Jeux de pouvoir
Deux semaines après ce « oui » donné à contrecœur pour la collecte de données, Claire m’invita à une réunion pour rencontrer ses partenaires.
Je me connectai à l’heure dite. L’écran s’illumina : à ma surprise, la réunion avait déjà commencé. Une mosaïque de visages figés par les latences. L’Allemand fronçait les sourcils, l’Italienne souriait poliment. Au centre, Claire parlait vite en anglais, la main levée vers sa webcam. Un point sur la collecte de données, justement. Mais je n’avais encore reçu aucune information précise à ce sujet.
— … and for the next step, I’ll let him explain, conclut-elle soudain.
Aucune voix ne lui répondit. Je mis une seconde à comprendre qu’elle venait de me passer la parole.
— Sorry? dis-je, la voix trop basse.
— You, précisa-t-elle avec un sourire trop large. You can explain the status of data collection at the pilot sites.
Un frisson désagréable me parcourut l’échine. Normalement, Claire s’en occupait directement avec l’équipe technique. Je savais qu’un fichier circulait, mais je ne l’avais jamais reçu. Mon cœur se mit à cogner. À ma droite, Severus se tenait droit, la mâchoire verrouillée. Il me soufflait de rester digne, de tenir la ligne. Mais son armure se resserrait déjà comme un carcan.
— Well… I don’t have the latest data, commençai-je. Maybe Claire could—
— Come on, you have them, non ? glissa-t-elle en passant au français, son ton adouci comme pour me rassurer. Je sais que tu es un peu surmené en ce moment, mais tu dois pouvoir nous dire où on en est.
Ses mots me heurtèrent : « surmené, » manière polie de dire que je n’étais plus à la hauteur. Ma nuque chauffait déjà.
— I’ll try, dis-je, en ouvrant frénétiquement un dossier sur mon ordinateur.
J’avais en tête quelques bribes, rien de solide. À peine avais-je commencé que Laurent prit la parole, la voix posée :
— C’est bizarre, moi je l’ai bien reçu ce fichier. Il me semble même que tu étais en copie, ajouta-t-il doucement.
Je restai figé, le souffle court. Ses mots paraissaient anodins, mais je devinais le sourire qu’il retenait. Avais-je raté cet e-mail ? Ou m’avait-on écarté exprès ? Une chaleur acide me monta à la gorge. Je sentais chaque battement de mon cœur comme un coup sourd à l’intérieur de ma poitrine. Derrière moi, Asmodée s’accroupit, immobile. Ses yeux caves ne jugeaient pas : il constatait seulement ma paralysie, comme il avait déjà observé tant d’autres effondrements. Les vignettes figées sur l’écran devenaient autant de regards braqués sur moi, guettant la moindre hésitation.
— Je… je n’ai pas vu passer le message, répondis-je d’une voix trop basse.
— Ça arrive, reprit Claire sans insister. On a beaucoup de choses sur le feu. Mais il faut qu’on soit clairs sur l’état de la collecte : les partenaires s’impatientent.
Michel, resté silencieux jusque-là, hocha la tête dans sa vignette. Son regard grave me transperça : il n’avait pas besoin de parler, je savais déjà ce qu’il pensait.
— I… I can’t really comment on the latest dataset, finis-je par dire, la bouche pâteuse — I haven’t seen it yet.
Un courant d’air glacé passa derrière moi. Tarsis se découpa dans l’ombre, droit, l’épée déjà levée. Tu as deux choix, dit-il calmement. Te taire et laisser croire qu’ils ont raison. Ou parler, et risquer de t’enfoncer.
Sa capuche effleura mon épaule. Il murmura : mais tu sais très bien qu’il existe une troisième voie. Une phrase bien placée, aiguisée comme une lame, et leur assurance s’effondre. Tu peux les couper net. Tu as l’arme, pourquoi la laisser rouiller ?
Je serrai les lèvres. Mes doigts tapotaient nerveusement le bord du clavier, comme si je cherchais déjà cette arme dans ma mémoire. Mais les mots restaient coincés. La fenêtre de discussion s’anima soudain. L’Italienne proposa de reporter ; l’Allemand, de son côté, prétexta un autre appel dans deux minutes. Claire trancha aussitôt :
— We will reschedule, thank you all.
Dans l’ombre, Tarsis avait déjà reculé, son épée basse, traînant presque sur le sol. Les vignettes étrangères disparurent les unes après les autres. Il ne restait plus que Claire, Laurent, Michel et moi.
— Tu te rends compte de l’image que ça donne ? demanda Michel d’un ton las. On a besoin de montrer qu’on maîtrise le sujet.
Je serrai les dents.
— Je n’avais pas le dernier fichier, répétai-je, à moitié pour moi.
— Oui, c’est embêtant, répondit Laurent. On n’a pas le temps de repasser deux fois sur les mêmes points.
Il n’y avait pas d’attaque directe, rien de frontal. Mais chaque mot pesait.
— Bon, reprit Claire, il me faut un résumé clair et validé d’ici ce soir. Et ça doit être prêt pour la prochaine réunion : pas d’hésitations, pas d’excuses.
— Je m’assurerai qu’on m’a bien envoyé le bon jeu de données ce coup-ci, murmurai-je, plus pour apaiser Tarsis que pour eux.
Ils quittèrent la réunion sans un mot de plus. Je restai seul, l’écran noir.
Tu sais qu’ils t’ont piégé, souffla Tarsis.
C’était évident… non ? Mais une autre pensée, plus acide, me traversa : et si c’était moi qui avais loupé l’e-mail ?
Je refermai l’ordinateur d’un claquement sec et rageur. La pièce m’étouffait. J’ouvris la fenêtre : l’air glacé me transperça. J’aurais voulu hurler, les accuser de m’avoir mis au pied du mur. Mais je n’avais aucune preuve. Seulement cette impression poisseuse d’avoir été pris en défaut.
Réponds !
La voix de Tarsis gronda, oppressante. Mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes.
