Les quais aux bagages oubliés

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I — Les signes mal lus — 06

Nous avions traversé l’Atlantique pour exposer nos travaux. La séance avait eu lieu la veille. Il nous restait une journée à occuper.

Après la disqualification, il me semblait que les lieux se refermaient plus vite autour de moi.

Nous avions chacun loué un appartement différent à Manhattan, à quelques rues de distance, entre Washington Square et les quais de l’Hudson. Myriam occupait une chambre au troisième étage d’une maison de briques étroite, dans une rue bordée d’escaliers de pierre. Jonathan, chargé de la logistique de la démonstration, logeait plus bas, vers les docks de la 23ème Rue, dans une pension sombre tenue par un Irlandais taciturne. Quant à moi, j’avais choisi une pièce mansardée sous les toits, non loin de la 8ème Avenue. La lucarne ouvrait sur une trouée entre deux immeubles ; la vue sur le fleuve, annoncée avec insistance, se réduisait à quelques mâts alignés le long de l’Hudson.

Nous devions tous nous retrouver en fin d’après-midi à la gare maritime.

Je m’étais levé de bonne heure, comme avant chaque départ. Je ne savais pas attendre l’heure exacte.

Je descendis dans la rue trop tôt, sans savoir que faire de la matinée.

Je n’avais plus d’endroit précis où attendre.

Je gagnai la grande place illuminée : un carrefour saturé d’enseignes au gaz, de panneaux peints vantant des toniques et des savons miraculeux. Une toile blanche avait été tendue entre deux façades. Un cinématographe ambulant y projetait des images tremblées : une locomotive entrant en gare, une femme tournant sur elle-même, un homme tombant d’une chaise.

À chaque apparition de la locomotive, quelques épaules se redressaient imperceptiblement.

À force d’immobilité, je ne savais plus très bien si j’attendais un train projeté ou un départ réel.

Autour de moi, des hommes dormaient sur des ballots de marchandises. Certains regardaient la projection immobiles ; la lumière blanche glissait sur leurs joues creusées sans qu’ils clignent. Leurs manteaux étaient trop grands, leurs visages gris de fatigue.

Je restai debout parmi eux plus longtemps que nécessaire.

Un garçon passa près de moi en courant.

Il s’arrêta net, balaya la foule du regard.

— Work? Any work?

Il lança les mots comme on jette une pièce sur une table, puis disparut derrière une charrette.

La toile frémissait à chaque souffle de vent. Par moments, la pellicule se bloquait, brûlait légèrement dans le faisceau lumineux, laissant une tache noire au centre de la scène.

Un vieil homme s’approcha de la toile, la main tendue sans insistance.

— Signore, un pezzo di pane… per carità.

Il ne cherchait pas mon regard. Sa paume demeurait ouverte, à hauteur de poitrine, comme une habitude plus qu’une demande.

L’odeur de soupe aigre et de laine mouillée stagnait autour des caisses.

Un peu plus loin, une voix rauque, presque sans souffle, répéta :

— A shtikl broyt, bitte… Got zol bentshn aykh.

Je ne sus à qui elle s’adressait.

Un instant, je me surpris à tenir mes mains ouvertes, comme les leurs.

Je rabattis aussitôt les doigts sans savoir depuis combien de temps je les tenais ainsi.

La tache noire s’élargit avant de disparaître.

Je pensai que le monde moderne avait la consistance d’une flamme trop proche.

Le train continuait d’entrer en gare.

À midi, je pris un omnibus en direction de la gare maritime.


La verrière du hall principal retenait une lumière blanche, salie par la vapeur. Des portefaix poussaient des chariots chargés de malles cerclées de fer. L’odeur mêlait le sel, le charbon et la toile humide.

Je les aperçus près d’un pilier de fonte, à l’écart du guichet des premières classes. Jonathan avait les épaules plus basses qu’à l’ordinaire. Myriam tenait son carnet contre elle.

— Vous êtes en avance, dit-elle.

— Toujours.

Jonathan se frotta le front.

— J’ai dit adieu aux Irlandais, hier soir. Ils ont pris le mot au sérieux.

Sa voix était sèche. Il parlait sans se plaindre, comme d’un fait météorologique.

— Cela valait-il la peine ? demanda Myriam.

— On ne quitte pas un quai sans arroser le départ.

Il inspira brièvement, puis se tut, les yeux plissés par la lumière.

Myriam reprit, presque à mi-voix :

— J’ai assisté ce matin à une réunion de la Société théosophique. Ils parlent de plans invisibles, de cycles successifs. Selon eux, rien ne se perd ; tout change de forme.

Jonathan esquissa un sourire.

— Tant que ça ne revient pas sous forme de mal de crâne.

Elle ne releva pas.

Je sortis mes papiers pour vérifier l’heure d’embarquement.

C’est alors que je les sentis.

Les clefs.

L’anneau froid contre ma paume.

Je restai immobile une seconde, au milieu du flux des voyageurs.

— Un problème ? demanda Myriam.

Je levai les yeux vers eux.

Jonathan se tenait un peu penché, la main à la tempe. Myriam observait le hall comme si elle en mesurait déjà les correspondances invisibles.

— J’ai oublié de restituer les clefs.

Elle fronça à peine les sourcils.

— Les miennes ont été rendues ce matin.

Je hochai la tête.

Je calculai brièvement la distance jusqu’à la pension.

Impossible d’effectuer l’aller-retour avant l’embarquement.

Le hall se creusa autour de moi.

