Catégorie : Le Chat Noir et Blanc

Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons.

Puis, un jour, quelque chose changea.

Les papillons étaient toujours là. Pourtant, il n’avait plus envie de les poursuivre.

Au fil des saisons, le chat part à la rencontre d’un mystérieux papillon de papier, d’un vieux mur couvert de mousse, d’un vieux chat solitaire et d’une humaine qui aime dessiner des cartes.

Une histoire poétique sur les choses que l’on cherche au loin, et celles que l’on découvre en apprenant à mieux se connaître.

  • Les croquettes

    Le lendemain, le chat noir et blanc partit à la recherche de l’humaine. Elle vivait dans une petite maison au bord du village. Autour de sa porte poussaient des fleurs que le chat ne connaissait pas.

    Lorsqu’il arriva, l’humaine lui caressa la tête et l’invita à entrer.

    La pièce était remplie de livres. Le chat se sentit immédiatement un peu plus à l’aise. Pendant longtemps, ils parlèrent. L’humaine lui demanda quand il avait cessé de poursuivre les papillons. Quand le papillon de papier était entré dans sa vie. Quand le lait avait commencé à l’aider. Et quand les murs étaient devenus un refuge. Le chat noir et blanc répondit du mieux qu’il pouvait.

    Au début, toutes ces questions lui semblèrent étranges. Les papillons, les murs, le lait, le Jardin Blanc… Tout cela lui semblait appartenir à des histoires différentes. L’humaine écouta sans l’interrompre. Puis elle prit une feuille de papier.

    Elle dessina un panier.

    Puis un papillon.

    Puis une soucoupe.

    Puis un mur.

    Puis un autre papillon.

    Puis un autre mur.

    Le chat fronça les sourcils. Quelque chose dans ce dessin lui semblait familier. Comme un chemin qu’il avait emprunté sans jamais le voir.

    L’humaine posa la feuille devant lui.

    — Reconnais-tu ce motif ?

    Le chat resta silencieux. Pendant toute sa vie, il avait observé les routes invisibles des papillons. Pour la première fois, quelqu’un lui montrait les siennes. Alors quelque chose s’aligna dans son esprit.

    Le panier.

    Les papillons.

    Le lait.

    Les murs.

    Ils n’étaient pas séparés. Ils faisaient partie de la même carte. Le chat resta longtemps sans parler. Puis il demanda :

    — Alors… qu’est-ce qu’il y a derrière le mur ?

    L’humaine sourit.

    — Je ne sais pas.

    Le chat cligna des yeux.

    — Vous ne savez pas ?

    — Non.

    Elle réfléchit un instant.

    — Tu as consacré beaucoup de temps au Jardin Blanc.

    — Bien sûr, répondit le chat. C’est la seule partie qui manque.

    L’humaine sourit.

    — Tu es sûr qu’il n’en manque qu’une ?

    Le chat baissa les yeux vers la carte. Il avait passé des années à dessiner les routes des papillons. Pourtant, il n’avait jamais vraiment dessiné les siennes.

    Les semaines passèrent. Puis les mois.

    Le chat retourna souvent voir l’humaine. Parfois, ils parlaient longtemps. Parfois, ils observaient simplement les cartes. L’humaine lui donna aussi différentes sortes de croquettes. Certaines ne changèrent rien. Certaines lui donnèrent mal au ventre. Certaines firent disparaître presque tous les papillons. Le chat n’aimait pas beaucoup celles-là. Finalement, ils trouvèrent des croquettes qui lui convenaient assez bien.

    L’humaine lui apprit également à reconnaître les papillons de nuit. Ils prétendaient toujours savoir où trouver le Jardin Blanc. Pourtant, lorsqu’on les revoyait le lendemain matin, ils paraissaient souvent beaucoup moins convaincants. Alors le chat apprit à attendre avant de les suivre.

    Les années passèrent.