— Pas maintenant, soufflai-je.
Mais son ombre restait tapie, prête à ressurgir au moindre faux pas.
Léna : Faire face à l’urgence intérieure
Le lendemain, Léna m’accueillit sur le pas de la porte, le regard inquiet.
— Vous ne pouviez plus attendre, dit-elle simplement.
Je hochai la tête sans répondre. Sa voix n’avait rien d’interrogatif ni de pressant : juste une façon de reconnaître ma détresse. La veille, au sortir de la visio, je lui avais écrit pour lui demander d’avancer notre prochain rendez-vous. Cinq minutes plus tard, elle m’avait répondu positivement : nous nous verrions le lendemain midi. Elle s’effaça pour me laisser entrer.
— Entrez, installez-vous.
Je m’assis sur le canapé beige, les coudes sur les genoux. La pièce, pourtant familière, me semblait plus étroite que jamais. Je me souvenais de la jeune fille que j’avais vue sortir d’ici en larmes, il y a quelques semaines : j’avais eu l’impression d’entrevoir son intimité sans le vouloir. Aujourd’hui, je me sentais à sa place, nu et fragile.
Léna s’assit en face de moi, les mains posées sur ses genoux. Elle ne dit rien pendant quelques secondes : son silence était une invitation.
— Ça ne va plus du tout au travail, finis-je par lâcher.
Elle hocha la tête, ses yeux plantés dans les miens.
— Vous avez l’air épuisé, dit-elle doucement. Ce que vous vivez doit être très difficile.
Ma gorge se noua ; ces mots simples suffisaient à fissurer la carapace. Je racontai alors la visioconférence : la prise de parole forcée, le jeu de données que je n’avais jamais reçu, le regard de Michel qui semblait peser sur moi. J’essayais de rester factuel, la voix tremblante.
— J’ai eu l’impression d’être humilié devant tout le monde, conclus-je. Mais… je n’ai aucune preuve qu’ils m’aient piégé. Peut-être que j’ai juste raté un e-mail.
Léna ne répondit pas tout de suite.
— C’est un sentiment très violent, dit-elle enfin. Et vous êtes seul avec ce doute : c’est encore plus lourd à porter.
Je baissai les yeux.
— J’ai honte de ne pas avoir réagi. Je me suis encore tu, comme d’habitude.
— Vous avez fait comme vous pouviez pour vous protéger, répondit-elle. Ce n’est pas un signe de faiblesse.
Mes yeux brûlaient ; je me mordis la joue pour retenir les larmes.
— Vous vous sentez en colère ? demanda-t-elle après un temps.
— Oui… mais ma colère m’inquiète. Je crains qu’elle me fasse déraper. Alors je me tais.
Léna hocha lentement la tête.
— Si vous refoulez votre colère, elle finit par se retourner contre vous. Si vous apprenez à la reconnaître, elle peut aussi vous protéger.
Je me raidis ; le mot intégrer me faisait peur.
— Je ne veux pas devenir comme eux, murmurai-je.
— L’intégration, ce n’est pas adopter la brutalité des autres. C’est reconnaître que votre colère existe et qu’elle peut vous servir, répondit-elle.
Elle se pencha légèrement vers moi.
— Cette arme, vous la portez déjà. La question, c’est ce que vous en faites.
Un frisson me traversa. Une voix basse s’insinua dans mon esprit : je peux t’aider.
Tarsis.
Je détournai les yeux, les mains serrées sur les genoux.
— Je n’ai pas envie d’avoir d’épée, soufflai-je. Pas la sienne.
— Elle est déjà là, répondit Léna doucement. Ce n’est pas un objet extérieur : c’est une part de vous. Vous pouvez choisir de la refuser… mais elle sera toujours là.
Je respirai difficilement.
— Je ne sais pas comment faire, avouai-je.
— Vous pourriez commencer par l’observer. Noter ce qui se passe dans votre corps quand la colère monte : votre respiration, vos muscles. Plus vous la reconnaîtrez tôt, plus vous aurez de chances de l’utiliser sans qu’elle vous déborde.
Elle se leva et prit mon carnet sur la table basse.
— Vous pouvez aussi dialoguer avec cette épée, proposa-t-elle. Lui demander : « quel usage veux-tu que je fasse de toi ? »
Elle me tendit un stylo. Le métal froid me donna l’impression de tenir une lame. Tarsis semblait sourire, quelque part au fond de moi.
— Ça reste un stylo : au pire, vous risquez juste une tâche d’encre.
Je le pris à contre-cœur.
— Et si je n’y arrivais pas ? demandai-je.
Léna hésita, puis sortit un petit papier de son carnet.
— Vous m’avez dit que vous n’osiez pas en parler à votre médecin traitant ?
Je hochai la tête : mon médecin me connaissait depuis longtemps ; je redoutais son jugement.
— Alors je vous donne le numéro d’une autre médecin généraliste ; j’ai eu de bons retours à son sujet. Elle est très à l’écoute. Si jamais vous sentez que le cap est trop dur à passer, elle pourra vous prescrire un traitement pour vous soutenir un temps.
Je pris le papier, les doigts tremblants.
— Je ne veux pas en arriver là…, dis-je.
— Je comprends. Ce n’est pas une obligation, juste une possibilité, répondit-elle avec douceur.
Tarsis murmura à nouveau : je peux t’aider. Je fermai les yeux ; un mélange d’espoir et de crainte me traversa.
Quand je quittai le cabinet, le carnet et le numéro serrés dans ma poche, j’avais l’impression d’avoir accepté une mission dont je ne connaissais pas encore les règles.
Elle se débrouille sans moi
La maison embaumait le vinaigre et le savon noir. Fenêtres et portes grandes ouvertes, Constance s’affairait au salon, des cartons à ses pieds. Des affiches imprimées attendaient d’être scotchées aux murs : « Réunion de lancement – Association de quartier pour la transition écologique. »
Je m’étais arrêté sur le seuil, mon sac encore en bandoulière.
