Catégorie : L’angle Mort

Montez à bord. Les portes se referment.
L’omnibus traverse un XIXᵉ siècle à peine déformé, où les machines règlent les gestes et où les rites persistent sous les procédures. À chaque arrêt, on descend, on observe, puis le train repart.
Jonas avance comme les autres. Il répare, mesure, ajuste.
Puis quelque chose apparaît.
Un livre devient lisible lorsqu’on le déplie.
Une porte existe, mais personne ne la voit.
Un dispositif parfaitement réglé conduit pourtant dans le vide.
Au début, ce ne sont que des détails.
Puis certains passagers ne remontent pas.
Les règles changent.
Le trajet se referme.
Ce qui dépasse est repris, corrigé, absorbé — jusqu’à disparaître.
Jonas continue d’avancer.
Mais ici, voir autrement a un prix.

  • Les mots pour faire tenir

    II — Les réglages incertains — 02

    Tard dans la soirée, Jonathan se leva pour partir. La conférence d’Élie s’était prolongée plus que prévu, et la route vers Paris traversait déjà les premières gelées.

    Je lui proposai de rester dormir à Fontainebleau. Il accepta sans discuter. Manifestement, il en avait besoin.

    Cela tombait bien : le lendemain matin, Myriam, Noam et moi devions nous présenter dans un centre installé derrière les bâtiments municipaux, presque sur sa route. Depuis quelques semaines, la municipalité organisait des exercices de protection civile. On craignait, disait-on, que les Prussiens ne tentassent une incursion vers Paris.

    — Les Prussiens ? répéta Jonathan.

    — C’est ce qu’on dit.

    Il écarta légèrement les rideaux pour regarder la forêt derrière les dernières maisons.

    — Ils feraient un grand détour.

    Personne ne parlait pourtant plus que de cela depuis plusieurs semaines.

    Je haussai les épaules.

    — La municipalité fait souvent preuve d’une vigilance que l’on peut qualifier de préventive.

    Jonathan continua un instant d’observer les arbres noirs derrière les vitres.

    — Préventive de quoi ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Dehors, le vent passait déjà dans les branches avec un bruit plus sec que les semaines précédentes.


    Le lendemain matin, l’air avait changé. Le froid était plus sec. Les feuilles mortes avaient disparu des trottoirs comme si quelqu’un avait nettoyé la saison pendant la nuit.

    Jonathan nous déposa derrière les bâtiments municipaux, devant la palissade.

    Les planches formaient une ligne qui n’était pas tout à fait droite. Une seule ouverture avait été laissée, gardée par deux agents. À l’intérieur, plusieurs centaines de personnes attendaient déjà. La foule occupait tout l’espace entre la palissade et le bâtiment central. On parlait peu. Les gens regardaient surtout les autres, comme pour vérifier la bonne manière de se tenir.

    Salomé se trouvait près de l’entrée du bâtiment. Elle consultait un carnet relié de cuir noir. De temps en temps elle levait les yeux vers l’enclos avec l’attention méthodique de quelqu’un surveillant une installation fragile.

    Matthias circulait lentement le long des planches.

    Près de nous, deux hommes parlaient à voix basse.

    — Ils changent les mots toutes les heures, disait l’un.

    — Pas toutes les heures. Quand ça se rapproche.

    Plus loin, un groupe d’enfants répétait quelque chose à mi-voix, comme une comptine.

    — Non, pas “Écho,” dit une petite fille. Celui d’après.

    — Oui, répondit un petit garçon.

    Les adultes regardaient les enfants pour vérifier. Myriam serrait davantage son manteau contre elle.

    Près de la palissade, quelqu’un prononça un mot.

    — Mercure.

    La foule le reprit presque aussitôt.

    — Mercure.

    Le mot passa d’une bouche à l’autre comme une onde discrète. Les gens le répétaient à mi-voix, presque machinalement.

    Lorsque le dernier rang l’eut prononcé, le silence revint.

    Un autre mot arriva peu après.

    — Verre.

    Celui-ci circula plus vite.

    — Verre.

    — Dis-le, murmura Noam.

    Je répétai le mot à mon tour, un peu après les autres.

    Un homme près de moi hésita.

    Matthias s’approcha aussitôt.

    — Pas “Vert,” dit-il calmement. “Verre.”

    L’homme corrigea sa prononciation. La foule reprit le mot.

    — Verre.

    Un bruit passa alors au-dessus de la palissade. Un froissement lourd.

    Personne ne leva vraiment la tête. Les gens répétèrent le mot une nouvelle fois.

    — Verre.

    Le bruit s’éloigna.

    Pendant quelques secondes, les épaules semblèrent se relâcher autour de nous. Une femme recommença à parler doucement à son voisin. Les enfants souriaient presque en répétant les mots. Même le froid paraissait moins vif lorsque toute la foule parlait ensemble.

    Puis un nouveau mot arriva.

    — Cadran.

    Les enfants le prononcèrent immédiatement.

    — Cadran.

    Les adultes suivirent.

    Noam me tira légèrement la manche.

    — Allez.

    Je répétai à mon tour.

    — Cadran.

    Pendant quelques instants, les voix trouvèrent presque une mesure commune. Même les bruits derrière la palissade semblèrent ralentir.

    Je compris soudain pourquoi les gens revenaient. Tant que les mots circulaient, chacun pouvait croire que les autres tenaient encore.

    Un peu plus tard, le mot changea encore.

    — Fauve.

    La foule hésita une seconde.

    — Fauve.

    Derrière la palissade, quelque chose gratta brièvement les planches.

    Matthias passa près de nous pour corriger deux personnes.

    Salomé observait toujours l’enclos depuis l’entrée du bâtiment.

    Le froid devenait plus vif. Le soleil restait bas derrière les briques et ne chauffait presque pas la cour. Des bruits revenaient parfois derrière la palissade. Chaque fois, quelqu’un prononçait un mot, et la foule le reprenait jusqu’à ce que la présence se calme. Je me demandai un instant en quoi cela devait nous protéger des Prussiens.

    La foule continuait pourtant de répéter les mots avec la même application.

    Au bout d’un moment, je sentis la fatigue me gagner. Je dis à Noam que j’allais m’asseoir un instant à l’intérieur. Le bâtiment servait d’abri. Myriam se trouvait toujours près de lui. Je lui fis un signe avant d’entrer.

    — Ne pars pas, dit une petite fille près de Noam.

    — Je reviens, répondis-je.

    Je laissai la porte entrouverte.

    À l’intérieur, l’air était légèrement plus chaud. Quelques bancs avaient été disposés le long des murs. Sur une table traînaient plusieurs instruments. Un petit pendule de cuivre y reposait, immobile. J’espérai que l’on n’en aurait pas besoin.

    La rumeur de la foule continuait, étouffée par les murs.

    Je m’assis, remontai le col de ma redingote, puis fermai les yeux quelques instants.


    Quand je sortis de nouveau dans la cour, la lumière avait légèrement changé. Le ciel paraissait plus bas derrière les bâtiments municipaux. La foule répétait encore les mots, mais quelque chose n’était plus tout à fait pareil.

    Les gens ne se regardaient plus. Ils fixaient maintenant la palissade.

    Leurs lèvres bougeaient parfois avant même que le mot arrive. Certains continuaient de le répéter longtemps après les autres. Un homme se balançait légèrement d’avant en arrière. Une femme murmurait encore le mot précédent comme si elle essayait de le rattraper.

    Les enfants, eux, s’étaient rapprochés du bâtiment.

    Noam gardait les mains dans ses poches. Lorsqu’il me vit revenir, son visage se détendit légèrement.

    — Tu as dormi ?

    Je fis oui de la tête.

    Pendant une seconde, le silence autour de lui me parut presque normal.

    Puis les voix repartirent.

    — Aiguille.

    — Aiguille.

    — Aiguille.

    Le mot circulait maintenant sans véritable rythme. Il tournait dans la foule comme une aiguille bloquée sur un cadran usé.

    Plusieurs lèvres continuaient de bouger même entre les répétitions.

    Je compris alors que quelque chose s’était refermé. Le dispositif ne contenait plus seulement ce qui rôdait dehors.

    Derrière la palissade, un rugissement se fit entendre. Cette fois, personne ne cessa de répéter le mot.

    — Aiguille.

    Personne ne semblait même attendre qu’il produise encore un effet.

    Je regardai les enfants. Ils étaient les seuls à s’être tus.


    Vers le milieu de la journée, les bruits autour de la palissade changèrent. Ils devinrent plus proches.

    Je levai les yeux vers les planches. D’abord les formes restèrent indistinctes, épaisses, comme des ombres tournant lentement autour de l’enclos. La foule répétait encore les mots.

    Puis les silhouettes se précisèrent.

    Je crus d’abord voir des chiens. Mais les corps étaient trop massifs. Des fauves longeaient maintenant les planches d’un pas lent. Plus loin, quelque chose d’encore plus lourd avançait dans le brouillard froid.

    Le sol vibrait légèrement.

    Une trompe passa un instant au-dessus de la palissade avant de disparaître.

    Un murmure traversa la foule.

    — Continuez, dit quelqu’un près du bâtiment.

    Un nouveau mot arriva.

    — Ressort.

    La foule hésita une seconde.

    Les enfants le prononcèrent immédiatement.

    — Ressort.

    Je le répétai à mon tour.

    — Ressort.

    Les bêtes ralentirent.

    Ou peut-être était-ce seulement nous qui parlions plus fort.

    Matthias passa près de nous.

    — Aiguille, marmonna un vieil homme derrière moi.

    — Ressort, corrigea Matthias calmement, en lissant un pli sur sa manche.

    La foule reprit le mot plus distinctement.

    — Ressort.

    — Ressort.

    Les animaux reculèrent de quelques pas sans vraiment disparaître. À partir de ce moment, les mots changèrent plus vite. Parfois la foule ne reconnaissait pas immédiatement le suivant. Les hésitations attiraient aussitôt les formes vers les planches.

    Un rugissement éclata derrière la palissade.

    Quelqu’un cria.

    On nous demanda de nous rapprocher du bâtiment central.

    — Les enfants d’abord.

    Je pris Noam par l’épaule et nous reculâmes vers le mur de briques. Myriam se trouvait juste derrière nous. Noam lui prit la main pour l’attirer contre le bâtiment. Elle le suivit sans quitter la palissade des yeux.

    — Par ici, dis-je aux enfants près de nous.