    De nouveaux papillons apparurent. D’autres disparurent. Il arriva encore au chat de passer trop de temps à les poursuivre. Il lui arrivait encore de boire un peu de lait. Il lui arrivait encore de chercher refuge sur les murs. Mais maintenant, il possédait enfin une carte. Une carte de lui-même.

    Un soir d’été, il était assis dans l’herbe devant sa maison avec sa compagne. Ses chatons jouaient un peu plus loin. L’un d’eux poursuivait un papillon bleu. Un autre essayait d’attraper un papillon doré. Le troisième courait simplement derrière les deux autres. Le chat les regarda longtemps. Puis il sourit.

    Au loin, près du vieux mur, une silhouette familière observait elle aussi les jardins. Le vieux chat leva sa soucoupe dans sa direction. Le chat noir et blanc inclina la tête. Puis il reporta son attention sur les chatons.

    Au-dessus d’eux, un papillon traversa lentement le ciel. Le chat le regarda passer. Et le laissa poursuivre sa route.

    Fin

    Si vous avez apprécié ce texte, vous pouvez m’encourager en m’envoyant un message ou simplement en le partageant.

    Les auteurs poursuivent aussi leurs propres papillons.

  • Les chatons

    Le temps passa. Le chat noir et blanc devint un grand chat. Il rencontra une chatte et ils eurent des chatons. Le chat noir et blanc les aimait énormément. Il leur montrait les plus beaux papillons. Il leur apprenait à grimper aux arbres. Il les aidait à construire des cabanes dans les buissons.

    Parfois, le soir, tous les chatons s’endormaient contre lui. Alors le chat noir et blanc n’avait plus envie d’être ailleurs.

    Pendant quelque temps, tout sembla aller bien. Puis un nouveau papillon apparut. Le chat ne sut jamais d’où il venait. Il ne sut jamais pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre. Mais lorsqu’il le vit, il ressentit la même chaleur qu’autrefois.

    Alors il se remit à courir. À observer. À dessiner des cartes. À poursuivre des routes invisibles.

    Les jours passaient sans qu’il s’en aperçoive. Les nuits aussi.

    Parfois, un chaton venait lui montrer un dessin. Le chat levait les yeux.

    — C’est très joli.

    Puis il retournait à ses cartes.

    Parfois, un chaton lui racontait une histoire. Le chat hochait la tête. Mais il n’avait écouté que la moitié des mots. Il pensait déjà à autre chose. À un papillon. À une carte. À une idée.

    Sa compagne l’observait.

    — Tu travailles trop, disait-elle parfois.

    Le chat noir et blanc souriait. Puis il retournait à ses cartes. Il faisait toujours cela.

    Puis les papillons disparurent. Comme ils disparaissaient toujours.

    Au début, le chat attendit leur retour. Puis il recommença à marcher sur les murs. Le panier était devenu trop petit depuis longtemps. Les murs étaient plus silencieux. Les chatons continuaient pourtant à courir dans le jardin. À jouer. À rire. À poser des questions. Comme tous les chatons. Le chat noir et blanc faisait de son mieux pour sourire. Mais chaque rire lui demandait un effort. Chaque question aussi.

    Un après-midi, alors qu’il était assis près du mur, trois chatons arrivèrent en courant.

    — Papa ! Papa !

    Le premier tirait sur sa patte. Le deuxième voulait lui montrer un insecte. Le troisième sautait autour de lui sans s’arrêter. Le chat ferma les yeux. Il était fatigué. Très fatigué.

    — Papa !

    — Papa !

    Alors quelque chose céda.

    — Ça suffit !

    Le silence tomba aussitôt. Les trois chatons reculèrent. Leurs oreilles s’abaissèrent. Le plus petit semblait prêt à pleurer. Le chat noir et blanc demeura immobile. Son cœur battait très vite. Il venait de voir quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu. La peur dans les yeux de ses chatons.

    Le soir venu, il resta longtemps seul. Lorsqu’il rentra, les chatons dormaient déjà. Sa compagne l’attendait.

