Catégorie : Le Livre des Ombres

Il ne contrôle plus vraiment sa vie.
Le jour, il subit. Disputes, tensions, fatigue, cicatrices anciennes : tout se fissure, lentement.
La nuit, tout s’organise.
Un théâtre intérieur s’ouvre, peuplé de figures qui parlent, interrogent, provoquent. Ædàn, l’enfant muet. Lysséa, l’initiatrice espiègle. Asmodée, gardien des souvenirs qu’on préfère taire… Chacune porte une part de lui-même, et aucune ne le laisse en paix.
Mais bientôt, ces voix franchissent le seuil. Elles s’invitent dans le réel, soufflent des mots qu’il n’aurait jamais osé dire, déplacent les lignes, fissurent les rôles.
Pour ne pas sombrer, il devra apprendre à écouter, à nommer, à traverser.
Car derrière le rideau, chaque faille ouvre un passage.

  • Chapitre 14 – L’équilibre retrouvé


    Recommencement

    Ma dernière séance avec Léna remontait à trois semaines déjà, et tout allait bien. Je ne savais pas pourquoi. Mais une chose était sûre : je dormais mieux, je parlais plus posément et mes gestes avaient retrouvé leur ancrage.

    Ma chambre-bureau était devenue un territoire assumé : non plus un abri de passage, mais un point d’élan qui s’inscrivait dans la durée. J’avais déplacé le bureau contre la fenêtre. Sur les étagères, j’avais rangé mes carnets, mes livres, et quelques dessins d’Anouk. Mon ordinateur trônait sobrement au centre du bureau, entouré de papiers griffonnés et de tasses vides.

    Ce matin-là, je relisais les dernières lignes de mon pitch : une page simple, écrite sans attente, mais qui comptait pour moi.

    Je ne cliquai pas tout de suite sur « Envoyer. »

    Mon regard s’arrêta d’abord sur mon Livre des Ombres, posé ouvert à ma gauche. Un dessin récent, en double page. Neuf silhouettes y formaient un cercle autour d’une lumière centrale. Chacune portait un détail que je connaissais par cœur :

    Voici celle qui porte une montre à rouages.
    Voici celle qui porte une capuche d’ombre.
    Voici celle qui porte un bonnet orange.
    Voici celle qui porte une améthyste.
    Voici celle qui soutient la voûte céleste.
    Voici celle qui écoute ce qui ne s’entend pas.
    Voici celle qui tend une graine dans le creux de sa main.
    Voici celle qui trace des spirales dans le sol avec un silex.
    Et voici, au centre, la silhouette qui avance,
    Tenant un bâton où veille une chouette gravée.

    Je repris mon stylo et j’ajoutai, en marge du dessin :

    Tout ce que je croyais perdu recommence à pousser.

    Puis je me redressai. Mon souffle était calme. Mes mains ne tremblaient pas. Je revins à l’écran. Je lus une dernière fois la phrase de conclusion.

    Je cliquai. « Envoyer. »

    L’espace d’un instant, je me demandai si ce geste ouvrait une porte ou en fermait une. Rapidement, un sourire me vint, simple, ancré.

    — Quoi qu’il arrive… pas de regret.

    Le soleil entrait à travers la vitre, oblique, chaud. Un filet de vent faisait légèrement trembler les bords du dessin. Je reposai la clé USB dans un tiroir, avec précaution. Je me levai et sortis rejoindre Constance et Anouk.

    Le fruit mûr

    La lumière avait baissé. La maison résonnait doucement des sons du soir. Le murmure d’une casserole, un jouet qui roule, une toux discrète… et le souffle régulier d’Anouk, absorbée dans ses blocs aimantés. Elle ne me regardait pas, mais je sentais sa paix me traverser comme une onde tranquille.

    Je m’installai dans le fauteuil près du radiateur éteint, l’ordinateur portable posé sur les genoux. Une lampe à col souple éclairait l’écran. Un nouveau message dans la boîte mail.

    Je reconnus l’adresse.

    Mon regard resta suspendu un instant. Mes mains, elles, s’étaient figées. Ma poitrine s’ouvrit d’un coup, comme une respiration trop longtemps retenue.

    Mais presque aussitôt, un pincement bref à l’estomac. Une vieille tension. Mes mains se réchauffèrent d’un coup, ma poitrine s’emballa, une chaleur monta dans ma nuque : je reconnus le mouvement, la tension fantôme.

    Et si tout s’effondrait ?

    Et si, au fond, ce que j’avais créé n’était qu’un bricolage sentimental, illisible pour quiconque d’autre ?

    Et si l’élan retombait, comme tant d’autres fois avant ?

    Je soufflai doucement par le nez. Puis une fois encore, plus lentement. La tension passa.

    Je relus l’e-mail. Une pensée flotta, douce comme du jasmin : tu vends ton univers, et il portera des fruits.

    Mes épaules s’abaissèrent. C’était mûr. Suffisant.

    Constance entra dans le salon sans bruit. Elle s’arrêta à ma hauteur et s’appuya contre le dossier du fauteuil.

    — Ça a l’air important, dit-elle doucement.

    Je hochai la tête puis me retournai vers elle :

    — C’est une graine qui a tenu. Elle a donné un fruit.

    Elle haussa les sourcils, toujours pas complètement habituée à mon langage symbolique. Son regard descendit vers l’écran.

    — Je trouve ça chouette de te voir reparler de ce jeu.

    Je répondis avec un sourire. Puis j’ajoutai, sans trop y penser :

    — Et si un jour on en faisait une conférence gesticulée sur l’écologie, pour l’association ?

    Elle laissa échapper un petit rire, mi-ironique, mi-sérieux, avec ce pli au coin de l’œil qui trahissait sa malice.

    — C’est que tu deviens subversif, toi.

    Mon regard se porta sur elle. Puis sur Anouk, qui venait d’ajouter un bloc rouge à sa tour instable, concentrée, son univers suspendu à l’équilibre de la tour.

    — Peut-être.

    Je posai simplement la main sur le rebord du clavier.

    — Ou juste contaminé.

    Constance se redressa avec un sourire, me tapota l’épaule et repartit vers la cuisine. Je restai là un moment, à scruter la tour. Elle oscillait légèrement, mais tenait debout. Je la regardai longtemps.

    Le jeu est vivant

    Le parc du quartier avait été aménagé pour l’occasion : quelques lanternes en papier accrochées aux arbres, qu’un vent frais faisait danser, une grande table en bois installée sous un barnum blanc, et plusieurs stands faits de bric et de broc : livres à donner, plantes en pot, fresque participative.

    Autour de la table, des voisins discutaient. Il y avait Constance, bien sûr, en train de planifier les prochains ateliers avec une énergie tranquille. Les enfants passaient de stand en stand, les mains pleines de craies ou de feuilles. J’avais apporté mon Livre des Ombres et une démo imprimée du jeu de rôle, posée sur une table sous un érable.

    Je n’étais pas venu en spectateur.

    Depuis quelques semaines, j’avais commencé à prendre part aux réunions de l’association : communication, sensibilisation, lien entre les projets. Ce n’était pas naturel pour moi. Et pourtant, j’y étais à ma place.

    J’observais un instant la scène : la table, les échanges, les voix qui montaient et redescendaient. La forme n’était pas parfaite, mais nette : un cercle fluide, mouvant, vivant.

    Je discutais d’une idée d’affiche avec quelques personnes quand un voisin s’approcha du cercle. Il écouta un moment, puis haussa les épaules.

    — C’est sympa, tout ça… mais bon, on ne va pas changer le monde avec des jeux ou des plantes, hein, souffla-t-il en triturant ses clés dans sa poche.

    Les voix alentours s’éteignirent. Plusieurs regards se tournèrent vers moi. Je souris, paisiblement.

    — Non, c’est vrai. Mais on peut commencer par changer comment on s’y sent.

    Je me tournai vers lui, Modulus veillant à la surface :

    — On fera différemment, pas de souci. On ajuste, on apprend.

    Au fond de moi, un léger défi subsistait : lui montrer que ce cercle pouvait vraiment bouger quelque chose. Il hocha la tête, un peu surpris. Il resta un moment, puis s’éloigna. Et la conversation reprit.


    Un peu plus tard, alors que je rangeais quelques flyers au bord de la table, une silhouette familière s’approcha. Je levai les yeux.

    — Morgane ?

    Elle souriait, le sac en bandoulière, les cheveux un peu en désordre.

    — Je passais dans le coin. Je me suis dit que j’allais venir voir ton fameux jeu de rôle citoyen.

    Je ris. On s’écarta de la table pour marcher un peu, à l’ombre des arbres.

    — Tu as l’air bien, dit-elle après un moment.

    — Je me sens impliqué : je comprends mieux ce qui a motivé Constance.

    — Tu n’es plus un spectateur, alors ?

    — Non. Je participe. Je joue ma scène.

    Elle me tapota l’épaule, puis on revint vers les autres. Elle s’installa sur un banc avec Constance.


    Je retrouvai Anouk accroupie près de la maquette du jeu de rôle, adapté pour l’association, imprimée sur un panneau de carton léger. Elle avait déplacé les cartes des figures sur la spirale centrale, et bricolait une règle maison avec des cailloux.

    Un autre enfant s’était joint à elle, un garçon d’environ huit ou neuf ans. Il regardait le plateau, puis moi.

    — C’est toi qui as fait ça ?

    — Oui.

    — Pourquoi tu as fait ce jeu ?

    Je souris. Pas une question piège. Simple. Authentique. Un miroir. Je m’agenouillai à côté de lui.

    — Parce que je voulais comprendre mon monde.

    — C’est ton monde, là ?

    Il désigna la carte de la forêt, avec une figure brumeuse au centre.

    — En partie, oui.

    Il hocha la tête, puis retourna déplacer les jetons.

    Anouk me regarda, complice, avant de remettre le petit bonhomme-silex au centre du cercle. Je me redressai. Le soleil filtrait à travers les feuilles. Au bord du chemin, les enfants avaient repéré un buisson de mûres sauvages et revenaient les lèvres tachées de violet, dans un brouhaha de voix, de mouvements et de rires.

    Le jeu vivait.

    Un silence sans verrou

    La maison dormait presque.

    Dans le salon, seule une lampe basse diffusait une lumière dorée. La table ne portait que deux tasses en porcelaine fumantes, posées sur un vieux dessous de plat en liège. La théière attendait encore, silencieuse. Constance s’était assise près de moi, à la juste distance, présente sans envahir. Le silence avait une densité rare. Comme un souffle commun. On écoutait les bruits de la maison : un craquement du bois, un pas à l’étage, un soupir de tuyauterie.

    Elle leva sa tasse, en but une gorgée. Puis la reposa doucement sur la table. Je fis de même.

    — Tu ne dis rien, murmura-t-elle sans lever les yeux.

    Je souris.

    — Toi non plus.

    Elle haussa légèrement les épaules, et un petit rire s’échappa.

    — Je crois que ça me va.

    Elle posa la tête contre le dossier, les yeux fermés un instant, les paupières lourdes, un souffle qui se relâche. Je l’observai. Rien à réparer. Juste cette présence partagée, un peu fatiguée mais entière. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où nous avions pu nous taire ainsi, sans tension. Mes doigts effleurèrent l’espace entre nous. Elle tendit la main, sans un mot. Je la pris. Simplement. Mais je sentais ce silence fragile, prêt à se briser.

    Nos doigts s’emboîtèrent. Il n’y avait plus de verrou entre nous.

    Je fixai un instant la tasse, la lueur qui traversait la vitre. Il n’y avait rien à ajouter. Pas besoin de se redire ce qui avait été difficile. Ni de tout comprendre. Nous étions là. Ensemble. Dans l’après. Elle rouvrit les yeux, tourna légèrement la tête vers moi. Nos regards se croisèrent. Aucun mot ne passa. Mais tout y était.

    Le thé refroidissait doucement. La nuit s’installait dehors. Et à l’intérieur, c’était paisible.

    Elle tient sa propre graine

    Le lendemain matin, j’avais rouvert ma boîte mail professionnelle. Un message de Claire m’attendait, en réponse à une réunion floue la veille.

    Je relus la phrase. Une légère tension monta : le cœur se serra, le souffle hésita. Et cette voix intérieure, familière, feutrée. Et si nous nous retrouvions dans la même configuration qu’autrefois ? Je fermai les yeux. C’était la voix de Modulus, toujours polie, toujours préventive.

    Je la laissai parler.

    Puis, intérieurement, je lui dis merci.

    Et je posai les mots, doucement.

    Pas de colère. Juste la force tranquille de Tarsis, canalisée, vivante. Je relus une dernière fois. Et j’envoyai.

    Je m’étirai lentement. Mon dos se réveillait. La lumière du jour passait à travers les rideaux, douce et stable. Un bruit de pas s’approcha. Constance vint m’embrasser. Une légère tension me traversa : un réflexe ancien, gravé dans la mémoire du corps. Mais il se dissipa vite, comme la brume au soleil. Alors je laissai la chaleur m’envelopper, et mes bras se refermèrent doucement autour d’elle. La tension n’était déjà plus qu’un souvenir.

    Quelques minutes plus tard, un collègue répondit à mon message :

    Je lus, refermai l’onglet, puis me levai : ma fille m’attendait, et cette fois j’étais là.


    Elle avait déjà préparé le plateau dans le salon : une grande feuille kraft, découpée en spirale, sur laquelle elle avait collé les cartes de lieux et de personnages. Quelques figurines de carton posées ici ou là. Un gobelet de jetons. Des feutres éparpillés. Sans oublier deux chocolats chauds, préparés par ses soins.

    — On en crée un nouveau ? proposa-t-elle.

    — Avec plaisir.

    Elle s’installa à plat ventre, menton dans les mains, crayon entre les dents. Je m’assis pour la regarder faire.

    — Il faudrait… un personnage qui aide les autres, mais sans leur dire quoi faire.

    — Humm… Tu penses à quoi, comme rôle ?

    — Une dame qui brille et qui montre le chemin.

    Elle leva les yeux vers moi. Je souris.

    — Oui. Très bonne idée.

    Elle reprit son dessin, concentrée : une silhouette flottante, les mains ouvertes, des filaments comme des rayons autour de son cœur. Le regard d’Anouk n’était ni inquiet, ni fuyant. Il était curieux, confiant, ancré dans le jeu. Elle découpa le dessin, le colla sur un carton, puis ajouta un détail dans la marge : une petite forme ovale.

    — C’est quoi ?

    — Une graine, dit-elle.

    J’en eus le souffle coupé. Elle leva la tête.

    — Elle devient un arbre, regarde !

    Elle traça une tige, des branches, des feuilles, tout autour du personnage-guide. Je l’observai.

    — Tu sais… c’est un peu ce que j’ai vécu.

    Elle ne répondit pas. Elle continuait de dessiner. Mais ses yeux brillaient. Et je me dis que c’était peut-être ça, le signe que quelque chose avait changé. Elle rangea ses feutres. Puis, avant de se lever, elle posa la main sur la feuille et ajouta une dernière petite phrase au crayon :

    Elle aide les autres à trouver tout seuls.

    Je ne dis rien. Elle tenait déjà sa propre graine.

    Imagination active : Le cercle refermé

    La maison était parfaitement silencieuse, les lumières tamisées. La porte de la chambre entrouverte laissait filtrer une lueur douce, juste assez pour ne pas rompre l’obscurité. Je m’assis dans le lit, jambes repliées sous moi, le dos appuyé contre les coussins. Le Livre des Ombres reposait sur mes genoux. Sa couverture épaisse gardait la trace des pages griffonnées, des symboles copiés, des rêves déchiffrés.

    Je l’ouvris à la dernière page. Une page encore blanche. Je restai là un instant, le stylo à la main, sans bouger. Puis j’écrivis, sans réfléchir :

    Le premier chapitre est clos. La partie ne fait que commencer.

    Les mots s’étaient posés d’eux-mêmes. En les relisant, une chaleur discrète monta dans ma poitrine, et un sourire léger m’échappa. Je tournai une dernière fois les pages du Livre des Ombres, comme on feuillette un talisman. Chaque page contenait une trace. Une direction. Et toutes menaient ici. Alors, dans le silence, ce ne furent plus mes mots mais une voix intérieure familière qui répondit.

    Voilà, joueur : tu as planté la graine, rassemblé le miroir, franchi le seuil.
    La partie s’achève… et déjà la suivante commence.

    Je refermai le carnet avec lenteur, comme on clôt une campagne, sachant qu’une autre attend. Je le posai sur la table de chevet, à côté de la lampe éteinte.

    Au loin, une chouette prit son envol. Je ne sursautai pas : je reconnus le battement de ses ailes. Elle ne laissa derrière elle qu’un calme ponctué de quelques hululements, de plus en plus lointains, jusqu’au silence. Jusqu’à ce que tout devienne immobile, comme un au revoir. Dans cet apaisement, j’entendis presque un battement de cœur.

    Je me couchai, tirai la couverture sur moi. Pas de rituel. Pas de tension. Juste la douce sensation du corps qui se relâche, le souffle qui descend. Le sommeil me prit doucement.

    J’étais déjà au centre du cercle.

    Rêve : Le cercle qui s’élargit

    Le rêve s’ouvrit sans bruit.

    Pas de brume, pas de décor instable : seulement une terre douce sous mes pieds nus. L’air vibrait d’un silence apaisé.

    Devant moi, le cercle. Ils étaient tous là.

    Au centre, Auréon : immobile, mais vivant comme un arbre qui respire, l’améthyste tournoyant entre ses doigts.

    Autour de lui : Severus, droit mais souple comme un roseau ; Sophia, irradiant d’une clarté calme ; Ædàn, yeux grands ouverts ; Asmodée, massif et tranquille, gardien assis dans sa paix ; Lysséa, un éclat de rire suspendu au bord des lèvres.

    Je sentis la terre vibrer doucement, comme un tambour très lointain, en guise d’accueil. Je m’approchai sans hâte. Le sol se modelait sous mes pas, comme s’il me reconnaissait. Le cercle ne se referma pas. Il s’ouvrit pour moi. Je m’assis parmi toutes ces figures.

    À la périphérie, deux d’entre elles restaient à l’écart. Tarsis, debout, l’épée noire à la main, le regard fixe. Modulus, campé, visage masqué. Je me levai, sans tension. Je marchai vers eux.

    Tarsis me dévisagea. Son épée vibrait légèrement dans sa paume. Je tendis la main. Il attendit une seconde. Puis il inclina la tête, et me remit l’épée sans mot.

    Je me tournai vers Modulus. Il ne bougea pas. Je levai lentement la main, et retirai le masque. Derrière, un visage calme, le mien. Pas figé. Pas froid. Juste là.

    Je plantai l’épée dans la terre et déposai le masque à son pied. Pourtant ils ne disparurent pas. Ils demeuraient à distance, discrets. Puis je revins m’asseoir. Le calme était total, dense comme une eau profonde.

    Auréon s’avança, son souffle lent emplissant l’air. Il posa sa main sur ma poitrine. Un frisson me traversa : une chaleur subtile, comme une sève dans mes veines.

    Je baissai les yeux.

    À mes pieds, là où le cercle touchait la terre, quelque chose avait changé. De fines tiges vertes avaient percé le sol. L’herbe formait une spirale, partant du centre où se tenait Auréon et s’élargissant doucement comme une respiration. Entre les brins, de petites formes naissaient : une fleur blanche, une feuille large, une pousse encore fragile. Pas d’éclat, pas d’artifice. Ça tenait, doucement.

    À ma droite, Ædàn me regarda. Il levait un miroir reconstitué, sans pièces manquantes. Il ne me le montrait pas. Il l’admirait. Et il souriait.

    Asmodée s’accroupit et tendit une petite graine à Sophia. Elle la reçut dans sa paume, patiente.

    Alors Severus s’approcha, main ouverte. Sophia y déposa la graine. Un éclat jaillit, discret puis plus vif : la graine s’enfonça dans leurs deux mains jointes, comme si elles s’étaient fondues en un seul écrin. Autour d’eux, la terre vibra. De fines pousses surgirent, s’entrelacèrent aussitôt, jusqu’à former un jeune arbre aux racines jumelles. Ses branches portaient fleurs et fruits, lumière et ombre mêlées. Une gravure ancienne me revint : deux silhouettes unies autour d’une source. Mais cette fois, ce n’était pas une image : c’était vivant.

    Je sentis mon torse se relâcher d’un cran.

    Je souris.

    Tout était là depuis le début.


    Alors que je croyais la vision close, un froissement presque imperceptible attira mon attention. Discrètement, Lysséa entraîna Ædàn jusqu’au Livre des Ombres, posé sur une pierre plate. Elle l’ouvrit à la dernière page et, d’un tour de main, fit surgir de sa manche un crayon rouge minuscule avant de se pencher, concentrée comme une écolière prête à tricher.

    Elle traça à toute vitesse :

    Ædàn lut par-dessus son épaule et éclata d’un rire clair, irrésistible, avant de griffonner le carnet à son tour. Leur complicité me gagna, et je ris à mon tour. Dans ce rire partagé, le cercle s’élargit.

    En bas de la page, un P.-S. vacillant disait :

    J’ai pas osé parler. Mais je suis content d’être là.

    Je savais qu’un jour, une autre page du Livre se rouvrirait. Et nous serions prêts à la lire ensemble.

    Fin

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  • Chapitre 13 – La force intérieure

    Le signalement

    La salle de pause était presque vide. Le ronron de la machine à café couvrait à peine le bruit de l’eau dans la bouilloire. Je buvais mon café, songeant à mes tâches du matin, quand elle s’approcha.

    — Tu aurais un moment pour me parler… cet après-midi ?

    Sa voix tremblait. Elle tenait sa tasse à deux mains, les doigts crispés sur la céramique. Je relevai la tête. C’était l’une des doctorantes que Laurent et moi encadrions. Je hochai doucement.

    — Oui. Passe vers 14h si tu veux.

    Elle acquiesça, visiblement soulagée.


    Elle arriva à l’heure, un peu raide, et referma doucement la porte de mon bureau. Elle s’assit en face de moi. Dos droit, épaules raides… puis son visage se déforma. Elle se mit à pleurer.

    — Je… je n’en peux plus. Je voulais attendre qu’il soit absent pour pouvoir parler.

    Je la dévisageai, surpris mais compatissant.

    — Il me rabaisse en permanence. Ma façon de parler, mon accent, mon corps… Il se moque, devant tout le monde. Et quand je propose quelque chose, ce sont toujours des remarques du genre : « ça ne marchera jamais. » Il ne propose rien. Il ne fait que… démolir.

    Sa voix se brisait. Une part de moi se figea déjà.

    — Je n’ose plus venir au labo. Mais je ne peux pas partir. Je dois finir. Je veux juste mon diplôme.

    Je l’écoutais, immobile, comme sous l’eau. Ses mots m’atteignaient par fragments. J’étudiais ses mains serrées autour de sa tasse, ses épaules voûtées, ses yeux rougis.

    Un miroir.

    Une pression sourde me serra la poitrine. L’air, épais comme une chape, m’étouffait. Je me revis à son âge, les moqueries de Laurent, le doute permanent, l’échec rampant. Ce qu’elle disait, je l’avais vécu. Depuis si longtemps que ça n’avait plus de nom.

    Le mot « toxique » jaillit de sa bouche, et quelque chose se fissura. Je me rendis compte que je ne respirais plus.

    Je détournai les yeux. Un flash : la clé. Celle que je n’avais pas su prendre à Asmodée, puis retrouvée avec Modulus. Elle était là. En moi. Je respirai profondément. Je revins à elle.

    — Tu sais… je crois tout ce que tu viens de dire. Et je suis désolé de ne pas l’avoir vu plus tôt.

    Elle releva les yeux. Je repris, plus bas.

    — Ce que tu vis, je l’ai vécu aussi. Les piques, les humiliations déguisées, les réunions où tu ne sais plus si tu existes… Je l’ai banalisé. Et maintenant, je me rends compte que je t’ai laissée seule.

    Elle me parla d’autres cas. D’un stagiaire parti sans dire un mot. D’une collègue en pleurs dans les toilettes. D’un climat que tout le monde sentait, mais que personne n’osait nommer.

    — Je croyais que c’était moi le problème, dit-elle. Que j’étais trop sensible.

    — C’est ce qu’on finit par croire.

    La conversation s’interrompit un moment. Puis quelque chose en moi se redressa.

    — Je te promets une chose. Ce ne sera pas à toi de porter tout ça. Tu as eu le courage de parler. À mon tour de faire ce qu’il faut.

    Sa lèvre inférieure tremblait encore, mais elle hocha la tête.

    Je fermai le poing. Cette fois, je ne reculerais pas.

    La clé et la lame

    Cet après-midi-là, je ne dis rien. Je m’étais réfugié dans mon bureau après l’entretien avec la doctorante. Porte fermée, volets à demi tirés. Une lumière grise. Je respirais à peine. Mais la scène revenait, en boucle. Une part de moi voulait oublier. Une autre refusait. Dans ce silence, la voix de Tarsis vibra dans ma poitrine comme un tambour : frappe fort. Ou détourne les yeux… et deviens complice. Il me laissa un battement, puis sa voix s’enfonça plus bas : tu prétends protéger ? Alors cesse d’être faible.

    Mes dents se serrèrent. Mon cœur cognait de travers. Mes mains tremblaient. Je ne tenais plus en place : il fallait que ça sorte, quelque part.


    En début de soirée, j’ouvris mon Livre des Ombres, fébrile. Sur la page blanche, sans réfléchir, je traçai un cercle nerveux, cerclé de colonnes noires. Le dessin s’imposait, griffonné à toute vitesse, comme un exutoire. Au centre, un œil. Celui de Tarsis. Celui de la lucidité crue. Je refermai le carnet d’un coup sec.

    J’avais envie de balancer un e-mail à toute l’équipe. De tout révéler. Nommer Laurent. Le brûler. Mais une autre part de moi savait que ce serait lâcher un incendie sans extincteur.

    Je me levai d’un bond et sortis dans le couloir, la respiration courte. Je marchai au hasard, la peau électrique. Puis je m’arrêtai devant une porte vitrée. Dans le reflet, pas un monstre : mes yeux, et l’épée qui y brillait. Tarsis, en moi, levait déjà sa lame : pas pour punir, mais pour défendre, protéger, dégager la vérité.

    Une autre voie s’imposait, plus froide, plus sûre : tenir à la fois la lame et la clé. Je serrai l’épée d’une main, la clé de l’autre, et posai cette dernière contre ma poitrine. Là. Toujours là.


    Je retournai m’asseoir à mon bureau. L’ombre du dessin de Tarsis semblait encore marquer la table, même une fois le Livre des Ombres refermé. Je respirai un grand coup, puis j’ouvris ma boîte mail.

    Mon curseur clignotait dans la case du message. J’entendais encore la voix de Tarsis, en arrière-fond. Un e-mail ? Vraiment ? Tu crois que ça suffira ? Ils hausseront les épaules… et la prochaine fois, ce sera toi qu’on piétinera.

    Alors, Modulus me tendit sa plume. Sa main guidait la mienne, droite, régulière, comme s’il écrivait depuis mon corps.

    Modulus.

    Je relus le message. Il ne nommait personne. Il ne blessait personne. Mais il ouvrait la porte.

    Je cliquai sur « Envoyer. »

    La lame en main, la clé contre la poitrine.

    Tenir la ligne

    En approchant, j’avais l’impression de marcher vers un jugement, sans savoir si j’étais accusé ou témoin. La salle était presque pleine quand j’entrai. Pour une fois, Claire était déjà là… ou peut-être étais-je arrivé exprès en retard, sur un conseil silencieux de Tarsis. La table ovale évoquait un banc de tribunal. Je pris place en bout, mon Livre des Ombres devant moi. Laurent était là, détendu, jambes croisées, bras étendus sur le dossier. Claire feuilletait des papiers. D’autres collègues bavardaient à voix basse. Le store laissait passer une lumière froide qui découpait des ombres sur le mur. Je me sentais tendu, mais contenu. Je touchai ma poitrine à travers la chemise. La clé. Elle était là.

    Claire leva enfin les yeux et me regarda.

    — Bon. Tu souhaitais évoquer un sujet délicat. Je propose qu’on commence par ça.

    Tous les regards se tournèrent vers moi. Mon cœur accéléra brutalement. Je pris une inspiration, puis me lançai :

    — Une doctorante est venue me voir cette semaine. Elle travaille avec Laurent et moi. Elle m’a parlé de propos rabaissants, à répétition. Sur son corps, son accent, ses idées. Elle parle d’un climat toxique. Et… d’autres témoignages commencent à émerger.

    Un léger frémissement parcourut la table. Laurent haussa un sourcil, surpris.

    — Toxique ? Non mais attends… on parle bien de la même personne ? Elle dramatise tout. Tu la connais : dès qu’on lui dit que son plan manque de rigueur, elle le vit comme une attaque.

    Et c’est là que je l’entendis. Sa voix rauque, intérieure. Tarsis.

    Je retins mes mots un instant. Il ne s’énervait pas : il traçait déjà ses lignes, déployant ses arguments comme on dispose des pièces sur un échiquier. Je sentais son souffle dans ma poitrine, patient, calculateur, prêt à m’armer de la phrase qui ferait mouche.

    — Elle ne parle pas d’un désaccord scientifique. Elle parle de remarques humiliantes. Personnelles. Répétées. Publiques.

    Laurent leva les mains, faussement apaisant.

    — Bon, peut-être que j’ai fait une ou deux blagues un peu nulles, OK. Mais racistes ? Sexistes ? Faut pas pousser non plus. Faut replacer les choses dans leur contexte.

    — Justement. Le contexte, c’est un déséquilibre. Toi, superviseur. Elle, doctorante étrangère. Si elle dit qu’elle ne se sent pas respectée, c’est qu’il y a un problème. Et je crois que c’est à nous de l’écouter, pas de juger sa sensibilité.

    Je sentais mes paumes devenir moites. La lumière me paraissait soudain plus crue. J’entendais mon cœur dans mes oreilles. Je tentai de réguler ma respiration. Claire posa calmement ses papiers sur la table et se tourna vers moi, le ton tranchant :

    — Qu’est-ce que tu veux exactement ? Qu’il s’excuse ? Qu’il parte ?

    Je sentis le sol vaciller sous moi. Mon cœur s’emballa. Une attaque. Frontale. Je baissai les yeux, déstabilisé. Mes pensées se brouillèrent un instant. Je faillis répondre trop vite, trop fort. Mais ma main était déjà sur ma poitrine. La clé, présente.

    Reste. Respire. N’ouvre pas la guerre. Ouvre le passage.

    Je relevai les yeux.

    — Ce que je veux… c’est qu’on prenne ce signalement au sérieux. Qu’on arrête de se voiler la face. Et qu’on se demande ce qu’on peut faire pour que ça ne se reproduise pas.

    Un silence.

    Laurent soupira, se redressant légèrement. Il croisa les bras, les décroisa. Le masque de l’assurance s’effritait.

    — Écoute, j’entends ce que tu dis. Et peut-être que je me suis montré un peu sec, parfois. Mais jamais avec l’intention de blesser. Je ferai plus attention.

    Le ton avait changé. Moins d’arrogance. Un repli tactique. C’était déjà quelque chose.

    Claire croisa les bras. Elle parut chercher ses mots, puis les lâcha d’une voix plus douce, presque lasse :

    — Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que le père de Laurent était… très dur. Cinglant. Presque cruel. Peut-être qu’il rejoue sans le vouloir ce qu’il a vécu.

    Je restai interdit. Cette tentative d’humanisation me heurta, et en même temps… je savais. Asmodée murmura : oui. On scelle la blessure. On la transforme.

    Commence par leur langage, puis mène-les vers le tien, précisa Modulus.

    Je hochai lentement la tête.

    — Je ne doute pas des blessures de chacun. Mais elles ne justifient pas de blesser à son tour. Encore moins dans une relation de pouvoir.

    Aucune voix ne s’élevait. Claire finit par dire :

    — Et tu proposes quoi ?

    — Qu’on suive une formation. Tous les deux. Pour revoir nos pratiques de supervision. Pour mettre des mots, ensemble, sur ce qu’on ne voit pas toujours. Moi le premier. Elle parut surprise par la proposition, puis soulagée. Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise, comme si un poids glissait de ses épaules.

    — D’accord… oui. C’est une bonne idée. On peut étudier les options.


    Quand la réunion se termina, je sortis sans un mot. Je traversai le couloir, les jambes encore tremblantes. Mais en moi, un espace s’était ouvert : je n’étais pas resté prisonnier, je n’avais pas fui. J’étais resté debout. Je n’avais pas cédé à la rage. Ni au silence.

    Léna : La force canalisée

    Le lendemain matin, j’arrivai comme prévu chez Léna avec une énergie étrange : à la fois tendu et léger. Mon corps gardait la crispation de la veille, mais quelque chose avait bougé : une ligne intérieure s’était redressée. Je n’avais pas cédé. Et ça me portait encore. Je m’installai sur le canapé et déposai une pile de livres à côté de moi. En les posant, je pensai au mug rafistolé, à la note avec le numéro du médecin. Dans mon esprit, Ædàn avait glissé ces objets dans la pile, comme pour me rappeler que j’avais déjà reçu de quoi tenir. Léna m’observa un instant avec un demi-sourire.

    — Je vous ai rapporté vos livres. Merci, j’ai beaucoup appris.

    — Avec plaisir, dit-elle en les prenant.

    Elle les posa sur le guéridon, ses doigts s’attardant un instant. Son regard revint vers moi, attentif. Puis elle se rassit face à moi.

    — Vous avez l’air… différent, dit-elle.

    — Hier, j’ai confronté mon collègue. En réunion d’équipe.

    Elle se redressa légèrement. Je vis une étincelle passer dans ses yeux.

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai de la doctorante, de son témoignage, de l’e-mail envoyé. De la réunion, de la tension, des regards, du moment où Claire m’a attaqué. Et de la clé, du calme trouvé au centre de la tempête. Elle m’écoutait sans m’interrompre, le visage concentré. À la fin, elle laissa un silence planer, puis murmura :

    — Bravo.

    Je levai les yeux, surpris.

    — Ce que vous avez fait, peu de gens en sont capables. Pendant mes études, j’ai vu passer des situations pareilles : tout le monde se taisait. Vous, vous avez osé dire les choses. Vous avez ouvert la voie. Et ça compte.

    L’expression résonna en moi : ouvrir la voie.

    — J’ai l’impression… d’avoir enfin utilisé la clé.

    Elle acquiesça doucement.

    — Vous avez trouvé une force, dit-elle. Et vous ne l’avez pas laissée tout emporter.

    Elle prit une pause, puis ajouta :

    — Cette force… elle vient d’où, selon vous ?

    Je réfléchis un instant.

    — Tarsis, soufflai-je. Et Asmodée. Peut-être même Severus, un peu.

    Elle pencha légèrement la tête.

    — Vous les imaginez là, maintenant ?

    Je fermai les yeux. La pièce devint floue autour de moi. Je les vis. Tarsis, bras croisés, sombre mais debout. Severus, droit, mais souple. Asmodée, accroupi dans l’ombre, les yeux apaisés.

    Je rouvris les yeux.

    — Oui. Ils sont là. Et pour une fois… ils ne s’opposent pas. Ils veillent.

    Léna sourit.

    — Je vous propose un exercice. Imaginez un cercle. Un cercle intérieur. Chaque figure à sa place. Ni au centre, ni rejetée. Juste à sa place.

    Je m’adossai et laissai l’image se former. Un cercle de pierre. Les silhouettes autour. Pas en conflit. En veille. Et au centre… une table. Sur la table, il y avait deux objets : une clé. Et un fruit. C’était si clair que j’eus un frisson.

    — Que voyez-vous ?

    — Une clé et un fruit.

    Elle attendit, silencieuse. Je conclus après une pause :

    — Ouvrir sans trancher. Nourrir plutôt qu’écraser.

    Ces mots vibraient en moi comme une vérité ancienne que j’avais toujours sue, mais que je n’avais jamais osé dire. Elle hocha lentement la tête.

    — Eh bien, c’est plus poétique que mes patients qui voient une pizza au centre. Mais l’idée reste la même : nourrir, pas écraser. Vous avez trouvé un centre qui n’a pas besoin d’imposer. C’est un noyau qui contient déjà la vie, sans dominer.

    Je restai un moment dans le silence. Ce n’était plus une image. Quelque chose en moi s’était rassemblé.

    Léna m’observait encore, un peu pensive.

    — Et Constance ? Elle a senti que quelque chose avait changé ?

    Je hochai doucement la tête.

    — Elle m’a dit qu’elle m’avait trouvé différent. Elle s’attendait à ce que je réagisse de façon passive-agressive avec mon collègue, et comme je ne l’ai pas fait… elle a sauté sur l’occasion pour parler de « nous » …

    Je marquai une pause. Léna attendait, bienveillante.

    — Elle m’a proposé d’en parler. Et j’ai dit « non. » Enfin, « pas ce soir. » Mais je n’ai pas relancé. Je ne sais pas par où commencer.

    Je fixai mes mains.

    — Elle veut qu’on arrête de faire chambre à part. Je le comprends. Mais… j’ai peur. Ma chambre-bureau, c’est mon refuge. Mon sas. C’est là que j’écris, que je respire, que je me retrouve.

    Je me tus, les mots coincés. Mon esprit y retourna : les pages éparpillées, le silence épais, cette bulle où personne n’entrait. L’idée de voir disparaître cet abri me glaçait.

    — J’ai peur de me perdre si je l’abandonne.

    — Alors, ne l’abandonnez pas, dit Léna calmement. Mais ce n’est pas tout ou rien. Vous pouvez penser à un rituel. Une ou deux nuits par semaine dans la même chambre. Et le reste du temps, chacun son espace. A vous de doser, bien sûr. Ce qui compte, ce n’est pas l’endroit. C’est le lien.

    Je pris une inspiration. Au fond, c’était clair : choisir l’ouverture, pas la coupure. Léna marqua une pause, un sourire taquin aux lèvres :

    — De toute façon, les couples qui dorment toujours ensemble… finissent souvent par se battre pour la couette.

    Elle m’observa un instant et reprit :

    — Vous voyez ? Vous savez déjà comment ouvrir sans forcer.

    Je restai un instant silencieux. Quelque chose s’était calmé en moi.

    — Bon… je vais essayer. Ce soir, je lui proposerai un truc qui nous rapproche, pas juste pour lui faire plaisir.

    — Voilà, dit-elle doucement.

    Elle nota quelque chose dans son carnet, puis le referma.

    — Je crois qu’on peut faire une pause dans le suivi. Vous avez encore du chemin, mais… vous n’êtes plus seul dans le noir. Vous avez une lumière avec vous, maintenant. Et des alliés intérieurs.

    Ma gorge se serra légèrement. Je hochai la tête.

    — Merci, soufflai-je.

    Je glissai une main dans mon sac et en sortis mon propre carnet. Je le posai sur mes genoux, puis l’ouvris à la page marquée d’un ruban rouge. Léna me vit faire, et ne dit rien.

    Elle m’adressa un dernier sourire, complice, presque fière. Ædàn leva la main en retour, geste léger qui semblait remercier Léna d’avoir permis sa délivrance.

    Je sortis de son cabinet le cœur un peu plus léger. Le vent frais sur mon visage me sembla familier. Comme un rappel : je pouvais revenir. À moi. À l’autre. À ce qui compte.

    L’atelier des origines

    Le samedi suivant, ma mère m’appela en fin de matinée. Elle avait cette voix hésitante, entre crainte d’en faire trop et désir de bien faire.

    — Tu m’as dit que tu te replongeais dans tes vieux dessins… Alors j’ai continué à fouiller dans le grenier. J’ai retrouvé un carton avec tes personnages, tes cartes… toutes ces choses que tu inventais dans ta chambre pendant des heures. Ça t’intéresse ?

    Je m’entendis dire « oui. » C’était un « oui » qui venait de loin : des mains tachées d’encre, des après-midis penchés sur mes mondes.


    Maman m’attendait dans sa cuisine, le carton fraîchement dépoussiéré posé sur la table. Le couvercle était entrouvert. Je le soulevai doucement. Une odeur de papier ancien et d’humidité me sauta au visage. Le carton était rempli à ras bord. Feuilles froissées, chemises cartonnées, couleurs fanées, scotch jauni. Je passai les doigts sur la première feuille : papier rugueux, dessin maladroit. Mais déjà un nom. Une figure. Ædàn.

    — Tu passais des heures là-dessus, concentré comme un moine, dit-elle en souriant. Je ne comprenais pas tout, mais tu avais l’air heureux.

    Je sentis quelque chose remonter, me serrer la poitrine. Qu’elle évoque ce souvenir avec un sourire, qu’elle ait gardé de moi une image heureuse : cela suffisait à fissurer mes rancunes. Un instant, ses colères d’autrefois semblaient lointaines, presque sans poids. Je lui lançai un regard ému. Pas de grand pardon. Seulement la sensation que quelque chose, en moi, cessait de serrer.

    Avant que je parte, elle glissa quelques pots de confiture de mûre dans un sac en toile.

    — Prends-les, va.

    Je les pris. Cette fois, sans me défendre.


    Je repassai par le labo en fin d’après-midi. Le service, désert, brillait d’une lumière blanche trop vive pour un week-end. Dans ce décor figé, les écrans en veille projetaient encore un souffle bleuâtre, comme un souvenir accroché aux murs. J’allai droit à l’armoire métallique. Je savais ce que je cherchais. Tiroir du bas. Je dus forcer un peu — le métal grinça — puis je la vis : la vieille clé USB. Elle était toujours là. Rayée. Froide. Lourde. Je la tournai lentement entre mes doigts. Le plastique abîmé, les bords ébréchés : elle avait vieilli avec moi.

    Je la glissai dans ma poche.

    En refermant le tiroir, je vis la marque qu’elle avait laissée au fond du tiroir, à force d’être restée là, immobile. Une empreinte fine, presque polie. Comme si le meuble l’avait intégrée et gardée à sa place. Je restai là un instant, sans bouger. J’observais cette trace.

    Je n’étais plus en train de chercher un sens. Je le sentais.


