Le ravin aux rires sauvages

I — Les signes mal lus — 02

Le sous-sol de la maison d’enfance de Myriam sentait la pierre froide et la lessive ancienne. L’escalier descendait droit, étroit. De petites capsules de laiton, fermées par une membrane fine, étaient fixées sur chaque marche. Chacune était reliée par un fil noir qui longeait la rampe et disparaissait dans un mécanisme d’horlogerie posé sur une table d’écolier. Les fils étaient tendus avec soin. Rien ne dépassait.

— Ne marchez pas trop fort, dit quelqu’un derrière moi.

Je descendis quand même. Chaque pas produisait un souffle bref, amplifié, comme si la marche expirait sous mon poids.

Dans la cave, des rideaux avaient été tendus pour délimiter des espaces. Les enfants fouillaient dans une malle de costumes. Noam me tendit deux yeux découpés dans du papier blanc, avec des pupilles tracées à l’encre.

— Mets-les.

Je les posai sur mes paupières fermées. Ils tenaient par une ficelle nouée derrière la tête. Quand j’ouvris les yeux, le monde se réduisit à deux ovales imprécis. Les contours flottaient. Les voix semblaient venir de loin.

Myriam ajusta les siens avec une précision tranquille, l’air concentré.

Un des enfants se mit à rire. Le rire fut repris, déformé, amplifié par le dispositif de l’escalier. Chaque marche vibrait d’un écho décalé. Les sons revenaient avec un léger retard, comme si la maison réfléchissait avant de nous répondre.

Je levai les yeux vers le haut de l’escalier.

Dans l’ombre du palier, quelque chose bougea. Pas une personne. Une forme plus compacte, immobile, comme un nœud dans l’air. Une surface pâle y captait la lumière — lisse, sans pli, d’une blancheur qui ne gondolait pas.

Le coffret sur la table émettait un léger cliquetis régulier.

Puis le sol bascula.


Nous étions sur l’eau.

La barque était étroite, à fond plat. Le bois, gonflé par l’humidité, craquait sous nos mouvements. L’automne avait jauni les rives. Des feuilles mortes tournaient lentement à la surface de la rivière.

Nous avancions sans rame visible.

Des coques de barques retournées surgissaient à hauteur de tête, plantées verticalement dans l’eau comme des mâts brisés. Leur bois était sombre, verni par le courant. Il fallait se baisser brusquement pour ne pas être heurté.

— Attention, dit Jonathan derrière moi, en riant.

Il leva les bras au dernier moment et éclata de rire en frôlant une coque. Le choc fit vibrer toute la barque.

Les enfants riaient aussi. Le danger était précis. Mesurable.

Une coque passa si près que je sentis l’odeur de vernis. Je me penchai. L’eau reflétait un ciel trop bas.

Nous continuâmes encore quelques instants. La rivière se resserra entre deux talus plus abrupts. Le courant ralentit sans raison visible.

Jonathan se pencha vers moi.

— On descend là, Jonas ? Ça me semble pas mal.

Pas mal pour quoi, pensai-je. Mais j’acquiesçai silencieusement.

La barque heurta doucement la berge. Le bois racla la terre humide. L’un des enfants sauta le premier, ses bottes s’enfonçant dans une boue souple. Nous suivîmes.

Je tirai la barque d’un geste inutile. Elle resta là, oscillant légèrement, comme si elle attendait autre chose. À ma droite, trois marins sautaient déjà sur la berge d’un mouvement assuré.

Les berges montaient à pic.


Nous marchions désormais au fond d’un ravin. Une route abandonnée le traversait, pavée mais disjointe, envahie par des herbes sèches. Les parois de terre montaient haut de chaque côté, striées de racines apparentes.

Jonathan et moi ouvrions la marche. Les trois marins nous accompagnaient. Ils portaient encore l’odeur de goudron et de sel. Leurs manches étaient roulées, leurs avant-bras marqués de cordages anciens. Jonathan avait déjà lié conversation.

