Catégorie : Le Livre des Ombres

Il ne contrôle plus vraiment sa vie.
Le jour, il subit. Disputes, tensions, fatigue, cicatrices anciennes : tout se fissure, lentement.
La nuit, tout s’organise.
Un théâtre intérieur s’ouvre, peuplé de figures qui parlent, interrogent, provoquent. Ædàn, l’enfant muet. Lysséa, l’initiatrice espiègle. Asmodée, gardien des souvenirs qu’on préfère taire… Chacune porte une part de lui-même, et aucune ne le laisse en paix.
Mais bientôt, ces voix franchissent le seuil. Elles s’invitent dans le réel, soufflent des mots qu’il n’aurait jamais osé dire, déplacent les lignes, fissurent les rôles.
Pour ne pas sombrer, il devra apprendre à écouter, à nommer, à traverser.
Car derrière le rideau, chaque faille ouvre un passage.

  • Chapitre 4 – Les failles du quotidien

    Le plat de pâtes

    La lumière froide du soir enveloppait la cuisine. Le lave-vaisselle, plein, patientait pour qu’on le lance ; des miettes et des tasses mal rincées traînaient sur le plan de travail. Anouk dessinait sur un coin de la table, concentrée sur ses feutres, la langue dépassant légèrement de sa bouche : un monde à part, presque imperméable à nos éclats.

    — Tu pouvais au moins lancer le lave-vaisselle, dit Constance en s’en chargeant « à ma place. »

    — Je viens juste de rentrer, répliquai-je. Je prépare déjà le repas.

    — Un plat de pâtes, ce n’est pas vraiment…

    Le frigo claqua — un bruit sec, métallique, comme une lame qu’on dégaine. Anouk leva la tête ; mes mains s’étaient déjà fermées en poings. Ma nuque raide, comme celle d’un enfant pris en faute.

    — Tu répètes toujours que tu fais le repas, reprit Constance en remontant ses lunettes, mais tu oublies que je m’occupe de tout le reste : les lessives, les rendez-vous d’Anouk, les papiers…

    Le vieux refrain reprenait. Nos phrases se chevauchaient, la cuisine rétrécissait comme une arène. Chaque mot ricochait plus fort. Anouk avait cessé de dessiner. Sa main restait suspendue au-dessus de la feuille. Son regard glissait d’un visage à l’autre, inquiet.

    — J’ai l’impression d’être seule à porter tout ça, dit Constance en haussant la voix.

    Je savais qu’elle n’exagérait pas : j’aurais pu m’investir encore plus. Mais la phrase m’échappa, trop fort :

    — Moi aussi !

    Anouk sursauta et, soudain, ses yeux se remplirent de larmes. Elle essaya de se cacher derrière son dessin, mais ses épaules tremblaient. Chacun retenait son souffle ; le vrombissement du lave-vaisselle emplissait maintenant tout l’espace. Ma gorge se serra. La honte montait comme une vague acide. Tout mon corps me criait de me raidir. Ne pas crier. Ne pas ajouter de peur. Constance s’était tournée vers Anouk :

    — Chérie, ça va…

    Je l’observai poser doucement une main sur l’épaule d’Anouk. Elle avait ce ton et ce geste qui apaisaient tout. J’avais toujours admiré sa façon de trouver les mots justes, là où moi je restais maladroit. Mais Anouk pleurait déjà, des larmes muettes qu’elle ne cherchait même pas à essuyer. Constance n’avait pas besoin de s’excuser ; la honte me traversait déjà tout entier.

    — Ça suffit, murmurai-je, la voix étrangère.

    Je laissai tomber les pâtes dans l’eau bouillante et sortis, la mâchoire douloureusement serrée.


    Cette nuit-là, la maison m’étreignait, étouffante comme une armure. Je comptai les heures dans l’obscurité, la nuque crispée. Chaque bruit me ramenait à d’anciens soirs de dispute : portes qui claquent, pas précipités, huis clos invisible.


    Le lendemain matin, alors qu’Anouk était occupée à enfiler ses chaussures dans l’entrée, Constance m’attira dans notre chambre. Elle referma la porte derrière elle doucement, comme pour éviter que le moindre bruit filtre.

    — Je réfléchis depuis longtemps à comment te le dire, commença-t-elle d’une voix basse.

    Je me tenais debout, maladroit, comme un adolescent convoqué par un professeur. Ma nuque était déjà raide ; je savais que ce qui allait suivre me transpercerait. Constance inspira profondément, remit ses cheveux en arrière avec la lenteur d’un geste mille fois répété.

    — Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça.

    Ses mots claquèrent comme une porte, résonnant dans ma poitrine. L’air se retira, ma gorge se serra, mon corps se replia dans la vieille peur. Les yeux rivés au sol, je restai muet.

