Catégorie : Le Chat Noir et Blanc

Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons.

Puis, un jour, quelque chose changea.

Les papillons étaient toujours là. Pourtant, il n’avait plus envie de les poursuivre.

Au fil des saisons, le chat part à la rencontre d’un mystérieux papillon de papier, d’un vieux mur couvert de mousse, d’un vieux chat solitaire et d’une humaine qui aime dessiner des cartes.

Une histoire poétique sur les choses que l’on cherche au loin, et celles que l’on découvre en apprenant à mieux se connaître.

  • Les croquettes

    Le lendemain, le chat noir et blanc partit à la recherche de l’humaine. Elle vivait dans une petite maison au bord du village.

    Lorsqu’il arriva, il resta un moment sur le seuil. Puis l’humaine ouvrit la porte. Elle lui caressa la tête et l’invita à entrer. La pièce était remplie de livres. Le chat parcourut les étagères du regard et se détendit un peu.

    Ils parlèrent longtemps. Le chat raconta les journées passées dans son panier, les papillons qu’il avait poursuivis et les nuits sur le vieux mur. Il parla aussi du lait et de sa recherche du Jardin Blanc. L’humaine l’écouta, puis prit une feuille de papier.

    Elle dessina un panier.

    Puis un papillon.

    Puis une soucoupe.

    Puis un mur.

    Puis un autre papillon.

    Puis un autre mur.

    Le chat fronça les sourcils. Tout cela lui avait toujours semblé appartenir à des histoires différentes.

    L’humaine posa la feuille devant lui.

    — Est-ce que tu reconnais ce chemin ?

    Le chat resta silencieux. Toute sa vie, il avait observé les routes invisibles des papillons. Pour la première fois, quelqu’un lui montrait les siennes.

    Le panier.

    Les papillons.

    Le lait.

    Les murs.

    Ils faisaient partie de la même carte. Le chat contempla longtemps la feuille.

    — Alors… qu’est-ce qu’il y a derrière le mur ?

    — Je ne sais pas.

    Le chat cligna des yeux.

    — Vous ne savez pas ?

    — Non.

    Elle réfléchit un instant.

    — Tu as consacré beaucoup de temps au Jardin Blanc.

    — Bien sûr, répondit le chat. C’est la seule partie qui manque.

    L’humaine sourit.

    — Tu en es sûr ?

    Le chat baissa les yeux vers la carte. Le Jardin Blanc n’en occupait qu’un petit coin.

    Dans les mois qui suivirent, le chat retourna souvent voir l’humaine.

    Parfois, ils parlaient longtemps. Parfois, ils observaient simplement les cartes. L’humaine lui donna aussi différentes sortes de croquettes. Certaines ne changèrent rien. D’autres lui donnèrent mal au ventre. Quelques-unes firent disparaître presque tous les papillons. Le chat n’aimait pas beaucoup celles-là. Finalement, ils trouvèrent des croquettes qui lui convenaient assez bien.

    L’humaine lui apprit aussi que certains papillons semblaient plus brillants la nuit. Au matin, leurs routes paraissaient parfois moins prometteuses. Alors le chat prit l’habitude d’attendre avant de les suivre.

    Les papillons n’avaient pas disparu. Le chat les poursuivait encore parfois trop longtemps. Mais il reconnaissait désormais certains chemins.

    Un soir d’été, il était assis dans l’herbe devant sa maison avec sa compagne. Ses chatons jouaient un peu plus loin. L’un d’eux poursuivait un papillon bleu. Un autre essayait d’attraper un papillon doré. Le troisième courait simplement derrière les deux autres. Le chat les regarda longtemps. Puis il sourit.

    Au loin, près du vieux mur, le vieux chat observait les jardins, assis devant sa soucoupe. Leurs regards se croisèrent. Le vieux chat inclina lentement la tête. Le chat noir et blanc lui répondit du même geste, puis regarda de nouveau ses chatons.