    Ils hésitèrent un instant, puis se rapprochèrent. Une petite fille serrait un bonnet de laine contre elle. Un garçon plus jeune fixait les planches sans cligner des yeux.

    — Contre le mur. Là.

    Ils se rangèrent maladroitement le long des briques.

    Derrière nous, la foule répétait toujours les mots.

    — Charnière.

    — Charnière.

    D’autres mots circulaient déjà ailleurs dans l’enclos. Certains se contentaient de reprendre celui du voisin sans même regarder la palissade.

    Noam observait les adultes avec inquiétude.

    — Ils vont continuer longtemps ? demanda-t-il.

    — Sans doute.

    Un nouveau grondement passa derrière les planches.

    Le petit garçon leva les yeux vers moi.

    — Ils vont entrer ?

    Je haussai légèrement les épaules.

    — Pas si vous restez ici.

    Je ne savais pas vraiment pourquoi j’avais dit cela.

    Les enfants se serrèrent un peu plus contre le mur.

    Dans la cour, les mots passaient désormais d’un groupe à l’autre de plus en plus vite. Certains arrivaient déjà déformés. D’autres continuaient longtemps après avoir disparu ailleurs.

    Je regardai autour de moi.

    Salomé observait toujours l’enclos avec la même attention méthodique. Matthias poursuivait sa ronde le long des planches. Au-delà de la palissade, les fauves tournaient lentement dans la lumière froide comme s’ils faisaient partie de l’exercice.

    Plus loin, les grandes masses grises des éléphants demeuraient immobiles.

    Noam répéta encore le mot.

    Je fis de même.

    Dans l’enclos, les mots circulaient désormais plus vite que les bêtes.

  • Le geste pour nettoyer

    II — Les réglages incertains — 01

    Le soir tombait tôt. Dans le salon, les rideaux avaient déjà été tirés et la lampe à pétrole projetait sur la table un cercle de lumière jaune.

    Au centre reposait la boîte d’écoute : un coffret de noyer muni d’un petit pavillon de cuivre et d’un cadran gradué. Je tournai l’aiguille très lentement. Par moments un grésillement montait, comme du sable qu’on verse.

    Puis la voix d’Élie.

    Elle arrivait de loin, calme et régulière.

    — On a souvent répété la formule sans la comprendre : “ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.” Ce n’est pas une image. C’est une méthode.

    Je m’étais penché sur la table, les coudes appuyés près du cadran, faisant tourner mon chapeau entre mes doigts. Jonathan occupait presque tout le fauteuil près de la fenêtre.

    — Dans le monde ancien, poursuivait Élie, on observait les correspondances comme on observe aujourd’hui les lois de la mécanique. La couleur d’un métal, la forme d’une feuille, la marche d’une planète : tout répond.

    Au début, Jonathan avait essayé d’écouter sérieusement. Puis son regard s’était mis à suivre la lampe, les moulures du plafond, les ombres derrière les rideaux. Il changea légèrement de position.

    — Ainsi le cuivre et Vénus. Le fer et Mars. L’argent et la Lune. Rien n’est isolé.

    Mon père disait souvent que la Lune avait une fonction discrète : garder les choses en état d’exister.

    Le fauteuil grinça légèrement lorsque Jonathan se leva pour regarder dehors.

    C’est là que j’aperçus la première flaque.

    Petite. La lampe y faisait une lune tremblée. Elle glissait lentement vers le mur, le parquet penchant à peine.

    J’attendis qu’il me tournât complètement le dos. Puis je pris le chiffon posé sur le dossier d’une chaise et m’accroupis, une main tenant le tissu, l’autre retenant le bas de ma redingote pour qu’elle ne touchât pas le parquet.

    Le bois avait déjà commencé à boire. Ces temps-ci, il fallait veiller davantage pour que les choses restent présentables. Sinon elles dérivaient vite.

    J’essuyai sans bruit.

    Je préférais qu’il ne s’en aperçût pas. Jonathan était de ceux qui partent facilement. Il aurait eu honte, puis il serait probablement rentré plus tôt.

    Quand il revint s’asseoir, j’avais déjà repris ma place.

    — La difficulté moderne, disait Élie, n’est pas de comprendre ces correspondances. Elle est d’accepter qu’elles existent.

    Jonathan hocha la tête comme s’il avait suivi toute la phrase. Pourtant ses épaules continuaient déjà de se relâcher lentement. Son regard revenait toujours vers la lampe.

    Un peu plus tard il se leva encore.

    J’attendis le bruit de ses pas vers la fenêtre.

    La seconde flaque était plus large.

    Je pris de nouveau le chiffon. Le parquet brillait faiblement sous la lampe comme une eau calme. Dans la boîte, la voix d’Élie parlait maintenant de la pierre philosophale.

    — On l’a cherchée dans les laboratoires. On a oublié qu’elle désigne d’abord un point d’équilibre : le lieu où les correspondances cessent d’être dispersées.

    La lampe tremblait légèrement dans le silence du salon.

    Jonathan revint s’asseoir.

    — Il parle encore longtemps ? demanda-t-il.

    J’inclinai légèrement la tête vers la boîte.

    — Pas très.

    J’avais appris à rester vague sur ce point.

    La voix d’Élie devint soudain plus claire.

    — Il suffit parfois de tenir la place juste assez longtemps pour que la correspondance apparaisse.

    Je gardai le chiffon plié contre mon genou sans vraiment m’en rendre compte.

    Un peu plus tard, Jonathan se leva encore.

    Lorsqu’il eut tourné le dos, je repris le chiffon presque automatiquement. La lampe faisait briller le plancher comme une eau immobile.

    Dans la boîte, la voix d’Élie continua encore quelques minutes. Puis il n’y eut plus que le grésillement de l’éther.

    Jonathan s’étira lentement.

    — Bon, dit-il. On fait quoi maintenant ?

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Je repliai soigneusement le chiffon avant de le reposer sur le dossier de la chaise. Puis j’éteignis la boîte.

    Dans le silence du salon, le plancher avait presque séché.

    Il faudrait probablement recommencer demain.

  • La remise aux indices muets

    I — Les signes mal lus — 11

    Je retournai quelques jours dans la maison de mes parents. Nous y avions mis certaines affaires à l’abri lorsque l’appartement parisien commença à prendre l’eau. La maison se trouvait en lisière de ville, à l’endroit où les jardins deviennent plus larges et les rues moins certaines de leur direction.

    Lorsque j’arrivai, Élie était dans la cour. Il refermait lentement la porte du garage. Ses gestes avaient cette précision tranquille que je lui avais toujours connue, comme s’il laissait aux choses le temps d’accepter leur propre forme.

    — Tu passes récupérer tes affaires ? demanda-t-il.

    Je hochai la tête.

    — Oui. Je ne vais pas attendre que l’appartement décide enfin de sécher. Je les amène à Fontainebleau.

    Il acquiesça légèrement.

    — Je les ai mises dans la remise. Elles sèchent mieux là-bas.

    Je regardai autour de moi. La cour n’avait presque pas changé. Le vieux cerisier inclinait toujours ses branches au-dessus du mur. Une brouette rouillait lentement près du puits.

    — Je ne sais même plus ce qui vaut vraiment la peine d’être emporté.

    Élie haussa légèrement les épaules.

    — On reconnaît une chose importante à ce qu’elle laisse peu de traces.

    Le vent passa entre les bâtiments avec un bruit régulier.

    Il resta silencieux quelques secondes, puis enfila son manteau.

    — Bon. Il faut que je retrouve ta mère chez les Martin avant la nuit.

    Nous échangeâmes encore quelques phrases sans importance particulière. Puis il franchit le portail et le referma doucement derrière lui.

    La maison retrouva presque aussitôt son silence.


    Je restai un moment immobile dans la cour.

    Le vent passait entre les bâtiments avec un bruit régulier. Les arbres du jardin oscillaient lentement dans la lumière de fin d’après-midi. Rien ne semblait avoir changé depuis des années.

    En attendant les déménageurs, je décidai d’aller voir les vieilles machines de mon père. Maintenant que je m’installais à Fontainebleau, l’une d’elles pourrait peut-être me servir — à supposer que je comprenne un jour à quoi elles servent réellement.

    La remise sentait le bois humide, la terre sèche et l’huile ancienne. Des outils reposaient sur des étagères étroites ; certains étaient rangés avec soin, d’autres semblaient avoir été abandonnés au milieu d’un travail interrompu depuis longtemps.

    Je passai la main sur quelques objets : une clef anglaise, un étau, une boîte de boulons ternis.

    Au fond de la pièce se trouvait un vieux hache-paille.

    Un volant de fonte, une lame protégée par un carter de bois. Une toile grossière le recouvrait encore ; la poussière l’avait raidie presque jusqu’à la rendre solide.

    Je soulevai lentement la bâche.

    Le mécanisme était simple : quelques engrenages, un axe, deux leviers. Rien qui mérite vraiment qu’on s’y attarde.

    J’allais déjà reposer la toile lorsqu’un détail retint mon regard.

    Une pièce avait été démontée puis remise en place d’une manière inhabituelle. Une autre semblait plus récente ; le métal ne vieillissait pas comme le reste. La position de l’axe obligeait désormais le mouvement à suivre une trajectoire légèrement biaisée, comme si le mécanisme avait été modifié pour ne plus jamais retrouver son alignement exact.

    Près d’une vis, quelqu’un avait limé une ancienne marque jusqu’à presque l’effacer.

    Je restai penché un moment sur l’ensemble.

    Peu à peu, l’impression qu’il s’était passé quelque chose ici devint plus nette.

    Je ne voyais aucune scène. Aucun souvenir ne revenait. Pourtant les éléments commençaient à s’assembler d’eux-mêmes.

    Chaque détail appelait le suivant : la position des outils, une trace sombre sur le sol près du bâti, l’ajustement étrange de certaines pièces, le limage volontaire du métal. Les indices ne criaient rien. Mais ils savaient se répondre.

    Une logique apparaissait lentement.

    Je ne savais pas ce qui s’était produit ici. Ni qui avait été impliqué. Pourtant, à mesure que les fragments s’ordonnaient, les écarts semblaient suivre une logique plus stable que le reste.

    Les mêmes gestes revenaient, sans origine visible.

    Les mêmes corrections.

    Les mêmes détours.

    Comme si quelque chose intervenait chaque fois que les fragments commençaient à tenir ensemble.


    Lorsque je quittai la remise, la nuit tombait déjà sur le jardin.