    Elle parlait encore, mais je n’entendais plus. Ses mots se dissolvaient, étouffés par l’épaisseur de l’air. Un autre lieu s’imposa. Une autre voix, plus ancienne, remonta comme d’un couloir lointain.

    Un flashback conjugal

    La maison de ville avait quelque chose d’apaisant dès le seuil. Une salle claire sur jardin, murs sable, coussins beiges, odeur de cire et de thé épicé : tout semblait m’inviter à relâcher mes épaules. La conseillère conjugale nous accueillit avec un sourire chaleureux, une femme d’une quarantaine d’années, cheveux châtains relevés en un chignon flou, un collier de pierres vertes autour du cou.

    — Entrez, installez-vous. Vous préférez le canapé ou les fauteuils ?

    Je laissai Constance choisir. Elle désigna le canapé d’un geste rapide et s’y assit, les mains jointes entre les genoux. J’eus l’impression qu’elle s’enfonçait dans les coussins pour se cacher. La pièce donnait sur un petit jardin : au fond, un pommier encore dénudé de l’hiver dressait ses branches comme des bras maigres. La conseillère prit place dans un fauteuil bas, un carnet posé sur ses genoux. Elle nous observa un instant, ses prunelles sautant de visage en visage.

    — Alors… qu’est-ce qui vous amène ?

    Je sentis mes épaules se raidir. Par réflexe, je me tournai vers Constance : c’était elle qui avait provoqué ce rendez-vous. Mais elle secoua la tête, les yeux déjà brillants.

    — Je… je ne vais pas réussir à en parler sans pleurer, murmura-t-elle.

    Elle détourna le regard, comme honteuse. La conseillère lui tendit une boîte de mouchoirs, puis se tourna vers moi.

    — Vous pouvez commencer ?

    Je me sentis pris de court : je n’avais rien préparé. J’inspirai profondément.

    — On se dispute beaucoup en ce moment. Souvent pour des broutilles.

    La conseillère nota un mot sur son carnet, sans m’interrompre.

    — On se mesure sans cesse : qui fait quoi, qui en fait trop ou pas assez…

    Je jetai un coup d’œil à Constance : elle ne disait rien, ses mains crispées sur ses genoux.

    — On s’enferme dans nos listes : qui a lavé la vaisselle, plié les lessives, taillé la haie, pris les rendez-vous pour Anouk… On tient des comptes chacun de notre côté : c’est toujours là, en fond. Et à force, ça explose. Peut-être qu’on est juste épuisés, tous les deux.

    Je me tus, mal à l’aise. La conseillère laissa le silence s’installer, sans chercher à combler le vide. J’entendais le bruit léger d’un merle dans le jardin. Constance finit par relever la tête, dégageant ses boucles rousses d’un geste hésitant, comme si elle cherchait de l’air.

    — Je suis d’accord avec tout ça, souffla-t-elle. Mais ce n’est pas juste le ménage.

    Elle inspira, essuya ses larmes d’un revers de main.

    — Ce qui m’embête le plus, c’est qu’on n’a plus de complicité. On se dispute pour le ménage parce que c’est le seul sujet de conversation qu’on a encore.

    Je sentis un pincement dans la poitrine ; je voulais protester, dire qu’on parlait aussi d’Anouk, de nos journées, de nos projets… mais je savais qu’elle avait raison.

    — Je ne me sens plus proche de toi, reprit-elle en me regardant. Avant, on se confiait, on riait ensemble. Maintenant… on se croise. Tu t’enfermes dans ton bureau pour travailler, moi je m’occupe d’Anouk, et on s’effleure à peine.

    Ses mots la faisaient reculer, hors de ma portée. Je baissai les yeux : je n’avais pas envie de la contredire.

    — Et je ne peux pas continuer comme ça, ajouta-t-elle d’une voix plus ferme.

    La conseillère hocha lentement la tête.

    — Je comprends. Vous avez identifié les symptômes : les disputes autour du ménage, les comptes implicites… mais aussi ce qu’il y a derrière : le manque de lien, de complicité. C’est souvent ce qui ronge les couples, plus que les désaccords en eux-mêmes.

    Elle croisa les mains sur son carnet :

    — Si je vous demandais de me dire un souvenir récent de complicité, qu’est-ce qui vous viendrait ?

    Je jetai un regard à Constance ; elle haussa légèrement les épaules. Je n’avais pas de réponse non plus.

    — Justement, murmura-t-elle. Je ne m’en souviens pas.

    La conseillère fit un signe de tête :

    — C’est un point de départ. Nous allons travailler là-dessus. Recréer des moments ensemble qui ne soient pas liés aux corvées ou à la gestion du quotidien. Parce que soyons honnêtes : personne n’a envie d’avoir « pliage de linge » comme souvenir romantique.