    Au-dessus d’eux, un papillon traversa lentement le ciel. Le chat le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les arbres.

    Cette fois, il resta dans l’herbe.

    Fin

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  • Les chatons

    Le temps passa. Le chat noir et blanc devint un grand chat. Il rencontra une chatte et ils eurent des chatons. Il leur montrait les plus beaux papillons et leur apprenait tous ses secrets pour les attraper : grimper aux arbres, avancer sans bruit et bondir au bon moment.

    Parfois, le soir, tous les chatons s’endormaient contre lui. Alors le chat noir et blanc n’avait plus envie d’être ailleurs.

    Pendant quelque temps, tout sembla aller bien. Puis un nouveau papillon apparut. Lorsqu’il le vit, le chat ressentit la même chaleur qu’autrefois. Il se remit à courir, à observer, à dessiner des cartes et à poursuivre des routes invisibles.

    Les jours passaient sans qu’il s’en aperçoive. Les nuits aussi.

    Parfois, un chaton venait lui montrer un dessin. Le chat levait les yeux.

    — C’est très joli.

    Puis il retournait à ses cartes.

    Parfois, un chaton lui racontait une histoire. Le chat hochait la tête. Mais il n’avait écouté que la moitié des mots. Il pensait déjà à autre chose : un papillon, une carte, une idée.

    De temps en temps, sa compagne venait s’asseoir près de ses cartes.

    — Tu travailles trop, disait-elle.

    Le chat noir et blanc souriait sans répondre.

    Puis les papillons disparurent, comme chaque fois.

    Le chat attendit leur retour. Puis il recommença à passer du temps sur le vieux mur. Les chatons continuaient pourtant à courir dans le jardin, à jouer et à poser des questions. Le chat noir et blanc faisait de son mieux pour leur répondre avec le sourire. Mais tout lui demandait un effort.

    Un après-midi, alors qu’il était assis au pied du vieux mur, ses chatons arrivèrent en courant.

    — Papa ! Papa !

    Le premier s’accrochait à sa patte. Le deuxième voulait lui montrer un insecte. Le troisième sautait autour de lui sans s’arrêter. Le chat ferma les yeux. Il aurait voulu quelques secondes de silence.

    — Papa !

    — Papa !

    — Ça suffit !

    Les trois chatons s’immobilisèrent. Leurs oreilles s’abaissèrent. Le plus petit semblait prêt à pleurer.

    Le cœur du chat noir et blanc battait très vite.

    Ses chatons avaient peur de lui.

    Le soir venu, il resta longtemps seul. Lorsqu’il rentra, les chatons dormaient déjà. Sa compagne l’attendait.

    — Ils ont eu peur, dit-elle doucement.

    Le chat baissa les yeux. Il ne trouva rien à répondre. Après un long silence, elle ajouta :

    — Tu travailles trop.

    Cette fois, le chat ne sourit pas.

    Plus tard dans la nuit, il retourna sur le vieux mur. Le vieux chat était là, comme souvent, assis sur les pierres. Ils restèrent un moment sans parler. Puis le chat noir et blanc demanda :

    — Est-ce que cela s’arrête un jour ?

    Le vieux chat regarda les étoiles.

    — Les papillons ?

    Le chat hésita. Puis il secoua la tête.

    — Tout ça.

    Le vieux chat ne répondit pas tout de suite. Il regarda longtemps les jardins, au loin.

    — Il existe une humaine qui aide les chats.

    Le chat noir et blanc attendit la suite. Mais le vieux chat semblait avoir terminé.

    — Je crois que j’aurais dû aller la voir plus tôt, ajouta-t-il.

    Le chat noir et blanc resta longtemps les yeux baissés. Il revit les chatons reculer devant lui. Puis il pensa à l’humaine.

  • Toujours les papillons

    Les semaines passèrent. Puis les mois. Le papillon de papier avait disparu. Au début, le chat noir et blanc ne s’en inquiéta pas. Les papillons disparaissaient parfois. Mais celui-ci ne revint pas.