— Tu rentres juste à temps, dit-elle sans lever les yeux. Il faut qu’on installe les tables avant demain et que je prépare les panneaux pour expliquer le compost, la cuisine zéro-déchet…
Sa voix se voulait neutre, mais la tension perçait.
— J’ai eu une journée compliquée, murmurai-je en déposant mes clés sur la commode.
— Je le sais bien, mais moi aussi je suis fatiguée, répondit-elle en repliant un carton. J’aurais besoin d’un coup de main.
Tu vois ? Elle ne t’écoute jamais vraiment, souffla Tarsis dans un recoin de mon esprit.Avec moi, tu n’as pas besoin de te justifier. Sa voix siffla, et l’air me parut plus épais, comme si une ombre passait derrière mes yeux.
Je ravalai les mots.
— Tu veux que je fasse quoi ?
— Tu ne seras pas là demain, je le sais. Mais tu peux au moins m’aider à installer le matériel, ou à mettre des tracts, suggéra-t-elle en relevant enfin les yeux.
Son regard me transperça : elle savait avant moi que je me défilerais.
— Je… je ne sais pas, dis-je, évasif.
Elle se redressa, les bras croisés, le souffle court.
— À quoi ça sert d’être ensemble si on ne fait rien ensemble ? lâcha-t-elle, avant de se mordre la lèvre, regrettant déjà la force de ses mots.
Je sentis ma gorge se serrer.
Réponds. Dis-lui que tu en as marre de ses reproches, insista Tarsis.
Mais je me tus. Mâchoires serrées, je pris la direction du couloir.
— Tu pars ? lança-t-elle derrière moi.
Je me tus. Mon silence était un mur. Une arme.
Bien. Qu’elle sente ce que c’est que d’être ignorée, glissa Tarsis, satisfait.
Un bruit sec me parvint derrière : un objet avait heurté le plan de travail, puis un éclat de verre brisé retentit. Je m’arrêtai une seconde, figé, la main sur la poignée de ma chambre. Je faillis faire marche arrière. Mais la voix de Tarsis gronda : n’y va pas. Elle se débrouille très bien sans toi.
Je refermai la porte un peu trop fort. Dans le silence qui suivit, je sentis ma poitrine se relâcher, un bref soulagement. Mais il s’évanouit aussitôt : je savais que mon silence l’avait blessée. C’était moi qui creusais le fossé, encore. Je m’assis sur le lit. Du salon me parvenaient des bruits étouffés : scotch arraché, pas rapides, soupir étranglé. Constance continuait à tout organiser seule. Je serrai les poings ; mes ongles me griffaient les paumes. Une part de moi avait envie de retourner la voir, de m’excuser, de lui dire que je voulais l’aider. Mais l’autre savourait cette petite victoire silencieuse : lui rappeler que je pouvais me retirer, me rendre inaccessible.
Je me levai finalement pour poser mon sac sur le bureau. La chambre me paraissait minuscule, saturée de tout ce que je n’avais pas dit.
Un nouveau bruit me parvint : un souffle tremblant, un sanglot retenu. Je restai planté là, les doigts crispés sur le rebord du bureau.
Elle récolte ce qu’elle a semé, glissa Tarsis. Ce n’est que justice.
Mais je savais qu’il mentait. Le gouffre s’élargissait encore.
Le gouffre et la mer
Je partis tôt, avant que Constance ne se lève. Je n’avais pas envie de croiser son regard ni d’entendre le moindre mot sur la journée porte ouverte. Je voulais disparaître, m’effacer pour ne pas avoir à me justifier. Je laissai un mot sur la table de la cuisine :
Je pars marcher pour la journée. Merci de m’avoir laissé le choix. Profite bien de ta fête.
Pas de « bisous. » Une phrase sèche, comme une porte qui claque. La maison était silencieuse : Anouk dormait chez mes parents pour le week-end. Je glissai un livre, ma gourde et un sandwich dans mon sac à dos, puis je quittai la maison sur la pointe des pieds.
Bien. Pas besoin de faire semblant, souffla Tarsis.
Je ne répondis pas.
La route jusqu’aux bois me sembla interminable, mais je savourais ce vide : pas de conversations forcées, pas de regards à éviter. Quand je quittai finalement la voiture, le ciel était d’un gris épais, lourd comme un couvercle. Un vent humide me fouetta le visage ; je frissonnai malgré ma veste.
Je m’engageai sur le sentier sans réfléchir. La forêt exhalait l’odeur d’humus et de bois pourri ; mes chaussures s’enfonçaient dans la boue, aspirées à chaque pas. La pluie se mit à tomber, d’abord fine, presque agréable, puis plus insistante : elle dégoulinait sur mon front, engourdissait mes doigts. Je marchais vite, comme pour échapper à mes pensées. Mais elles revenaient toujours, plus lourdes. La veille, mon mutisme face à Constance, le bruit du verre brisé, ce sanglot que je n’avais pas eu le courage d’aller consoler. Je me sentais lâche, inutile. La pluie tombait dru entre les branches, chaque goutte frappant mes épaules.
Elle est mieux sans toi, glissa Tarsis. Sa voix semblait mêlée au vent humide, à la respiration de la forêt elle-même. Je me raidis. C’était vrai : Constance organisait tout, elle avait l’énergie, la sociabilité. Elle n’avait pas besoin de moi. Je n’étais qu’une souche oubliée, que la forêt finirait par recouvrir.
Une voix douce familière murmura : la terre boit les larmes, et les rend en jeunes pousses. C’était un maigre réconfort, porté par l’odeur d’embruns.
Après deux heures, mes jambes étaient déjà douloureuses. Je regagnai la voiture et roulai jusqu’à la mer : une heure de route encore.
Le ciel plombé écrasait l’horizon. Les vagues se brisaient avec régularité. Je longeai la côte, alternant entre sentiers de randonnée et plages de sable blanc. Le vent était si fort qu’il me coupait le souffle par moments. J’avais l’impression de lutter contre une force invisible. Mes mains étaient gelées, mes muscles brûlaient, mais je continuais à marcher, encore et encore, comme si l’effort pouvait me sauver de moi-même.