    Je sentis la honte monter. Je hochai la tête, absent. La conseillère esquissa un sourire :

    — Ce n’est pas irrémédiable. Mais ça demandera de la patience… et d’accepter de se dire les choses avant que la cocotte-minute n’explose.

    Constance acquiesça, ses yeux encore humides. Elle semblait déjà épuisée par le simple fait d’avoir parlé. Je croisai ses yeux ; un frisson me traversa. À un souffle de moi, elle semblait déjà sur l’autre rive. La conseillère attrapa un feutre et traça un cercle autour d’un point central :

    — Voilà le problème. Vous devriez l’affronter côte à côte, mais vous vous tenez de chaque côté du cercle, à vous tirer dessus.

    Je fixais le diagramme : le point central ressemblait à un trône dans une salle circulaire. Et, l’espace d’un instant, il me sembla que la conseillère elle-même y siégeait, silhouette hiératique, juge silencieux. Je détournai les yeux, mais l’impression resta collée à ma rétine.

    Quand les voix s’entrechoquent

    Je clignai des yeux : la voix de la conseillère s’effaça, c’était Constance qui parlait. Je revins lentement au présent, comme on remonte d’un rêve trop profond. Elle me fixait, les bras croisés. Je n’avais rien entendu de ce qu’elle venait de dire. Je tentai de rattraper le fil, mais il m’échappait encore.

    Constance attendit un instant en ajustant ses lunettes, son regard hésitant, puis soupira. Elle ouvrit la porte et sortit, me laissant seul avec le silence.

    Je m’étais retrouvé seul dans la maison après le départ de Constance et d’Anouk pour l’école. Le cœur lourd, les mains engourdies, le goût amer de la honte. La phrase qu’elle venait de prononcer — Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça — tournait en boucle dans ma tête. Je fixai la poignée de la porte entrouverte, tandis qu’un souffle d’air frais s’engouffrait par la fenêtre.

    L’envie de fuir, de tout claquer, me traversa : partir sans rien dire, laisser derrière moi cette tension sourde qui s’était installée dans la maison. Mais je restai là, immobile, attendant qu’une clé tombe du ciel. De quoi rouvrir quelque chose en moi. Ou entre nous.


    De retour dans ma chambre-bureau, le souvenir du rendez-vous avec la conseillère me collait encore à la peau. L’image du diagramme qu’elle avait tracé sur le tableau me hantait : un point central encerclé, comme un trône au milieu d’une salle circulaire. Je restai assis un long moment sur le bord du lit. À chaque respiration, mes épaules se raidissaient, prisonnières d’une armure invisible qui gagnait du terrain.

    Severus.

    Dans ma tête, le trône sur le tableau de la conseillère se précisait : Severus y siégeait, impassible. Tiens ton axe. Garde l’assise. Ce qui vacille, nous le stabiliserons plus tard.

    Je me levai pour aller dans la salle de bain. Le couloir semblait trop calme, la maison retenant son souffle. J’allumai la lumière d’un geste automatique. Le reflet me fixait, cernes creusés, mâchoire crispée. Une silhouette que je n’avais pas envie d’assumer. Personne ne veut voir ça. Sauf moi.

    Tarsis.

    Ses mots me frappèrent comme une gifle. Je détournai les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce miroir complice et cruel.

    Je coupai la lumière, repartis dans ma chambre et m’installai au bureau. Le carnet que Léna m’avait donné trônait au centre de la table, bien en évidence, comme s’il me défiait. Je le fixai longtemps, espérant qu’une phrase s’impose d’elle-même. Rien ne venait. Je le pris en main : le cuir était froid, légèrement rugueux. J’ouvris à la première page vierge et pris mon stylo. La pointe resta suspendue au-dessus du papier. Les mots restaient coincés dans ma gorge, incapables de se transformer en lignes. Une pensée surgit : tu pourrais aller ouvrir une bouteille.

    L’idée me coupa le souffle, comme un vieux démon sorti des ténèbres.

    Asmodée.

    Massif, minéral, accroupi à quelques pas de moi, un sourire oblique au coin des lèvres. Son ombre s’étira sur le mur jusqu’au plafond, une coulée sombre qui faisait craquer la charpente. Il tapota le goulot invisible d’une bouteille contre sa paume, comme pour m’en rappeler le poids familier. Un verre pour calmer l’angoisse. Un deuxième pour ne plus rien sentir. Puis la spirale. Je sentais presque le goût du rhum, le vertige de la première gorgée : une anesthésie rapide. Asmodée avança d’un pas, avec cette lourdeur minérale qui promettait moins l’ivresse que l’oubli. Mais une ombre se glissa entre nous.