    D’autres papillons traversaient encore les jardins. Un papillon bleu. Un papillon rayé. Un papillon doré. Le chat les regardait passer. Ils étaient magnifiques. Il le savait. Mais il n’éprouvait aucune envie de les suivre.

    Un matin, il essaya malgré tout. Il suivit un papillon bleu jusqu’au bout du chemin, puis s’arrêta. Chaque pas lui demandait un effort étrange, comme s’il essayait de courir dans un rêve. Alors il fit demi-tour.

    Peu à peu, il recommença à passer du temps dans son panier.

    Les bords d’osier lui semblaient plus proches qu’autrefois. Il ne s’y sentait plus vraiment à sa place. De là, il apercevait encore ses cartes sur le mur de sa chambre. Il détournait les yeux.

    Ses parents s’inquiétèrent à nouveau. Ils lui montraient des papillons, l’encourageaient à sortir dans les jardins. Le chat hochait la tête, mais il n’y allait pas.

    Un soir, alors que sa mère lui montrait encore un papillon particulièrement rare, ses oreilles se rabattirent et sa queue se mit à battre contre le sol. Pourquoi tout le monde parlait-il toujours des papillons ? Pourquoi ne pouvait-on pas simplement le laisser tranquille ?

    Le chat s’éloigna sans un mot. Il marcha au hasard et se retrouva devant le vieux mur.

    Le soleil se couchait. Le vent remuait doucement les herbes.

    Le chat grimpa au sommet et s’assit.

    Là-haut, personne ne lui demandait de poursuivre les papillons, de terminer ses cartes ou d’expliquer ce qui n’allait pas. Alors il resta là jusqu’à la nuit.

    Le lendemain, il revint. Il retrouva la fissure où ses griffes s’étaient accrochées. Il posa une patte dessus et resta un moment sans bouger.

    Peu à peu, le mur devint son refuge.

    Certaines nuits, de petits papillons sombres apparaissaient autour du mur. Ils volaient bas, entre les pierres et les herbes. Le chat les observait longtemps.

    Un soir, le vieux chat était là. Une soucoupe de lait reposait entre ses pattes.

    Le chat noir et blanc hésita. Le vieux chat se décala de quelques pierres. Alors il vint s’asseoir près de lui.

    Par la suite, ils se retrouvèrent parfois là-haut. Ils parlaient peu, parfois pas du tout. Il leur arrivait de partager un peu de lait, puis ils regardaient simplement le ciel ou le vide sous leurs pattes.

    Une nuit, alors que les nuages recouvraient le ciel, le chat sentit des larmes glisser le long de son museau. Il ne savait pas exactement pourquoi. Ses cartes étaient toujours là. Ses parents l’aimaient toujours. Et pourtant, les larmes continuaient de couler.

    Il les essuya d’un coup de patte et regarda de nouveau le vide.

    En contrebas, quelques papillons sombres volaient entre les pierres. L’un d’eux descendit lentement vers le pied du mur. Le chat le suivit des yeux. Pendant un instant, il se demanda ce qui arriverait s’il le suivait.

    Puis il recula d’une pierre.

    Un matin, après une averse, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches noires lui semblèrent plus grandes qu’autrefois. Ses taches blanches paraissaient s’être rétrécies. Comme si l’encre avait lentement gagné du terrain.

    Le chat détourna les yeux.

    Les jours suivants, il ne chercha plus les papillons.

    Un jour, alors qu’il longeait machinalement une haie, un papillon qu’il n’avait encore jamais vu passa devant lui. De petits signes inconnus couvraient ses ailes.

    Le chat s’arrêta. Le papillon tourna autour de lui, puis s’envola.

    Une chaleur familière lui monta dans la poitrine.

    Le lendemain, il ressortit ses cartes. Le surlendemain, il suivit le papillon. La semaine suivante, il dessinait déjà de nouvelles routes invisibles.