    Les arbres formaient des masses sombres autour de la maison.

    Les déménageurs auraient déjà dû être là.

    Je consultai ma montre.

    L’heure semblait correcte.

    J’attendis encore un moment dans la cour.

    Aucun véhicule ne passa dans la rue.

    Fin de la Partie I

  • Le gant aux centres troués

    I — Les signes mal lus — 10

    Au laboratoire, depuis quelques mois, un nouvel outil de représentation circulait dans les séminaires. On projetait des nuages de probabilités dans des espaces à plusieurs dimensions. Après avoir passé des jours à mesurer la ville, ces figures me semblaient moins abstraites qu’autrefois.

    Ce matin-là, Thomas présentait ses résultats dans le grand amphithéâtre. Il faisait défiler ses figures sur le drap de projection. Les amas colorés se formaient autour de quelques zones plus denses.

    — Chaque observation contribue par une distribution locale, expliquait-il. Lorsque les cas se recoupent, la densité augmente.

    Matthias, près du tableau, suivait la projection du regard, les bras croisés.

    — En somme, dit-il, vous remplacez les points par des nuages.

    — Oui. Cela permet de visualiser la structure globale.

    Je pris la parole.

    — À condition de ne pas confondre structure et lissage, dis-je. On obtient parfois les mêmes figures avec très peu de cas.

    Des membres du laboratoire se retournèrent.

    Au second rang, Ruth leva les yeux vers la projection, puis vers moi. Elle hocha légèrement la tête, comme si la remarque confirmait quelque chose qu’elle pressentait déjà.

    Matthias soupira.

    — Jonas, dit-il, vous pourriez peut-être laisser les présentations se dérouler avant de les relativiser.

    Quelques rires discrets.

    — Je ne relativise pas, répondis-je. Je replace.

    Thomas se tourna vers moi, redressant machinalement ses lunettes rondes sur l’arête de son nez.

    — Vous aviez déjà utilisé ce type de représentation ?

    Pour abréger la discussion, je retirai mon gant.

    L’air froid de l’amphithéâtre glissa aussitôt contre ma paume.

    Le cuir était usé au niveau de l’index. Sur la paume intérieure subsistait un vieux dessin tracé à l’encre : un nuage de probabilités dans un espace à plusieurs dimensions. Le cuir s’était percé exactement au centre de la densité.

    Je regrettai aussitôt le geste.

    Thomas se pencha légèrement.

    — Vous aviez déjà représenté cela ?

    Je haussai les épaules.

    — Sous une forme plus rudimentaire.

    Matthias observa le gant un instant. Son regard passa du trou au dessin, puis revint vers la projection.

    — Intéressant, dit-il.

    Il ne posa pas d’autre question.


    Quelques jours plus tard, je traversai la cour de la Salpêtrière avec Ruth. Le vent passait entre les bâtiments comme dans une cour d’arsenal. Les pavés étaient encore humides.

    Nous venions montrer nos visualisations à un jeune médecin du service des maladies nerveuses. Il cherchait une manière de représenter la diversité de certaines hallucinations visuelles sans réduire tous les cas à une seule typologie.

    Dans son bureau, je projetai plusieurs figures. Les observations des patients apparaissaient sous forme de zones de probabilité ; certaines régions se densifiaient à mesure que les témoignages se recoupaient.

    Le médecin s’approcha du drap tendu où vibrait encore la lumière de la lanterne magique.

    — On dirait une carte, dit-il.

    — Une carte approximative, répondis-je. Disons… une manière de laisser les cas se disposer d’eux-mêmes.

    La projection tremblait légèrement sur la toile tendue. Les points se groupaient comme s’ils savaient déjà où aller.

    Ruth observait les distributions sans parler.

    — Au fait, demanda-t-elle après un moment, il y a combien de patients derrière ces figures ?

    Je restai silencieux quelques secondes.

    L’air froid traversait directement le trou du gant jusqu’à ma paume.

    Je refis rapidement le calcul dans ma tête. Les mêmes cas réapparaissaient sous plusieurs formes. Peu à peu, la richesse de situations que j’avais cru voir me sembla provenir d’un nombre d’observations bien plus réduit. La diversité venait peut-être moins des faits eux-mêmes que de la manière dont je les avais fait apparaître.

    Je pris le temps de répondre.

    — Peu, dis-je finalement. Mais chacun a été observé avec une attention extrême. Et plusieurs de ces cas ont été rapportés indépendamment par des collègues dont la rigueur ne fait aucun doute.

    Je désignai la projection.

    — En métapsychique, la valeur d’un fait ne tient pas seulement à son nombre. Elle tient aussi à la qualité du témoin.

    Ruth continua d’examiner les figures, comme si la question n’avait été qu’une curiosité passagère.

    — Cela reste très clair, dit-elle.

    Je baissai brièvement les yeux vers ma main avant de hocher la tête.

    La projection vibrait encore sur la toile. Les points semblaient plus nombreux qu’ils ne l’étaient réellement. Le centre du gant refroidissait ma paume à travers le cuir percé.

    Je m’excusai un instant pour aller aux toilettes.


    À mon retour, je mentionnai quelques noms de témoins dont les observations avaient souvent été citées dans les comptes rendus de métapsychique. L’autorité d’un fait tient parfois à l’ordre dans lequel on cite les témoins.

    — Les cas rapportés par Delorme, par exemple, dis-je. Ou ceux de Lemaître.

    Le jeune médecin acquiesça.

    — Oui. Nous les avons lus.

    Je marquai une pause.

    — Et surtout Decencière. Plusieurs des cas que je viens de vous montrer venaient de lui.

    Le médecin eut un léger mouvement d’hésitation.

    — Matthias ne peut pas le voir.

    Il haussa les épaules, comme pour atténuer la portée de la phrase.

    — Je suppose que cela n’aide pas.

    Nous restâmes un moment silencieux. Je repliai lentement le gant contre ma paume.

    Dans le couloir, des pas résonnaient sur les dalles.


    En quittant le service, je traversai le corridor qui longeait le bureau de Salomé. Une lumière plus chaude filtrait sous la porte entrouverte.

    Sa voix venait de l’intérieur. Elle avait pris ce ton calme et parfaitement mesuré qu’elle réservait aux conversations importantes.

    — Non, disait-elle. Les expérimentations n’ont encore rien donné.

    Un silence.

    — Nous cherchons toujours comment tirer parti de la métapsychique.

    Après un moment :

    — Oui. Nous allons devoir repartir autrement.

    Je poursuivis ma route dans le couloir.

    Dans la cour, le vent avait tourné. Les branches frôlaient les façades.

    Je remis lentement mon gant.

    Le trou du cuir laissait passer l’air froid jusqu’au centre de ma paume.

    Je sentais encore sous mes doigts les lignes du vieux dessin tracé à l’encre.

    La densité était restée intacte.

    Seul le centre avait disparu.

  • La ville aux angles introuvables

    I — Les signes mal lus — 09

    Au fond de la vallée, les cultures dessinaient des carrés irréguliers bordés de haies sombres. Une rivière y serpentait sans hâte, reflétant par endroits la lumière pâle du matin. Au-dessus s’élevait le plateau, masse de pierre claire dont les falaises retenaient la brume comme un rebord retient l’eau.

    La ville occupait ce plateau d’un seul tenant. Les anciens remparts en suivaient encore les lignes brisées. Les toits descendaient en gradins vers des places triangulaires enchâssées entre les murs, des ruelles étroites, des escaliers taillés dans la roche qui changeaient d’orientation sans prévenir.

    Par endroits, la falaise affleurait sous les pavés.

    Certaines rues semblaient construites pour empêcher de voir plus loin que le carrefour suivant. On apercevait souvent la Tour des Horloges au-dessus des toits, rarement la rue suivante tout entière.

    Au point le plus haut, sur un éperon avancé au-dessus de la ville, l’Université dominait les remparts et les places basses. Ses façades claires prenaient la lumière avant les autres bâtiments.

    De ses fenêtres, on voyait à la fois la Tour des Horloges au centre et, plus loin, la Porte Nord ouverte sur le vide de la vallée.

    Où que l’on se trouve dans la ville, les façades de l’Université réapparaissaient tôt ou tard entre les toits.

    C’est là que Salomé nous attendait.


    Le concours de passage du cycle supérieur avait lieu chaque automne. Ceux qui avaient déjà exercé, parfois longtemps, devaient prouver qu’ils pouvaient encore monter plus haut.

    Nous étions réunis dans l’amphithéâtre supérieur, celui dont les fenêtres donnaient à la fois sur la ville et sur la vallée.

    Salomé se plaça devant nous.

    — Vous déterminerez l’angle formé entre l’Université, la Tour des Horloges et la Porte Nord.

    Un étudiant au premier rang leva la main.

    — Angle mesuré dans quel plan ?

    Un silence bref s’installa.

    Salomé ne sourit pas.

    — Dans celui des trois points.

    Elle laissa la phrase se déposer.

    — Le dénivelé est négligeable à l’échelle demandée.

    Le murmure qui commençait s’éteignit.

    — Précision attendue : au dixième de degré. Vous avez une semaine.

    Elle referma son carnet et quitta la salle.

    Nous restâmes un instant immobiles, les manuels ouverts devant nous, comme si la solution devait se trouver entre deux pages. Puis, l’un après l’autre, nous descendîmes vers la librairie du campus. Les plans de la ville furent épuisés en quelques minutes.

    On les étalait sur les tables, on traçait des segments à la règle, on vérifiait les graduations. Certains repliaient aussitôt leur carte lorsqu’un autre étudiant approchait. Les discussions baissaient dès qu’un groupe voisin se rapprochait.

    La Tour des Horloges figurait toujours dans un encart circulaire, agrandie et détaillée, comme si l’on avait voulu en souligner l’autorité.

    La Porte Nord et l’Université apparaissaient à l’échelle générale.

    Lorsque l’on tentait de relier les trois points, la ligne traversait la pliure centrale du plan. La jonction déformait légèrement les distances.

    D’un feuillet à l’autre, l’angle variait.

    Certains mesuraient directement sur le papier, corrigeaient à la marge, discutaient projection.

    Aucun résultat ne coïncidait.


    Le soir, je quittai l’amphithéâtre avec les autres.

    Je descendais lentement les marches, ressassant les tentatives esquissées dans la journée : projections corrigées, moyennes pondérées, ajustements d’échelle.

    Rien ne tenait.