Je sentis le poids des clefs s’alourdir dans ma poche. L’anneau ne tenait plus du métal ordinaire ; il tirait vers le bas, comme s’il retenait derrière moi toute la pièce mansardée, la lucarne, la fente étroite sur l’Hudson.

Je revis soudain la fenêtre entrouverte au-dessus du lit étroit.

Les minutes ne se succédaient plus : elles s’accumulaient.

Les dents des clefs avaient laissé leur marque dans ma paume.

— Un problème ? demanda Myriam.

Je ne répondis pas tout de suite.

Si je quittais le hall, je manquais le départ. Si je restais, quelque chose demeurait ouvert, sans témoin.

Une porte restait béante derrière moi.

— Nous trouverons une solution ici, dis-je enfin, en partie convaincu. Un bureau de poste. Une enveloppe recommandée. Un employé consciencieux.

Jonathan haussa les épaules.

— On fera avec.

Je remis les clefs dans ma poche.

Elles ne cessèrent pas de peser.


Le passage de sécurité se fit sans incident. Un homme en manteau gris acier, à la silhouette droite et mesurée, examinait les billets. Son visage avait quelque chose de familier : une manière d’incliner la tête avant de parler, comme s’il pesait chaque mot à l’avance.

Il me laissa passer sans commentaire.

Jonathan suivit, la démarche légèrement incertaine.

Lorsque Myriam s’avança à son tour, l’homme releva brièvement les yeux. Sa main se posa sur le carnet qu’il tenait ouvert. Il ajusta légèrement le bord de sa manche avant de parler.

— Madame.

Elle s’arrêta.

Il consulta une page, tourna une feuille avec lenteur.

— Les effets de votre grand-mère ont été retrouvés dans un entrepôt du quai ouest. Ils doivent être rapatriés par le même navire.

Myriam ne parut ni surprise ni inquiète.

— Je n’ai rien déclaré de tel.

— Cela n’était pas nécessaire, répondit-il d’une voix égale. Ils vous attendent dans la salle d’attente.

Il s’écarta d’un pas, nous invitant à avancer.

Dans la salle, un attroupement s’était formé autour d’un amas de bagages. Des malles anciennes, des chaises démontées, un guéridon, une commode dont un tiroir manquait. Une étiquette pendait à l’une des poignées : “Effets de Madame L. — à rapatrier.”

Les meubles semblaient avoir toujours attendu là.

Un jeune porteur s’approcha de nous. Il était mince, le visage étroit, les gestes précis.

— Tout doit embarquer sur le même navire, dit-il sans hésitation.

Je pris une chaise pliante et tentai de l’insérer dans ma valise. Elle dépassait. Je retirai quelques chemises pour faire de la place.

Jonathan m’observait, le front légèrement plissé.

Le porteur s’agenouilla aussitôt. Il vida le reste de ma valise avec méthode, plia mes pantalons en deux, puis en quatre, les disposa à plat contre les parois.

— On peut encore gagner de l’espace.

Il fit glisser le petit buffet vers lui, en évalua la largeur d’un regard.

— En diagonale.

Il appuya de tout son poids sur le couvercle.

— Ça devrait fermer.

À quelques pas de nous, Jonathan se penchait en deux, le visage contracté.

— Ça ne passe pas, murmura-t-il entre ses dents.

Il tenta de se redresser, sans succès. Une sueur fine perlait à son front.

— Vous devriez consulter, dit calmement Myriam à Jonathan. Cela vous est déjà arrivé.

Elle tourna légèrement la tête vers moi.

— À vous également.

Je levai les yeux vers elle.

— À moi ?

Elle soutint mon regard.

— Après la crème glacée, à Brooklyn.

Je me rappelai soudain les jours suivants, l’estomac noué, la lourdeur persistante, comme si quelque chose refusait d’être assimilé.

Jonathan s’éloigna vers les latrines, soutenu par le jeune porteur.

Quelques instants plus tard, celui-ci était revenu derrière mon épaule.

Je refermai ma valise avec difficulté. Le couvercle résistait. Je dus m’asseoir dessus pour engager la serrure.

Le porteur se plaça derrière moi et appuya lentement sur mes épaules, augmentant la pression sans un mot.

J’entendis le bois gémir sous la pression.

— Voilà.

L’homme au manteau gris acier s’approcha de l’amas de meubles. Il consulta un carnet étroit.

— Tout ce qui n’est pas déclaré sera retenu, dit-il d’une voix basse.

Il posa brièvement son regard sur moi.

Je sentis les clefs dans ma poche.

— Vous avez quelque chose à restituer ? demanda-t-il.

— Rien d’important.

Il ne nota rien.

Il attendit simplement.

Derrière lui, les malles semblaient avoir pris du volume. Le bois gémissait sous la pression. Une fissure apparut sur le flanc de la commode.

Jonathan revint, pâle.

— Ça ne vient pas, dit-il simplement.

Un sifflet retentit sous la verrière. L’embarquement commençait.

Je sortis les clefs de ma poche et les regardai.

Les dents du métal avaient marqué ma paume.

— Le délai de restitution est échu, dit l’homme au manteau gris acier.

Je voulus lui tendre les clefs.

Ma main resta en suspens.

Derrière moi, un craquement sec retentit.

La commode venait de céder.

Les tiroirs s’étaient ouverts d’eux-mêmes, répandant leur contenu sur le sol de la salle d’attente : tissus, photographies, couverts, papiers froissés.

Personne ne se baissa pour les ramasser.

Jonathan gémit de nouveau.

Je remis les clefs dans ma poche.

Le navire souffla une longue plainte grave, comme un ventre qu’on force.

Nous avançâmes vers la passerelle.

La mer, elle, n’attendait pas.