    Le vieux chat le regarda s’éloigner derrière le papillon. Puis il baissa les yeux vers sa soucoupe. Le chat noir et blanc, lui, ne se retourna pas.

  • Le Jardin Blanc

    Depuis des semaines, ses cartes s’arrêtaient au vieux mur. Le chat noir et blanc avait donné un nom à ce qui se trouvait derrière : le Jardin Blanc. C’était la seule partie qui lui résistait.

    Au début, cette énigme l’avait amusé. Puis elle l’avait intrigué. À présent, elle occupait presque toutes ses pensées.

    À la fin du printemps, une grande fête fut organisée dans le village. Tous les jeunes chats étaient invités.

    Le chat noir et blanc hésita longtemps avant d’y aller. Il n’aimait pas beaucoup les fêtes. Il ne savait jamais quoi dire, où se mettre ni comment commencer à parler aux autres. Finalement, ses parents insistèrent tellement qu’il accepta.

    Il resta d’abord seul dans un coin. Les autres chats riaient, discutaient, couraient dans tous les sens. Le chat noir et blanc observait ses pattes.

    Puis il aperçut le vieux chat, celui qu’il avait déjà vu au pied du mur.

    Il allait d’un groupe à l’autre.

    — Un peu de lait ? demanda-t-il.

    Le chat noir et blanc accepta par politesse.

    Le lait était doux et chaud.

    Quelques instants plus tard, les voix lui semblèrent moins fortes. Il osa relever les yeux. Peu à peu, il se surprit à discuter avec d’autres chats. Et lorsqu’il raconta l’histoire d’un papillon particulièrement rare, certains rirent. Mais cette fois, ils riaient avec lui.

    Sur le chemin du retour, le chat se sentit plus léger.

    À la fête suivante, il chercha le vieux chat du regard. Il le trouva près d’une table, assis devant une soucoupe.

    Cette fois, le chat noir et blanc n’attendit pas qu’on lui en propose.

    Au début, il ne but du lait que pendant les fêtes. Ensuite, il en prit les jours où les autres s’étaient moqués de lui, puis lorsqu’il découvrait un nouveau papillon. Bientôt, il n’eut plus besoin de raison particulière.

    Une petite soucoupe finit par apparaître régulièrement à côté de ses cartes.

    Une nuit, après avoir bu plusieurs soucoupes, il contempla longtemps le vieux mur. De l’autre côté se trouvait peut-être la réponse : l’origine des routes invisibles.

    Le papillon de papier apparut alors. Il décrivit un cercle au-dessus du mur, puis un second, comme pour inviter le chat à le suivre.

    Le cœur du chat se mit à battre plus vite. Cette fois, j’y suis, pensa-t-il.

    Il posa une patte sur la première pierre. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le mur était plus haut qu’il ne l’avait imaginé.

    Arrivé près du sommet, il leva les yeux. Au loin s’étendaient d’autres jardins. Puis d’autres encore. Peut-être des centaines.

    — Je peux tous les atteindre, murmura-t-il.

    Le papillon de papier passa juste au-dessus de sa tête. Le chat leva une patte pour l’attraper.

    À cet instant, une pierre roula sous lui. Son corps bascula.

    Pendant une seconde, il ne toucha plus rien. Il vit le vide. Les ronces. La terre sombre tout en bas.

    Puis ses griffes accrochèrent une fissure. Il resta suspendu, le cœur battant si fort qu’il n’entendait plus les papillons.

    Longtemps, il ne bougea pas. Le lait réchauffait encore son ventre.

    Très lentement, il se hissa de nouveau sur le mur. Lorsqu’il releva la tête, le papillon avait disparu. Dans l’obscurité, il ne distinguait plus rien au-delà du mur.

    Il regarda ses pattes. Elles tremblaient encore.

    Au pied du mur, dans l’herbe, brillait une vieille soucoupe vide.

    Il se rappela le vieux chat, les yeux levés vers le ciel. Avait-il lui aussi essayé d’atteindre le Jardin Blanc ? Le chat redescendit sans bruit.

