III — Ce qui ne passe plus — 01
C’était notre dernier jour aux Indes. Jonathan devait rendre les clés du bungalow le lendemain matin. À voir le désordre, on aurait cru qu’il venait seulement d’emménager. Des étoffes étaient jetées sur les dossiers des fauteuils ou abandonnées au sol. Une odeur de patchouli flottait dans l’air. La lumière était nette, mais rien ne s’y accrochait.
Le bungalow débordait de monde. Jonathan avait invité toutes ses rencontres. Ou du moins toutes celles qu’il avait réussi à retrouver. Les groupes se formaient, se défaisaient, se reformaient ailleurs sans jamais produire une conversation commune.
On circulait d’une pièce à l’autre comme si chacun poursuivait une discussion commencée ailleurs.
Dans le bureau, un officier britannique parlait seul, assis au bord d’un fauteuil, un verre de gin à la main. Les personnes serrées autour de lui avaient cessé de l’écouter depuis longtemps.
Dans la cuisine, un groupe de jeunes Indiens dansait sans musique audible. Ils semblaient suivre un rythme qui ne nous parvenait pas. En traversant la pièce, ils bousculaient régulièrement un serveur chargé de verres. Celui-ci se rééquilibrait sans protester et poursuivait sa route.
Dans le salon, un singe était assis sur le dossier d’un canapé.
Il ne bougeait pas.
Je m’approchai.
J’hésitai un instant, puis posai la main sur son flanc.
Il était tiède.
— Tu peux, dit-il.
Sa voix ne venait pas de sa bouche. Elle était là. Simplement.
Je le caressai. Il ne bougea pas.
— Tu pars demain.
— Oui.
— Tu as déjà oublié quelque chose.
J’allais lui demander quoi quand quelqu’un passa entre nous avec un plateau de verres.
Quand il fut passé, ma réplique m’avait échappé.
Le singe avait fermé les yeux.
Je restai encore un moment près de lui, puis je rejoignis les autres.
Je pensai au trajet du lendemain. Nous embarquions à dix heures. Je calculai rapidement : en me levant à sept heures, cela devait passer.
Jonathan passa près de moi sans s’arrêter, un verre à la main.
— Tu repars quand, exactement ?
— Demain. Sur le premier paquebot.
— Alors il est déjà temps.
Il poursuivit son chemin sans attendre de réponse.
Je refis le calcul, par principe. Il ne changea pas.
Le matin, je descendis du premier omnibus. L’air était déjà chaud. Une poussière fine me collait à la peau. Une odeur d’huile et d’épices montait de la rue.
Myriam attendait de l’autre côté.
Elle traversa aussitôt.
— Ils sont où ?
Je regardai autour de moi. Les malles circulaient d’une voiture à l’autre. Des porteurs criaient. Des étoffes vives frôlaient les roues.
Je ne vis personne.
Puis je compris.
— Je ne leur ai rien dit.
Le bruit de la rue continua.
Myriam me regarda.
— Rien ?
Je cherchai une explication.
Je n’en trouvai pas.
Je me dirigeai vers le comptoir et demandai un téléphone. On me le passa après quelques instants.
Ruth répondit presque immédiatement.
— On part maintenant. Tu sais comment venir ?
— Je crois.
Un silence.
— Tu prends le tramway devant chez toi. Celui qui va vers le centre.
— D’accord.
— On te récupère après.
— J’arrive.
Je raccrochai. Myriam regardait toujours la rue.
Nous attendîmes.
Un tramway s’arrêta un peu plus loin.
Ruth en descendit et marcha jusqu’à nous.
Puis elle s’arrêta. Elle semblait écouter quelque chose. Ou attendre que quelque chose cesse.
Finalement, elle se pencha vers le bord du trottoir.
Personne ne réagit.
Lorsqu’elle se redressa, ses yeux étaient humides.
— C’est bon.
Myriam continuait d’observer la circulation.
— Et Noam ?
Ruth essuya sa bouche du revers de la main.
— Il va trouver.
Myriam regardait toujours la rue.
— Il n’a pas de téléphone.
Je demandai à nouveau la ligne au comptoir. Puis j’appelai la maison des enfants.
On me passa quelqu’un. Puis lui.
— Tu prends l’omnibus devant l’école. Celui avec les bandes bleues. Ensuite tu changes : tu prends celui qui va jusqu’au centre.
— D’accord.
— Et après, le tramway pour l’embarcadère.
Quelqu’un me parla derrière moi. Je me retournai.
Je n’avais rien d’autre.
Je rendis le combiné.
Le tramway tardait.
Ruth s’était assise sur sa malle. Myriam regardait la route.
Je repris mentalement le trajet.
L’omnibus devant l’école. Le changement. Le deuxième omnibus.
Puis quelque chose se déplaça. Comme une pièce que l’on remet soudain au bon endroit.
Je me redressai.
— Noam doit descendre avant le terminus.
Personne ne répondit.
— Je ne lui ai pas dit où.
Une voiture passa devant nous.
Puis une autre.
Une vache occupait le milieu de la voie. Les voitures la contournaient sans ralentir. Je regardai les conducteurs corriger leur trajectoire. L’un d’eux manqua une charrette de peu.
Je suivis encore quelques secondes le mouvement de la circulation.
Quand je pensai de nouveau à Noam, le tramway arrivait.
Il était déjà plein. Il n’y en aurait pas d’autre avant longtemps.
Personne ne resta sur le quai. Nous montâmes avec les autres.
Nous nous retrouverions à l’embarcadère.
À l’embarcadère, je regardai arriver les tramways les uns après les autres. Je ne savais pas quoi faire d’autre.
À chaque arrêt, des voyageurs descendaient. Des porteurs s’emparaient des malles. Les groupes se formaient puis disparaissaient derrière les grilles.
Noam n’était dans aucun d’eux.
Le deuxième tramway arriva.
Puis repartit.
Je recommençai à chercher dans la foule des visages que je ne connaissais pas.
Au troisième passage, un petit garçon descendit.
Puis un autre.
Puis Noam.
Il sauta du marchepied, réajusta son sac sur son épaule, nous aperçut et leva la main.
— J’ai réussi.
Il traversa la foule en courant.
Je sentis quelque chose se détendre.
— Tu savais où changer d’omnibus ?
— Non.
Il réfléchit.
— Alors j’ai attendu que les autres descendent.
Je regardai le tramway.
Les voyageurs continuaient de descendre. Je ne parvins pas à déterminer lesquels avaient servi d’indication.
Des porteurs prirent nos malles.
Nous les suivîmes jusqu’au paquebot.
Tandis que le port s’éloignait derrière la vitre du salon, je repris une dernière fois le trajet de Noam.
L’omnibus devant l’école. Le changement. Puis plus rien. Je ne retrouvai toujours pas l’arrêt où il aurait dû descendre.
Un scarabée traversa le salon avec un plateau de rafraîchissements fixé sur sa carapace. Son trajet paraissait compliqué. Pourtant il n’hésita jamais. Je supposai qu’il avait reçu des instructions plus complètes que Noam.
Je le suivis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les fauteuils.
J’aurais eu du mal à refaire son trajet.
Noam était là.
Rien d’autre n’en dépendait.