    De retour chez moi, je montai dans ma chambre-bureau. Je tirai le rideau pour atténuer la lumière du soir. Le carton reposait près du lit, tel un coffre prêt à s’ouvrir. Je m’assis au sol, jambes croisées, et je commençai à en vider le contenu.

    Chemises remplies de dessins. Cartes du monde. Listes de sorts, de créatures, de coutumes. Ébauches de fiches de personnages. Fragments d’intrigues. Je lisais des noms que j’avais oubliés. Des systèmes magiques alambiqués, des dialogues griffonnés, des carnets où le rêve avait pris la main.

    En rouvrant plus tard la clé USB récupérée au labo, je découvris l’autre versant : j’y avais conservé les versions abouties. Ces bribes éparses avaient trouvé leur forme, peaufinées jusqu’à devenir presque complètes. Le carton contenait les germes, la clé leur floraison.

    J’allai chercher mon Livre des Ombres et le posai à côté de moi.

    Classer. Annoter. Coller. Une lente reprise de possession. Tous les personnages étaient là : Calion, Ædàn, Lysséa, Severus, Asmodée, Tarsis, Sophia… même Modulus. À mesure qu’ils renaissaient, une cohérence ancienne refaisait surface en moi.

    Je tombai sur un dessin que je ne reconnaissais pas : un être paisible, androgyne, debout au centre d’un cercle. Les cheveux clairs, le regard droit. Un souvenir diffus, insaisissable, comme un nom oublié.

    Sur une autre feuille, plus brouillonne, j’avais tracé un cercle formé de neuf silhouettes. Un schéma incomplet, mais prometteur. Je saisis un stylo noir, puis un crayon vert. J’entourai la figure d’un liseré végétal. Puis, presque sans réfléchir, j’écrivis en marge :

    À réunir dans le cercle.

    Juste en dessous :

    Chaque figure vient d’une graine, et j’ai commencé à semer.

    Je contemplai longtemps la page avant de la refermer. Fatigué, je m’adossai simplement au lit, les jambes étendues, le carton à mes côtés. L’odeur du vieux papier flottait encore dans la pièce. Je sentais la présence de toutes mes figures, non comme des personnages, mais comme des parties réintégrées.

    Le cercle s’était reformé, comme s’il n’avait jamais cessé d’exister.

    Imagination active : L’ombre au feu

    Le lendemain soir, une envie persistante me ramenait vers mes mondes d’autrefois. Je choisis de refaire une séance d’imagination active, un exercice devenu familier, presque naturel. Les premières fois, j’avais besoin de musique douce, de respirations guidées, du Livre des Ombres sur les genoux. Maintenant, il me suffisait de fermer les yeux. L’entrée se faisait d’elle-même : non pour fuir ni rêver, mais pour plonger.

    Et ce jour-là, je plongeai profondément.


    Nous étions réunis dans une clairière circulaire. Le sol était souple, herbeux. L’air tiède. La lumière oscillait entre crépuscule et veilleuse intérieure. Un feu brûlait au centre, paisible. Un feu de veillée.

    Je reconnus les silhouettes une à une, autour du cercle.

    Calion, debout comme toujours, la main sur son bâton, prêt à ouvrir la marche.

    Sophia, assise en tailleur, les yeux mi-clos, la Tabula Smaragdina posée sur ses genoux, prête à recueillir ce qui venait.

    Lysséa, accroupie près du feu, piquait les flammes de son bâton comme pour les faire danser.

    Severus, bras croisés, le dos droit, observait Tarsis avec une gravité calme.

    Modulus, figé au bord du cercle, sa montre steampunk vibrant sous la lumière comme un cœur d’acier.

    Asmodée, accroupi, son sourire tranquille posé comme une pierre sûre.

    Ædàn, jambes ballantes sur un rocher, regardait Tarsis avec un mélange de crainte et de curiosité.

    Et puis Tarsis.

    Il se tenait à distance. La capuche abaissée. Le visage découvert. Pas menaçant. Mais pas à sa place encore. Il tenait dans sa main gauche un parchemin roulé, noirci de griffures.

    Personne ne parlait. Mais je sentais que tous l’attendaient.

    Tarsis s’avança avec une lenteur calculée, chaque pas semblant peser davantage que le précédent, jusqu’au bord du cercle.

    J’ai gardé les ruines. J’ai compté les angles morts. J’ai enregistré ce que les autres refusaient de voir. J’ai tenu les inventaires du désastre.

    Il leva lentement les yeux, les traits tendus mais clairs.

    Je peux être la lucidité crue, le regard qui ne détourne pas. Mais laissée seule, elle se fige en rancune, elle se change en poison.

    Un silence, lourd. Je compris alors que la foudre qui avait fauché Martel n’avait rien d’un caprice.

    Je ne veux plus être cette arme isolée. Je veux tenir ma place dans le cercle.

    Un murmure parcourut l’assistance. Comme un acquiescement muet. Calion s’approcha le premier, tendit la main. Tarsis ne bougea pas tout de suite ; ses yeux s’attardèrent sur chaque figure, jaugeant ce qu’il gagnerait… ou perdrait. Alors seulement, il saisit la main de Calion.

    Sophia leva alors un doigt vers le centre du cercle. Le feu y pulsa doucement, comme si elle ne faisait que révéler une braise déjà prête. Et dans la flamme, une silhouette se dessina, sans âge ni genre. Sans un mot, toutes les figures se tournèrent vers elle. Je la connaissais sans la nommer. Ce n’était pas une apparition, mais un rappel. Asmodée s’inclina légèrement. Lysséa reposa son bâton. Severus baissa les yeux. Même Tarsis sembla frissonner.

    Je compris alors ce qui manquait au cercle.


    Je rouvris les yeux doucement. Je n’avais pas rêvé. Je n’étais pas seul. Dans mon Livre des Ombres, je pris un stylo, et au centre de la page, j’écrivis :

    Intégrer l’ombre n’est pas l’éteindre. C’est l’asseoir au feu.

    Puis en marge, presque en note à moi-même :

    Une figure sans nom, déjà là.

    Et juste en dessous :

    Le cercle commence à se refermer.


    Avant de me coucher, je descendis rejoindre Constance au salon. Elle lisait, les jambes croisées sur le canapé. Je m’assis en bout de fauteuil, sans un bruit. Elle leva les yeux et me sourit. On parla dix minutes. Rien de grave, rien d’urgent : la journée, Anouk, une recette à tester, un appel de sa sœur.

    Sophia m’effleura discrètement l’épaule. Alors je glissai, presque à la dérobée :

    — Elle te va bien, ta nouvelle robe à fleurs.

    Son regard s’illumina, surpris. Mais aussitôt, elle détourna les yeux :

    — Je l’aime bien, mais dès que je la mets, j’ai l’impression d’être déguisée.

    — Tu es belle quoi que tu portes.

    Je sentais que ce petit moment partagé comptait pour elle. Un geste simple, pour adoucir les nuits séparées. Et je commençais moi aussi à aimer ce rituel du mot tendre qui venait clore la journée. Je me levai, passai par la cuisine, bus un verre d’eau. Puis je montai me coucher, le souffle calme.

    Dans la pénombre, je posai une main sur ma poitrine. Pas un test d’angoisse. Juste un contact doux. Mon cœur battait calmement. Mes épaules se relâchaient, une chaleur discrète montait dans mon ventre, comme une braise réaccordant tout en moi. Puis je fermai lentement les yeux.

    Rêve : L’unité incarnée

    Je descendais à nouveau les marches d’un rêve familier. Mais cette fois, quelque chose bougeait. La salle du trône m’accueillit dans sa forme ancienne : colonnes d’obsidienne, ombre glacée, marbre fissuré. Puis le décor se mit à respirer. Les colonnes s’illuminèrent de l’intérieur, libérant la lumière secrète qu’elles gardaient depuis toujours. Le trône, massif, se craquela, s’effrita. En un souffle, il s’effondra, recouvert de mousse. À sa place, le sol s’ouvrit sur un cercle vibrant, un cœur de lumière battant au rythme d’une flamme discrète. Ni brasier ni cendre : une flamme vivante, paisible.

    Je m’approchai.

    Un à un, les visages familiers se révélèrent autour du cercle. Non plus des spectres fragmentés, mais assis là, ensemble, dans une présence calme.

    Severus, droit comme un pilier, observait Lysséa, qui tournait entre ses doigts une brindille incandescente. Elle la lui tendit sans un mot. Il hésita, puis l’accepta.

    — Un jour, tu apprendras à danser, lui souffla-t-elle.

    Il esquissa un sourire : le tout premier que je vis passer sur son visage.

    Calion s’approcha de Modulus, dont le masque s’était fissuré, révélant un visage encore inachevé mais apaisé. Ils s’inclinèrent l’un vers l’autre, comme deux artisans qui reconnaissent le travail de l’autre.

    Ædàn jouait avec un caillou, dessinant des cercles concentriques sur la terre. Sophia, à ses côtés, murmurait quelque chose que seul lui entendait.

    Asmodée restait accroupi. Mais cette fois, il ne gardait plus rien. Il veillait.

    Et Tarsis…

    Il se leva lentement, tenant l’épée basse, la lame tournée vers le sol. Son regard accrocha le mien, dur mais sans provocation.

    — Cette arme n’est pas faite pour frapper, dit-il. Elle tranche le mensonge, elle libère ce qui entrave.

    Ses mots n’avaient plus le tranchant glacé des nuits passées. Tarsis adaptait toujours son visage : stratège des failles, il me montrait l’usage que je pouvais enfin accueillir. Il hésita un instant, puis ajouta :

    — Mais si tu la détournes, elle se retournera contre toi.

    Alors, dans un geste lent, il abaissa l’arme. Quand la pointe toucha la terre, un éclat de la lame se détacha dans un grincement clair. Un fragment poli, brillant comme un miroir fendu, roula jusqu’à mes pieds. Tarsis se pencha, le ramassa, et me le tendit.

    — Ce n’est pas pour blesser, dit-il. C’est pour que tu voies.

    Je pris le fragment dans ma paume. Il vibrait d’une lumière sombre, mais stable, comme une vérité qui ne pouvait plus être niée. Alors seulement, je sortis de ma poche un fruit rond, aux lueurs changeantes. Je le levai entre nous.

    — Je n’ai plus besoin de combattre. Je veux nourrir.

    Je levai le fruit à hauteur de son visage. Tarsis ne bougea pas. L’épée vibra dans sa main, comme un fil tendu entre nous.

    — Échange juste, dit-il.

    Je posai le fruit dans sa paume ; il me tendit la lame. Elle était froide, non pour frapper, mais pour tenir. Nous nous agenouillâmes. Quand le fruit et la lame touchèrent la terre, le cercle se referma en silence. Le miroir retrouva son bord, et les fragments leur place.

    Calion traça alors un arc dans l’air de la pointe de son bâton, comme s’il ouvrait un passage ; Sophia recueillit le souffle qui s’y engouffrait, l’unissant à la flamme paisible qui battait au centre. L’un ouvrait, l’autre accordait. Dans cette unité retrouvée, la flamme s’éleva, teintée de reflets violets.

    Et dans cette flamme se dessina une silhouette, d’abord floue, puis peu à peu plus nette : beauté hors des genres, rayonnante sans effort, immobile.

    Un recueillement sacré envahit la salle. Même Lysséa cessa son mouvement nerveux. Même Modulus inclina légèrement la tête, comme devant une évidence.

    Alors je le reconnus. Ce visage n’était pas nouveau : c’était celui qui m’attendait depuis toujours.

    Auréon.

    Ses doigts faisaient tourner lentement une améthyste entre ses paumes. Chaque rotation faisait vibrer la pierre d’une lueur mauve, comme si elle résonnait avec mon souffle. Là où Calion ouvrait des passages, Auréon se tenait immobile. Il leva les yeux. Dans son regard, je me vis. Mais ce n’était pas un reflet figé. C’était moi, vivant, respirant, multiple et entier. Sa voix s’éleva, lente, comme un écho souterrain :

    — Tu es prêt.

    Un long silence. L’améthyste brilla encore, et sa phrase reprit, inachevée, suspendue comme une évidence à compléter :

    — Le centre n’est pas un point. C’est l’harmonie qui demeure.

    Alors la lumière commença à pâlir. Les contours du cercle se diluèrent doucement, comme une encre qui se mêle à l’eau. Le feu s’éteignit sans bruit, la peur se dissipa. Il ne resta qu’un calme droit, presque immobile. Mon souffle s’accorda au sien, profond, végétal, comme celui d’un arbre qui veille. Le chaos n’avait pas disparu, mais il s’était accordé. Au creux de ma paume, je portais encore la graine devenue fruit. Quand je l’approchai du miroir, l’image qui s’y forma ne me suivait plus : elle marchait à mes côtés.

    Sur cette pensée, je me laissai glisser vers le sommeil ordinaire, avec la certitude que rien n’était fini.

    L’équivalence finale ?

    Je me réveillai plus tôt que d’habitude, l’esprit clair et le corps allégé par l’alchimie secrète de la nuit. La maison baignait encore dans le silence lorsque je descendis l’escalier. Une odeur de café flottait dans la cuisine : Constance était là, assise à la table avec un mug de chocolat chaud, tandis qu’Anouk feuilletait un livre illustré, les jambes repliées sur sa chaise.

    — Bien dormi ? demanda Constance sans lever les yeux, sa chevelure tombant en rideau devant son visage.

    — Oui… je crois, répondis-je.

    Elle ne buvait jamais de café, mais elle en avait préparé pour moi. Ce simple geste me fit sourire. Je me servis une tasse et m’assis avec elles un instant. Le cliquetis de la cuillère d’Anouk contre le bol se répercutait dans l’air paisible de la maison. Une scène simple, ordinaire, mais qui me réchauffait après la nuit passée. Je terminai mon café d’une traite, me levai et déposai un baiser rapide sur la tempe d’Anouk.

    — Je vais dans mon bureau, dis-je à Constance.

    Elle hocha la tête, absorbée par son chocolat. Je gravis les escaliers deux à deux.


    La lumière du matin filtrait à travers les rideaux tirés, légère et douce. Les murs paraissaient plus ternes qu’hier soir. Je refermai la porte et m’assis. Le Livre des Ombres était posé devant moi, fermé. J’hésitai un instant, la main sur la couverture. Je repensai à toutes les notes éparpillées : « Anima, » « Faux dieu ↔ Vrai dieu, » mes pages remplies de noms et de flèches. J’avais toujours eu l’impression qu’il me manquait une clé pour comprendre l’ensemble. Je pris une inspiration lente et ouvris le carnet.

    Les pages blanches me parurent accueillantes, comme si elles attendaient cette conclusion depuis le début. Je relus ces mots écrits après ma marche au bord de la mer :

    Vrai dieu : le centre, le Soi.

    Je laissai mes yeux glisser sur ces mots. Dans mon esprit surgissaient des visages : Severus, droit comme une poutre ; Asmodée, accroupi devant la porte, immobile et massif ; Sophia, douce lumière qui féconde ; Lysséa, fugace, éclat de rire insaisissable. Toutes ces figures.

    Un souffle lent emplit soudain la pièce, comme la respiration d’un arbre. Le silence prit une profondeur nouvelle.

    Tu les as rencontrées une à une, murmura une voix. Tu sais qui elles sont.

    Je levai les yeux. Auréon était là. Non pas sous forme tangible, mais comme une présence stable qui emplissait le bureau. Dans ses doigts, l’améthyste tournait, vibrant d’une lumière mauve.

    — Les figures… soufflai-je. Ce ne sont pas seulement des personnages.

    Non. Elles sont les archétypes. Les forces universelles qui vivent en toi.

    Je hochai la tête, troublé.

    — Je veux dire… au-delà des archétypes ?

    Auréon fit tourner l’améthyste une nouvelle fois, et sa voix se suspendit, inachevée :

    Ils sont… les reflets du divin. Chacun porte une facette de la source.

    Je recherchai le passage où j’avais précédemment écrit :

    Parties ↔ Figures archétypales

    Je souris : la formule me paraissait désormais trop étroite. Je pris mon stylo et complétai, la pointe crissant sur le papier :

    Parties ↔ Figures archétypales ↔ Dieux ?

    Je commençai à écrire les noms :

    Ædàn – Enfant intérieur, vulnérabilité et émerveillement. Un rire de rivière, imprévisible et pur.

    Severus – Verticalité protectrice. Une charpente qui tient, capable de plier sans rompre.

    Lysséa – Mouvement et jeu. Un éclat de lumière qui dévie la route.

    Asmodée – Gardien du seuil, mémoire du trauma. Un silence dense, archaïque, mais étrangement apaisant.

    Tarsis – Lucidité stratégique. Un orage contenu, prêt à trancher juste.

    Sophia – Sagesse féconde. Une lumière douce qui relie et apaise.

    Modulus – Masque social. Ajusté, lisse et fatigué dessous.

    Calion – Passeur et veilleur. Un sentier éclairé dans la nuit.

    Auréon – Centre vivant. L’arbre immobile autour duquel tout s’accorde.

    Calion se pencha légèrement vers moi. Un petit conseil. Tes personnages jouent toujours la même carte : injustice et Tarsis sort l’épée, peur et Asmodée érige sa barrière, honte et Severus se raidit, pression sociale et Modulus enfile son masque. Mais un bon meneur ne laisse pas ses joueurs s’enfermer dans un rôle. Il les fait tous agir dans l’initiative. Écoute ton groupe intérieur comme une équipe complète : plus tu leur donnes de place, plus tes choix gagnent en justesse.

    Calion ouvrait des voies. Auréon tenait le centre en silence. Son souffle lent, profond, emplissait l’espace comme celui d’un arbre qui ploie sans rompre. Puis sa voix s’éleva, douce, presque en suspens :

    Parler aux dieux, aux figures… c’est d’abord une façon de te parler à toi-même.

    Je relevai la tête.

    — Alors… ça veut dire que tout ça n’existe pas ?

    Un frémissement traversa son visage, comme un sourire qui ne se disait pas tout à fait. Ses doigts firent tourner l’améthyste, d’où jaillit un éclat mauve.

    Peu importe. Tant que tu dialogues avec tes parties, que tu les écoutes, que tu les réconcilies… tu marches déjà vers le centre.

    Je baissai les yeux sur le carnet ouvert devant moi. Les mots y luisaient faiblement, comme s’ils avaient absorbé la lumière :

    Parties ↔ Figures archétypales ↔ Dieux

    Quand je relevai la tête, Auréon ne parlait plus. Sa présence demeurait pourtant là, dense et stable, comme un centre invisible autour duquel tout s’accordait. Je notai un dernier mot au bas de la page :

    Auréon.

    Je refermai mon Livre des Ombres. Le bureau était toujours plongé dans la pénombre, mais la lumière me semblait différente. Je demeurai là, attentif au vide paisible. Je n’avais pas besoin de plus : je me sentais complet. Je me levai, ouvris la fenêtre. Le souffle frais du matin entra.

    Complet… et prêt à marcher, sans fuir ni frapper. Restait à choisir la direction.

  • Chapitre 12 – La clé de la forteresse

    Dire non sans masque

    Mes congés s’achevaient. Un arrêt maladie, sans le dire. J’avais repris le chemin du travail avec fatigue et prudence. Je limitais désormais mes échanges avec Claire et Laurent au strict minimum. Quant à Laurent, il s’était retiré de lui-même de mon projet LineaRubra. Certaines lignes, une fois tracées, ne se discutent plus.

    Craignant ma dérive, Lelio, le directeur du labo, avait décidé de me superviser directement. J’avais accueilli ce choix avec soulagement : plus prévisible, plus rationnel… mais porteur de nouvelles attentes. Derrière ses piles de dossiers, il paraissait intouchable.

    — J’ai un nouveau projet à te confier, dit-il d’un ton neutre. Très ambitieux, mais je pense que tu es la bonne personne pour le monter.

    Je haussai les sourcils.

    — Quel type de projet ?

    — Un gros financement européen. Le défi est qu’il faudrait le déposer à la rentrée, précisa-t-il les yeux déjà rivés sur son ordinateur.

    Mon estomac se noua. Nous étions mi-juillet. Monter un projet d’envergure en plein été, alors que tout le monde serait en congés ? C’était insensé. Et j’étais toujours très pris par LineaRubra, dont la ligne s’imposait désormais à tout le reste.

    Mon cœur s’emballa, ma respiration se coupa. Je pris une inspiration.

    — Non, dis-je. Ce n’est pas possible.

    Ma voix trembla légèrement, mais je savais que je disais juste. Lelio me dévisagea, surpris. J’attendis une remarque acerbe, un soupir désapprobateur. Mais il se contenta de hausser les épaules, après un silence.

    — Très bien, on fera autrement, répondit-il simplement avant de replonger dans ses e-mails.

    Je restai figé. Était-ce tout ? Je quittai le bureau, un peu hébété. Dans le couloir, un soulagement franc m’envahit. J’avais posé une limite claire, sans colère, sans me justifier. En descendant l’escalier, j’aperçus Modulus dans l’ombre, impassible. Peut-être se demandait-il s’il pouvait encore m’être utile. Je posai la main sur la rampe d’escalier et respirai profondément. Rien ne s’était effondré.

    Une porte entrouverte

    En rentrant le soir, je remarquai la lumière du couloir. Elle filtrait par une porte entrouverte, découpant un faisceau doré sur le carrelage. Ce rai de lumière me rappela la brèche dans la forteresse de Modulus. Constance sortit du salon pour m’accueillir. Sa main se posa brièvement sur mon épaule, mais son regard s’attarda, comme si elle avait perçu un changement :

    — Tu es plus calme… tu as changé quelque chose.

    Je haussai les épaules, un demi-sourire aux lèvres.

    — J’ai juste dit « non. » Et c’est passé.

    Ses sourcils se haussèrent, brièvement surpris, avant qu’elle ne s’efface pour me laisser entrer. Anouk jouait au salon avec sa cousine, leurs rires emplissaient la maison d’une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Alors que je m’apprêtais à monter déposer mon sac, Constance me rappela :

    — Au fait… je suis en train de préparer les documents pour l’association. Je dois envoyer un e-mail aux nouveaux membres, mais je n’arrive pas à trouver le bon ton. Tu pourrais y jeter un œil ?

    Je me retournai, étonné par la demande.

    — Oui, bien sûr.

    Elle me tendit son ordinateur. Nos doigts se frôlèrent, et il me sembla qu’elle prolongeait ce contact plus qu’il n’aurait fallu. Une étincelle — réelle ou rêvée — vibra un instant, comme refusant de s’éteindre. Je lus rapidement son texte et lui suggérai deux ou trois corrections. Elle me remercia d’un signe de tête.

    — Merci… ça me rassure.

    Sa voix resta suspendue, hésitante, avant de reprendre :

    — Et… tu sais, ajouta-t-elle, ta chambre t’a peut-être sauvé, mais elle nous a aussi éloignés.

    Je soutins son regard une seconde. Il n’y avait ni reproche ni accusation, juste un constat. Je n’osai pas promettre que je reviendrais dans la chambre conjugale : je n’étais pas prêt. Mais je pris note de cette graine déposée là, comme une évidence.

    Plus tard dans la soirée, en passant devant la chambre, je remarquai que la porte était entrouverte. Presque rien, peut-être laissé au hasard. Mais j’y vis un signe. Et pourtant, je n’étais pas sûr d’avoir le courage de la pousser. Je gagnai ma chambre-bureau, mon refuge habituel, sans m’y attarder.

    Le pont et le sable

    Ce vendredi soir, une idée me traversa : partir pour le week-end. Je lançai la proposition à Constance, presque sur un ton de plaisanterie, mais elle secoua la tête en souriant :

    — J’aimerais bien… mais j’ai du travail qui ne peut pas attendre.

    Alors j’eus une autre idée : y aller avec Anouk. Juste nous deux. Pas besoin de tergiverser : j’avais envie de ce moment. Constance approuva, la voix douce et le visage lumineux.

    — Elle aussi avait besoin de toi, dit-elle en m’aidant à boucler le sac.


    Nous sortîmes, Anouk sautillant autour de nous. Le train était sur le point de partir : direction la côte Sud pour un week-end improvisé. Dans le train, je m’installai côté fenêtre. Anouk observait le quai, ses yeux brillant d’excitation.

    — Tu crois qu’on va voir la mer depuis le train ?

    — Peut‑être, répondis‑je.

    Je perçus Ædàn derrière mon épaule. Pas un mot : seulement ce calme frémissant qui me donnait envie de sourire. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu ; sa présence, muette, me réchauffait.

    — Tu es content de partir ? demandai‑je à Anouk.

    — Oui ! Et toi ?

    Je hochai la tête. Ædàn m’imita. Le train démarra. La ville disparut rapidement derrière des collines verdoyantes ; le soleil jouait à travers les vitres, dessinant des taches dorées sur le visage d’Anouk.


    Une heure plus tard, nous traversions un grand pont métallique. La rivière en contrebas scintillait ; l’horizon semblait s’ouvrir d’un coup.

    Chaque pas te mène plus loin, dit Sophia. Le vrai pont n’est pas celui que tu traverses.

    Lysséa souffla, moqueuse : et après c’est moi qu’on dit mystérieuse…

    Je pris une profonde inspiration. Le bruit régulier du train m’apaisait ; je sentais mon corps se relâcher peu à peu. Anouk s’était blottie contre mon bras pour admirer le paysage.


    Nous arrivâmes à destination à l’heure de midi. Anouk s’enthousiasmait à l’idée d’un vrai pique-nique « comme avec maman. » Elle insista ensuite pour qu’on lui achète une glace avant de descendre vers la plage. Nous nous assîmes sur un banc, savourant le soleil encore haut. C’est alors qu’un garçon plus âgé s’approcha d’Anouk, accompagné de son père. Sans un mot, il lui arracha sa glace des mains et s’éloigna en ricanant. Je sentis Anouk se figer, les yeux humides. En moi, une porte gronda : Asmodée n’était jamais bien loin.

    Ce n’est rien. Nous pourrons lui en reprendre une autre, souffla Modulus dans ma tête.

    Je me surpris à ouvrir la bouche pour répéter ces mots. Mais quelque chose en moi se bloqua : non, pas cette fois ! Je me levai et m’adressai au père, d’une voix ferme :

    — Excusez‑moi… Je pense que votre fils devrait rendre la glace qu’il a prise.

    Le père s’arrêta, pris au dépourvu. Il sembla chercher ses mots. Puis il se tourna vers son fils :

    — Allez, rends‑la.

    Le garçon, boudeur, tendit la glace à Anouk. Elle la récupéra avec un murmure :

    — Merci…


    Nous descendîmes ensuite vers la plage. En chemin, Anouk glissa sa main dans la mienne, sans me lâcher jusqu’à l’arrivée. Je me surpris à lui répondre avec la même fermeté tranquille. Elle éclata de rire en courant sur le sable, laissant derrière elle une traînée d’empreintes légères. Je la suivis, essoufflé, mais heureux. Je m’assis sur un rocher pour l’observer jouer avec les vagues.

    La force vient de l’ancrage, souffla Asmodée.

    Je posai ma main sur le rocher sous moi : il était tiède, solide. Comme une métaphore de ce que je voulais reconstruire.

    La journée se déroula ainsi, simplement : promenade le long des falaises, éclats de rire qui se perdaient dans le vent, dîner au restaurant. Le soir, nous rejoignîmes la petite pension où nous logions.


    Nous nous installâmes sur le lit, chacun avec un carnet et des crayons que j’avais achetés en ville. Anouk s’appliquait à dessiner la plage et les falaises ; de mon côté, je griffonnais des cercles et des arbres, un peu comme dans le Livre des Ombres.

    — C’est joli ce que tu fais, dis‑je en observant ses couleurs vives.

    Elle leva les yeux vers moi, un sourire timide aux lèvres :

    — Je suis contente qu’on soit partis tous les deux.

    Je sentis ma gorge se serrer.

    — Moi aussi.

    Elle se blottit un instant contre moi, puis reprit son dessin. Mon téléphone vibra sur la table de nuit. Un message de Constance :

    J’espère que vous passez un bon moment. Merci de l’avoir emmenée.

    Oui. Elle est très contente.

    Puis je reposai le téléphone.

    Ce n’est pas juste pour elle que tu es là, intervint Severus de sa voix grave. C’est ta colonne que tu redresses.

    Plus tard dans la soirée, Anouk se mit à la fenêtre pour observer les étoiles.

    — Regarde, papa ! On les voit mieux qu’à la maison.

    Je me plaçai derrière elle.

    — Oui, tu as raison, dis‑je doucement.

    Anouk se retourna et me serra fort contre elle.

    La Voie lactée, un passage lumineux pour traverser l’ombre. Garde ça bien en toi, murmura Sophia : c’est plus fort que toutes tes défenses.

    Je fermai les yeux quelques secondes, respirant pleinement. Ce n’était pas juste un rôle parental : j’étais vraiment là. Anouk bâilla, les yeux déjà lourds. Je la bordai dans le lit étroit, posai un baiser sur son front.

    — Bonne nuit, ma puce.

    — Bonne nuit, papa…

    Quand je m’endormis ce soir-là, une impression persistait : le pont n’était pas qu’un décor, mais un passage secret.

    Léna : Dire non sans trembler

    Je m’installai face à Léna. J’avais l’impression d’avoir parcouru des kilomètres. Elle le remarqua : un sourire vint éclairer son visage.

    — On reste sur la tisane, ou vous êtes prêt à repasser au café ? demanda-t-elle.

    — Un café, s’il vous plaît, répondis-je sans hésiter.

    Elle hocha la tête, amusée, et se leva. Elle revint avec deux tasses fumantes et m’en tendit une.

    — Vous avez bonne mine aujourd’hui.

    — Oui… je crois que ça va, répondis-je.

    Elle s’assit, croisant les doigts sur ses genoux, attentive :

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai du « non » face à Lelio, de la scène avec Anouk et la glace, de cette découverte : poser des limites sans m’effondrer, rester aligné sans colère. Léna m’écouta sans dire un mot, hochant parfois la tête.

    — Vous vous rendez compte ? dit-elle enfin. Vous venez de démonter le mécanisme de Modulus.

    Je restai pensif, un peu étonné :

    — Je ne l’avais pas vu comme ça.

    — Ce masque vous poussait à dire « oui » à tout pour éviter le conflit. Là, vous avez avancé sans lui.

    Une chaleur monta dans ma poitrine, faite de soulagement et de fierté. Mais elle ajouta aussitôt :

    — Attention : Modulus n’a pas disparu. Il a simplement reculé. Vous devez encore l’apprivoiser.

    Elle eut un petit sourire :

    — Comme un chat qui fait semblant de bouder, mais qui revient dès que vous ouvrez le frigo.

    Je souris puis fronçai les sourcils :

    — Ah, et ça marche comment ?

    — Il faut lui apprendre qu’il n’a pas à se déclencher à chaque inconfort. C’est un vieux réflexe ; il a besoin de se sentir rassuré. Qu’il comprenne qu’il peut rester en retrait tant que vous savez reconnaître un vrai danger.

    Je fixai le bord de ma tasse :

    — Et… comment je saurais que c’est bon ?

    Elle sourit, mais son regard était sérieux :

    — Quand on n’aura plus besoin de se voir toutes les deux semaines.

    Je sentis un léger frisson.

    — Vous voulez dire…

    — Quand vous serez capable de poser vos propres cadres sans panique. Quand vous saurez sentir qu’il n’y a pas de danger, et ne plus vous surprotéger.

    Après son explication, elle me laissa un instant avec mes pensées. Puis, comme si une idée lui traversait l’esprit, elle se redressa :

    — Vous voulez faire un petit test ?

    Je haussai les épaules.

    — Si vous voulez.

    Elle désigna la porte en bois derrière moi :

    — J’aimerais que vous frappiez à la porte de mon collègue, juste à côté. Il est en pleine séance. Vous frappez, vous ouvrez, et vous lui demandez : « Excusez-moi, vous auriez un mouchoir ? »

    Mon cœur s’emballa. Rien que l’idée me paraissait impossible, mais je finis par lâcher :

    — OK… je vais essayer.

    Elle eut un sourire en coin.

    — Vous voyez ? Même là, vous avez dit « oui. » Ce n’était qu’un test. Vous imaginez sa tête ? On ne survivrait pas à la réunion de copropriété après ça.

    Je baissai les yeux, pris de honte et de soulagement à la fois. Elle enchaîna, plus douce :

    — Ou alors, plus simple : dites-moi ce que vous pensez de mes décorations. Est-ce que cette lampe est jolie, par exemple ?

    Je regardai l’abat-jour défraîchi, bancal. Après un long silence, j’osai enfin dire :

    — Non… pas vraiment.

    Elle éclata de rire, sans méchanceté.

    — Voilà. C’est ça, l’exercice. Exercez-vous à dire « non » devant un miroir, régulièrement. Habituez votre voix et votre corps à porter ce mot sans trembler.

    Elle interrompit son geste et observa mon oreille :

    — Elle est très belle, cette boucle d’oreille. Elle représente quoi ?

    Je souris, un peu gêné :

    — C’est un rappel… d’écouter l’invisible, comme le ferait Sophia.

    Elle acquiesça, le regard doux :

    — Alors gardez-la précieusement.

    Elle leva sa tasse :

    — C’est un beau chemin, déjà. Vous avez fait un pas énorme.

    Dans le reflet de sa tasse, je crus apercevoir un visage un peu plus net.

    Parler allège

    De retour à la maison, mon téléphone vibra. Je faillis le laisser sonner : je n’avais aucune envie de parler. Mais quand je vis le prénom s’afficher, je décrochai sans réfléchir.

    — Salut, dit Morgane après un bref silence. Je voulais juste… prendre de tes nouvelles.

    Je me laissai tomber sur le canapé, avec une surprise douce.

    — Tu tombes bien, soufflai-je. Ça va… plutôt bien, en fait.

    Je l’entendis retenir un souffle.

    — Plutôt bien ?

    — Oui. Enfin… mieux qu’avant.

    Je me mis à lui raconter, par bribes, les dernières semaines. Léna. Le carnet devenu Livre des Ombres. Les « non » que j’avais enfin osé dire. Les rêves aussi, sans entrer dans les détails : les figures, les clés, les portes. Elle m’écoutait sans m’interrompre. J’entendais juste sa respiration dans le combiné.

    — Je ne te reconnais pas, finit-elle par dire. On dirait que tu respires mieux.

    Je restai un instant muet. Son mot tomba juste.

    — C’est exactement ça, répondis-je. Je crois que j’ai arrêté de me couper de tout, tout le temps.

    Un silence s’installa, léger, apaisant.

    — Morgane… tu sais ce qui m’a le plus aidé ? repris-je. C’est de parler, même quand je n’en avais pas envie. Et d’écrire. De mettre les choses dehors. Ça paraît bête, mais ça allège.

    Elle laissa filer un léger rire.

    — Je note.

    Nous restâmes encore un moment au téléphone, sans parler vraiment. Et ça suffisait. Quand je raccrochai, j’avais le cœur moins lourd. Quelque chose s’était rapproché.

    Imagination active : Le cercle convoqué

    Le soir-même, après dîner, je m’installai à mon bureau, mon Livre des Ombres ouvert devant moi. La lumière du soir filtrait à travers les rideaux, douce et oblique. Je caressai mon clou d’oreille vert : son éclat me rappelait Sophia, la chaleur ressentie dans la clairière. Je pris mon stylo et écrivis en haut de la page :

    Je veux libérer Modulus.

    Je restai immobile, le stylo suspendu. Je savais que je ne pourrais pas l’accomplir seul. Je traçai un cercle large et y inscrivis les noms de toutes les figures que je souhaitais invoquer : Ædàn, Lysséa, Severus, Sophia, Asmodée… Je murmurai :

    — J’ai besoin de vous.

    Dans mon esprit, Lysséa apparut la première : elle fit tournoyer un ruban rouge entre ses doigts et me lança un clin d’œil taquin. Asmodée se tenait derrière elle, massif et calme, une main posée sur son épaule. Ædàn surgit presque en bondissant, suivi de Severus, plus grave, et de Sophia, dont le sourire contenait déjà une promesse. Je les regardai, ému :

    — Ce soir, nous allons le rejoindre. Ensemble.

    Ils ne posèrent pas de questions. Ils savaient. La fatigue douce qui m’envahissait annonçait la transition. J’éteignis la lampe de bureau et m’allongeai sur le lit attenant. Je fermai les yeux en pensant à la clé de la forteresse. L’image revint aussitôt, accompagnée d’un frisson involontaire. Ma tête s’enfonça dans l’oreiller, et déjà les contours sombres de la forteresse apparaissaient. Un parfum de pierre humide et de bois ancien sembla traverser la chambre.

    Rêve : La clé du dernier rempart

    En rouvrant les yeux, je reconnus les murailles de la forteresse se dresser devant moi, hautes et sombres, hérissées de pointes. Mais avant même de m’en approcher, j’aperçus les traces de vieux combats. Je reconnus les stigmates : les initiales railleuses d’un camarade, les semelles rageuses des brutes, et plus haut encore, des mains géantes semblant vouloir fendre la pierre. Tout était couvert de mousse et de ronces, la végétation ayant lentement englouti ces stigmates. Mais je savais que ces douleurs avaient façonné la forteresse.

    Sur mon épaule, Martel, la chouette à l’aile blessée, tourna la tête vers moi. Son regard brillant me rassura. Elle battit des ailes, disparut dans la brume, puis revint se poser souplement à mes pieds. Son cri bref me traversa, net, sans explication, mais suffisant. Alors je fis signe à Lysséa et Ædàn, qui se tenaient prêts derrière moi.

    — C’est votre tour, leur dis-je doucement.

    Lysséa sauta sur le mur avec l’agilité d’un chat, cherchant un interstice dans les lourdes portes de métal. Ædàn trottina à sa suite, l’air concentré.

    — Modulus ! cria Lysséa en frappant contre la paroi. On veut juste te parler !

    Un grincement se fit entendre : une fente mince apparut dans la porte. Derrière les murs, un grognement étouffé monta, comme un animal surpris. Modulus savait que nous étions là. Lysséa se glissa la première et me fit signe d’entrer.

    Dans la pénombre glaciale, Modulus trônait, immobile. Pourtant, au centre de son plastron, un éclat rougeâtre persistait : minuscule trou que Lysséa avait percé jadis, un grain de lumière fiché dans la nuit métallique. Ses gantelets se crispèrent sur l’acier du trône, et la brèche sembla s’élargir à chaque soubresaut. De derrière la visière, un souffle monta, haché, et sa voix résonna, grave, comme filtrée par un gouffre :

    — Cette faille que vous croyez victoire… c’est aussi une porte. Et par elle, le chaos peut entrer.

    — Ou bien, par elle, peut passer la vie, murmura Sophia.

    Severus prit alors la parole, s’avançant d’un pas mesuré :

    — Tu n’as pas besoin de garder le contrôle en permanence. Nous pouvons poser des cadres sans toi. Tu n’es plus le seul à protéger.

    Modulus ne répondit pas. Asmodée s’avança ensuite. Sa silhouette massive projetait une ombre rassurante.

    — Je veille. Rien ne pourra te blesser ici, dit-il d’une voix grave. Sauf toi-même.

    L’armure frissonna, mais Modulus ne bougea pas.

    Sophia, qui s’était approchée doucement de lui, effleura le métal froid de son casque, y laissant un instant la chaleur de sa paume, comme pour y déposer un fragment de calme. Un infime craquement parcourut sa cuirasse, à peine audible, et la lumière blanche de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

    — Sois la brise qui unit le cercle, pas le vent de tempête, murmura-t-elle.

    Le silence vibrait de ses battements irréguliers, cœur d’acier en perdition. L’armure tremblait, comme si la forteresse résistait à son propre effondrement. Sophia s’inclina alors un peu plus, sa main toujours posée sur le casque. Sa voix n’était plus qu’un murmure :

    — Aucun de nous ne te juge. Dépose ce fardeau comme l’arbre laisse tomber ses feuilles : ce qui chute nourrit la terre. Nous serons ce sol pour toi.

    Des fissures minuscules parcoururent sa cuirasse ; elle tint pourtant, vacillante.

    — Ôte ton casque, ajouta Sophia. Nous voulons voir ton vrai visage.

    Derrière la visière close, une lueur vacilla — entre rage et abandon, entre peur et délivrance. Puis tout se figea à nouveau, dans une immobilité tendue, fragile comme le fil d’une lame.

    Je m’avançai enfin, lentement, conscient que le moment était fragile.

    — Je comprends pourquoi tu es né, dis-je. Tu voulais me protéger. Dire « oui » pour éviter les moqueries, les coups, pour ne pas devenir la cible. Mais je n’ai plus besoin de ça.

    Je posai ma main sur celle de Sophia, contre le casque.

    — Ma fille a besoin d’autre chose. Et moi aussi.

    Modulus se figea. Lentement, il leva ses mains tremblantes et ôta son casque. Un instant, son visage resta dans l’ombre… puis la lumière révéla les traits fatigués, marqués par les années de vigilance. Il inspira profondément.

    — Je n’ai jamais connu d’autre manière de faire, dit-il d’une voix basse.

    Je le fixai droit dans les yeux :

    — Je sais. Mais maintenant, tu n’es plus seul.

    Modulus baissa les yeux vers la clé qu’il tenait dans sa paume : une clé de fer, ternie par le temps. Il me la tendit.

    — Elle est tienne, désormais. À toi d’en faire usage.

    Ses doigts tremblants frôlèrent les miens. Il la serra encore un instant avant de la lâcher. La clé vibrait au creux de ma main. Dans la sienne demeurait un éclat de miroir, prêt à rejoindre le nôtre.

    — Prends-le également, dit-il. Il est à toi.

    Je reconnus aussitôt sa forme : il correspondait à l’un des interstices restés vides dans le miroir que nous avions commencé à assembler avec Severus, Lysséa et Ædàn. Une pièce en attente, prête à trouver sa place. Je récupérai l’éclat : il était tiède, presque vivant.

    — Attention, ce fragment est tranchant, avertit Modulus. Il ouvre… mais il peut blesser.

    Je l’ajoutai au puzzle, sous la surveillance attentive d’Ædàn. Dans le reflet, une porte entrouverte apparut : non pas celle de la forteresse, mais la chambre laissée entrebâillée par Constance l’autre soir. Une invitation réelle, que j’avais fui. Alors seulement, je vis ce qui se tenait derrière la peur des coups et des regards.