Alors que je suivais la plage déserte, le sable détrempé s’enfonçait sous mes semelles. Le ciel bas se confondait avec la mer, effaçant l’horizon. Tu n’as pas d’échappatoire, souffla Tarsis. La ligne grise elle-même semblait le répéter, un mur liquide qui se refermait devant moi. Je pensais à l’avenir : il n’y en avait pas. Quelques années plus tôt, j’avais déjà annoncé mon départ du laboratoire, persuadé que c’était la seule issue. Pourtant, je n’avais pas eu le courage de franchir le pas. J’étais finalement rentré dans le rang. Je vivais dans un entre-deux : incapable de reconstruire, incapable de rompre.
Je m’imaginais la réception à la maison : Constance en robe claire, rayonnante malgré la fatigue, accueillant les invités avec ce sourire que je ne voyais plus. Les voisins complimentant la décoration, la propreté de la maison, le buffet parfaitement dressé. Des rires dans le salon, des verres qui s’entrechoquent. Je n’étais pas là. Et personne ne s’en soucierait, sinon pour une plaisanterie sur mon côté asocial.Tu vois ? Même leur joie se passe de toi.
Une vague plus forte éclaboussa mes jambes ; l’eau glacée s’infiltra dans mes chaussures. Je m’assis sur un rocher pour enlever le sable, les pieds tremblants. La pluie avait cessé, mais le vent me glaçait jusqu’aux os. Une clarté persistait, étrange pour l’heure : cette lumière qui traîne aux soirs d’été, même sous un ciel chargé. Je repris la marche, lentement, en scrutant mes traces qui disparaissaient presque aussitôt dans le sable. J’avais la gorge serrée : je ne savais plus pourquoi je continuais à avancer, ni ce qui m’attendait. J’étais une coquille vide, rejetée par la marée.
Vers 18 heures, je trouvai un banc en bois un peu abrité par une dune. Mes pieds me faisaient mal : brûlures sous les talons, orteils engourdis. Je sortis mon livre, plus pour m’occuper les mains que pour lire ; les phrases défilaient sans jamais accrocher mon esprit.
Mon téléphone vibra alors. Un message de Loïc :
Ben, t’es pas là, mec ? Je pensais te voir.
Non. Ce matin, j’ai préféré partir en randonnée : ça faisait longtemps.
Tout va bien ?
Oui, oui, t’inquiètes pas.
Quelques secondes plus tard :
OK. Je vais boire tes bières, alors.
Je souris malgré moi. Une vague suffit, dit Sophia doucement. Même faible, elle peut te ramener au rivage.
Une heure plus tard, un nouveau message de Loïc :
On se boit un coup ensemble cette semaine ?
Une hésitation. L’envie de dire « non, » juste pour me protéger. Mais je ne trouvais pas d’excuse crédible. Et peut-être qu’au fond, j’en avais envie.
OK, on peut se voir vendredi soir, si tu veux.
C’était arrangé. Cette perspective me donna un vague sentiment d’ancrage : un rendez-vous, un fil ténu dans la semaine.
Mais cette vieille angoisse ressurgit : devoir gérer l’embarras quand on se reverra. Puis les voisins, qui s’interrogeraient eux aussi sur mon absence.
Un souci à la fois, s’il te plaît !
Je restai là jusqu’au soir, à contempler la lumière déclinant sur l’océan. Le vent faisait claquer les volets des cabanes de pêcheurs. Je me sentais vidé, comme lessivé par cette journée d’errance.
À vingt heures, mon téléphone vibra de nouveau. Un message de Constance :
Les derniers invités sont partis. Tu as ce qu’il te faut ?
Je fixai l’écran un long moment sans répondre. Mes pieds étaient en feu, ma poitrine serrée comme un étau. J’imaginais la maison vide maintenant, les verres à moitié pleins sur la table, les odeurs de nourriture froide.
Elle n’a pas besoin de toi, souffla Tarsis, et cette fois sa voix ressemblait au vent lui-même, hachant mes pensées comme des rafales.
Je rangeai mon téléphone et repris le chemin de la voiture. La nuit tombait ; le vent me fouettait le visage, salé, comme des larmes retenues. Quand je m’installai derrière le volant, mes vêtements détrempés me collaient à la peau. Je mis le chauffage à fond, mais l’air chaud me brûlait presque ; je tremblais quand même. La voiture sentait le sel et le plastique mouillé. Je posai les mains sur le volant : elles étaient glacées, mes phalanges blanches. Je restai là un moment, le moteur allumé, à écouter le bruit régulier du ventilateur, espérant qu’il me réchauffe autrement qu’en surface.
Faire semblant
Le bar proposé par Loïc était à vingt minutes de la maison : juste assez pour me préparer mentalement. Je partis après le dîner, les mains enfoncées dans mes poches, le regard fixé sur le trottoir pour éviter celui des passants. Je ne sortais presque jamais, sauf avec lui. Et je ne prenais jamais l’initiative. Au début, il avait essayé de m’intégrer à son groupe d’amis, mais il avait vite compris que j’annulais une fois sur deux. Et quand je venais malgré tout, je restais en retrait, lançant quelques blagues pour masquer mon malaise.
J’arrivai devant le bar et m’arrêtai net. La porte entrouverte laissait filtrer des éclats de voix, rires et tintements de verres. Une odeur de bière tiède et de friture flottait jusqu’au trottoir. Je fixais l’entrée comme un obstacle.
Allez, entre ! souffla Lysséa avec ce sourire de chat prêt à bondir. Tu ne vas pas te faire vaincre par une porte battante, quand même ?
Je prends la main, dit Modulus. Nous restons sur la version de la randonnée. Pas de détails personnels.
