Chapitre 14 – L’équilibre retrouvé


Recommencement

Ma dernière séance avec Léna remontait à trois semaines déjà, et tout allait bien. Je ne savais pas pourquoi. Mais une chose était sûre : je dormais mieux, je parlais plus posément et mes gestes avaient retrouvé leur ancrage.

Ma chambre-bureau était devenue un territoire assumé : non plus un abri de passage, mais un point d’élan qui s’inscrivait dans la durée. J’avais déplacé le bureau contre la fenêtre. Sur les étagères, j’avais rangé mes carnets, mes livres, et quelques dessins d’Anouk. Mon ordinateur trônait sobrement au centre du bureau, entouré de papiers griffonnés et de tasses vides.

Ce matin-là, je relisais les dernières lignes de mon pitch : une page simple, écrite sans attente, mais qui comptait pour moi.

Je ne cliquai pas tout de suite sur « Envoyer. »

Mon regard s’arrêta d’abord sur mon Livre des Ombres, posé ouvert à ma gauche. Un dessin récent, en double page. Neuf silhouettes y formaient un cercle autour d’une lumière centrale. Chacune portait un détail que je connaissais par cœur :

Voici celle qui porte une montre à rouages.
Voici celle qui porte une capuche d’ombre.
Voici celle qui porte un bonnet orange.
Voici celle qui porte une améthyste.
Voici celle qui soutient la voûte céleste.
Voici celle qui écoute ce qui ne s’entend pas.
Voici celle qui tend une graine dans le creux de sa main.
Voici celle qui trace des spirales dans le sol avec un silex.
Et voici, au centre, la silhouette qui avance,
Tenant un bâton où veille une chouette gravée.

Je repris mon stylo et j’ajoutai, en marge du dessin :

Tout ce que je croyais perdu recommence à pousser.

Puis je me redressai. Mon souffle était calme. Mes mains ne tremblaient pas. Je revins à l’écran. Je lus une dernière fois la phrase de conclusion.

Je cliquai. « Envoyer. »

L’espace d’un instant, je me demandai si ce geste ouvrait une porte ou en fermait une. Rapidement, un sourire me vint, simple, ancré.

— Quoi qu’il arrive… pas de regret.

Le soleil entrait à travers la vitre, oblique, chaud. Un filet de vent faisait légèrement trembler les bords du dessin. Je reposai la clé USB dans un tiroir, avec précaution. Je me levai et sortis rejoindre Constance et Anouk.

Le fruit mûr

La lumière avait baissé. La maison résonnait doucement des sons du soir. Le murmure d’une casserole, un jouet qui roule, une toux discrète… et le souffle régulier d’Anouk, absorbée dans ses blocs aimantés. Elle ne me regardait pas, mais je sentais sa paix me traverser comme une onde tranquille.

Je m’installai dans le fauteuil près du radiateur éteint, l’ordinateur portable posé sur les genoux. Une lampe à col souple éclairait l’écran. Un nouveau message dans la boîte mail.

Je reconnus l’adresse.

Mon regard resta suspendu un instant. Mes mains, elles, s’étaient figées. Ma poitrine s’ouvrit d’un coup, comme une respiration trop longtemps retenue.

Mais presque aussitôt, un pincement bref à l’estomac. Une vieille tension. Mes mains se réchauffèrent d’un coup, ma poitrine s’emballa, une chaleur monta dans ma nuque : je reconnus le mouvement, la tension fantôme.

Et si tout s’effondrait ?

Et si, au fond, ce que j’avais créé n’était qu’un bricolage sentimental, illisible pour quiconque d’autre ?

Et si l’élan retombait, comme tant d’autres fois avant ?

Je soufflai doucement par le nez. Puis une fois encore, plus lentement. La tension passa.

Je relus l’e-mail. Une pensée flotta, douce comme du jasmin : tu vends ton univers, et il portera des fruits.

Mes épaules s’abaissèrent. C’était mûr. Suffisant.

Constance entra dans le salon sans bruit. Elle s’arrêta à ma hauteur et s’appuya contre le dossier du fauteuil.

— Ça a l’air important, dit-elle doucement.