    L’intimité.

    Ce fragment était son aveu. Il vibra, puis se figea : il avait trouvé sa place.

    Je me tournai alors vers la grande porte de la forteresse. D’un geste, j’y insérai la clé ; le verrou céda dans un grondement. La porte s’ouvrit sur une lumière éclatante qui inonda la salle. Lysséa saisit la main de Modulus, un sourire vif fissurant la gravité de l’instant. Ædàn s’accrocha à l’autre, ses doigts serrant avec la maladresse d’un enfant mais toute la sincérité d’un serment. Severus posa une main ferme sur son épaule, lui offrant un axe solide. Sophia resta dans son dos, paume douce qui le poussait en avant comme une sève tranquille. Je franchis le seuil à mon tour. Asmodée fermait la marche, attentif aux fissures du chemin : gardien apaisé des failles désormais franchies.

    Les murailles se mirent à se dissoudre dans un grondement profond, soupir arraché aux entrailles de la pierre. Le fracas se changea en souffle tiède qui nous enveloppa. L’espace s’ouvrit, baigné de clarté. Tout sembla suspendu, entre un battement et le suivant, comme si le monde attendait ma réponse.

    C’était l’instant où la survie cessait de commander, où l’espace défensif se retournait en lieu de vie. Porté par toutes mes figures rassemblées, j’entrais dans la lumière.

    La clé retrouvée

    Je me réveillai lentement, le souffle encore court, le corps moite. La chambre semblait plus claire que d’ordinaire, l’air chargé d’une densité tranquille. Ma main droite serrait le vide, mais la sensation de la clé persistait dans ma paume. Je restai assis dans la pénombre, le dos contre le mur.

    Je baissai les yeux vers la clé du bureau : tête carrée, anneau usé… la même que dans le rêve. Un petit morceau de métal banal. Et pourtant… Un souvenir passa : Asmodée me l’avait déjà tendue. Je l’avais laissée filer.

    Cette fois, je la gardai.

    Je fermai brièvement les yeux. Plus de forteresse. Juste un espace ouvert, baigné de lumière. Le cercle était là. Ædàn, Lysséa, Severus, Asmodée, Sophia… Modulus aussi, debout parmi eux, sans casque. Il croisa mon regard et inclina légèrement la tête.


    Je revins à mes sensations. Ma main se posa sur ma poitrine. Le souffle passait librement. Un rire bref m’échappa. Je restai un moment ainsi, à sentir.

    Je m’assis sur le lit. Une paix discrète flottait, sans éclat. Les mots de Léna me revinrent, autrement. Je pris mon Livre des Ombres et l’ouvris à une page vierge. Je posai la pointe du stylo et écrivis simplement :

    Je suis libre d’être moi-même.

    Je relus la phrase. Elle ne bougeait pas. Je refermai doucement le carnet, le gardai un instant entre mes mains, puis me levai pour ouvrir la fenêtre. Un vent frais entra, me fit frissonner. Je respirai profondément. L’air avait un goût de recommencement. Dans le silence habité, la porte pouvait s’ouvrir.

    Mais au-delà, d’autres chambres attendaient encore. Quelque part, une présence demeurait tapie : Tarsis attendait encore son heure.

  • Chapitre 11 – Le cœur désarmé

    Mysterium Seminis

    J’étais en congés depuis deux semaines. Je ne savais plus si c’était moi qui en avais eu l’idée, ou si quelqu’un me l’avait soufflée. Je n’aurais pas pu affronter le travail, les regards, les silences gênés. Depuis, à la maison, le temps semblait suspendu. L’air chaud apportait, depuis la haie, le parfum du chèvrefeuille mêlé au vrombissement des bourdons. Les antidépresseurs ne faisaient toujours pas effet : je devais encore patienter. Alors, dès que je pensais au travail, je prenais un anxiolytique : il me calmait, mais me laissait vidé. Comme si Asmodée s’asseyait sur ma poitrine, lourd et muet.

    Ce matin-là, je montai au grenier, décidé à mettre un peu d’ordre dans mes affaires. Les cartons s’empilaient : classeurs oubliés, jeux vidéo poussiéreux, livres jaunis. En soulevant une pile, mon regard fut accroché par un volume relié de toile verte, aux lettres dorées un peu passées : Mysterium Conjunctionis.

    J’avais oublié que je possédais ce livre de Jung. Le titre m’avait happé, sans raison claire, des années plus tôt — sans doute à une bourse aux livres. Mais là, quelque chose s’était réveillé. J’ouvris le livre.

    Les premières pages me laissèrent perplexe : jargon alchimique, phrases sinueuses. Des gravures montraient des cercles entremêlés, des arbres aux racines enlacées, des figures androgynes aux traits fondus l’un dans l’autre. Puis une image me happa : un homme et une femme nus se tenaient la main devant une fontaine circulaire, sous le regard d’un roi et d’une reine couronnés. L’image me fit penser à Severus et Sophia. Une chaleur douce se diffusa dans ma poitrine : une présence familière, attentive. L’image vibrait comme un écho de mes rêves.

    Un mariage intérieur, souffla Sophia en moi, douce et calme, comme deux rivières qui se rejoignent enfin.

    Les mots de Jung, soudain, semblaient moins obscurs. Je pensai à mes figures : la lucidité de Tarsis, la rigidité de Severus, la douceur de Sophia. Quelque chose, en elles, demandait peut-être moins à être vaincu qu’accordé.


    J’emportai le Mysterium avec moi dans mon bureau. Ses dessins me rappelaient ceux que j’avais griffonnés ces dernières semaines : des cercles, des mandalas, des arbres. Je posai le livre, sortis mon carnet, puis tirai un tiroir pour chercher un stylo. Au milieu d’un bric-à-brac de feuilles pliées et de trombones, mes doigts heurtèrent un petit objet dur.

    La graine.

    Je l’avais oubliée. Elle reposait là, minuscule et terne. Dans ma paume, un frémissement, un pouls minuscule. Je refermai aussitôt le poing, le cœur affolé. Elle m’avait été donnée, en rêve, par Asmodée. Et pourtant, elle était bien là. Un instant, j’eus envie de la jeter. Mais je la déposai sur le bureau, à côté du Mysterium. Sa présence me troubla : énigme muette, elle ressemblait déjà aux arbres de mes dessins.

    Je restai là un moment, la main encore tiède de ce contact. Une tension me traversa, presque une promesse. Je voulais percer son secret. Je me surpris à sourire. Une étincelle oubliée refaisait surface : l’envie d’apprendre. Mais une intuition me soufflait que la vérité ne me plairait pas forcément.

    L’ordre dans le chaos

    Je profitai du calme pour remettre un peu d’ordre dans mes notes. Depuis plusieurs jours, je passais des heures à griffonner, sans but précis, juste pour remplir le vide. En feuilletant mon carnet, je découvris un chaos de mots, de schémas et de fragments de rêves. J’y retrouvai des cercles, des arbres stylisés, des silhouettes oubliées, toutes proches des gravures du Mysterium.

    Une idée me traversa : et si je faisais de ce carnet quelque chose de plus construit ? Je m’amusai à le baptiser Le Livre des Ombres, comme ces grimoires de fiction — et parfois réels, chez les Wiccans — remplis de rituels et de symboles. L’idée me faisait sourire, mais je lui donnais une gravité inattendue : moi qui avais toujours craint de paraître ridicule, j’étais en train de créer mon propre livre magique.

    Je pris un stylo noir et, d’un geste décidé, inscrivis le titre sur la couverture :

    Le Livre des Ombres – par Calion.

    Calion.

    Le nom du mage héros de mes jeux de rôle d’adolescent, toujours accompagné de sa fidèle chouette Martel. Il m’accompagnait déjà à l’époque comme un guide : grand manteau de voyage, bâton gravé de runes, toujours un pas devant moi dans les donjons imaginaires. Je décidai qu’il serait l’auteur de ce carnet, le scribe qui consignerait mes rêves et mes intuitions.

    Un apaisement discret emplit ma poitrine.

    Je dessinai de grands cercles concentriques comme ceux vus dans le Mysterium, puis des arbres dont les racines se rejoignaient au centre. J’y ajoutai des symboles : l’épée de Tarsis, la montre steampunk de Modulus, le bonnet de Lysséa… Chaque figure intérieure avait sa place, et je les reliais par des flèches et des lignes, cartographiant un monde secret. Mon regard s’attarda sur la graine, posée à côté de mon Livre des Ombres. Je la dessinai elle aussi : minuscule, sombre, mais au centre d’un cercle de lumière.

    Quand je refermai le Livre des Ombres, quelque chose en moi paraissait moins dispersé. Je le rangeai soigneusement dans le tiroir, la graine posée dessus, et contemplai ce modeste autel.

    L’alchimie quotidienne

    Profitant que je sois à la maison, Anouk avait refusé d’aller à son cours de sport et avait préféré rester lire avec moi.

    — Chérie, papa a besoin de se reposer, avait soufflé Constance.

    Mais j’avais accepté. Anouk s’était installée à mes côtés sur le canapé, son livre sur les genoux. Elle ne tournait pas les pages : je sentais qu’elle cherchait juste ma présence.

    En fin de journée, je me préparai une tisane de verveine. L’odeur douce emplissait la cuisine. Anouk m’observa et, d’un air décidé, sortit le cacao en poudre.

    — Moi aussi, dit-elle, comme si elle imitait un rituel.

    Elle fit chauffer son lait et y versa une bonne cuillerée de chocolat, concentrée comme une petite alchimiste. Nous revînmes ensemble au salon, serrant chacun sa tasse fumante entre les mains.

    Un rayon de soleil filtra par le rideau, la poussière dansant dans son sillage. Une chaleur inattendue m’envahit. Anouk posa sa tasse sur la table et s’approcha de moi.

    — Papa… je ne veux pas partir en colo, dit-elle d’une petite voix. J’ai peur d’être toute seule.

    Ses yeux étaient embués. Je posai ma tisane et la pris dans mes bras. La chaleur de son petit corps se mêla à la mienne ; je sentis ses épaules se relâcher contre moi, ce câlin devenant un refuge.

    — Tu as le droit d’avoir peur, murmurai-je. On peut en parler. Et si tu veux, on annule.

    Elle hocha la tête contre mon épaule, sans un mot. Nous retrouvâmes ensemble le bulletin d’inscription. Puis j’appelai l’organisateur.

    — Ma fille ne viendra pas, dis-je simplement.

    Cette fois, ma voix resta tranquille.


    En fin d’après-midi, Anouk revint vers moi avec une feuille de papier à la main.

    — J’ai fait un dessin, dit-elle.

    Elle me le montra : un grand arbre, ses branches chargées de fruits lumineux.

    — Celui-là, c’est toi, ajouta-t-elle en montrant le tronc.

    Ma gorge se serra, submergée par une tendresse qui me dépassait.

    — Merci, ma chérie… il est magnifique.

    Je l’embrassai sur le front et l’invitai à s’asseoir près de moi. Le Mysterium traînait encore ouvert sur la table, comme s’il attendait qu’on y revienne. Anouk y jeta un coup d’œil intrigué.

    — C’est quoi ? demanda-t-elle.

    — Un vieux livre que j’ai trouvé. Regarde cette gravure, dis-je en lui montrant la page.

    L’homme et la femme nus devant la fontaine.

    — Ils s’aiment ? demanda Anouk en penchant la tête.

    Je souris.

    — Je crois bien, oui.

    — Comme Maman et toi ?

    — Oui.

    Elle s’adossa contre moi. Un éclat doré traversa le rideau, éclairant son visage. Nous restâmes un moment à contempler l’image sans parler, et mon cœur s’apaisa.

    Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut… murmura Sophia.

    Je passai mon bras autour d’Anouk : je me sentais à nouveau capable d’accueillir ce qui venait.

    …et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas…

    Pourtant, au fond, une inquiétude flottait : tout cela pouvait-il durer ?

    …pour accomplir les miracles d’une seule chose.

    Léna : L’élan du cœur

    Quelques jours plus tard, Léna m’accueillit avec son sourire habituel. Son bureau sentait le café chaud et les huiles essentielles.

    — Un café ? proposa-t-elle.

    — Non merci, une tisane si vous avez, répondis-je en esquissant un sourire.

    Elle haussa les sourcils, amusée.

    — Ça change ! Vous voyez, on progresse : d’ici deux séances, vous serez passé au rooibos vanille.

    Je me surpris à rougir légèrement : le café me semblait trop nerveux, je voulais quelque chose de plus doux. Elle me servit une verveine, la même odeur apaisante que celle qui flottait à la maison ces derniers jours. Je lui racontai les dernières semaines : l’e-mail de Laurent, l’effondrement, l’appel à la médecin conseillée, le traitement, et maintenant ce calme étrange. Elle m’écoutait en silence, hochant la tête par moments.

    — Vous avez traversé un orage, dit-elle quand j’eus terminé. Et maintenant, vous êtes comme sur une mer d’huile. Ce n’est pas la fin du voyage ; c’est un moment pour reprendre votre souffle.

    Je caressai le bord de ma tasse chaude, hésitant un instant.

    — La médecin a parlé de trouble anxieux généralisé… Vous qui me connaissez, est-ce que ça vous paraît juste ?

    Léna pencha légèrement la tête.

    — C’est cohérent, oui. Mais ne vous inquiétez pas : ce n’est pas contagieux, je peux continuer à vous voir sans masque.

    Un sourire, puis elle reprit :

    — Pour moi, le TAG est surtout un symptôme. Une alarme persistante. Ce qu’on travaille ensemble depuis des mois, ce n’est pas seulement l’anxiété : c’est ce qui l’a rendue nécessaire. Les blessures anciennes. Les stratégies de survie que vous avez dû mettre en place trop tôt.

    Je hochai lentement la tête, en silence. Il me fallut un moment pour digérer. Puis je repris :

    — Je crois avoir frôlé une nouvelle dépression… En quelques jours seulement, je me sens déjà hors du tunnel. C’est… magique, les médicaments ?

    Léna sourit doucement.

    — Les médicaments aident, bien sûr. Mais tout le travail que vous faites depuis des mois joue très certainement. Vous avez commencé à comprendre vos dynamiques intérieures ; ça vous rend plus résilient.

    Je hochai la tête, touché par ses mots.

    — J’ai aussi l’impression d’être… plus attentif, dis-je. Comme si j’étais ouvert à quelque chose.

    Elle me fixa droit dans les yeux.

    — Je voudrais que vous fassiez confiance à cette ouverture. Écouter vos élans plutôt que d’analyser sans cesse.

    — Vous parlez d’intuitions ?

    — Pas tout à fait, répondit-elle. Une intuition apparaît. Un élan insiste.

    Elle s’interrompit un instant, puis ajouta :

    — Essayez de ne pas les étouffer tout de suite.

    Elle marqua une pause, esquissa un sourire :

    — Et promis, pas besoin de stéthoscope pour les entendre.

    Les mots de Léna me traversèrent : écouter mon cœur… Je pensai au fruit que Sophia m’avait offert dans mes rêves : accepter de le prendre, c’était peut-être ça, écouter cet élan sans chercher à tout contrôler. Je pris une gorgée de tisane : un apaisement tiède se propagea dans ma poitrine.

    — C’est difficile, dis-je. J’ai toujours eu peur de me tromper.

    — L’élan ne se trompe pas, répondit-elle doucement. Même s’il ne vous mène pas toujours là où vous l’attendiez, il vous mène là où vous devez aller.

    La remarque de Léna fit tiquer plusieurs de mes figures sceptiques. Pourtant, je sortis de ma poche ce carnet que j’avais toujours emporté en séance — et qui portait désormais un autre nom : Le Livre des Ombres. En lettres capitales, j’écrivis :

    Écouter mon cœur.

    Puis, presque malgré moi :

    Sophia ?

    Je relevai la tête :

    — Ça me fait penser à quelqu’un.

    Léna sourit, sans poser de question. Je terminai ma tisane lentement, laissant la chaleur se diffuser jusque dans mes doigts. Le parfum de verveine restait accroché à ma gorge, doux et réconfortant. Une présence discrète me souffla : écoute.


    En sortant du cabinet, une lumière oblique filtrait entre les branches, jetant des éclats mouvants sur le gravier. Je restai là quelques secondes, immobile, à regarder la poussière danser dans le faisceau doré. L’air frais portait une odeur de terre humide, de feuilles mouillées. La journée semblait ne pas vouloir finir ; en cette fin juin, le soleil traînait encore haut, promettant la clarté presque jusqu’à vingt-deux heures.

    Une vague de mélancolie m’envahit. Cette lumière me rappelait les dimanches matin : Constance devant sa tasse fumante, Anouk encore rieuse de sommeil. Il y avait eu tant de distance entre nous ces derniers mois. Pourtant, une image s’imposa : Anouk qui me serrait fort dans ses bras la veille, comme pour s’assurer que je ne disparaisse pas.

    Intuitivement, je voulais rentrer, les retrouver. Mais un élan plus profond m’attirait ailleurs : vers la mer. Un lieu ouvert, vaste, où je pourrais marcher et sentir mon cœur respirer. Je pris ma voiture dans cette direction.

    Vers le centre

    Le vent me frappa d’emblée, l’air marin saturé d’embruns me saisit les poumons. Je rabattis ma capuche et repris ma marche. Devant moi, le sentier côtier serpentait entre les ajoncs et les rochers. La mer, en contrebas, avait la dureté de l’acier ; les vagues s’écrasaient sur la grève avec un grondement sourd.

    Je mis mes écouteurs et lançai un épisode d’Occulta. L’émission du jour portait sur la gnose. La voix grave de l’animateur s’imposa dans mes oreilles :

    — Les gnostiques distinguent le faux dieu, qui offre une lumière trompeuse pour mieux asservir, du vrai dieu, qui libère.

    Je ralentis le pas. Le vent couvrait parfois ses mots, mais certaines phrases résonnaient malgré tout :

    — Le faux dieu est appelé le Démiurge. Il se croit maître de l’univers, mais il n’est qu’un artisan rusé, bâtisseur d’illusions. Son royaume n’est pas la lumière véritable, mais son simulacre.

    Je ne pouvais m’empêcher de penser à Tarsis : son sourire acéré, nourri de mes rancunes. Il ne créait rien, il manipulait. Une parodie de lumière, artisan d’illusions. Faux dieu, pensai-je.

    — Autour de lui se tiennent les archontes, ses serviteurs. Chacun garde une porte différente : l’un exige que vous teniez votre place sans jamais dévier. L’autre vous réduit au silence, exigeant une obéissance muette.

    Severus, jadis, avait joué ce rôle. Modulus le jouait encore à sa manière : pas de débat, pas de choix, seulement ce « oui » automatique qui effaçait toute contestation.

    — Leur arme n’est pas la force, mais la peur : peur du chaos, peur du jugement, peur de perdre le contrôle. Tant que vous leur obéissez, vous restez captifs de leurs lois.

    Je poursuivis ma marche. Les fougères détrempées me fouettaient les chevilles, la pluie me cinglait le visage. Je retirai ma capuche. La morsure du vent et de la pluie me rappelait que j’étais vivant. Comme si la nature elle-même me secouait pour m’arracher à la torpeur des archontes. La voix d’Occulta continuait :

    — Mais si vous reconnaissez leur nature illusoire, le chemin vers le vrai Dieu s’ouvre : silencieux, sans menace, sans masque.

    Je pensai à Rocamadour. À la barrière métallique de la station XIV, à cette sensation d’un centre silencieux derrière elle. Je ne savais pas encore le nommer. Je descendis vers une petite crique. Les rochers formaient un cercle presque parfait, comme un amphithéâtre naturel. Comme à Rocamadour, un seuil se dessinait : ici, le cercle des rochers semblait garder le passage vers quelque chose de plus vaste. J’éteignis le podcast et retirai mes écouteurs.

    Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous, souffla alors une voix douce, la pierre elle-même laissant résonner la parole des anciens.

    Sophia.

    Le silence n’était pas total : le vent faisait vibrer les herbes hautes, la mer grondait derrière moi. Mais ce silence-là était habité. Je m’assis sur un rocher plat, les mains engourdies par le froid. Puis je fermai les yeux. J’eus l’impression de revoir la barrière de Rocamadour : la même sensation d’un cœur inaccessible, mais vibrant.

    Il est là depuis toujours, comme une source qui coule sous la terre, poursuivit Sophia.

    Tu ne peux pas le forcer. Approche-toi comme l’eau s’approche de la rive, pas à pas, comme tu le fais maintenant.

    Je pris une grande inspiration. L’air marin me brûlait les narines ; je sentis mes épaules s’abaisser. Je pensai à toutes les figures. Chacune avait sa place, mais toutes semblaient tourner autour d’un point invisible. Je sortis mon Livre des Ombres. Mes doigts étaient engourdis, mais j’écrivis lentement :

    Démiurge : Tarsis.
    Archontes : Modulus, et jadis Severus.
    Vrai dieu : le centre, le Soi.

    Je posai mon stylo et relus ces quelques mots. C’était rudimentaire, mais c’était un début. Je rangeai le carnet et levai les yeux vers l’horizon. La mer s’étendait à perte de vue, grise et indomptable. Je me surpris à sourire. Une pensée fugace me traversa : Sophia saurait voir ce noyau lumineux.

    Je n’avais que des fragments, épars, mais un fil se tissait : entre Rocamadour, Occulta, Sophia, et ce silence central que je commençais à pressentir. J’ignorais encore si ce centre m’accueillerait… ou me jugerait. Je me levai et repris le sentier, le vent redoublant sur mon visage. Je laissai le vent me frapper, sans chercher à me protéger.

    Je marchais lentement, un pas après l’autre, chaque pas me rapprochant un peu plus de ce sanctuaire intérieur.

    Imagination active : Le cœur qui écoute

    De retour à la maison, je montai directement dans ma chambre. La pluie m’avait fouetté au bord de la mer, comme si elle avait lavé quelque chose en moi. Je me sentais calme, presque léger.

    Je posai mon téléphone et ouvris les volets : un soleil doré inondait la pièce. La lumière se reflétait sur les murs pâles, dissipant doucement l’ombre des dernières semaines. Je m’assis sur le lit, le Livre des Ombres sur les genoux. Dehors, le vent agitait les branches ; son bruissement se mêlait aux craquements du bois dans la maison. Cette bande-son familière me réconfortait.

    Je veux écouter mon cœur.

    J’écrivis cette phrase lentement, comme pour l’ancrer dans ma poitrine. Puis je feuilletai les pages déjà remplies : croquis de mes figures intérieures, notes éparses sur les rêves. Mon regard tomba sur une citation de Jung que j’avais notée quelques semaines plus tôt : l’Anima est le guide intérieur féminin ; elle conduit l’homme vers son âme. Je sentis une chaleur se diffuser dans mon ventre.

    Sophia.

    Elle n’était pas seulement une image : elle était ce sens intérieur, à la fois oreille et regard, qui m’apprenait à percevoir au lieu d’imposer. Le Mysterium Conjunctionis me revint alors en mémoire, avec la pratique que Jung appelait « imagination active » : s’asseoir face à une image intérieure comme devant un invité, et écouter ce qu’elle a à dire. Je compris que je faisais déjà cela avec mes figures, parfois en écrivant dans mon carnet avant de me coucher.

    Je rangeai le Livre des Ombres et m’allongeai, les volets grands ouverts. La clarté dorée m’enveloppait ; je laissai mes muscles se relâcher un à un, mes mains ouvertes sur le couvre-lit. Un sourire me vint, oublié depuis trop longtemps. J’eus soudain envie de la retrouver dans la forêt.

    Avant de m’abandonner à une sieste, ma main glissa d’elle-même vers le tiroir de la table de chevet. Je l’ouvris et aperçus la graine. Dans la lumière dorée, elle n’était plus terne : elle vibrait d’un éclat discret, comme un cœur au ralenti.

    Je la posai sur ma poitrine, au niveau du sternum, fermai les yeux… et me laissai happer par le sommeil.

    Rêve : Le fruit du seuil franchi

    La clairière centrale, où Sophia m’avait accueilli autrefois, était devenue un cercle de pierre fissurée. Les arbres jadis lumineux s’étaient figés, leurs branches desséchées dressées vers le ciel comme des lances noires. Une brume froide rampait entre les racines, noyant mes chevilles. Au centre, trônait le siège de pierre, vide. Et autour de lui, figés comme des statues, se tenaient Ædàn, Lysséa et Severus. Leurs visages étaient impassibles, blanchis par la poussière. J’eus un frisson : les voir ainsi me glaçait le sang.

    — Pourquoi… ? soufflai-je.

    Un craquement sourd me fit tourner la tête. Une silhouette sortit de l’obscurité, massive et familière : Asmodée. Je me figeai. J’avais cru que seules les figures non intégrées avaient résisté à la pétrification. Mais Asmodée… était déjà de pierre. On ne pétrifie pas une statue. Une faille — ou un rappel.

    Asmodée s’approcha lentement. Sa peau grisâtre semblait vibrer d’une chaleur profonde. Mais son regard n’avait plus rien de la dureté d’autrefois : il était calme, presque solennel.

    — Le cercle n’est pas complet, dit-il d’une voix grave. La pierre fendue doit se refermer.

    Il désigna ma main. Je baissai les yeux : la graine y reposait toujours. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle pulsait faiblement dans ma paume, comme un cœur trop longtemps endormi.

    — Plante-la, dit Asmodée.

    Je m’agenouillai au pied du siège. Le sol était aride, craquelé ; mes doigts peinaient à gratter la poussière froide. J’y creusai un trou et déposai la graine.

    Un souffle traversa la clairière. Le sol vibra sous mes genoux ; des fissures s’illuminèrent comme des racines de feu, déchirant la roche. Un tronc surgit, grandissant à une vitesse vertigineuse.

    Un figuier.

    Ses branches, larges et puissantes, s’étendaient au-dessus de moi. Ses feuilles d’un vert vif bruissaient sous une brise douce, et les premiers fruits gonflèrent, dorés, luisants. La lumière qui filtrait entre les branches baignait toute la clairière d’un éclat tendre, comme un lever de soleil.

    C’est alors que je la vis.

    Sophia.

    Elle se tenait sous le figuier, pieds nus sur la pierre fissurée, la lumière jouant dans ses cheveux sombres. Elle s’avança sans un bruit, son sourire doux enveloppant tout mon être.

    — C’est le fruit du seuil franchi, dit-elle en cueillant l’un des fruits mûrs. Croque-le : tu ne seras plus seul, car ses racines toucheront les tiennes.

    Je mordis dans la pulpe dorée, qui éclata sous mes dents : sucrée, parfumée, elle libéra un flot de sève lumineuse qui descendit dans ma poitrine. Une chaleur douce se propagea dans mes membres ; mes doigts picotèrent, traversés par le retour du sang après un long engourdissement. Je rouvris les yeux.

    Les statues autour de moi se fissuraient. Ædàn remua une main ; Lysséa cligna des yeux ; Severus redressa lentement la tête : la pierre se fendit et leur peau reprit des couleurs. Ils se tournèrent vers moi, vivants.

    Asmodée s’approcha. Il n’avait plus rien du gardien du seuil : sa présence était toujours imposante, mais apaisée. Il s’inclina légèrement.

    — Le cercle est de nouveau complet, dit-il. Le seuil est scellé.

    Sophia s’avança alors. Je m’attendais à la voir se dissoudre dans la lumière, comme toujours. Mais elle resta. Elle me tendit quelque chose : un éclat de miroir, poli et lumineux, qui vibrait doucement dans sa paume.

    — Ceci est ta vérité intérieure, dit-elle, un fragment de toi-même. Garde-le près de ton cœur, comme on garde une graine au chaud dans la terre : il te rappellera toujours qui tu es, même quand ta tête cherchera à tout diriger.

    Je pris l’éclat : il était tiède, presque vivant. Ædàn s’approcha avec un sourire. Il leva le fragment entre ses doigts. La lumière du figuier s’y refléta, étincelante, et il l’appliqua contre l’un des vides béants du miroir. Un cliquetis cristallin retentit : les bords s’ajustèrent d’eux-mêmes, comme si le verre reconnaissait sa pièce perdue. Alors, une veine d’or s’ouvrit dans la fracture. Elle se déploya lentement, sinuant comme une racine de lumière, gagnant les autres fissures, qui se mirent à briller à leur tour. Le miroir frémit, parcouru de lignes dorées. Ses blessures n’étaient plus des cicatrices honteuses, mais un réseau de beauté.

    Pendant qu’Ædàn s’affairait, Sophia posa une main légère sur mon épaule.

    — Avant que tu partes, dit-elle, laisse-moi t’offrir un fil qui nous reliera toujours.

    Elle leva sa main et accrocha un bijou vert, taillé dans l’émeraude, à mon oreille. Ses doigts effleurèrent ma peau : une chaleur brève, aussitôt relayée par le froid minéral.

    — Pour que tu n’oublies pas d’écouter, dit-elle, comme on écoute la sève monter dans l’arbre. D’écouter l’inaudible, comme on apprend à voir l’invisible.

    Je touchai l’émeraude du bout des doigts : elle pulsait doucement, tel un cœur minéral cherchant à unir mon souffle au sien. Ce n’était pas seulement un bijou : c’était la même lueur que j’avais déjà pressentie dans l’air de la clairière. Sophia s’installa ensuite à mes côtés, et cette fois, elle ne disparut pas. Elle rejoignit le cercle, aux côtés d’Ædàn, Lysséa, Severus et Asmodée. Modulus restait figé, légèrement en retrait, comme ancré dans son doute, le regard accroché au mien. Plus loin, Tarsis restait dans l’ombre, capuche basse, stratège n’ayant pas encore choisi son camp. Je les regardai tous : ils étaient là, vivants, et je n’étais plus seul.

    Mais même dans ce cercle retrouvé, il restait une chaise vide. Je sentis une larme chaude rouler sur ma joue, mais je ne la retins pas. La lumière du figuier baignait la clairière, et une évidence me traversa : le cercle était intact, et son centre vibrait en moi.

    Le mage et la chouette

    Je m’éveillai lentement, comme après un long voyage. Le soleil de cette fin d’après-midi baignait ma chambre d’une lumière douce et dorée ; elle réchauffait mon visage et mes mains posées sur le drap. Mon corps tout entier semblait détendu, lourd mais paisible. Pourtant, mes lèvres avaient encore le goût sucré du fruit, et ma poitrine vibrait comme après une longue course.

    Ma main chercha instinctivement mon oreille : il n’y avait plus l’émeraude, juste le clou temporaire. Mais ma peau gardait la mémoire de sa chaleur. Dès le lendemain, j’en voudrais un vert : garder le symbole vivant dans le réel. Je me redressai et attrapai mon Livre des Ombres sur la table de chevet. Je l’ouvris à une page vierge et, sans réfléchir, j’écrivis :

    Sophia est en moi.

    Je relus la phrase. Elle vibrait comme une évidence : je sentais encore la chaleur du fruit dans ma poitrine, l’éclat du figuier et le sourire de Sophia. Le cercle restait incomplet. Modulus et Tarsis attendaient encore leur place.

    Je posai la main sur la couverture du Livre des Ombres, signé de Calion. Aussitôt, des phrases, tapies depuis longtemps dans l’ombre, me revinrent en mémoire :

    Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.
    Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

    C’était exactement son style dans nos campagnes de jeux de rôle. Le mage qui m’orientait sans jamais donner toute la réponse. Je savais que ce n’était qu’un souvenir, et pourtant les mots vibraient encore.

    — C’est toi qui me parlais… murmurai-je. Et toi, Martel, qui griffait ma cheminée et fouettait mes rêves ?

    Ce n’est pas Calion que tu cherches, murmura Sophia avec douceur. Lui et moi sommes deux courants d’une même rivière : il ouvre le passage, j’en recueille l’écho. Et tous deux, nous coulons vers ce centre que tu cherches.

    Une image me traversa : Calion se tenait au bord d’un sentier, Martel sur l’épaule, m’adressant un signe bref — comme pour dire que son rôle était accompli — avant de s’éloigner sous un clair de lune. Est-ce que c’était pour bientôt ?

    Je refermai le carnet. La chambre était encore inondée de lumière. Un vent léger faisait vibrer les volets. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais prêt à affronter le monde pas à pas, sans vouloir tout comprendre d’avance.

    Le souvenir de Constance m’effleura : son visage fatigué mais lumineux quand elle riait, sa main dans les cheveux d’Anouk pour la rassurer. J’eus un pincement au cœur : je voulais lui parler, mais je savais que le moment n’était pas encore venu. Pas tout de suite.

  • Chapitre 10 – La ligne rouge

    Jeux de pouvoir

    Deux semaines après ce « oui » donné à contrecœur pour la collecte de données, Claire m’invita à une réunion pour rencontrer ses partenaires.

    Je me connectai à l’heure dite. L’écran s’illumina : à ma surprise, la réunion avait déjà commencé. Une mosaïque de visages figés par les latences. L’Allemand fronçait les sourcils, l’Italienne souriait poliment. Au centre, Claire parlait vite en anglais, la main levée vers sa webcam. Un point sur la collecte de données, justement. Mais je n’avais encore reçu aucune information précise à ce sujet.

    — … and for the next step, I’ll let him explain, conclut-elle soudain.

    Aucune voix ne lui répondit. Je mis une seconde à comprendre qu’elle venait de me passer la parole.

    Sorry? dis-je, la voix trop basse.

    You, précisa-t-elle avec un sourire trop large. You can explain the status of data collection at the pilot sites.

    Un frisson désagréable me parcourut l’échine. Normalement, Claire s’en occupait directement avec l’équipe technique. Je savais qu’un fichier circulait, mais je ne l’avais jamais reçu. Mon cœur se mit à cogner. À ma droite, Severus se tenait droit, la mâchoire verrouillée. Il me soufflait de rester digne, de tenir la ligne. Mais son armure se resserrait déjà comme un carcan.

    Well… I don’t have the latest data, commençai-je. Maybe Claire could

    Come on, you have them, non ? glissa-t-elle en passant au français, son ton adouci comme pour me rassurer. Je sais que tu es un peu surmené en ce moment, mais tu dois pouvoir nous dire où on en est.

    Ses mots me heurtèrent : « surmené, » manière polie de dire que je n’étais plus à la hauteur. Ma nuque chauffait déjà.

    I’ll try, dis-je, en ouvrant frénétiquement un dossier sur mon ordinateur.

    J’avais en tête quelques bribes, rien de solide. À peine avais-je commencé que Laurent prit la parole, la voix posée :

    — C’est bizarre, moi je l’ai bien reçu ce fichier. Il me semble même que tu étais en copie, ajouta-t-il doucement.

    Je restai figé, le souffle court. Ses mots paraissaient anodins, mais je devinais le sourire qu’il retenait. Avais-je raté cet e-mail ? Ou m’avait-on écarté exprès ? Une chaleur acide me monta à la gorge. Je sentais chaque battement de mon cœur comme un coup sourd à l’intérieur de ma poitrine. Derrière moi, Asmodée s’accroupit, immobile. Ses yeux caves ne jugeaient pas : il constatait seulement ma paralysie, comme il avait déjà observé tant d’autres effondrements. Les vignettes figées sur l’écran devenaient autant de regards braqués sur moi, guettant la moindre hésitation.

    — Je… je n’ai pas vu passer le message, répondis-je d’une voix trop basse.

    — Ça arrive, reprit Claire sans insister. On a beaucoup de choses sur le feu. Mais il faut qu’on soit clairs sur l’état de la collecte : les partenaires s’impatientent.

    Michel, resté silencieux jusque-là, hocha la tête dans sa vignette. Son regard grave me transperça : il n’avait pas besoin de parler, je savais déjà ce qu’il pensait.

    I… I can’t really comment on the latest dataset, finis-je par dire, la bouche pâteuse — I haven’t seen it yet.

    Un courant d’air glacé passa derrière moi. Tarsis se découpa dans l’ombre, droit, l’épée déjà levée. Tu as deux choix, dit-il calmement. Te taire et laisser croire qu’ils ont raison. Ou parler, et risquer de t’enfoncer.

    Sa capuche effleura mon épaule. Il murmura : mais tu sais très bien qu’il existe une troisième voie. Une phrase bien placée, aiguisée comme une lame, et leur assurance s’effondre. Tu peux les couper net. Tu as l’arme, pourquoi la laisser rouiller ?

    Je serrai les lèvres. Mes doigts tapotaient nerveusement le bord du clavier, comme si je cherchais déjà cette arme dans ma mémoire. Mais les mots restaient coincés. La fenêtre de discussion s’anima soudain. L’Italienne proposa de reporter ; l’Allemand, de son côté, prétexta un autre appel dans deux minutes. Claire trancha aussitôt :

    We will reschedule, thank you all.

    Dans l’ombre, Tarsis avait déjà reculé, son épée basse, traînant presque sur le sol. Les vignettes étrangères disparurent les unes après les autres. Il ne restait plus que Claire, Laurent, Michel et moi.

    — Tu te rends compte de l’image que ça donne ? demanda Michel d’un ton las. On a besoin de montrer qu’on maîtrise le sujet.

    Je serrai les dents.

    — Je n’avais pas le dernier fichier, répétai-je, à moitié pour moi.

    — Oui, c’est embêtant, répondit Laurent. On n’a pas le temps de repasser deux fois sur les mêmes points.

    Il n’y avait pas d’attaque directe, rien de frontal. Mais chaque mot pesait.

    — Bon, reprit Claire, il me faut un résumé clair et validé d’ici ce soir. Et ça doit être prêt pour la prochaine réunion : pas d’hésitations, pas d’excuses.

    — Je m’assurerai qu’on m’a bien envoyé le bon jeu de données ce coup-ci, murmurai-je, plus pour apaiser Tarsis que pour eux.

    Ils quittèrent la réunion sans un mot de plus. Je restai seul, l’écran noir.

    Tu sais qu’ils t’ont piégé, souffla Tarsis.

    C’était évident… non ? Mais une autre pensée, plus acide, me traversa : et si c’était moi qui avais loupé l’e-mail ?

    Je refermai l’ordinateur d’un claquement sec et rageur. La pièce m’étouffait. J’ouvris la fenêtre : l’air glacé me transperça. J’aurais voulu hurler, les accuser de m’avoir mis au pied du mur. Mais je n’avais aucune preuve. Seulement cette impression poisseuse d’avoir été pris en défaut.

    Réponds !

    La voix de Tarsis gronda, oppressante. Mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes.

    — Pas maintenant, soufflai-je.

    Mais son ombre restait tapie, prête à ressurgir au moindre faux pas.

    Léna : Faire face à l’urgence intérieure

    Le lendemain, Léna m’accueillit sur le pas de la porte, le regard inquiet.

    — Vous ne pouviez plus attendre, dit-elle simplement.

    Je hochai la tête sans répondre. Sa voix n’avait rien d’interrogatif ni de pressant : juste une façon de reconnaître ma détresse. La veille, au sortir de la visio, je lui avais écrit pour lui demander d’avancer notre prochain rendez-vous. Cinq minutes plus tard, elle m’avait répondu positivement : nous nous verrions le lendemain midi. Elle s’effaça pour me laisser entrer.

    — Entrez, installez-vous.

    Je m’assis sur le canapé beige, les coudes sur les genoux. La pièce, pourtant familière, me semblait plus étroite que jamais. Je me souvenais de la jeune fille que j’avais vue sortir d’ici en larmes, il y a quelques semaines : j’avais eu l’impression d’entrevoir son intimité sans le vouloir. Aujourd’hui, je me sentais à sa place, nu et fragile.

    Léna s’assit en face de moi, les mains posées sur ses genoux. Elle ne dit rien pendant quelques secondes : son silence était une invitation.

    — Ça ne va plus du tout au travail, finis-je par lâcher.

    Elle hocha la tête, ses yeux plantés dans les miens.

    — Vous avez l’air épuisé, dit-elle doucement. Ce que vous vivez doit être très difficile.

    Ma gorge se noua ; ces mots simples suffisaient à fissurer la carapace. Je racontai alors la visioconférence : la prise de parole forcée, le jeu de données que je n’avais jamais reçu, le regard de Michel qui semblait peser sur moi. J’essayais de rester factuel, la voix tremblante.

    — J’ai eu l’impression d’être humilié devant tout le monde, conclus-je. Mais… je n’ai aucune preuve qu’ils m’aient piégé. Peut-être que j’ai juste raté un e-mail.

    Léna ne répondit pas tout de suite.

    — C’est un sentiment très violent, dit-elle enfin. Et vous êtes seul avec ce doute : c’est encore plus lourd à porter.

    Je baissai les yeux.

    — J’ai honte de ne pas avoir réagi. Je me suis encore tu, comme d’habitude.

    — Vous avez fait comme vous pouviez pour vous protéger, répondit-elle. Ce n’est pas un signe de faiblesse.

    Mes yeux brûlaient ; je me mordis la joue pour retenir les larmes.

    — Vous vous sentez en colère ? demanda-t-elle après un temps.

    — Oui… mais ma colère m’inquiète. Je crains qu’elle me fasse déraper. Alors je me tais.

    Léna hocha lentement la tête.

    — Si vous refoulez votre colère, elle finit par se retourner contre vous. Si vous apprenez à la reconnaître, elle peut aussi vous protéger.

    Je me raidis ; le mot intégrer me faisait peur.

    — Je ne veux pas devenir comme eux, murmurai-je.

    — L’intégration, ce n’est pas adopter la brutalité des autres. C’est reconnaître que votre colère existe et qu’elle peut vous servir, répondit-elle.

    Elle se pencha légèrement vers moi.

    — Cette arme, vous la portez déjà. La question, c’est ce que vous en faites.

    Un frisson me traversa. Une voix basse s’insinua dans mon esprit : je peux taider.

    Tarsis.

    Je détournai les yeux, les mains serrées sur les genoux.

    — Je n’ai pas envie d’avoir d’épée, soufflai-je. Pas la sienne.

    — Elle est déjà là, répondit Léna doucement. Ce n’est pas un objet extérieur : c’est une part de vous. Vous pouvez choisir de la refuser… mais elle sera toujours là.

    Je respirai difficilement.

    — Je ne sais pas comment faire, avouai-je.

