Le départ pour continuer

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II — Les réglages incertains — 10

Le flot de clés s’était tari. La carte de Paris restait dépliée sur la table de mon bureau. Les adresses formaient une figure que je ne parvenais pas à ignorer.

Noam passait parfois devant sans rien dire.

Ce jour-là, il s’arrêta. Il regarda la carte. Puis les clés. Puis la carte de nouveau.

— Tu n’es toujours pas allé voir ?

Je levai les yeux.

Je n’y étais jamais allé. J’avais rangé les clés dans une boîte et poursuivi d’autres occupations.

— Par où commencer ?

Il désigna le centre.

— Là.

Je regardai les adresses.

— Je sais déjà à quoi ressemble un appartement.

Noam réfléchit.

— Alors pourquoi ils t’en ont donné autant ?

Je n’eus rien à répondre.


Nous prîmes l’omnibus en fin d’après-midi.

L’immeuble se trouvait dans une rue calme. Une façade ordinaire. Rien qui mérite une telle accumulation de clés.

Noam regarda les sonnettes.

— C’est lequel ?

Je consultai l’étiquette attachée à la clé.

Troisième étage.

L’escalier craquait légèrement.

Nous montâmes.

La serrure céda sans résistance.

L’appartement était vide.

Un vide appliqué.

Au centre du salon se trouvait une table, trop exactement placée pour avoir été oubliée.

La lumière d’hiver entrait par les fenêtres nues.

Noam traversa la pièce.

Une enveloppe reposait dessus.

À l’intérieur, une adresse. Et plusieurs billets de paquebot. Mon nom figurait sur l’un d’eux.

Noam regarda les billets.

— Tu crois qu’il faut vraiment y aller ?


L’écorce était chaude sous mes doigts, striée de fibres longues qui accrochaient la peau. Elle cédait juste assez pour que la paume s’y loge, puis résistait.

Mes semelles trouvaient des prises que je n’avais pas besoin de chercher.

Je passais d’une branche à l’autre avec une précision calme, comme si le trajet existait déjà. Comme si je l’avais déjà fait.

Dans mon dos, le coffret cognait légèrement contre les omoplates à chaque mouvement. Le pavillon de cuivre vibrait contre le cuir du sac. Par moments, un grésillement montait, diffus, comme du sable versé dans une boîte trop pleine.

Je n’y touchais pas.

Une voix se détacha pourtant du bruit de fond, légèrement en avance sur moi :

— …Encore deux mètres. Puis à droite…

Ruth.

Plus loin, presque en retrait :

— …Ne reste pas là…

Myriam.

Je ne répondis pas. J’ajustai.

Le passage devenait étonnamment simple.

Une branche.

Puis une autre.

Puis une autre encore.

Mes mains trouvaient les prises avant que je les cherche. Mon poids passait d’un appui au suivant sans hésiter.

Pendant quelques instants, je cessai de monter. Je me contentai d’avancer.

Une odeur de feuilles écrasées remontait depuis les profondeurs de la forêt. Le vent circulait entre les troncs avec un bruit de papier froissé.

Les voix continuaient de murmurer.

— …Là, tu peux passer…

Un temps.

Puis, plus bas :

— …Vas-y…

Je n’avais pas besoin d’y croire. Je le sentais.

En dessous, quelque chose bougeait.

Une masse fauve glissa entre les troncs, silencieuse malgré son poids.

Une autre surgit plus loin, traversa un rai de lumière, puis disparut.

Les branches basses tremblaient.

Je continuai.

Une tête apparut entre deux fourches.

Puis une autre.

Les yeux me suivaient. Ils ne sautaient pas. Ils attendaient.

Une planche étroite reliait deux branches. Je ne savais pas qui l’avait posée là.

Je m’y appuyai un instant. Elle ploya légèrement sous mon poids.

En dessous, les corps se pressaient.

Un mouvement. Trop proche.

Je détournai légèrement le regard.

La planche glissa sous mon pied.

Quelque chose se resserra en bas, sans bruit.

Le grésillement hésita.

— …Continue…

Je repartis.


Plus haut, les branches s’écartaient. Les troncs devenaient lisses. Les prises s’éloignaient.

Je m’arrêtai, suspendu entre deux points trop distants.

— Ruth.

Je fermai les yeux une seconde.

— Il me faut quelqu’un.

Après plusieurs mois d’observation, je n’étais toujours pas certain de comprendre le fonctionnement de Ruth. Les performances restaient néanmoins satisfaisantes.

Le grésillement hésita.

— …Compris…

Un temps.

— …Ça arrive…

Le bois craqua très légèrement dans mon angle mort.

Je me retournai.

Une petite femme était là, droite malgré la canne. Elle levait les yeux vers moi comme si elle m’attendait depuis longtemps.

Sa main libre se posa sur l’écorce.

— Là.

Elle indiqua quelque chose avec sa canne.

Je suivis le geste.

La prise était étroite. Presque rien. Une simple irrégularité dans le bois. J’aurais probablement passé une demi-heure supplémentaire à démontrer qu’elle était inutilisable.

Je me retournai vers elle.

Elle abaissa sa canne. Un sourire passa sur son visage. Bref. Suffisant.

Je hochai légèrement la tête.

Puis je regardai de nouveau devant moi. La prise n’avait pas changé. C’était moi qui la regardais autrement.

Le passage redevint simple. Je savais où poser le pied.

Quand je reportai mon poids vers l’avant, un bruit sourd monta du dessous. Plus dense que les autres mouvements. Un froissement qui dura.

Puis une plainte étouffée, presque avalée.