L’ombre se détacha du groupe de fumeurs, se resserra et prit corps : une cape à capuchon glissa hors de la nuit, ses plis ondulant comme une peau vivante. Deux braises s’ouvrirent sous le capuchon, palpitant au rythme de mon souffle.
Assez ! gronda Tarsis soudain, sa voix coupant le vacarme du bar. Tu veux te cacher encore combien de temps ? Entre et dis-lui qui tu es vraiment. Dis-lui ton malaise, ton envie de fuir. Mets cartes sur table. Mais fais-le… et il verra que tu n’as rien à offrir.
Sa voix ne résonnait pas seulement autour de moi : ses mots me traversaient la cage thoracique, comme si ma propre voix me trahissait de l’intérieur.
Doucement, coupa Lysséa. Il a juste besoin d’un coup de pouce, pas d’un duel de dragons à l’entrée d’un bar.
Une inspiration tremblante, et je poussai la porte. Le bruit me frappa comme une vague : musique trop forte, conversations mêlées, odeur d’alcool et de sueur. Je balayai la salle du regard : des groupes de jeunes agglutinés autour du comptoir, des couples à des tables hautes, et quelques clients de mon âge ou plus vieux, abîmés par la vie, un verre de bière à la main. Je me demandais où je me situais dans ce décor : sûrement du côté des « abîmés. »
Loïc m’attendait sur une banquette légèrement à l’écart, fidèle à lui-même : barbe mal rasée, mine ouverte. Il se leva en me voyant approcher, large sourire aux lèvres.
— Ah, te voilà ! lança-t-il en me tapant sur l’épaule.
Je m’assis face à lui, déjà soulagé qu’il n’y ait personne d’autre. Nous commençâmes à parler de nos compagnes, de nos enfants, de ma « balade » de la semaine précédente.
Nous conserverons la version de la randonnée, rappela Modulus.
Je baissai les yeux vers mon verre. Mais le souvenir des paroles de Léna me revint : parle à Modulus, pas contre lui.
Je vais le dire, soufflai-je intérieurement, m’adressant à Modulus. Juste l’anxiété. Pas le reste.
Je crains que ce choix ne t’expose inutilement, siffla-t-il.
Non, coupa Tarsis, tranchant. Assez de ces mensonges. Il est temps qu’il sache. Ça passe, ou tout s’effondre.
Je pris une gorgée pour me donner du courage :
— Loïc… je voulais te dire… tu l’as probablement remarqué : j’ai des problèmes d’anxiété depuis longtemps.
Il ne sembla effectivement pas surpris.
— Je m’en doutais un peu. T’aimes pas trop qu’il y ait du monde.
Je sentis un léger soulagement.
— Oui… C’est pire quand il y a plusieurs personnes. Je me sens jugé, comme paralysé. C’est épuisant.
Loïc haussa les épaules.
— Je vois… C’est fou, moi je ne connais pas ça du tout. Pourtant ma situation est plus précaire que la tienne : je ne sais jamais ce que je vais gagner le mois suivant. Toi, tu as un poste stable…
Il but une gorgée avant de conclure :
— Peut-être que s’il t’arrivait un truc grave, tu relativiserais tous les petits soucis qui t’arrivent.
Je sentis mon cœur se fendre. Un instant, j’avais cru qu’il comprenait. Mais ses mots venaient d’annuler tout ce que j’avais osé confier. Voilà. Tu te mets à nu, et on te marche dessus, siffla Tarsis. Alors, qu’est-ce que tu choisis ? Tu continues à te justifier… ou tu fermes la porte à jamais ?
Je voulus lui expliquer que ce n’était pas une question de « relativiser, » mais je n’émis aucun son, une clé invisible ayant scellé ma gorge. Puis Lysséa reprit le dessus, voix claire :
— Tu as raison, dis-je avec un sourire amer. Il me faudrait un bon cancer et tout irait bien.
Loïc se figea, puis éclata de rire :
— Peut-être bien. Je peux déjà te proposer une clope.
Je me relâchai un peu. La suite de la soirée s’étira doucement, ponctuée de blagues et de verres partagés. Nous parlâmes de tout et de rien : ses projets, un souvenir commun, les bêtises de nos enfants. Quand je quittai le bar, le cœur un peu lourd, mon regard fut happé par un vieil homme avachi au comptoir, le visage marqué par l’alcool et les années. Son verre tremblait légèrement entre ses doigts gonflés. Moi dans dix ans ? Cette pensée me glaça le dos. La porte se referma derrière moi, étouffant le brouhaha ; le vent du soir me gifla aussitôt. Je pris le chemin de la maison, seul. Dans le souffle du vent, j’eus la certitude que Tarsis me suivait de loin.
Bientôt, murmura-t-il. Bientôt, on n’aura plus besoin de faire semblant.
Imagination active : Et si je faisais du mal ?
Quand je poussai la porte de la maison, tout était silencieux. Constance était déjà couchée : la lumière de la chambre filtrait sous la porte, fine ligne jaune dans le couloir. Je n’avais pas envie de parler. Pas ce soir. Je montai directement à la cuisine et avalai plusieurs grands verres d’eau. Je passai devant le buffet du salon ; la photo de nous trois me fixait. Elle penchait légèrement, comme si elle risquait de tomber : je la redressai machinalement. Puis montai me brosser les dents. Le goût de la bière collait encore à ma langue. Mes tempes pulsaient encore, et chaque battement me renvoyait ses mots comme un écho douloureux : peut-être que s’il t’arrivait un truc grave…
Dans ma chambre, je m’assis à mon bureau, le carnet ouvert devant moi. Mes mains tremblaient un peu : Tarsis n’attendait qu’un signe.
Tu as vu ? souffla-t-il, sa voix emplissant la pièce. Tu t’es confié… et il t’a piétiné.
Je pris mon stylo.
— Je n’ai pas envie de reparler de ça, murmurai-je.
Moi si. Parce que c’est toujours la même histoire. Tu tends la main, on te la mord.
Je commençai à écrire, sans réfléchir :
Qu’est-ce que tu veux ?