    — Ils ont eu peur, dit-elle doucement.

    Le chat baissa les yeux. Il ne trouva rien à répondre. Après un long silence, elle ajouta :

    — Tu travailles trop.

    Cette fois, le chat ne protesta pas.

    Plus tard dans la nuit, il retourna près du vieux mur. Le vieux chat était là. Comme souvent. Assis sur les pierres. Une soucoupe de lait entre les pattes. Ils restèrent silencieux pendant un moment. Puis le chat noir et blanc demanda :

    — Est-ce que cela s’arrête un jour ?

    Le vieux chat regarda les étoiles.

    — Les papillons ?

    Le chat hésita. Puis il secoua la tête.

    — Tout ça.

    Le vieux chat ne répondit pas tout de suite. Puis il désigna un point quelque part au-delà des jardins.

    — Il existe une humaine qui aide les chats.

    Le chat noir et blanc attendit la suite. Mais le vieux chat semblait avoir terminé. Après un moment, il ajouta simplement :

    — Je crois que j’aurais dû aller la voir plus tôt.

    Le vent souffla entre les pierres. Le vieux mur se dressait dans l’obscurité. Le chat noir et blanc regarda longtemps le vide sous ses pattes. Puis il pensa aux chatons. À leur peur. À leur silence.

    Pour la première fois depuis très longtemps, il ne pensa ni aux papillons ni aux murs. Il pensa à l’humaine.

  • Les murs

    Les semaines passèrent. Puis les mois. Le papillon de papier ne revint plus. Au début, le chat noir et blanc ne s’inquiéta pas. Les papillons disparaissaient parfois. Ils revenaient toujours.

    Pourtant, les jours continuaient de passer et le papillon ne revenait pas.

    D’autres papillons traversaient encore les jardins. Un papillon bleu. Un papillon rayé. Un papillon doré. Le chat les regardait passer. Ils étaient magnifiques. Il le savait. Mais il n’éprouvait aucune envie de les suivre.

    Un matin, il essaya malgré tout. Il suivit un papillon bleu jusqu’au bout du chemin. Puis il s’arrêta. Cela lui demandait un effort étrange. Comme s’il essayait de courir dans un rêve. Alors il fit demi-tour.

    Peu à peu, il recommença à passer du temps dans son panier. Comme lorsqu’il était plus jeune.

    Mais quelque chose avait changé. Le panier lui semblait plus petit qu’autrefois. Les couvertures étaient les mêmes. La fenêtre aussi. Pourtant il ne s’y sentait plus vraiment à sa place.

    Ses parents s’inquiétèrent à nouveau :

    — Regarde celui-ci, disait son père. Il est magnifique.

    Le chat levait les yeux. Puis les baissait.

    Sa mère essayait elle aussi :

    — Tu pourrais aller faire un tour dans les jardins. Cela te ferait du bien.

    Le chat hochait la tête. Mais il n’y allait pas.

    Au fil des semaines, les conseils devinrent plus nombreux. Les encouragements aussi. Les parents voulaient aider. Le chat le savait. Pourtant, chaque remarque lui semblait peser davantage.

    Un soir, alors que sa mère lui montrait encore un papillon particulièrement rare, il sentit soudain une colère monter en lui. Pourquoi tout le monde parlait-il toujours des papillons ? Pourquoi personne ne comprenait-il qu’il était fatigué ?

    Le chat ne dit rien. Il tourna simplement les talons. Puis il quitta le jardin, sans savoir où aller.

    Ses pas le conduisirent jusqu’au vieux mur.

    Le soleil se couchait. Le vent soufflait doucement entre les pierres.

    Le chat grimpa au sommet et s’assit.

    Là-haut, personne ne lui demandait de poursuivre les papillons. Ni de terminer ses cartes. Ni d’expliquer pourquoi il semblait triste. Alors il resta. Longtemps. Très longtemps.

    Le lendemain, il revint.

    Puis le jour suivant.

