I — Les signes mal lus — 01
Je rafistolais la maison à la lueur d’une lampe à pétrole. La pluie avait commencé sans fracas. Elle tombait droite, obstinée, et trouvait chaque faille. Le plafond, cloqué d’humidité, suintait par endroits. L’eau suivait les fissures du plâtre, longeait les moulures défaites, puis gouttait près des gaines de cuivre que j’avais laissées à nu la veille, après avoir voulu “comprendre le circuit.” Les fils pendaient comme des nerfs arrachés.
Autour des isolateurs de porcelaine, je tâchais de fixer des bandes de toile cirée avec de la ficelle goudronnée. Mes doigts glissaient. Le goudron collait à la peau.
— Tiens ça plus haut.
Myriam leva la lampe à pétrole au-dessus de mon épaule. Elle avait retroussé ses manches. Ses poignets étaient déjà mouillés.
Près de l’évier, un tuyau de plomb vibrait sous la pression. Un mince filet s’échappait du joint mal serré et venait lécher la bobine de fil posée au bord de la table. Un câble descendait du plafond à quelques centimètres de la vasque ébréchée. La porcelaine, fendue en étoile, retenait une eau trouble.
— Il faut condamner ça, dit-elle.
Je hochai la tête.
Dehors, quelque chose traînait dans la rue. Une voix grave, râpeuse, répétitive. On n’en distinguait pas les mots. Seulement l’insistance.
Myriam prit un rouleau de toile huilée, en découpa une bande nette avec des ciseaux d’atelier, puis l’enroula autour du robinet et du tuyau, serrant avec une minutie tranquille. Elle ajouta une plaque de zinc mince qu’elle fixa par deux clous courts dans le bois gonflé du meuble.
Le marteau frappait sans violence, mais chaque coup résonnait dans la pièce vide.
L’odeur du suif, du métal humide et du bois moisi formait une vapeur lourde.
Je maintins les fils écartés pendant qu’elle resserrait le dernier nœud. L’eau ralentit légèrement autour du joint.
Puis elle cessa presque complètement.
Nous restâmes immobiles quelques secondes à regarder le tuyau.
Une goutte tomba encore.
Puis plus rien.
Myriam essuya ses mains sur un chiffon sombre.
— Ça tiendra peut-être, dit-elle.
La lampe grésilla doucement au-dessus de nous. Le zinc vibrait encore un peu sous la pression, mais la table restait sèche.
Je redressai le pied bancal d’une chaise avec une cale taillée dans une chute de bois. Cette fois, elle ne vacilla pas.
— Tu vois, dis-je.
Myriam leva enfin les yeux vers moi.
— Une victoire de la maintenance préventive.
J’eus un bref sourire.
Dehors, la pluie continuait de tomber.
Mais pendant quelques minutes, la maison sembla reprendre son souffle.
La lampe grésilla encore une fois, puis se stabilisa. Une lumière jaune et basse glissa sur les murs gondolés, sur les outils ouverts près de l’évier, sur les bandes de toile sombre qui enserraient maintenant les tuyaux.
Myriam remit doucement le couvercle sur la boîte à clous.
Le silence revint peu à peu dans la cuisine. La pluie frappait toujours les vitres. Le vieux conduit claquait parfois dans les murs.
Le filet d’eau ne gagnait plus la table.
Je retirai mes gants humides et les posai près de la lampe pour les faire sécher.
L’odeur du goudron chauffé se mélangeait maintenant à celle du thé que Myriam avait remis à infuser sur le petit réchaud de fonte.
— Jonathan aurait dit que c’était dangereux de faire sécher ça si près de la flamme, dis-je.
— Jonathan dit ça pour tout.
— C’est souvent justifié.
Elle eut un léger souffle qui ressemblait presque à un rire.
Je regardai autour de nous.
La table tenait droit. L’eau ne gagnait plus les fils dénudés. Même le morceau de toile cloué à la fenêtre cessait enfin de battre contre le mur.
J’aurais voulu arrêter la scène là. Simplement rester dans cette cuisine humide, avec la pluie dehors et les réparations provisoires qui tenaient encore.
