I — Les signes mal lus — 03
Les berges cessèrent brusquement. Nous débouchâmes sur une foire installée au bord du plateau. Après le ravin, l’espace paraissait trop large.
Des guirlandes de fanions claquaient dans l’air frais. Un orgue mécanique grinçait sous une tente rayée. La lumière tombait en biais, dorant les toiles tendues des baraques. Des lanternes de verre attendaient d’être allumées. Des enfants couraient entre les étals, poursuivis par des mères indulgentes. On vendait des pommes caramélisées, des marrons chauds.
Jonathan inspira profondément.
— Voilà qui ressemble à une arrivée digne de ce nom.
Les trois marins parcoururent les stands du regard, les évaluant comme s’ils examinaient un quai inconnu.
Au centre de la clairière, un bassin circulaire était entouré d’une balustrade en bois verni. L’eau y était d’un bleu trop uniforme, presque laiteux, comme si elle retenait la lumière au lieu de la refléter. Une vapeur fine en montait par nappes régulières. De faibles ondulations traversaient parfois l’eau sans qu’aucun vent ne les provoque.
Une enseigne peinte à la main annonçait :
épreuve de sensibilité fluidique
Démonstration publique.
Un homme en redingote claire se tenait sur une estrade étroite. Il avait l’air sincèrement ravi d’être là. Ses cheveux déjà clairsemés étaient soigneusement peignés en arrière. Il parlait vite, avec des gestes précis.
— Mesdames, messieurs, la matière n’est point muette ! Elle répond à nos émanations ! Elle les traduit, les amplifie !
Quelques rires polis lui répondirent. Des badauds s’approchèrent.
Il s’interrompit en nous voyant.
— Voilà des sujets vigoureux. Parfait. Vous cinq, si vous l’acceptez.
Jonathan éclata de rire.
— On dirait qu’on nous recrute.
— Des volontaires idéaux, rectifia l’homme avec chaleur.
Les marins haussèrent les épaules. L’un d’eux cracha dans l’herbe, puis essuya sa bouche d’un revers de main.
Je cherchai le regard de Myriam. Elle se tenait un peu en retrait, parmi les familles qui observaient la scène. La lumière de fin d’après-midi posait une teinte douce sur ses épaules.
— Vas-y, dit-elle simplement.
Ce n’était ni un défi ni un encouragement appuyé. Une évidence. Jonathan me heurta l’épaule du coude, déjà décidé.
— On ne va pas les décevoir.
On nous guida vers une rangée de cabines de bois, adossées à la tente principale. Les planches étaient gonflées d’humidité. Les portes fermaient mal. À l’intérieur, un banc étroit, deux crochets de fer, un broc d’eau tiède.
Jonathan entra dans la première cabine et me fit signe de le suivre. Je m’apprêtais à refermer la porte, mais l’un des marins la retint pour faire entrer ses deux compagnons. Il eut du mal à la refermer.
Les marins plaisantaient en retirant leurs bottes. Jonathan parlait encore de quilles et de bandes de cuivre. Je me retrouvai coincé entre une épaule large et une paroi humide. Mon coude heurta une côte. Nous respirions le même air, déjà tiède. Je me tournai à demi pour passer ma chemise par-dessus ma tête.
La vapeur s’infiltrait déjà par les interstices des planches.
J’aurais préféré me dissiper avec elle.
On nous remit des tenues légères, presque identiques : pantalons de toile claire, chemises fines. Les tissus collaient un peu à la peau.
Quand nous ressortîmes, le soleil descendait derrière les arbres. Les lanternes commençaient à s’allumer une à une.
Autour du bassin, la foule s’était épaissie. Des enfants s’accrochaient aux balustrades. Des mères les retenaient par les épaules.
Les conversations baissèrent d’elles-mêmes à mesure qu’on approchait de l’eau.
Au-dessus du bassin, une passerelle étroite reliait deux mâts de bois. Deux hommes s’y tenaient, immobiles, comme des vigies. Nous étions surveillés depuis la passerelle.
Personne n’avait encore touché l’eau.
L’homme en redingote leva la main.
— Le principe est simple. Traversez le bassin sans troubler l’équilibre. Le fluide révélera ce qu’il y a à révéler.
Il sourit, presque paternel.
— Restez calmes. La matière préfère la continuité.
Il prononça cela avec le ton de quelqu’un qui avait déjà vu l’inverse.
Je posai le pied sur la première marche du bassin. L’eau était tiède. Trop tiède pour un simple réservoir. J’eus l’impression absurde qu’elle s’ajustait à mon poids.
Un frisson parcourut la surface, sans qu’aucun de nous ait bougé.
Au-delà de la balustrade, Myriam nous regardait.
