Les allées montaient, descendaient, puis montaient encore. Les façades paraissaient massives de loin et s’amincissaient à mesure qu’on s’en approchait. Sous le plâtre des colonnes “antiques,” on sentait le creux, comme si la façade ne portait rien.
Noam avançait en agitant un plan du parc plié en accordéon. Une bille opalescente roulait dans sa poche à chaque pas. Ses lacets, trop longs pour ses chaussures encore rigides, traînaient sur les pavés.
— On va où ? demanda-t-il.
Il ne regardait pas le plan. Il le tenait comme un éventail, le tapotant contre sa cuisse.
— Là où ça descend, répondis-je.
— Ça ne réduit pas beaucoup les possibilités.
— Non.
Myriam prit le chemin face à nous et nous la suivîmes. Une mèche s’était détachée de son chignon bas. Elle ne disait rien, mais ses yeux passaient des enfants aux issues, des issues aux visages.
Une musique trop joyeuse vibrait, portée par des pavillons de cuivre. Les basses faisaient frémir les panneaux décoratifs. On sentait le parc respirer, artificiellement. Un attroupement s’était formé autour d’un bassin de marbre veiné de vert. Des lampes à gaz vacillaient au-dessus. Un homme surgit d’un théâtre miniature reconstituant le Boulevard du Crime. Cape noire, large feutre, écharpe rouge jetée sur l’épaule. Un faux Aristide Bruant, figure des cabarets. Un murmure parcourut la place. Il s’arrêta au bord du bassin, posa une main sur son cœur.
— Paris aime les abîmes, lança-t-il. Moi aussi.
Quelques rires s’élevèrent déjà. Il fit deux pas mesurés, leva les bras — puis se laissa tomber en arrière.
L’éclaboussure fut parfaite. Trop parfaite. Un rire éclata, métallique, légèrement en retard. Noam serra ma manche.
— Il va se noyer ?
— Non, dit Myriam.
Deux secondes. Il reparut, sec, et salua lentement.
— La chute n’est qu’une posture.
Applaudissements polis. Quelques cannes frappèrent le pavé. Il disparut derrière le décor. Je m’approchai du bassin. La surface était lisse. J’enlevai mon gant et plongeai ma main dans l’eau. Elle était froide, réelle. J’en fus presque déçu.
— Comment fait-il ? demanda Noam.
— Il connaît le mécanisme, dit Myriam.
La foule se dispersait déjà. Le bassin restait là. Silencieux. Personne ne commentait. La scène était déjà autre chose.
Nous entrâmes dans un bar à l’écart des manèges. La lumière y était verte, filtrée par des vitres teintées. Les tables collaient légèrement sous les doigts. Une odeur de sirop, de poussière tiède et de métal humide stagnait. Au fond de la salle, un automate de cuivre faisait tourner lentement un cylindre de verre rempli d’un liquide pâle. Chaque rotation produisait un petit souffle humide, régulier, presque apaisant.
Nous nous installâmes près des vitres. Dehors, les pavillons du parc continuaient leur musique trop joyeuse, mais étouffée maintenant par l’épaisseur du verre.
Je tirai de mon sac un livre immense que je déposai au centre de la table. Le cuir était sec, presque poudreux.
— Ça sent bizarre, dit Noam.
Je rapprochai le livre. Une odeur de papier ancien, mêlée au sucre renversé d’une boisson voisine.
Je passai la main sur la couverture. On sentait les nerfs du matériau sous la paume.
Le garçon posa devant nous trois verres troubles où montaient de petites bulles lentes. Myriam remercia d’un signe de tête. Noam commença à dessiner des labyrinthes avec la condensation sur son verre.
Quand j’ouvris le volume, les pages firent un bruit sourd, mat, comme des cartes épaisses qu’on bat trop lentement. Le concours de passage du cycle supérieur avait lieu chaque automne. Personne ne savait exactement ce qu’autorisait le cycle supérieur, mais tout le monde le préparait.
Je lus les premières lignes à voix basse. Des notions de mécanique, d’équilibre des forces, de calculs d’angles. Des schémas traversés de lignes rouges et de chiffres minuscules couraient dans les marges.
— Tu crois que ça sert vraiment ? demanda Noam.
— À quoi ?
— Au cycle supérieur.
— Probablement pas, dis-je.
— Alors pourquoi ils le font apprendre ?
— Pour vérifier qu’on tient assis longtemps.
Myriam eut un léger sourire sans quitter le livre des yeux.
Le bar semblait flotter doucement autour de nous. Une serveuse essuyait des verres derrière le comptoir avec une lenteur presque solennelle. L’automate de cuivre soufflait toujours dans son cylindre.
