Le papillon de papier

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L’automne passa. Puis l’hiver. Puis une partie du printemps. Le chat noir et blanc quittait encore rarement son panier. Ses parents continuaient de lui montrer des papillons. Il faisait de son mieux pour sourire. Mais les papillons ne lui faisaient toujours rien.

Un après-midi de printemps, il décida pourtant de sortir. Il traversa le jardin sans but précis. Près d’un arbre, il aperçut un livre dans l’herbe. Curieux, il s’approcha.

Une rafale de vent souleva soudain la couverture. Quelque chose s’échappa d’entre les pages et tournoya dans l’air. Le chat crut d’abord voir un papillon. Puis il remarqua ses ailes de papier, couvertes de cartes, de dessins et de mots minuscules.

Le papillon s’éleva au-dessus des arbres. Le chat noir et blanc leva la tête. Une chaleur lui monta dans la poitrine et, pour la première fois depuis longtemps, il eut envie de savoir où allait ce papillon.

Sans réfléchir, il partit à sa poursuite. Le papillon de papier traversa un jardin, puis un autre. Le chat courut derrière lui jusqu’à la tombée de la nuit.

Le lendemain matin, il repartit. Le jour suivant aussi.

Le papillon de papier semblait surgir partout : près d’un livre, dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier rempli de vieilles cartes. Chaque fois qu’il réapparaissait, le chat repartait à sa poursuite.

Très vite, ses parents retrouvèrent le sourire.

— Regarde-le ! disait sa mère. Il est redevenu lui-même.

Son père hochait la tête.

— Je te l’avais dit. Il lui fallait seulement trouver le bon papillon.

Le chat était heureux de les voir rassurés. Mais il ne se sentait pas vraiment redevenu lui-même. Il avait plutôt l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre.

Un soir, il tenta de l’expliquer à un autre chaton.

— Quand je le suis, j’ai l’impression de comprendre des choses que je ne voyais pas avant.

L’autre chaton haussa les épaules.

— C’est juste un papillon.

Le chat noir et blanc n’essaya plus de lui expliquer.

Le chat remarqua que le papillon de papier suivait souvent les mêmes chemins. Il commença à noter ses trajets, puis à dessiner des cartes. Bientôt, les murs de sa chambre furent recouverts de plans.

Puis, un jour, il comprit. Le papillon ne volait pas au hasard. Il suivait des routes invisibles. Un frisson lui parcourut le dos. Et si les autres papillons faisaient la même chose ?

À partir de ce jour-là, il voulut comprendre les papillons bleus, les rayés, les dorés, et tous ceux qu’il n’avait pas encore rencontrés. Il dessina des dizaines de cartes. Puis des centaines. À l’école, ses professeurs s’étonnaient de son travail.

— Remarquable ! Comment as-tu découvert tout cela ?

Un ronronnement lui échappa. Les autres chatons, eux, l’appréciaient de moins en moins. Ils se moquaient de ses cartes ou prétendaient qu’il inventait tout. Il faisait semblant de ne pas les entendre. De toute façon, il avait désormais trop à faire : il passait ses journées à poursuivre les papillons et travaillait souvent jusque tard dans la nuit. Quelques brins d’osier restaient parfois accrochés à sa queue, mais il n’y prêtait plus attention.

Un matin, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches blanches lui semblèrent plus lumineuses qu’autrefois. Ses taches noires, un peu plus petites. Son reflet lui parut presque souriant. Le chat sourit à son tour. Le papillon de papier passa au-dessus de lui. Son reflet traversa la flaque. Le chat repartit en courant. Le papillon le conduisit au fond du jardin, jusqu’au vieux mur. Toutes les routes qu’il avait tracées semblaient mener de l’autre côté.

Là se tenait un vieux chat. Une soucoupe de lait reposait devant lui. Le vieux chat buvait lentement. De temps à autre, il levait les yeux vers le ciel.

Le chat noir et blanc ralentit. Pendant un instant, il eut envie de lui parler. Leurs regards se croisèrent. Puis le papillon de papier reprit son vol. Alors le chat noir et blanc repartit à sa poursuite.