    — Vous pourriez commencer par l’observer. Noter ce qui se passe dans votre corps quand la colère monte : votre respiration, vos muscles. Plus vous la reconnaîtrez tôt, plus vous aurez de chances de l’utiliser sans qu’elle vous déborde.

    Elle se leva et prit mon carnet sur la table basse.

    — Vous pouvez aussi dialoguer avec cette épée, proposa-t-elle. Lui demander : « quel usage veux-tu que je fasse de toi ? »

    Elle me tendit un stylo. Le métal froid me donna l’impression de tenir une lame. Tarsis semblait sourire, quelque part au fond de moi.

    — Ça reste un stylo : au pire, vous risquez juste une tâche d’encre.

    Je le pris à contre-cœur.

    — Et si je n’y arrivais pas ? demandai-je.

    Léna hésita, puis sortit un petit papier de son carnet.

    — Vous m’avez dit que vous n’osiez pas en parler à votre médecin traitant ?

    Je hochai la tête : mon médecin me connaissait depuis longtemps ; je redoutais son jugement.

    — Alors je vous donne le numéro d’une autre médecin généraliste ; j’ai eu de bons retours à son sujet. Elle est très à l’écoute. Si jamais vous sentez que le cap est trop dur à passer, elle pourra vous prescrire un traitement pour vous soutenir un temps.

    Je pris le papier, les doigts tremblants.

    — Je ne veux pas en arriver là…, dis-je.

    — Je comprends. Ce n’est pas une obligation, juste une possibilité, répondit-elle avec douceur.

    Tarsis murmura à nouveau : je peux t’aider. Je fermai les yeux ; un mélange d’espoir et de crainte me traversa.

    Quand je quittai le cabinet, le carnet et le numéro serrés dans ma poche, j’avais l’impression d’avoir accepté une mission dont je ne connaissais pas encore les règles.

    Elle se débrouille sans moi

    La maison embaumait le vinaigre et le savon noir. Fenêtres et portes grandes ouvertes, Constance s’affairait au salon, des cartons à ses pieds. Des affiches imprimées attendaient d’être scotchées aux murs : « Réunion de lancement – Association de quartier pour la transition écologique. »

    Je m’étais arrêté sur le seuil, mon sac encore en bandoulière.

    — Tu rentres juste à temps, dit-elle sans lever les yeux. Il faut qu’on installe les tables avant demain et que je prépare les panneaux pour expliquer le compost, la cuisine zéro-déchet…

    Sa voix se voulait neutre, mais la tension perçait.

    — J’ai eu une journée compliquée, murmurai-je en déposant mes clés sur la commode.

    — Je le sais bien, mais moi aussi je suis fatiguée, répondit-elle en repliant un carton. J’aurais besoin d’un coup de main.

    Tu vois ? Elle ne t’écoute jamais vraiment, souffla Tarsis dans un recoin de mon esprit.Avec moi, tu n’as pas besoin de te justifier. Sa voix siffla, et l’air me parut plus épais, comme si une ombre passait derrière mes yeux.

    Je ravalai les mots.

    — Tu veux que je fasse quoi ?

    — Tu ne seras pas là demain, je le sais. Mais tu peux au moins m’aider à installer le matériel, ou à mettre des tracts, suggéra-t-elle en relevant enfin les yeux.

    Son regard me transperça : elle savait avant moi que je me défilerais.

    — Je… je ne sais pas, dis-je, évasif.

    Elle se redressa, les bras croisés, le souffle court.

    — À quoi ça sert d’être ensemble si on ne fait rien ensemble ? lâcha-t-elle, avant de se mordre la lèvre, regrettant déjà la force de ses mots.

    Je sentis ma gorge se serrer.

    Réponds. Dis-lui que tu en as marre de ses reproches, insista Tarsis.

    Mais je me tus. Mâchoires serrées, je pris la direction du couloir.

    — Tu pars ? lança-t-elle derrière moi.

    Je me tus. Mon silence était un mur. Une arme.

    Bien. Qu’elle sente ce que c’est que d’être ignorée, glissa Tarsis, satisfait.

    Un bruit sec me parvint derrière : un objet avait heurté le plan de travail, puis un éclat de verre brisé retentit. Je m’arrêtai une seconde, figé, la main sur la poignée de ma chambre. Je faillis faire marche arrière. Mais la voix de Tarsis gronda : n’y va pas. Elle se débrouille très bien sans toi.

    Je refermai la porte un peu trop fort. Dans le silence qui suivit, je sentis ma poitrine se relâcher, un bref soulagement. Mais il s’évanouit aussitôt : je savais que mon silence l’avait blessée. C’était moi qui creusais le fossé, encore. Je m’assis sur le lit. Du salon me parvenaient des bruits étouffés : scotch arraché, pas rapides, soupir étranglé. Constance continuait à tout organiser seule. Je serrai les poings ; mes ongles me griffaient les paumes. Une part de moi avait envie de retourner la voir, de m’excuser, de lui dire que je voulais l’aider. Mais l’autre savourait cette petite victoire silencieuse : lui rappeler que je pouvais me retirer, me rendre inaccessible.

    Je me levai finalement pour poser mon sac sur le bureau. La chambre me paraissait minuscule, saturée de tout ce que je n’avais pas dit.

    Un nouveau bruit me parvint : un souffle tremblant, un sanglot retenu. Je restai planté là, les doigts crispés sur le rebord du bureau.

    Elle récolte ce qu’elle a semé, glissa Tarsis. Ce n’est que justice.

    Mais je savais qu’il mentait. Le gouffre s’élargissait encore.

    Le gouffre et la mer

    Je partis tôt, avant que Constance ne se lève. Je n’avais pas envie de croiser son regard ni d’entendre le moindre mot sur la journée porte ouverte. Je voulais disparaître, m’effacer pour ne pas avoir à me justifier. Je laissai un mot sur la table de la cuisine :

    Je pars marcher pour la journée. Merci de m’avoir laissé le choix. Profite bien de ta fête.

    Pas de « bisous. » Une phrase sèche, comme une porte qui claque. La maison était silencieuse : Anouk dormait chez mes parents pour le week-end. Je glissai un livre, ma gourde et un sandwich dans mon sac à dos, puis je quittai la maison sur la pointe des pieds.

    Bien. Pas besoin de faire semblant, souffla Tarsis.

    Je ne répondis pas.

    La route jusqu’aux bois me sembla interminable, mais je savourais ce vide : pas de conversations forcées, pas de regards à éviter. Quand je quittai finalement la voiture, le ciel était d’un gris épais, lourd comme un couvercle. Un vent humide me fouetta le visage ; je frissonnai malgré ma veste.

    Je m’engageai sur le sentier sans réfléchir. La forêt exhalait l’odeur d’humus et de bois pourri ; mes chaussures s’enfonçaient dans la boue, aspirées à chaque pas. La pluie se mit à tomber, d’abord fine, presque agréable, puis plus insistante : elle dégoulinait sur mon front, engourdissait mes doigts. Je marchais vite, comme pour échapper à mes pensées. Mais elles revenaient toujours, plus lourdes. La veille, mon mutisme face à Constance, le bruit du verre brisé, ce sanglot que je n’avais pas eu le courage d’aller consoler. Je me sentais lâche, inutile. La pluie tombait dru entre les branches, chaque goutte frappant mes épaules.

    Elle est mieux sans toi, glissa Tarsis. Sa voix semblait mêlée au vent humide, à la respiration de la forêt elle-même. Je me raidis. C’était vrai : Constance organisait tout, elle avait l’énergie, la sociabilité. Elle n’avait pas besoin de moi. Je n’étais qu’une souche oubliée, que la forêt finirait par recouvrir.

    Une voix douce familière murmura : la terre boit les larmes, et les rend en jeunes pousses. C’était un maigre réconfort, porté par l’odeur d’embruns.

    Après deux heures, mes jambes étaient déjà douloureuses. Je regagnai la voiture et roulai jusqu’à la mer : une heure de route encore.


    Le ciel plombé écrasait l’horizon. Les vagues se brisaient avec régularité. Je longeai la côte, alternant entre sentiers de randonnée et plages de sable blanc. Le vent était si fort qu’il me coupait le souffle par moments. J’avais l’impression de lutter contre une force invisible. Mes mains étaient gelées, mes muscles brûlaient, mais je continuais à marcher, encore et encore, comme si l’effort pouvait me sauver de moi-même.

    Alors que je suivais la plage déserte, le sable détrempé s’enfonçait sous mes semelles. Le ciel bas se confondait avec la mer, effaçant l’horizon. Tu n’as pas d’échappatoire, souffla Tarsis. La ligne grise elle-même semblait le répéter, un mur liquide qui se refermait devant moi. Je pensais à l’avenir : il n’y en avait pas. Quelques années plus tôt, j’avais déjà annoncé mon départ du laboratoire, persuadé que c’était la seule issue. Pourtant, je n’avais pas eu le courage de franchir le pas. J’étais finalement rentré dans le rang. Je vivais dans un entre-deux : incapable de reconstruire, incapable de rompre.

    Je m’imaginais la réception à la maison : Constance en robe claire, rayonnante malgré la fatigue, accueillant les invités avec ce sourire que je ne voyais plus. Les voisins complimentant la décoration, la propreté de la maison, le buffet parfaitement dressé. Des rires dans le salon, des verres qui s’entrechoquent. Je n’étais pas là. Et personne ne s’en soucierait, sinon pour une plaisanterie sur mon côté asocial.Tu vois ? Même leur joie se passe de toi.

    Une vague plus forte éclaboussa mes jambes ; l’eau glacée s’infiltra dans mes chaussures. Je m’assis sur un rocher pour enlever le sable, les pieds tremblants. La pluie avait cessé, mais le vent me glaçait jusqu’aux os. Une clarté persistait, étrange pour l’heure : cette lumière qui traîne aux soirs d’été, même sous un ciel chargé. Je repris la marche, lentement, en scrutant mes traces qui disparaissaient presque aussitôt dans le sable. J’avais la gorge serrée : je ne savais plus pourquoi je continuais à avancer, ni ce qui m’attendait. J’étais une coquille vide, rejetée par la marée.

    Vers 18 heures, je trouvai un banc en bois un peu abrité par une dune. Mes pieds me faisaient mal : brûlures sous les talons, orteils engourdis. Je sortis mon livre, plus pour m’occuper les mains que pour lire ; les phrases défilaient sans jamais accrocher mon esprit.

    Mon téléphone vibra alors. Un message de Loïc :

    Ben, t’es pas là, mec ? Je pensais te voir.

    Non. Ce matin, j’ai préféré partir en randonnée : ça faisait longtemps.

    Tout va bien ?

    Oui, oui, t’inquiètes pas.

    Quelques secondes plus tard :

    OK. Je vais boire tes bières, alors.

    Je souris malgré moi. Une vague suffit, dit Sophia doucement. Même faible, elle peut te ramener au rivage.


    Une heure plus tard, un nouveau message de Loïc :

    On se boit un coup ensemble cette semaine ?

    Une hésitation. L’envie de dire « non, » juste pour me protéger. Mais je ne trouvais pas d’excuse crédible. Et peut-être qu’au fond, j’en avais envie.

    OK, on peut se voir vendredi soir, si tu veux.

    C’était arrangé. Cette perspective me donna un vague sentiment d’ancrage : un rendez-vous, un fil ténu dans la semaine.

    Mais cette vieille angoisse ressurgit : devoir gérer l’embarras quand on se reverra. Puis les voisins, qui s’interrogeraient eux aussi sur mon absence.

    Un souci à la fois, s’il te plaît !

    Je restai là jusqu’au soir, à contempler la lumière déclinant sur l’océan. Le vent faisait claquer les volets des cabanes de pêcheurs. Je me sentais vidé, comme lessivé par cette journée d’errance.

    À vingt heures, mon téléphone vibra de nouveau. Un message de Constance :

    Les derniers invités sont partis. Tu as ce qu’il te faut ?

    Je fixai l’écran un long moment sans répondre. Mes pieds étaient en feu, ma poitrine serrée comme un étau. J’imaginais la maison vide maintenant, les verres à moitié pleins sur la table, les odeurs de nourriture froide.

    Elle n’a pas besoin de toi, souffla Tarsis, et cette fois sa voix ressemblait au vent lui-même, hachant mes pensées comme des rafales.

    Je rangeai mon téléphone et repris le chemin de la voiture. La nuit tombait ; le vent me fouettait le visage, salé, comme des larmes retenues. Quand je m’installai derrière le volant, mes vêtements détrempés me collaient à la peau. Je mis le chauffage à fond, mais l’air chaud me brûlait presque ; je tremblais quand même. La voiture sentait le sel et le plastique mouillé. Je posai les mains sur le volant : elles étaient glacées, mes phalanges blanches. Je restai là un moment, le moteur allumé, à écouter le bruit régulier du ventilateur, espérant qu’il me réchauffe autrement qu’en surface.

    Faire semblant

    Le bar proposé par Loïc était à vingt minutes de la maison : juste assez pour me préparer mentalement. Je partis après le dîner, les mains enfoncées dans mes poches, le regard fixé sur le trottoir pour éviter celui des passants. Je ne sortais presque jamais, sauf avec lui. Et je ne prenais jamais l’initiative. Au début, il avait essayé de m’intégrer à son groupe d’amis, mais il avait vite compris que j’annulais une fois sur deux. Et quand je venais malgré tout, je restais en retrait, lançant quelques blagues pour masquer mon malaise.

    J’arrivai devant le bar et m’arrêtai net. La porte entrouverte laissait filtrer des éclats de voix, rires et tintements de verres. Une odeur de bière tiède et de friture flottait jusqu’au trottoir. Je fixais l’entrée comme un obstacle.

    Allez, entre ! souffla Lysséa avec ce sourire de chat prêt à bondir. Tu ne vas pas te faire vaincre par une porte battante, quand même ?

    Je prends la main, dit Modulus. Nous restons sur la version de la randonnée. Pas de détails personnels.

    L’ombre se détacha du groupe de fumeurs, se resserra et prit corps : une cape à capuchon glissa hors de la nuit, ses plis ondulant comme une peau vivante. Deux braises s’ouvrirent sous le capuchon, palpitant au rythme de mon souffle.

    Assez ! gronda Tarsis soudain, sa voix coupant le vacarme du bar. Tu veux te cacher encore combien de temps ? Entre et dis-lui qui tu es vraiment. Dis-lui ton malaise, ton envie de fuir. Mets cartes sur table. Mais fais-le… et il verra que tu n’as rien à offrir.

    Sa voix ne résonnait pas seulement autour de moi : ses mots me traversaient la cage thoracique, comme si ma propre voix me trahissait de l’intérieur.

    Doucement, coupa Lysséa. Il a juste besoin d’un coup de pouce, pas d’un duel de dragons à l’entrée d’un bar.

    Une inspiration tremblante, et je poussai la porte. Le bruit me frappa comme une vague : musique trop forte, conversations mêlées, odeur d’alcool et de sueur. Je balayai la salle du regard : des groupes de jeunes agglutinés autour du comptoir, des couples à des tables hautes, et quelques clients de mon âge ou plus vieux, abîmés par la vie, un verre de bière à la main. Je me demandais où je me situais dans ce décor : sûrement du côté des « abîmés. »

    Loïc m’attendait sur une banquette légèrement à l’écart, fidèle à lui-même : barbe mal rasée, mine ouverte. Il se leva en me voyant approcher, large sourire aux lèvres.

    — Ah, te voilà ! lança-t-il en me tapant sur l’épaule.

    Je m’assis face à lui, déjà soulagé qu’il n’y ait personne d’autre. Nous commençâmes à parler de nos compagnes, de nos enfants, de ma « balade » de la semaine précédente.

    Nous conserverons la version de la randonnée, rappela Modulus.

    Je baissai les yeux vers mon verre. Mais le souvenir des paroles de Léna me revint : parle à Modulus, pas contre lui.

    Je vais le dire, soufflai-je intérieurement, m’adressant à Modulus. Juste lanxiété. Pas le reste.

    Je crains que ce choix ne t’expose inutilement, siffla-t-il.

    Non, coupa Tarsis, tranchant. Assez de ces mensonges. Il est temps qu’il sache. Ça passe, ou tout s’effondre.

    Je pris une gorgée pour me donner du courage :

    — Loïc… je voulais te dire… tu l’as probablement remarqué : j’ai des problèmes d’anxiété depuis longtemps.

    Il ne sembla effectivement pas surpris.

    — Je m’en doutais un peu. T’aimes pas trop qu’il y ait du monde.

    Je sentis un léger soulagement.

    — Oui… C’est pire quand il y a plusieurs personnes. Je me sens jugé, comme paralysé. C’est épuisant.

    Loïc haussa les épaules.

    — Je vois… C’est fou, moi je ne connais pas ça du tout. Pourtant ma situation est plus précaire que la tienne : je ne sais jamais ce que je vais gagner le mois suivant. Toi, tu as un poste stable…

    Il but une gorgée avant de conclure :

    — Peut-être que s’il t’arrivait un truc grave, tu relativiserais tous les petits soucis qui t’arrivent.

    Je sentis mon cœur se fendre. Un instant, j’avais cru qu’il comprenait. Mais ses mots venaient d’annuler tout ce que j’avais osé confier. Voilà. Tu te mets à nu, et on te marche dessus, siffla Tarsis. Alors, qu’est-ce que tu choisis ? Tu continues à te justifier… ou tu fermes la porte à jamais ?

    Je voulus lui expliquer que ce n’était pas une question de « relativiser, » mais je n’émis aucun son, une clé invisible ayant scellé ma gorge. Puis Lysséa reprit le dessus, voix claire :

    — Tu as raison, dis-je avec un sourire amer. Il me faudrait un bon cancer et tout irait bien.

    Loïc se figea, puis éclata de rire :

    — Peut-être bien. Je peux déjà te proposer une clope.

    Je me relâchai un peu. La suite de la soirée s’étira doucement, ponctuée de blagues et de verres partagés. Nous parlâmes de tout et de rien : ses projets, un souvenir commun, les bêtises de nos enfants. Quand je quittai le bar, le cœur un peu lourd, mon regard fut happé par un vieil homme avachi au comptoir, le visage marqué par l’alcool et les années. Son verre tremblait légèrement entre ses doigts gonflés. Moi dans dix ans ? Cette pensée me glaça le dos. La porte se referma derrière moi, étouffant le brouhaha ; le vent du soir me gifla aussitôt. Je pris le chemin de la maison, seul. Dans le souffle du vent, j’eus la certitude que Tarsis me suivait de loin.

    Bientôt, murmura-t-il. Bientôt, on naura plus besoin de faire semblant.

    Imagination active : Et si je faisais du mal ?

    Quand je poussai la porte de la maison, tout était silencieux. Constance était déjà couchée : la lumière de la chambre filtrait sous la porte, fine ligne jaune dans le couloir. Je n’avais pas envie de parler. Pas ce soir. Je montai directement à la cuisine et avalai plusieurs grands verres d’eau. Je passai devant le buffet du salon ; la photo de nous trois me fixait. Elle penchait légèrement, comme si elle risquait de tomber : je la redressai machinalement. Puis montai me brosser les dents. Le goût de la bière collait encore à ma langue. Mes tempes pulsaient encore, et chaque battement me renvoyait ses mots comme un écho douloureux : peut-être que s’il t’arrivait un truc grave…

    Dans ma chambre, je m’assis à mon bureau, le carnet ouvert devant moi. Mes mains tremblaient un peu : Tarsis n’attendait qu’un signe.

    Tu as vu ? souffla-t-il, sa voix emplissant la pièce. Tu t’es confié… et il t’a piétiné.

    Je pris mon stylo.

    — Je n’ai pas envie de reparler de ça, murmurai-je.

    Moi si. Parce que cest toujours la même histoire. Tu tends la main, on te la mord.

    Je commençai à écrire, sans réfléchir :

    Qu’est-ce que tu veux ?

    Les mots me vinrent comme dictés : que tu arrêtes de subir. Que tu cesses de te cacher derrière Modulus. Que tu prennes ce qui tappartient.

    Je levai les yeux du carnet. Dans l’obscurité de la pièce, je le vis. Pas une hallucination : une netteté de rêve éveillé, trop précise pour être écartée. Tarsis, debout dans une vaste salle du trône. Les murs noirs vibraient d’éclats métalliques. Le monde retint son souffle autour de lui. Plantée dans le sol à ses pieds, se tenait une épée.

    Je fis un pas.

    Prends-la, dit Tarsis.

    — Je… je ne sais pas si je peux.

    Tu le peux. Et tu le dois.

    Je m’approchai. Quand je touchai la garde, un frisson parcourut tout mon corps. Je la saisis à deux mains : légère, parfaitement équilibrée. Une décharge me traversa, le métal m’inoculant une fièvre noire. Ma respiration se hâta, ma poitrine s’enflamma, mes mâchoires se crispèrent. Ma colère se condensait en une lame, tranchante, prête à frapper.

    Tu vois ? murmura Tarsis. Tu n’as plus à subir.

    Je levai l’épée. L’éclat sombre se refléta sur mon visage.

    — Et si, avec ça, je faisais du mal ?

    Alors tu frapperas juste.

    Je refermai le carnet d’un geste sec ; le bruit claqua dans la pièce. La vision se dissipa, mais l’impression de tenir encore la lame dans ma main demeurait. Je me levai, l’épaule droite lourde d’un poids invisible. Ma tête tourna, une nausée me prit. Dans le miroir, mon reflet avait les traits tirés, les yeux brillants d’une fièvre sombre, l’éclat de la lame encore imprimé dedans.

    Bientôt, dit Tarsis. Mon cœur battit plus fort.

    — Oui, bientôt.

    La nuit tomba comme un voile de plomb. Dehors, les dernières lueurs filtraient encore par les volets, longues traînées dorées qu’on ne voit qu’aux soirs de juin. Je me glissai dans mon lit, le cœur battant encore fort. Mes muscles étaient lourds, mes pensées engluées par le trop-plein d’émotions, d’alcool et de fatigue. À peine avais-je fermé les yeux que je sombrai.

    Rêve : Le pacte de l’épée

    La salle du trône s’étirait à perte de vue. Des colonnes d’obsidienne disparaissaient dans l’obscurité, balayées par un vent glacial. Autour de moi, des silhouettes sans visage me fixaient de leurs yeux de braise.

    Tarsis m’attendait.

    Il portait une longue cape sombre qui semblait flotter par sa propre volonté. Sa capuche dissimulait à moitié son visage : seuls deux éclats rougeoyants transperçaient l’obscurité. L’épée, toujours plantée devant lui, palpitait doucement comme une créature vivante ; sa lame pulsait d’une lueur rouge vif.

    — Te voilà enfin, murmura-t-il.

    Sa voix était douce, presque caressante, mais elle vibrait jusque dans mes os.

    — Pourquoi je suis ici ? balbutiai-je.

    Il esquissa un sourire fin, ironique.

    — Parce que tu n’as plus où te cacher. Parce que tu es prêt.

    Les silhouettes autour de nous se rapprochèrent, bruissant comme des feuilles mortes. Leur souffle glacé effleura ma peau. Je fis un pas, et mon attention fut attirée vers les côtés de la salle : des statues de pierre se tenaient entre les colonnes. Severus, Lysséa, même Ædàn, figés en statues de pierre, le regard vide. Un frisson me parcourut : Tarsis les avait réduits au silence pour régner seul.

    — Ils sont ton fardeau. Choisis : les libérer… ou les laisser figés à jamais.

    — Je ne veux pas leur jugement, murmurai-je.

    Tarsis se pencha vers moi, son sourire s’élargissant :

    — Alors arrache-leur ce droit.

    Je fis un pas en avant.

    — Je ne veux pas… faire de mal.

    Il eut un rire bas, ironique.

    — Tu n’as jamais voulu… et te voilà courbé, invisible. Crois-tu encore que le monde te laisse le choix ?

    Une silhouette s’agita soudain sur les colonnes : la chouette. Elle tournoyait au-dessus de nous, ses ailes silencieuses caressant l’air. Elle poussa un cri bref, comme pour me ramener à la raison.

    Tarsis leva un doigt. Un éclair rouge jaillit de la lame ; l’oiseau fut fauché net, l’une de ses ailes brûlée. Il bascula et disparut par une arche béante. Le silence retomba.

    — Voilà ce qui arrive à ceux qui s’interposent, chuchota Tarsis, ses yeux étincelants de malice.

    Je tremblais.

    — Je… je ne suis pas prêt.

    — Oh si, tu l’es, répondit-il en s’approchant. Regarde-moi.

    Je levai les yeux. Tarsis abaissa sa capuche : son visage était d’une beauté glaciale, presque inhumaine. Comme Méphistophélès, il portait ce sourire ambigu : tendresse et cruauté parfaitement entremêlées.

    — Je peux te libérer, souffla-t-il. Mais il faudra cesser de les écouter.

    — Et si je les perds ?

    — Alors tu seras enfin entier, répondit-il. Crois-moi : elles te retiennent au fond du gouffre.

    Il désigna l’épée.

    — Prends-la. Tu n’auras plus à décider. Tu n’auras plus à douter. L’épée choisira pour toi.

    Mes doigts effleurèrent la garde. Une chaleur fulgurante jaillit dans mon bras, se propageant dans tout mon corps ; ma tête bascula en arrière et un cri m’échappa, mélange de douleur et d’euphorie.

    — Oui… laisse-toi remplir, susurra Tarsis.

    Je soulevai l’épée : elle se détacha sans résistance. Un halo rouge explosa autour de moi. Les silhouettes reculèrent, puis se prosternèrent aussitôt, écrasées par ma simple présence. Je me sentis démesuré, agrandi hors de moi-même. La voix désormais soyeuse de Tarsis s’insinua à mon oreille :

    — Tu vois ? Ils ploient déjà. Et nous n’avons pas encore frappé.

    Les ombres se relevèrent et se métamorphosèrent : Claire, Laurent, Michel, ma mère, des professeurs, des collègues… et même Constance, ajustant ses lunettes, le regard figé sur moi : ce mélange d’exaspération et de pitié que je connaissais trop bien.

    Je crispai la mâchoire.

    — Regarde-les. Pardonne… ou détruis. Choisis.

    — Je ne veux pas…

    — Tu n’as plus à vouloir ni à subir.

    Ses mains glacées se posèrent sur mes épaules.

    — Frappe, dit-il doucement. Frappe pour que plus jamais ils n’osent te mépriser.

    Je levai l’épée. L’énergie bouillonnait en moi, presque enivrante. Les regards vides des silhouettes m’accusaient. La lame fendit l’air ; un éclair écarlate jaillit. Les corps s’embrasèrent et disparurent en cendres. Le sol trembla.

    Quand le silence revint, j’étais seul. L’épée vibrait encore dans mes mains. Tarsis se glissa derrière moi, sa voix comme un venin sucré :

    — Tu as vu comme c’était simple ?

    Je fixai le trône, immense, vide, au bout de la salle.

    — C’était…

    — Juste, coupa-t-il. Et ce n’est que le début.

    Il posa une main glacée dans mon dos.

    — Avance. Assieds-toi. Ou renonce et retourne à ramper.

    Je marchai, le souffle court, chaque pas plus lourd que le précédent. Quand je m’assis sur le trône, l’épée sur mes genoux, la salle vibra d’acclamations muettes, comme si les murs célébraient mon ascension.

    Tarsis, debout derrière moi, souriait.

    — Bientôt, souffla-t-il.

    Je fermai les yeux. Et je sentis que cette fois, il avait raison : bientôt, je frapperais.

    La gifle publique

    J’ouvris ma boîte mail en arrivant au labo. La chaleur de la souris gardait quelque chose de l’épée, comme un résidu du rêve. Une notification clignotait : un message de Laurent, envoyé la veille à 23h17. Copie à Claire, Michel et tout le consortium.

    Je sentis ma nuque chauffer avant même de lire :

    Chaque mot me lacérait. L’écran se rétrécissait, comme pour m’étouffer.

    Un grincement discret retentit derrière moi. L’ombre au pied de l’armoire s’épaissit. Tarsis en surgit, sa cape effleurant la tôle dans un souffle glacé. Il t’humilie devant tout le monde. Encore. Sa voix vibrait dans ma cage thoracique, donnant corps à ma rancune.

    Je relus le message, mes doigts déjà tremblants sur le clavier.

    Réponds, murmura Tarsis. Écris une seule phrase, et toute la salle pliera. Tu verras leurs visages pâlir, leurs certitudes s’effondrer. Un seul mot juste, et tu reprendras le contrôle.

    Je tapai une première phrase, hésitai, l’effaçai. Modulus tenta de reprendre le contrôle : préfère une réponse mesurée et factuelle. C’est la voie la plus sûre.

    Plus sûre ? C’est ce qu’il veut… susurra Tarsis. Rédige quelques lignes calmes, polies, et glisse-y une seule phrase qui les démasque. Pas de colère, juste un sourire acéré. Qu’ils comprennent que, derrière tes mots, c’est toi qui tiens les rênes.

    Je me redressai sur ma chaise ; mon cœur cognait jusque dans mes tempes. Mes oreilles bourdonnaient ; le bruit du bureau — conversations, cliquetis de claviers — semblait venir de très loin, comme étouffé par une paroi de verre :

    Je relus une fois, deux fois. Mon souffle était coupé ; chaque battement de mon cœur faisait trembler mes mains.

    Envoie-le, s’insinua Tarsis. Tout de suite. Tu verras, un seul clic suffira pour renverser la balance : ils se croient au-dessus, mais demain, c’est eux qui t’éviteront du regard.

    Mon doigt, suspendu au-dessus de la touche, pesait comme un couperet. Une part de moi hurlait de reculer. L’autre, la plus forte, savourait déjà le bruit du métal qui tombe. Je cliquai. Le bruit du « whoosh » résonna comme un coup de tonnerre dans ma tête.

    Une chaleur euphorique me traversa. Puis tout retomba d’un coup : mains glacées, poitrine serrée. Et si je venais de tout détruire?

    Tiens-toi droit, souffla Severus. Tu as frappé. Tu dois assumer maintenant. Mais ses mots ne m’apportèrent aucun réconfort.

    Je fixais l’écran, incapable de bouger. Le monde autour de moi semblait vaciller. Des éclats de voix indistincts me parvenaient, mais je n’en comprenais plus les mots.

    Trop tard, souffla Tarsis avec un sourire invisible. Tu as enfin frappé. Sens comme c’est bon de les voir chanceler.


    Quelques secondes plus tard, un bruit étouffé me parvint de la pièce voisine : le bureau de Laurent. J’entendis un souffle précipité, haletant. Je n’osai pas bouger, cloué à ma chaise.

    Des bruits de sacs qu’on ferme précipitamment, des tiroirs claqués. Puis je le vis passer devant mon bureau, le teint blême, l’air pressé. Il ne m’adressa pas un regard.

    Tu l’as détruit, murmura Tarsis. Regarde comme c’était facile. Une phrase, et il s’écroule. Tous pourraient plier ainsi, un par un.

    Cinq minutes plus tard, un nouvel e-mail de Claire. Deux phrases, glaçantes :

    Je restai figé devant l’écran, les yeux brûlants. Pendant trente minutes, je fis semblant de travailler, mais le curseur clignotant était la seule chose que je voyais vraiment. Chaque minute s’étirait comme une heure.

    Au bout d’un moment, je me levai. Je sortis la note que Léna m’avait glissée. Le numéro du médecin me fixait. Mes doigts effleurèrent l’écran de mon téléphone. Je le reposai aussitôt. Je pris mon sac et quittai le bureau sans un mot, comme Laurent avant moi.

    Le fond

    Je quittai le labo comme un fantôme. L’air me parut épais, chaque pas un effort. Sa mission accomplie, Tarsis se dissipa, et l’ombre reprit son silence. Il n’y avait plus que Modulus, rigide, froid, et un vide immense. Les autres étaient toujours figés, comme dans mon rêve : Ædàn, Lysséa, Severus… absents, muets.

    Je rentrai chez moi, m’enfermai dans la chambre sans un mot pour Constance. Je restai là, sur le lit, les yeux fixés sur le plafond. Le téléphone vibra. Rien de Claire. Rien de Laurent. J’étais seul avec le clignotement insistant du curseur dans mon esprit. Je ne savais plus quoi faire. Alors je ressortis de ma poche la note que Léna m’avait donnée. Mes doigts hésitèrent, puis composèrent le numéro. Une voix me fixa un rendez-vous en urgence pour l’après-midi même.


    Je me retrouvai dans une petite salle aux murs pâles. La médecin entra, tailleur sombre, lunettes rectangulaires. Elle me salua d’un ton neutre :

    — Qu’est-ce qui vous amène ?

    Les mots s’échappèrent, lourds. Le travail, l’e-mail, l’effondrement. Elle m’écouta sans m’interrompre, notant quelques mots sur son bloc. Puis elle sortit un questionnaire :

    — Je vais vous faire passer un petit test. C’est rapide.

    Elle lut les questions une à une : le sommeil, l’appétit, l’irritabilité, les difficultés de concentration, la peur permanente que « quelque chose arrive. » Je répondis machinalement : oui, oui, presque tout le temps.

    Elle cocha la dernière case, releva la tête.

    — D’après ce que vous me décrivez, il s’agit bien d’un « trouble anxieux généralisé. »

    Je baissai les yeux, honteux. Chez mes parents, « problème psy » rimait avec faiblesse. Et pourtant, un étrange soulagement montait : ce que je vivais avait un nom. Officiel. Médical.

    Elle me fixa, les paupières légèrement plissées, comme si elle cherchait à voir au-delà.

    — Vous êtes suivi par un psychologue ?

    — Oui… Léna, depuis quelques mois.

    Elle hocha la tête, puis resta silencieuse un instant, son regard planté dans le mien. J’avais l’impression qu’elle sondait mon âme : était-ce vrai ? Ou venais-je seulement chercher une ordonnance facile ? Je la soutins, sans ciller. Et, enfin, elle hocha la tête :

    — Normalement, je ne prescris pas de traitement dès la première visite. Mais là, vu que vous êtes déjà suivi par une psychologue…

    Elle sortit son stylo et commença à rédiger.

    — Je vais vous prescrire un antidépresseur. Il faudra quelques semaines pour qu’il agisse pleinement. Et, le temps que ça fasse effet, je vais aussi vous donner des anxiolytiques à prendre ponctuellement, en cas de crise.

    Je hochai la tête, incapable de parler. Un mot résonnait dans ma tête : « dépendance. » Et si je n’arrivais jamais à m’en passer ?

    — Vous avez quelqu’un à qui en parler ? demanda-t-elle en me tendant l’ordonnance.

    — Pas vraiment. Léna est en vacances. Et avec Constance… c’est un peu compliqué en ce moment.

    Elle hésita, puis posa une main brève sur mon épaule :

    — Je veux vous revoir dans trois semaines.

    Je sortis du cabinet avec les papiers froissés dans la poche. Le soir tombait.


    Je rentrai chez moi, m’enfermai dans ma chambre et m’assis sur le lit avec les ordonnances à la main. Tout était silencieux. Je pensais au rêve : Tarsis debout derrière moi, les autres figures réduites à l’impuissance. Il n’y avait plus rien. Je posai les ordonnances sur la table de nuit puis ressortis de la chambre.

    Je restai un moment dans l’escalier, la main sur la rambarde, partagé entre le besoin de soutien et la peur de peser encore plus. Je finis quand même par redescendre. Même en froid l’un avec l’autre, le soutien de Constance était toujours bon à prendre. Après avoir entendu mon résumé des deux derniers jours, elle m’enlaça sans un mot, sa main sur ma tête comme autrefois. Je sentis un bref vertige : peut-être que tout n’était pas perdu.

    — Tu veux me dire ce que tu ressens ? demanda-t-elle.

    Je secouai la tête. Elle n’insista pas, mais je sentis son bras se relâcher. Quand je remontai, le silence me retomba dessus comme une chape de plomb. Une nausée monta. Les ruminations aussi. J’avais envie de tout jeter. Ces comprimés représentaient tout ce que j’avais appris à mépriser. Antidépresseur : la preuve qu’on n’avait pas su tenir. Et si je n’étais plus jamais capable de vivre sans ? Je restai là, assis sur le lit, les mains pendantes. Le monde paraissait vide, sans saveur. Il n’y avait plus que ce silence épais, et l’impression d’avoir tout perdu.

    Je me laissai tomber en arrière. Le plafond me fixait, impassible. Pour la première fois depuis longtemps, je n’étais pas sûr de vouloir me réveiller.

  • Chapitre 9 – La loi du silence

    Une journée écrasante

    Juin pesait déjà de sa lourdeur interminable quand j’atteignis le bâtiment. L’odeur familière du hall — un mélange de café tiède et de désinfectant — ne m’apaisa pas : elle me rappelait au contraire la routine qui m’attendait. Je rangeai mon bonnet orange dans mon sac avant de gravir l’escalier. La boule au ventre était déjà là, tapie juste sous mon sternum.

    Cache ton bonnet, vas-y, souffla Lysséa, blasée. Mais je vais quand même danser sur les bureaux.

    Je montai les marches deux à deux, le cœur serré. Passant devant la porte grande ouverte du bureau de Laurent, je ralentis malgré moi. Il leva les yeux. Nos regards se croisèrent : je lui adressai un sourire crispé, il me rendit un bref hochement de tête. Ses yeux noirs restaient impénétrables. Tu sais ce qu’il pense ? Rien. C’est ça le secret de son air profond.

    J’imaginais son regard me suivre alors que j’avais déjà tourné le dos, comme une brûlure impossible à effacer. Qu’est-ce qu’il pense encore de moi ? Je repris ma marche en tâchant de ne plus y songer. Derrière moi, Laurent parlait à voix basse avec un collègue, puis éclata soudainement de rire. Je savais que ce rire ne me concernait pas. Et pourtant, une part de moi se contracta, persuadée du contraire.

    Après avoir salué rapidement mes autres collègues, je gagnai mon bureau. Je saisis mon vieux mug rafistolé et sortis chercher un café dans la salle de pause. La chaleur trop vive de la tasse fut mon seul réconfort avant de m’asseoir. À peine l’ordinateur allumé, les notifications se mirent à clignoter. L’écran me donna presque le vertige. Trois chiffres rouges sur la boîte mail. J’y avais jeté un œil à Rocamadour, mais il fallait désormais affronter chaque message. Je triai machinalement : la pile des « urgents » montait déjà comme un rempart.

    Un e-mail me figea :

    Je pensai aux centaines de pages, au rapport à rendre, au voyage. Ma poitrine se serra. Mes doigts tapèrent pourtant :

    Un « oui » de plus, avalé par la machine.

    Deux minutes plus tard, un nouveau message de Claire, puis son appel prévisible. J’hésitai, refusai presque. Mais la lame froide de la culpabilité entra.

    — Oui… au moins pour la collecte de données, lâchai-je.

    Elle remercia avec chaleur. Encore un « oui » arraché.

    La conversation de groupe s’alluma :

    Déjeuner à la Brasserie du Centre ?

    Les pouces levés s’accumulaient déjà. J’étais incapable d’écrire « non, » sans envie de répondre « oui. » Je restai figé.

    Les messages bourdonnaient comme un essaim. Mes doigts tapaient seuls, gestes réflexes d’une main qui ne m’appartenait plus. Une voix neutre résonna : Répondre avec gratitude. Accepter sans délai. Avancer avec sérénité.

    Un automate, derrière un écran.

    Socialisation assistée

    Je finis par lever moi aussi mon pouce sous l’invitation à déjeuner. À l’heure dite, je trouvai de très bonnes raisons de ne pas y être tout de suite. Quand je rejoignis finalement le groupe, ils étaient déjà installés dans le petit restaurant du coin, un peu bruyant, sans chichi.

    — Ah, le voilà ! lança un collègue en agitant la main. On croyait que tu allais nous poser un lapin.

    — Réunion qui s’est prolongée, improvisai-je avec un sourire.

    Il ne restait qu’une place, en bout de table — parfaitement située à l’écart du centre des discussions. Les voix se chevauchaient : rires, anecdotes, projets. Je hochai la tête par réflexe, tout en sentant mon énergie fuir par vagues.

    Quand la serveuse distribua les menus, je cherchai du regard les options végétariennes ; je savais déjà que cette petite précaution serait remarquée. Le choix était toujours aussi riche… L’incontournable hamburger végé, quelle audace.

    — Ah, voilà notre ambassadeur du tofu !

    La remarque me cloua. Joues brûlantes, cœur trop rapide. Je levai enfin les yeux :

    — Ambassadeur peut-être… mais manifestement dépêché sur la mauvaise planète.

    Un petit rire général détendit l’atmosphère. Lysséa, assise à ma droite comme si elle faisait partie du déjeuner, me souffla : bien joué, champion ! Un petit trait d’humour et hop, ils se calment. Tu vois, pas besoin d’épée, juste une vanne.


    Je prétextai deux fois un besoin pressant pour m’isoler aux toilettes. Je restai quelques minutes contre le lavabo, les mains sur la céramique froide, respirant profondément.

    Dans les yeux d’Ædàn, je lus une supplique : je ne veux pas y retourner… ils sont trop nombreux. Asmodée lui susurra de sa voix grave : sens le froid sur la peau, ça t’empêche de t’effondrer. Puis la voix plus sèche de Severus : chaque détour rendra le retour plus pesant. Retourne, et tiens le cadre.

    Je levai les yeux vers le miroir piqué par l’humidité au-dessus du lavabo. Mon reflet semblait hésiter entre ces trois voix.


    — Tu fais un marathon des toilettes ? lança quelqu’un en riant à mon deuxième retour.

    Je m’assis et lâchai avec un sourire forcé :

    — Voilà l’envers du végétarisme…

    Nouvelle vague de rires. Lysséa me donna un petit coup de coude. Pas très glorieux, peut-être… Mais regarde, Ædàn : malgré tout, il a tenu sa place à table. Ce n’est pas rien. Dedans, Ædàn restait recroquevillé. Asmodée observait, lourd et impassible. Severus se tenait droit, presque rigide, comme pour me rappeler de tenir le cadre.

    Quand enfin le groupe se leva pour regagner le labo, je sentis mes épaules se relâcher un peu. Mais le masque était toujours là, accroché à mon visage.