Je tournai une page.
La phrase s’arrêtait avant le verbe.
Je fronçai légèrement les sourcils, relus plus bas. Même chose. Une autre phrase manquait de fin. Puis une autre.
— Tu lis trop vite, dit Myriam.
Je repris plus lentement. Les mots restaient incomplets. Comme si le texte reculait légèrement à mesure qu’on le suivait.
Nous étions penchés sur le livre depuis longtemps déjà lorsque Ruth nous rejoignit, s’installa à table et héla le garçon. Le bordeaux sombre de son manteau trancha dans la lumière verte du bar, qui vibrait doucement autour de nous.
Elle retira ses gants sans se presser. Le garçon posa devant elle un verre trouble et une petite coupelle de sucre.
Je relus encore un paragraphe.
Toujours incomplet.
Ruth laissait fondre un sucre dans son absinthe. Elle ne lisait pas. Elle regardait le centre du livre.
— Ce n’est pas ça, dit-elle enfin.
Je levai les yeux.
— Quoi ?
Elle posa l’ongle sur la reliure, juste au milieu.
— Ça fait une ombre.
Je ne compris pas. Elle inclina légèrement le livre vers la lumière verte des vitres teintées.
Une ligne plus sombre apparut à mi-hauteur de la page. Fine. Presque invisible.
— Ce n’est pas une ombre, dis-je.
— Si.
Elle glissa son doigt dans la fente minuscule. La page résista.
Je pris le relais, un peu agacé, et pliai légèrement la feuille.
Elle céda.
Un petit craquement discret.
La page s’ouvrit en deux.
Le texte se rejoignit.
Je restai immobile quelques secondes.
La phrase continuait normalement maintenant. Les paragraphes respiraient. Les démonstrations devenaient lisibles presque immédiatement, comme si le livre cessait enfin de lutter contre lui-même.
Noam se rapprocha.
— Ah oui.
Je tournai une autre page. Puis une autre.
Tout tenait. Les schémas rejoignaient enfin leurs légendes. Les calculs tombaient juste. Même les dessins paraissaient moins agressifs.
Je sentis quelque chose se réaligner en moi. Un déclic mécanique.
L’automate continuait son souffle humide derrière nous.
Myriam releva enfin les yeux du livre.
— Ah.
Ruth reprit une gorgée comme si cela avait toujours été évident.
— Comment t’as vu ça ? demanda Noam.
Elle haussa les épaules.
— Ça ne pouvait pas être aussi mal écrit.
Après quelques minutes de lecture, une personne s’assit à notre table sans demander.
Elle portait un manteau sombre et un masque de porcelaine pâle, lisse, sans expression précise. Deux fentes fines laissaient voir des yeux immobiles. Le masque était légèrement fêlé au niveau des joues, comme une tasse trop souvent lavée. Les craquelures fines donnaient parfois l’impression de moustaches pâles selon la lumière.
Personne autour de nous ne sembla surpris.
Elle posa ses gants sur la table, juste à côté du livre.
Je relevai brièvement les yeux, puis repris ma lecture.
Le texte continuait enfin normalement. Une démonstration traversait deux pages sans se briser. Même les schémas semblaient plus simples maintenant, comme si quelqu’un avait retiré une résistance invisible du mécanisme.
Puis le masque fit signe à la patronne.
— Servez-moi absolument tout ce que vous avez.
— Tout ? répéta celle-ci.
— Tout.
La voix était neutre. Ni grave, ni aiguë. Noam cessa d’observer les figures du livre et regarda le masque.
Le bar continua de respirer quelques instants autour de nous. L’automate soufflait toujours dans son cylindre de verre. Une chaise grinça quelque part derrière les vitres vertes.
Puis les plats commencèrent à arriver.
D’abord une assiette de viandes en sauce. Puis deux autres. Puis des pâtisseries couvertes d’un glaçage trop brillant. Puis des bols fumants. Puis des bouteilles.
Ils s’accumulaient sans ordre.
La personne ne touchait presque à rien.
Elle regardait l’empilement comme on observe une montée d’eau.
Une sauce orange s’écoula lentement vers la tranche dorée du livre.
Je le tirai légèrement vers moi.
— Excusez-moi, dis-je.
Le masque se tourna dans ma direction.
Les yeux derrière les fentes ne clignèrent pas. Leur finesse allongée avait quelque chose de félin.
— Il faut que ça déborde, dit la voix.
Un plat fut déplacé d’un geste souple.
La sauce gagna encore quelques centimètres.
Je refermai le livre.
Noam posa sa main dessus.
— On pourra le rouvrir ?
— Oui.
Le Chat — je n’avais pas d’autre nom — ne mangeait toujours pas.