    Devant moi marchaient Thomas et un autre étudiant. Thomas parlait sans reprendre souffle ; l’autre ponctuait de hochements de tête et de brèves approbations.

    — Si on tient compte de la projection, alors l’écart change encore… oui, mais la Tour est agrandie… donc ça décale tout… à moins de reprendre depuis la Porte… enfin, bref…

    Ils tournèrent dans la rue des Arches.

    Je les suivis sans accélérer.

    — L’angle formé… entre l’Université… la Tour… la Porte…, continua Thomas en ajustant ses lunettes rondes.

    Il ne ralentissait pas.

    Il cherchait seulement à ordonner ses phrases.

    — C’est entre trois positions réelles, de toute façon.

    — Oui, oui, répondit l’autre.

    Ils poursuivirent leur marche, déjà passés à autre chose.

    Je restai quelques pas en arrière.

    “Entre trois positions réelles.”

    Je répétai la phrase intérieurement.

    Les pavés sous mes semelles retrouvèrent une consistance. Je levai les yeux vers la ville.

    Les rues traçaient des lignes invisibles.

    Les distances n’étaient pas abstraites.

    Il fallait mesurer grandeur nature.

    Je me mis à sillonner les quartiers en comptant mes pas. Les ruelles étaient sinueuses, encombrées. Je dus recommencer plusieurs fois le même trajet pour stabiliser mes estimations.

    Une marchande releva la tête en me voyant passer une troisième fois devant son étal.

    Je traversai une église en pleine cérémonie.

    La nef était saturée d’odeur d’oliban ; une fumée blanche montait en filaments lents vers les voûtes noircies. Les fidèles, agenouillés sur des prie-Dieu usés, se resserrèrent à mon passage sans interrompre leurs chants.

    — …et voici : un homme dont la main tenait un roseau pour mesurer… disait le prêtre depuis la chaire.

    Sa voix descendait en nappes régulières, ponctuée par le froissement des étoffes et le cliquetis d’un encensoir qu’un enfant de chœur balançait avec une application grave.

    Je comptai mes pas jusqu’au transept, puis jusqu’au porche opposé.

    Je ressortis, gardai la distance en tête, puis revins par la rue latérale pour vérifier.

    La fumée s’était épaissie. Les fidèles ne se déplacèrent plus. Une femme suivit mes allées et venues sans reprendre le chant. On me laissa passer entre deux bancs étroits.

    — …il mesura la porte orientale… reprit le prêtre.

    Je comptai de nouveau. La troisième fois, plusieurs têtes se tournèrent avant même que j’atteigne le transept.

    L’encensoir cessa de tinter un instant.

    Le prêtre s’interrompit au milieu de son sermon. Son regard descendit vers la nef, me suivit jusqu’au porche.

    Je sortis.

    L’air extérieur me parut plus sec. Les pavés variaient. Mes pas aussi.

    Je calculai une moyenne.

    Dieu n’intervint pas dans le résultat.


    Le lendemain, le dernier cours de la matinée portait sur les sources d’énergie.

    La lanterne magique projetait sur le drap tendu des cartes colorées : barrages alpins, bassins houillers, ports industriels. Les frontières semblaient plus nettes sous la lumière de projection que sur les cartes ordinaires.

    — Chez nous, l’eau suffit, dit un Suisse. Elle tombe des montagnes et ne dépend de personne.

    — Chez nous, répondit un Belge, on descend la chercher sous terre. Elle coûte des hommes.

    — Nous avons appris à faire venir le gaz d’outre-mer, dit un Français.

    Un silence suivit.

    — Cela suppose un empire, dit le Suisse.

    Personne ne rit. Le professeur passa rapidement à la carte suivante.

    À la pause, Ruth s’approcha avec son plan découpé.

    La zone centrale avait été extraite de l’encart circulaire, redessinée à la main à l’échelle générale, puis recollée sans que l’on distingue presque la jonction.

    Elle s’arrêta à une distance précise.

    Ni trop proche, ni lointaine.

    — On m’a dit que vous aviez l’habitude des villes qui ne se laissent pas lire du premier regard.

    Elle parlait comme si elle constatait un fait déjà admis. La boussole qu’elle portait à une chaîne fine reposait au creux de son col ; l’aiguille oscillait légèrement, sans raison visible.

    — Vous commenceriez par quoi ?

    Son regard ne s’attarda pas. Elle détourna presque aussitôt les yeux, laissant la question en suspens.

    — En la mesurant.

    Un sourire passa sur ses lèvres. Pas large. Suffisant pour signifier qu’elle attendait autre chose — un détail, une méthode, un avantage.

    Je ne donnai rien.

    Elle sembla apprécier cette retenue. Elle observa son assemblage de papier, puis moi, comme si elle comparait deux constructions possibles.

    Son visage s’éclaira d’une compréhension rapide.

    Elle se retira sans se retourner.

    Je compris que l’idée pouvait circuler. Il fallait que ma mesure tienne.


    Je parcourais l’esplanade de l’Université non pour avancer, mais pour stabiliser ma mesure.

    Je n’avais qu’un instrument : mes pas. Il fallait qu’ils soient constants.

    Je marchai d’abord en ligne droite, d’un angle de façade à l’autre, puis revins sur mes traces en comptant à voix basse. Je comparai les deux résultats.

    Une légère différence. Je recommençai.

    Je pris ensuite une diagonale, mesurai la distance entre deux points fixes du dallage, puis la repris à reculons. Regarder le point d’arrivée allonge le pas ; revenir les yeux fixés sur la pierre précédente le raccourcit. Je notai l’écart et calculai une moyenne.

    Les nouveaux étudiants me contournaient, hésitant à comprendre la logique de mes trajectoires.

    Deux d’entre eux interrompirent leur conversation en me voyant revenir une quatrième fois près du même pilier. À force de reprendre mes lignes, je donnai moi-même l’impression de chercher autre chose qu’une mesure.

    Au sommet des marches, Jonathan observait la scène. Il avait déjà passé l’épreuve. Il ne descendait pas. Lorsque je passai près de lui pour la troisième fois, il attendit que deux étudiants nous dépassent avant de parler.

    — Vous avancez trop visiblement.

    Je m’arrêtai.

    — Vous pourriez m’éviter cette précision.

    Il eut un bref sourire.

    — Je pourrais. Mais je ne le ferai pas.

    Un temps.

    — Continuez. Simplement… moins droit.

    Je repris mes vérifications en biais, feignant d’examiner les corniches ou de chercher quelque chose dans mes poches. Je décrivis des arcs discrets pour vérifier l’alignement des directions vers la Tour et vers la Porte. Je m’arrêtai devant un pilier, feignis d’en examiner la pierre, puis repartis dans l’autre sens. L’esplanade devint un instrument.

    Les étudiants semblaient désormais me voir avant même que je ne passe près d’eux.

    En levant les yeux une seconde, je vis que Jonathan me regardait avec une attention calme.

    Pas d’aide. Pas d’indication. Seulement la satisfaction discrète de voir la méthode apparaître là où elle devait apparaître.


    Au détour d’une rue étroite, deux hommes se tenaient face à face, trop près l’un de l’autre. L’un pointait du doigt un carnet ouvert ; l’autre gardait la main sur un trépied replié.

    — Le point était là, dit le premier à voix basse, en ajustant sa cravate gris acier.

    — Non. Vous avez déplacé la mire.

    Le premier geste partit sans prévenir.

    Une main repoussa une épaule.

    L’autre répondit aussitôt.

    Je me trouvai pris entre eux.

    Un coude m’atteignit à la tempe.

    Par réflexe, je saisis un poignet, le tordis légèrement. L’homme lâcha prise. L’autre trébucha en voulant profiter de l’ouverture. Ils tombèrent presque ensemble sur les pavés.

    Je relevai la tête.

    Derrière eux se tenait un fourgon d’arpentage garé en épi contre le trottoir.

    À l’intérieur, soigneusement arrimé dans un coffret capitonné, reposait un théodolite — lunette cerclée de laiton, cercle gradué, vis micrométriques — cet œil de cuivre capable de fixer un angle. À côté, des règles télescopiques et des jalons peints en rouge et blanc.

    Les invectives reprirent.

    Je m’approchai du fourgon. Il suffirait de déployer le trépied, de bloquer la tête, d’aligner la lunette vers la Tour. Aucun étudiant n’aurait dû se trouver devant un tel instrument.

    Une main se referma sur mon épaule.

    — Vous touchez à quoi ?

    La dispute s’était interrompue plus vite que si un supérieur était apparu.

    L’autre homme me fixait maintenant. Leur colère venait de changer d’axe.

    Leur regard passa de moi à l’instrument.

    Je sentis l’angle se refermer.

  • La maison aux fêtes du désastre

    I — Les signes mal lus — 08

    Insensiblement, un grondement sourd derrière la maison me réveilla. Le vent soufflait par poussées, comme si l’air cherchait un passage. Les hêtres se heurtaient par à-coups, sans continuité. La vitre frissonna un moment dans son cadre.

    Je restai immobile, à l’écoute.

    Un second choc suivit.

    Une ombre de branches traversa brièvement le plafond. Puis une branche racla la façade, glissa, puis se rompit. Le bruit sec de la cassure se perdit dans l’obscurité.

    Entre deux rafales, le silence revenait, plus dense qu’avant.

    La maison tenait sans plainte. Aucun volet ne battait.

    Les rafales s’espacèrent. Le froissement des feuilles se fit plus lointain.

    Puis il ne resta qu’un air immobile, chargé d’attente.

    Je demeurai encore un instant éveillé, attentif à ce qui pouvait reprendre.

    Rien ne vint.

    Je me rendormis.


    Au matin, la lumière était claire, presque froide.

    J’ouvris la porte d’entrée.

    Des branches fines jonchaient le sol. Les dernières feuilles de l’automne s’étaient détachées. Les hêtres semblaient plus nus que la veille, comme si la nuit avait tranché net ce que l’automne hésitait encore à laisser tomber.

    Plus loin, deux chênes avaient été arrachés, emportant chacun une motte de terre dans leur chute.

    Rien d’autre ne paraissait changé.

    Pourtant, quelque chose manquait dans le bruit du matin.

    Le tram suspendu suivait sa course. Les talus tenaient. Au centre du village, les roues dentées transmettaient leur mouvement sans heurt visible.

    Je ramassai une branche brisée. Le bois était encore humide à la cassure.

    Une voix perça la rue, aiguë, pressée.

    — Édition spéciale ! Catastrophe aux Indes ! Phénomène céleste !

