La porte pour entrer

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II — Les réglages incertains — 06

Je trouvai la clé posée sur mon ancien bureau, dans la salle commune. Elle était glissée dans une enveloppe accompagnée d’une carte sur laquelle quelqu’un avait écrit : “J’espère que ça se passera mieux.”

Le bureau qu’on m’avait attribué se situait au rez-de-chaussée et ouvrait directement sur le vestibule. La porte était peinte d’un blanc mat, sans numéro.

J’essayai la clé.

Elle tourna sans bruit.

La pièce était petite. La lumière y tombait sans chaleur. L’endroit serait plus calme que la salle commune.

Je restai un moment sur le seuil. Après plusieurs mois passés à occuper des espaces provisoires, j’avais presque oublié ce que cela faisait d’avoir une porte que l’on pouvait fermer derrière soi.

Je posai ma redingote sur le dossier d’une chaise et ouvris la fenêtre. Un froid sec entra, accompagné d’un bruit de cour intérieure.

Le lendemain, j’apportai deux pots de peinture, deux nuances de bleu.

Je travaillai lentement, en couches épaisses. Les vagues montaient depuis le sol, larges, irrégulières. Par endroits, la matière s’épaississait en crêtes. Je m’interrompais parfois pour regarder le mur de biais, puis je reprenais.

Le soir, la pièce avait changé d’échelle.


Jonathan et Thomas passèrent ensemble le lendemain matin, sans prévenir. Jonathan portait une planche et quelques outils. Thomas tenait un carnet fermé.

— Tu es monté en grade, dit Jonathan.

Je souris sans répondre.

— On va prendre quelques mesures, reprit-il. Pour t’installer une ou deux étagères.

Ils entrèrent comme s’ils avaient toujours eu leurs habitudes ici. Jonathan posa la planche contre le mur. Thomas sortit de sa poche un petit instrument articulé, l’ouvrit, le fit jouer quelques secondes entre ses doigts. Il commença par la porte. Il posa la main à plat contre le bois, resta immobile un instant, puis prit une première mesure.

Ils se déplacèrent lentement dans la pièce. Thomas relevait des distances, des hauteurs. Par moments, il s’arrêtait sans rien noter, comme s’il vérifiait quelque chose qui n’apparaissait sur aucun plan. Jonathan tenait l’extrémité du mètre, hochait la tête et approuvait régulièrement des décisions que personne n’avait encore prises.

— Là, dit-il. Ça passera.

Thomas ne répondit pas. Son regard resta quelques secondes sur le relief bleu du mur. Puis il referma son instrument.

Ils prirent encore deux mesures.

Jonathan se mit alors à fixer une première étagère au-dessus du radiateur en fonte.

Thomas demeura près de la porte un moment. Il observait la pièce comme s’il essayait d’en mémoriser les proportions exactes. Puis il rangea son instrument et sortit sans un mot.

Jonathan termina seul. Il ajusta la planche, vérifia l’horizontalité d’un geste de la main, recula d’un pas.

— Ça tiendra, dit-il.

Je regardai l’étagère. Mon regard glissait d’un bord à l’autre sans jamais trouver l’horizontale.

Jonathan essuya ses doigts sur son pantalon. Son regard parcourut rapidement la pièce : les murs, la fenêtre, l’étagère, le radiateur. Comme pour vérifier que quelqu’un y habitait déjà.

Puis il sortit à son tour.


Cette semaine-là, pour célébrer l’approche de Noël, Salomé organisa une fête dans le vestibule.

En début de soirée, les étudiants avaient installé des panneaux pour exposer leurs travaux. Au centre de la pièce, un buffet avait été dressé.

Mon bureau ouvrait directement sur la salle. Les convives semblaient considérer la porte blanche comme un simple élément du décor. Cela me convenait.

Les étudiants restaient près de leurs panneaux. On venait les voir, un verre à la main. On posait des questions, on en posait d’autres, puis on riait. Certains répondaient. D’autres attendaient.

