembla hésiter entre l’itinéraire prévu et notre propre direction. Puis il fit demi-tour avec beaucoup de sérieux avant de repartir derrière nous. Comme si nous demeurions malgré tout la donnée la plus importante de son calcul.

    — Tu vois, dit Myriam. Il s’adapte.

    — C’est précisément sa fonction.


    Les lampadaires révélaient par endroits de larges marches de pierre si peu marquées qu’elles semblaient prolonger naturellement la pente avant de s’en détacher brusquement.

    La petite voiture atteignit le bord de la descente. Sa roue avant paraissait légèrement de travers.

    Elle hésita un instant. Sa tête métallique pivota lentement, comme si elle examinait encore la pente. Puis elle tenta malgré tout de poursuivre sa route.

    Les roues heurtèrent la première marche. L’automate rebondit maladroitement de pierre en pierre avant d’être projeté dans un court vol absurde au bas de l’escalier.

    Il s’écrasa quelques mètres plus loin sur la chaussée dans un bruit sec.

    Nous restâmes immobiles quelques secondes.

    Je descendis récupérer les morceaux. L’aiguille du cadran continuait d’indiquer la direction avec beaucoup de sérieux. La petite tête oscillait encore légèrement sur sa charnière.

    Je la remis doucement dans la paume de ma main.

    Le ressort était rompu.

    Je me demandai un instant si la rue avait réellement choisi de se terminer par cet escalier, ou si Myriam avait simplement voulu vérifier ce qui arriverait.

    Le dispositif n’avait pas encore intégré les escaliers dans son modèle du monde.

    Myriam regarda la rue devant nous.

    — Bon.

    Elle releva légèrement son manteau.

    — On continue ?

    Je fis tourner la petite tête métallique entre mes doigts. Il aurait fallu démonter entièrement l’automate pour le réparer. Mais nous devions repartir tôt le lendemain.

    Je rangeai les débris dans ma poche.

    — Oui.

    Nous reprîmes notre marche.

    Sans guide.

    Je remarquai presque aussitôt que je cherchais encore la petite voiture du regard avant chaque intersection. Sans elle, les rues semblaient moins certaines de leur continuité. Les réverbères éclairaient désormais par fragments, et entre deux halos la ville paraissait hésiter légèrement sur sa propre forme.

    Même nos pas semblaient moins synchrones qu’un peu plus tôt.