    Puis celui d’après.

    Le mur devint peu à peu son refuge.

    Certaines nuits, de petits papillons sombres apparaissaient autour du mur. Ils n’étaient pas aussi beaux que les autres. Pourtant, le chat les trouvait étrangement difficiles à quitter des yeux.

    Parfois, le vieux chat était là également. Assis quelques pierres plus loin. Une soucoupe de lait entre les pattes. Ils parlaient peu. Parfois même pas du tout. Parfois, ils partageaient un peu de lait. Puis ils regardaient simplement le ciel ou le vide sous leurs pattes.

    Un soir, alors que les nuages recouvraient le jardin, le chat sentit des larmes couler sur ses moustaches. Il ne savait pas exactement pourquoi. Les papillons avaient déjà disparu autrefois. Les cartes étaient toujours là. Ses parents l’aimaient toujours. Pourtant quelque chose faisait mal. Très mal.

    Le chat essuya ses yeux d’un coup de patte. Puis il continua à regarder le vide.

    Un matin, après une averse, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches noires lui semblèrent plus grandes qu’autrefois. Ses taches blanches paraissaient s’être rétrécies. Comme si l’encre avait lentement gagné du terrain.

    Le chat détourna les yeux. Cette fois, il n’avait pas envie de sourire.

    Les saisons continuèrent de passer.

    Puis, un matin, quelque chose changea. Le chat ne sut jamais quoi. Alors qu’il longeait machinalement une haie, il aperçut un papillon qu’il n’avait encore jamais vu. Ses ailes étaient couvertes d’étranges symboles.

    Le chat s’arrêta. Le papillon tourna autour de lui. Puis il s’envola.

    Une chaleur familière traversa sa poitrine.

    Le lendemain, il ressortit ses cartes. Le surlendemain, il suivit le papillon. La semaine suivante, il dessinait déjà de nouvelles routes invisibles.

    Le vieux mur était toujours là, mais il cessait peu à peu de l’intéresser.

    Le vieux chat observa le jeune chat s’éloigner derrière le papillon. Puis il baissa les yeux vers sa soucoupe et poussa un long soupir.

    Le chat noir et blanc, lui, ne l’entendit pas. Il était déjà reparti à la poursuite des papillons.

  • Le lait blanc

    Depuis des mois, une tache blanche occupait le centre de sa carte. Le chat noir et blanc l’avait appelée le Jardin Blanc. C’était la seule partie de la carte qui lui résistait.

    Au début, cette énigme l’amusait. Puis elle l’avait intrigué. Puis elle avait fini par occuper toutes ses pensées. Il ne supportait plus de voir cet espace vide.

    À la fin du printemps, une grande fête fut organisée dans le village. Tous les jeunes chats étaient invités.

    Le chat noir et blanc hésita longtemps avant d’y aller. Il n’aimait pas beaucoup les fêtes. Il ne savait jamais quoi dire. Ni où se mettre. Ni comment engager une conversation. Finalement, ses parents insistèrent tellement qu’il accepta d’y aller.

    Au début, il resta seul dans un coin. Les autres chats riaient, discutaient, couraient dans tous les sens. Le chat noir et blanc observait ses pattes.

    Puis il aperçut le vieux chat. Le même vieux chat qu’il avait déjà vu au pied du mur.

    Le vieux chat transportait un plateau chargé de petites soucoupes.

    — Un peu de lait ? demanda-t-il.

    Le chat noir et blanc accepta par politesse.

    Le lait était doux. Chaud. Réconfortant.

    Quelques instants plus tard, les voix lui semblèrent moins impressionnantes. Les regards moins lourds. Sans vraiment s’en rendre compte, il se retrouva à discuter avec d’autres chatons. Et lorsqu’il raconta l’histoire d’un papillon particulièrement rare, certains rirent.

    Mais cette fois, ils riaient avec lui.

    En rentrant chez lui, le chat se sentit plus léger.