Les mots me vinrent comme dictés : que tu arrêtes de subir. Que tu cesses de te cacher derrière Modulus. Que tu prennes ce qui t’appartient.
Je levai les yeux du carnet. Dans l’obscurité de la pièce, je le vis. Pas une hallucination : une netteté de rêve éveillé, trop précise pour être écartée. Tarsis, debout dans une vaste salle du trône. Les murs noirs vibraient d’éclats métalliques. Le monde retint son souffle autour de lui. Plantée dans le sol à ses pieds, se tenait une épée.
Je fis un pas.
Prends-la, dit Tarsis.
— Je… je ne sais pas si je peux.
Tu le peux. Et tu le dois.
Je m’approchai. Quand je touchai la garde, un frisson parcourut tout mon corps. Je la saisis à deux mains : légère, parfaitement équilibrée. Une décharge me traversa, le métal m’inoculant une fièvre noire. Ma respiration se hâta, ma poitrine s’enflamma, mes mâchoires se crispèrent. Ma colère se condensait en une lame, tranchante, prête à frapper.
Tu vois ? murmura Tarsis. Tu n’as plus à subir.
Je levai l’épée. L’éclat sombre se refléta sur mon visage.
— Et si, avec ça, je faisais du mal ?
Alors tu frapperas juste.
Je refermai le carnet d’un geste sec ; le bruit claqua dans la pièce. La vision se dissipa, mais l’impression de tenir encore la lame dans ma main demeurait. Je me levai, l’épaule droite lourde d’un poids invisible. Ma tête tourna, une nausée me prit. Dans le miroir, mon reflet avait les traits tirés, les yeux brillants d’une fièvre sombre, l’éclat de la lame encore imprimé dedans.
Bientôt, dit Tarsis. Mon cœur battit plus fort.
— Oui, bientôt.
La nuit tomba comme un voile de plomb. Dehors, les dernières lueurs filtraient encore par les volets, longues traînées dorées qu’on ne voit qu’aux soirs de juin. Je me glissai dans mon lit, le cœur battant encore fort. Mes muscles étaient lourds, mes pensées engluées par le trop-plein d’émotions, d’alcool et de fatigue. À peine avais-je fermé les yeux que je sombrai.
Rêve : Le pacte de l’épée
La salle du trône s’étirait à perte de vue. Des colonnes d’obsidienne disparaissaient dans l’obscurité, balayées par un vent glacial. Autour de moi, des silhouettes sans visage me fixaient de leurs yeux de braise.
Tarsis m’attendait.
Il portait une longue cape sombre qui semblait flotter par sa propre volonté. Sa capuche dissimulait à moitié son visage : seuls deux éclats rougeoyants transperçaient l’obscurité. L’épée, toujours plantée devant lui, palpitait doucement comme une créature vivante ; sa lame pulsait d’une lueur rouge vif.
— Te voilà enfin, murmura-t-il.
Sa voix était douce, presque caressante, mais elle vibrait jusque dans mes os.
— Pourquoi je suis ici ? balbutiai-je.
Il esquissa un sourire fin, ironique.
— Parce que tu n’as plus où te cacher. Parce que tu es prêt.
Les silhouettes autour de nous se rapprochèrent, bruissant comme des feuilles mortes. Leur souffle glacé effleura ma peau. Je fis un pas, et mon attention fut attirée vers les côtés de la salle : des statues de pierre se tenaient entre les colonnes. Severus, Lysséa, même Ædàn, figés en statues de pierre, le regard vide. Un frisson me parcourut : Tarsis les avait réduits au silence pour régner seul.
— Ils sont ton fardeau. Choisis : les libérer… ou les laisser figés à jamais.
— Je ne veux pas leur jugement, murmurai-je.
Tarsis se pencha vers moi, son sourire s’élargissant :
— Alors arrache-leur ce droit.
Je fis un pas en avant.
— Je ne veux pas… faire de mal.
Il eut un rire bas, ironique.
— Tu n’as jamais voulu… et te voilà courbé, invisible. Crois-tu encore que le monde te laisse le choix ?
Une silhouette s’agita soudain sur les colonnes : la chouette. Elle tournoyait au-dessus de nous, ses ailes silencieuses caressant l’air. Elle poussa un cri bref, comme pour me ramener à la raison.
Tarsis leva un doigt. Un éclair rouge jaillit de la lame ; l’oiseau fut fauché net, l’une de ses ailes brûlée. Il bascula et disparut par une arche béante. Le silence retomba.
— Voilà ce qui arrive à ceux qui s’interposent, chuchota Tarsis, ses yeux étincelants de malice.
Je tremblais.
— Je… je ne suis pas prêt.
— Oh si, tu l’es, répondit-il en s’approchant. Regarde-moi.
Je levai les yeux. Tarsis abaissa sa capuche : son visage était d’une beauté glaciale, presque inhumaine. Comme Méphistophélès, il portait ce sourire ambigu : tendresse et cruauté parfaitement entremêlées.
— Je peux te libérer, souffla-t-il. Mais il faudra cesser de les écouter.
— Et si je les perds ?
— Alors tu seras enfin entier, répondit-il. Crois-moi : elles te retiennent au fond du gouffre.
Il désigna l’épée.
— Prends-la. Tu n’auras plus à décider. Tu n’auras plus à douter. L’épée choisira pour toi.
Mes doigts effleurèrent la garde. Une chaleur fulgurante jaillit dans mon bras, se propageant dans tout mon corps ; ma tête bascula en arrière et un cri m’échappa, mélange de douleur et d’euphorie.
— Oui… laisse-toi remplir, susurra Tarsis.
Je soulevai l’épée : elle se détacha sans résistance. Un halo rouge explosa autour de moi. Les silhouettes reculèrent, puis se prosternèrent aussitôt, écrasées par ma simple présence. Je me sentis démesuré, agrandi hors de moi-même. La voix désormais soyeuse de Tarsis s’insinua à mon oreille :
— Tu vois ? Ils ploient déjà. Et nous n’avons pas encore frappé.