    L’envahissement

    Le masque ne tomba pas. Pas même en franchissant la porte de la maison. Poser mon sac, enlever mes chaussures, répondre aux sollicitations : tout était exécuté avec une précision mécanique. Épaules tendues, mâchoires serrées, une pulsation sourde aux tempes.

    — Tu peux mettre la table ?

    — Oui.

    Je pris les assiettes une à une, mes gestes brusques, sans jamais ralentir.

    — Tu peux surveiller les devoirs d’Anouk ?

    — Oui.

    Ma voix était un peu trop sèche, mais je ne pouvais pas l’adoucir. Mon souffle était court, chaque demande resserrait l’étau autour de ma poitrine. Severus dictait la marche à suivre : assurer, tenir, ne pas faillir.


    Au milieu du dîner, Constance regarda silencieusement par la fenêtre et déclara soudainement :

    — J’ai décidé d’organiser une journée portes ouvertes pour l’association.

    Sa voix sonnait un peu trop légère pour paraître naturelle. Je me raidis, les doigts crispés sur la fourchette.

    — Ici ? demandai-je, glacé.

    — Oui, ce sera l’endroit parfait pour montrer qu’on vit nos valeurs au quotidien.

    Mon cœur cogna, comme un rappel d’urgence. Les images défilaient : inconnus dans le salon, regards, voix, impossibilité de me cacher. Chaque visage prenait, dans mon esprit, les traits d’un juge. Alors la mécanique connue se mit en route :

    Si je suis présent, l’angoisse me dévorera.

    Si je m’échappe, la honte me rongera.

    Toujours le même dilemme : souffrir tout de suite ou plus tard.

    Constance inspira, puis poursuivit, plus bas :

    — Je sais que ça t’angoisse. Mais ce projet… il me donne l’impression de servir à quelque chose. De ne pas juste rester enfermée entre ces murs. Quand je parle avec eux, je me sens utile, vivante. Et j’en ai besoin.

    — Oui, mais pourquoi ici ? Sors de ces murs, justement. Je ne supporte déjà pas de croiser les voisins ! Tu voudrais que des inconnus défilent ici ?

    J’aurais pu le dire calmement. Mais l’agacement prit le dessus. Constance froissa machinalement la serviette entre ses doigts, son regard fixé un instant sur la table. Puis elle planta de nouveau son regard dans le mien :

    — Je pensais que tu me soutiendrais. Mais si tu n’en es pas capable, je trouverai le moyen d’y arriver quand même.

    Son ton n’était pas dur, juste clair. Et soudain, je vis dans ses yeux qu’elle pouvait tenir seule, au moins un temps. Un poids tomba dans mon ventre. Je compris que si je continuais à m’opposer, tout exploserait.
    La tension céda d’un coup, comme si la structure lâchait.
    Alors, comme toujours, je fuis de l’intérieur. Ma voix se posa sur ses rails :

    — Si tel est votre souhait.

    Ce n’était plus Severus.

    Modulus.

    Le golem.

    Mon corps se relâcha d’un seul bloc, avec cette amertume des capitulations intérieures. Ce n’était plus tenir. C’était céder sans bruit. Un sourire figé, inhumain. À table, les conversations reprirent leur cours comme si rien n’avait eu lieu. Moi, j’avais déjà décroché.


    Après le dîner, je m’isolai pour plier le linge. La maison vivait autour de moi : Constance rangeait, Anouk lisait sur son lit. Moi, je n’étais plus là. Mes pensées s’étaient éteintes derrière une vitre opaque.

    Léna : Les quatre stratégies de survie

    Je m’assis sur le canapé, le carnet sur mes genoux, sans trop savoir par où commencer. Léna me laissa souffler quelques secondes avant de demander :

    — Alors ?

    Je pris une inspiration.

    — Constance veut organiser une journée portes ouvertes pour son association… Chez nous, dans la maison.

    Et après une pause :

    — Au fond, je partage sa cause. Mais l’idée d’avoir des dizaines de visages inconnus dans mon espace me paraît… insurmontable. Je n’arrête pas d’y penser : les visages, les rires forcés, les conversations à tenir… Comme un film qui tourne en boucle.

    Je fixai le sol, les mains crispées sur mes genoux.

    — Mais j’ai dit « oui, » sans vraiment réfléchir. Presque par réflexe.

    Je sentis ma gorge se serrer rien qu’en prononçant les mots. Léna hocha doucement la tête.

    — Ça ressemble à ce qu’on appelle le mode Fawn, du modèle « 4Fs. »

    Je relevai les yeux, intrigué.

    Fawn, comme Bambi ?

    Elle esquissa un sourire.

    Fawn, comme le faon capturé par la lionne : il se soumet, il cherche à apaiser pour survivre. Vous, vous dites « oui » pour éviter le danger.

    Je baissai la tête. L’image me heurta.

    — Quand avez-vous appris que dire « non » pouvait vous mettre en danger ? demanda Léna doucement.

    Je restai muet quelques secondes. Les images affluèrent : ma mère, son visage qui se fermait d’un coup, la colère éclatant dès que je sortais du cadre. Il fallait tenir, être irréprochable. Puis le collège. Là, ce n’était plus tenir : c’était céder. Les rires, les coups parfois. Chaque refus appelait une riposte. Alors, la voix de Modulus s’imposait : ne réponds pas. Cède, et tu éviteras le pire. Mais ce refrain sonnait désormais comme un métal usé, un souffle mécanique, fatigué d’avoir répété la même consigne trop de fois.

    Après une pause, Léna conclut :

    — Vous avez appris très tôt que dire « non » vous mettrait en danger. Alors vous avez appris à plaire. À éviter le conflit.

    Je hochai lentement la tête. Ce n’est pas étonnant que ce mécanisme se soit automatisé.

    — Modulus, murmurai-je.

    Je me laissai aller contre le dossier du canapé, le regard perdu.

    — Je croyais que… commençai-je, puis je me tus.

    — Que quoi ?

    — Que le plus dur était derrière moi. J’ai travaillé sur mes blessures d’enfance, j’ai réparé des morceaux du miroir… Je pensais que le reste suivrait tout seul.

    Léna eut un sourire presque triste.

    — La prise de conscience est une étape essentielle, mais ce n’est que le début. Le vrai travail, c’est de changer les automatismes. C’est ça qui est le plus long.

    Je tenais fermement mon carnet.

    — Contrairement à Lysséa, Ædàn, et même Severus, j’ai l’impression que je ne peux pas du tout contrôler cette partie. C’est… une partie autonome, on dirait.

    Léna m’écoutait attentivement. Je poursuivis :

    — Il y a quelques temps, je me suis retrouvé malade à crever avant une présentation. J’ai cru que je n’arriverais jamais à assurer. Mais en fait… si. C’est comme si Modulus avait pris les commandes et géré la présentation tout seul, alors que les autres parties agonisaient. Je sais que ça a l’air bizarre…

    — Non, répondit Léna. Ce n’est pas bizarre. C’est un mécanisme automatique : Modulus vous protège, comme un pilote. Votre cerveau s’est structuré comme ça très tôt.

    Je restai un moment silencieux. Automatique. C’était exactement ça : je disais « oui » avant même d’avoir eu le temps de réfléchir.

    — Mais aujourd’hui, ça crée du surmenage, soufflai-je.

    — C’est le paradoxe : il vous a sauvé, mais aujourd’hui il vous enferme. La première étape, c’est de le reconnaître quand il s’active. Et d’apprendre, petit à petit, à reprendre la main.

    Je fixai le carnet sur mes genoux. Une image me traversa : moi, derrière une vitre, sourire mécanique figé. Modulus. En face, Léna esquissa un sourire chaleureux.

    — On va apprendre à dialoguer avec Modulus. Votre masque social.


    J’allais repartir et une question laissée en suspens me revint.

    — Attendez… Vous m’avez parlé de modèle « 4Fs. » Et les trois autres « F, » alors ?

    Léna sourit :

    — C’est un modèle qui décrit quatre réactions automatiques face au danger : attaquer, fuir, se figer, ou chercher à apaiser.

    Je hochai lentement la tête.

    Fight… Tarsis.

    — Oui.

    Flight… peut-être Severus.

    — Probablement.

    Freeze… Asmodée.

    — Oui.

    — Et Fawn… Modulus.

    — C’est ça.

    — Un cinquième « F » ?

    Léna arqua un sourcil.

    Fast-food. Quand tout va mal, je me réfugie dans les chips.

    Elle éclata d’un rire bref, puis secoua la tête.

    — Celui-là n’est pas encore validé scientifiquement.

    Je lâchai un rire nerveux.

    — Génial… le pack complet.

    — Les quatre poules infernales, conclut-elle avec un sourire. Mais maintenant que vous savez les reconnaître, vous pouvez commencer à les apprivoiser, plutôt qu’à les subir.

    Je restai silencieux, un peu sonné, mais je sentis que quelque chose venait de s’éclairer : le cercle avait une logique. Je sentais que tout ce travail n’avait pas été vain.

    Le sourire de Léna s’effaça lentement, une ouverture inattendue qui s’esquissait en elle. Elle resta silencieuse un instant, les yeux posés sur moi avec une attention calme.

    — Je ne connais pas toutes les figures dont vous parlez, ajouta-t-elle doucement.

    Elle marqua une pause.

    — Mais je sens qu’elles ont chacune une fonction, une voix. Un rôle à jouer.

    Elle reprit, presque dans un souffle :

    — Vous avez construit un monde intérieur très structuré. C’est précieux. Je n’ai pas besoin d’en comprendre tous les détails pour voir que ça vous aide à vous relier à vous-même.

    En sortant du cabinet, j’avais le souffle court. Une voix familière résonna :

    Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

    Je m’arrêtai sur le trottoir. Cette voix avait raison : le vrai combat commençait.

    Mais au moins, dorénavant, j’avais une carte.

    Un geste impulsif

    Je marchais sans but précis dans le centre-ville, les épaules encore lourdes du rendez-vous avec Léna. Le soleil traînait bas sur l’horizon, étirant de longues ombres dans la rue. La lumière douce se reflétait sur les vitrines, et je ralentis devant l’enseigne d’un perceur. Pas une bijouterie classique : derrière la vitre, s’alignaient des affiches de concerts de métal, des crânes décoratifs et des néons rouges.

    Une conversation me revint brusquement : Anouk, il y a quelques semaines. Sa copine venait de se faire percer les oreilles et elle m’avait dit : je ne le ferai jamais. Je lui avais répondu que, moi, ado, j’aurais voulu le faire. Mais mon père me l’avait très fortement déconseillé. Tu auras beaucoup de mal à trouver du boulot avec un trou dans l’oreille, m’avait-il lancé. Je m’étais tu, à l’époque. Mais tu as un boulot, maintenant, avait rétorqué Anouk. Tu peux te faire percer l’oreille. Je souris malgré moi en y repensant. Ah oui, c’est vrai.

    Je levai les yeux vers l’enseigne. Mon cœur accéléra. Une raideur gagna ma nuque, comme si un collier invisible se resserrait.

    Severus soufflait : c’est un caprice. Ce n’est pas sérieux.

    Modulus murmurait : as-tu évalué l’impact de cette initiative sur ton image professionnelle ? Enfin, quelle perception paternelle penses-tu induire par ce choix ?

    Une voix plus vive s’imposa : fais-le pour toi, souffla Lysséa. Et puis franchement, un piercing à l’oreille, ce n’est pas un pacte avec le diable. Mes joues chauffaient déjà, comme marquées d’un trou qui précédait l’aiguille. Je pris une grande inspiration et poussai la porte.


    L’intérieur sentait le désinfectant et le cuir. Un cliquetis métallique résonna quelque part dans la pièce, un bruit qui me donna envie de rebrousser chemin. Le perceur, le visage constellé de piercings et les bras recouverts de tatouages, s’avança vers moi.

    — Vous venez pour un piercing ?

    Je hochai la tête.

    — Vous avez de la chance : le prochain client a décommandé.

    Il me fit asseoir sur un fauteuil haut et posa devant moi un formulaire de décharge. Je sentais déjà mon cœur battre dans mes tempes. Je pris le stylo, les mains moites. La tension entre Severus et Modulus d’un côté, et Lysséa de l’autre, me fit trembler si fort que je crus lâcher le stylo. Je signai finalement d’un trait sec, presque en apnée. Sur l’étagère, une poupée au sourire figé me fixait. C’est papa qui l’a installée là, ou quoi ? s’étrangla Lysséa.

    — Détendez-vous, dit-il en préparant le matériel.

    Je le fixai, incapable de bouger.


    Le claquement du pistolet résonna plus fort que prévu. Une chaleur brève pulsa dans mon oreille, répercutée jusque dans ma mâchoire. Et c’était terminé : un petit clou brillant ornait mon lobe.

    Je me relevai, mais la tête se mit à tourner violemment. Je réglai la note d’une main tremblante et sortis sans un mot. Les pavés du centre-ville me parurent soudain instables ; je titubai jusqu’à un banc en bord de mer et m’assis lourdement. Je fermai les yeux, attendant que mes esprits reviennent. L’air salé me fouettait le visage, et je ne sentis bientôt plus la tension : juste un étrange mélange de vide et de soulagement. Je portai la main à mon oreille. Le clou d’argent était tiède contre ma peau. Une vague de fierté me traversa : je l’avais fait.

    Bien joué, souffla Lysséa avec un sourire radieux. Elle bondit devant moi, ses mains se posant fermement sur mes épaules, comme pour vérifier que j’étais bien là, présent. Son regard me fixa une seconde, Puis elle éclata de rire : voilà, maintenant, t’as une petite lumière qui brille pour toi. Puis elle me tapota l’épaule avant de s’écarter.

    Ils se moqueront, gronda Modulus dans un souffle froid. Une faille attire toujours le regard. Mais en l’entendant, je sentis que cette faille pouvait aussi laisser passer autre chose.

    Une voix paisible souffla :

    Tu viens de réussir ta première épreuve. Considère-la comme un tutoriel : la partie sérieuse commence maintenant.

    Imagination active : Celui qui n’a jamais été secondaire

    Quand je passai la porte, Anouk fut la première à me remarquer.

    — Papa ! T’as une boucle d’oreille ?!

    Je souris, un peu gêné.

    — Oui.

    Elle s’approcha, les yeux plissés.

    — C’est… bizarre. Enfin… tu as suivi mon conseil, mais… je ne sais pas si j’aime le changement.

    Je haussai les épaules, amusé par son hésitation.

    — Moi, ça me plaît, déclarai-je.

    Constance arriva du salon, attirée par la voix d’Anouk. Elle s’arrêta net en me voyant.

    Wow… je ne m’y attendais pas. Tu ne m’as même pas demandé mon avis.

    — C’était volontaire, dis-je calmement.

    Elle me fixa un instant, puis un sourire hésitant se dessina. Sa main monta à son oreille, geste machinal.

    — En tout cas… ça te va vraiment bien. C’est… cool, même.

    Mes épaules se détendirent malgré moi.

    — J’ai l’impression de ne jamais faire de choix, soufflai-je. Là, j’en ai fait un.

    Constance s’approcha et posa une main légère sur mon bras.

    — Je t’aime.

    — Moi aussi, répondis-je sans réfléchir.

    Elle me dévisagea, un peu surprise.

    — C’est vrai ?

    — Oui, répondis-je d’un ton neutre, mécanique. Puis je tournai les talons pour monter l’escalier.

    — Attends, lança-t-elle derrière moi. Tu participeras à la porte ouverte, ou pas ?

    Je m’arrêtai sur la première marche.

    — Je ne sais pas encore. Je verrai.

    Et je montai sans me retourner.


    J’avais réfléchi à Modulus toute la soirée : à quoi ressemblait-il ? Ça m’aiderait. Mais rien. Dans ma chambre, la fatigue me tomba dessus comme une chape. Mes jambes pesaient, mes épaules me lançaient, et je n’avais qu’une envie : m’allonger et disparaître. Mais je pris mon carnet, presque machinalement, et m’assis sur le bord du lit.

    Avant toute chose, je notai le nom du livre dont Léna m’avait parlé aujourd’hui : Le trouble de stress post-traumatique complexe, de Pete Walker. Je voulais en savoir plus sur ce modèle « 4Fs. » Puis j’écrivis en haut d’une page :

    Pourquoi je dis toujours oui ?

    Je restai longtemps à fixer ces mots, attendant une réponse. Rien. J’essayai de me concentrer, mais mon esprit glissait sans cesse vers le dîner, les regards de Constance, la porte ouverte.

    Ne fuis pas ta question. Écris-la, relis-la, laisse-la travailler en toi. C’est elle qui ouvrira la porte, conseilla Severus quelque part en arrière-plan.

    Je pris le crayon et commençai à dessiner. Mon visage apparut, recouvert d’un masque de métal riveté, sans fissure. Derrière les fentes : l’ombre. Je sentis ma respiration se bloquer. Plus je traçais les contours du masque, plus je sentais son poids sur mon propre visage.

    — Modulus, murmurai-je.

    J’arrêtai le crayon et refermai brusquement le carnet. Impossible de rester plus longtemps avec cette image.


    Je me levai et fouillai dans mes vieux carnets de dessin, espérant y trouver une clé. Les pages grincèrent : dragons, forteresses, silhouettes héroïques. Mais Modulus ? Rien.

    Je tombai enfin sur un dessin oublié : une silhouette en armure, sans visage, debout derrière d’autres personnages plus colorés. Je frissonnai. Je t’avais pris pour un figurant, un rôle de passage.

    Une voix froide sembla résonner dans la chambre : j’ai toujours été là, à écrire tes gestes.

    Je claquai le carnet et m’assis de nouveau sur le lit, la main sur mon oreille percée. Le picotement me rappelait que j’étais vivant. Mais cette fois, l’étincelle était trop faible : je sentais déjà l’ombre de la forteresse se refermer autour de moi.

    Je me glissai sous la couette et fermai les yeux.

    Rêve : La forteresse du silence

    Je savais avant même d’ouvrir les yeux où j’étais : l’air froid et métallique portait une odeur de rouille et de poussière. La forteresse. Colossale, close, ses murs s’élevaient si haut qu’ils effaçaient le ciel. Un halo grisâtre étouffait toute lumière.

    Je posai la main sur la paroi la plus proche : glaciale, recouverte de végétation mais intacte. En pénétrant dans la forteresse, les parois devinrent parfaitement lisses, comme coulées d’un seul bloc. Je compris que cette forteresse n’était pas qu’un lieu : c’était Modulus lui-même. Non pas un pilier comme Severus, ni un simple masque social, mais une masse compacte, façonnée pour obéir. Un golem silencieux… une créature artificielle, née de la peur et de la survie. Et quelque part, il me rappela l’homunculus de Faust : confiné dans un espace clos.

    J’avançai dans les couloirs glacés, les murs lisses s’étirant jusqu’à l’infini. Tout semblait hermétique.

    Puis, au détour d’un angle, une lueur attira mon regard : au loin, derrière une muraille épaisse, quelque chose brillait faiblement. Un éclat de verre ? Un fragment de miroir ?

    Je me penchai, mais le mur était infranchissable. La lueur s’éteignit presque aussitôt, comme avalée par l’ombre.

    Un bruit sec retentit : un écho lointain de portes qui claquaient. J’eus un frisson. Ces claquements avaient quelque chose de familier : la même brutalité que la porte de ma chambre s’ouvrant d’un coup, un soir de colère maternelle. Derrière les murs, des rires éclatèrent, étouffés : je les reconnus aussi. Les rires moqueurs du collège. Ceux qui s’insinuaient jusque dans mes rêves, me rappelant que je n’étais jamais à l’abri du jugement.

    Une vieille voix me traversa, presque mécanique : ne montre rien. Laisse-les rire. Si ton visage reste de pierre, ils se lasseront. Puis le silence retomba.

    Je progressai dans le dédale de couloirs. Chaque pas résonnait comme un coup de glas. Puis, au détour d’un angle, je le vis.

    Modulus.

    Il se tenait au centre d’une vaste salle circulaire, parfaitement immobile. Sculpté dans l’ombre, cuirassé de plaques rivetées, il restait immobile. Seuls ses yeux brillaient d’une lueur blanche et froide.

    — La préservation de notre intégrité dépend d’une stricte maîtrise de la parole, dit-il d’une voix mécanique.

    Chaque mot vibrait dans les murs comme un ordre inscrit dans la pierre.

    Je m’avançai d’un pas hésitant.

    — Pourquoi ? murmurai-je.

    — Parler, c’est s’exposer. S’opposer, c’est risquer l’humiliation. Je réduis le risque.

    Sa voix ne montait jamais. Elle se contentait de dérouler des vérités froides, irréfutables.

    — Ce temps est fini, souffla une autre voix derrière moi.

    Je me retournai : Lysséa était là, bonnet orange sur la tête, ses boucles brunes jaillissant de partout, rebelles à son image. Elle se précipita vers Modulus et frappa de toutes ses forces contre sa cuirasse. Le bruit métallique résonna dans toute la salle, mais Modulus ne broncha pas.

    — Laisse-le respirer ! cria-t-elle. Ou je te fais voler tes boulons un par un !

    Un éclat de lumière jaillit de sa main, mais Modulus la repoussa d’un geste sec, comme on repousse une mouche. Lysséa fut projetée contre le mur ; elle se releva péniblement, les dents serrées.

    — Tes aptitudes actuelles ne permettent pas d’assurer ta préservation, dit Modulus en me fixant.

    Je fis un pas en arrière.

    — Ce n’est pas vrai, balbutiai-je.

    — Observe l’environnement. Les vocalisations, les fermetures brutales, les manifestations sonores hostiles : souhaites-tu reproduire ce contexte ?

    Je fermai les yeux un instant : les bruits résonnaient plus fort, plus proches. Je sentais ma poitrine se contracter comme si j’étais de nouveau cet enfant, le dos collé contre la cloison de ma chambre, priant pour que la tempête passe.

    — La préservation de l’intégrité requiert la suppression totale de toute émission verbale, insista Modulus.

    Je sentis un vide glacial se répandre dans ma poitrine. Lysséa martelait toujours l’armure de Modulus, mais ses coups faiblissaient, et il n’y prêtait déjà plus attention.

    — L’expression verbale entraîne l’exclusion. L’opposition induit l’humiliation. L’exposition de soi conduit à l’anéantissement.

    Ses mots se gravaient en moi comme des sentences. Je voulus répondre, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Un frisson parcourut ma nuque. Modulus s’approcha et posa une main lourde sur mon épaule.

    — Cesse toute opposition. J’assure la fonction de bouclier.

    Sa main semblait peser des tonnes. Plus elle s’appuyait, plus mes pensées s’enfonçaient dans une nuit intérieure, compacte, où même ma respiration semblait s’étouffer. Les contours du monde se dissolvaient.

    Une voix grave, plus familière, fendit ce brouillard comme un coup de maillet sur une poutre :

    — Ce n’est pas toi, le bouclier.

    Je me retournai : Severus se tenait là, droit et solide, son armure sombre légèrement fissurée mais toujours debout.

    — Je veille déjà sur l’intérieur. Ce n’est pas le silence qui protège, c’est l’axe.

    Modulus ne se troubla pas.

    — Tu interviens trop tard, Severus. Mieux vaut prévenir les humiliations que gérer les dégâts après coup.

    Severus serra la mâchoire.

    — Mais je peux les encaisser. Et y répondre.

    Un bref silence tomba. Sa phrase résonnait sans force. Modulus resserra son emprise sur mon épaule, tranchant :

    — Insuffisant. La survie exige le silence absolu. Je ne vois pas d’alternative sûre.

    Les murs tremblèrent. Severus fit un pas en avant, son regard planté dans celui de Modulus :

    — Tu n’es pas mon ennemi, souffla-t-il.

    Modulus eut un bref sursaut. Ses doigts se desserrèrent légèrement ; un craquement sec résonna dans sa cuirasse, la phrase trouvant une brèche, et la lumière de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

    Puis il frappa le sol de son poing ; une onde froide traversa la salle et Severus fut projeté en arrière, plaqué contre un mur de la forteresse. Je voulus crier, mais ma gorge resta sèche. Severus tentait de se relever, mais Modulus avait déjà gagné du terrain.

    — Reste immobile, m’ordonna-t-il. Laisse-moi te protéger.

    J’eus l’impression que mon corps se pétrifiait. Mes doigts se raidissaient, mes jambes se figeaient. Derrière les murs, les rires du collège se transformèrent en moqueries claires, distinctes : tu es ridicule ! Tu te crois intéressant ? Et les cris maternels vinrent se mêler aux rires : tu vas voir ce que tu vas voir !

    — Le silence total demeure notre meilleure garantie de survie, conclut Modulus.

    Et je sombrai dans un silence de pierre.


    Je me réveillai le cœur battant, prêt à s’arracher de ma poitrine. Ma tempe pulsait, comme prise dans un étau. La chambre restait noyée dans le noir. Je portai la main à mon oreille percée : elle me picotait encore, souvenir de la première brèche ouverte par Lysséa dans mon masque. Je demeurai immobile, le souffle haché, incertain même d’avoir les yeux ouverts.

    Une brèche. Mais la guerre ne faisait que commencer.

    Je me rendormis sur cette pensée.

    Ce masque n’est pas moi

    Au réveil, la lumière pâle filtrait à travers les rideaux, mais l’ombre de la forteresse n’avait pas quitté ma peau. Je restai un moment immobile, le souffle court, les yeux fixés au plafond. La chambre me paraissait irréelle, comme si je n’avais pas vraiment quitté le rêve. Je me redressai péniblement et attrapai le carnet sur la table de chevet. Les pages bruissèrent entre mes doigts. J’écrivis en haut d’une page :

    Ce masque n’est pas moi.

    Mes doigts tremblaient encore, comme s’ils refusaient de tracer les lettres. Je restai à contempler la phrase. Puis ma main se porta à mon oreille. Le contact me fit grimacer, mais cette piqûre était plus qu’une douleur : c’était la preuve que j’étais vivant. Que je venais de poser un acte de liberté. Un trou à l’oreille… et bientôt une fissure dans la cuirasse ? J’imaginais les coups infructueux de Lysséa contre l’armure de Modulus. Pas de fissure ? Eh bien, on agrandira le trou.

    Une autre pensée me vint : Severus. Protecteur trop zélé, muré dans sa rigidité, jusqu’à ce que j’apprenne à l’apprivoiser, à comprendre sa fonction et à accepter sa droiture sans m’y enfermer. Je voyais mieux leur différence. L’un me tenait debout dedans, l’autre me tenait fermé dehors. Et ce soir, dans la forteresse, Severus avait tenu tête à Modulus, fût-ce un instant. Peut-être que Modulus aussi finira par m’aider ?

    Je fermai le carnet, le poids de sa couverture contre ma paume me ramena au présent. Je ne savais pas encore comment l’apprivoiser, mais je savais que c’était possible. Et une intuition monta : il y avait une autre force, plus sombre, qui attendait son heure. Je sentais déjà son frisson.

    En descendant à la cuisine, mon regard se posa sur la vitre. Dehors, des lampions d’été diffusaient leurs lueurs parmi l’ombre. Dans la vitre, mon reflet tardait à apparaître. À sa place, une silhouette immobile me fixait. Quand je clignai des yeux, il n’y avait plus rien.

  • Chapitre 8 – L’oreille du Soi

    L’étincelle oubliée

    La matinée avait filé, pesante, sans que je parvienne à me concentrer. Constance et Anouk étaient parties tôt pour le club de sport ; après, Constance devait poursuivre seule vers un écovillage dans le Sud, « quelques jours pour souffler. » La maison, vide, semblait avoir changé de respiration.

    Je mis la cafetière en marche. Une odeur de pain grillé me ramena dix ans en arrière, à nos brunchs du dimanche, quand elle riait fort et que je croyais ce rire inépuisable.

    Je me servis un café et m’installai dans le fauteuil, tasse brûlante entre les mains. Une pensée traversa mon esprit : peut-être qu’il y avait un sens à toutes ces apparitions dans mes rêves, quelque chose que je ne comprenais pas encore. Occulta avait bien mentionné Jung à ce sujet… Je tapotai sur mon écran : « Jung, interprétation des rêves. » L’Homme et ses symboles revenait sans cesse dans les résultats. Je le téléchargeai d’un geste machinal.

    Les premières pages parlaient des symboles dans les rêves. Une phrase m’accrocha : l’inconscient compense le conscient en projetant des images qu’il ne veut pas voir. Je surlignai machinalement. Compenser le conscient ? Je tentai de relier cette idée à mes propres rêves. Était-ce cela, l’apparition de mes figures intérieures ? Une façon pour l’inconscient de rétablir l’équilibre sans me consulter ?

    Plus loin, je tombai sur une définition de l’Anima : l’image de la féminité dans l’homme, médiatrice avec l’inconscient. Je pensai à Lysséa. Est-ce elle, mon Anima ? L’idée me fit sourire et me mit mal à l’aise à la fois.

    Oh, super… répliqua-t-elle aussitôt, faussement enjouée. Donc je serais ton Anima de service ? Elle croisa les bras, l’air mi-vexé, mi-amusé. Tu crois vraiment qu’on peut me résumer à une note de bas de page chez Jung ? Son ton avait la légèreté de la moquerie, mais une pointe de susceptibilité s’y glissait. Je détournai les yeux, incertain : avais-je touché juste, ou simplement froissé son orgueil espiègle ?

    Je jetai un œil à ma montre : déjà 11h15. Il faudrait que je range un peu avant le retour de Constance. Ou pas… après tout, elle savait à quoi s’attendre.

    Une page évoquait les gnostiques, ces chrétiens mystiques des premiers siècles, pour qui l’homme ne devait pas oublier la flamme divine cachée au fond de lui. En marge, une phrase soulignait : l’homme se perd sans lien avec son centre intérieur. Le nom éveilla quelque chose de lointain. Puis une phrase me glaça : celui qui refuse d’intégrer son ombre sera tôt ou tard écrasé par elle. Écrasé. Le mot résonnait étrangement avec la voix de Tarsis dans mon rêve. Une part de moi craignait que ce ne soit déjà en train d’arriver.


    Un bruit me fit lever la tête : Anouk s’était faufilée dans le salon sans que je l’entende. Elle était rentrée en avance avec Constance, occupée à préparer son sac à dos dans sa chambre.

    — Tu lis quoi, papa ? demanda-t-elle en penchant la tête vers mon écran.

    Je sursautai presque, refermai l’appareil trop vite.

    — Un livre un peu compliqué, tu n’aimerais pas.

    Elle haussa les épaules et s’éclipsa aussi vite qu’elle était venue. Je vérifiai l’heure sur ma montre : 11 h 30. Il fallait vraiment que je me bouge.

    Mais l’image du miroir inachevé me revenait sans cesse. Et si des clés existaient quelque part ? Intrigué par cette mention des gnostiques, je cherchai à en apprendre plus. Je tombai sur ces manuscrits découverts à Nag Hammadi, en Égypte, dont Jung avait reçu une partie.

    La page s’ouvrit sur le Livre des secrets de Jean. Les premières lignes me fascinèrent, même si ce langage symbolique glissait parfois vers le charabia. Plus loin, un texte gnostique évoquait une étincelle cachée au fond de l’homme. Le mot me traversa : étincelle. J’avais l’impression qu’il parlait de quelque chose en moi que j’avais laissé s’éteindre.

    Je reposai le téléphone sur la table basse et me laissai aller contre le dossier du fauteuil. Tout cela me paraissait excessif, presque ridicule… et pourtant, je n’arrivais plus à décrocher.

    Je jetai un œil vers la cuisine : il y avait la vaisselle, les sacs de courses encore par terre. Je savais que mes oreilles siffleraient si je ne m’occupais pas vite de ce désordre. Mais je n’arrivais pas à décrocher de ces textes. Je regardai le carnet posé sur la table basse. Je le feuilletai un instant. Puis je le refermai doucement, comme on garde un secret.


    Un bruit léger dans le couloir : Anouk revenait du jardin. Je surveillai la pendule : midi passé. Constance devait déjà être dans son train. Elle n’était pas montée me dire au revoir.

    Le goût du monde

    Je m’étais finalement résolu à me lever et à ranger la cuisine. La table portait encore les miettes du petit-déjeuner, des sacs de courses ouverts dans un coin. Par la fenêtre, un rayon pâle traversait les nuages, éclairant les jeunes feuilles encore tendres du pommier. Le printemps avait pris son temps cette année. Je remplissais le lave-vaisselle quand j’entendis des pas légers dans le couloir.

    — Tu fais quoi ? demanda Anouk en se glissant dans l’encadrement de la porte.

    — Je range. Et je pensais à faire un gâteau pour le dessert, répondis-je en haussant les épaules. Ça te tente ?

    — C’est avec maman que je fais des gâteaux, normalement.

    — On pourrait le faire ensemble, pour changer, non ?

    Ses yeux pétillaient :

    — Oui ! On met quoi dedans ?

    Je sortis le panier de fruits du placard. Quelques poires, de la rhubarbe, des figues séchées et un citron un peu fripé.

    — Choisis.

    Elle hésita, puis prit une figue qu’elle me tendit, un sourire aux lèvres :

    — Celle-là.

    Je la pris dans ma main et la gardai un instant, surpris par la chaleur qu’elle avait déjà emmagasinée. Sa peau fripée recouvrait une chair sombre et sucrée.

    — On dirait que t’es encore dans tes rêves, papa, dit-elle en riant.

    Je souris malgré moi.

    — Peut-être bien… mais aujourd’hui, je t’y emmène avec moi.


    Nous commençâmes par remplir un bol d’eau chaude parfumée d’un trait de jus d’orange. Anouk y plongea les figues, qui sombrèrent aussitôt au fond, leur peau libérant de minuscules bulles. Une fine vapeur montait du bol, mêlant les odeurs d’agrume et de sucre. Nous les laissâmes s’assouplir pendant que je préparais le plat.

    — Tiens, goûte, dis-je au bout de vingt minutes en lui tendant une figue devenue dodue et souple.

    Elle la coupa du bout de ses petits ciseaux de cuisine, puis mordit dedans. La pulpe sombre, moelleuse, lui colla un instant aux dents.

    — C’est sucré ! s’exclama-t-elle, les yeux brillants.

    Pendant qu’elle en coupait d’autres en quartiers, je mélangeais farine, beurre et un peu de sucre. Le beurre froid se brisait sous mes doigts avant de se fondre en une pâte granuleuse. Nous l’étalâmes directement sur une feuille de papier cuisson, puis disposâmes les quartiers de figues en rosace, leur chair luisante tournée vers le haut. Je versai un mince filet de miel sur l’ensemble.

    — Ça va être bon ? demanda-t-elle, une cuillère de miel encore dégoulinante à la main.

    — Ça dépend de ta technique.

    Elle éclata de rire et m’envoya un nuage de farine au visage ; je ripostai en lui chatouillant les côtes. La cuisine se transforma en champ de bataille : nos rires et nos éclats de voix résonnaient dans l’air, se mêlant à l’odeur chaude des figues.


    Quand la tarte fut au four, le parfum devint irrésistible : miel chaud, pointe d’agrume, figue caramélisée. Nous nous assîmes côte à côte sur le plan de travail, les jambes dans le vide, à surveiller le four comme une cheminée. Anouk balançait les pieds et fredonnait un air que je ne reconnaissais pas.

    — Tu sais, dit-elle en se penchant vers moi, je crois que tu devrais cuisiner plus souvent.

    — Ah bon ? Pourquoi ?

    — Parce que tu souris plus, quand tu fais ça.

    Je ne trouvai rien à répondre. Je me contentai de lui caresser la joue du bout du doigt.


    La tarte sortit du four, dorée, croustillante sur les bords. La vapeur s’en échappait encore lorsque je découpai la première part. Anouk insista pour être la première à goûter. Elle souffla sur un quartier brûlant et le croqua ; un peu de jus chaud lui éclata sur la langue et elle rit en soufflant plus fort.

    — C’est la meilleure du monde, déclara-t-elle avec un sérieux désarmant.

    Je pris un morceau à mon tour. La pâte friable fondait presque sur la langue, et la figue confite libérait un parfum dense, sucré, légèrement miellé. J’eus l’impression de redécouvrir un goût oublié, simple, réconfortant. Je la regardai savourer sa part, ses joues encore tachées de farine. Son sourire confiant, son regard clair… et cette légèreté qui flottait dans la cuisine.

    Je gardai un instant la dernière figue dans ma main avant de la ranger dans le placard. Sa peau tiède me rappela une douceur ancienne, indéfinissable.

    — Merci pour ton aide, dis-je.

    — Tu me le demanderas encore ?

    — Oui. Promis.

    Elle me serra brièvement dans ses bras, puis fila dans le couloir, laissant derrière elle l’odeur sucrée de la tarte. Je restai seul dans la cuisine quelques instants ; quelque chose de léger tenait encore dans l’air.

    L’arbre et la maison

    Une semaine s’était écoulée depuis le départ de Constance pour l’écovillage. La maison s’était posée comme un lac après l’orage, rythmée seulement par mes pas sur le parquet et le bruissement des feutres d’Anouk. C’était un silence apaisant, simple à vivre. Mais quand la clé tourna dans la serrure, le calme se brisa : un nœud se forma dans ma poitrine avant même que son visage apparaisse.

    Constance entra et posa son sac à dos dans l’entrée avec un sourire léger :

    — Bonjour ! Vous m’avez manqué.

    Constance se pencha vers Anouk, descendue en trombe de sa chambre où elle lisait, et elles s’embrassèrent longuement, visiblement heureuses de se retrouver. Je souris poliment, mais cette impression tenace de n’être qu’un invité chez moi revint — la même qu’alors, en les entendant rire ensemble. Son bonheur n’avait rien d’agressif ; pourtant, à côté d’elle, je me sentis soudain plus vide.


    Je m’étais installé dans le salon, un livre ouvert sur les genoux : L’Homme et ses symboles, que j’avais fini par commander au format papier, fasciné par ses illustrations. La double page devant moi représentait une femme, sous un grand arbre, les bras tendus vers le monde des esprits.

    Ædàn était assis à côté de moi, invisible pour les autres. Sa petite main serrait la mienne, m’empêchant de tourner la page. Je m’apprêtais à protester, puis me tus. Il avait raison : je n’avais pas pris le temps de vraiment observer l’image. Les détails se révélaient peu à peu : le voile de la jeune femme, sa chevelure flamboyante, les créatures grimaçantes, la lumière déformée du feu. Dans la légende, sous l’image : l’Anima est souvent représentée comme une sorcière ou une prêtresse, liée aux forces des ténèbres et au monde des esprits, c’est-à-dire à l’inconscient.

    Un frisson me parcourut : c’était l’écho parfait de ma forêt onirique, baignée de la même lumière étrange.


    Constance entra dans le salon et je reposai alors rapidement le livre à côté de moi, comme un adolescent surpris avec un grimoire. Ce n’était pas son jugement qui me gênait, mais ma façon de me refermer dès qu’elle me surprenait dans mes obsessions.

    — Toujours perdu dans tes livres étranges… tu lis quoi ? demanda-t-elle en regardant l’image.

    Je levai les yeux, un peu vexé. Elle avait le teint hâlé, les joues rosies par l’air de la campagne.

    — Un bouquin sur les symboles, répondis-je vaguement.

    Elle esquissa un sourire taquin.

    — Les arbres, tant qu’ils sont sur un livre, ça te va.

    Je n’avais pas de réplique. Elle savait que l’idée de vivre en communauté m’angoissait. Elle n’essayait plus de me traîner avec elle depuis longtemps.

    — C’était comment ? demandai-je, un peu par devoir.

    — Bien. On a parlé écologie, organisation collective… tu sais, tout ce qui te stresse, rien qu’à l’entendre, dit-elle en souriant. Et j’ai rencontré plein de gens sympas dans le train : c’était super.

    Je hochai la tête. J’admirais ses convictions : je les partageais en théorie, mais la vie en communauté, les réunions sans fin, les compromis permanents… l’idée me paralysait.


    Elle s’assit à côté de moi et soupira.

    — Ça fait du bien de rentrer quand même.

    Elle tourna la tête vers moi, son sourire s’adoucit.

    — Je suis contente de te retrouver.

    Je sentis ma gorge se serrer. Je reposai le livre et passai un bras autour de ses épaules. Elle se laissa aller contre moi, sa tête posée sur mon épaule. Ædàn se tenait toujours près de nous. Il me regardait, un léger sourire au coin des lèvres, comme s’il approuvait ce geste. Je resserrai mon étreinte un peu plus fort qu’à l’accoutumée.

    Léna : Théories jungiennes

    Je faisais les cent pas devant l’immeuble, le regard rivé sur mon téléphone. Dix minutes de retard, aucun SMS. Et si j’avais mal noté l’horaire ? Je vérifiai mon calendrier une troisième fois : « 12h15 – Léna (psy). » C’était bien aujourd’hui. Je levai les yeux vers les étages. Le porche de l’immeuble semblait me narguer. J’enfonçai mes mains dans mes poches, puis les ressortis aussitôt pour vérifier mon téléphone : aucun message. Mon cœur battait trop vite.

    Enfin, le portable vibra.

    Sonnez.

    Je soufflai, un peu agacé mais surtout soulagé, et pris l’escalier. Sur le palier, je croisai une adolescente qui descendait en trombe, le visage inondé de larmes. Je m’écartai pour la laisser passer ; elle ne me vit même pas.

    Léna m’attendait devant la porte, l’air contrit.

    — Excusez-moi… une patiente était en crise, dit-elle en s’effaçant pour me laisser entrer.

    Je hochai la tête, incapable de lui en vouloir, et me dirigeai vers le canapé.


    Je m’assis, le carnet ouvert sur mes genoux. La lumière douce du cabinet me réchauffa après le froid de dehors. Léna s’installa en face de moi.

    — Alors ? commença-t-elle doucement.

    Je pris une inspiration.

    — Constance est revenue de ses vacances… Elle m’a raconté ses balades, ses lectures… J’avais l’impression d’être le spectateur de sa vie.

    Léna hocha la tête, attentive.

    — Et qu’avez-vous ressenti ?

    — Un mélange… d’inutilité. Comme si elle rayonnait ailleurs tandis que je restais à quai.