    Pendant quelque temps, il ne but du lait que pendant les fêtes. Puis les jours où les autres chatons avaient été particulièrement cruels. Puis les jours où il découvrait un nouveau papillon. Puis les jours où il n’y avait aucune raison particulière.

    Une petite soucoupe finit par apparaître régulièrement à côté de ses cartes.

    Une nuit, après avoir bu plusieurs soucoupes de lait, il contempla longtemps le vieux mur.

    De l’autre côté se trouvait peut-être la réponse.

    L’origine des routes invisibles.

    Le secret que personne n’avait encore découvert.

    Le papillon de papier apparut alors. Il décrivit un cercle au-dessus du mur. Puis un second. Comme s’il invitait le chat à le suivre.

    Le cœur du chat se mit à battre plus vite. Cette fois, pensa-t-il, j’y suis.

    Il posa une patte sur la première pierre. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le mur était plus haut qu’il ne l’avait imaginé. Mais cela ne l’inquiétait pas. Le lait réchauffait encore son ventre et les papillons bourdonnaient dans sa tête.

    Arrivé près du sommet, il leva les yeux. Au loin s’étendaient d’autres jardins. Puis d’autres encore. Et encore d’autres. Peut-être des centaines.

    — Je peux tous les atteindre, murmura-t-il.

    Le papillon de papier passa juste au-dessus de sa tête. Le chat leva une patte pour l’attraper.

    À cet instant, une pierre roula sous lui. Son corps bascula.

    Pendant une seconde, il ne toucha plus rien. Il vit le vide. Les ronces. La terre sombre tout en bas.

    Puis ses griffes accrochèrent une fissure. Il resta suspendu là, le cœur battant si fort qu’il n’entendait plus les papillons.

    Longtemps, il ne bougea pas.

    Très lentement, il réussit à remonter sur le mur. Lorsqu’il releva la tête, le papillon avait disparu. Le Jardin Blanc aussi. Il n’y avait plus que l’obscurité et le vent.

    Le chat demeura immobile. Pour la première fois, il se demanda si certaines routes pouvaient conduire ailleurs qu’à des découvertes.

    Au pied du mur, dans l’herbe, brillait une vieille soucoupe vide. Le chat noir et blanc la reconnut. C’était celle du vieux chat.

    Soudain, il se rappela son regard. Sa tristesse. Sa solitude. Et il se demanda si le vieux chat avait lui aussi essayé d’atteindre le Jardin Blanc. Puis il redescendit sans bruit.

    Cette nuit-là, il ne raconta à personne qu’il avait failli tomber.

  • Le papillon de papier

    L’automne passa. Puis l’hiver. Puis une partie du printemps. Le chat noir et blanc passait toujours beaucoup de temps dans son panier. Ses parents continuaient de lui montrer des papillons. Il faisait de son mieux pour sourire. Mais, au fond de lui, quelque chose manquait toujours.

    Un après-midi de pluie, il décida pourtant de sortir. Il traversa le jardin sans but précis. Le vieux mur était là, tout au fond. Le chat noir et blanc lui jeta un regard distrait, puis il continua son chemin.

    Près d’un arbre, il aperçut un livre abandonné. Ses pages étaient gonflées par l’humidité. Curieux, il s’approcha.

    Une rafale de vent souleva soudain la couverture. Et quelque chose s’en échappa. Un papillon. Mais pas un papillon ordinaire. Ses ailes étaient faites de papier. Elles étaient couvertes de cartes, de dessins et de mots minuscules. Le papillon tournoya autour du chat. Puis il s’envola.

    Le chat noir et blanc le regarda disparaître. Et, pour la première fois depuis longtemps, il ressentit quelque chose. Une chaleur. Comme si une porte s’ouvrait dans sa poitrine. Comme si toutes les pièces d’un puzzle oublié retrouvaient soudain leur place.

    Sans réfléchir, il partit à sa poursuite. Le papillon de papier traversa le jardin. Puis un autre jardin. Puis un troisième. Le chat courut jusqu’au coucher du soleil.