Je hochai la tête puis me retournai vers elle :

— C’est une graine qui a tenu. Elle a donné un fruit.

Elle haussa les sourcils, toujours pas complètement habituée à mon langage symbolique. Son regard descendit vers l’écran.

— Je trouve ça chouette de te voir reparler de ce jeu.

Je répondis avec un sourire. Puis j’ajoutai, sans trop y penser :

— Et si un jour on en faisait une conférence gesticulée sur l’écologie, pour l’association ?

Elle laissa échapper un petit rire, mi-ironique, mi-sérieux, avec ce pli au coin de l’œil qui trahissait sa malice.

— C’est que tu deviens subversif, toi.

Mon regard se porta sur elle. Puis sur Anouk, qui venait d’ajouter un bloc rouge à sa tour instable, concentrée, son univers suspendu à l’équilibre de la tour.

— Peut-être.

Je posai simplement la main sur le rebord du clavier.

— Ou juste contaminé.

Constance se redressa avec un sourire, me tapota l’épaule et repartit vers la cuisine. Je restai là un moment, à scruter la tour. Elle oscillait légèrement, mais tenait debout. Je la regardai longtemps.

Le jeu est vivant

Le parc du quartier avait été aménagé pour l’occasion : quelques lanternes en papier accrochées aux arbres, qu’un vent frais faisait danser, une grande table en bois installée sous un barnum blanc, et plusieurs stands faits de bric et de broc : livres à donner, plantes en pot, fresque participative.

Autour de la table, des voisins discutaient. Il y avait Constance, bien sûr, en train de planifier les prochains ateliers avec une énergie tranquille. Les enfants passaient de stand en stand, les mains pleines de craies ou de feuilles. J’avais apporté mon Livre des Ombres et une démo imprimée du jeu de rôle, posée sur une table sous un érable.

Je n’étais pas venu en spectateur.

Depuis quelques semaines, j’avais commencé à prendre part aux réunions de l’association : communication, sensibilisation, lien entre les projets. Ce n’était pas naturel pour moi. Et pourtant, j’y étais à ma place.

J’observais un instant la scène : la table, les échanges, les voix qui montaient et redescendaient. La forme n’était pas parfaite, mais nette : un cercle fluide, mouvant, vivant.

Je discutais d’une idée d’affiche avec quelques personnes quand un voisin s’approcha du cercle. Il écouta un moment, puis haussa les épaules.

— C’est sympa, tout ça… mais bon, on ne va pas changer le monde avec des jeux ou des plantes, hein, souffla-t-il en triturant ses clés dans sa poche.

Les voix alentours s’éteignirent. Plusieurs regards se tournèrent vers moi. Je souris, paisiblement.

— Non, c’est vrai. Mais on peut commencer par changer comment on s’y sent.

Je me tournai vers lui, Modulus veillant à la surface :

— On fera différemment, pas de souci. On ajuste, on apprend.

Au fond de moi, un léger défi subsistait : lui montrer que ce cercle pouvait vraiment bouger quelque chose. Il hocha la tête, un peu surpris. Il resta un moment, puis s’éloigna. Et la conversation reprit.


Un peu plus tard, alors que je rangeais quelques flyers au bord de la table, une silhouette familière s’approcha. Je levai les yeux.

— Morgane ?

Elle souriait, le sac en bandoulière, les cheveux un peu en désordre.

— Je passais dans le coin. Je me suis dit que j’allais venir voir ton fameux jeu de rôle citoyen.

Je ris. On s’écarta de la table pour marcher un peu, à l’ombre des arbres.

— Tu as l’air bien, dit-elle après un moment.

— Je me sens impliqué : je comprends mieux ce qui a motivé Constance.

— Tu n’es plus un spectateur, alors ?

— Non. Je participe. Je joue ma scène.

Elle me tapota l’épaule, puis on revint vers les autres. Elle s’installa sur un banc avec Constance.


Je retrouvai Anouk accroupie près de la maquette du jeu de rôle, adapté pour l’association, imprimée sur un panneau de carton léger. Elle avait déplacé les cartes des figures sur la spirale centrale, et bricolait une règle maison avec des cailloux.