    Je me tus un instant, puis changeai de sujet :

    — Je me suis intéressé à Jung cette semaine. J’ai commencé L’Homme et ses symboles. Ses idées sur l’inconscient, les archétypes, l’Anima, le Soi… C’est fascinant.

    Léna releva les yeux de ses notes.

    — Ah, Jung… oui. Plus trop au programme officiel. Mais dès qu’on veut faire un peu brillant, on le ressort.

    Ædàn, qui se tenait un peu plus loin, s’approcha à ce moment-là et se mit à jouer avec le pied de chaise de Léna. Elle ne le voyait pas, mais lui, tout sourire, semblait convaincu d’avoir retrouvé Lysséa : son rire enfantin vibrait dans l’air comme un écho discret.

    — Je me demandais… mon Anima, est-ce que ce serait Lysséa ?

    Léna eut un léger sourire.

    — Vous me semblez quelqu’un de très introspectif.

    Oh, quelle découverte renversante, minauda Lysséa en ajustant son bonnet de travers, comme pour me faire sourire. Léna enchaîna :

    — Quelqu’un qui sent avant de juger, et qui relie les fils invisibles avant de voir l’évidence.

    La description, évoquant une sorte de sixième sens, me convenait bien. J’approuvai en hochant la tête.

    — Et je pense que votre Anima serait plus dans ce registre : une sagesse calme, discrète, reliée à l’écoute. Lysséa, elle, est vive, extravertie.

    Ma gorge se serra. Une sagesse calme. Un nom émergea enfin de ma mémoire :

    Sophia.

    La prêtresse de mes anciens jeux de rôle.

    Sophia, la prêtresse, rien que ça… souffla Lysséa avec une révérence exagérée. Je peux redevenir le pitre, alors ?

    J’ignorai Lysséa et reportai mon attention sur Léna :

    — Et comment je la rencontre ?

    — Commencez par écouter vos rêves, répondit Léna. Vous m’avez dit qu’ils étaient très riches. Laissez-la venir à vous. Elle se manifestera par des images, des symboles… Jung disait que les rêves parlent ainsi.

    Je hochai lentement la tête et soufflai :

    — D’accord. Je vais essayer.

    Je cherchai une page griffonnée de rêves dans mon carnet, puis y notai ces mots : « chercher des symboles, » que je soulignai d’un trait vif.

    Léna referma son carnet. Puis elle ajouta, plus doucement :

    — On dirait qu’il y a une part belle de vous que… que vous avez appris à oublier.

    Ses mots frappèrent en plein centre, comme l’écho d’un lieu interdit où je n’osais plus m’aventurer.

    Ædàn releva la tête à ce moment-là ; il gloussa, comme pour alléger l’atmosphère. À sa façon de se tenir, je devinais qu’il repensait à l’image des poules. Dans son sourire, je retrouvai quelque chose de mon petit poussin intérieur. Je baissai les yeux, étouffant un sourire, puis refermai à mon tour mon carnet.

    En ressortant, la phrase tournait en boucle dans ma tête. Une part belle que j’ignore. Et si je passais vraiment à côté de l’essentiel ?

    L’atelier dessin libre

    Les jours glissèrent, jusqu’à ce qu’un dimanche matin je prenne la voiture et m’engage sur un chemin vallonné. Je coupai le moteur au cœur du bocage, qui se déployait en pentes douces, mosaïque de pâturages irréguliers ourlés de talus boisés. Le vent frais roulait sur les collines, froissait l’herbe, faisait craquer les branches. Je pris mon sac et marchai un moment jusqu’à trouver un arbre isolé, un vieux chêne aux branches épaisses, qui projetait une ombre généreuse sur l’herbe verte.

    Je m’assis au pied de l’arbre, le dos contre l’écorce rugueuse. L’endroit me rappelait mes échappées d’adolescent. Fuyant à la fois ma maison et celle d’Adrien, je partais à travers champs avec ma chienne, et me posais sous un arbre similaire pour dessiner. Je me surpris à sourire : j’avais envie de retrouver cette sensation.

    Je sortis L’Homme et ses symboles de mon sac. J’ouvris le livre au hasard et tombai de nouveau sur l’illustration de l’Anima sous un arbre : celle qui avait attiré Ædàn. Les pages suivantes montraient d’autres dessins intrigants : des mandalas. Des dessins circulaires venus d’époques et de cultures diverses : symboles solaires, rosaces médiévales, labyrinthes… Plusieurs d’entre eux m’évoquaient mes rêves : la forêt, la salle du trône, le miroir.

    Je posai le livre à côté de moi et pris un vieux carnet de dessin, resté au fond d’une boîte depuis des années. Ses pages cornées avaient jauni avec le temps. Les premiers traits furent maladroits, hésitants : je tentai de reproduire l’un des mandalas vus dans le livre, mais ma main tremblait légèrement.

    Allez, ça ressemble à une crêpe froissée… et alors ? Continue, ça prendra forme, souffla une voix légère à ma gauche.

    Peu à peu, mon mandala devint un arbre stylisé : des branches s’élancèrent, des racines apparurent, animées d’une volonté qui n’était pas la mienne. Les lignes, tantôt trop appuyées, tantôt trop fines, finirent pourtant par prendre forme. Je remplis les espaces vides de détails : un oiseau posé sur une branche, un cercle au centre du tronc.

    Je m’arrêtai un instant pour observer. C’était loin d’être parfait, mais je sentis un plaisir discret se loger dans ma poitrine. Le plaisir de créer sans but, sans attente.

    Le vent faisait bruisser les feuilles au-dessus de moi. Je relevai les yeux : le feuillage découpait des fragments de lumière sur mes mains. Une bouffée d’apaisement m’envahit. Je rangeai doucement le carnet, comme on garde un trésor fragile.

    Avant de repartir, je posai ma main sur le tronc du chêne, sentant sa rugosité sous mes doigts. Une part de moi avait envie de rester là plus longtemps. Je me promis de revenir, peut-être même de dessiner un peu chaque jour.

    Sur le chemin du retour, le carnet dans mon sac semblait peser un peu plus lourd qu’à l’aller, mais d’un poids rassurant.

    Imagination active : Lever le voile

    Quelques jours plus tard, après le dîner, je m’installai sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait une clarté vacillante, et les ombres dansaient sur le mur. Je laissai mes doigts parcourir les pages jusqu’à retrouver le dessin tracé sous l’arbre.

    Les traits étaient hésitants, le tronc un peu bancal. Pourtant, à force de le regarder, je vis autre chose. Les branches semblaient s’étirer comme pour envelopper le ciel, et les racines plongeaient profondément dans la terre. Racines et branches dessinaient une fissure dans le voile du visible. Je repensai à ce que Léna m’avait dit : qu’une part de moi reliait les fils invisibles avant de voir l’évidence. Depuis notre séance, cette phrase n’avait cessé de résonner.

    Il me revint aussi un passage entrevu dans l’Évangile de Vérité, un texte ancien retrouvé à Nag Hammadi : l’ignorance est comme une brume qui voile les yeux, mais quand elle se dissipe, la vue s’ouvre et l’on reconnaît ce qui était là depuis toujours. Peut-être est-ce cela que j’attends sans le savoir : que mes sens s’ouvrent enfin. Je pris mon stylo et, en haut de la page, j’écrivis :

    Je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir ce que les yeux ne voient pas et que l’oreille n’entend pas.

    Je restai un instant à fixer la phrase, sentant une légère résistance : je n’étais pas sûr de savoir à quoi je faisais allusion.

    En déposant mon carnet, je remarquai une figue séchée laissée par Anouk sur mon bureau, souvenir de notre gâteau. Pas de nourriture à l’étage !

    Severus.

    Mais une chaleur douce monta en moi : un souvenir d’Anouk riant, le visage taché de farine. Je pris la figue : sa peau fripée me rappela ce moment de complicité. Je songeai à ce fruit clos qui garde au cœur une multitude de graines, comme un secret de vie. Mais un secret ne s’ouvre qu’à qui sait le percevoir.

    Je m’allongeai sur le lit, le fruit d’Anouk toujours contre ma paume. Je fermai les yeux, respirant lentement.

    Je n’avais pas la force de « préparer » mon rêve comme d’habitude. Cette nuit, il suffisait peut-être de rester ouvert. Ma respiration se fit plus lente. La lampe diffusait toujours sa lumière chaude, mais mes paupières étaient lourdes. Je sombrai dans un calme joyeux, une porte secrète s’entrouvrant dans l’ombre.

    Puis le sommeil m’emporta.

    Rêve : Le fruit et la Voilée

    Je me retrouvai dans une forêt dense, crépusculaire. L’air humide portait l’odeur de terre et de mousse. Les troncs massifs s’élançaient si haut qu’ils formaient une voûte sombre. Un calme épais régnait, troublé seulement par le craquement feutré de mes pas sur les feuilles mortes.

    Un éclat de lumière dans mon champ de vision me fit sursauter. Puis un autre, un peu plus loin, comme des lucioles. Je plissai les yeux : ce n’étaient pas des insectes, mais de minuscules fragments d’énergie, suspendus dans l’air, qui m’indiquaient une direction.

    — Hé, explorateur, c’est par là ! fit Lysséa en agitant les bras, avant de filer entre les troncs comme si elle jouait à cache-cache.

    Elle me fit signe de la suivre, un sourire mystérieux aux lèvres. Je m’élançai derrière elle. Les éclats lumineux ouvraient un sentier fragile. Je repoussais les branches, tandis que les ronces s’accrochaient à mes chevilles, déchirant mon pantalon.

    À mesure que nous progressions, la lumière semblait s’éloigner, m’obligeant à marcher plus vite. Lysséa, elle, avançait avec une aisance presque irréelle : elle bondissait par-dessus les racines, se faufilait entre les troncs, disparaissait parfois quelques secondes avant de réapparaître plus loin.

    — Allez, avance… et tiens ton pantalon : je n’aimerais pas t’entendre chouiner encore, taquina-t-elle d’un clin d’œil.

    Je voulus lui répondre, mais un bruit derrière moi me coupa le souffle : le craquement sec d’une branche. Je me retournai brusquement. Une silhouette haute et sombre avançait lentement entre les troncs : Severus. Sa présence emplissait l’espace, mais sans menace. Son regard grave semblait dire : je veille. Puis il s’effaça dans l’ombre.

    Je repris ma marche, le souffle court. La forêt semblait s’épaissir à mesure que j’avançais : les troncs étaient plus serrés, les fougères plus hautes, resserrant leur étreinte pour barrer la route. La brume montait par endroits, m’obligeant à tendre la main devant moi pour ne pas trébucher.

    — Ne ralentis pas… tu ne vas pas jouer au piquet maintenant, hein ? lança Lysséa en riant.

    Je sursautai : la voix s’était effacée comme une pirouette trop vite jouée. J’appelai Lysséa, mais seule la brume me répondit. Alors, la clairière s’ouvrit.


    Une lueur effleura ma joue, grave, comme un rappel muet. Je la suivis, franchissant un ruisseau étroit. Les pierres glissantes menaçaient de me faire tomber, mais une force invisible — Severus, ou autre chose — me retint avant que je ne bascule.

    Je me redressai, ralenti, plus attentif. Les éclats de lumière pulsaient devant moi, réguliers, comme une respiration. Le jasmin emplissait peu à peu l’air, voile invisible qui me guidait. Chaque pas me rapprochait d’un lieu que je ne connaissais pas mais que je devinais essentiel.

    Enfin, les arbres s’écartèrent brusquement : une clairière s’ouvrit. L’air y était plus clair, presque irisé, comme si la lumière du crépuscule s’y concentrait. Au centre se tenait une femme immobile, un voile fin recouvrant ses longs cheveux bruns et lisses. Dans ses mains reposait un fruit lumineux, sculpté dans l’ambre.

    Je fis un pas en avant.

    — Qui êtes-vous ?

    Elle ne répondit pas tout de suite. Je distinguai seulement ses yeux derrière le voile : un bleu profond, traversé d’un éclat paisible.

    — Ce n’est pas en comprenant que tu goûteras, dit-elle d’une voix douce.

    Je m’avançai encore.

    — Attendez… je dois savoir…

    Mais au moment où je tendis la main, elle disparut. Le fruit tomba dans l’herbe, à mes pieds, toujours lumineux.

    Je le ramassai : il était tiède, presque palpitant, comme s’il contenait un cœur battant.

    — C’est quoi ? demandai-je à Lysséa en me retournant.

    Mais elle avait disparu elle aussi. La clairière s’était vidée : plus de lumière, plus de voix.


    Un bruissement lourd derrière moi me fit sursauter. Entre deux troncs, j’aperçus un instant l’ombre massive d’Asmodée. Il hochait lentement la tête, silencieux, comme une approbation muette. Puis une silhouette plus petite apparut : Ædàn. Inquiet d’abord, il leva finalement la main vers le fruit, comme s’il y reconnaissait quelque chose de familier. Je voulus leur parler, mais mes lèvres restèrent closes.

    La forêt s’assombrit soudain, le crépuscule s’abattant comme un rideau brutal. Le fruit vibra dans ma main, de plus en plus fort, comme s’il voulait s’échapper. Une certitude me traversa : si je le lâchais, il disparaîtrait à jamais. Je le plaquai contre ma poitrine, le cœur battant plus vite.

    Un goût de vérité

    Je me réveillai en sursaut. Dans ma main, je croyais serrer encore le fruit lumineux de Sophia. La chaleur me traversait la paume ; je la posai contre ma poitrine pour qu’elle s’y répande. Mais quand j’ouvris les doigts, ce n’était plus qu’une figue : celle qu’Anouk m’avait laissée quelques jours plus tôt. Je la portai machinalement à mes lèvres et en croquai une bouchée. Sa chair douce et ses graines craquantes réveillaient un écho du rêve. Le fruit de Sophia me revint en mémoire : peau fine, promesse fragile, et pourtant chargé d’une vitalité palpable. Le fruit de Sophia me revint en mémoire. J’en sentais encore la chaleur dans ma paume.

    Je reposai la figue entamée et pris mon carnet. Je relus la phrase notée la veille : je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir. Puis, en dessous, je traçai un mot en lettres plus appuyées :

    Sophia.

    Je fixai ce nom un moment. Il sonnait familier, comme s’il avait toujours dormi au fond de ma mémoire. En l’écrivant, j’avais l’impression de lever le voile sur une présence qui ne demandait qu’à revenir. Je me rappelai soudain mes anciens jeux de rôle, où Sophia guidait déjà les personnages au milieu des ténèbres. Pourquoi l’avais-je oubliée ? J’entourai le nom d’un cercle. Puis, autour de ce cercle, je griffonnai de petits arbres, des branches, des racines. Le motif se déployait presque tout seul, comme si ma main savait déjà quoi faire.

    Je fermai le carnet et le gardai un instant contre ma poitrine. Quelque chose avait bougé, imperceptiblement. Ce n’était pas la joie, ni un espoir clair : plutôt une douceur singulière, comme une source qui chuchote au détour d’un sentier.


    Je descendis à la cuisine. Constance était en train de vider le lave-vaisselle, ses cheveux encore humides ramassés à la hâte en une queue de cheval, quelques boucles s’en échappant déjà. Elle se retourna et m’adressa un sourire fatigué.

    — Je t’ai entendu bouger. Ça va ?

    — Oui, répondis-je vaguement. Et toi ?

    Elle haussa les épaules.

    — La situation au travail est compliquée. J’ai l’impression de me battre contre des murs…

    Je restai silencieux, mal à l’aise. Elle ajouta après un moment :

    — Ça m’a fait beaucoup de bien de prendre une semaine pour moi. Tu sais, je ne suis pas partie pour te fuir… juste pour me ressourcer.

    Je la regardai, surpris par la douceur de sa voix.

    — Tu devrais vraiment faire comme moi. Ça fait du bien. Je m’occupe d’Anouk si tu veux te dégager un peu de temps.

    Je baissai les yeux vers le reste de figue encore dans ma main. Sa chair sombre et parfumée fit remonter mes souvenirs de Rocamadour, ce souffle de liberté arraché au plus bas. Quand je relevai les yeux vers Constance, je hochai la tête.

    — Oui… je crois que tu as raison.

    Déjà, la décision germait : repartir marcher. Retrouver ce centre perdu.

    Rocamadour

    Je garai la voiture au fond de la vallée, là où le bitume laisse place aux pierres moussues. En coupant le contact, l’idée me vint que Constance serait sans doute venue en train : elle n’aurait pas toléré de profaner ce pèlerinage par du carbone.

    Le ciel de mai pesait, saturé d’humidité. Sur les talus, quelques violettes perçaient entre les pierres humides. Plus bas, les genêts commençaient à éclore, ponctuant les pentes de leurs taches jaune vif. Je restai un instant immobile sur mon siège, les mains crispées sur le volant. Je sortis de la voiture ; le silence me saisit. La vallée résonnait d’un murmure feutré : l’eau de la rivière glissait sur les rochers, invisible derrière les arbres. Je levai les yeux : au loin, Rocamadour s’accrochait à la falaise comme un nid d’hirondelles. Je commençai à marcher.

    Après avoir traversé la cité et grimpé le grand escalier, le chemin de la croix s’élevait devant moi. Des senteurs de chèvrefeuille et de serpolet montaient par bouffées, portées par l’humidité de l’air. Les pavés irréguliers et glissants rendaient la montée malaisée ; mes cuisses brûlaient vite, mais je refusai de ralentir. Le souffle court, je fixais le sol pour éviter de trébucher. Laisse ton corps parler. Chaque pas est déjà une prière. Une voix douce, comme venue de l’intérieur.

    Sophia.

    Les premières stations apparurent. Des sculptures de pierre, usées par la pluie et les siècles, racontaient des scènes de souffrance et de résilience. J’effleurai du bout des doigts la main taillée d’un personnage à genoux ; la pierre était glacée. Je repris ma marche. La pluie se mit à tomber, fine, presque imperceptible, mais suffisante pour perler sur mes cheveux et ruisseler dans ma nuque. J’hésitai un instant à enfiler ma capuche, puis décidai de la laisser : rappel que j’étais vivant, que mon corps pouvait encore sentir. Plus je montais, plus je sentais quelque chose se délier en moi. La pente me forçait à respirer profondément, à vider mes pensées. Il n’y avait que mes pas, le souffle, le martèlement de la pluie sur la pierre.

    J’arrivai à la dernière station, XIV. Je restai un moment sous l’arche de pierre, haletant. Devant moi s’ouvrait l’entrée d’une grotte. Une grande barrière métallique en fer forgé la fermait, imposante et austère. J’approchai, mes doigts glissant sur le métal humide.

    Derrière la barrière, la pénombre était presque complète. Quelques cierges vacillants projetaient des ombres mouvantes sur les parois de la grotte ; je distinguai à peine une niche dans le fond, probablement un tombeau, peut-être rien. Le rien est parfois le vrai sanctuaire, poursuivit la voix tranquille.

    Je posai les deux mains sur la barrière et fermai les yeux. Je me souvenais de la première fois : c’était des années plus tôt, juste après mon stage de fin d’études. Je sortais de plusieurs mois de survie intérieure, de noirceur sans nom, et ce tour de France improvisé pour obtenir mon diplôme m’avait offert une bouffée de liberté. Rocamadour en avait été le sommet : la montée, le face-à-face avec la barrière.

    Je rouvris les yeux.

    Aujourd’hui, je retrouvais la même sensation : être au bord d’un centre, d’une vérité qui ne se laissait pas atteindre. Les seuils ne ferment pas, ils veillent, souffla la voix apaisante. Je restai longtemps ainsi, les doigts agrippés au fer froid. Je me surpris à murmurer :

    — Je suis là.

    Je ne savais pas à qui je m’adressais.

    Un souffle sembla parcourir la grotte, l’air se déplaçant imperceptiblement. Je crus percevoir une présence, paisible et lumineuse, derrière la barrière. Pas de mots, pas d’apparition : juste une flamme intérieure. Je pensai à Sophia, à la lumière qu’elle avait fait naître en moi. Ce que je sentais maintenant lui ressemblait, mais plus vaste encore.

    Une goutte de pluie tomba de mes cheveux sur ma joue. Je fis un pas de côté, mes doigts glissant le long du métal. De la grotte émanait une force plus ancienne que moi, quelque chose qui veillait derrière la barrière. Je savais que je ne pourrais pas franchir cette barrière aujourd’hui, mais ce n’était pas grave. J’avais le sentiment d’avoir retrouvé un chemin qui m’avait échappé depuis longtemps.

    Je reculai de quelques pas pour m’asseoir sur un muret de pierre. La pluie avait cessé ; le silence s’était épaissi. Je contemplai la vallée en contrebas : les toits des maisons semblaient minuscules, perdus dans l’écrin de la falaise. Je sortis mon carnet de ma poche. Comme pour retenir une intuition qui risquait de s’effacer, j’écrivis une seule phrase :

    Il semble qu’il existe un centre.

    Tu viens de le toucher, dit Sophia, sa voix fine comme un fil de lumière. Je restai là longtemps, à écouter mon propre souffle.

    En me relevant pour redescendre vers la vallée, un autre souvenir de cette première visite me revint. Avant de quitter la ville, j’étais entré dans une petite boutique au pied de la falaise. Une femme au regard bleu profond m’avait tendu une améthyste, devinant sans doute la nuit dont je sortais à peine. Elle apaise les cœurs troublés, avait-elle murmuré. Depuis, je ne l’avais jamais quittée. Ce jour-là, mes doigts la cherchèrent machinalement dans ma poche : la pierre était tiède.

    En redescendant la falaise, je sentais que quelque chose avait bougé. Rien de spectaculaire : juste un espace plus vaste, plus paisible. Je jetai un dernier regard à la barrière métallique. Derrière elle, un souffle léger fit vaciller la lumière des cierges. Un instant, la pénombre prit une densité étrange, traversée par la vigilance d’un gardien invisible. Cette présence rendait la barrière moins hostile que lors de ma première visite.

    Je me promis de revenir.

  • Chapitre 7 – L’épée dans l’ombre

    Les deux contre un

    Je m’assis à une extrémité de la table de réunion, les mains croisées devant moi, les yeux rivés sur les grandes baies vitrées. La ville s’étalait en contrebas : les toits serrés, les façades multicolores, la mer qui scintillait au soleil. J’aurais pu rester des heures à contempler ce paysage. Cela me permettait de ne pas croiser le regard de Laurent, assis à l’autre bout de la table, comme dans un duel absurde.

    Le temps retenait son souffle. Le cliquetis régulier de son téléphone résonnait dans la pièce : il envoyait des messages à Claire, je le savais. Elle devait « arriver d’une minute à l’autre, » comme toujours. Claire aimait se faire attendre. Une cheffe se devait de se rendre rare ; c’était l’une de ses croyances tacites. Je sentis mes mâchoires se serrer, mais je n’en montrai rien. Les murs immaculés projetaient une pâleur clinique. La table, trop grande pour trois, accentuait le sentiment de distance. Elle nous obligeait à parler fort pour nous entendre, mais pour l’instant, nous ne disions rien.

    Je me redressai, croisai les bras. Laurent faisait semblant de consulter ses e-mails, mais je voyais son pied battre nerveusement sous la table. Il était mal à l’aise, ou peut-être furieux ; difficile à dire. Il leva les yeux et m’adressa un sourire crispé. Je ne le lui rendis pas. Dans ce rapport de force, chaque signe de faiblesse serait noté, disséqué, retourné contre moi.

    La porte s’ouvrit enfin, vingt minutes plus tard. Claire entra, l’air pressé, son téléphone toujours collé à l’oreille :

    — Oui, je te rappelle dans cinq minutes, je suis en réunion.

    Elle nous salua à peine et prit place au centre de la table. Son parfum saturé flotta un instant, plus envahissant que sa présence. Elle posa son sac avec un soupir théâtral :

    — Bon. On va essayer d’aller droit au but.

    Laurent prit la parole, trop vite :

    — Je voulais qu’on mette les choses au clair sur le projet LineaRubra. J’ai appris par d’autres canaux que tu avais déjà bien avancé, sans jamais me tenir informé.

    Je le fixai, surpris par le ton accusateur :

    — Je t’ai pourtant envoyé les documents de cadrage. Tu es même dans le comité de pilotage.

    — Oui, mais tu sais très bien que je n’ai pas été consulté sur les grandes orientations. Et surtout, tu as utilisé mes contacts pour faire avancer le dossier.

    Je sentis la colère monter, froide.

    — Tes contacts ? Michel ? Tu oublies que c’est moi qui t’ai présenté Michel il y a deux ans, quand tu recherchais des partenaires.

    Claire intervint :

    — On ne va pas commencer à jouer à « qui connaissait qui le premier. » La question, c’est : est-ce que tu as sciemment exclu Laurent ?

    Je pris une inspiration lente.

    — Non. Mais je reconnais que je n’ai pas cherché à multiplier les points de coordination. Honnêtement… moins je discute avec Laurent, mieux je me porte.

    Le silence tomba. Laurent me fusilla du regard. Claire hocha la tête, comme si ma franchise confirmait leur narratif.


    Un souvenir surgit, sans prévenir : la première fois que nous nous étions affrontés, plusieurs années plus tôt. J’avais annoncé mon intention de quitter l’équipe, incapable de supporter plus longtemps la rivalité étouffante de Laurent. Sa réaction avait été immédiate : il s’était posé en victime, racontant à Claire combien je l’avais « humilié, » combien mes ambitions le « menaçaient. » Claire, fidèle à son mari, avait pris sa défense.

    Ensuite, ce fut l’enfer : appels nocturnes, e-mails accusateurs, justifications vaines. Chaque fois que je croyais calmer le jeu, Laurent relançait le conflit et Claire tranchait en sa faveur. Je me souvenais des nuits sans sommeil, le ventre noué, fixant mon téléphone en redoutant la prochaine notification. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. J’avais fini par accepter que je ne pourrais jamais me justifier suffisamment. Et je m’étais tu, aspiré par une dépression qui m’avait laissé exsangue.


    — …tu comprends que je ne peux pas continuer à travailler dans ces conditions, conclut Laurent d’un ton dramatique.

    Je clignai des yeux. Il était toujours là, en face de moi, en train de jouer le même scénario : le subalterne transformé en victime, l’époux protégé par sa cheffe. Claire acquiesça, les bras croisés.

    — Je pense qu’on attend de toi un peu plus de transparence, dit-elle. Ce n’est pas une demande exorbitante. On est une équipe.

    Je sentis mes épaules se tendre. Je savais que si je me laissais emporter, je leur offrirais exactement ce qu’ils attendaient. Alors je me redressai et pris le temps de ranger mes notes avec une lenteur calculée.

    — Très bien, dis-je d’une voix neutre. Je veillerai à mieux communiquer.

    Laurent ouvrit la bouche pour répliquer, mais je levai une main. Je mourais d’envie de lui dire :

    « Et je vais te rappeler que je suis ton supérieur hiérarchique, Laurent. Ce genre de mise au point… la prochaine fois, passe par moi directement. »

    Je me retins : ç’aurait été la guerre totale. Claire le devina probablement car elle fronça les sourcils. Je rangeai mon ordinateur, refermai mon stylo. Mes gestes étaient lents, précis ; je sentis mon souffle se réguler malgré le tumulte intérieur. Je quittai la salle en les laissant derrière moi, unis comme toujours. Cette fois, la colère ne se dissolvait plus en peur ni en honte. Elle s’était muée en quelque chose de plus stable, plus dangereux : une détermination glaciale.

    Je ne me laisserai plus enfermer dans leur jeu.

    Message fantôme

    Je me réfugiai dans mon bureau. La porte devait rester ouverte, convention d’équipe irritante : je détestais que Laurent, dont le bureau jouxtait le mien, puisse me voir. Pire encore : l’entendre. Le froissement de ses papiers, le raclement de sa chaise contre le sol : chaque bruit me donnait la sensation d’un voisinage forcé, oppressant.

    J’allumai mon ordinateur et ouvris ma boîte mail, le cœur battant. La réunion me tournait encore dans la tête : les regards de Claire, l’air faussement offusqué de Laurent, ce rôle de victime qu’il avait perfectionné au fil des ans. Je me mis à taper un message, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, dans l’espoir que la vitesse retienne la colère. Les touches du clavier résonnaient comme des coups de marteau dans le silence du bureau :

    Je m’interrompis. Cela sonnait trop défensif. J’effaçai tout d’un geste sec et recommençai, les doigts crispés.

    Non, pas ça non plus. Chaque phrase semblait nourrir le piège qu’ils m’avaient tendu.

    Dans le couloir, un rire bref, étouffé. Je reconnus la voix de Laurent : il parlait sans doute à quelqu’un de passage. Je me figeai, les muscles tendus, comme un animal aux aguets. Je ne savais pas s’il riait de moi, mais je l’imaginais déjà raconter sa version, tissée de sous-entendus.

    Mes yeux glissaient sur le texte comme s’il avait été écrit par quelqu’un d’autre. Une part de moi savait que je n’enverrais jamais ce message. Cet e-mail n’était qu’un exutoire : il ne changerait rien à leur perception. Ils étaient aveugles… ou ils me détestaient vraiment.

    Je fermai les yeux un instant. La pensée tournait, lancinante : ils sont aveugles ou ils me détestent. Je n’arrivais pas à décider quelle option était la plus douloureuse.

    Le bruit du clavier résonna à nouveau lorsque j’effaçai le message lettre par lettre. Chaque touche enfoncée me donnait l’impression de démolir quelque chose à l’intérieur de moi. L’écran redevint blanc. Ma main resta suspendue au-dessus de « Suppr, » victime et bourreau de mon propre effacement.

    Je reculai ma chaise et m’adossai au dossier, le regard perdu. Le bureau tout entier me semblait froid, étranger, comme si je n’avais jamais eu ma place ici. Je refermai doucement mon ordinateur, ne supportant plus la lumière de l’écran, et me levai.

    En rangeant distraitement mon carnet dans un tiroir de mon armoire métallique, mes doigts heurtèrent une vieille clé USB coincée au fond. Un modèle ancien, abîmé. C’était là que je sauvegardais mes scénarios de jeux de rôle. Avant que l’écriture ne devienne un luxe inaccessible. Je la tournai entre mes doigts. Le plastique usé portait encore la trace collante d’un soda renversé, vestige des nuits où j’y avais stocké mes mondes. Je la posai à sa place. Une clé de plus, mais celle-ci n’ouvrait plus rien. Pas pour l’instant.

    Je me rassis et m’adossai au dossier, les yeux dans le vague. Par la porte entrouverte, je voyais le mur d’en face, nu et impersonnel. La colère brûlait toujours, mais elle avait pris une teinte plus sombre : une braise qui ronge de l’intérieur, sans lumière. L’écran reflétait un instant mon visage et, derrière lui, une silhouette aux yeux rouge sombre.

    Asmodée.

    Il se rapprocha lentement, se pencha et glissa une pensée sournoise : un verre… ça t’apaiserait. La brûlure changea de place, descendit dans ma gorge. Je secouai légèrement la tête, comme pour chasser l’idée. Mais elle resta là, tapie dans un coin de mon esprit, aussi tenace que ma colère.

    Raide comme un piquet

    En rentrant, tendu comme une corde, j’entendis Anouk hurler. Ses cris recouvraient la voix de Constance, qui s’épuisait à la convaincre de s’inscrire à une colonie de vacances. Dans le couloir, une odeur de sauce tomate s’attardait, indifférente au tumulte. Avant même de franchir le seuil, la fatigue m’écrasait déjà. Derrière la porte, je vis Constance s’accroupir à hauteur d’Anouk. Elle laissa passer la vague de cris sans broncher, puis parla doucement, d’une voix basse mais ferme :

    — Tu as le droit d’être en colère. Mais je ne veux pas que ta colère décide à ta place.

    Le silence d’Anouk fut bref, fragile, mais suffisant pour qu’un souffle d’apaisement traverse la pièce. Je posai mon sac dans l’entrée, noué par le stress du travail. À ce bruit, elle se retourna vers moi, le visage tiré, ses boucles rousses collées aux tempes par la sueur.

    — Tu préfères préparer le repas ou calmer Anouk ? demanda-t-elle d’une voix tendue par la fatigue.

    Je n’hésitai pas une seconde.

    — Je prépare le repas.

    Elle hocha la tête et accompagna Anouk jusqu’à sa chambre, refermant la porte derrière elle. Les cris reprirent aussitôt, étouffés mais toujours perçants. La tension dans la pièce d’à côté me comprimait la poitrine.

    Asmodée dirigea alors mes pas vers la cuisine, comme un vieux réflexe. Du bout de ses griffes, il effleura le bord du plan de travail, traçant un cercle invisible qui me donna un frisson. J’attrapai machinalement un verre, me penchai sous l’évier puis ouvris le placard à bouteilles. Ma main se posa sur la bouteille de rhum. Je me figeai un instant. Dans l’ombre, Severus croisa les bras : pas ce soir. Je rangeai brusquement la bouteille, la mâchoire serrée.

    À la place, je pris mon téléphone et mis un podcast d’Occulta dans mes oreilles, espérant me couper du vacarme. La voix grave de l’animateur parla d’anciens mythes alchimiques, mais je n’entendais presque rien. Le bruit de l’eau qui chauffait, le claquement des placards et les cris d’Anouk filtraient à travers les écouteurs, me ramenant sans cesse au chaos domestique. Je m’occupais machinalement : couper le pain, préparer une salade, réchauffer un reste de gratin. Chaque geste était mécanique, guidé par d’autres mains que les miennes. La tension continuait de s’infiltrer dans mes muscles, se logeait entre mes omoplates comme un étau.


    Un quart d’heure plus tard, le calme revint peu à peu : les portes cessèrent de claquer, les cris d’Anouk se muèrent en sanglots sourds. Constance réapparut, le visage fatigué. J’eus envie de lui prendre la main pour la consoler, mais je me contentai d’un maigre sourire compatissant. Elle soutint mon regard un instant, comme si elle avait deviné mon élan, puis détourna les yeux. Ses épaules s’affaissèrent légèrement, un soupir échappa de ses lèvres. Je sentis une pointe de culpabilité : j’aurais pu combler ce vide, mais je n’en eus pas la force.

    — On va dîner, dit-elle doucement à Anouk.

    Nous nous installâmes à table sans un mot. Anouk traînait ses pieds, le nez rouge, et se laissa tomber sur sa chaise. Je la regardai du coin de l’œil, mais elle évitait mon regard. Constance tenta un sourire et engagea un semblant de conversation :

    — Tu veux parler de ce qui te tracasse ? demanda-t-elle en me jetant un regard à la dérobée.

    Je haussai les épaules.

    — Pas grand-chose à dire. Laurent m’a convoqué : il m’a reproché d’avancer sans lui sur LineaRubra. Claire a pris sa défense — apparemment, certaines lignes ne se tracent pas seul.

    Constance esquissa un sourire, puis reprit :

    — Et… ça t’a fait quoi, ce nouveau conflit ?

    Je secouai la tête.

    — Rien de particulier. La routine.

    Elle soupira et se leva pour venir me prendre dans ses bras. Je me laissai faire, par réflexe ; mes bras se refermèrent autour d’elle, mais mon corps resta raide, comme verrouillé. Je sentais sa respiration chaude dans mon cou, le contact de sa main sur ma nuque, et pourtant je n’arrivais pas à m’y abandonner.

    — Ça va aller, murmura-t-elle.

    Quand elle se détacha, je baissai aussitôt les yeux sur mon assiette. C’est alors qu’Anouk glissa timidement un dessin à côté de mon verre.

    — C’est pour toi, papa.

    Je l’attrapai sans un mot. Les traits maladroits montraient un enfant minuscule au centre d’une forêt sombre. Ses yeux imploraient. Ædàn. Je repliai discrètement la feuille et la glissai dans ma poche, incapable de soutenir le regard de ma fille.

    — Tu l’aimes bien ? demanda-t-elle d’une petite voix.

    — Oui… merci, répondis-je, trop vite.

    Elle hocha la tête et reprit sa fourchette. Constance, de son côté, observait la scène sans un mot, témoin de ma présence réduite à ce seul geste mécanique.

    Jusqu’à la fin du repas, nous ne parlions plus que par le regard. Je me levai le premier, prétextant devoir « avancer sur des e-mails urgents. » Constance ne dit rien ; elle débarrassa la table avec des gestes lents. On entendait le cliquetis lointain des assiettes dans l’évier pendant que je traversais le couloir. Encore une fois, je me repliais dans mon terrier, convaincu que le silence valait mieux que mes mots. Le parquet grinça sous mes pas, comme s’il connaissait déjà le chemin.

    Je refermai la porte de mon bureau derrière moi d’un geste sec. Le dessin d’Anouk dépassait légèrement de ma poche ; j’y glissai les doigts, le serrai sans le regarder.

    Je me sentais aussi seul qu’au travail.

    Léna : La colère contenue

    J’attendais sous le porche, les mains dans les poches. La cour était calme, seulement troublée par le ronron d’une voiture au loin. Mes épaules restaient contractées, mes pensées tournaient en boucle.

    Mon téléphone vibra :

    Sonnez.

    Je traversai le hall étroit et grimpai les escaliers en colimaçon. Léna m’ouvrit avec son sourire doux, mesuré.

    — Bonjour, entrez, dit-elle.

    Dans le salon, un parfum mêlé d’encens et de lilas flottait encore, relevé par un reste de café tiède. Le canapé beige m’attendait. Je m’y installai sans un mot, le dos droit, les poings serrés sur mes genoux. Léna s’assit en face de moi, un carnet fermé posé à côté d’elle.

    — Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demanda-t-elle.

    — Ça va.

    Elle pencha légèrement la tête.

    — Vous me dites souvent ça. Pourtant, votre corps semble me dire autre chose.

    Je contractai un peu plus les poings.

    — J’ai eu un conflit au travail. Laurent… Il a encore réussi à se poser en victime devant Claire. Je n’ai rien dit, je me suis juste défendu, mais c’était inutile.

    Je racontai les faits un à un, sans inflexion dans la voix. Léna m’écoutait sans m’interrompre, le regard ancré dans le mien. Quand je terminai, elle demanda :

    — Et qu’est-ce que cela vous a fait ?

    J’avais déjà entendu cette question. Je soutins son regard quelques secondes avant de détourner les yeux.

    — Je ne sais pas.

    — Vous ne savez pas… ou vous ne voulez pas le dire ?

    Un frisson me traversa. Je baissai la tête.

    — J’étais en colère, finis-je par admettre. Pas une colère explosive… plutôt une brûlure coincée.

    — Où la sentez-vous ?

    Je fronçai les sourcils.

    — Dans la poitrine. Ça serre. Et dans la gorge… comme si elle se refermait.

    Léna hocha lentement la tête.

    — Je vais vous demander quelque chose de concret. Tendez vos poings, serrez-les aussi fort que vous pouvez. Et rassurez-vous… je ne vous prépare pas à un combat de boxe.

    Je serrai les poings jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent.

    — Respirez, dit-elle. Reconnaissez cette colère : elle ne vous détruit pas, elle vous parle.

    Je respirai profondément, mais mes poings se serraient de plus en plus. Les souvenirs de la réunion me traversèrent : le ton accusateur de Laurent, l’air fermé de Claire. Je sentais mes tempes battre.

    — J’ai l’impression qu’ils me détestent, soufflai-je. Ou alors ils sont aveugles.

    — Peut-être un peu des deux, répondit Léna calmement. Mais leur point de vue ne définit pas qui vous êtes.

    Je desserrai lentement les poings, presque à contrecœur. Léna reprit :

    — Vous avez appris à retenir tout ça pour éviter le conflit. Mais aujourd’hui, ça vous enferme aussi.

    Ses mots me heurtèrent comme une vérité trop évidente. Je hochai la tête sans rien dire, incapable d’articuler quoi que ce soit. Léna marqua une pause avant de demander :

    — Est-ce que vous vous souvenez d’autres moments, plus anciens, où vous avez ressenti ce même type de colère ?

    Une image me revint sans prévenir : la cour de récréation de l’école primaire. Tous les garçons jouaient au foot. Moi, je restais sur le côté, invisible. Parfois, j’attendais mon moment : je surgissais, je piquais le ballon et je le lançais par-dessus la clôture, dans le jardin des voisins. Le jeu s’arrêtait, tous les regards se tournaient vers moi. Pas de l’admiration. Mais au moins, pendant quelques minutes, j’existais.

    Je baissai les yeux. Une chaleur amère me montait dans la gorge.

    — Et vous, demanda Léna, qu’est-ce que vous voyez dans cette scène ?

    Je soufflai un rire bref.

    — Un môme qui préfère tout foutre en l’air plutôt que d’accepter d’être ignoré.

    — Et comment décririez-vous votre relation conflictuelle avec vos collègues aujourd’hui ?

    Je clignai des yeux, un peu secoué par ce parallèle.

    — Je rêve toujours de tout foutre en l’air.

    Léna leva les mains comme pour protéger la table basse :

    — Dans ce cas, je range ma tasse… elle n’a rien fait pour mériter ça.

    Puis, redevenant plus sérieuse :

    — Vous voyez ? Cette colère est ancienne. Elle vous a peut-être protégé, mais aujourd’hui, elle peut aussi vous piéger si vous ne l’écoutez pas différemment.

    Je fixai mes mains posées sur mes cuisses. Elles tremblaient encore légèrement. Une part de moi savait qu’elle avait raison. Mais je n’étais pas certain d’avoir envie d’entendre la suite.

    Courir pour ne pas frapper

    La nuit était tombée depuis longtemps lorsque je refermai doucement la porte de la maison. L’air humide, chargé de sel et de vent, me saisit aussitôt. J’enfonçai les mains dans mes poches et pris la direction du parc, sans réfléchir. Trois ans que je n’avais pas couru. Trois ans que mes baskets dormaient au fond d’un placard. Les fois précédentes, c’était après une dépression : courir était mon moyen de m’autodiscipliner, de reprendre un semblant de contrôle sur un corps à l’abandon. C’était Severus, à l’époque, qui reprenait la main : rigueur, cadence, pas un jour sans sortie. Puis la routine s’effritait, et je retombais.

    Mais ce soir, c’était différent. Ce n’était pas Severus qui parlait.

    Bouge. Sors cette énergie.