    Cette nuit-là, il ne retourna dans son panier qu’au dernier moment.

    Le lendemain matin, il repartit. Et le jour suivant aussi.

    Le papillon de papier apparaissait toujours quelque part : près d’un livre, dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier rempli de vieilles cartes. Le chat le suivait partout.

    Très vite, ses parents retrouvèrent le sourire.

    — Regarde-le ! disait sa mère. Il est redevenu lui-même.

    Son père hochait la tête.

    — Je te l’avais dit. Il lui fallait seulement trouver le bon papillon.

    Le chat était heureux de les voir rassurés. Mais il ne se sentait pas vraiment redevenu lui-même. Il avait plutôt l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre.

    Un soir, il tenta de l’expliquer à un autre chaton.

    — Ce papillon est différent.

    — Différent comment ?

    — Je ne sais pas… Quand je le suis, j’ai l’impression de comprendre des choses.

    L’autre chaton éclata de rire.

    — C’est juste un papillon.

    — Non, répondit le chat noir et blanc.

    — Tu racontes n’importe quoi.

    Le chaton repartit en ricanant. Le chat noir et blanc resta seul. Puis il décida de ne plus parler du papillon. Certaines choses semblaient impossibles à expliquer.

    Les semaines passèrent.

    Le papillon de papier suivait souvent les mêmes chemins. Le chat finit par s’en apercevoir. Il commença à noter ses trajets, puis à dessiner des cartes. Très vite, les murs de sa chambre furent recouverts de plans.

    Un soir, il découvrit enfin le motif. Le papillon ne volait pas au hasard. Il suivait des routes invisibles. Le chat ressentit un frisson. Si le papillon de papier suivait des routes secrètes… Alors les autres papillons devaient sûrement faire la même chose.

    À partir de ce jour-là, il voulut tout comprendre. Les papillons bleus. Les papillons rayés. Les papillons dorés. Tous. Il dessina des dizaines de cartes. Puis des centaines. Ses professeurs admirèrent son travail.

    — Remarquable !

    — Personne n’avait jamais remarqué cela !

    Le chat rougit de plaisir. Les autres chatons, eux, l’appréciaient de moins en moins. Ils le trouvaient bizarre. Ils se moquaient de ses cartes. Ils l’accusaient parfois de tricher. Le chat faisait semblant de ne pas les entendre. De toute façon, il n’avait plus beaucoup de temps pour eux. Il passait ses journées à poursuivre les papillons. Et souvent une partie de ses nuits. Il dormait moins. Mangeait moins. Et continuait à oublier de se lécher.

    Un matin, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches blanches lui semblèrent plus lumineuses qu’autrefois. Ses taches noires, un peu plus petites. Le reflet lui adressa presque un sourire. Le chat sourit à son tour. Un papillon de papier passa au-dessus de lui, se reflétant dans la flaque. Alors il repartit en courant. Le papillon le conduisit au fond du jardin, jusqu’au vieux mur. Toutes les routes du papillon de papier semblaient converger vers une zone située au-delà. Sur ses cartes, le chat avait dessiné cette région en pointillés. Il l’avait appelée : Le Jardin Blanc.

    Là, au pied du vieux mur, se tenait un vieux chat. Une soucoupe de lait reposait devant lui. Le vieux chat buvait lentement. Il paraissait triste. Mais il regardait le ciel avec une attention étrange.

    Le chat noir et blanc ralentit. Pendant un instant, il eut envie de lui parler. Le vieux chat leva les yeux vers lui. Puis le papillon de papier reprit son vol. Alors le chat noir et blanc repartit à sa poursuite.

    Et le vieux chat disparut dans l’obscurité.

  • Le panier

    Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons. Comme tous les chats de son âge.

    Dans le village, chaque chaton possédait son cabinet de curiosités. On capturait les plus beaux papillons, puis on les épinglait avec soin dans de grandes boîtes de bois.

