II — Les réglages incertains — 07
Depuis quelques jours, le Cirque d’Hiver abritait un concours public d’invention. Des stands avaient été disposés sur la piste afin que les exposants puissent présenter leurs dispositifs. Le public circulait entre eux, observait, essayait, puis gagnait le comptoir installé près de la sortie. Là, chacun pouvait inscrire son nom sur une liste d’engagement pour soutenir le dispositif qui l’avait le plus convaincu.
J’avais été admis comme exposant.
Je présentais un dispositif métapsychique récemment achevé. Il mesurait l’intérêt suscité par une démonstration. L’idée m’était venue après plusieurs séminaires où les participants étaient partis avant que je comprenne ce qu’ils avaient pensé. Le dispositif me semblait particulièrement adapté à ce concours.
Lorsqu’une personne observait un objet avec suffisamment d’attention, un léger dépôt apparaissait dans un fluide de révélation contenu dans l’appareil. La quantité variait selon les circonstances et, surtout, selon l’observateur. J’avais fait passer plusieurs collègues devant le dispositif avant de trouver une observatrice suffisamment attentive pour les démonstrations publiques.
Lorsque les visiteurs passaient devant le stand, la réaction du fluide demeurait généralement ambiguë. Le dépôt apparaissait parfois, parfois non. Souvent, il semblait hésiter plus longtemps que les visiteurs eux-mêmes.
Lorsqu’un curieux s’étonnait des résultats, je lui montrais simplement Ruth.
— Avec elle, disais-je, ça ne rate pas.
Je reprenais alors la démonstration.
Les premiers jours furent calmes. Les visiteurs s’arrêtaient quelques instants devant le stand. Ils observaient le dispositif, posaient quelques questions, puis poursuivaient leur chemin. De temps en temps, l’un d’eux ajoutait son nom à la liste d’engagement. Je m’efforçais d’avoir l’air satisfait.
Puis un groupe de musiciens s’installa devant les entrées du cirque. L’espace semblait avoir été calculé avec précision : il restait juste assez de place pour circuler, mais plus assez pour le faire rapidement.
Les musiciens jouaient presque en continu. Salomé passait parfois parmi eux avec son objet fin à la main. Elle ne les regardait pas, mais les morceaux s’enchaînaient plus vite en sa présence.
L’entrée et la sortie devenaient progressivement moins fluides.
Les visiteurs restaient davantage à l’intérieur. Ils repassaient devant les mêmes stands. Certains revenaient voir un dispositif qu’ils avaient déjà observé. D’autres finissaient par signer avant de partir.
Un matin, je remarquai que plusieurs listes, dont la mienne, étaient déjà bien remplies. Derrière son comptoir, Matthias parcourait les colonnes de noms avec une attention méthodique.
— Vous avez remarqué ? lui demandai-je.
Il releva brièvement les yeux.
— Quoi donc ?
Je désignai les listes.
— Les engagements.
Matthias consulta une ligne, puis une autre.
— Les gens finissent toujours par se décider.
Il détacha alors une clé de son trousseau.
— Celle-ci est pour vous.
Je la pris.
Elle portait une petite plaque gravée et un médaillon métallique qui tinta légèrement contre ma paume. Les engagements étaient organisés par paliers. À chaque seuil, un appartement était attribué à l’inventeur concerné. Je ne pensais même pas atteindre le premier palier. J’avais déjà préparé plusieurs arguments pour l’expliquer à Jonathan et Thomas.
— Adresse au dos, ajouta Matthias.
Je retournai la clé.
Une adresse dans le Marais.
Je m’apprêtais à repartir lorsqu’il consulta de nouveau la liste.
— Attendez.
Il détacha une seconde clé.
— Celle-là aussi.
La musique continuait de monter depuis l’entrée. Elle ne s’interrompait jamais tout à fait.
Une loge m’avait été attribuée à l’étage. Très sobre : une table, une chaise et une carte de Paris accrochée au mur.
Lorsque je remontai avec mes deux clés, je décrochai la carte et la dépliai sur la table.
Je reportai la première adresse au crayon.
Puis la seconde.