Les ombres se relevèrent et se métamorphosèrent : Claire, Laurent, Michel, ma mère, des professeurs, des collègues… et même Constance, ajustant ses lunettes, le regard figé sur moi : ce mélange d’exaspération et de pitié que je connaissais trop bien.
Je crispai la mâchoire.
— Regarde-les. Pardonne… ou détruis. Choisis.
— Je ne veux pas…
— Tu n’as plus à vouloir ni à subir.
Ses mains glacées se posèrent sur mes épaules.
— Frappe, dit-il doucement. Frappe pour que plus jamais ils n’osent te mépriser.
Je levai l’épée. L’énergie bouillonnait en moi, presque enivrante. Les regards vides des silhouettes m’accusaient. La lame fendit l’air ; un éclair écarlate jaillit. Les corps s’embrasèrent et disparurent en cendres. Le sol trembla.
Quand le silence revint, j’étais seul. L’épée vibrait encore dans mes mains. Tarsis se glissa derrière moi, sa voix comme un venin sucré :
— Tu as vu comme c’était simple ?
Je fixai le trône, immense, vide, au bout de la salle.
— C’était…
— Juste, coupa-t-il. Et ce n’est que le début.
Il posa une main glacée dans mon dos.
— Avance. Assieds-toi. Ou renonce et retourne à ramper.
Je marchai, le souffle court, chaque pas plus lourd que le précédent. Quand je m’assis sur le trône, l’épée sur mes genoux, la salle vibra d’acclamations muettes, comme si les murs célébraient mon ascension.
Tarsis, debout derrière moi, souriait.
— Bientôt, souffla-t-il.
Je fermai les yeux. Et je sentis que cette fois, il avait raison : bientôt, je frapperais.
La gifle publique
J’ouvris ma boîte mail en arrivant au labo. La chaleur de la souris gardait quelque chose de l’épée, comme un résidu du rêve. Une notification clignotait : un message de Laurent, envoyé la veille à 23h17. Copie à Claire, Michel et tout le consortium.
Je sentis ma nuque chauffer avant même de lire :
Objet : Livrable – état d’avancement
Bonsoir à tous,
Je voulais faire un point rapide sur l’état d’avancement du work package sur les données. À ce stade, nous n’avons toujours pas reçu les données consolidées nécessaires pour le livrable attendu par le consortium.
Je comprends que la coordination de ce WP est complexe, mais il est essentiel que les informations circulent plus efficacement.
Nous allons devoir trouver rapidement une solution pour éviter de mettre en difficulté l’ensemble du projet.
Merci d’avance pour votre réactivité,
Laurent
Chaque mot me lacérait. L’écran se rétrécissait, comme pour m’étouffer.
Un grincement discret retentit derrière moi. L’ombre au pied de l’armoire s’épaissit. Tarsis en surgit, sa cape effleurant la tôle dans un souffle glacé. Il t’humilie devant tout le monde. Encore. Sa voix vibrait dans ma cage thoracique, donnant corps à ma rancune.
Je relus le message, mes doigts déjà tremblants sur le clavier.
Réponds, murmura Tarsis. Écris une seule phrase, et toute la salle pliera. Tu verras leurs visages pâlir, leurs certitudes s’effondrer. Un seul mot juste, et tu reprendras le contrôle.
Je tapai une première phrase, hésitai, l’effaçai. Modulus tenta de reprendre le contrôle : préfère une réponse mesurée et factuelle. C’est la voie la plus sûre.
Plus sûre ? C’est ce qu’il veut… susurra Tarsis. Rédige quelques lignes calmes, polies, et glisse-y une seule phrase qui les démasque. Pas de colère, juste un sourire acéré. Qu’ils comprennent que, derrière tes mots, c’est toi qui tiens les rênes.
Je me redressai sur ma chaise ; mon cœur cognait jusque dans mes tempes. Mes oreilles bourdonnaient ; le bruit du bureau — conversations, cliquetis de claviers — semblait venir de très loin, comme étouffé par une paroi de verre :
Le retard m’incomberait ? Soit. Mais moi au moins, j’ai les capacités pour traiter ces données. Qui le ferait sans moi ?
Alors cesse cette guéguerre, Laurent. Peut-être qu’avant de me reprocher un retard, tu pourrais t’assurer que les données circulent vraiment.
Cordialement.
Je relus une fois, deux fois. Mon souffle était coupé ; chaque battement de mon cœur faisait trembler mes mains.
Envoie-le, s’insinua Tarsis. Tout de suite. Tu verras, un seul clic suffira pour renverser la balance : ils se croient au-dessus, mais demain, c’est eux qui t’éviteront du regard.
Mon doigt, suspendu au-dessus de la touche, pesait comme un couperet. Une part de moi hurlait de reculer. L’autre, la plus forte, savourait déjà le bruit du métal qui tombe. Je cliquai. Le bruit du « whoosh » résonna comme un coup de tonnerre dans ma tête.
Une chaleur euphorique me traversa. Puis tout retomba d’un coup : mains glacées, poitrine serrée. Et si je venais de tout détruire?
Tiens-toi droit, souffla Severus. Tu as frappé. Tu dois assumer maintenant. Mais ses mots ne m’apportèrent aucun réconfort.
Je fixais l’écran, incapable de bouger. Le monde autour de moi semblait vaciller. Des éclats de voix indistincts me parvenaient, mais je n’en comprenais plus les mots.
Trop tard, souffla Tarsis avec un sourire invisible. Tu as enfin frappé. Sens comme c’est bon de les voir chanceler.
Quelques secondes plus tard, un bruit étouffé me parvint de la pièce voisine : le bureau de Laurent. J’entendis un souffle précipité, haletant. Je n’osai pas bouger, cloué à ma chaise.
Des bruits de sacs qu’on ferme précipitamment, des tiroirs claqués. Puis je le vis passer devant mon bureau, le teint blême, l’air pressé. Il ne m’adressa pas un regard.
