II — Les réglages incertains — 09
L’argent venait des policiers. Jonathan disait qu’ils ne savaient plus très bien où le ranger. Nous l’avions récupéré dans une rue étroite, derrière un bâtiment administratif. L’air sentait le métal chaud et la pluie ancienne.
Jonathan ouvrit la malle sans bruit.
Les sacs étaient déjà prêts. Liés avec des fils de fer torsadés. Alignés avec soin. Comme pour un transfert.
Chacun portait une étiquette manuscrite. Certaines adresses avaient été barrées puis remplacées par d’autres.
Thomas se pencha sur les inscriptions. Il suivit plusieurs lignes du doigt, passa d’un sac à l’autre, puis s’arrêta.
— Celui-ci.
Jonathan le tira vers lui.
Nous le chargeâmes dans la voiture. Personne ne vérifia le contenu.
Thomas rabattit la toile.
Jonathan referma la malle.
Nous repartîmes.
Nous ne parlâmes pas sur le trajet.
La maison de mes parents était éclairée comme d’habitude. Une lumière jaune, un peu trop forte, débordait de l’entrée.
Les porte-manteaux croulaient sous les vêtements. Des manches dépassaient, des écharpes glissaient lentement vers le sol. Depuis le salon montaient des voix étouffées, entrecoupées de silences plus longs que les phrases.
Nous montâmes directement.
Dans la chambre, rien n’avait changé. Le papier peint gondolait toujours au-dessus du radiateur en fonte. Une odeur de poussière tiède et de bois ancien flottait dans l’air. Le lit restait contre le mur, légèrement affaissé en son centre. Le bureau paraissait toujours trop étroit pour ce qu’on essayait d’y faire tenir.
Jonathan posa le sac sur le sol.
Le tissu produisit un bruit sourd.
Il souleva le matelas et glissa le sac jusqu’au fond du sommier, là où le bois ne laissait presque plus d’espace.
Quelque chose gémit.
Le matelas resta suspendu un instant.
Puis Jonathan le relâcha.
Il remit le drap en place et lissa la couverture d’un geste appliqué.
Thomas s’accroupit. Il observa le dessous du lit quelques secondes, puis déplaça légèrement la chaise. Il aligna l’un de ses pieds avec une rainure du parquet, recula d’un pas pour vérifier l’ensemble, puis hocha la tête.
— Ça devrait aller comme ça.
Je demeurai un instant au milieu de la pièce, puis je me rangeai contre le mur.
Ruth entra sans frapper.
Ses cheveux étaient humides, comme s’il pleuvait ailleurs. Une mèche collait à sa joue. Elle ne la repoussa pas.
Elle posa la main sur la poignée de l’armoire.
Ses doigts restèrent immobiles quelques secondes.
Puis elle ouvrit.
Les manteaux glissèrent les uns contre les autres dans un frottement sec.
Ruth retira deux boîtes, une pile de vieux cahiers, puis une planche fine presque invisible.
Derrière, un espace apparut.
L’air qui en sortit était plus froid.
Plus immobile.
Une petite fille était assise au fond. Une couverture grise entourait ses épaules. Un bol reposait sur le sol, avec une cuillère. À côté d’elle, un livre ouvert était posé à l’envers. Sur la couverture, un numéro avait été cousu puis décousu.
Elle leva les yeux sans parler.
Ruth lui tendit un verre d’eau. Ses doigts restèrent un instant sur le verre avant qu’elle ne le lâche.
On entendit le léger cliquetis du verre contre la cuillère.
Personne ne dit rien.
Ruth referma doucement. La planche retrouva sa place sans bruit.
Elle passa la main dessus comme pour vérifier que rien ne bougeait.
Thomas remit un manteau en place.
Puis un autre.
Il ajusta l’écart entre eux jusqu’à obtenir quelque chose qui lui convienne.
Il regarda l’ensemble une dernière fois.
Nous redescendîmes.
À table, un petit garçon était assis entre Jonathan et moi. Il tenait sa fourchette très près des dents.
Myriam posa deux doigts sur son poignet.
— Plus bas.
Il obéit aussitôt.
Pendant quelques instants, on n’entendit plus que les couverts. Le garçon mangeait lentement, les yeux fixés sur son assiette. La lampe suspendue au-dessus de la table dessinait un cercle de lumière net sur la nappe. Le reste de la pièce demeurait dans une pénombre tiède.