— Si vous doublez la quille avec une bande de cuivre, dit l’un d’eux, ça tient mieux le courant.

— Et vous gagnez en tirant d’eau, répondit Jonathan, hilare.

Ils parlaient de renforts, de clous, d’équilibrage de charge comme d’autres parlent de musique. Les phrases se coupaient d’elles-mêmes, reprises par un éclat de rire sans cause précise.

Je cherchai dans ma mémoire un exploit de menuiserie. Je pensai à la plaque de zinc fixée sous l’évier, la semaine précédente. À la cale sous la table. Aucune de ces prouesses ne me sembla mériter d’être racontée. Je me contentai de rire, à un moment qui me sembla convenable.

Myriam marchait en retrait, avec un groupe de femmes. Elles parlaient à voix basse. Leurs robes, d’un brun et d’un vert fanés, étaient légèrement relevées pour ne pas accrocher la poussière.

L’air était vif. Une odeur de feuillage en décomposition montait des talus.


Au tournant du ravin, elles apparurent.

Des femmes postées en hauteur, sur les corniches de terre, silhouettes découpées sur le ciel gris. Leurs cheveux tombaient libres, emmêlés par le vent. Certaines avaient des stries de cendre sur les joues. Leurs manches étaient retroussées malgré le froid, les doigts noircis par la suie. Leurs robes, relevées pour courir, laissaient voir des jupons tachés de terre.

Parmi elles, j’aperçus Ruth, qui leva le bras en nous voyant.

Je n’eus pas le temps de répondre qu’un projectile enflammé décrivit un arc lent au-dessus de nos têtes et s’écrasa quelques mètres devant nous. De la paille imbibée d’huile, nouée autour d’une pierre. La flamme prit aussitôt.

Les hommes éclatèrent de rire.

— Elles ont préparé ça pour nous, me lança Jonathan, en me donnant un coup de coude complice.

Un second projectile partit. Puis un troisième. Les flammes dessinaient des cercles irréguliers sur la route.

— Reculez au cas où ! cria-t-il, toujours en riant.

Nous reculâmes d’un pas. Puis d’un autre.

Les femmes, en face, riaient elles aussi. Un rire clair, presque enfantin. Aucune colère dans leurs visages. Seulement une tension concentrée. Je levai les yeux vers Ruth. Elle se tenait légèrement en avant des autres. Elle ne lançait rien. Elle observait.

Un mécanisme grinça derrière les talus. Une planche bascula brusquement sous les pieds de l’un de nos compagnons. Il disparut dans une fosse peu profonde, remplie de feuilles humides. Il se releva aussitôt, couvert de terre, hilare.

— Bien joué !

Les pièges étaient visibles, mais tard. Un filet tomba d’un arbre mort et enveloppa les deux autres marins. Ils se débattirent sans panique.

Je sentis quelque chose frôler ma cheville. Une corde tendue. Je sautai au dernier moment. Elle se releva derrière moi, déclenchant la chute d’une pluie de cendres froides.

L’odeur de fumée se mêlait à celle de l’humus. Les rires montaient et se répondaient d’un versant à l’autre.

Je levai encore les yeux. Sur la crête, un dispositif de bois était installé : poulies, leviers, contrepoids. Les femmes actionnaient les mécanismes avec méthode. Rien n’était improvisé. Dans l’ombre d’un des montants, une silhouette immobile observait. Un masque pâle, lisse, à peine incliné. Lui non plus ne lançait rien. Il n’ordonnait rien. Il était simplement là, comme si tout avait été prévu longtemps avant notre arrivée.

Un nouveau projectile tomba à mes pieds.

Je le fixai une seconde de trop. La flamme se propagea rapidement dans les herbes sèches. La fumée monta, épaisse, enveloppant le ravin.

Les hommes cessèrent de rire.

Les femmes aussi.

Quelque part, un mécanisme continuait de cliqueter. Puis quelqu’un, derrière moi, éclata d’un rire plus fort que les autres. Nous reprîmes la marche.