
Depuis des mois, une tache blanche occupait le centre de sa carte. Le chat noir et blanc l’avait appelée le Jardin Blanc. C’était la seule partie de la carte qui lui résistait.
Au début, cette énigme l’amusait. Puis elle l’avait intrigué. Puis elle avait fini par occuper toutes ses pensées. Il ne supportait plus de voir cet espace vide.
À la fin du printemps, une grande fête fut organisée dans le village. Tous les jeunes chats étaient invités.
Le chat noir et blanc hésita longtemps avant d’y aller. Il n’aimait pas beaucoup les fêtes. Il ne savait jamais quoi dire. Ni où se mettre. Ni comment engager une conversation. Finalement, ses parents insistèrent tellement qu’il accepta d’y aller.
Au début, il resta seul dans un coin. Les autres chats riaient, discutaient, couraient dans tous les sens. Le chat noir et blanc observait ses pattes.
Puis il aperçut le vieux chat. Le même vieux chat qu’il avait déjà vu au pied du mur.
Le vieux chat transportait un plateau chargé de petites soucoupes.
— Un peu de lait ? demanda-t-il.
Le chat noir et blanc accepta par politesse.
Le lait était doux. Chaud. Réconfortant.
Quelques instants plus tard, les voix lui semblèrent moins impressionnantes. Les regards moins lourds. Sans vraiment s’en rendre compte, il se retrouva à discuter avec d’autres chatons. Et lorsqu’il raconta l’histoire d’un papillon particulièrement rare, certains rirent.
Mais cette fois, ils riaient avec lui.
En rentrant chez lui, le chat se sentit plus léger.
Pendant quelque temps, il ne but du lait que pendant les fêtes. Puis les jours où les autres chatons avaient été particulièrement cruels. Puis les jours où il découvrait un nouveau papillon. Puis les jours où il n’y avait aucune raison particulière.
Une petite soucoupe finit par apparaître régulièrement à côté de ses cartes.
Une nuit, après avoir bu plusieurs soucoupes de lait, il contempla longtemps le vieux mur.
De l’autre côté se trouvait peut-être la réponse.
L’origine des routes invisibles.
Le secret que personne n’avait encore découvert.
Le papillon de papier apparut alors. Il décrivit un cercle au-dessus du mur. Puis un second. Comme s’il invitait le chat à le suivre.
Le cœur du chat se mit à battre plus vite. Cette fois, pensa-t-il, j’y suis.
Il posa une patte sur la première pierre. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le mur était plus haut qu’il ne l’avait imaginé. Mais cela ne l’inquiétait pas. Le lait réchauffait encore son ventre et les papillons bourdonnaient dans sa tête.
Arrivé près du sommet, il leva les yeux. Au loin s’étendaient d’autres jardins. Puis d’autres encore. Et encore d’autres. Peut-être des centaines.
— Je peux tous les atteindre, murmura-t-il.
Le papillon de papier passa juste au-dessus de sa tête. Le chat leva une patte pour l’attraper.
À cet instant, une pierre roula sous lui. Son corps bascula.
Pendant une seconde, il ne toucha plus rien. Il vit le vide. Les ronces. La terre sombre tout en bas.
Puis ses griffes accrochèrent une fissure. Il resta suspendu là, le cœur battant si fort qu’il n’entendait plus les papillons.
Longtemps, il ne bougea pas.
Très lentement, il réussit à remonter sur le mur. Lorsqu’il releva la tête, le papillon avait disparu. Le Jardin Blanc aussi. Il n’y avait plus que l’obscurité et le vent.
Le chat demeura immobile. Pour la première fois, il se demanda si certaines routes pouvaient conduire ailleurs qu’à des découvertes.
Au pied du mur, dans l’herbe, brillait une vieille soucoupe vide. Le chat noir et blanc la reconnut. C’était celle du vieux chat.
Soudain, il se rappela son regard. Sa tristesse. Sa solitude. Et il se demanda si le vieux chat avait lui aussi essayé d’atteindre le Jardin Blanc. Puis il redescendit sans bruit.
Cette nuit-là, il ne raconta à personne qu’il avait failli tomber.