
Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons. Comme tous les chats de son âge.
Dans le village, chaque chaton possédait son cabinet de curiosités. On capturait les plus beaux papillons, puis on les épinglait avec soin dans de grandes boîtes de bois.
Certains collectionnaient les papillons bleus. D’autres les papillons rayés. D’autres encore les papillons qui ne sortaient qu’au coucher du soleil. Un chaton prétendait collectionner les papillons invisibles. Personne n’avait jamais réussi à vérifier sa collection.
Le chat noir et blanc les aimait tous. Il passait des heures à courir dans les jardins. Quand il découvrait une espèce inconnue, il rentrait chez lui en bondissant pour l’ajouter à sa collection.
Son père disait souvent :
— Tu finiras par attraper tous les papillons du monde.
Et le chaton était presque prêt à le croire.
Puis un jour, quelque chose changea. Il ne sut jamais quoi. Les papillons étaient toujours là. Ils voletaient au-dessus des fleurs. Ils dansaient dans les rayons du soleil. Les autres chatons continuaient de les poursuivre. Mais lui n’en avait plus envie.
Au début, il pensa que l’envie reviendrait.
Demain, se disait-il. Demain, je retournerai dans les jardins.
Mais le lendemain arriva. Puis le jour suivant. Puis toute une semaine. Et le chaton resta dans son panier.
C’était un vieux panier en osier placé près de la fenêtre.
Il y faisait chaud. On y était au calme. Personne ne lui demandait d’attraper des papillons.
Alors il y restait.
Son père essaya de le motiver.
— Viens voir ! cria-t-il un matin.
— J’ai aperçu un papillon aux ailes dorées !
Le chaton leva la tête. Il regarda par la fenêtre. Le papillon était magnifique.
Puis il reposa sa tête sur la couverture.
En regardant une dernière fois dehors, il aperçut une silhouette au loin. Un vieux chat était assis près du mur. Son pelage était noir et blanc. Le chaton ne l’avait jamais remarqué auparavant. Il détourna les yeux.
Sa mère essayait elle aussi.
— Celui-ci brille dans le noir !
Le chaton regarda. Le papillon brillait effectivement dans le noir. Mais cela ne changeait rien.
Les jours passèrent.
Le chaton se léchait moins souvent. Son pelage perdit peu à peu son éclat. Quelques feuilles restaient parfois accrochées à sa queue. Une légère odeur de terre humide commença à le suivre partout. Cela lui faisait honte.
Les autres chatons couraient dans les jardins. Lui restait dans son panier.
Parfois, il ouvrait encore ses boîtes. Les papillons étaient toujours là. Le papillon couleur de lune. Le papillon aux ailes transparentes. Le minuscule papillon doré. Ils étaient exactement comme avant. Pourtant, il refermait bientôt le couvercle.
Pourquoi les autres continuaient-ils à les aimer ? Et lui non ? Le chaton ne comprenait pas.
Un après-midi, après une pluie d’été, il sortit quelques instants dans le jardin. Une flaque d’eau s’était formée près du chemin. En passant devant, il aperçut son reflet. Il s’arrêta. Ses taches blanches lui semblèrent un peu plus ternes qu’autrefois. Comme si quelqu’un avait versé une goutte de gris sur son pelage.
Le chaton cligna des yeux. Lorsqu’il regarda de nouveau, son reflet paraissait normal. Il rentra sans y penser davantage.
Le soir venu, il resta longtemps à observer le jardin par la fenêtre. Le soleil disparaissait derrière les arbres. Les ombres s’allongeaient sur l’herbe. C’est alors qu’il remarqua quelque chose. Tout au fond du terrain se dressait un vieux mur de pierre. Il séparait leur jardin d’un autre jardin. Le chaton l’avait déjà vu des centaines de fois. Pourtant, ce soir-là, il lui sembla différent. Il ne savait pas pourquoi. Il observa le mur pendant de longues minutes. Puis il retourna dans son panier.
Cette nuit-là, il rêva qu’il marchait sur le vieux mur. Et que les papillons volaient très loin au-dessus de sa tête.