Tu l’as détruit, murmura Tarsis. Regarde comme c’était facile. Une phrase, et il s’écroule. Tous pourraient plier ainsi, un par un.
Cinq minutes plus tard, un nouvel e-mail de Claire. Deux phrases, glaçantes :
Ton e-mail dépasse largement les limites professionnelles acceptables. Nous allons devoir discuter sérieusement de ta place dans l’équipe.
Je restai figé devant l’écran, les yeux brûlants. Pendant trente minutes, je fis semblant de travailler, mais le curseur clignotant était la seule chose que je voyais vraiment. Chaque minute s’étirait comme une heure.
Au bout d’un moment, je me levai. Je sortis la note que Léna m’avait glissée. Le numéro du médecin me fixait. Mes doigts effleurèrent l’écran de mon téléphone. Je le reposai aussitôt. Je pris mon sac et quittai le bureau sans un mot, comme Laurent avant moi.
Le fond
Je quittai le labo comme un fantôme. L’air me parut épais, chaque pas un effort. Sa mission accomplie, Tarsis se dissipa, et l’ombre reprit son silence. Il n’y avait plus que Modulus, rigide, froid, et un vide immense. Les autres étaient toujours figés, comme dans mon rêve : Ædàn, Lysséa, Severus… absents, muets.
Je rentrai chez moi, m’enfermai dans la chambre sans un mot pour Constance. Je restai là, sur le lit, les yeux fixés sur le plafond. Le téléphone vibra. Rien de Claire. Rien de Laurent. J’étais seul avec le clignotement insistant du curseur dans mon esprit. Je ne savais plus quoi faire. Alors je ressortis de ma poche la note que Léna m’avait donnée. Mes doigts hésitèrent, puis composèrent le numéro. Une voix me fixa un rendez-vous en urgence pour l’après-midi même.
Je me retrouvai dans une petite salle aux murs pâles. La médecin entra, tailleur sombre, lunettes rectangulaires. Elle me salua d’un ton neutre :
— Qu’est-ce qui vous amène ?
Les mots s’échappèrent, lourds. Le travail, l’e-mail, l’effondrement. Elle m’écouta sans m’interrompre, notant quelques mots sur son bloc. Puis elle sortit un questionnaire :
— Je vais vous faire passer un petit test. C’est rapide.
Elle lut les questions une à une : le sommeil, l’appétit, l’irritabilité, les difficultés de concentration, la peur permanente que « quelque chose arrive. » Je répondis machinalement : oui, oui, presque tout le temps.
Elle cocha la dernière case, releva la tête.
— D’après ce que vous me décrivez, il s’agit bien d’un « trouble anxieux généralisé. »
Je baissai les yeux, honteux. Chez mes parents, « problème psy » rimait avec faiblesse. Et pourtant, un étrange soulagement montait : ce que je vivais avait un nom. Officiel. Médical.
Elle me fixa, les paupières légèrement plissées, comme si elle cherchait à voir au-delà.
— Vous êtes suivi par un psychologue ?
— Oui… Léna, depuis quelques mois.
Elle hocha la tête, puis resta silencieuse un instant, son regard planté dans le mien. J’avais l’impression qu’elle sondait mon âme : était-ce vrai ? Ou venais-je seulement chercher une ordonnance facile ? Je la soutins, sans ciller. Et, enfin, elle hocha la tête :
— Normalement, je ne prescris pas de traitement dès la première visite. Mais là, vu que vous êtes déjà suivi par une psychologue…
Elle sortit son stylo et commença à rédiger.
— Je vais vous prescrire un antidépresseur. Il faudra quelques semaines pour qu’il agisse pleinement. Et, le temps que ça fasse effet, je vais aussi vous donner des anxiolytiques à prendre ponctuellement, en cas de crise.
Je hochai la tête, incapable de parler. Un mot résonnait dans ma tête : « dépendance. » Et si je n’arrivais jamais à m’en passer ?
— Vous avez quelqu’un à qui en parler ? demanda-t-elle en me tendant l’ordonnance.
— Pas vraiment. Léna est en vacances. Et avec Constance… c’est un peu compliqué en ce moment.
Elle hésita, puis posa une main brève sur mon épaule :
— Je veux vous revoir dans trois semaines.
Je sortis du cabinet avec les papiers froissés dans la poche. Le soir tombait.
Je rentrai chez moi, m’enfermai dans ma chambre et m’assis sur le lit avec les ordonnances à la main. Tout était silencieux. Je pensais au rêve : Tarsis debout derrière moi, les autres figures réduites à l’impuissance. Il n’y avait plus rien. Je posai les ordonnances sur la table de nuit puis ressortis de la chambre.
Je restai un moment dans l’escalier, la main sur la rambarde, partagé entre le besoin de soutien et la peur de peser encore plus. Je finis quand même par redescendre. Même en froid l’un avec l’autre, le soutien de Constance était toujours bon à prendre. Après avoir entendu mon résumé des deux derniers jours, elle m’enlaça sans un mot, sa main sur ma tête comme autrefois. Je sentis un bref vertige : peut-être que tout n’était pas perdu.
— Tu veux me dire ce que tu ressens ? demanda-t-elle.
Je secouai la tête. Elle n’insista pas, mais je sentis son bras se relâcher. Quand je remontai, le silence me retomba dessus comme une chape de plomb. Une nausée monta. Les ruminations aussi. J’avais envie de tout jeter. Ces comprimés représentaient tout ce que j’avais appris à mépriser. Antidépresseur : la preuve qu’on n’avait pas su tenir. Et si je n’étais plus jamais capable de vivre sans ? Je restai là, assis sur le lit, les mains pendantes. Le monde paraissait vide, sans saveur. Il n’y avait plus que ce silence épais, et l’impression d’avoir tout perdu.
Je me laissai tomber en arrière. Le plafond me fixait, impassible. Pour la première fois depuis longtemps, je n’étais pas sûr de vouloir me réveiller.