    Severus.

    Droit, immobile, l’armure sombre fendue de lumière par endroits. Son regard ébène me cloua sur place. Tu sais où ça mène, dit-il simplement. Je reposai le stylo, les mains plaquées sur le bureau, les mâchoires serrées. Derrière mes paupières closes, le démon et le pilier se faisaient face.

    — Non, soufflai-je.

    Un souffle m’échappa, comme si je sortais d’apnée. Mes doigts se desserrèrent lentement sur le bureau, laissant la tension filer par petites secousses dans mes bras. Une voix familière vint alors à la rescousse : allez, reprends tes exos de psycho. C’est fait pour ça.

    Lysséa.

    Je rouvris les yeux. Le carnet était toujours intact, sa page blanche me narguait. Hop, un mot, puis un autre. Comme des pompes : ça fait mal, mais ça muscle.

    Sa voix sonnait comme un coach à la blague facile. L’instant d’après, elle se fit plus sèche, coupante. Je refermai brusquement le carnet, le glissai dans un tiroir. Puis j’allai chercher la boîte de carnets du grenier : je l’ouvris à moitié.

    Un craquement du plancher me fit sursauter, mon corps se raidit aussitôt. Mon esprit y reconnut les pas précipités d’autrefois, juste avant que la porte de ma chambre d’enfant ne s’ouvre. Je mis plusieurs secondes à comprendre qu’il n’y avait personne : juste la maison qui travaillait. Puis une voix grave s’interposa, posée comme un pilier : tiens ton axe. Ne cède pas.

    Severus.

    Son ombre s’était rapprochée. Je refermai la boîte d’un claquement sec, comme un verdict, et la poussai du pied sous le bureau, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision. La voix de Lysséa se fit alors plus acide : tu préfères t’allonger plutôt que t’entraîner… Pas étonnant que Constance soit fatiguée de toi.

    Elle semblait se détourner, son espièglerie devenue pique. Un murmure effleurait alors ma tempe, doux comme une évidence.

    Pars…

    Tarsis.

    Je m’assis, dos droit, respiration lourde. La nuit tomba sans que j’allume la lumière. Figé, reflet de Severus sur son trône. Pourtant, derrière mes tempes, Lysséa et Tarsis chuchotaient encore. Et le regard d’Asmodée pesait, force obscure qui m’attirait plus bas.

    Un hululement retentit, suivi du griffement et du battement d’ailes contre la cheminée. Comme un avertissement. Une tentative de me rappeler à la surface.

    Le théâtre de cendres

    Je descendis discrètement à la cave, juste pour m’éloigner. Le cliquetis des clés dans ma main me paraissait plus net que tout le reste. Je verrouillai la porte, comme un adolescent qui se retranche.

    Un souffle épais m’assaillit aussitôt, chargé d’huile rance, de poussière humide, d’un relent métallique qui me fit penser à du sang séché. Les murs suintaient une odeur de terre en fermentation. Le néon clignotait au-dessus de moi comme un cœur malade, et chaque battement projetait des ombres difformes qui s’étiraient le long des étagères. Sous mes semelles, le béton avait la lourdeur d’une dalle de plomb.

    Une cellule, songeai-je. Ou un fourneau éteint, en attente d’embrasement.

    Un écho de pas me suivait. Quand je me retournai, je crus voir une silhouette vacillante : elle se dissipa aussitôt, ne laissant qu’un vide moite. Je m’adossai contre la porte, le souffle court. Au-dessus, un éclat de voix de Constance… puis le rire clair d’Anouk. Ce rire fendit l’air comme une lame. Elles ont l’air bien toutes les deux.

    Leur complicité sonnait comme une langue étrangère. Alors une pensée, douce et implacable, me heurta de nouveau : peut-être que je devrais partir. Si le mieux que je puisse faire ne suffisait pas, si je n’étais qu’un poids, alors pourquoi rester ?

    Tarsis.

    — Oui… je devrais peut-être partir, murmurai-je.

    Non. Le mot claqua, résonnant dans les murs comme un coup de marteau sur une enclume.

    Severus.

    Droit sur son trône, le port altier comme une poutre maîtresse. Tu tiens ton axe. Tu soutiens la structure. C’est ta place. Je pouvais presque le voir, dressé dans un coin de la cave, son ombre plantée dans le béton comme une colonne de soutènement, une poutre rougie par le feu.

    Je baissai les yeux. Sur l’étagère en face, un carton entrouvert laissait dépasser le chapeau que j’avais acheté quelques semaines plus tôt. Je le pris : le velours orange paraissait avoir terni, couvert d’une poussière grise. Dans mes mains, il ressemblait moins à un vêtement qu’à une peau morte, un rôle abandonné.