    Je demeurai un instant sur le seuil.

    La voix s’éloignait déjà vers la place.

    Des pas derrière moi. Myriam s’approcha.

    — Qu’est-ce que c’est ? demandai-je. J’ai été réveillé cette nuit.

    — Par le vent ?

    — Oui. Et ce cataclysme… tu en as entendu parler ?

    — Non. Je me lève à peine.

    Elle plissa légèrement les yeux vers les chênes arrachés et les hêtres dénudés.

    — La forêt de Fontainebleau en automne, tu sais…

    Puis, d’un ton plus clair :

    — N’oublie pas la fête de Noam, ce soir.

    Je baissai les yeux. Le journal reposait contre la porte, retenu par un galet. Le papier était encore légèrement humide malgré le ciel clair. L’encre avait bavé sur le titre.

    Je le pris et rentrai.


    Dans l’après-midi, la maison se remplit de voix.

    Myriam avait dressé une longue table dans le salon. Les verres s’alignaient avec précision. Les parts de gâteau étaient égales. Les enfants riaient plus fort que nécessaire, comme pour occuper l’air.

    Plusieurs d’entre eux étaient sortis devant la maison. Ils ramassaient les branches tombées, les traînaient par faisceaux et les appuyaient contre la façade, les croisant maladroitement.

    À travers les vitres, les branches humides formaient une sorte de carcasse penchée contre la maison. Certaines tenaient encore des feuilles rousses. D’autres vibraient légèrement, comme si le vent continuait de circuler en elles.

    Noam avait décrété qu’il fallait une entrée basse, “pour obliger les grands à se pencher.” Une ficelle récupérée dans la remise servait à nouer les premières jonctions. Les enfants tiraient dessus avec application, sans remarquer que les branches se redressaient parfois lentement avant de retomber contre les autres.

    Je les interpelai par la porte :

    — Il vaut mieux rentrer. Le vent peut revenir. On n’en sait rien.

    — Maman a dit de rester jouer dehors pour ne pas salir le salon, expliqua Noam.

    Je restai sur le seuil un moment. L’écorce craquait parfois toute seule sous la tension du bois humide.

    — On rentre, dis-je.

    Ils protestèrent aussitôt.

    — Il fait beau !

    — Ça va tenir, affirma Noam.

    Les branches oscillaient légèrement derrière lui.

    — Je ne prendrai pas le risque, conclus-je en secouant la tête.

    Ils levèrent les yeux vers les arbres. Rien ne bougeait plus que d’ordinaire. Le ciel était d’un bleu net, presque dur.

    Ils rentrèrent à contrecœur.

    La cabane resta adossée au mur, fragile, inclinée vers la rue.


    La première bourrasque arriva peu après.

    Elle descendit du bois avec une densité plus lourde que la veille.

    Les hêtres se plièrent d’un seul mouvement. Une grosse branche de chêne céda. Les branches roulèrent sur les pavés et frappèrent la porte d’entrée.

    À l’intérieur, le rire s’interrompit un instant.

    Puis les voix reprirent, légèrement plus hautes qu’avant.

    On frappa presque aussitôt.

    J’ouvris.

    Un père se tenait sur le seuil, son manteau déjà gonflé par le vent.

    — Je viens chercher Paul.

    — Entrez, dis-je.

    Il secoua la tête.

    — Je ne veux pas déranger.

    Une rafale s’engouffra derrière lui et traversa le vestibule. Les rideaux se soulevèrent brusquement. Une assiette vibra sur la table.

    Derrière lui, la cabane oscillait contre le mur.

    — Ce n’est rien, lança-t-il en tirant son fils par la manche.

    Il repartit aussitôt dans la rue, courbé contre le vent.

    La petite ouverture imaginée par Noam battait maintenant dans les branchages comme une bouche sombre.

    Un peu plus tard, une autre mère arriva, plus hésitante.

    Myriam l’invita à entrer.

    Elle accepta.

    Elles parlèrent près de la cheminée, à voix basse, de l’école, des trajets, du froid qui arrivait trop tôt cette année.

    Pendant qu’elles échangeaient, deux enfants glissèrent vers la porte restée entrouverte.

    Puis trois.

    Je me levai.

    — On a dit qu’on restait dedans.

    — Laisse-les, dit Myriam sans se retourner. Ils n’ont pas souvent l’occasion de s’amuser ensemble. Vas plutôt ramener Pierre chez lui, ses parents vont s’inquiéter.

    — Tu as lu le journal ce matin.

    — Oui.

    — On parle d’un cataclysme. Les vents ont traversé des régions entières.

    — Ici, c’est un coup de vent, Jonas.

    Elle ajusta une assiette, parfaitement centrée.

    — Pierre habite à trois rues d’ici.

    Je regardai par la fenêtre.

    Les branches dispersées tournaient encore sur les pavés. Une partie de la cabane avait glissé vers la rue, comme si elle cherchait encore son équilibre. Les hêtres oscillaient d’un mouvement plus large qu’à l’ordinaire.

    Les enfants riaient, tourbillonnaient.

    Je comptai les secondes entre deux rafales.

    On ne se refait pas.

  • Le village aux engrenages épuisés

    I — Les signes mal lus — 07

    Je restai longtemps assis dans le salon, sans ouvrir le livre posé devant moi. J’avais bourré ma pipe avec le tabac rapporté d’Amérique. Il brûlait plus lentement que celui d’ici, avec une odeur plus sucrée, presque résineuse.

    Sur la table, une tasse de café noir captait la lumière du matin. Une fine vapeur montait, droite d’abord, puis hésitante.

    Par la fenêtre, la cime des grands hêtres découpait le ciel.

    Une trouée s’ouvrit entre deux troncs.

    Je clignai des yeux.

    La trouée s’approfondit.

    Une vallée apparut : une cuvette boisée, fermée de tous côtés par des pentes couvertes de hêtres et de chênes dont les feuilles rousses tenaient encore par endroits. Une rivière la traversait en sinuant, docile en apparence.

    Au fond, le village s’était installé comme une maquette posée sur une table d’enfant.

    Partout, des engrenages de bois peint, aux couleurs franches — rouge, vert, jaune, bleu — étaient fixés aux façades, aux ponts, aux talus mêmes. Les rotations se répondaient d’une façade à l’autre avec une précision simple.

    Une fenêtre s’ouvrit quelque part au-dessus de la rivière.

    Une crémaillère tirait lentement un câble le long d’un mur. Plus bas, un petit tram suspendu glissait au-dessus du ravin avec une lenteur paisible.

    Les parcelles étaient délimitées par des talus de pierre sèche. Des murets irréguliers, envahis par la mousse et l’humidité froide. À intervalles réguliers, une roue dentée était fichée dans la terre, reliée à une tige métallique qui maintenait les pierres en tension.

    Au centre du village, une petite construction circulaire ouverte sur la place abritait les batteries qui alimentaient l’ensemble.

    Pendant quelques secondes, la vallée sembla fonctionner avec la simplicité silencieuse d’une boîte à musique.


    Le cliquetis régulier qui parcourait la vallée se mit à trébucher.

    Une dent accrocha trop longtemps.

    Puis une autre.

    Puis un silence, bref, presque imperceptible, s’ouvrit entre deux impulsions.

    Les couleurs ne se répondaient plus tout à fait. Le rouge continuait de tourner quand le vert hésitait déjà.

    Je levai les yeux.

    Sur le flanc est, le petit tram suspendu au-dessus du ravin s’immobilisa à mi-course. La rivière ne ralentit pas.

    Les talus commencèrent à s’affaisser, d’un mouvement si léger qu’on aurait pu le nier. Une pierre roula vers le bas. Une autre la suivit. Deux parcelles, qui la veille encore étaient séparées d’un trait net, se touchèrent.

    — Ça glisse, constata Myriam.

    Je posai ma pipe, enfilai ma redingote et sortis sur le porche.

    Le vent d’automne avait perdu son odeur de feuilles ; il piquait déjà.

    Sur la pente, près des hêtres, Matthias consultait un carnet étroit. Les lignes tracées à l’encre noire y découpaient les parcelles. Entre les troncs apparaissaient les tourelles claires du château ; ses vitres reflétaient la vallée. À l’une des fenêtres, Salomé observait les talus, les mains jointes derrière le dos.

    À mi-pente, un homme protesta que son terrain diminuait. Son voisin répondit que la limite avait toujours été plus basse.

    Matthias s’approcha et ouvrit le cadastre.

    Depuis le porche, les lignes me semblaient droites. Le talus, lui, ne l’était plus.

    — Le plan n’a pas changé.

    Le cliquetis continuait de trébucher.

    Je descendis vers la place.

    La petite construction circulaire était ouverte. Les boîtiers des batteries reposaient à découvert. Les compartiments étaient vides.

    J’étais manifestement le dispositif de secours.

    À côté des batteries, une dynamo était fixée au sol. Une grande manivelle reliée à un axe vertical qui descendait sous la place. Les engrenages les plus proches attendaient, immobiles, leurs dents engagées sans mouvement.

    Je saisis la poignée.

    Le premier tour fut léger.

    Le rouge repartit.

    Puis le jaune.

    Une onde traversa la vallée, visible comme une suite de rotations coordonnées.

    Les talus cessèrent de glisser.

    Une secousse parcourut le rail en hauteur.

    Le tram reprit sa lente progression.

    Les voix s’apaisèrent.

    Le tram atteignit lentement l’autre versant.

    Une fenêtre se referma quelque part au-dessus de la rivière.

    Je continuai.

    La résistance augmenta après quelques minutes.

    Le bois grinçait légèrement.

    Les couleurs reprenaient leur alternance régulière. Les crémaillères maintenaient les pierres en place. La rivière, lourde d’eaux sombres, rentrait dans son lit.

    — Plus vite, dit quelqu’un.

    J’ôtai ma redingote, retroussai mes manches et me mis à tourner plus vite.

    La vallée se stabilisa. Les talus cessèrent de converger vers le centre. Les bornes cadastrales reprirent leur alignement.

    La sueur me coula dans le dos.

    Noam s’approcha. Il posa la main sur l’axe, juste au-dessus de la mienne.

    — Je peux t’aider.

    Je ralentis d’un demi-tour.

    Une pierre se détacha d’un talus en amont. Elle roula sur la pente et vint frapper une roue verte qui s’arrêta net.

    Deux parcelles se rapprochèrent d’un pouce.

    Un cri éclata.