Je ne me retournai pas. L’espace s’était ouvert.

Je déplaçai le pied. La prise céda sans rompre. Le poids passa.

Puis l’autre.

Pendant quelques instants, je n’eus plus besoin de chercher. J’avançai. Je basculai.


La canopée affleurait déjà.

Le passage continuait, mais les branches se raréfiaient. L’écorce devenait plus lisse, presque sèche sous les doigts. Les prises existaient encore, mais elles semblaient changer de place dès qu’on les regardait trop longtemps.

Les voix reprirent. Plus nombreuses maintenant. Comme si quelque chose avait ouvert le coffret.

— …Plus vite…

— …Regarde à gauche…

— …Non, pas comme ça…

— …Remonte un peu…

— …Là… non, pas là…

Elles se chevauchaient. Chacune corrigeait la précédente. Puis la correction de la correction. À partir d’un certain nombre de conseillers, il devient difficile d’attribuer les résultats.

Le rythme s’accélérait sans que je l’aie choisi.

Je déplaçai le pied.

Ça glissa.

Je corrigeai.

La main suivit.

Je corrigeai encore.

Puis encore.

Chaque appui semblait exiger une réparation immédiate. Mon corps travaillait davantage. Pourtant je n’avançais presque plus.

Le grésillement monta. Plus dense. Comme si le coffret était devenu trop petit pour tout ce qu’on essayait d’y faire entrer.

Puis une voix traversa le bruit. Sans effort. Sans élever le ton.

— …Si tu dois corriger sans cesse, c’est que tu n’es pas posé au bon endroit…

Élie.

Tout le reste continua pourtant à parler. Mais quelque chose avait déjà changé.

Je regardai de nouveau.

La prise était là. Évidente. Trop lisse. Trop centrale. Exactement le genre d’endroit où j’aurais posé la main sans réfléchir.

Je me décalai à peine.

Sous mes doigts, la surface changea. Plus rugueuse. Plus pleine.

Je posai le pied. Le poids passa sans appel.

Puis l’autre.

Je ne corrigeai pas.

Puis un autre encore.

Je ne corrigeai toujours pas.

Le mouvement redevenait simple. Pendant quelques instants, je cessai de chercher le passage. J’étais dedans.

Je repartis.


En débouchant dans la lumière, je m’arrêtai.

Les arbres s’étendaient encore derrière moi, à perte de vue, noyés dans une brume épaisse.

Devant, ils s’interrompaient net. La canopée s’ouvrait sur une plate-forme de bois tendue entre les derniers troncs.

Au-delà, il n’y avait plus de branches. La montagne commençait. Nue. Minérale. Sans reprise possible.

Je restai immobile quelques secondes. Le vent circulait librement ici. Plus aucune voix ne donnait de direction. Plus aucun grognement ne montait du dessous. Derrière moi, la forêt semblait déjà plus lointaine.

Un soulagement bref traversa ma poitrine.

Encore quelques prises. J’y étais presque.

Pour la première fois depuis longtemps, je crus reconnaître la forme d’une arrivée. Cela ressemblait enfin à quelque chose que je pouvais appeler une réussite. Je réfléchissais déjà à la manière d’en exagérer discrètement la difficulté.


Le sol de la plate-forme était lisse, usé, parcouru de traces parallèles laissées par des passages anciens.

Des silhouettes se tenaient là, silencieuses. Certaines ajustaient des cordes. D’autres regardaient la paroi.

Personne ne regardait la forêt.

Je sentis leur attention avant de croiser leurs yeux.

Je fis encore deux pas.

Le bois ne bougeait plus.

Après des heures passées à chercher des prises, cette stabilité avait quelque chose d’inquiétant.

Au bord de la plate-forme, Matthias me fit signe d’approcher.

Son costume gris acier semblait ne rien retenir.

Le mien retenait encore la poussière, la résine, l’humidité de la forêt.

Dans sa main gauche, un registre restait ouvert.

Je m’approchai.

Le registre s’inclina à peine dans ma direction.

— Vous êtes attendu pour le prochain départ.

Je regardai la page.

Puis la plate-forme.

Puis la montagne.

— Je pensais être attendu pour l’arrivée.

Matthias leva brièvement les yeux. Comme si cette réponse revenait souvent.

Puis il revint au registre.

Derrière moi, quelqu’un eut un léger rire.

Un homme serrait une sangle autour de son poignet.

— Enfin.

Une femme passa près de nous sans ralentir.

Elle s’arrêta face à la roche.

— C’est prêt.

Un léger déplacement parcourut la plate-forme. Quelques pas. Quelques regards. Rien de plus.

Pourtant j’eus soudain l’impression d’être arrivé en retard à quelque chose qui avait déjà commencé.

— À toi.

Je regardai devant moi.

La paroi s’élevait dans la lumière. Striée de lignes droites. Presque géométriques. Aucun relief inutile. Rien qui dépasse.

Des points noirs s’y déplaçaient lentement, déjà engagés dans l’ascension.

Je posai la main sur la première prise. Elle était froide.

Derrière moi, des pages tournaient.

Dans mon dos, le grésillement se resserra, comme si quelque chose cherchait encore à tenir ensemble.

Puis une dernière voix traversa le bruit.

— …Cherche ce qui ne se voit pas…

Le pavillon vibra une fois.

Puis le silence.

Je regardai une dernière fois derrière moi. La forêt avait déjà disparu dans la brume. J’avais consacré beaucoup d’énergie à atteindre cet endroit.

Je ne descendis pas.

Je commençai.

Fin de la Partie II