    Je le replaçai dans le carton. Mes doigts heurtèrent quelque chose de dur : un éclat de miroir. Je sortis le carton entier et le vidai. Les morceaux se répandirent au sol comme des dents arrachées. Dans leur surface mate, je ne vis pas mon visage, mais un cortège de masques fissurés : l’un riait sans son, l’autre hurlait muet, un troisième me fixait de ses orbites vides.

    Je rangeai les fragments, les mains tremblantes, voulant sceller ces versions corrompues dans une urne que nul ne devait rouvrir. Voilà ce que je suis. Je refermai le carton et le poussai sous l’étagère : il s’y enfonça comme un cadavre qu’on dissimule sous la vase.

    De nouveau, les bruits au-dessus — vaisselle, pas pressés — me parvenaient comme des échos étouffés, distordus, lointains. La vie continuait. Mais ici, rien ne respirait. Je me sentais prisonnier de ce laboratoire d’ombres, vase noire où tout se défaisait. Je m’assis sur le tabouret, dos collé au mur humide. Mes bras se croisèrent d’eux-mêmes, sarcophage vivant.

    Je fermai les yeux. L’envie de boire resurgit, fugace, comme une tentation de jeter du feu sur cette matière pourrie. Mais ce chemin était une impasse.

    Le néon clignota une dernière fois et s’éteignit. La cave s’engloutit dans le noir.

    Silence. Plus de voix.

    Severus. Droit, immobile, pilier dans l’obscurité.

    Tiens.

    Ne cède pas.

    Je calai ma respiration sur la sienne. Pour cette nuit, il avait gagné.

    Léna : Le corps figé

    Léna m’accueillit avec son sourire habituel, un peu plus large que la dernière fois. Son salon sentait le café chaud et le bois ciré. Le rideau de la baie vitrée ondulait sous le souffle du jardin.

    — Vous voulez un café ? proposa-t-elle.

    J’eus un instant d’hésitation. Mais je n’avais pas envie de lui opposer un « non » de plus.

    — Oui… pourquoi pas.

    Elle se leva et me servit un café dans un mug un peu ébréché, décoré d’un chat endormi.

    — Je garde toujours ce mug pour mes patients les plus raides, dit-elle avec un clin d’œil. Le chat, ça les inspire. Et l’ébréchure, ça rappelle qu’on n’a pas besoin d’être intact pour servir à quelque chose.

    Je le pris entre mes mains ; la chaleur me traversa, agréable.

    — Asseyez-vous comme d’habitude, dit-elle en reprenant place dans son fauteuil.

    Je m’installai sur le canapé beige, les épaules raides, les doigts crispés autour du mug.

    — Voilà, reprit-elle doucement. Vous voyez ? Vous êtes « droit comme un piquet. »

    Je tentai un sourire maladroit :

    — Oui, je sais…

    — Ce n’est pas un reproche, précisa-t-elle. Mais vous vous tenez comme si tout reposait sur vous. Vous tenez… mais à quel prix ?

    Je détournai le regard. Son image me heurta : le trône, Severus. La même posture raide, inflexible.

    — Je… je ne peux pas faire autrement, murmurai-je.

    — Vous en êtes sûr ? Essayez de baisser vos épaules, de relâcher la nuque.

    Je m’exécutai, maladroitement. Un soupir m’échappa sans que je le veuille.

    — Vous sentez la différence ? demanda Léna.

    — Oui… mais c’est difficile.

    Elle hocha la tête :

    — C’est le même réflexe que l’enfant qui se pétrifie pour survivre. Vous avez appris à vous verrouiller, mais aujourd’hui, cette rigidité vous isole.

    Je restai silencieux.

    — Quand vous sentez la peur dans les yeux d’Anouk, qu’est-ce que ça vous fait ?

    Sa question me transperça. Je revoyais ma fille le soir de la dispute, ses larmes silencieuses. Ma gorge se serra.

    — J’ai honte, soufflai-je. Alors je me raidis encore plus.

    — Vous voyez ? Votre retrait entretient le malaise. Vous croyez protéger… mais en réalité, vous vous coupez d’elle.

    Je fixai le mug chaud dans mes mains, incapable de répondre. La peur de lui transmettre mes propres failles m’étreignit.

    — Vous m’avez dit que vous vous sentiez de plus en plus épuisé, reprit-elle. Vous sentez que ça devient difficile à tenir ?

    — Oui… comme à chaque fois. Et… je pense à boire.

    Le mot m’échappa avant que je puisse le retenir. Léna ne réagit pas, sinon par un hochement de tête tranquille.