    Je repris la manivelle d’un coup.

    La roue verte redémarra. Les parcelles cessèrent de se toucher.

    — Non, dis-je.

    Il retira sa main sans insister.

    Je continuai.

    La résistance devint plus lourde.

    Chaque rotation semblait remonter quelque chose de la rivière elle-même.

    Une odeur de résine chauffée, presque écœurante, monta autour de moi. Les dents rouges et bleues frottaient plus longtemps avant de s’engager.

    Les talus tenaient. Rien ne cédait. Rien ne respirait plus.

    Plus je tournais, plus les engrenages répondaient avec exactitude. Les couleurs se succédaient sans décalage. Le cadastre redevenait plausible.

    Mais au fond de la cuvette, l’eau continuait de descendre.

    Mes bras tremblaient.

    Je comptais les rotations comme des heures.

    J’avais toujours eu le sens du devoir ; je découvrais qu’il était horaire.

    Un instant, je crus pouvoir m’arrêter. Les roues tournaient encore, portées par l’élan. Les talus semblaient fixes.

    Je ralentis.

    Je regardai mes mains.

    La manivelle avait laissé une marque rouge dans ma paume.

    Le rouge hésita.

    Le vert recula d’une dent.

    Une ligne cadastrale se troubla.

    Deux voix s’élevèrent en même temps.

    Je repris.

    Le système obéit.

    — Une rotation interrompue décale l’ensemble, dit Matthias sans lever les yeux.

    Je tournai jusqu’à ne plus sentir mes épaules.

    La voix de Salomé traversa le bruit des engrenages.

    — Le système supporte l’arrêt. Il ne supporte pas l’irrégularité.

    Les couleurs continuaient de se transmettre leur mouvement, fidèles, exactes. Les talus tenaient en place, maintenus par des tiges fines que je sentais vibrer sous la terre.

    La rivière, elle, ne dépendait pas de moi. Elle coulait.

    La cuvette retenait tout, comme l’air avant le gel.

  • Les quais aux bagages oubliés

    I — Les signes mal lus — 06

    Nous avions traversé l’Atlantique pour exposer nos travaux. La séance avait eu lieu la veille. Il nous restait une journée à occuper.

    Après la disqualification, il me semblait que les lieux se refermaient plus vite autour de moi.

    Nous avions chacun loué un appartement différent à Manhattan, à quelques rues de distance, entre Washington Square et les quais de l’Hudson. Myriam occupait une chambre au troisième étage d’une maison de briques étroite, dans une rue bordée d’escaliers de pierre. Jonathan, chargé de la logistique de la démonstration, logeait plus bas, vers les docks de la 23ème Rue, dans une pension sombre tenue par un Irlandais taciturne. Quant à moi, j’avais choisi une pièce mansardée sous les toits, non loin de la 8ème Avenue. La lucarne ouvrait sur une trouée entre deux immeubles ; la vue sur le fleuve, annoncée avec insistance, se réduisait à quelques mâts alignés le long de l’Hudson.

    Nous devions tous nous retrouver en fin d’après-midi à la gare maritime.

    Je m’étais levé de bonne heure, comme avant chaque départ. Je ne savais pas attendre l’heure exacte.

    Je descendis dans la rue trop tôt, sans savoir que faire de la matinée.

    Je n’avais plus d’endroit précis où attendre.

    Je gagnai la grande place illuminée : un carrefour saturé d’enseignes au gaz, de panneaux peints vantant des toniques et des savons miraculeux. Une toile blanche avait été tendue entre deux façades. Un cinématographe ambulant y projetait des images tremblées : une locomotive entrant en gare, une femme tournant sur elle-même, un homme tombant d’une chaise.

    À chaque apparition de la locomotive, quelques épaules se redressaient imperceptiblement.

    À force d’immobilité, je ne savais plus très bien si j’attendais un train projeté ou un départ réel.

    Autour de moi, des hommes dormaient sur des ballots de marchandises. Certains regardaient la projection immobiles ; la lumière blanche glissait sur leurs joues creusées sans qu’ils clignent. Leurs manteaux étaient trop grands, leurs visages gris de fatigue.

    Je restai debout parmi eux plus longtemps que nécessaire.

    Un garçon passa près de moi en courant.

    Il s’arrêta net, balaya la foule du regard.

    — Work? Any work?

    Il lança les mots comme on jette une pièce sur une table, puis disparut derrière une charrette.

    La toile frémissait à chaque souffle de vent. Par moments, la pellicule se bloquait, brûlait légèrement dans le faisceau lumineux, laissant une tache noire au centre de la scène.

    Un vieil homme s’approcha de la toile, la main tendue sans insistance.

    — Signore, un pezzo di pane… per carità.

    Il ne cherchait pas mon regard. Sa paume demeurait ouverte, à hauteur de poitrine, comme une habitude plus qu’une demande.

    L’odeur de soupe aigre et de laine mouillée stagnait autour des caisses.

    Un peu plus loin, une voix rauque, presque sans souffle, répéta :

    — A shtikl broyt, bitte… Got zol bentshn aykh.

    Je ne sus à qui elle s’adressait.

    Un instant, je me surpris à tenir mes mains ouvertes, comme les leurs.

    Je rabattis aussitôt les doigts sans savoir depuis combien de temps je les tenais ainsi.

    La tache noire s’élargit avant de disparaître.

    Je pensai que le monde moderne avait la consistance d’une flamme trop proche.

    Le train continuait d’entrer en gare.

    À midi, je pris un omnibus en direction de la gare maritime.


    La verrière du hall principal retenait une lumière blanche, salie par la vapeur. Des portefaix poussaient des chariots chargés de malles cerclées de fer. L’odeur mêlait le sel, le charbon et la toile humide.

    Je les aperçus près d’un pilier de fonte, à l’écart du guichet des premières classes. Jonathan avait les épaules plus basses qu’à l’ordinaire. Myriam tenait son carnet contre elle.

    — Vous êtes en avance, dit-elle.

    — Toujours.

    Jonathan se frotta le front.

    — J’ai dit adieu aux Irlandais, hier soir. Ils ont pris le mot au sérieux.

    Sa voix était sèche. Il parlait sans se plaindre, comme d’un fait météorologique.

    — Cela valait-il la peine ? demanda Myriam.

    — On ne quitte pas un quai sans arroser le départ.

    Il inspira brièvement, puis se tut, les yeux plissés par la lumière.

    Myriam reprit, presque à mi-voix :

    — J’ai assisté ce matin à une réunion de la Société théosophique. Ils parlent de plans invisibles, de cycles successifs. Selon eux, rien ne se perd ; tout change de forme.

    Jonathan esquissa un sourire.

    — Tant que ça ne revient pas sous forme de mal de crâne.

    Elle ne releva pas.

    Je sortis mes papiers pour vérifier l’heure d’embarquement.

    C’est alors que je les sentis.

    Les clefs.

    L’anneau froid contre ma paume.

    Je restai immobile une seconde, au milieu du flux des voyageurs.

    — Un problème ? demanda Myriam.

    Je levai les yeux vers eux.

    Jonathan se tenait un peu penché, la main à la tempe. Myriam observait le hall comme si elle en mesurait déjà les correspondances invisibles.

    — J’ai oublié de restituer les clefs.

    Elle fronça à peine les sourcils.

    — Les miennes ont été rendues ce matin.

    Je hochai la tête.

    Je calculai brièvement la distance jusqu’à la pension.

    Impossible d’effectuer l’aller-retour avant l’embarquement.

    Le hall se creusa autour de moi.

    Je sentis le poids des clefs s’alourdir dans ma poche. L’anneau ne tenait plus du métal ordinaire ; il tirait vers le bas, comme s’il retenait derrière moi toute la pièce mansardée, la lucarne, la fente étroite sur l’Hudson.

    Je revis soudain la fenêtre entrouverte au-dessus du lit étroit.

    Les minutes ne se succédaient plus : elles s’accumulaient.

    Les dents des clefs avaient laissé leur marque dans ma paume.

    — Un problème ? demanda Myriam.

    Je ne répondis pas tout de suite.

    Si je quittais le hall, je manquais le départ. Si je restais, quelque chose demeurait ouvert, sans témoin.

    Une porte restait béante derrière moi.

    — Nous trouverons une solution ici, dis-je enfin, en partie convaincu. Un bureau de poste. Une enveloppe recommandée. Un employé consciencieux.

    Jonathan haussa les épaules.

    — On fera avec.

    Je remis les clefs dans ma poche.

    Elles ne cessèrent pas de peser.


    Le passage de sécurité se fit sans incident. Un homme en manteau gris acier, à la silhouette droite et mesurée, examinait les billets. Son visage avait quelque chose de familier : une manière d’incliner la tête avant de parler, comme s’il pesait chaque mot à l’avance.

    Il me laissa passer sans commentaire.

    Jonathan suivit, la démarche légèrement incertaine.

    Lorsque Myriam s’avança à son tour, l’homme releva brièvement les yeux. Sa main se posa sur le carnet qu’il tenait ouvert. Il ajusta légèrement le bord de sa manche avant de parler.

    — Madame.

    Elle s’arrêta.

    Il consulta une page, tourna une feuille avec lenteur.

    — Les effets de votre grand-mère ont été retrouvés dans un entrepôt du quai ouest. Ils doivent être rapatriés par le même navire.

    Myriam ne parut ni surprise ni inquiète.

    — Je n’ai rien déclaré de tel.

    — Cela n’était pas nécessaire, répondit-il d’une voix égale. Ils vous attendent dans la salle d’attente.

    Il s’écarta d’un pas, nous invitant à avancer.

    Dans la salle, un attroupement s’était formé autour d’un amas de bagages. Des malles anciennes, des chaises démontées, un guéridon, une commode dont un tiroir manquait. Une étiquette pendait à l’une des poignées : “Effets de Madame L. — à rapatrier.”

    Les meubles semblaient avoir toujours attendu là.

    Un jeune porteur s’approcha de nous. Il était mince, le visage étroit, les gestes précis.

    — Tout doit embarquer sur le même navire, dit-il sans hésitation.

    Je pris une chaise pliante et tentai de l’insérer dans ma valise. Elle dépassait. Je retirai quelques chemises pour faire de la place.

    Jonathan m’observait, le front légèrement plissé.

    Le porteur s’agenouilla aussitôt. Il vida le reste de ma valise avec méthode, plia mes pantalons en deux, puis en quatre, les disposa à plat contre les parois.

