
Depuis des semaines, ses cartes s’arrêtaient au vieux mur. Le chat noir et blanc avait donné un nom à ce qui se trouvait derrière : le Jardin Blanc. C’était la seule partie qui lui résistait.
Au début, cette énigme l’avait amusé. Puis elle l’avait intrigué. À présent, elle occupait presque toutes ses pensées.
À la fin du printemps, une grande fête fut organisée dans le village. Tous les jeunes chats étaient invités.
Le chat noir et blanc hésita longtemps avant d’y aller. Il n’aimait pas beaucoup les fêtes. Il ne savait jamais quoi dire, où se mettre ni comment commencer à parler aux autres. Finalement, ses parents insistèrent tellement qu’il accepta.
Il resta d’abord seul dans un coin. Les autres chats riaient, discutaient, couraient dans tous les sens. Le chat noir et blanc observait ses pattes.
Puis il aperçut le vieux chat, celui qu’il avait déjà vu au pied du mur.
Il allait d’un groupe à l’autre.
— Un peu de lait ? demanda-t-il.
Le chat noir et blanc accepta par politesse.
Le lait était doux et chaud.
Quelques instants plus tard, les voix lui semblèrent moins fortes. Il osa relever les yeux. Peu à peu, il se surprit à discuter avec d’autres chats. Et lorsqu’il raconta l’histoire d’un papillon particulièrement rare, certains rirent. Mais cette fois, ils riaient avec lui.
Sur le chemin du retour, le chat se sentit plus léger.
À la fête suivante, il chercha le vieux chat du regard. Il le trouva près d’une table, assis devant une soucoupe.
Cette fois, le chat noir et blanc n’attendit pas qu’on lui en propose.
Au début, il ne but du lait que pendant les fêtes. Ensuite, il en prit les jours où les autres s’étaient moqués de lui, puis lorsqu’il découvrait un nouveau papillon. Bientôt, il n’eut plus besoin de raison particulière.
Une petite soucoupe finit par apparaître régulièrement à côté de ses cartes.
Une nuit, après avoir bu plusieurs soucoupes, il contempla longtemps le vieux mur. De l’autre côté se trouvait peut-être la réponse : l’origine des routes invisibles.
Le papillon de papier apparut alors. Il décrivit un cercle au-dessus du mur, puis un second, comme pour inviter le chat à le suivre.
Le cœur du chat se mit à battre plus vite. Cette fois, j’y suis, pensa-t-il.
Il posa une patte sur la première pierre. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le mur était plus haut qu’il ne l’avait imaginé.
Arrivé près du sommet, il leva les yeux. Au loin s’étendaient d’autres jardins. Puis d’autres encore. Peut-être des centaines.
— Je peux tous les atteindre, murmura-t-il.
Le papillon de papier passa juste au-dessus de sa tête. Le chat leva une patte pour l’attraper.
À cet instant, une pierre roula sous lui. Son corps bascula.
Pendant une seconde, il ne toucha plus rien. Il vit le vide. Les ronces. La terre sombre tout en bas.
Puis ses griffes accrochèrent une fissure. Il resta suspendu, le cœur battant si fort qu’il n’entendait plus les papillons.
Longtemps, il ne bougea pas. Le lait réchauffait encore son ventre.
Très lentement, il se hissa de nouveau sur le mur. Lorsqu’il releva la tête, le papillon avait disparu. Dans l’obscurité, il ne distinguait plus rien au-delà du mur.
Il regarda ses pattes. Elles tremblaient encore.
Au pied du mur, dans l’herbe, brillait une vieille soucoupe vide.
Il se rappela le vieux chat, les yeux levés vers le ciel. Avait-il lui aussi essayé d’atteindre le Jardin Blanc ? Le chat redescendit sans bruit.
Cette nuit-là, il ne raconta à personne qu’il avait failli tomber.