    — J’ai toujours fait ça quand je commençais à sombrer, avouai-je. C’est plus facile que… d’admettre qu’on est déprimé.

    — Vous avez déjà pris des antidépresseurs ?

    Je secouai la tête :

    — Jamais. Dans ma famille, on ne parle pas de ça. La dépression, c’est un sujet tabou.

    — Je comprends. Mais ce que vous me décrivez me fait penser qu’il serait bon d’en discuter avec votre médecin traitant. Pour envisager un soutien médicamenteux, même temporaire.

    Je me raidis :

    — Je ne sais pas si…

    — Ce n’est pas un aveu de faiblesse, dit-elle doucement. C’est accepter un coup de pouce, le temps de retrouver un peu de stabilité.

    Je soupirai :

    — Je vais y réfléchir.

    Léna esquissa un sourire :

    — C’est déjà beaucoup.

    Elle laissa l’instant s’allonger, puis reprit :

    — Et si, plutôt que de fuir vos émotions, vous appreniez à les observer ?

    Je hochai la tête sans être sûr de comprendre.

    — Vous pouvez commencer par observer votre corps, comme aujourd’hui, et noter ce que vous ressentez. Même si ce sont juste des mots-clés. Ça vous aidera à vous reconnecter à vous-même.

    Je gardai le mug dans mes mains comme un talisman ; il était tiède maintenant, mais je n’avais pas envie de le lâcher. Quand la séance se termina, Léna m’accompagna jusqu’à la porte.

    — On se revoit dans deux semaines ?

    — Oui.

    — Autour d’un café ?

    Je tentai un vrai sourire :

    — D’accord.

    — Gardez le mug, il vous fera penser à prendre soin de vous.

    Surpris, j’acceptai le cadeau. Avant de sortir, mon regard accrocha un détail que je n’avais jamais remarqué : sur une étagère derrière son fauteuil, une petite statuette en bois représentait une chouette aux yeux ronds, posée bien droite sur un socle. Ce n’était qu’un bibelot, mais mon regard s’y attarda : impossible de ne pas y voir un écho à mes propres rêves. Je restai un instant immobile, le regard accroché à elle.

    — Elle vous plaît ? demanda Léna, en remarquant mon regard.

    — Oui… Elle est…

    Je ne terminai pas ma phrase. La chouette semblait me fixer, immobile et patiente.

    — C’est un symbole de veille, vous savez… Elle m’a été offerte par une amie. Donc elle, je la garde ! Elle me veille surtout quand je pique du nez pendant mes lectures…

    Je hochai la tête en souriant.

    L’air du large

    Je me retrouvai dans la rue quelques minutes plus tard, le vent froid sur le visage. Vous tenez debout, mais vous êtes seul sur votre trône. La phrase de Léna me collait à la peau. Alors j’avais suivi son conseil : marcher un peu pour digérer nos échanges. J’avais quitté le centre-ville, mes mains profondément enfoncées dans les poches de ma veste, sans vraiment savoir où j’allais.

    Je levai vaguement les yeux : le ciel était d’un gris uniforme, déprimant. Les nuages semblaient écraser la ville sous leur poids. Une pensée acidulée, pas la mienne : sérieux ? C’est ça ta manière de digérer ? On dirait que tu rumines du béton. Lysséa bondit en imagination à mes côtés, le bonnet orange éclatant. Viens, on éclabousse tout ça de couleur, tu verras, ça respire mieux.

    Je pris un chemin qui longeait le port. L’air sentait le sel, le gasoil et les algues : une odeur d’horizon. Au loin, des navires manœuvraient lentement pour quitter les quais : des ferries massifs, quelques voiliers, un cargo qui faisait résonner sa sirène grave. Je m’arrêtai un instant, le regard fixé sur eux.

    Eux au moins, ils savent où ils vont.

    L’idée me noua la poitrine. Je me surpris à imaginer ma silhouette sur l’un de ces navires, fuyant la maison, Constance, Anouk, mes responsabilités, avec cette idée absurde qu’en disparaissant tout se calmerait. Mais je secouai la tête et redressai les épaules : Severus n’aurait jamais laissé faire.

    Je repris ma marche. Mes pas résonnaient sur les pavés humides ; je sentais mes épaules toujours aussi raides, malgré les conseils de Léna. Je croisai un couple qui se tenait par la main. Ils marchaient lentement, parfaitement synchronisés, leurs épaules se frôlant. La femme dit quelque chose ; l’homme éclata de rire, un vrai rire, sans retenue.

    Je détournai les yeux.

    Alors surgit une image : Constance et moi, au bord de la mer, des années plus tôt. Elle riait fort, ses cheveux flottant dans le vent. C’était avant qu’Anouk ne parle.