Le plancher vibrait légèrement, comme si un moteur tournait sous la pièce. À l’extérieur, une animation se préparait autour d’un puits entouré de cordes, juste devant le bar. Un homme en costume médiéval parlait dans un pavillon de cuivre, trop puissant.
— Ici fut jeté le chevalier avec le Graal !
Je me levai de table et m’approchai du puits.
L’animateur lança une coupe dorée, trop légère, dans l’ouverture. Puis un casque. Puis une épée.
— Ainsi disparut la vérité !
— Vous êtes sûr ? demandai-je.
Il me regarda quelques secondes avant de répondre.
— Les versions officielles disent cela.
Je posai les mains sur la margelle. La pierre était tiède au soleil. L’intérieur du puits dégageait une odeur de fer, de mousse et d’eau froide.
— Vous n’êtes pas obligé, ajouta-t-il en se détournant légèrement.
— Il y a un filet de sécurité ?
Il hésita.
— Il y a toujours quelque chose.
Je sautai.
Le bruit du parc s’éloigna comme si l’on abaissait une manette invisible. Les anneaux de pierre défilèrent. L’air devint plus froid.
Je heurtai le fond. Un choc mat. L’air quitta mes poumons.
Je restai accroupi. Mes mains glissèrent dans une boue fine. Je palpai autour de moi. Rien. Même pas la coupe. Je tâtonnai le long de la paroi. Une échelle métallique, rivetée, froide, légèrement oxydée. Puis je remontai à la surface.
— Alors ? demanda-t-il.
— Il n’y a rien.
Il haussa les épaules.
— C’est ce qu’on dit toujours.
Personne n’applaudit. Alors que les gens s’éloignèrent, Myriam s’approcha.
— L’omnibus part dans dix minutes.
Nous prîmes chacun un vélocipède laissé contre un mur et descendîmes l’allée en pente. Les façades perdaient leurs couleurs à mesure que nous nous éloignions. Jonathan nous attendait près de l’entrée, un peu en retrait. Large d’épaules, les mains dans les poches de sa veste usée, il semblait tenir sa place comme on tient une poutre. Une clé anglaise dépassait de son manteau. Il ramena ses cheveux roux en arrière d’un geste distrait. Il leva la main en nous voyant, un sourire franc, sans emphase.
— On loge dans un château, pas loin d’ici, dit-il. Vous venez ? On ne voit pas ça tous les jours.
L’omnibus avançait lentement sur une route blanche de poussière. Les lanternes suspendues au plafond oscillaient au rythme des ornières. À travers les vitres, les dernières lumières du parc disparaissaient derrière les arbres. Noam s’était endormi contre Myriam. Jonathan parlait avec animation d’une ancienne ligne ferroviaire souterraine qui passait sous la région. Je n’écoutais qu’à moitié.
Pendant quelques minutes, je me surpris à croire que la soirée allait simplement continuer ainsi.
Le château apparut au bout de la route, trop neuf pour être ancien, trop régulier pour être crédible. Les pierres semblaient taillées le matin même, les créneaux alignés avec une application presque scolaire. Jonathan franchit le portail avec nous, puis s’écarta vers une aile basse, à l’écart du corps principal, où une lanterne brûlait sous un auvent de bois. Il leva la main en guise d’au revoir et disparut par une porte étroite, sans armoiries. Je me retournai vers la façade. Les fenêtres reflétaient le ciel sans profondeur.
Un homme nous attendait devant l’entrée. Il se tenait immobile, légèrement en retrait du seuil, comme s’il gardait l’équilibre du lieu. Son port de tête, sa manière de tenir les épaules droites sans raideur : aucun geste ne semblait inutile. Son manteau sombre tombait avec exactitude, sans un pli de trop. On aurait dit que la lumière elle-même s’ajustait à sa présence.
Son regard se posa sur chacun de nous, brièvement. Mesuré. Sans chaleur. Je compris qu’il savait déjà qui nous étions.
— Bienvenue, dit-il.
Sa voix était basse, posée, avec cette douceur précise des hommes qui expliquent. Une femme se tenait légèrement en retrait, près d’une colonne. Elle avait retiré ses gants. Ses doigts effleuraient la pierre, redressaient un pli de tenture, lissaient un détail presque invisible. Son regard ne s’attardait nulle part ; il rectifiait.
L’homme s’avança d’un pas.
— Je suis Matthias, dit-il. Et voici ma femme, Salomé. Enchanté.
Elle inclina la tête — un mouvement précis, sans surplus — puis nous invita à entrer.
Un majordome nous suivait d’une pièce à l’autre. Il portait une livrée sombre impeccablement ajustée. À sa ceinture pendait un petit coffret de bois verni, relié par un câble discret aux cornets acoustiques fixés dans les angles des plafonds.