    — On peut encore gagner de l’espace.

    Il fit glisser le petit buffet vers lui, en évalua la largeur d’un regard.

    — En diagonale.

    Il appuya de tout son poids sur le couvercle.

    — Ça devrait fermer.

    À quelques pas de nous, Jonathan se penchait en deux, le visage contracté.

    — Ça ne passe pas, murmura-t-il entre ses dents.

    Il tenta de se redresser, sans succès. Une sueur fine perlait à son front.

    — Vous devriez consulter, dit calmement Myriam à Jonathan. Cela vous est déjà arrivé.

    Elle tourna légèrement la tête vers moi.

    — À vous également.

    Je levai les yeux vers elle.

    — À moi ?

    Elle soutint mon regard.

    — Après la crème glacée, à Brooklyn.

    Je me rappelai soudain les jours suivants, l’estomac noué, la lourdeur persistante, comme si quelque chose refusait d’être assimilé.

    Jonathan s’éloigna vers les latrines, soutenu par le jeune porteur.

    Quelques instants plus tard, celui-ci était revenu derrière mon épaule.

    Je refermai ma valise avec difficulté. Le couvercle résistait. Je dus m’asseoir dessus pour engager la serrure.

    Le porteur se plaça derrière moi et appuya lentement sur mes épaules, augmentant la pression sans un mot.

    J’entendis le bois gémir sous la pression.

    — Voilà.

    L’homme au manteau gris acier s’approcha de l’amas de meubles. Il consulta un carnet étroit.

    — Tout ce qui n’est pas déclaré sera retenu, dit-il d’une voix basse.

    Il posa brièvement son regard sur moi.

    Je sentis les clefs dans ma poche.

    — Vous avez quelque chose à restituer ? demanda-t-il.

    — Rien d’important.

    Il ne nota rien.

    Il attendit simplement.

    Derrière lui, les malles semblaient avoir pris du volume. Le bois gémissait sous la pression. Une fissure apparut sur le flanc de la commode.

    Jonathan revint, pâle.

    — Ça ne vient pas, dit-il simplement.

    Un sifflet retentit sous la verrière. L’embarquement commençait.

    Je sortis les clefs de ma poche et les regardai.

    Les dents du métal avaient marqué ma paume.

    — Le délai de restitution est échu, dit l’homme au manteau gris acier.

    Je voulus lui tendre les clefs.

    Ma main resta en suspens.

    Derrière moi, un craquement sec retentit.

    La commode venait de céder.

    Les tiroirs s’étaient ouverts d’eux-mêmes, répandant leur contenu sur le sol de la salle d’attente : tissus, photographies, couverts, papiers froissés.

    Personne ne se baissa pour les ramasser.

    Jonathan gémit de nouveau.

    Je remis les clefs dans ma poche.

    Le navire souffla une longue plainte grave, comme un ventre qu’on force.

    Nous avançâmes vers la passerelle.

    La mer, elle, n’attendait pas.

  • La piste aux sauts mortels

    I — Les signes mal lus — 05

    Après un début d’année difficile — la cohabitation, les trajets interminables, les réveils mal réglés — je parvins enfin à m’échapper quelques jours de Paris. Le train me déposa à la petite station, au pied des pentes. La locomotive repartit presque aussitôt, laissant derrière elle une traînée de vapeur qui se dissipa dans l’air froid. Un hiver précoce avait saisi les pentes.

    Je restai un moment sur le quai désert.

    Le silence n’était pas celui de la ville. Il avait une épaisseur différente, plus nette. La neige recouvrait les traverses, les bancs de bois, les talus. Rien ne semblait pressé.

    Je pris ma valise et me mis en marche vers le centre d’examen. La route montait doucement. Mes bottes s’enfonçaient dans une poudre encore intacte. À mesure que j’avançais, je sentais se détendre en moi quelque chose que je n’avais pas nommé. Je n’étais plus l’homme du réveil à graduations massives. Seulement un corps qui respirait dans l’air clair.

    Au détour d’un bosquet, la clairière apparut. Des estrades avaient été dressées en demi-cercle. Des drapeaux plantés dans la neige indiquaient les distances franchies. Le tremplin s’élançait vers le vide dans une ligne d’une précision inquiétante. Une tribune couverte abritait les juges.

    Avant que je n’atteigne l’entrée du site, un petit groupe se détacha de l’ombre des sapins.

    Des hommes maigres, noyés dans des manteaux trop larges, s’approchèrent vivement.

    — Fromage d’alpage !

    — Eau-de-vie !

    — Gants de laine !

    Ils tenaient à bout de bras des fioles sans étiquette, des paquets ficelés, des objets d’artisanat grossier. Leurs gestes étaient rapides, presque disciplinés. Leurs yeux cherchaient un contact que je ne leur accordai pas. L’un d’eux portait au bras une bande de tissu gris, nouée sans soin.

    Je secouai la tête sans ralentir.

    — Pas aujourd’hui.

    Ils s’écartèrent aussitôt, avec discipline. Derrière eux, un registre reposait sur une grande table, ouvert à la page du jour.

    Je m’approchai.

    Un préposé traçait les noms à l’encre noire, sans lever les yeux.

    — Nom ?

    — Jonas.

    — Équipe ?

    — Celle qui vise le ciel.

    La plume ne ralentit pas.

    — La ligne suffit, répondit-il. Numéro 7.

    On épingla sur mon manteau un numéro de toile grossière, qui me parut trop visible.

    Je m’écartai de la table et me retournai vers les montagnes.

    La pente s’ouvrait devant moi, nette, régulière. Le tremplin découpait le ciel d’hiver d’une ligne exacte.

    Un sauteur s’élança.

    Il disparut un instant derrière la cassure, puis rejaillit dans le vide.

    Un souffle traversa la clairière.

    À l’atterrissage, ses skis s’enfoncèrent brutalement dans la neige tassée. Le choc produisit un bruit sourd, dense, presque organique, comme si le sol avait cédé sous un poids trop lourd.

    Ce bruit me ramena un an en arrière.


    Il neigeait depuis l’aube.

    De larges flocons descendaient sans hâte, effaçant les reliefs, les clôtures, les chemins. Le paysage s’était refermé sur lui-même. Les sapins formaient des silhouettes épaisses, les toits ployaient sous une couche blanche qui absorbait les sons.

    Nous étions en villégiature avec Noam, Myriam et sa mère, qui voulait pour son petit-fils le meilleur air frais du pays. La maison louée donnait sur une pente douce qui, en temps ordinaire, servait de terrain d’exercice.

    Noam devait faire du sport chaque jour.

    C’était une règle arrêtée d’avance.

    Un tableau de progression avait même été affiché près de la cheminée : dates, disciplines, performances, observations. Belle-maman y consignait chaque séance avec une rigueur attentive. Elle traçait les colonnes au crayon avant de repasser à l’encre les résultats jugés satisfaisants.

    — Il faut maintenir la courbe, disait-elle en inclinant légèrement la tête.

    Elle parlait sans dureté.

    Mais rien ne devait interrompre la ligne ascendante.

    Ce jour-là pourtant, la neige rendait toute sortie impraticable. Le sentier avait disparu. Les repères aussi. Nous restâmes un moment devant la fenêtre, à considérer le blanc compact qui nous encerclait.

    Myriam s’éloigna vers la cuisine et revint avec une tasse de chocolat chaud qu’elle tendit à sa mère.

    — Cela vous réchauffera, dit-elle doucement.

    Elle prit la tasse, la porta à ses lèvres sans quitter la pente des yeux.

    — Merci.

    Elle reposa la tasse intacte sur l’appui de la fenêtre.

    Je songeai qu’un verre de génépi aurait peut-être davantage infléchi la courbe.

    Noam posa la main contre la vitre embuée.

    — On peut courir dedans ?

    — Nous sortirons malgré tout, trancha belle-maman.

    On installa un tremplin provisoire sur la pente, dégagée à la pelle. Les planches furent fixées à la hâte, consolidées par des piquets. La réception, en contrebas, s’enfonçait dans une couche de poudreuse épaisse.

    La discipline s’imposa d’elle-même : saut à skis.

    Noam tremblait d’excitation. Il agitait les bras comme des ailes maladroites, répétant le geste avant même d’avoir chaussé les skis.

    Le premier élan fut hésitant.

    Puis, très vite, le geste se perfectionna.

    L’appel devint plus net, la trajectoire plus longue. Nous apprîmes à nous pencher dans l’air, à réduire la prise au vent, à viser la pente exacte.

    Un jeune homme s’entraînait à mes côtés. Il était mince, nerveux, d’une précision presque excessive. Une écharpe sombre lui montait jusqu’aux pommettes, et la neige épaisse collait à ses sourcils. Je ne distinguais pas nettement son visage ; seulement ses yeux, fixés sur l’extrémité du tremplin.

    — Plus loin, dit-il simplement.

    Sa voix était calme, sans emphase.

    Nous prîmes l’habitude de nous suivre de près.

    Il me précédait d’un souffle.

    Je cherchais à le rejoindre en l’air.

    La vitesse augmenta.

    À mesure que l’élan s’allongeait, la planche vibrait sous nos skis. Le corps se comprimait avant l’appel, comme si la neige elle-même retenait quelque chose.

    Au moment de l’envol, le monde cessait d’exister.

    Le bruit disparaissait.

    Pendant une seconde, l’air semblait soutenir le corps au lieu de lui résister.

    Même la pente paraissait lointaine.

    Il n’y avait plus que la poussée, la pression dans le ventre, le vide soudain.

    Plus les sauts duraient, plus le retour au sol semblait absurde.

    À l’atterrissage, la neige cédait sous le choc avec un bruit mat, trop dense.

    Une fois, mes skis dérapèrent. Mon genou plia plus bas qu’il n’aurait dû.

    Je le rejoignis au bas de la pente.

    — J’ai failli me tuer, dis-je, encore essoufflé.

    Il me regarda sans sourire.

    — C’est que tu n’as pas encore pris assez d’élan.

    Il remonta sans attendre.

    Il gagnait quelques pouces, puis quelques autres. À l’atterrissage, ses jambes tremblaient plus longtemps avant de se stabiliser.

    — Encore.

    Il ne quittait pas mes genoux des yeux lorsque je me relevais.

    Les sauts suivants furent plus longs. Il inclinait toujours un peu davantage le buste. À l’atterrissage, ses skis s’enfonçaient plus profondément.

    Une fois, il vacilla.

    Je le rejoignis alors qu’il faillit tomber.