    Respire, souffla Lysséa, tu ne voudrais pas que je le fasse à ta place. Et je fus soulagé de sentir son espièglerie se tourner à nouveau vers moi, non contre moi. Je pris une grande inspiration : l’air marin me râpa la gorge.

    Dans la vitrine d’une boutique fermée, mon reflet me sauta au visage : traits tirés, dos voûté, mains enfouies. Je me penchai vers la vitre, au point de presque la heurter. Je touchai machinalement ma poche gauche : j’y sentais le mug écaillé de Léna que j’avais glissé là par réflexe. Un souvenir de chaleur, fragile mais présent.

    Je longeai le parc municipal. Les arbres dépouillés claquaient doucement au vent ; quelques joggeurs passaient, leurs baskets martelant le sol. Je me sentais étranger à leur énergie.

    Je m’arrêtai devant une barrière surplombant le port. Des mouettes criaient au-dessus de l’eau grise. Je me penchai légèrement ; l’envie absurde de tout lâcher m’effleura.

    — Non.

    Le mot me surprit : je l’avais dit à voix haute, comme dans la cave. Je me redressai d’un coup.

    Un souffle, un pas : ce n’est pas sorcier. Lysséa était là, juste derrière moi. Enfin… je crus la voir : sa silhouette fine, son bonnet orange. Elle m’adressa juste un clin d’œil avant de filer à toute allure, ses boucles bondissant et ses bras moulinant comme si courir devait être une blague à chaque pas.

    Je la suivis des yeux.

    Je repris ma marche. Le poids de la dispute avec Constance était toujours là, mais mes pas s’étaient faits un peu plus réguliers. Je traversai le parc jusqu’à atteindre la sortie Est : un portail en fer forgé, le même genre que celui qui apparaissait dans mes rêves. Je le fixai quelques secondes ; l’envie d’y voir un signe me frôla, mais je n’avais pas la force de creuser.

    Je poussai le battant et retrouvai la rue. Le ciel semblait plus bas que jamais. Je sortis le mug de ma poche : son éclat au rebord le rendait cabossé, familier. Je le rangeai doucement et repris ma marche un pas après l’autre, le mug au chaud dans ma poche.

    Imagination active : La brèche invisible

    Après le dîner, je me laissai tomber sur le bord du lit, les coudes appuyés sur mes genoux, seul dans ma chambre-bureau. J’aurais voulu frapper à la porte de Constance, juste lui dire « Je suis là. » Mais je choisis plutôt le carnet. Encore. Il m’attendait déjà là, posé sur mes cuisses. La page blanche pesait des tonnes. Je fixai le plafond un long moment. La lumière du lampadaire de la rue filtrait par les stores, dessinant des lignes jaunes sur les murs gris. Mes mâchoires étaient si serrées que j’avais mal aux tempes.

    — Ça ne sert à rien, pensai-je à voix basse.

    J’avais envie de tout refermer : le carnet, les stores, mon cœur. Mais mon regard tomba sur le mug de Léna, posé sur la table de nuit. L’éraflure sur le rebord racontait déjà une histoire. Comme moi. C’était le premier objet personnel que j’avais installé dans cette chambre-bureau. Un détail ridicule, mais qui me donnait l’impression de m’ancrer quelque part.

    Allez, fais ta tambouille magique.

    La voix de Lysséa semblait chuchoter à mon oreille.

    — Tu crois qu’il acceptera de lâcher un peu de terrain ? murmurai-je.

    Lysséa surgit derrière mes paupières closes, bonnet orange légèrement de travers. Elle l’ajusta d’un geste vif, bras croisés, sourire piquant au coin des lèvres.

    Si tu joues malin, t’as une chance de le faire bouger.

    — On ne peut pas juste le lui demander ? demandai-je.

    Elle haussa les épaules : Severus n’est pas Asmodée. Si tu arrives la bouche pleine de prières, il te cloue sur place. Mais côté cerveau, ça ne tourne pas toujours à plein régime.

    Je me redressai légèrement. Ça ressemblait à un jeu de rôle : préparer un plan avant d’affronter un boss.

    — Alors quoi ? On détourne son attention ?

    Pas exactement, répondit Lysséa. Il faut le toucher là où il ne s’y attend pas.

    Je fronçai les sourcils.

    — Mais… comment ?

    Elle esquissa un sourire, tirant distraitement sur son ruban rouge : tu le connais. Il ne veut pas faillir, pas perdre la face. Si tu arrives à lui rappeler pourquoi il protège autant… peut-être qu’il acceptera d’écouter.

    Je tentai d’imaginer Severus sur son trône, droit comme une poutre, les yeux sombres comme l’ébène. Sa stature m’écrasait.

    — Et si je n’y arrive pas ?