    Cette nuit-là, il ne raconta à personne qu’il avait failli tomber.

  • Le papillon de papier

    L’automne passa. Puis l’hiver. Puis une partie du printemps. Le chat noir et blanc quittait encore rarement son panier. Ses parents continuaient de lui montrer des papillons. Il faisait de son mieux pour sourire. Mais les papillons ne lui faisaient toujours rien.

    Un après-midi de printemps, il décida pourtant de sortir. Il traversa le jardin sans but précis. Près d’un arbre, il aperçut un livre dans l’herbe. Curieux, il s’approcha.

    Une rafale de vent souleva soudain la couverture. Quelque chose s’échappa d’entre les pages et tournoya dans l’air. Le chat crut d’abord voir un papillon. Puis il remarqua ses ailes de papier, couvertes de cartes, de dessins et de mots minuscules.

    Le papillon s’éleva au-dessus des arbres. Le chat noir et blanc leva la tête. Une chaleur lui monta dans la poitrine et, pour la première fois depuis longtemps, il eut envie de savoir où allait ce papillon.

    Sans réfléchir, il partit à sa poursuite. Le papillon de papier traversa un jardin, puis un autre. Le chat courut derrière lui jusqu’à la tombée de la nuit.

    Le lendemain matin, il repartit. Le jour suivant aussi.

    Le papillon de papier semblait surgir partout : près d’un livre, dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier rempli de vieilles cartes. Chaque fois qu’il réapparaissait, le chat repartait à sa poursuite.

    Très vite, ses parents retrouvèrent le sourire.

    — Regarde-le ! disait sa mère. Il est redevenu lui-même.

    Son père hochait la tête.

    — Je te l’avais dit. Il lui fallait seulement trouver le bon papillon.

    Le chat était heureux de les voir rassurés. Mais il ne se sentait pas vraiment redevenu lui-même. Il avait plutôt l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre.

    Un soir, il tenta de l’expliquer à un autre chaton.

    — Quand je le suis, j’ai l’impression de comprendre des choses que je ne voyais pas avant.

    L’autre chaton haussa les épaules.

    — C’est juste un papillon.

    Le chat noir et blanc n’essaya plus de lui expliquer.

    Le chat remarqua que le papillon de papier suivait souvent les mêmes chemins. Il commença à noter ses trajets, puis à dessiner des cartes. Bientôt, les murs de sa chambre furent recouverts de plans.

    Puis, un jour, il comprit. Le papillon ne volait pas au hasard. Il suivait des routes invisibles. Un frisson lui parcourut le dos. Et si les autres papillons faisaient la même chose ?

    À partir de ce jour-là, il voulut comprendre les papillons bleus, les rayés, les dorés, et tous ceux qu’il n’avait pas encore rencontrés. Il dessina des dizaines de cartes. Puis des centaines. À l’école, ses professeurs s’étonnaient de son travail.

    — Remarquable ! Comment as-tu découvert tout cela ?

    Un ronronnement lui échappa. Les autres chatons, eux, l’appréciaient de moins en moins. Ils se moquaient de ses cartes ou prétendaient qu’il inventait tout. Il faisait semblant de ne pas les entendre. De toute façon, il avait désormais trop à faire : il passait ses journées à poursuivre les papillons et travaillait souvent jusque tard dans la nuit. Quelques brins d’osier restaient parfois accrochés à sa queue, mais il n’y prêtait plus attention.

    Un matin, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches blanches lui semblèrent plus lumineuses qu’autrefois. Ses taches noires, un peu plus petites. Son reflet lui parut presque souriant. Le chat sourit à son tour. Le papillon de papier passa au-dessus de lui. Son reflet traversa la flaque. Le chat repartit en courant. Le papillon le conduisit au fond du jardin, jusqu’au vieux mur. Toutes les routes qu’il avait tracées semblaient mener de l’autre côté.