Un autre enfant s’était joint à elle, un garçon d’environ huit ou neuf ans. Il regardait le plateau, puis moi.

— C’est toi qui as fait ça ?

— Oui.

— Pourquoi tu as fait ce jeu ?

Je souris. Pas une question piège. Simple. Authentique. Un miroir. Je m’agenouillai à côté de lui.

— Parce que je voulais comprendre mon monde.

— C’est ton monde, là ?

Il désigna la carte de la forêt, avec une figure brumeuse au centre.

— En partie, oui.

Il hocha la tête, puis retourna déplacer les jetons.

Anouk me regarda, complice, avant de remettre le petit bonhomme-silex au centre du cercle. Je me redressai. Le soleil filtrait à travers les feuilles. Au bord du chemin, les enfants avaient repéré un buisson de mûres sauvages et revenaient les lèvres tachées de violet, dans un brouhaha de voix, de mouvements et de rires.

Le jeu vivait.

Un silence sans verrou

La maison dormait presque.

Dans le salon, seule une lampe basse diffusait une lumière dorée. La table ne portait que deux tasses en porcelaine fumantes, posées sur un vieux dessous de plat en liège. La théière attendait encore, silencieuse. Constance s’était assise près de moi, à la juste distance, présente sans envahir. Le silence avait une densité rare. Comme un souffle commun. On écoutait les bruits de la maison : un craquement du bois, un pas à l’étage, un soupir de tuyauterie.

Elle leva sa tasse, en but une gorgée. Puis la reposa doucement sur la table. Je fis de même.

— Tu ne dis rien, murmura-t-elle sans lever les yeux.

Je souris.

— Toi non plus.

Elle haussa légèrement les épaules, et un petit rire s’échappa.

— Je crois que ça me va.

Elle posa la tête contre le dossier, les yeux fermés un instant, les paupières lourdes, un souffle qui se relâche. Je l’observai. Rien à réparer. Juste cette présence partagée, un peu fatiguée mais entière. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où nous avions pu nous taire ainsi, sans tension. Mes doigts effleurèrent l’espace entre nous. Elle tendit la main, sans un mot. Je la pris. Simplement. Mais je sentais ce silence fragile, prêt à se briser.

Nos doigts s’emboîtèrent. Il n’y avait plus de verrou entre nous.

Je fixai un instant la tasse, la lueur qui traversait la vitre. Il n’y avait rien à ajouter. Pas besoin de se redire ce qui avait été difficile. Ni de tout comprendre. Nous étions là. Ensemble. Dans l’après. Elle rouvrit les yeux, tourna légèrement la tête vers moi. Nos regards se croisèrent. Aucun mot ne passa. Mais tout y était.

Le thé refroidissait doucement. La nuit s’installait dehors. Et à l’intérieur, c’était paisible.

Elle tient sa propre graine

Le lendemain matin, j’avais rouvert ma boîte mail professionnelle. Un message de Claire m’attendait, en réponse à une réunion floue la veille.

Je relus la phrase. Une légère tension monta : le cœur se serra, le souffle hésita. Et cette voix intérieure, familière, feutrée. Et si nous nous retrouvions dans la même configuration qu’autrefois ? Je fermai les yeux. C’était la voix de Modulus, toujours polie, toujours préventive.

Je la laissai parler.

Puis, intérieurement, je lui dis merci.

Et je posai les mots, doucement.

Pas de colère. Juste la force tranquille de Tarsis, canalisée, vivante. Je relus une dernière fois. Et j’envoyai.

Je m’étirai lentement. Mon dos se réveillait. La lumière du jour passait à travers les rideaux, douce et stable. Un bruit de pas s’approcha. Constance vint m’embrasser. Une légère tension me traversa : un réflexe ancien, gravé dans la mémoire du corps. Mais il se dissipa vite, comme la brume au soleil. Alors je laissai la chaleur m’envelopper, et mes bras se refermèrent doucement autour d’elle. La tension n’était déjà plus qu’un souvenir.

Quelques minutes plus tard, un collègue répondit à mon message :

Je lus, refermai l’onglet, puis me levai : ma fille m’attendait, et cette fois j’étais là.