Les deux points n’étaient séparés que de quelques rues. Je restai un moment à les regarder.
Puis je redescendis.
Lorsque Matthias me remit une troisième clé, je recommençai.
Peu à peu, un rituel s’installa.
À chaque clé, je quittais le comptoir, montais à la loge, reportais l’adresse sur la carte, puis posais la clé à son emplacement. J’ajustais sa position, reculais légèrement, observais l’ensemble quelques secondes, puis redescendais vers mon stand.
Au début, les clés demeuraient dispersées.
Puis certaines rues commencèrent à se charger. Quelques regroupements apparurent. Je me surpris à chercher les suivants avant même qu’ils n’existent.
La musique montait depuis la salle, assourdie par les murs. Par moments, des applaudissements traversaient le plancher.
Je continuai ainsi.
Les allers-retours devenaient plus fréquents. Je finis par passer davantage de temps devant la carte qu’auprès du dispositif lui-même.
Ce jour-là, en redescendant vers mon stand, je remarquai que le dépôt ne se comportait pas tout à fait comme d’habitude.
Je m’écartai un instant pour examiner le réservoir.
Le liquide était trouble. Au fond, une matière plus dense commençait à se rassembler en filaments irréguliers.
Je fis tourner lentement le récipient entre mes doigts. Le dépôt apparaissait normalement après une démonstration particulièrement réussie. Mais jamais en cette quantité.
Je cherchai un instant une explication simple. Une erreur de manipulation. Une contamination. Un défaut du fluide. Aucune ne me convainquit complètement.
Je restai encore quelques secondes à observer les filaments. Ils semblaient poursuivre leur organisation sans avoir besoin de moi.
Je pensai brièvement à la carte. Puis je retournai à la loge.
Lorsque j’arrivai, la musique n’avait pas cessé.
Ruth entra sans frapper.
Elle regarda la carte étalée sur la table. Les clés occupaient désormais plusieurs quartiers.
— Tu ne t’arrêtes pas ? demanda-t-elle.
Je haussai légèrement les épaules.
Elle observa encore un instant la carte.
— Tu les regardes depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas.
Elle sembla accepter la réponse. Elle sortit alors de sa poche un petit flacon et un carré de tissu.
— Donne-moi ta main.
Je la tendis.
Elle déposa une goutte sur la paume.
Le liquide resta en surface quelques secondes avant de s’étaler lentement.
Nous attendîmes.
La teinte ne varia pas.
— Pour l’instant… dit Ruth.
Elle replia le tissu.
Son regard revint vers la carte.
— Tu as remarqué qu’elles se rapprochent ?
— Les clés ?
Elle acquiesça.
Je regardai les adresses.
— Les appartements sont attribués au hasard.
— Peut-être.
Elle rangea le flacon.
— Et le dépôt ?
Je ne répondis pas tout de suite.
— Il augmente.
— Oui.
Elle resta silencieuse quelques secondes.
— Pour l’instant, ça bouge encore.
Son doigt suivit distraitement l’une des rues de la carte. Puis elle se dirigea vers la porte.
— Ruth ?
Elle se retourna.
— Quoi ?
Je désignai les clés.
— Tu crois que ça veut dire quelque chose ?
Elle regarda la carte une dernière fois.
— Je crois surtout que tu commences à les regarder davantage que les gens.
Puis elle sortit.
Je repris les allers-retours. Matthias ne quittait pas son comptoir. Il cochait une ligne, consultait une colonne, puis relevait les yeux.
— Celle-ci.
Il me tendait une clé.
Un peu plus tard :
— Et celle-là.
Je ne savais plus très bien combien il en restait.
Je retournais de moins en moins souvent au stand. Ruth poursuivait les démonstrations sans moi. Les visiteurs semblaient parfaitement s’en accommoder. Pour ma part, je montais à la loge, plaçais une clé sur la carte, observais l’ensemble quelques instants, puis redescendais vers le comptoir. Cette organisation présentait l’avantage appréciable de réduire considérablement les interactions humaines.
Lorsque je remontai une nouvelle fois, Noam se trouvait déjà dans la loge. Il tournait lentement autour de la table.
Il regarda la carte, puis les clés.