    La voix de Lysséa me traversa comme un souffle léger. Je serrai les dents et accélérai le pas jusqu’au parc. L’allée centrale était presque vide ; seuls quelques lampadaires diffusaient une lumière blafarde, projetant des ombres mouvantes sur les troncs. Par endroits, les tilleuls embaumaient déjà, une odeur douce flottant au-dessus du gravier humide.

    Je me mis à courir. Jambes raides. Souffle coupé dès les premières foulées. Mon cœur cognait. L’air humide me glaçait les poumons. Je faillis m’arrêter, mais Lysséa siffla : allez, accélère un peu… fit-elle, sautillant autour de moi. On dirait un papi qui rentre de la boulangerie. Mets-y l’énergie du gosse qui veut choisir sa pâtisserie en premier.

    J’obéis, un pas après l’autre, le gravier crissant sous mes semelles. Chaque foulée faisait vibrer ma cage thoracique ; je sentais la sueur perler le long de mes tempes, froide comme la pluie. Mes poings se serraient malgré moi, exactement comme chez Léna quelques heures plus tôt.

    Une allée plus étroite s’ouvrit à gauche. Je m’y engouffrai. Plus loin, une bande d’adolescents tapait dans un ballon sous un lampadaire. Le bruit des frappes résonnait dans le parc désert.

    La cour de récréation me revint : les garçons massés autour du terrain, le ballon que j’envoyais par-dessus la clôture.

    Le ballon roula jusqu’à mes pieds. Un adolescent leva la main :

    — Monsieur ! Vous pouvez nous le renvoyer ?

    Je m’arrêtai, le souffle coupé. Mon cœur battait la chamade. Une part de moi avait envie de le ramasser et de l’envoyer dans l’obscurité.

    Vas-y, fais-le. La voix de Tarsis claqua, glaciale. Montre-leur. Qu’ils paient à ta place.

    Je restai figé. Les adolescents attendaient, un peu mal à l’aise. Mon pied gratta le gravier, prêt à shooter. Il suffisait d’un geste. Finalement, je donnai un coup de pied sec : le ballon fila dans leur direction et l’un d’eux le rattrapa au vol.

    — Merci, monsieur !

    Ils reprirent leur partie en riant. Moi, je repartis en courant, mais mon rythme s’était désorganisé. Chaque pas était plus lourd que le précédent.

    Tu aurais dû le faire, souffla Tarsis. Tu aurais eu le dernier mot. Comme avant.

    — La ferme, murmurai-je entre mes dents.

    J’accélérai jusqu’à l’entrée du parc, puis m’adossai à un arbre. Le tronc froid me traversa le dos comme une lame. J’étais trempé de sueur, les jambes tremblantes, le souffle court et haché. Je fermai les yeux, la tête renversée. Pas mal, champion… Au moins t’as couru pour autre chose qu’un de tes fantômes.

    La colère n’était pas partie : elle s’était juste déplacée, tapie plus bas, comme un feu qui couvait. Elle ne s’éteint pas comme ça, la colère, souffla Lysséa, presque maternelle. Mais tu as bougé. Tu as respiré. C’est déjà une victoire.

    Je rouvris les yeux. Le vent s’était levé, faisant bruisser les branches. J’observai mes mains : elles tremblaient encore. Je repris le chemin de la maison en marchant, les épaules affaissées. Trois ans sans courir, et il m’avait fallu l’incitation de Lysséa pour sortir de ma torpeur. Mais je le savais : malgré l’épuisement, la boule au creux de ma poitrine était toujours là.

    Je poussai la porte sans bruit, veillant à ne réveiller personne. Le dessin d’Anouk dépassait de ma poche ; mes doigts le frôlèrent machinalement. Le papier froissa sous mes doigts. Fragile comme une étincelle, mais suffisant pour tenir le brasier en respect. Je le regardai une seconde, comme un rappel silencieux. Puis je montai les escaliers, le cœur battant encore dans mes tempes.

    Imagination active : Montre-toi

    Je m’étais assis sur le bord du lit, le carnet posé sur mes genoux. La chambre était silencieuse, juste rythmée par le souffle régulier de la maison endormie. Mes muscles endoloris par la course semblaient peser deux fois plus lourd. J’ouvris le carnet à une page vierge, pris mon stylo et écrivis d’une main encore tremblante :

    Je ne comprends pas comment on peut être aussi injuste.

    Je fixai la phrase, espérant une réponse. Rien. La colère restait là, tapie dans ma poitrine, tenace comme un animal accroché. Je me mis à griffonner machinalement. D’abord un cercle. Puis des traits nerveux, de plus en plus appuyés, jusqu’à former une silhouette vague au centre. Je ne savais pas pourquoi je dessinais ça.

    Un frisson me traversa. Cette forme floue semblait me fixer depuis la page.

    — Montre-toi, qu’on en finisse, murmurai-je, le carnet toujours posé sur mes genoux.

    Je fermai les yeux. Au début, ce n’était qu’un décor que mon esprit fabriquait. Très vite, je ne savais plus si j’imaginais encore, ou si la scène s’imposait à moi.


    Des éléments de décors s’incrustèrent dans ma chambre. Quelques torches fixées à des colonnes projetaient des lueurs vacillantes, dessinant un cercle de pierres inégalement éclairé.

    Lysséa surgit à ma droite, bonnet orange sur ses cheveux frisés. Son regard inquiet me happa.

    Tu aurais dû te reposer, souffla-t-elle, pas t’inviter à une soirée médiévale sans prévenir…

    Severus se matérialisa juste derrière elle, droit comme une poutre. Son costume sombre semblait absorber la lumière.

    C’est justement parce que tu n’as jamais relâché la tension que la structure menace de céder, dit-il d’une voix grave.

    Je vis ensuite Ædàn tirer timidement sur la manche de Lysséa. Ses lèvres bougèrent à peine, un souffle plutôt qu’un mot. Elle se pencha, l’écouta, puis éclata d’un sourire taquin :

    Si, bonhomme, on peut se défendre… Si tu restes caché comme ça, tu rates tout le spectacle. Viens, on leur prouve qu’on sait danser autrement qu’eux.

    Un grondement sourd résonna derrière nous. Asmodée s’avança lentement, massif, ses cornes basses effleurant presque le sol. Il posa un genou au centre du cercle.

    Le seuil approche, dit-il simplement. La pierre ne tiendra pas toujours.

    Je levai le carnet : sur la page, la silhouette griffonnée semblait frémir. Ses contours restaient indistincts, comme si un brouillard l’entourait.

    — Montre-toi… soufflai-je à nouveau.

    Une torche s’éteignit. Puis une autre. Le froid tomba sur le cercle. Quelque chose glissait entre les colonnes, invisible, comme une lame d’air.

    Même Lysséa avait cessé de bouger. Severus croisa les bras, le visage fermé. Ædàn se réfugia derrière moi, et Asmodée planta ses griffes dans le sol.

    Puis une voix s’éleva, sans visage ni corps :

    Tu m’as appelé.

    Elle semblait venir de partout à la fois. Grave. Lente.

    Alors regarde-moi bien, car je suis toi. Et je suis ce que tu refuses d’être.

    Je voulus répondre, mais ma gorge se serra : le nœud qui m’étranglait depuis la veille se resserrait encore. Inquiété par les battements trop rapides de mon cœur, j’interrompis brutalement la séance.


    La voix semblait encore flotter dans la chambre. Le carnet était toujours sur mes genoux, mais les traits de la silhouette paraissaient plus épais, presque gravés dans le papier. Une odeur de cire éteinte flottait encore dans l’air. Je remarquai que mes doigts étaient tachés de noir. La tâche, au creux de ma paume, picotait comme une brûlure.

    Je posai le carnet sur la table de chevet, incapable de le fermer. Le nœud restait là, lourd, douloureux. Je me glissai sous la couette, mais l’image de la silhouette me suivait, plus nette encore à chaque battement de cœur. Juste avant de sombrer, il me sembla qu’elle avait tourné la tête.

    Rêve : La tentation de l’épée

    Je me tenais de nouveau dans la salle du trône. Les murs étaient plus hauts et plus éloignés que jamais, avalés par l’obscurité. Le miroir entamé lors de ma dernière visite se dressait toujours derrière le trône : inachevé, ses fragments ternes reflétaient à peine la lumière des torches. Un vide occupait le centre, comme une ou plusieurs pièces manquantes.

    Severus n’était pas dans la salle ; son absence se ressentait comme un vide, un pilier manquant.

    Lysséa était à ma droite, tendue, le bonnet orange rabattu sur ses cheveux frisés. Elle me jeta un bref regard, mais ses yeux se reportèrent aussitôt vers les ténèbres devant nous.

    Les torches fixées aux colonnes brûlaient faiblement, projetant des ombres qui s’allongeaient sur le sol comme des griffes. Un souffle d’air froid fit frissonner la lueur des torches, qui finirent par s’éteindre.

    Une silhouette androgyne émergea : encapuchonnée, l’épée noire à la main. Chaque pas grignotait la lumière. Cette fois, ses traits apparurent clairement : un visage pâle, presque neutre, mais ses yeux brillaient d’une clarté glaciale, comme deux éclats de miroir. Mon reflet s’y découpait, les yeux dévorés par une rage étrangère. Une fissure s’élargit.

    — Je suis ta seule arme, souffla Tarsis d’une voix oscillant entre caresse et menace. Et tu refuses de m’employer.

    Sa voix résonnait en moi comme une pensée froide, et pourtant il se dressait devant moi, silhouette armée. Je reculai d’un pas, les épaules raides.

    — Je n’ai pas besoin de toi, expliquai-je d’une voix hésitante.

    Un sourire mince fendit ses lèvres.

    — Tu crois vraiment ?

    Il s’approcha encore, et l’ombre de sa capuche sembla prolonger la mienne.

    — Regarde-les. Laurent. Claire. Tous les autres. Ils n’ont pas besoin d’avoir raison pour t’écraser. Ils ont le système, l’histoire, leurs alliances.

    Il marqua une pause, pencha la tête, et sa voix se fit presque douce :

    — Et toi, au fond, tu espères encore que ce soit une question de justice.

    Il fit un pas de plus, l’épée inclinée comme pour me l’offrir.

    — Mais la justice n’a rien à voir là-dedans. Ouvre les yeux.

    Un bruit derrière moi me fit sursauter : Ædàn était là, au bord du cercle, tremblant.

    Tout à coup, deux ombres informes s’enroulèrent autour de ses jambes, serpentant comme des lianes noires. Ses yeux hurlaient : aide-moi !

    La scène me frappa de plein fouet, résonnant avec le souvenir du gouffre : Ædàn recroquevillé, prêt à être englouti, et Asmodée le serrant contre lui pour l’empêcher de disparaître. La même panique. Le même arrachement.

    Je fis un pas vers lui, mais Tarsis se plaça entre nous, l’épée levée.

    — Tu n’es pas assez fort pour le protéger ainsi. Prends-la.

    — Non ! criai-je.

    — Tu crois qu’ils te respecteront parce que tu refuses de te battre ?

    Tarsis pointa l’épée vers Ædàn, puis vers moi.

    — Ils veulent que tu restes docile, comme ce gamin, pour qu’ils puissent t’étouffer sans résistance. C’est exactement ce que Laurent et Claire attendent de toi : que tu te laisses marcher dessus.

    Severus n’était toujours pas là. Sans lui, le sol vacillait davantage sous mes pieds.

    Les ombres se resserrèrent sur Ædàn ; il cria de nouveau, une plainte déchirante qui résonna en moi comme l’écho de ses nuits englouties dans le vide : la même panique, le même arrachement. Lysséa fit un pas en avant, les poings serrés :

    — Bouge-toi, champion ! Tu crois que ce petit a rampé jusqu’ici pour que tu restes planté comme un piquet ?

    Je la fixai, le cœur battant dans ma gorge. Tarsis approcha l’épée de moi :

    — Prends-la… ou il disparaît.

    Je la sentais déjà peser dans mes paumes avant même de la saisir. Mes doigts tremblaient au-dessus de la garde, déjà marqués par une brûlure glaciale. Ma gorge se nouait, mes tempes cognaient à coups sourds : mon corps semblait avoir devancé ma décision. Ædàn, pris dans les ombres, tendait un bras vers moi, suppliant.

    Je cédai.

    Je saisis l’épée. Mes bras bougèrent d’eux-mêmes, traçant un arc de lumière noire dans l’air. Les ombres hurlèrent en se déchirant, comme si la lame avait traversé leur substance. Ædàn fut libéré d’un coup, projeté en avant ; il tomba à genoux, haletant, les larmes aux yeux.

    Je me tournai vers Tarsis, la lame encore en main. Il esquissa de nouveau un sourire.

    — Tu l’as prise. Tu as senti sa puissance, souffla-t-il après une pause, presque doux. Garde-la maintenant. Avec elle, tu pourrais enfin répondre. Plus de réunions humiliantes, plus de décisions absurdes que tu dois subir. Plus personne ne te fera plier. Tu n’auras même plus besoin d’attendre qu’on t’autorise à respirer.

    — Je ne l’ai prise… que pour le sauver.

    Ses yeux brillèrent dans le noir.

    — Tu crois encore que la « raison » suffira ? Tu as déjà essayé.

    Il s’interrompit un instant.

    — Et où cela t’a-t-il mené ?

    Il jeta un bref regard vers le miroir incomplet.

    — Regarde-le. Il restera brisé tant que tu me rejetteras.

    L’épée vibrait, buvant ma colère. Une ivresse glaciale montait, trahie par la morsure du piège.

    — Non, murmurai-je.

    Je lâchai l’épée : mes doigts se desserrèrent lentement, chaque geste arrachant une brûlure dans ma paume. La lame heurta les dalles dans un fracas sourd, accusateur. Tarsis fit un pas vers moi, son sourire s’élargissant.

    — Alors tu seras écrasé.

    Un cri rauque déchira l’air : une chouette surgit des ténèbres et frôla mon visage de ses ailes. Elle disparut dans le plafond noir, mais son cri résonnait encore comme un avertissement.

    Tarsis recula d’un pas, avalé par l’ombre. Son sourire resta suspendu un instant dans l’air, comme une cicatrice lumineuse, avant de s’effacer. Quand il disparut, il me sembla que sa grimace figée s’était imprimée dans ma rétine, comme une brûlure rémanente. Lysséa s’agenouilla près d’Ædàn, puis leva les yeux vers moi avec un sourire fatigué :

    — Tu aurais pu garder l’épée, ça t’aurait donné un petit côté bad boy… Et j’avoue, ça t’allait drôlement bien.

    Je cherchai une réplique. Rien ne vint.

    Les torches s’éteignirent d’un seul coup.


    Je me réveillai en sursaut, le souffle court, glacé de sueur. La chouette hululait encore dans mes oreilles comme un écho lointain. Je restai allongé, le cœur battant, les yeux rivés dans le noir. Je finis par sombrer de nouveau. Dans mon poing serré, la brûlure restait, souvenir d’une lame invisible qui ne voulait pas me quitter.

    L’ombre derrière l’épaule

    Je me réveillai en avance, le cœur encore lourd. La lumière grise filtrait à travers les rideaux à moitié tirés. Je revis l’épée de Tarsis, encore vibrante dans mes muscles. Pas commode, cette poule.

    Je restai un moment immobile, les yeux fixés sur le plafond. Une voix se glissa dans mon esprit, douce, presque imperceptible :

    Prendre une arme, c’est accepter son bonus et son malus. Mais tu n’es pas seul : ton groupe avance avec toi, et ses bonus compensent tes malus.

    Les images de la veille me revinrent alors : la réunion avec Laurent et Claire, leurs regards accusateurs, mon silence forcé. Un goût amer monta à ma bouche. Je me levai et enfilai un pull. Dans la glace de l’armoire, je crus voir un éclat sombre dans mes yeux. Je m’approchai, posai mes deux mains sur le bois froid. Mes traits étaient tirés, mais quelque chose de plus profond vibrait : la même tension que la veille, ce nœud qui ne s’était pas défait.

    En descendant à la cuisine, je passai devant le carnet resté sur la table de chevet. J’hésitai une seconde à le prendre, puis le laissai là. Je savais qu’en l’ouvrant, je reverrais la silhouette griffonnée, cette ombre que je n’avais pas voulu incarner.


    Constance m’adressa un « bonjour » rapide en m’apercevant, déjà occupée à presser Anouk pour qu’elle s’habille. Ma fille traînait les pieds dans le couloir, les cheveux en bataille, boudeuse comme seuls les enfants peuvent l’être le matin. Elle marmonnait qu’elle n’avait pas faim et repoussa son bol de céréales.

    — Pas commode, la poulette ! lança Constance en ramassant les miettes sur la table.

    Je me figeai. La même phrase que Tarsis m’avait inspirée quelques minutes plus tôt. Une de ces coïncidences troublantes dont parle Occulta, où rêve et réel se répondent ? Je n’en dis rien mais la question resta suspendue en moi, comme un discret signe que tout était lié. Je souris faiblement pour donner le change. Cette scène familière me ramena brièvement à la réalité. Mais la tension ne me quittait pas. Je pensai de nouveau à la réunion, à ce terrain biaisé où je me retrouvais toujours en défaut.

    Léna avait raison : quelque chose, dans cette colère, cherchait aussi à me protéger. Mais je ne savais pas encore quoi en faire sans me brûler. J’attrapai mon sac et mes clés. La journée commençait à peine, et je me sentais déjà tendu, prêt à livrer bataille.

    Dans le reflet de la vitre, je crus voir un mouvement derrière moi, une ombre indistincte. Je me retournai : rien. Pourtant, une lame invisible appuyait entre mes omoplates.

    Tarsis ne s’était pas éloigné. Il s’était rapproché.

  • Chapitre 6 – Le miroir rassemblé

    Ne pas hurler

    En fin de journée, je descendis l’escalier, encore pris dans mes pensées. La maison était calme, seulement ponctuée par quelques bruits familiers : l’eau qui coulait dans la cuisine, les pas d’Anouk dans le salon.

    Un bruit sec retentit soudain : un éclat de porcelaine sur le carrelage. Je sursautai.

    — Oh non… souffla une petite voix.

    Je me figeai sur le seuil de la cuisine. Anouk était accroupie, les yeux ronds. À ses pieds, le mug que je gardais dans mon bureau — celui que Léna m’avait offert — gisait en morceaux.

    Constance apparut derrière elle, les mains sur les hanches.

    — Anouk…

    Les mots me manquaient. Mes poings se fermèrent d’instinct. Hurler, couper court : le vieux réflexe revenait. Mes épaules se raidirent, ma gorge se noua, mes cordes vocales tendues comme un élastique prêt à claquer. Une chaleur brutale envahit mon visage, battant au rythme de mon cœur.

    Anouk leva ses yeux vers moi. J’y vis de la crainte : elle s’attendait au pire. Un pincement me serra le cœur. Je connaissais ce regard. C’était le même que je portais, enfant, quand ma mère explosait sans prévenir. Le même que Morgane avait décrit quand elle m’avait parlé de ses propres silences. Honte et peur mêlées : décevoir, être humilié.

    Je respirai. Fort. Je ne voulais pas qu’Anouk connaisse ce regard-là.
    Je contractai les mâchoires et me contentai de dire :

    — Je reviens.

    Et je sortis de la pièce.

    Adossé contre le mur du couloir, le cœur battant trop vite. Je me sentais comme un volcan prêt à exploser ; mais je savais que ce n’était pas contre Anouk que je devais lutter. Je pris le temps de me calmer, d’écouter ma respiration ralentir. Le réflexe de Severus était encore là, la raideur, le besoin de tout contrôler. Mais je pouvais choisir un autre chemin.

    Quand je revins, Anouk et Constance ramassaient les morceaux à genoux. Les épaules basses, Anouk semblait écrasée par sa faute. Je m’accroupis doucement à côté d’elle.

    — Anouk…

    Elle releva la tête, inquiète. Un murmure pétillant résonna alors dans mon esprit :

    — Et si on transformait cet accident en atelier créatif ?

    Lysséa.

    — Tu veux m’aider à le réparer ? demandai-je.

    Elle cligna des yeux, surprise.

    — Avec de la colle ?

    Je hochai la tête.

    — Oui. On pourra même en faire un mug unique. Les fissures, on peut les souligner avec un peu de peinture dorée.

    Elle hésita un instant, puis un mince sourire apparut.

    — D’accord.

    Elle me sauta dans les bras. Je sentis sa petite tête contre mon cou ; son étreinte me serra le cœur. Constance nous observait. Elle avait un sourire discret, presque soulagé.

    — Merci, murmura-t-elle.

    Je me contentai de serrer Anouk un peu plus fort. Dans un coin de ma tête, je repensai au mug : il garderait des fissures visibles, mais peut-être était-ce justement ce qui le rendrait plus précieux.

    Une brèche

    La maison était calme. Anouk dormait déjà, et l’agitation du soir avait laissé place à la quiétude. Je rangeais la cuisine quand Constance entra, une corbeille de linge dans les bras. Elle la posa sur la table avec un petit soupir, comme si le poids du jour s’y était déposé. Puis elle s’adossa au plan de travail, les bras croisés, et me fixa.

    — Tu étais… différent tout à l’heure, dit-elle enfin.

    Je relevai la tête.

    — Différent ?

    Elle hocha la tête, hésitante.

    — Quand Anouk a cassé ton mug… je m’attendais à ce que tu t’emportes.

    Je me figeai un instant.

    — Tu n’étais pas la seule, murmurai-je.

    Constance esquissa un sourire.

    — Et pourtant, tu ne l’as pas fait.

    Je haussai les épaules. Elle me dévisagea longuement, ses yeux fouillant les miens à la recherche d’un sens.

    — J’ai vu son regard. Elle avait peur.

    Son ton n’était pas accusateur : c’était de l’inquiétude nue, mêlée à une lucidité que je ne pouvais pas balayer.

    — Comme si… poursuivit-elle.

    — Comme si ?

    — Comme si elle te connaissait trop bien, souffla-t-elle.

    Je ne répondis pas. Elle avait raison. Anouk avait vu en moi ce que j’avais mis des années à masquer : la colère qui surgissait trop vite, la peur de voir les choses m’échapper. Constance se rapprocha et posa ses mains sur la table. Ses doigts restaient immobiles, un peu fatigués, mais dans ce repos il y avait une forme de douceur, une vigilance silencieuse pour que la table, et moi avec, demeurions auprès d’elle.

    — Je ne sais pas ce qui a changé, dit-elle. Mais ça m’a soulagée.

    Une tension se relâcha en moi, comme un vieux mur qui cède.

    — Je n’ai pas envie qu’elle grandisse avec cette peur, dis-je simplement.

    Constance hocha la tête. Nos voix restaient en suspens. Je la vis passer la main dans ses cheveux, hésitante.

    — Tu crois qu’on pourrait… enfin, qu’on devrait… en parler ? reprit-elle.

    Je fronçai les sourcils.

    — De nous, précisa-t-elle. De ce qui nous met à distance.

    Je pris une grande inspiration. La question me serrait la poitrine, mais je savais qu’elle avait raison.

    — Oui… Mais pas ce soir.

    Elle sembla comprendre.

    — D’accord.

    Elle recula d’un pas, prête à quitter la pièce.

    — Constance ?

    Elle se retourna. J’aurais pu saisir ce moment pour lui poser une vraie question, mais je préférais me retrancher derrière un masque poli.

    — Merci d’être restée calme tout à l’heure. Ça m’a aidé.

    Un léger sourire éclaira son visage. Ses épaules retombèrent enfin, délestées d’une part du poids de la journée. Elle sortit de la cuisine. Je restai seul un moment, le dos contre le plan de travail. Quelque chose venait de bouger. Ce n’était pas grand-chose. Pourtant, quelque chose avait cédé.

    L’atelier kintsugi

    Anouk était assise sur le tabouret de la cuisine, les mains encore pleines de colle, concentrée comme si elle réparait un trésor. Nous venions d’assembler les derniers morceaux de la tasse ; un fil de peinture dorée soulignait maintenant les fissures.

    — On dirait qu’elle est encore plus belle comme ça, dit Anouk en penchant la tête.

    — C’est vrai. Ce sont ses cicatrices qui la rendent unique.

    Je pris la tasse dans mes mains : elle était un peu bancale, mais entière. Je la posai sur le plan de travail. Anouk m’offrit un câlin spontané ; je la serrai contre moi tendrement.

    — On pourra boire dedans ?

    — Bien sûr.

    Nous passâmes au salon. Anouk se laissa tomber sur le canapé et tira un coussin contre elle.

    — Et l’école, demandai-je doucement, ça se passe comment ?

    Elle haussa les épaules.

    — Une fille m’a encore dit que j’étais bizarre. Mais ça va.

    — Tu sais, les enfants à ton âge remarquent surtout ce qui est différent. Mais ça ne dure pas.

    Elle haussa de nouveau les épaules.

    — Et avec ta copine, ça va toujours ?

    — Ça va.

    Je soupirai intérieurement : les mêmes réponses courtes. Je n’insistai pas : je savais trop bien ce que ça faisait. Elle finit par ajouter, plus bas :

    — Je préfère quand c’est toi qui viens me chercher.

    — Ah bon ?

    Elle haussa les épaules à nouveau, mais un sourire timide effleura ses lèvres. Je souris aussi, y voyant un signe fragile qu’elle s’ouvrait à moi différemment. Mon regard tomba alors sur un vieux carnet posé sur la table basse. Anouk le remarqua aussitôt et le feuilleta.

    — C’est toi qui as fait ça ?

    Je sentis un réflexe me traverser : récupérer le carnet, minimiser. Ce n’est rien, c’est vieux. Mais je repensai à la peur dans ses yeux, plus tôt, quand le mug était tombé. Et je choisis de rester. Je m’assis à côté d’elle.

    — Oui, c’est moi.

    Elle tourna les pages. Des paysages imaginaires s’y déployaient, des personnages étranges aux yeux brillants. J’eus la sensation fugace d’un regard derrière elle, timide, tapi dans un coin. Je levai les yeux, mais il n’y avait que nous deux. Ædàn, pensai-je malgré moi. J’eus la sensation fugace qu’il serrait encore quelque chose contre lui, sans être prêt à le lâcher.

    — On dirait un monde secret, souffla-t-elle.

    Je souris.

    — C’était un monde où je me sentais bien. J’avais même commencé à en faire un jeu de rôle.

    Elle se tourna vers moi, les yeux brillants.

    — Je peux le voir ?

    Je secouai la tête, un peu gêné.

    — Je ne l’ai jamais terminé.

    — C’est dommage.

    Je haussai les épaules, incapable de répondre. Elle continua à feuilleter le carnet, puis son regard se posa sur le porte-manteau près de l’entrée.

    — Et pourquoi tu ne portes jamais le chapeau que tu as acheté ?

    Je fronçai les sourcils, songeant à une réponse.

    — Je ne sais pas…

    Anouk eut un petit sourire.

    — Tu devrais, il te va bien.

    Je souris malgré moi.

    — Tu m’en montres d’autres ?

    Je sortis d’autres carnets ; Anouk s’émerveillait, me bombardait de questions. Je lui racontai quelques bribes : comment j’avais inventé un village caché dans une forêt, un héros qui parlait aux animaux. Quand l’heure du coucher arriva, elle soupira.

    — On pourra continuer demain ?

    — Bien sûr.

    Je la raccompagnai jusqu’à sa chambre. Elle se glissa sous sa couette mais ne ferma pas les yeux tout de suite.

    — Tu sais… la nuit, j’ai peur des bruits d’oiseaux.

    — Des oiseaux ?

    — Oui. On dirait qu’ils crient.

    Je caressai ses cheveux.

    — Ce n’est pas grave. C’est simplement une chouette.

    — Une chouette ?

    — Elle veille sur nous. Elle ne nous veut pas de mal.

    Anouk me regarda longuement. Puis elle se serra contre moi.

    — D’accord.

    Je restai un moment à la tenir, écoutant sa respiration se calmer. Quand je sortis de la chambre, je me sentais plus léger. Je crois qu’elle me voyait autrement, désormais. Ce n’était plus la peur.

    Léna : Les poules

    La lumière du bureau de Léna était douce, filtrée par les rideaux clairs. L’odeur légère de thé flottait dans l’air. Je m’installai sur le canapé, les mains jointes, mon café chaud entre les doigts. Le tissu râpait mes paumes moites. Elle m’observa quelques secondes avant de parler.

    — Vous avez l’air plus calme que la dernière fois, dit-elle.

    Je hochai la tête.

    — Oui… un peu.

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai de la tasse cassée… Ma voix tremblait par moments. Mes épaules se resserrèrent, comme si la peur dans les yeux d’Anouk m’atteignait encore. J’évoquai ma propre colère qui avait failli exploser. Je décrivis comment j’étais parti pour me calmer, puis revenu pour lui proposer de réparer le mug ensemble.

    — Et qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ? demanda Léna.

    — J’ai senti qu’elle n’avait plus peur de moi.

    Je restai silencieux un instant, avant d’ajouter :

    — Je crois que… j’ai brisé quelque chose. Un cycle.

    Léna hocha doucement la tête.

    — Vous parlez du cycle de la honte ?

    Je repensai à la phrase de S’affranchir de la honte.

    — Oui, la honte qu’on transmet sans même s’en rendre compte.

    — C’est une prise de conscience importante, dit-elle. Et je crois qu’on peut aller un peu plus loin.

    Je la regardai, intrigué.

    — Vous savez, on a tous des parties indépendantes en nous-mêmes… moi, je préfère les appeler des poules.

    Je fronçai les sourcils.

    — Des poules ?

    — Imaginez un poulailler dans lequel chacune de vos poules veut caqueter plus fort que les autres. Certaines hurlent, d’autres se taisent et bougonnent dans un coin. Si vous ne savez pas qui est qui, c’est vite le chaos.

    Elle avait un léger sourire en coin, presque malicieux, et je crus entendre son bracelet cliqueter lorsqu’elle joignit les mains comme pour imiter les battements d’ailes d’un poulailler imaginaire.

    Je levai les yeux au ciel.

    — Ça vous amuse, hein ?

    Elle sourit :

    — Un peu. Mais ça aide à dédramatiser. Alors, est-ce que vous commencez à cerner certaines de vos poules ?

    Je soufflai, à moitié amusé, à moitié vexé.

    — Oui… il y en a une qui veut tout contrôler. Je dirais qu’elle m’embête pas mal en ce moment.

    — Le bon élève du poulailler… celui qui se met tout seul au garde-à-vous quand passe le fermier.

    Je hochai la tête :

    — C’est exactement ça.

    — On va l’appeler comment ?

    — Severus, soufflai-je.

    Léna esquissa un sourire.

    — Très bien, Severus. Et il y en a d’autres ?

    Je pris le temps de réfléchir.

    — Oui, une plus… taquine. Celle qui a toujours une blague, qui me souffle des idées bizarres.

    — Ah ! Celle-là, je l’aime bien : c’est celle qui renverse la mangeoire juste pour voir ce qui se passe.

    — Je crois que je l’appelle Lysséa.

    — Bien. Et d’autres ?

    Je sentis un frisson me traverser.

    — Oui… une qui bloque tout. Qui se plante devant la porte et qui refuse que je voie ce qu’il y a derrière.

    Léna se pencha légèrement :

    — Celle-là protège les secrets du poulailler.

    — C’est ça. Elle me fait un peu peur.

    — C’est normal. Elle joue un rôle lourd à porter.

    Je baissai la voix.

    — Asmodée.

    Léna hocha la tête :

    — On a donc Severus, Lysséa et Asmodée. Et vous pensez qu’il y en a d’autres ?

    Je fronçai les sourcils.

    — Peut-être… j’en ai entrevu une autre plus insaisissable, presque dans l’ombre, comme un stratège qui tire des ficelles.

    Léna hocha la tête.

    — Vous ne savez pas encore quel rôle il joue ?

    — Pas vraiment. C’est flou.

    — C’est normal. Certaines « poules » se cachent un peu plus que les autres. Quand vous serez prêt, vous les reconnaîtrez.

    Une image fugace me traversa : un enfant timide, tapi au fond du poulailler. Rien qu’imaginer prononcer son nom m’étranglait, comme si une main invisible me serrait la nuque. Je n’en parlai pas. Léna ne me pressa pas. Elle se redressa sur son siège.

    — Je voudrais vous proposer un exercice. Pour assouplir votre poule Severus, précisa-t-elle avec un clin d’œil. Mettez vos pieds bien à plat sur le sol.

    J’obéis.

    — Fermez les yeux et imaginez que vous êtes un bambou. Il a des racines solides, profondément ancrées. Mais sa tige plie au vent ; il ne se brise pas.

    Sous mes pieds, le tapis de la salle s’effaça. Je marchais pieds nus sur une terre fraîche, douce. Autour de moi, une forêt de bambous s’élevait, immobile en apparence, mais frémissante au souffle du vent. La sève battait jusque dans mes tempes. Mes épaules, lourdes, descendaient.

    — Vous sentez le poids de votre corps descendre jusqu’au sol. Vous êtes ancré. Et en même temps, vous pouvez être souple.

    Mes épaules se détendirent un peu.

    — Vous n’avez pas besoin d’être le chêne raide qui encaisse tout, ajouta Léna. Vous pouvez être le bambou.

    Je rouvris les yeux. La lumière avait légèrement changé : plus chaude, plus stable. La sensation d’avoir les pieds bien ancrés restait présente, une assise nouvelle qui déployait ma respiration.

    — Ça me paraît… faisable.

    — C’est un entraînement, précisa-t-elle. La prochaine fois que le poulailler s’agite, essayez de repérer quelle poule fait le plus de bruit. Et respirez. Et si jamais ça caquette trop fort, vous m’appelez : je connais deux-trois recettes de poule au pot.

    Je hochai lentement la tête, à la fois amusé et apaisé.

    — Vous pensez que… je peux changer ?

    — Je n’ai aucun doute, dit-elle. Et vos poules non plus.

    Je quittai le cabinet avec cette image en tête, un sourire discret aux lèvres.

    Le chapeau de Lysséa

    Plus tard, dans la soirée, je sortis de la maison le chapeau plié dans ma poche, comme un secret que je n’étais pas encore prêt à montrer. Je marchai un moment, les mains enfoncées dans les poches. Arrivé à l’angle de la rue, je m’arrêtai : maintenant ou jamais. Je sortis le chapeau et le posai maladroitement sur ma tête. La sensation me déconcerta : le bord tombait sur mon front, j’eus l’impression de porter un déguisement.

    Allez… souffla une petite voix insouciante. Tu n’es pas ridicule, c’est juste un chapeau. Lysséa. Puis la voix ricana : bon, peut-être un peu… mais au moins, t’as enfin une tête à histoire.

    Je pris une inspiration et repris ma marche. Je m’attendais aux regards des passants ; en réalité, personne ne faisait attention. Les passants, absorbés dans leurs pensées, m’accordaient à peine un regard. Cette indifférence me surprit d’abord, puis me soulagea. Je m’étais fait tout un monde de ce geste, alors qu’il ne représentait rien pour les autres.

    Le parc était presque vide : quelques joggeurs, des parents avec des poussettes, des couples installés sur les bancs. Un merle chantait quelque part, sa mélodie claire rebondissant entre les branches encore jeunes. Je longeai l’allée centrale et m’arrêtai devant la vitrine d’un fleuriste déjà fermé. Mon reflet se dessina dans la vitre : le chapeau, la veste entrouverte, les épaules moins voûtées que d’habitude. Un massif de lilas embaumait derrière moi. Je redressai les épaules sans y penser.

    Regarde, souffla Lysséa. Tu tiens debout, mais pas comme Severus. Plus souple. Comme un bambou. Tu sens la différence ? Elle éclata d’un rire bref : t’es encore un peu raide… mais au moins, si le vent souffle, tu ne casseras pas comme un manche à balai.

    Je pris une inspiration lente. Oui, je n’avais plus l’impression de me cacher derrière une armure, mais simplement d’occuper ma place. Je me remis en marche. Au fil des pas, je sentais une légère fierté monter en moi : j’avais osé quelque chose de nouveau.

    Je m’arrêtai près du bassin. Les canards glissaient sur l’eau en laissant des cercles parfaits derrière eux. Le vent souleva le bord de mon chapeau ; je le retins d’une main.

    — Merci, dis-je tout bas.

    Merci pour quoi ? Hé, je ne fais pas dans les exercices de gratitude, tu sais.

    — Pour me rappeler que je peux sourire, même dans des moments anodins.

    Je levai les yeux : le ciel se teintait de rose et d’orange. Je me sentais calme, ancré, presque… fier. Dans la vitrine d’une boutique, mon reflet confirmait ce changement : plus droit, mais sans rigidité.

    Lysséa murmura, amusée : pas mal… t’as enfin l’air de marcher pour toi, pas pour les autres.

    Je souris. Peut-être qu’elle avait raison.

    Imagination active : Je suis prêt

    Je passai un long moment dans la salle de bain, les mains appuyées sur le rebord glacé du lavabo. Le miroir me renvoyait mon reflet : traits tirés, épaules un peu moins voûtées. Sous la lumière blafarde, je crus voir revenir les fissures imaginaires du miroir, celles qui m’avaient hanté au réveil, après le rêve d’Asmodée. Mais non : la glace était lisse, immobile, comme si elle attendait quelque chose de moi.

    Je baissai les yeux et sentis le froid du carrelage sous mes pieds nus. Je repensai au coffre qu’Asmodée m’avait laissé approcher : le miroir brisé qu’il contenait, les morceaux que je n’avais pas encore assemblés. Une contraction me serra la poitrine. Je savais que le sommeil finirait par m’emporter, comme chaque soir. Mais cette fois, j’étais apaisé : plus besoin de forcer les images.

    Je rejoignis ma chambre sans un bruit. La maison vibrait doucement au rythme du vent qui battait contre les volets. Je m’assis sur le lit, le dos calé contre l’oreiller, et pris mon carnet. Le papier était tiède sous mes doigts ; l’odeur de l’encre me parut presque réconfortante. J’écrivis lentement :

    Je veux rassembler les morceaux.

    Je relus la phrase. Elle me paraissait simple, évidente. Comme un énoncé qui ne demandait pas de justification.

    Une voix facétieuse rompit le silence :

    Et si on gardait une petite pirouette sous la manche ? Une diversion au cas où Monsieur Trône se bouche les oreilles…

    Je souris, malgré le nœud qui se formait dans mon ventre.

    — Non. Pas cette fois, Lysséa.

    Pas même une ombre de mise en scène ? souffla-t-elle, ses mots dansant comme des étincelles dans l’air.

    — Je n’en ai pas besoin. Je suis prêt à discuter à cœur ouvert.

    Un instant de silence suivit. Je repensai à notre dernière confrontation avec Severus : nous nous étions promis, Lysséa et moi, de revenir mieux préparés, pour frapper plus juste. Cette fois, je n’avais plus besoin de détours.

    Alors, ce sera ton cœur en première ligne… moi je danserai en coulisse. Et puis avoue : tu aimes quand je rajoute de la couleur.

    Un courant d’air fit vibrer les pages. Dans l’ombre, Asmodée se tenait en retrait, massif et silencieux. Je le fixai, le cœur battant plus vite.

    — Tu penses que c’est le bon moment ?

    Il inclina lentement la tête. Pas d’avertissement, pas de menace : juste un signe d’approbation silencieux. Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Mes mains le maintenaient comme un talisman, sentant le battement de mon cœur contre la couverture. J’inspirai profondément ; l’air avait comme une odeur de linge propre.

    Un courant d’air me parcourut soudain la nuque, souffle glacé d’une fenêtre invisible derrière moi. Je frissonnai et jetai un coup d’œil autour de la chambre : tout était fermé. Le sommier grinça, sec, et je fus aussitôt ramené dans ma chambre d’enfant. Mon cœur accéléra. Je soufflai longuement pour calmer mes nerfs : ce n’était qu’un bruit de maison.

    Je n’avais pas de plan. Pas de phrases préparées. Seulement une détermination tranquille : rassembler les morceaux du miroir pour ne plus être dispersé.

    Pourtant, une sensation étrange s’insinua : les ombres semblaient s’être rapprochées du lit, patientes, guettant que je ferme les yeux. Ce n’était pas de la peur, mais un guet silencieux, aux portes du rêve. Je m’allongeai sur le côté, le carnet contre moi. Les draps froids glissèrent sur mes épaules. Je fermai les yeux. Le vent soufflait toujours dehors, mais je sentais mes muscles se relâcher, un à un. Une chaleur douce commençait à se diffuser dans ma poitrine.

    Je me sentais prêt.

    Rêve : L’assemblage du miroir

    Je me retrouvai dans le rêve sans surprise : je savais que j’y étais attendu. La salle circulaire s’étendait autour de moi, immense, silencieuse. Son sol de pierre luisait faiblement, comme s’il avait été poli par des siècles de pas.

    Severus se tenait au centre, immobile. Son armure sombre, polie comme un bois verni, le faisait paraître plus grand que nature. Sous la lumière froide, on devinait dans ses lignes la tension d’une charpente prête à encaisser la charge. Il me regardait, son casque masquant ses yeux.

    À côté de lui, un socle de pierre portait le miroir brisé. Les éclats étaient posés en vrac, certains encore tachés de poussière sombre. Chaque morceau reflétait un fragment de lumière, comme un éclat de lune. Comme Severus, les morceaux semblaient tenir dans une immobilité forcée : aucun ne pouvait s’unir tant qu’il n’avait pas desserré son étreinte.

    J’avançai lentement.

    — C’est le moment ?

    Il hocha la tête. Puis, sans un mot, il leva les mains et retira son casque. C’était la première fois que je voyais son visage. Ses traits, taillés comme une poutre ancienne, portaient les rides d’une inquiétude trop longtemps contenue.

    — Tu ne peux plus tenir seul, dis-je.

    Ses épaules se détendirent à peine, comme un bois noueux qui cède sous la chaleur du soleil. Un craquement discret monta, avec une odeur rassurante de bois chauffé. Il me tendit le casque.

    — Non… et tu n’as plus besoin que je sois ton armure.

    Je pris l’objet lourd entre mes mains. Il vibrait encore, parcouru d’un reste de tension, comme une pièce de charpente qui vient d’être libérée après des années à soutenir la charge. Je le posai doucement sur le sol.