Elle avait déjà préparé le plateau dans le salon : une grande feuille kraft, découpée en spirale, sur laquelle elle avait collé les cartes de lieux et de personnages. Quelques figurines de carton posées ici ou là. Un gobelet de jetons. Des feutres éparpillés. Sans oublier deux chocolats chauds, préparés par ses soins.

— On en crée un nouveau ? proposa-t-elle.

— Avec plaisir.

Elle s’installa à plat ventre, menton dans les mains, crayon entre les dents. Je m’assis pour la regarder faire.

— Il faudrait… un personnage qui aide les autres, mais sans leur dire quoi faire.

— Humm… Tu penses à quoi, comme rôle ?

— Une dame qui brille et qui montre le chemin.

Elle leva les yeux vers moi. Je souris.

— Oui. Très bonne idée.

Elle reprit son dessin, concentrée : une silhouette flottante, les mains ouvertes, des filaments comme des rayons autour de son cœur. Le regard d’Anouk n’était ni inquiet, ni fuyant. Il était curieux, confiant, ancré dans le jeu. Elle découpa le dessin, le colla sur un carton, puis ajouta un détail dans la marge : une petite forme ovale.

— C’est quoi ?

— Une graine, dit-elle.

J’en eus le souffle coupé. Elle leva la tête.

— Elle devient un arbre, regarde !

Elle traça une tige, des branches, des feuilles, tout autour du personnage-guide. Je l’observai.

— Tu sais… c’est un peu ce que j’ai vécu.

Elle ne répondit pas. Elle continuait de dessiner. Mais ses yeux brillaient. Et je me dis que c’était peut-être ça, le signe que quelque chose avait changé. Elle rangea ses feutres. Puis, avant de se lever, elle posa la main sur la feuille et ajouta une dernière petite phrase au crayon :

Elle aide les autres à trouver tout seuls.

Je ne dis rien. Elle tenait déjà sa propre graine.

Imagination active : Le cercle refermé

La maison était parfaitement silencieuse, les lumières tamisées. La porte de la chambre entrouverte laissait filtrer une lueur douce, juste assez pour ne pas rompre l’obscurité. Je m’assis dans le lit, jambes repliées sous moi, le dos appuyé contre les coussins. Le Livre des Ombres reposait sur mes genoux. Sa couverture épaisse gardait la trace des pages griffonnées, des symboles copiés, des rêves déchiffrés.

Je l’ouvris à la dernière page. Une page encore blanche. Je restai là un instant, le stylo à la main, sans bouger. Puis j’écrivis, sans réfléchir :

Le premier chapitre est clos. La partie ne fait que commencer.

Les mots s’étaient posés d’eux-mêmes. En les relisant, une chaleur discrète monta dans ma poitrine, et un sourire léger m’échappa. Je tournai une dernière fois les pages du Livre des Ombres, comme on feuillette un talisman. Chaque page contenait une trace. Une direction. Et toutes menaient ici. Alors, dans le silence, ce ne furent plus mes mots mais une voix intérieure familière qui répondit.

Voilà, joueur : tu as planté la graine, rassemblé le miroir, franchi le seuil.
La partie s’achève… et déjà la suivante commence.

Je refermai le carnet avec lenteur, comme on clôt une campagne, sachant qu’une autre attend. Je le posai sur la table de chevet, à côté de la lampe éteinte.

Au loin, une chouette prit son envol. Je ne sursautai pas : je reconnus le battement de ses ailes. Elle ne laissa derrière elle qu’un calme ponctué de quelques hululements, de plus en plus lointains, jusqu’au silence. Jusqu’à ce que tout devienne immobile, comme un au revoir. Dans cet apaisement, j’entendis presque un battement de cœur.

Je me couchai, tirai la couverture sur moi. Pas de rituel. Pas de tension. Juste la douce sensation du corps qui se relâche, le souffle qui descend. Le sommeil me prit doucement.

J’étais déjà au centre du cercle.

Rêve : Le cercle qui s’élargit

Le rêve s’ouvrit sans bruit.

Pas de brume, pas de décor instable : seulement une terre douce sous mes pieds nus. L’air vibrait d’un silence apaisé.