    Certains collectionnaient les papillons bleus. D’autres les papillons rayés. D’autres encore les papillons qui ne sortaient qu’au coucher du soleil. Un chaton prétendait collectionner les papillons invisibles. Personne n’avait jamais réussi à vérifier sa collection.

    Le chat noir et blanc les aimait tous. Il passait des heures à courir dans les jardins. Quand il découvrait une espèce inconnue, il rentrait chez lui en bondissant pour l’ajouter à sa collection.

    Son père disait souvent :

    — Tu finiras par attraper tous les papillons du monde.

    Et le chaton était presque prêt à le croire.

    Puis un jour, quelque chose changea. Il ne sut jamais quoi. Les papillons étaient toujours là. Ils voletaient au-dessus des fleurs. Ils dansaient dans les rayons du soleil. Les autres chatons continuaient de les poursuivre. Mais lui n’en avait plus envie.

    Au début, il pensa que l’envie reviendrait.

    Demain, se disait-il. Demain, je retournerai dans les jardins.

    Mais le lendemain arriva. Puis le jour suivant. Puis toute une semaine. Et le chaton resta dans son panier.

    C’était un vieux panier en osier placé près de la fenêtre.

    Il y faisait chaud. On y était au calme. Personne ne lui demandait d’attraper des papillons.

    Alors il y restait.

    Son père essaya de le motiver.

    — Viens voir ! cria-t-il un matin.

    — J’ai aperçu un papillon aux ailes dorées !

    Le chaton leva la tête. Il regarda par la fenêtre. Le papillon était magnifique.

    Puis il reposa sa tête sur la couverture.

    En regardant une dernière fois dehors, il aperçut une silhouette au loin. Un vieux chat était assis près du mur. Son pelage était noir et blanc. Le chaton ne l’avait jamais remarqué auparavant. Il détourna les yeux.

    Sa mère essayait elle aussi.

    — Celui-ci brille dans le noir !

    Le chaton regarda. Le papillon brillait effectivement dans le noir. Mais cela ne changeait rien.

    Les jours passèrent.

    Le chaton se léchait moins souvent. Son pelage perdit peu à peu son éclat. Quelques feuilles restaient parfois accrochées à sa queue. Une légère odeur de terre humide commença à le suivre partout. Cela lui faisait honte.

    Les autres chatons couraient dans les jardins. Lui restait dans son panier.

    Parfois, il ouvrait encore ses boîtes. Les papillons étaient toujours là. Le papillon couleur de lune. Le papillon aux ailes transparentes. Le minuscule papillon doré. Ils étaient exactement comme avant. Pourtant, il refermait bientôt le couvercle.

    Pourquoi les autres continuaient-ils à les aimer ? Et lui non ? Le chaton ne comprenait pas.

    Un après-midi, après une pluie d’été, il sortit quelques instants dans le jardin. Une flaque d’eau s’était formée près du chemin. En passant devant, il aperçut son reflet. Il s’arrêta. Ses taches blanches lui semblèrent un peu plus ternes qu’autrefois. Comme si quelqu’un avait versé une goutte de gris sur son pelage.

    Le chaton cligna des yeux. Lorsqu’il regarda de nouveau, son reflet paraissait normal. Il rentra sans y penser davantage.

    Le soir venu, il resta longtemps à observer le jardin par la fenêtre. Le soleil disparaissait derrière les arbres. Les ombres s’allongeaient sur l’herbe. C’est alors qu’il remarqua quelque chose. Tout au fond du terrain se dressait un vieux mur de pierre. Il séparait leur jardin d’un autre jardin. Le chaton l’avait déjà vu des centaines de fois. Pourtant, ce soir-là, il lui sembla différent. Il ne savait pas pourquoi. Il observa le mur pendant de longues minutes. Puis il retourna dans son panier.

    Cette nuit-là, il rêva qu’il marchait sur le vieux mur. Et que les papillons volaient très loin au-dessus de sa tête.