Je passais d’un groupe à l’autre avec un sérieux qui me paraissait très professionnel. Vers le troisième verre, je commençai même à croire que mes questions étaient devenues intéressantes.

Les voix montaient, redescendaient.

Je bus sans compter.

Plusieurs personnes vinrent jusqu’à mon bureau pour voir les murs. Je ne savais plus très bien si elles regardaient la peinture ou si elles étaient simplement polies.

À un moment, Jonathan apparut avec deux étudiants et entreprit de leur expliquer pourquoi l’étagère était parfaitement horizontale.

Vers dix heures, l’orchestre arriva. Les étudiants furent alors autorisés à ranger. Ils repoussèrent les panneaux vers les bords du vestibule pour dégager l’espace.

Je regardai plusieurs fois dans la direction de mon bureau. La porte blanche apparaissait entre deux panneaux.

Certains commencèrent à danser.

Je tenais à peine debout.

Je choisis alors de m’éclipser.

J’entendais encore les premières mesures lorsque je quittai l’Université.


Le lendemain, j’arrivai tard dans la matinée.

Le bruit de mes propres pas me paraissait excessif. Je décidai de ne pas formuler d’hypothèse sur les événements de la veille avant le déjeuner.

La cour était silencieuse. Dans les couloirs, les lampes diffusaient une lumière basse, tremblée. Le vestibule avait été nettoyé, mais quelque chose de la veille persistait encore.

Je cherchai du regard la porte blanche de mon bureau.

Rien.

Je poursuivis pourtant ma marche sans ralentir. Je fis le tour du vestibule comme si j’avais simplement quelque chose à vérifier plus loin.

Aucune porte ne correspondait.

Je revins sur mes pas.

Lentement. Sans donner l’impression de revenir sur mes pas.

Je crus reconnaître la porte près d’une fenêtre. Ce n’était qu’un placard. Plus loin, une autre me parut familière. Je passai devant sans m’arrêter.

Quelques personnes commencèrent à me regarder. Ou peut-être regardaient-elles simplement dans ma direction.

Je décidai qu’il valait mieux ne pas vérifier. Je n’avais aucune envie d’expliquer que je ne retrouvais déjà plus mon propre bureau. Alors je renonçai.

Avais-je rêvé mon déménagement ?

Je me dirigeai vers la salle commune. Ma place était déjà occupée.

L’homme leva les yeux. Pendant une seconde, je crus qu’il allait se lever.

Au lieu de cela, il se redressa à moitié.

— Je suis désolé, dit-il. On m’a dit que—

— Non, dis-je. J’ai changé.

Il hésita.

Je restai debout quelques secondes. Puis je retournai dans le couloir.

Je m’assis sur un banc, ouvris mon carnet. Je retraçai les flèches de Ruth.

Des pas passaient.

On ralentissait en me voyant.

Je fis semblant d’être occupé.

Myriam s’arrêta devant moi. Elle posa sa main sur sa broche et la fit tourner légèrement.

— Tu es parti tôt hier soir, dit-elle. Ils ont attendu.

— J’ai oublié, dis-je.

— Ils ont ajouté des choses dans ton bureau. Thomas, Jonathan…

Elle regarda le couloir, puis revint à moi.

— Je crois que ça les a vexés.

Je baissai les yeux vers mon carnet. Les flèches commençaient à se superposer de manière absurde.

Myriam ajusta mon écharpe sans me toucher, puis poursuivit son chemin.

La journée passa ainsi.

Je me levai plusieurs fois.

Je traversai le vestibule.

Je crus reconnaître une porte.

Puis une autre.

Je revins m’asseoir.

Je n’entrai dans aucune pièce.

Les portes restaient fermées, identiques.


Le soir, les bureaux se vidèrent peu à peu. Les bruits cessèrent un à un.

Une porte.

Puis une autre.