Jonathan racontait les policiers. La porte laissée ouverte. Les sacs déjà prêts. Thomas acquiesçait parfois sans lever les yeux.
— Ils avaient tout préparé, dit Jonathan.
Myriam coupa une tranche de pain.
— Depuis combien de temps ?
Jonathan haussa les épaules.
— Je ne crois pas qu’ils attendaient notre arrivée.
Elle la déposa dans l’assiette du garçon avec la précision tranquille de quelqu’un qui avait déjà effectué ce geste des milliers de fois.
— Mange.
Le garçon acquiesça.
Jonathan poursuivit son récit.
Personne ne parlait de la chambre.
Après le repas, je montai l’escalier. Les marches grinçaient toujours aux mêmes endroits.
Dans le couloir, une lampe à gaz diffusait une lumière instable qui allongeait les ombres jusqu’aux portes fermées.
Ruth était assise par terre, le dos contre le mur. Le bol reposait à côté d’elle.
Elle leva les yeux lorsque j’approchai, puis frappa trois fois sur la planche.
Trois coups brefs. Réguliers.
Elle attendit quelques secondes avant d’ouvrir.
Un souffle d’air froid traversa le couloir. Puis plus rien. On entendait seulement un frottement de tissu. Une respiration. Le léger bruit d’un mouvement retenu.
Ruth demeura immobile. Comme si elle écoutait davantage qu’elle ne regardait.
Sa main resta posée sur le bois. Un peu plus longtemps que nécessaire.
Puis elle referma. La planche retrouva sa place sans bruit.
Thomas entra derrière moi.
Son regard parcourut la pièce sans s’arrêter nulle part.
Il redressa un coin du tapis. Le laissa retomber. Le déplaça de quelques centimètres.
Puis s’accroupit.
Il observa le sol un instant.
— On ne verra pas la jonction, dit-il.
Il passa le doigt sur le bord du tapis.
— Comme si elle n’avait jamais été là.
Il se releva.
Personne n’ajouta rien.
Le lendemain, comme les jours précédents, nous prîmes le même trajet. Jonathan marchait devant. Ses pas résonnaient sur le trottoir humide. Je le suivais. Thomas restait légèrement en arrière, avec son décalage habituel. Sa jambe traînait un peu sur les derniers mètres.
À l’arrêt d’omnibus, nous nous rangeâmes au même endroit que la veille. Une affiche décollée battait contre le panneau.
L’omnibus arriva dans un souffle de vapeur chargé d’odeurs de métal chaud et de charbon.
Le soir, Myriam avait déjà mis la table. Le garçon occupait la même place. Il avait changé de pull.
Myriam servit la soupe. La vapeur montait en lignes fines dans la lumière.
Vers la fin du repas, Ruth posa sa cuillère.
— Elle veut descendre.
Personne ne répondit.
Myriam s’essuya les mains dans un torchon.
Elle le plia une première fois.
Puis une seconde.
Elle ajusta les bords avec soin avant de se lever.
Sans se presser, elle monta l’escalier.
Dans la chambre, la lumière était allumée. Ruth s’était déjà écartée de l’armoire. La planche reposait contre le mur.
La fillette sortit lentement. Ruth fit un pas dans sa direction.
Elle posa un pied sur le parquet.
Puis l’autre.
Comme si elle vérifiait encore la solidité du monde.
La couverture restait serrée autour de ses épaules. Ses cheveux collaient à son front.
Le garçon monta à son tour.
Il s’arrêta sur le seuil.
Myriam regarda l’un.
Puis l’autre.
Puis Ruth.
Ils avaient les mêmes yeux.
Ruth détourna légèrement le regard.
Myriam s’approcha de la fillette. Ajusta la couverture. Lissa un pli.
Puis posa une main sur la tête du garçon.
— D’accord.
Elle ouvrit davantage la porte pour laisser entrer la lumière du couloir.
— On va manger.
Puis elle redescendit.
Ruth remit la planche en place.
Thomas déplaça légèrement la chaise pour dégager le passage.
Il vérifia l’alignement une dernière fois.
Jonathan tira sur la couverture du lit pour effacer le pli laissé par le mouvement.
En bas, Myriam ouvrit le buffet.
Elle prit une assiette.
Puis une cuillère.
Elle les posa à côté des autres.
La soupe fumait encore.
Nous prîmes nos places.
Le lendemain, nous reprîmes le même trajet.
Aux mêmes pas.