    — À quoi tu penses, là-haut ?

    Il leva enfin les yeux vers moi. La neige s’accrochait à ses cils.

    — Il faut que ça craque.

    — Quoi ?

    Il haussa les épaules.

    — La planche. Le vent. Quelque chose.

    Il remit ses skis en ligne.

    — Tant que ça tient, on ne sait pas.

    Ses mains tremblaient.

    Pas de froid.


    La main de Matthias, elle, ne tremblait pas.

    Il officiait comme arbitre des mesures. Il tenait un carnet étroit et notait sans commentaire. Il ne levait les yeux que pour vérifier la marque laissée dans la neige.

    On m’affecta à une équipe secondaire. De jeunes sauteurs, appliqués mais inconstants. Je corrigeai leurs appuis, ajustai leurs angles, mesurai leur prise d’élan. Ils acquiesçaient, souriaient, mais s’élançaient sans conviction. Leurs trajectoires demeuraient prudentes. Rien ne craquait.

    Matthias consulta son carnet.

    — Équipe numéro sept. Moyenne insuffisante. En dessous du seuil requis.

    Salomé présidait le jury. Son manteau sombre tranchait sur le paysage blanc. Elle parlait peu, mais chaque mot semblait déplacer la décision. Elle échangea quelques mots à voix basse avec les autres juges. Je crus percevoir une hésitation, un calcul.

    — Il existe une clause de rattrapage, dit-elle enfin. Il semblerait que vous puissiez en bénéficier.

    Mes collègues d’un jour me regardèrent, déjà soulagés.

    Je fis un pas en avant.

    — Je crois que mes collègues souhaiteraient retenter leur chance.

    Ils acquiescèrent aussitôt. Salomé enfonça son regard dans le mien.

    — Quant à vous ?

    — Non.

    Le mot sortit avant que je ne le reconnaisse.

    — Ce sera sans moi. Nous avons sauté. Nous avons été mesurés.

    Un silence s’installa. Les spectateurs, sur les estrades, attendaient. On entendait les fixations claquer plus loin sur la piste.

    — Vous savez ce que ça implique. Le brassard gris…

    Je me retournai brièvement vers les sapins, à l’entrée du site. Ils formaient une lisière nette. On ne revenait pas au-delà. Je sentis, au creux du ventre, un désir opposé. Qu’on insiste. Qu’on m’oblige. Qu’on me retire ce refus des mains.

    Personne ne le fit.

    Salomé hocha légèrement la tête.

    — Monsieur Jonas. Disqualifié.

    Le terme ne comportait ni reproche ni colère. Il constatait. On me remit un brassard gris. Le tissu râpait la laine de mon manteau. Le tissu absorbait aussitôt les flocons.

    — Les disqualifiés quittent l’enceinte, indiqua un préposé.

    Déjà, une autre équipe prenait place.

    Un homme se tenait à l’écart, le visage à demi caché par une écharpe et des lunettes aux verres fumés. Il avait sauté plus loin que tous. Son regard restait fixé sur la pente.

    — Nous aurions pu monter encore, dit-il.

    Je ne sus s’il parlait à moi ou à lui-même.


    Les disqualifiés ne figuraient plus sur les listes d’hébergement. Leurs repas ne leur étaient plus distribués. Enfin, leurs noms disparaissaient des tableaux d’affichage.

    La neige continuait de tomber.

    Je marchai jusqu’à la ville basse. Là, le blanc était devenu gris, mêlé de suie et d’eau fondue.

    Un homme frêle se tenait sous un porche. Son brassard gris pendait à son bras comme un linge inutile.

    — Nous sommes devenus faciles à effacer, dit-il sans me regarder. Autrefois, il fallait du temps. Désormais, un trait suffit.

    Sa voix ne tremblait pas.

    Je remarquai malgré moi l’odeur âcre de ses vêtements, la saleté incrustée dans ses ongles. Je détournai les yeux. Il me répugnait.

    — On ne nous chasse même plus, poursuivit-il. On nous contourne.

    Une femme pressée passa. Son talon céda sur la neige durcie. Elle chercha un point d’appui.

    Elle le trouva sur la poitrine du miséreux.

    Le choc fut bref.

    Un craquement sec.

    Elle reprit son équilibre, ajusta son manteau, et continua sa route sans se retourner.

    L’homme resta immobile. Je demeurai là quelques secondes, le brassard gris serré contre mon bras. Puis je repris moi aussi ma marche.

    La neige commençait déjà à fondre. Personne ne glissait plus.

    L’hiver n’avait fait qu’une incursion.

  • Le trottoir aux sacs abandonnés

    I — Les signes mal lus — 04

    Myriam et moi parlâmes longtemps de la maison. Je soutins qu’elle pouvait encore tenir. Quelques planches, un nouvel enduit, un effort de plus.

    Myriam m’écouta sans me contredire.

    Puis elle prononça simplement le nom de Noam.

    Je ne répondis pas.

    Derrière nous, une goutte recommença à tomber dans la casserole placée sous la fuite.

    Les murs continuaient de boire l’humidité. Les fissures s’élargissaient. Les rustines de fortune ne faisaient que déplacer l’infiltration.

    Je regardai encore une fois le mur nord, cherchant déjà où fixer une nouvelle plaque.

    Puis nous revînmes vivre chez mes parents.


    Mon ancienne chambre était devenue celle de mon père. Mes parents faisaient désormais chambre à part.

    Comme Myriam et moi.

    Ils le savaient. Nous n’en parlâmes pas.

    Faute de place, on nous installa tous les deux dans la petite pièce qui servait autrefois de réserve. Mon vieux bureau s’y trouvait encore. Sur le plateau reposait le réveil de la maison, un modèle lourd à ressort, dont on entendait parfois le cliquetis derrière le cadran.

    Chaque déplacement d’aiguille produisait un claquement épais dans le meuble.

    Une graduation équivalait à une heure et demie.

    Je ne pouvais régler l’aiguille qu’au prix d’un cycle entier. Soit je me levais en pleine nuit, soit je me réveillais trop tard. Entre les deux, aucune heure ne semblait exister.

    Le temps ne se divisait pas finement ; il se découpait en blocs massifs.

    Chaque matin, mon père nous menait en ville en carriole, Noam et moi. Noam s’installait près de lui et réclamait les rênes. Lorsqu’on les lui confiait un instant, il se redressait, sérieux comme un cocher, puis éclatait de rire lorsque les chevaux frémissaient sous ses gestes maladroits.

    — Plus vite, papi Élie ! Plus vite !

    Il tapait du talon contre le marchepied, persuadé d’accélérer l’allure.

    Moi, je comptais les minutes.

    — Je pourrais peut-être faire tout le trajet en omnibus, dis-je ce matin. Et aussi réduire la halte de midi.

    Noam ne m’écoutait pas. Il racontait aux chevaux des histoires confuses, ponctuées de rires.

    Élie me regarda un instant puis consulta sa montre.

    — Elle retarde, dis-je.

    — Pas forcément, répondit-il.

    Puis il la rangea. Il me déposa à l’arrêt d’omnibus et repartit vers l’école de Noam.


    Près de l’arrêt, contre un banc de pierre, le bureau de bienfaisance avait laissé un sac de couchage roulé. Une étiquette cousue à la toile portait ces mots :

    bienfaisance communale — usage temporaire

    Le sac était là depuis le premier jour. Personne ne semblait s’en soucier.

    Sur le trottoir, les passants allaient et venaient sans ralentir. Ils jetaient parfois un regard bref, comme on regarde une scène déjà comprise.

    Ce matin-là, je décidai d’employer la demi-heure inutile avant la correspondance.

    Je déroulai le sac sur le pavé, à l’ombre d’un réverbère.

    La toile était rêche, marquée de taches sombres. Une odeur âcre s’en dégageait — sueur ancienne, humidité stagnante, quelque chose d’acide.

    Je me glissai à l’intérieur.

    Le couchage conservait une tiédeur incertaine. La toile semblait déjà avoir la forme d’épaules plus larges que les miennes.

    Des pas passèrent près de ma tête sans ralentir.

    Au fond, près de la couture, je sentis sous mes doigts un objet dur. Je le tirai à la lumière : un petit tournevis en laiton, au manche lissé par la paume.

    Je pensai qu’un homme avait peut-être dormi là avant moi. Un homme qui ne cherchait pas à rentabiliser son sommeil.

    Je remis le tournevis en place, exactement comme je l’avais trouvé.

    La lumière se filtra en gris à travers l’étoffe.

    Les bruits de la rue se firent sourds.

    Quelqu’un toussa près du réverbère.

    Je remontai lentement la fermeture jusqu’au menton.

    Une fois refermé, le sac sembla plus lourd autour de moi.

    L’omnibus passa dans un grondement diffus.

    Puis le sommeil vint aussitôt.

    Je rêvai que je dormais dans le couchage communal.


    Puis un poids s’abattit.

    Quelqu’un s’assit. Sans brusquerie. Simplement comme on prend place sur un banc.

    L’air me manqua aussitôt.

    Le poids ne cherchait pas à m’écraser. Il se répartissait méthodiquement sur ma poitrine et mes jambes.

    — Pardon, dit une voix calme.

    La pression ne se retira pas.

    Je tentai de me dégager. Le tissu se tendit davantage autour de mes épaules.

    — Ce dispositif n’est pas prévu pour la sieste diurne, ajouta la voix.

    Je reconnus le timbre.

    — Ne nous sommes-nous pas déjà vus ? demandai-je.

    Un léger déplacement de poids. Comme un homme corrigeant sa position dans un fauteuil.

    — Probablement dans un autre sac.

    La réponse me parut exacte sans que je susse d’abord pourquoi.

    Puis le souvenir se forma, net.

    — Dans votre château, dis-je.

    La phrase fut prononcée sans ironie, comme un rappel administratif.

    Je tirai sur la fermeture.

    Elle se coinça à mi-course.

    L’air devint immédiatement plus chaud dans le sac.

    Le pavé vibra sous le passage de l’omnibus.

    — C’est pour tous, dit-il encore.

    Le poids se réajusta légèrement, avec méthode.

    Je cessai de tirer.

    Chaque inspiration aspirait un peu l’étoffe contre ma bouche.

    Devant moi surgit l’image du réveil, énorme, ses crans épais.

    Le ressort se tendait, sans jamais céder.

    J’attendais la sonnerie.

    La montre d’Élie, elle, se contentait d’avancer.