— Tu y es allé ?
— Où ça ?
Il désigna l’une des adresses.
— Dans les appartements.
Je secouai la tête.
Noam sembla réfléchir.
Puis il posa un doigt sur la carte et suivit une rue jusqu’à l’un des regroupements.
— Ils sont comment alors ?
— Je ne sais pas.
Il suivit une autre rue. Puis une troisième. Son doigt revenait toujours vers la même zone.
— Ça revient toujours au même endroit, dit-il.
Il tapota légèrement le centre.
Je regardai la carte. Les clés formaient désormais plusieurs grappes serrées. Je n’avais pas remarqué à quel point elles s’étaient rapprochées.
Noam resta encore un moment.
Puis il s’éloigna sans rien ajouter.
Je demeurai seul devant la table. Les clés continuaient de converger vers le centre.
Je posai une nouvelle clé.
Le centre continuait à se densifier. Certaines rues étaient désormais presque entièrement recouvertes. Il devenait difficile d’ajouter une adresse sans déplacer légèrement plusieurs clés déjà en place.
Je rectifiai l’une d’elles.
Puis une autre.
Je reculais parfois de quelques pas pour vérifier l’ensemble. Il me semblait toujours qu’un meilleur arrangement existait.
Un bruit léger me fit lever les yeux.
Le Chat se tenait sur le rebord de la fenêtre. Je ne l’avais pas entendu entrer.
Il resta immobile quelques secondes, observant la table. Puis il sauta souplement sur le plateau.
Je ne bougeai pas.
Il regarda les clés. Son attention semblait suivre les mêmes regroupements que la mienne.
Il avança une patte.
Une clé glissa de quelques centimètres.
Je la remis à sa place.
Le Chat observa mon geste.
Puis il déplaça une seconde clé.
Je la corrigeai également.
Il attendit.
Je commençais à me demander si nous étions en désaccord sur l’organisation de la carte ou sur un principe plus général.
Le Chat poussa alors une troisième clé, beaucoup plus loin.
Je m’arrêtai.
La nouvelle position n’était pas absurde.
Je regardai la carte. Puis la clé. Puis la carte de nouveau.
Finalement, je la remis exactement à son emplacement précédent.
Le Chat parut considérer cette décision. Puis recommença.
Peu à peu, je cessai de savoir quelles clés il avait déplacées et lesquelles j’avais déplacées moi-même au cours de la journée.
Je regardai la carte plus longtemps.
Les regroupements me semblaient moins évidents qu’auparavant. Je sentis que la table ne m’appartenait plus tout à fait. Je n’étais plus certain d’en connaître la disposition.
La musique montait depuis la salle, assourdie par les murs.
Le Chat s’assit au milieu des clés.
Je laissai finalement l’ensemble en l’état.
Je m’absentai de nouveau.
Le dépôt était plus dense dans le fluide. Les filaments formaient désormais des structures plus nettes, comme si quelque chose cherchait à se rassembler à l’intérieur du fluide.
Je restai un moment à observer. Le dispositif était censé mesurer l’intérêt. Je n’étais plus certain qu’il se contentait de cela.
Je pensai à la carte.
Je recueillis une petite quantité de fluide et de dépôt dans un flacon. Lorsque je regagnai la loge, je le posai près des clés.
Pendant quelques instants, je regardai alternativement l’un et les autres.
Puis je redescendis.
Les allers-retours reprirent. À chaque passage, je vérifiais la carte. Puis le flacon. Puis la carte de nouveau.
La matière se déposait lentement au fond. La teinte variait à peine, mais les formes devenaient plus régulières.
Je me surpris à comparer les regroupements du dépôt à ceux des adresses. La ressemblance n’était pas évidente. Elle suffisait pourtant à retenir mon attention.
Je finis par déplacer le flacon au centre de la table.
Les clés l’entouraient désormais.
Je reculai de quelques pas. L’ensemble paraissait plus équilibré ainsi.
Je vérifiai une dernière fois les adresses. Puis le dépôt. Puis les adresses de nouveau.
Aucun ne paraissait contredire l’autre.
Chapitre précédent : La porte pour entrer