— Salle des trophées, murmura-t-il.
La musique changea. Un chœur grave s’éleva, soutenu par un orgue lointain.
— Ambiance médiévale.
Les murs semblaient absorber la lumière. Les tentures étouffaient les pas. Aucun écho ne revenait. Je remarquai qu’il n’y avait pas de poignée à l’intérieur de la porte. Je décidai de ne pas commenter : on m’aurait trouvé pointilleux. Je jetai un regard à Myriam. Elle posa sa main sur la mienne, sans me regarder. La broche terne au creux de son col refléta un instant la lumière.
Matthias nous rassembla dans une pièce capitonnée. L’air y était plus chaud. Les murs disparaissaient sous un tissu sombre tendu sans pli. Une odeur de cire et de laine humide flottait doucement.
Il ajusta très légèrement sa manchette avant de parler.
— Ma fille souffre d’une maladie rare, dit-il. Certaines parties de son corps cessent de fonctionner.
Il parlait sans emphase, avec la précision d’un exposé.
— La cadette a guéri, ajouta Salomé.
Sa voix était basse, précise.
Le majordome fit glisser devant nous un plateau chargé de petites tasses épaisses. Une vapeur pâle montait du liquide sombre. Personne ne semblait pressé.
— Nous avons longtemps cherché comment expliquer cela aux visiteurs, reprit Matthias. Les descriptions ne suffisent jamais vraiment.
Noam regardait les moulures du plafond.
— C’est un vrai château ?
Salomé posa les yeux sur lui.
— Suffisamment.
Puis elle désigna le tapis au centre de la pièce.
— Nous avons inventé un jeu. Pour permettre une compréhension concrète.
Le majordome s’approcha de nous. Il ouvrit son coffret. À l’intérieur, des fils fins soigneusement enroulés, de petites plaques métalliques, quelques cadrans miniatures derrière une vitre de protection.
Il manipula l’ensemble avec le calme d’un horloger.
— Ce sont de faibles impulsions, expliqua Matthias. Le dispositif reproduit certaines limitations motrices et sensorielles. Très brièvement.
Le majordome ajusta un contact derrière mon oreille, puis referma le coffret d’un geste doux.
— Cela ne dure qu’un instant, dit-il.
Jonathan observait les fils avec curiosité.
— Ça fonctionne vraiment ?
— Suffisamment, répondit Matthias.
La musique glissa vers un motif plus léger, presque dansant.
On nous installa sur un tapis épais, capitonné de toile sombre. Une odeur tiède de toile et de gomme s’en dégageait. Ruth retira ses gants et s’agenouilla. Je m’agenouillai à mon tour.
Nous étions serrés les uns contre les autres, si proches que je sentais la respiration de Noam contre mon bras.
Pendant quelques secondes, rien ne se passa.
Le majordome vérifiait calmement ses réglages. La musique poursuivait ses variations légères dans les cornets acoustiques. Salomé observait l’ensemble avec attention, comme une maîtresse de maison attentive au bon déroulement d’un dîner.
Une silhouette se tenait dans l’embrasure de la porte.
La même que plus tôt dans le bar.
Même sourire trop lisse.
Le Chat.
Il ne parlait pas.
Matthias joignit doucement les mains.
— Les paralysies seront aléatoires, dit-il.
Une décharge parcourut ma main droite.
Pas violente.
Juste suffisante pour qu’elle cesse de m’appartenir.
Je la regardai. Elle reposait toujours sur le tapis, mais ne répondait plus.
— Papa ?
— Respire.
Noam perdit la vue quelques secondes. Il cligna des yeux, désorienté.
— Ah.
Il tendit la main dans le vide avant de retrouver mon manteau.
— Ce n’est qu’un jeu, rappela Salomé.
Personne ne contesta.
La musique continua.
La silhouette inclina à peine la tête.
Le majordome tourna une clé sur son coffret. Le rythme s’éclaircit légèrement. Une autre décharge, derrière l’œil gauche.
Le monde pencha.
— Vous voyez, dit Matthias, ce n’est pas spectaculaire. C’est discret.
Je tentai de me lever.
Mes jambes ne répondirent pas.
— Il faut rester, ajouta-t-il doucement.
Le majordome ajusta de nouveau la clé. Le volume monta à peine, comme si la pièce respirait plus vite.
Le Chat souriait.
Je compris qu’on attendait autre chose.
Je cessai d’essayer.
Les décharges se multiplièrent.
Un bras.
Une oreille.
Une moitié de visage.
Myriam posa sa main valide sur la mienne.
La musique devint presque joyeuse.