Je descendis.
L’eau monta jusqu’à mes genoux, puis à mes cuisses.
Elle ne résistait pas.
Elle épousait.
À gauche de mon corps, une lueur bleue se forma, froide et nette. À droite, une frange rouge apparut, plus vive. Les deux se tenaient séparées, comme si une ligne invisible me divisait exactement.
Un murmure parcourut la balustrade, comme dans une salle de spectacle. Des visages se penchèrent davantage. Une femme porta la main à sa bouche. Un enfant demanda quelque chose qu’on ne lui répondit pas.
Personne ne semblait certain de devoir applaudir.
Le chercheur, les joues soudain plus rouges que son propre flanc droit, leva les bras.
— Vous voyez ! s’écria-t-il. Je ne vous ai rien caché ! Le fluide révèle ce qui nous traverse !
Il riait presque de soulagement.
— La matière répond ! Elle répond !
Jonathan entra dans le bassin avec une assurance tranquille. Le rouge, à son flanc droit, était plus franc que le mien, presque joyeux. Il leva la voix assez fort pour que la balustrade l’entende.
— Alors, c’est ça, votre mystère ?
Quelques rires lui répondirent.
— Tant que ça tient droit, ça me va.
Le rouge à son flanc pulsa brièvement, puis retrouva sa place.
Le chercheur parlait derrière nous.
— Le flanc gauche reçoit. Le flanc droit émet. Le fluide rend visible la proportion. Allez-y, vous pouvez avancer !
Jonathan fendit la surface avec aisance. À chaque ouverture de ses bras, le rouge à sa droite s’évasait brièvement, puis revenait en place. Le bleu, à gauche, demeurait plein, dense, sans se rompre.
Je me mis à nager à mon tour.
À chaque poussée, le bleu glissait le long de mon flanc gauche, le rouge suivait à droite. La ligne médiane restait nette, comme tracée au couteau.
Le bassin ne faisait aucun bruit. Seules nos respirations rompaient le silence.
La vapeur demeurait immobile au ras de l’eau.
Encore une brasse.
Puis une autre.
Le public s’était tu.
Jonathan laissa échapper un bref rire. Un rire simple, sans défi, presque involontaire. Le rouge trembla à peine, puis s’apaisa. Le bleu demeura plein.
Il ne regardait pas ses couleurs.
Moi, si.
Je calculai la distance restante.
Trois brasses peut-être.
La ligne était presque parfaite.
Je n’avais plus qu’à finir.
Une dernière poussée. Rien de plus.
À l’instant même où la pensée se forma, le rouge s’épaissit.
Je n’avais ni accéléré ni modifié mon geste. Pourtant l’eau vibra trop longtemps autour de moi.
Le bleu recula d’un demi-pouce.
La frontière se troubla.
Un violet sourd affleura entre les deux.
Mon mouvement perdit son rythme une fraction de seconde. L’eau sembla aussitôt se refermer davantage contre mes côtes.
Je repris ma respiration trop vite.
Le violet se resserra, puis s’étira en filaments souples, presque articulés.
Dans cette zone incertaine, quelque chose sembla se plier — une membrane hésitante.
Je battis des jambes plus fort que nécessaire.
L’eau épaissit soudain autour de ma poitrine.
Ma prochaine inspiration arriva trop tard.
Pendant une seconde, je ne sus plus si je cessais d’avancer ou si le bassin me retenait. Il me sembla qu’une tête pâle, molle, se dessinait sous la surface.
Je clignai des yeux.
La forme se défit aussitôt, mais le trouble demeura.
Le silence de la balustrade changea brusquement de nature.
Un tintement clair retentit au-dessus du bassin.
Jonathan se retourna vers moi. Son propre halo demeurait net, les deux teintes sans mélange.
Sur l’estrade, un homme en manteau sombre avait ouvert un carnet.
— Déséquilibre latéral, dit-il.
Le chercheur conserva son sourire.
— Monsieur, reprenez depuis le bord.
Je restai immobile une seconde de trop.
Le rouge continua d’avancer. Le bleu s’amincit encore.
Une mère attira doucement son enfant contre elle.
Jonathan poursuivit sa nage sans commentaire. Il atteignit l’autre rive sous quelques applaudissements légers. Son rouge et son bleu s’éteignirent progressivement en quittant l’eau.
Je me tournai vers la marche de départ. Le bassin paraissait plus long qu’à l’aller.
Au bord, Myriam me regardait. Elle ne fronçait pas les sourcils. Elle ne souriait pas.
Je posai le pied sur la première marche.
Cette fois, me dis-je, je ne penserai à rien.
À gauche, le bleu se reforma.
À droite, le rouge reparut, plus prompt.