    Là se tenait un vieux chat. Une soucoupe de lait reposait devant lui. Le vieux chat buvait lentement. De temps à autre, il levait les yeux vers le ciel.

    Le chat noir et blanc ralentit. Pendant un instant, il eut envie de lui parler. Leurs regards se croisèrent. Puis le papillon de papier reprit son vol. Alors le chat noir et blanc repartit à sa poursuite.

  • Le panier

    Lorsque le chat noir et blanc était jeune, il adorait chasser les papillons, comme tous les chats de son âge.

    Dans le village, chaque chaton possédait sa collection de papillons, rangée avec soin dans de grandes boîtes de bois.

    Certains collectionnaient les papillons bleus. D’autres les papillons rayés. D’autres encore les papillons qui ne sortaient qu’au coucher du soleil. Un chaton prétendait collectionner les papillons invisibles. Personne n’avait jamais pu compter ses papillons.

    Le chaton noir et blanc les aimait tous. Il passait des heures à courir dans les jardins. Quand il découvrait une espèce inconnue, il rentrait chez lui en bondissant, tout fier de sa découverte.

    Son père disait souvent :

    — Tu finiras par attraper tous les papillons du monde.

    Et le chaton était prêt à le croire.

    Puis, un jour, quelque chose changea. Les papillons voletaient toujours au-dessus des fleurs. Les autres chatons continuaient de les poursuivre. Mais lui n’en avait plus envie.

    Au début, il pensa que l’envie reviendrait.

    Demain, se disait-il. Je retournerai dans les jardins.

    Mais un jour passa, puis un autre, puis toute une semaine, et le chaton resta dans son panier.

    C’était un vieux panier en osier placé près de la fenêtre. Il y faisait chaud, le jardin semblait loin, et les papillons pouvaient passer sans qu’il ait besoin de les suivre.

    Son père essaya de le motiver.

    — Viens voir ! cria-t-il un matin. J’ai aperçu un papillon aux ailes dorées !

    Le chaton leva la tête et regarda par la fenêtre. Le papillon était magnifique.

    Il le suivit des yeux quelques instants. Au loin, il aperçut un vieux chat au pelage noir et blanc, puis reposa la tête sur la couverture.

    Un soir, sa mère essaya elle aussi.

    — Celui-ci brille dans le noir !

    Le chaton regarda. C’était vrai : le papillon brillait dans le noir. Mais cela ne changeait rien.

    Les jours passèrent.

    Le chaton se léchait moins souvent. Ses poils s’emmêlaient par endroits, et quelques brins d’osier restaient parfois accrochés à sa queue. À force d’y passer ses journées, il avait laissé son odeur dans le panier. Cela lui faisait honte.

    Parfois, il ouvrait encore ses boîtes. Les papillons étaient toujours là. Le papillon couleur de lune. Le papillon aux ailes transparentes. Le minuscule papillon doré. Ils étaient exactement comme avant. Pourtant, au bout de quelques instants, il refermait le couvercle.

    Pourquoi les autres continuaient-ils à les aimer ? Et lui non ? Le chaton ne comprenait pas.

    Un après-midi, après une pluie d’été, il sortit quelques instants dans le jardin. Une flaque d’eau s’était formée près du chemin. En passant devant, il aperçut son reflet. Il s’arrêta. Ses taches blanches lui semblèrent un peu plus ternes qu’autrefois. Comme si quelqu’un avait versé une goutte de gris sur son pelage.

    Le chaton cligna des yeux. Quand il regarda de nouveau, son reflet paraissait normal.

    Le soir venu, il resta longtemps à observer le jardin par la fenêtre. Le soleil disparaissait derrière les arbres. Les ombres s’allongeaient sur l’herbe jusqu’à venir buter contre un vieux mur de pierre, tout au fond du terrain. Le chaton avait vu ce mur des centaines de fois. Pourtant, ce soir-là, son regard y revenait sans cesse.

    Il rêva qu’il marchait sur le vieux mur, tandis que les papillons volaient très haut au-dessus de lui.