    — Aide-moi, dit-il.

    Nous nous agenouillâmes devant le socle. Les morceaux du miroir semblaient vouloir s’assembler, mais leurs bords tranchants me faisaient hésiter.

    Lysséa surgit à côté de moi, lumineuse, un éclat de malice au coin des lèvres. Elle fit apparaître une lampe à huile et la posa près du socle. Sa lumière chaude baigna la pièce.

    — Enfin un peu de lumière, dit-elle… il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

    Elle se retourna en arrière et fit un geste d’encouragement vers l’ombre. Un froissement se fit alors entendre. Je tournai la tête : Ædàn s’approchait timidement, serrant un éclat dans ses mains d’enfant. Ses grands yeux brillants me fixaient.

    — Ah, voilà le héros de la soirée… continua Lysséa. Tu en as mis du temps, petit éclat !

    Je tendis les bras. Ædàn me le donna sans oser me toucher. Je sentis alors la main tannée de Severus effleurer brièvement mes doigts, comme pour s’assurer que ce morceau arriverait à sa place. Un contact furtif, mais assez pour que je comprenne qu’il acceptait de partager la charge.

    Severus et moi commençâmes à assembler les fragments. Chaque fois qu’un morceau s’emboîtait, un frisson me traversait : le miroir recousait une plaie ancienne. Quand nous eûmes posé l’éclat d’Ædàn, le miroir sembla se refermer sur lui-même. Ses fragments se rejoignirent dans un frisson de lumière blanche. Le miroir demeurait incomplet : des interstices sombres restaient visibles. Je m’y penchai malgré tout… et je fus aspiré.


    Je me retrouvai dans la maison de mon enfance. Je revenais de chez Adrien. J’étais anxieux, mon cœur battait à tout rompre : j’avais enfin décidé de parler à ma mère de ce qui se passait avec lui. Je n’avais pas de plan précis ; je savais seulement que je ne pouvais plus porter ça seul. Mais quand j’entrai dans le salon, elle se retourna vers moi et je vis immédiatement que quelque chose n’allait pas. Son visage se déforma sous la colère.

    — Où étais-tu ?! hurla-t-elle.

    Je ne compris pas. Je voulus balbutier une réponse, mais ma gorge se serra. Je n’ai jamais su ce qui avait déclenché sa fureur ce jour-là.

    Je reculai d’un pas, mais elle s’avança, les yeux brillants d’une rage que je ne lui avais jamais vue. La panique me submergea : je me précipitai vers ma chambre, mon maigre refuge. Je claquai la porte derrière moi, sans clé pour me protéger. Je me jetai sous mon lit, le cœur battant à m’en faire mal. La poussière me piquait les yeux.

    — Sors de là !

    Ses pas tonnaient dans le couloir. La porte s’ouvrit violemment, puis ses doigts agrippèrent mes chevilles. Je hurlai, tentai de m’accrocher aux pieds du lit, mais elle me tira d’un coup sec. Je sentis le parquet me brûler la peau.

    Puis le choc : les coups qui me firent voir des éclats de lumière.


    Je crus m’effondrer. Mais quelque chose me retint.

    Je n’étais plus seul : Severus se tenait derrière moi, ferme comme une poutre faîtière tenant toute la toiture. Lysséa posait une main légère sur mon épaule. Ædàn, blotti contre moi, tremblait mais ne fuyait plus.

    — Regarde, dit Severus doucement. Tu peux tenir debout.

    Je levai les yeux : je voyais ma mère, furieuse, mais je n’étais plus l’enfant pétrifié. Je respirai profondément. Le cri résonna une dernière fois, puis s’éteignit.

    La scène se dissipa, comme un nuage qui se défait.

    Je me retrouvai dans la salle circulaire. Le miroir était toujours là. Plus stable, mais incomplet : son centre restait vide et ses bords attendaient encore des éclats, comme s’il guettait patiemment d’autres fragments à accueillir. Il reflétait mon visage adulte, mais aussi celui d’Ædàn, juste à côté du mien.

    Severus se tourna vers moi. Son armure semblait plus souple, moins oppressante, évoquant plus les fibres du bambou que le poids du bois massif.

    — On peut tenir debout sans se couper des autres, dit-il.

    — Exactement, renchérit Lysséa, pas besoin de jouer au gros dur tout le temps.

    Je hochai la tête. Puis je posai ma main sur le miroir : il était tiède, presque vivant. Je sentis un nouvel équilibre en moi, les morceaux dispersés de ma mémoire s’emboîtant enfin. Ædàn s’avança. Ses lèvres frémirent sans son. Il me serra alors la main avec une force inattendue, les yeux brillants de crainte et de soulagement mêlés.

    — « Merci d’être venu, » traduisit Lysséa avec un sourire doux.

    Je refermai les bras autour de lui. Severus posa sa main rugueuse sur mon épaule. Derrière nous, Lysséa fit tournoyer sa lampe : la salle s’illumina d’une clarté souple et rassurante. Severus avait enfin desserré son étreinte.

    Je fermai les yeux. La salle circulaire se dissipa.


    Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais apaisé. Le carnet était posé à côté de moi : je le saisis et le serrai contre ma poitrine, comme pour sceller ce que je venais de vivre.

    La fin de la distance

    Après une fin de nuit sans rêves, je sortis lentement du sommeil, comme on remonte d’une eau profonde. Mon thorax n’était plus une cage serrée : l’air circulait enfin. La chambre était encore grise, baignée par la lumière timide du matin. Je restai immobile, le temps de reprendre mes esprits.

    Puis je sentis quelque chose. Une chaleur diffuse sur le côté du lit, empreinte d’une silhouette assise en silence, sans bruit ni mouvement.

    — C’est toi ? murmurai-je dans le silence.

    Pas de réponse. Pourtant je crus sentir un frôlement sur ma main, un souffle chaud qui me fit fermer les yeux. J’ouvris un œil : il n’y avait personne. Mais je savais qu’Ædàn était là. Je pris une grande inspiration ; elle me parut étonnamment facile.

    Je restai ainsi, allongé, le cœur battant plus lentement qu’à l’accoutumée. Une émotion discrète me serra la gorge. J’avais la sensation qu’une distance s’était réduite : Ædàn, mon enfant intérieur, ne se tenait plus tapi dans l’obscurité. Il s’était rapproché.

    Je tournai la tête vers la table de chevet. Une odeur d’encre. Mon carnet était là, entrouvert. Une page dépassait légèrement ; je ne me souvenais pas l’avoir laissée ainsi. Je le saisis et l’ouvris. Un dessin m’y attendait : un trait simple, presque enfantin, représentant un personnage minuscule qui me regardait en souriant. Je fronçai les sourcils : je ne me souvenais pas l’avoir tracé.

    — C’est toi…

    Un sourire me vint sans que je le décide. Je refermai le carnet et le posai contre ma poitrine. Je me levai, encore un peu engourdi, et traversai le couloir pour rejoindre la salle de bain. Mon reflet m’attendait dans le miroir : le visage fatigué, les traits pourtant moins fermés. Je passai mes doigts sur mon thorax : plus de douleur, seulement un léger picotement, comme une cicatrice qui se referme.

    Je soufflai doucement. Cette nuit, le miroir avait été rassemblé. Severus avait accepté de plier, Ædàn s’était approché. Je n’étais pas « réparé, » je le savais. Mais je me sentais moins dispersé.

    — Je crois que je suis prêt, murmurai-je.

    Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, en retournant dans la chambre pour m’habiller, je crus percevoir un pas léger derrière moi.

    Je souris.

    Ædàn n’était pas encore tout près, pas encore en confiance. Mais il n’était plus aussi loin. Et ça changeait tout.

    Ton jet de sauvegarde a tenu. La rigidité a plié, pas toi. Tu gagnes un point de souplesse pour les prochaines épreuves.

    Le retour au travail

    Je poussai la porte du laboratoire en milieu de matinée. L’air y avait cette odeur particulière de papier, de café réchauffé et de poussière d’ordinateurs. Je n’y avais pas remis les pieds depuis des semaines, et chaque pas résonnait comme si je pénétrais un territoire étranger.

    Les collègues levaient à peine les yeux de leurs écrans. Un salut rapide, des sourires polis. Je répondis d’un signe de tête. Rien n’avait changé, et pourtant tout semblait différent : c’était moi qui n’étais plus le même. La vieille tension se réveilla dans mes épaules : l’armure de Severus, prête à me protéger. Mais au lieu de me raidir, je respirai lentement. Je me souvenais du bambou. De la lampe de Lysséa. Des yeux d’Ædàn.

    Je posai mes affaires sur mon bureau, ouvris l’ordinateur. L’écran bleu d’accueil se reflétait sur la surface de mon mug – celui réparé avec Anouk. Ses cicatrices dorées luisaient doucement sous la lumière artificielle.

    Un collègue s’approcha.

    — Alors, de retour parmi nous ? lança-t-il avec un sourire.

    — Oui, répondis-je simplement.

    Il attendit un instant, comme s’il guettait un ajout, puis repartit. Je restai seul avec le silence feutré de la salle. Mes doigts se posèrent sur le clavier. Je n’avais pas de plan, pas de masque impeccable. Juste une respiration plus ample, et la sensation que derrière moi, quelque part, une petite silhouette m’observait avec confiance.

    Je murmurai pour moi-même :

    — On commence.

  • Chapitre 5 – Fissures

    Une invitation inattendue

    Les rêves s’étaient tus depuis des semaines.

    J’étais seul à la maison. Constance avait emmené Anouk à son groupe d’habiletés sociales et la quiétude me paraissait inhabituelle. J’en profitais pour mettre de l’ordre dans mes affaires. En triant une vieille boîte de fournitures oubliée, je tombai sur une trousse d’écolier. Elle était vide, sauf une petite clé rouillée glissée dans la doublure. Je ne savais plus ce qu’elle ouvrait. Un cadenas ? Un journal ? Je la tins entre mes doigts. Un simple bout de métal, sans valeur… et pourtant, quelque chose en moi s’entrouvrit.

    Un craquement dans la charpente me fit sursauter, comme si la maison retenait son souffle, prête à se briser au moindre mouvement.

    Les vibrations soudaines de mon téléphone tranchèrent le silence. Le nom de Morgane s’afficha. Mon cœur bondit en le voyant apparaître. Je restai figé quelques secondes, l’écran à la main, avant de décrocher, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu.

    — Allô.

    — Salut, dit-elle simplement.

    Un flottement. Derrière elle, le souffle du vent, peut-être depuis sa voiture.

    — J’aimerais bien qu’on se voit pour discuter.

    Je me raidis.

    — Je… euh… oui, bien sûr.

    — Pas aujourd’hui, reprit-elle vite. Ce week-end peut-être ? Ou quand tu veux.

    Je fixai la fenêtre. Une part de moi cherchait déjà un prétexte pour se dérober, le cocon paraissait plus sûr. Une autre, ténue mais insistante, savait qu’il fallait accepter.

    — Oui… ce week-end, ça peut le faire.

    — On se retrouve où ?

    La raideur revint.

    — Le parc près de la plage ? Les filles pourraient jouer pendant qu’on discute.

    — Bonne idée. Elles l’adorent toutes les deux.

    On s’arrêta sur le samedi après-midi. Je gardai le téléphone contre mon oreille, suspendu à ce fil fragile qui nous reliait. Les mots restèrent coincés : j’aurais voulu lui dire… mais rien ne sortit.

    — Merci d’avoir accepté, souffla-t-elle.

    Ma gorge se serra.

    — Merci d’avoir proposé.

    Puis le silence, et le déclic. Je restai assis, le téléphone en main. Le silence s’épaissit. J’avais dit « oui, » mais je me sentais pris dans un étau : cette rencontre allait ébranler mes murs.

    Je pensai à Morgane : à la douceur qu’elle avait toujours eue avec moi, à ses sourires d’adolescente quand elle me couvrait discrètement face à nos parents. Elle avait été mon refuge plus d’une fois, mais la vie nous avait éparpillés. Nous n’étions plus que des silhouettes croisées aux repas de famille.

    Et pourtant, la perspective de la voir réveillait un malaise. Elle connaissait trop de choses. Je craignais qu’elle ait déjà compris. Je me levai, fis quelques pas, et croisai dans la vitre l’image d’un homme figé, le téléphone encore en main.

    Je rangeai le téléphone dans ma poche et respirai un grand coup. Je n’avais aucune idée de ce que nous allions nous dire samedi. Pourtant, quelque chose s’était entrouvert. Je me surpris à penser à la gravure de la forteresse chez Léna, à sa porte étroite.

    Les lettres enfouies

    Le parc était animé. Des enfants couraient sur l’aire de jeux, leurs cris perçant le vent frais de l’après-midi. Dans l’herbe encore courte, quelques primevères s’étaient ouvertes comme de petites éclaboussures de couleur. Je m’étais installé sur un banc à l’ombre d’un pin. J’observais Anouk et la fille de Morgane qui s’élançaient sur le toboggan, comme deux âmes qui se reconnaissaient. Avec sa cousine, son trouble de la communication sociale semblait disparaître.

    Morgane était arrivée quelques minutes plus tôt. Nous nous étions salués d’une accolade maladroite, un sourire retenu. Elle s’assit à côté de moi, les mains posées sur ses genoux, le regard fixé sur les enfants.

    — Elles ont l’air heureuses, dit-elle d’une voix basse.

    — Oui.

    Le silence s’installa, troué par les rires des filles. Le téléphone dans ma poche me rappelait encore notre appel. J’avais envie de dire quelque chose, mais je craignais de briser la fine pellicule de normalité. C’est Morgane qui lança le sujet.

    — Tu sais… pour Adrien…

    Je relevai la tête. Elle parlait sans me regarder, les yeux rivés sur le sable.

    — Je n’ai pas cessé d’y penser depuis que j’ai appris sa mort, reprit-elle. C’est idiot, mais… j’ai pensé à cette lettre.

    Je fronçai les sourcils.

    — Quelle lettre ?

    Elle prit une grande inspiration.

    — À l’époque… j’avais dix-sept ans. Il m’a écrit… pour me dire qu’il voulait m’épouser. Et que si je refusais, il se suiciderait.

    Elle resserra les mains sur ses cuisses, comme pour s’ancrer.

    — J’ai montré la lettre à papa et maman. Je n’avais pas le choix.

    Je sentis ma poitrine se serrer.

    — Ils… ils t’ont dit quoi ?

    — Rien de précis. Ils ont pris la lettre, et ils m’ont dit qu’ils allaient « s’en occuper. » Je suppose qu’ils ont discuté avec ses parents. Mais après ça, on n’en a plus jamais parlé.

    Adrien et moi étions déjà distants, mais j’étais surpris de n’avoir jamais entendu parler de cette histoire. Morgane reprit :

    — J’ai eu honte. Comme si c’était ma faute. Comme si j’avais déclenché quelque chose d’irréparable.

    Sa voix se brisa. Je baissai les yeux. Moi aussi, j’avais honte, mais d’un silence que je n’avais jamais osé briser. Elle détourna légèrement le visage, mais je voyais qu’elle clignait des yeux pour retenir ses larmes.

    — Et quand j’ai appris qu’il était mort… je me suis demandé s’il avait recommencé, si quelqu’un d’autre avait reçu une lettre comme ça.

    Je cherchai mes mots.

    — Tu sais qu’il s’est marié deux fois, hein ?

    Elle hocha la tête.

    — Oui. J’ai vu les faire-part. Ça m’a soulagée d’une certaine manière. Je me dis qu’il avait finalement été capable de parler aux femmes.

    Je laissai flotter l’instant. Je sentais que cette histoire la hantait encore.

    — Tu n’y es pour rien, soufflai-je.

    Morgane haussa imperceptiblement les épaules.

    — Je le sais… mais je ne le sens pas.

    Mes mains se cramponnaient à mes cuisses. Je n’osai pas saisir la sienne.

    Severus.

    La raideur dans ma poitrine me rappela celle que Léna m’avait fait ressentir : le verrou intérieur.

    Les filles revinrent en courant, essoufflées.

    — On peut avoir des crêpes ? demanda Anouk, les yeux brillants.

    J’interrogeai Morgane du regard : elle esquissa un sourire forcé.

    — Oui, allons-y.

    Nous nous levâmes et suivîmes les filles par le chemin qui descendait vers la plage en contrebas. Le vent tourna, apportant l’odeur d’algues du rivage. Morgane me jeta un coup d’œil furtif.

    — On pourra en reparler… tout à l’heure ?

    Je hochai la tête.

    Nous achetâmes des crêpes au chocolat à la boulangerie du front de mer. Les filles s’assirent sur le sable, concentrées sur leurs crêpes. Morgane et moi nous éloignâmes un peu pour nous asseoir sur un muret de pierres.

    Je savais qu’on n’en avait pas fini.

    Les pieds dans le sable

    Les filles s’étaient installées sur le sable, le visage barbouillé de chocolat. Morgane enleva ses chaussures et enfouit ses orteils dans le sable. L’air marin flottait encore. La lumière avait la douceur des jours qui s’allongent.

    — Je ne comprends pas comment tu fais pour garder tes chaussures, dit-elle en riant doucement.

    Je haussai les épaules.

    — Je n’aime pas trop… me découvrir. Même les pieds.

    Elle me jeta un regard de biais.

    — Tu n’as jamais aimé. Papa et maman te le faisaient remarquer tout le temps.

    Un pincement me serra la poitrine. Je me recroquevillai sur moi-même. À mes côtés, Asmodée apparut, accroupi dans le sable. Son regard recueillait ma gêne, comme une braise encore chaude. Il resta là, témoin muet, pendant que je luttais avec l’envie de garder mes chaussures comme une armure.

    — Oui…

    Je laissai ma phrase en suspens. Nos voix se turent. Nous nous assîmes un peu plus loin, à l’écart. Les vagues venaient mourir sur le rivage dans un bruit régulier, presque hypnotique. Morgane frottait le sable du bout du pied, les yeux fixés sur l’horizon.

    — Tu te souviens du grenier ? demanda-t-elle soudain.

    Je sentis mon souffle se bloquer.

    Elle tourna la tête vers moi :

    — On n’en a jamais reparlé.

    Le grondement régulier devint étouffant, chaque ressac cognant ma poitrine. Le sable sous mes pieds me clouait sur place. Les yeux baissés, je vis affluer la lucarne poussiéreuse, le vieux tapis élimé, les jouets éparpillés. Un poids m’écrasa la poitrine ; je posai la main sur mon torse, comme pour retenir ce qui menaçait de s’échapper.

    Je fermai les yeux. Les souvenirs arrivèrent en fragments. La lumière filtrait par une lucarne étroite. La voix d’Adrien : on va jouer à un jeu. Ça avait commencé par quelque chose de banal : fermer la porte, se caresser, promettre de ne rien dire. Et puis d’autres règles étaient venues, de plus en plus étranges, de plus en plus intrusives. À chaque étape, je me disais que ce n’était pas si grave, qu’il valait mieux accepter pour qu’il ne se fâche pas. Jusqu’au moment où je me sentis piégé. Des gestes intimes que je ne refusai pas… mais que je n’aurais jamais choisis, si j’avais eu le choix. J’acquiesçais déjà avant même de comprendre. Quelque chose en moi se taisait.

    Je gardai les yeux fermés un instant.

    — Morgane… tu savais ?

    Elle baissa la tête.

    — Je me doutais. Mais je n’osais pas le dire.

    Une vague de honte me traversa :

    — Moi non plus, je n’ai rien dit. J’étais juste… incapable.

    — Après tout, on était des enfants… des gamins d’école primaire.

    Les poings serrés, je fixai le sable, incapable de lever les yeux. Les rires des filles semblaient venir d’un autre monde.

    — Pourquoi on n’en a pas parlé aux parents ? demanda-t-elle.

    Je restai silencieux quelques secondes, avant de répondre :

    — J’ai voulu le dire une fois… mais les mots ne sortaient pas.

    Je me tus un instant, puis repris :

    — Maman me faisait peur, à l’époque. Ce n’était pas la même que maintenant.

    — Oui, burn-out parental… confirma Morgane, un petit rire triste par le nez. Elle nous hurlait dessus pour un « oui » ou pour un « non. » On n’osait plus la contrarier.

    On resta un moment à regarder l’horizon.

    — Moi aussi, j’ai gardé ça pour moi pendant des années… jusqu’à mes 17 ans. Ce jour-là, à cause de la lettre, j’ai dû en parler.

    — Tu as réussi à en parler, toi.

    — Parce que je m’inquiétai pour lui. Pas pour moi.

    Je rouvris les yeux : les larmes me brûlaient.

    — J’ai encore l’impression que… c’est ma faute.

    — Moi aussi, dit-elle. Mais je crois qu’on peut arrêter de porter ça seuls.

    Nos voix restaient en suspens. Le vent marin soulevait quelques mèches de cheveux de Morgane ; elle avait l’air plus jeune, presque la sœur adolescente que je me souvenais avoir. Je respirai profondément. Mes yeux glissèrent vers la plage derrière elle. Un petit garçon apparut entre deux rochers, accroupi, pieds nus dans le sable. Dans sa main, un éclat de verre poli brillait comme un miroir adouci par les vagues. Il m’observa un moment, l’air un peu inquiet, puis se retourna vers le sable.

    Ædàn.

    Il s’amusait en silence, ses orteils gigotant dans le sable humide. Mon cœur se serra : c’était moi, à son âge. La voix railleuse de Lysséa se faufila alors dans mon esprit :

    Allez, chevalier : ton dragon, c’est juste du sable humide.

    Je baissai les yeux vers mes chaussures. Le sable m’attendait, frais, légèrement humide.

    Qu’est-ce que t’as à perdre ? Au pire… tu te transformes en coquillage et j’écouterai si tu chantes faux.

    J’inspirai profondément, puis défis les lacets, un à un. Mes chaussures glissèrent à côté de moi. Je levai les yeux vers la mer. À côté, Morgane m’observait, d’abord surprise, avant qu’un sourire infime n’effleure ses lèvres.

    Mes pieds s’enfonçaient dans le sable, qui les piqua d’abord, puis les réchauffa. Ils goûtaient enfin une liberté fragile, loin de leur forteresse de cuir. Je relevai la tête vers Morgane : nous avions longtemps marché chacun dans notre couloir de honte. Aujourd’hui, nos chemins s’étaient rejoints.

    Léna : Le gardien du seuil

    La pièce m’apparut étrangement lumineuse, le soleil filtrant derrière les grands rideaux clairs. Léna m’accueillit avec son sourire tranquille.

    — Entrez.

    Je m’installai sur le canapé beige, le petit carnet posé sur mes genoux. Mes doigts crispés blanchissaient sur la couverture. J’acceptai néanmoins le café et la conversation reprit.

    — Comment vous vous sentez depuis la dernière fois ? demanda-t-elle en s’asseyant dans son fauteuil.

    Je haussai vaguement les épaules.

    — Morgane et moi… on a parlé.

    — Vous voulez me raconter ?

    Je baissai les yeux sur mes mains crispées.

    — Je… je vous ai écrit quelque chose, dis-je en lui tendant le carnet.

    Elle le prit doucement, telle une veilleuse prenant soin d’une flamme fragile. Je l’observai tourner les pages, lire en silence. C’était mon récit, maladroit, de mes souvenirs avec Adrien : le grenier, les « jeux » imposés, le piège progressif. J’avais passé des heures à l’écrire plutôt qu’à l’avouer à voix haute.

    Pendant que Léna lisait, quelque chose bougea derrière moi. Pas un bruit, juste un poids dans l’air. Asmodée s’était accroupi dans l’ombre, ses yeux sombres fixés sur le carnet. Il ne disait rien, n’avançait pas : il veillait, comme pour m’assurer que ces pages ne s’ouvriraient pas sans lui. Gardien silencieux, témoin de ce que je venais enfin de déposer.

    Léna releva les yeux.

    — Merci de m’avoir confié ça.

    Je hochai la tête sans la regarder. Un nœud me serrait la gorge.

    — Quand Morgane a parlé de ce qui s’était passé, qu’est-ce que vous avez senti dans votre corps ?

    Je mis quelques secondes à répondre.

    — Comme… comme si mon thorax se refermait. Ma respiration était coupée.

    — Et maintenant ?

    Je pris une grande inspiration ; mes épaules se soulevèrent.

    — C’est toujours là.

    — C’est normal, dit-elle doucement. Vous avez eu peur, et cette peur vous a figé pendant des années. C’était un mécanisme de protection.

    Elle marqua une pause.

    — Vous vous souvenez qu’on avait parlé du « gardien du seuil » ?

    Je hochai la tête.

    — Il est toujours là. Il vous empêche d’ouvrir certaines portes trop vite. Et il faut le remercier pour ça.

    Je fronçai les sourcils.

    — Le remercier ?

    — Oui. Sans lui, vous n’auriez pas survécu. Mais aujourd’hui, vous pouvez lui dire que vous n’avez plus besoin qu’il vous bloque.

    Je jetai un coup d’œil rapide derrière moi. Asmodée était déjà reparti.

    — Je ne sais pas comment faire, soufflai-je.

    — Pas besoin de lui envoyer un bouquet de fleurs, lui dire merci à voix haute suffira.

    Je pris une longue respiration, hésitant. Je fixai intérieurement Asmodée dans les yeux, puis je murmurai :

    — Merci de m’avoir protégé.

    Ma voix tremblait.

    — Et maintenant, reprit Léna, dites-lui qu’il peut se reposer.

    Je sentis mes yeux me brûler.

    — Tu peux… tu peux te reposer.

    Je visualisai Asmodée s’asseoir, cornes baissées en signe de salut, toujours à son poste. J’eus presque l’impression que le sol vibrait légèrement. Un silence emplit la pièce. Léna me laissa le temps. Mes épaules se relâchèrent un peu, comme un verrou qui cède à moitié.

    — Vous savez, dit-elle, il n’y avait personne pour témoigner de ce que vous avez vécu. Morgane s’en doutait, mais elle n’osait pas le dire. Et vous… vous étiez seul.

    Je hochai la tête, la gorge serrée.

    — Oui. J’ai toujours pensé être sans témoin.

    — Maintenant, vous n’êtes plus seul avec ça. Morgane est là. Moi aussi. Et vous commencez, vous aussi, à rester présent.

    Je sentis les larmes rouler sur mes joues. Je les essuyai d’un revers de main maladroit.

    — J’ai honte, soufflai-je.

    — C’est normal aussi. Mais rappelez-vous : cette honte ne vous appartient pas. Elle vous a été imposée.

    Je restai silencieux. Léna se pencha légèrement vers moi.

    — La prochaine fois que vous sentirez ce verrou, vous pourrez refaire ce que nous venons de faire : remercier le gardien du seuil et lui dire qu’il peut se reposer. Et si vous sentez que vous êtes prêt, vous pourrez franchir la porte.

    Je pris le carnet entre mes mains. Il semblait moins lourd, comme s’il avait rendu une part de son fardeau.

    — Je vais essayer, murmurai-je.

    Léna esquissa un sourire.

    — C’est tout ce que je vous demande.

    Je relevai la tête.

    — Je me sens… un peu moins seul.

    — Parce que vous ne l’êtes plus, répondit-elle doucement. Et je suis là pour vous le rappeler.

    Sous la pluie, le pas juste

    En sortant du cabinet de Léna, je fus accueilli par le bruit régulier de la pluie. Elle tombait depuis un moment déjà. Les rues luisantes sous les lampadaires ressemblaient à des miroirs brisés. Je levai le visage vers le ciel : de lourds nuages s’amoncelaient, sans promesse d’éclaircie. J’enfilai ma capuche par réflexe, puis hésitai. J’avais encore en tête la sensation du sable sous mes pieds nus la veille. Alors, je la retirai. La pluie me fouetta doucement le front, puis coula sur mes cheveux et mes joues. Glacée d’abord, presque agressive, la pluie finit par délier mon corps. Elle me ramenait au présent.

    Je glissai les mains dans mes poches et me mis à marcher sans but précis. Le bruit de mes pas se mêlait au clapotis de la pluie. Chaque goutte battait comme un tambour discret, apaisant peu à peu le tumulte dans ma poitrine.

    Inspire.

    Une voix douce, la même qu’un soir dans ma chambre. Je traversai un square désert : les arbres détrempés se dressaient comme de grands gardiens immobiles. Je me surpris à les imaginer s’écartant légèrement à mon passage, comme pour me laisser avancer sans obstacle. Une image fugace d’Asmodée me traversa : il se tenait toujours devant sa porte, imposant et massif, mais je crus l’apercevoir baisser légèrement la tête, comme s’il m’autorisait à continuer.

    Je respirai profondément. L’air humide emplissait mes poumons d’un parfum de terre et de feuilles détrempées. Les halos jaunâtres formaient des cercles dans lesquels je passais comme à travers des sas. Chaque cercle franchi m’apaisait un peu plus. Je pensais à Morgane. À ses mots : on peut arrêter de porter ça seuls. Cette phrase me revenait comme une bouée. Je pressai le carnet de Léna dans ma poche. Il n’était plus un simple cahier.

    Expire.

    Un parfum discret de jasmin. Je levai le visage vers le ciel. La pluie ruisselait sur mon front, mes joues, le long de mon cou. J’avais envie de la laisser m’envahir, qu’elle lessive mes fardeaux comme une eau de source. Les arbres devant moi formaient une arche, leurs branches s’entrelaçant au-dessus de moi. Je marchais dans ce tunnel végétal, bruissant sous la pluie. Je ralentis encore le pas. Les bruits de la ville semblaient s’éloigner. Il n’y avait plus que le martèlement régulier de la pluie et le froissement des feuilles.

    Avance.

    Je me retournai et crus apercevoir une silhouette au détour du sentier : une femme immobile, une capuche retombant comme un voile sur ses longs cheveux bruns et lisses. Ses yeux bleu océan me fixèrent un instant. Puis elle sembla se dissoudre dans la pluie, comme si elle s’évaporait entre les arbres. Je sortis du tunnel de branches : le ciel se dévoila à nouveau, bas et lourd. La pluie redoubla légèrement. Je fermai les yeux quelques instants, le visage offert. Je sentis mes épaules s’abaisser, ma nuque se détendre. Un souffle long s’échappa de mes lèvres.

    Je n’avais pas d’endroit particulier où aller ; je me contentais d’avancer, pas après pas, dans les rues désertes et brillantes. La pluie n’était plus un obstacle. Elle était devenue un rythme, un lien discret entre moi et le monde extérieur. Je me surpris à sourire. Ma marche n’était plus une fuite mécanique, mais le pas simple d’un homme libre : un pas après l’autre, sans urgence. Je pris une inspiration plus profonde encore. L’air frais et humide emplit ma poitrine.

    Le monde respire avec toi.

    Je hochai la tête, accord silencieux avec cette voix cachée. Puis je repris mon chemin, le visage ouvert à la pluie.

    Imagination active : Le gardien reconnu

    La pluie avait cessé, mais les gouttières libéraient encore quelques gouttes récalcitrantes. Mon téléphone vibra alors que je montais l’escalier. Un message de Morgane :

    Merci pour hier. Je crois qu’on a débloqué un truc.

    Mes lèvres se décollèrent dans un petit claquement de bouche et je tapai ma réponse :

    On a fait mieux que Gabriel Knight avec son coucou !

    Trois points de suspension s’affichèrent, puis :

    C’est vrai qu’on a pas mal galéré… mais on a résolu l’énigme.

    Je rangeai mon téléphone dans ma poche en souriant. La maison était silencieuse quand je me glissai dans ma chambre. Je refermai la porte et m’y adossai, comme pour sceller ce moment.

    Je sortis le carnet de ma poche et m’assis sur le bord du lit, les pieds nus touchant le parquet froid. Je pris une grande inspiration, puis je l’ouvris. Les pages blanches attendaient. Je tournai quelques feuillets et trouvai la page où j’avais griffonné, quelques jours plus tôt, des mots sans suite. Aujourd’hui, je savais ce que je voulais écrire. Je posai la pointe du stylo sur le papier ; ma main tremblait légèrement. Puis, m’adressant à Asmodée, j’écrivis d’un seul trait :

    Merci d’avoir fermé la porte quand je n’étais pas prêt.

    Je m’arrêtai, le souffle court. Je sentis une résistance en moi : d’un côté, je trouvais absurde de remercier celui qui avait bloqué l’accès aux souvenirs pendant des années. Mais je me souvenais des mots de Léna : sans le gardien du seuil, vous n’auriez pas survécu.

    Je repris le stylo et ajoutai :

    Merci de m’avoir protégé.

    Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Je le maintenais comme un bouclier, mais il devenait aussi un fil tendu vers cet espace intérieur que je n’osais pas encore franchir. Je fermai les yeux. Au début, il n’y avait rien. Juste le bruit de mon propre souffle. Puis, peu à peu, des images floues apparurent : un seuil de pierre, une grande porte close, Asmodée posté devant. Je le vis comme je l’avais imaginé chez Léna : une créature de pierre, massive, cornue, les yeux brillants d’une lueur rougeâtre. Son dos voûté ployait sous le poids de ma mémoire. Je déglutis et murmurai dans le silence :

    — Merci d’avoir fermé la porte.

    Je n’attendais aucune réponse. Mais j’eus l’impression qu’Asmodée bougeait imperceptiblement, comme s’il avait entendu. Je sentis mon cœur battre plus fort. La peur n’avait pas disparu. Une part de moi redoutait que, s’il s’écartait, je sois submergé.

    Tout à coup, un grincement étouffé monta du couloir, comme une porte qu’on ouvre trop lentement. Je retins ma respiration, le stylo encore en main.

    — Constance ? soufflai-je.

    Pas de réponse. Le bruit s’était effacé. Je haussai les épaules : sûrement la maison qui travaillait. Pourtant, un frisson me parcourut. Une image fugace me traversa : l’ombre maternelle, penchée sur le battant d’une porte entrouverte. Je secouai la tête pour chasser cette vision. Je pris une longue inspiration et plaquai le carnet un peu plus fort contre ma poitrine.

    — Merci de m’avoir protégé, répétai-je.

    Un froid vif me saisit. J’avais envie d’ouvrir les yeux, de revenir au réel, mais je restai là, immobile, bercé par mon souffle. Peut-être que je m’endormais déjà. Je n’ai gardé que le souvenir d’un sentiment étrange : une gratitude mêlée de peur. Comme si j’étais assis au bord d’un précipice, sachant qu’il faudrait sauter un jour. Je me laissai glisser sur le lit, le carnet contre moi comme un talisman.

    La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux. J’agrippai le carnet, sans savoir si je rêvais déjà, et me laissai happer.

    Rêve : La clé et le fragment

    Quand j’ouvris les yeux, je n’étais plus dans ma chambre. Le sol de pierre froide s’étendait sous mes pieds nus. Autour de moi, l’obscurité vibrait comme un souffle. Je reconnus le lieu : le gouffre.

    Une grande porte se dressait devant moi, massive, sombre, striée de cicatrices. Les runes gravées sur ses gonds luisaient d’une lueur terne. Devant elle, accroupi, se tenait Asmodée.

    Immense, minéral, ses cornes semblaient effleurer le linteau. Ses griffes reposaient sur le sol, prêtes à se tendre. Ses yeux me fixaient, flamboyants mais sans rage. Je pris une inspiration et fis un pas vers lui. Mes jambes tremblèrent, mais je n’avais pas peur.

    — Merci, dis-je d’une voix claire. Merci de m’avoir protégé quand je n’étais pas prêt.

    Un grondement sourd vibra dans sa poitrine, ni menace ni approbation. Je fis un second pas.

    — Maintenant je veux avancer.

    Asmodée m’observa longuement. Puis, lentement, il ouvrit la main. Une petite clé, simple, en fer terni, reposait au creux de sa paume. Sa tête carrée, son anneau usé… quelque chose dans sa forme me semblait familier. Pourtant, je n’étais pas certain de vouloir la saisir : ce n’était pas une promesse, mais un défi. Je m’approchai prudemment et finis par la prendre. Son contact était glacial, mais je sentis une chaleur diffuser le long de mon bras. Elle paraissait minuscule dans ma main, presque dérisoire. Signe qu’Asmodée ne me donnait pas encore tout, mais seulement de quoi avancer un pas.

    Derrière Asmodée, je remarquai Ædàn. Il se tenait à distance, les genoux repliés contre lui. Ses grands yeux me regardaient sans oser s’approcher.

    — Viens, murmurai-je.

    Il secoua la tête. Je n’insistai pas : il fallait du temps.

    Je me tournai vers la porte. La clé paraissait minuscule dans ma main.

    — Qu’y a-t-il derrière ? demandai-je.

    Asmodée inclina la tête. Pas de réponse. C’était à moi de décider. Je m’agenouillai devant un petit coffre de bois noir, adossé au battant : il n’était pas là la dernière fois. La serrure semblait m’attendre. La clé, glaciale dans ma paume, pesait comme un verdict. Un simple quart de tour, et ce que j’avais enfoui depuis des décennies referait surface. Mon souffle se hacha ; mes doigts se crispèrent, tendus comme un fil prêt à rompre.

    J’insérai la clé. Elle tourna sans résistance. Je crus qu’elle livrerait un trésor, mais ce fut un cri… Un cri maternel, tranchant et furieux, me projeta des années en arrière : le salon de notre maison, ma mère penchée sur moi, les traits déformés par la colère. Mes mains se crispèrent. Je faillis refermer le coffre.

    — Reste, murmura une voix derrière moi.

    Lysséa. Elle se tenait tout près, sa main légère posée sur mon épaule. Ses yeux brillants me fixaient : tu peux supporter. Et comme pour adoucir le poids, elle glissa doucement :

    — On s’y habitue vite, tu verras… comme aux chaussures trop serrées.

    Soudain, un mouvement attira mon attention : Ædàn s’était recroquevillé, les bras en croix sur la tête. Il tremblait. Le cri, dans ma mémoire, enflait jusqu’à faire vibrer le sol. Alors Asmodée bougea. D’un pas lourd et sûr, il s’avança vers l’enfant et le prit dans ses bras. Ædàn ne résista pas : il s’y lova aussitôt, comme dans une carapace ancienne. Le démon aux yeux rouges me regarda par-dessus son épaule ; dans ses prunelles brillait une tendresse minérale, immuable. Puis il s’accroupit, serrant l’enfant contre lui. Une chape se refermait, lourde et protectrice : un figement qui veillait. Comme pour dire : tu peux continuer. Je respirai profondément. Le cri se répétait, encore et encore, mais il me semblait plus lointain. Je n’étais plus l’enfant pétrifié de l’époque.

    Au fond du coffre, un miroir brisé reflétait des fragments de mon visage. Je tendis la main et en pris un morceau. Le froid du verre me mordit la peau.

    — Qu’est-ce que c’est ? soufflai-je.

    Lysséa serra légèrement mon épaule.

    — Un morceau de toi.

    J’observai Asmodée. Il s’était reculé de quelques pas, laissant la porte derrière lui bien visible. Ses yeux avaient perdu leur dureté.

    — Merci. Je crois que c’est assez pour aujourd’hui, lui dis-je.

    Ædàn, toujours au loin, m’observait. Je levai la main vers lui ; il esquissa un geste timide avant de se blottir à nouveau dans l’ombre. Je rangeai le fragment de miroir contre moi et refermai le coffre. La serrure se verrouilla dans un cliquetis doux.

    Je baissai les yeux : la clé n’était plus dans ma main. Je fouillai le sol autour de moi, mes poches, rien. Elle avait disparu. Je relevai les yeux vers Asmodée. Il me fixait toujours, impassible. Ses lèvres ne bougèrent pas, mais une voix grave vibra dans ma poitrine : pas aujourd’hui. Bientôt. La clé n’était pas à moi. Pas encore. Je calai le fragment contre moi comme on garde un talisman. La salle du gouffre s’effaça progressivement autour de moi. La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux.


    Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais comme suspendu entre deux mondes. Le carnet reposait sur ma poitrine, lourd et chaud. Le fragment, invisible, semblait vibrer en moi. Je restai là un long moment, à écouter le silence de la maison. La peur était toujours là, mais elle avait perdu son emprise. Je refermai les yeux, le carnet serré contre mon torse, et le sommeil me reprit.

    Un réveil apaisé

    Je me réveillai avant la sonnerie, comme si mon corps avait décidé qu’il avait assez dormi. Cette fois, rien ne tremblait : la lumière du matin filtrait à travers les rideaux, pâle mais stable. Je restai allongé un moment, à me rappeler mon rêve : Asmodée, le seuil, la clé froide dans ma main. Mais au lieu de me hanter, il avait laissé en moi une impression d’espace : une chambre secrète, scellée depuis des années, venait de s’entrouvrir.

    Je me levai lentement, enfilai un t-shirt et gagnai la salle de bain. La maison était silencieuse : Constance et Anouk dormaient encore.

    Je relevai les yeux vers le miroir. Un instant, mon reflet se fragmenta, comme une vitre sous tension prête à éclater. Je clignai, et tout redevint intact. Je m’approchai : j’avais l’air fatigué, mais mes épaules semblaient moins tendues que la veille. Quelque chose s’était relâché.

    Chaque fissure est un point de vie arraché aux murailles. Le cœur du donjon se rapproche.

    Je posai mes mains sur le bord du lavabo et soufflai :

    — On dirait que ça a bougé.

    Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, je sentais que je n’étais pas seul : Asmodée, Ædàn, Lysséa… ils étaient là, en arrière-plan, silencieux mais attentifs. Je me redressai, inspirai profondément et passai un peu d’eau froide sur mon visage.

    Ces derniers jours avaient été éprouvants, mais je sentais qu’un seuil venait de céder. Je n’avais pas dissipé toutes mes ombres ; je savais que d’autres portes restaient closes. Mais la présence d’Asmodée n’avait plus le même visage. Je pouvais avancer. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais léger. Pas d’euphorie : juste un peu plus d’air.

    Je sortis de la salle de bain et rejoignis mon bureau. J’avais envie d’ouvrir mon carnet, d’y écrire quelque chose. Peut-être juste : « Merci. »

    Mais mes yeux accrochèrent quelques mots griffonnés en bas de la page. Je ne me souvenais pas les avoir écrits.

    De rien.

    Je n’en étais qu’au début du chemin.