Je restai seul dans le couloir, attendant que le silence se fasse complètement.

Je revins alors dans le vestibule.

La lumière était plus basse. Les ombres des colonnes s’allongeaient sur le sol.

J’essayai une première porte.

Puis une seconde.

Puis une troisième.

Aucune ne s’ouvrit.

À cette heure-là, il n’y avait plus personne pour me voir. J’aurais dû me sentir soulagé.

Je me sentais surtout fatigué.

Je posai le front contre le mur. Le geste manquait de méthode. Je restai ainsi quelques secondes.

Puis je me raidis.

La tête contre le mur, je l’aperçus.

Un panneau d’exposition était posé là, légèrement de biais. Comme s’il avait simplement été poussé de quelques centimètres de trop.

Derrière lui, une porte blanche.

Je restai immobile. Toute une journée venait soudain de devenir ridicule.

Je m’approchai.

Je regardai le panneau sans le toucher.

Puis je le déplaçai.

J’insérai la clé dans la serrure. Elle tourna immédiatement.

J’ouvris.

L’air de la pièce, restée fermée depuis la veille, avait retenu une odeur de peinture.

Par endroits, le relief avait été repris. Les crêtes montaient plus franchement.

Jonathan avait visiblement terminé le travail.

Sur l’étagère et au mur, des objets avaient été ajoutés : un morceau de corde, quelques pierres, une coquille d’ormeau tournée vers la lumière.

Thomas aussi.

Une lampe avait été déplacée. La lumière venait maintenant de côté.

Je fis quelques pas.

Je posai la main sur le mur. Je suivis une crête du bout des doigts.

Je restai ainsi un moment.

Comme quelqu’un qui vérifie qu’une pièce existe encore après avoir passé la journée à croire l’avoir imaginée.


Le lendemain matin, Matthias entra, accompagné d’un homme de l’intendance.

Le premier tenait un dossier.

Le second un mètre pliant.

— C’est ici, dit l’homme de l’intendance.

Ils observèrent les murs.

L’homme s’approcha. Toucha la surface. Passa le bout des doigts sur une crête de peinture.

— Il y a du relief.

Le mètre se déplia. On prit des mesures. On nota.

L’homme s’accroupit près du mur, examina la base des vagues bleues, puis consulta son formulaire.

— En cas de rotation de personnel, dit-il, il faudra remettre en état.

Je restai près de la fenêtre.

— Je suis titulaire, dis-je. La rotation—

Je m’interrompis. L’homme releva la tête.

— Les règles sont les mêmes.

Il tourna une page. Montra une ligne du doigt.

— Interventions difficiles. Non-conformité des surfaces.

Comme si les vagues avaient soudain acquis un statut administratif.

Matthias entra alors davantage dans la pièce.

Il ajusta ses manchettes. Observa les murs. Puis le relief.

Puis les objets que Thomas, probablement, avait ajoutés. Le morceau de corde. Les pierres. La coquille tournée vers la lumière.

— Le problème, dit-il, c’est la réversibilité.

Il inclina légèrement la tête, comme devant une courbe.

— Si on ne peut pas revenir à l’état initial, on bloque la rotation.

Il fit quelques pas.

Mesura la distance entre deux crêtes avec le regard.

— Il faudra prévoir.

Je regardai la porte.

Elle oscillait à peine, comme déplacée par un courant d’air.

Derrière elle, le panneau d’exposition était encore appuyé contre le mur.

Je pensai à la journée passée à chercher cette pièce. À Jonathan qui avait fixé l’étagère. À Thomas qui avait pris ses mesures sans rien expliquer. À Myriam qui semblait déjà considérer l’endroit comme acquis.

Mes visiteurs refermèrent leur dossier.

On évoqua des contraintes.

Des procédures.

Des remises en état.

Je hochai la tête sans répondre.

La pièce était calme.

Dans le vestibule, le panneau semblait avoir glissé d’un rien.