Myriam versa le thé dans deux tasses épaisses ébréchées sur les bords.
La vapeur monta lentement entre nous.
Par la fenêtre de la cuisine, au-delà des toits inégaux et des cheminées penchées, la vallée s’ouvrait comme une plaie lumineuse. Pigalle flamboyait. Les enseignes au gaz traçaient des lettres tremblées dans la nuit humide. Des globes laiteux s’alignaient sur les façades des cafés-concerts, palpitant d’une joie régulière, presque industrielle. La lumière glissait sur les verrières, se fragmentait sur les flaques et remontait le long des fiacres vernis comme une sève dorée. On distinguait la roue lente d’un manège, des silhouettes tournant sans fin sous une couronne de lampes. Des rires montaient parfois jusqu’à nous, coupés nets par la distance. La clarté gagnait les nuages bas et les teintait d’un rose maladif.
Myriam réchauffait ses mains autour de sa tasse sans regarder la vallée.
— Ça recommencera demain, dit-elle.
Je suivis une goutte qui descendait lentement le long de la vitre fendue.
— Oui.
Mais à cet instant précis, la maison tenait encore.
Dehors, quelque chose heurta la grille.
Un choc bref.
Puis un autre.
Myriam releva légèrement la tête, sans reposer sa tasse.
La voix revint dans la rue. Plus proche maintenant. Grave, usée par l’humidité.
— Un sou… pour l’amour de Dieu…
La phrase se dissout dans la pluie avant sa fin.
Un courant d’air passa sous la porte.
Le morceau de toile cloué à la fenêtre recommença à battre faiblement contre le mur.
Je reposai ma tasse.
Des pas traînants longeaient la façade.
À travers les rideaux mal tirés, je distinguai des silhouettes avançant dans la rue. Des hommes et des femmes aux manteaux trop larges, aux chapeaux déformés par l’humidité. Dans le quartier, on les appelait les “étranges.” Ils marchaient sans se parler, les yeux ouverts mais sans point fixe, comme s’ils suivaient une ligne tracée dans l’air que nous ne pouvions pas voir.
La pluie semblait glisser sur eux sans vraiment les mouiller.
Le filet d’eau reparut soudain le long du joint réparé.
Une goutte.
Puis deux.
Le zinc vibra légèrement.
Je me levai sans réfléchir et posai la main dessus. Le métal était déjà plus froid.
Un bruit de tissu humide frottant contre le mur me fit tourner la tête.
Le morceau de toile cloué à la fenêtre s’était détaché sur un côté. L’ouverture béait de nouveau.
Et un visage était là, à quelques pouces à peine de l’embrasure.
Pâle, lavé par la pluie. Les cheveux collés au front. Les yeux grands ouverts.
Fixes.
Je ne distinguais pas son âge. La peau semblait trop tendue sur les pommettes, comme si le crâne cherchait à percer. L’eau coulait le long de son nez sans qu’il cligne.
Nous nous regardâmes.
Je sentis ma mâchoire se contracter sans que je l’aie décidé.
Derrière lui, la rue continuait de respirer faiblement.
Je ne fis pas un geste.
Lui non plus.
Puis une autre silhouette le heurta en passant.
Le visage glissa hors du cadre, aspiré par la nuit comme une chose mal posée.
Ils ne demandaient rien. Ils passaient.
La pluie redoubla.
L’eau trouva un nouveau chemin le long du mur nord. Une tache sombre s’élargit lentement sous le papier peint décollé.
Myriam posa sa tasse.
— Ça descend vers la cave, dit-elle.
Je descendis deux marches.
L’odeur y était plus froide. La terre battue buvait sans protester.
On entendait derrière les murs un grondement sourd. Rien qui ressemblât au tonnerre. Plus loin, sous les fondations, quelque chose pompait lentement.
Je remontai à la cuisine.
Le plafond semblait plus bas.
Le zinc vibrait de nouveau sous la pression de l’eau.
— On tiendra cette nuit, dis-je.
Vu l’état général du système, ce n’était déjà pas si mal.
Myriam s’approcha de la lampe et ajusta la mèche avec précaution.
La flamme se stabilisa un instant.
Puis le mur recommença à s’assombrir.