Devant moi, le cercle. Ils étaient tous là.

Au centre, Auréon : immobile, mais vivant comme un arbre qui respire, l’améthyste tournoyant entre ses doigts.

Autour de lui : Severus, droit mais souple comme un roseau ; Sophia, irradiant d’une clarté calme ; Ædàn, yeux grands ouverts ; Asmodée, massif et tranquille, gardien assis dans sa paix ; Lysséa, un éclat de rire suspendu au bord des lèvres.

Je sentis la terre vibrer doucement, comme un tambour très lointain, en guise d’accueil. Je m’approchai sans hâte. Le sol se modelait sous mes pas, comme s’il me reconnaissait. Le cercle ne se referma pas. Il s’ouvrit pour moi. Je m’assis parmi toutes ces figures.

À la périphérie, deux d’entre elles restaient à l’écart. Tarsis, debout, l’épée noire à la main, le regard fixe. Modulus, campé, visage masqué. Je me levai, sans tension. Je marchai vers eux.

Tarsis me dévisagea. Son épée vibrait légèrement dans sa paume. Je tendis la main. Il attendit une seconde. Puis il inclina la tête, et me remit l’épée sans mot.

Je me tournai vers Modulus. Il ne bougea pas. Je levai lentement la main, et retirai le masque. Derrière, un visage calme, le mien. Pas figé. Pas froid. Juste là.

Je plantai l’épée dans la terre et déposai le masque à son pied. Pourtant ils ne disparurent pas. Ils demeuraient à distance, discrets. Puis je revins m’asseoir. Le calme était total, dense comme une eau profonde.

Auréon s’avança, son souffle lent emplissant l’air. Il posa sa main sur ma poitrine. Un frisson me traversa : une chaleur subtile, comme une sève dans mes veines.

Je baissai les yeux.

À mes pieds, là où le cercle touchait la terre, quelque chose avait changé. De fines tiges vertes avaient percé le sol. L’herbe formait une spirale, partant du centre où se tenait Auréon et s’élargissant doucement comme une respiration. Entre les brins, de petites formes naissaient : une fleur blanche, une feuille large, une pousse encore fragile. Pas d’éclat, pas d’artifice. Ça tenait, doucement.

À ma droite, Ædàn me regarda. Il levait un miroir reconstitué, sans pièces manquantes. Il ne me le montrait pas. Il l’admirait. Et il souriait.

Asmodée s’accroupit et tendit une petite graine à Sophia. Elle la reçut dans sa paume, patiente.

Alors Severus s’approcha, main ouverte. Sophia y déposa la graine. Un éclat jaillit, discret puis plus vif : la graine s’enfonça dans leurs deux mains jointes, comme si elles s’étaient fondues en un seul écrin. Autour d’eux, la terre vibra. De fines pousses surgirent, s’entrelacèrent aussitôt, jusqu’à former un jeune arbre aux racines jumelles. Ses branches portaient fleurs et fruits, lumière et ombre mêlées. Une gravure ancienne me revint : deux silhouettes unies autour d’une source. Mais cette fois, ce n’était pas une image : c’était vivant.

Je sentis mon torse se relâcher d’un cran.

Je souris.

Tout était là depuis le début.


Alors que je croyais la vision close, un froissement presque imperceptible attira mon attention. Discrètement, Lysséa entraîna Ædàn jusqu’au Livre des Ombres, posé sur une pierre plate. Elle l’ouvrit à la dernière page et, d’un tour de main, fit surgir de sa manche un crayon rouge minuscule avant de se pencher, concentrée comme une écolière prête à tricher.

Elle traça à toute vitesse :

Ædàn lut par-dessus son épaule et éclata d’un rire clair, irrésistible, avant de griffonner le carnet à son tour. Leur complicité me gagna, et je ris à mon tour. Dans ce rire partagé, le cercle s’élargit.

En bas de la page, un P.-S. vacillant disait :

J’ai pas osé parler. Mais je suis content d’être là.

Je savais qu’un jour, une autre page du Livre se rouvrirait. Et nous serions prêts à la lire ensemble.

Fin

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