    Elle éclata d’un petit rire. Alors on trichera. T’as oublié ? C’est mon domaine.

    Sa voix était ferme mais encourageante. Je l’admirai, fasciné par la lumière qui semblait émaner d’elle. Un rayon d’espoir dans l’effondrement.

    — Tu seras là ?

    Évidemment, tu crois que je vais rater le spectacle ?

    Un courant d’air traversa la pièce ; j’ouvris les yeux. Ma chambre était silencieuse, mais le bruit du vent dans la cheminée ressemblait au battement d’ailes d’une chouette. Je posai le carnet sur la table de nuit, juste à côté du mug. Côte à côte, ils formaient un petit point d’appui.

    Je soupirai et me laissai glisser sur le lit. Je pensai à Constance : je la vis dans une autre maison, souriante, les murs beiges autour d’elle. Anouk courait autour d’elle, légère, insouciante, dans une scène lavée de toute trace de moi. Une boule se forma dans ma gorge.

    Je secouai la tête : je ne voulais pas m’endormir avec cette image. Alors je croisai les bras sur ma poitrine, pensai de nouveau à Severus, et fermai les yeux. Le plafond au-dessus de moi se fit couvercle. Mes muscles se raidirent encore. Je n’étais pas sûr de pouvoir le faire plier. Mais je savais que je n’étais plus tout à fait seul : Lysséa avait tracé un fil invisible vers la scène qui m’attendait. Au moment de sombrer, une voix sembla s’imprégner dans mon esprit, comme écrite dans une encre invisible :

    La force ouvre la route, mais la ruse dévoile les passages cachés. Chaque passage mène à une épreuve.

    Je laissai les mots flotter. Le sommeil m’emporta.

    Rêve : Le trône fissuré

    Je marchais dans l’obscurité. Sous mes pieds nus, le sol froid se dérobait à chaque pas, dans un couloir interminable sans murs. Une lumière vacilla à ma gauche. J’aperçus Lysséa, vissant son bonnet orange sur la tête en guise de préparation. Elle me fit un signe insouciant avant de filer entre des colonnes que je n’avais pas vues.

    — Lysséa !

    Ma voix se perdit dans l’espace. Je suivis les colonnes ; elles formaient un cercle immense, taillé dans la pierre grise. Au centre, un trône de granit s’élevait sur une estrade, sombre et massif. Severus y était assis.

    Je m’arrêtai net.

    Il portait une armure noire, polie comme du bois verni. Ses mains reposaient sur les accoudoirs. Ses épaules droites soutenaient le poids invisible de la salle. Il ne clignait pas des yeux.

    — Severus…

    Il se tourna enfin vers moi. Sa voix résonna comme le choc sec d’un maillet sur un tenon parfaitement ajusté :

    — Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb.

    Je fis un pas vers lui ; le sol vibra sous mes pieds.

    — Non, Severus. Rien ne s’écroulera.

    — Tu n’en sais rien.

    Son regard sombre me cloua comme une planche brute.

    — Ce trône me tient droit. Je m’endurcis ici, pour que ses cris, ses accusations, ses frappes glissent sans fissurer la charpente.

    Je m’arrêtai. Les mots résonnaient comme un coup dans le ventre.

    — Les cris, les frappes de qui ?

    Je connaissais la réponse. Mais j’avais besoin de l’entendre.

    Severus détourna légèrement le regard, comme pour vérifier l’aplomb d’une ligne invisible. Sa voix, plus basse, tomba comme un poids ajusté à sa place :

    — Elle.

    Un courant d’air glacial me traversa. Une silhouette floue passa derrière moi ; je crus voir ma mère, mais elle disparut aussitôt. J’entendis le claquement d’une porte. Je fermai les yeux : c’était le même bruit que dans ma chambre d’enfant.

    — Tu n’es plus cet enfant, dis-je.

    Severus ne répondit pas.

    Lysséa apparut soudain à la périphérie de la salle. Elle tournait autour du trône, rapide et silencieuse. Sa lumière pétillante glissait sur les colonnes, révélant des fissures dans la pierre que je n’avais jamais vues.

    — Regarde, murmura-t-elle en s’adressant à moi. La salle n’est pas invincible.

    Je m’avançai encore. Severus me fixait, immobile comme une poutre sous charge.

    — Tu veux que je quitte ce siège ? demanda-t-il. Et selon toi, que deviendra l’édifice ?

    Sa peur traversa l’air, fine et glacée, comme un filet d’eau sous le bois.

    — Tu crois que je ne protège que toi. Mais c’est toute la structure que je soutiens, ajouta-t-il.

    Je pensai à Constance. À Anouk. À nos disputes. Au silence qui avait pris toute la place.

    — Mais tu es seul, Severus.

    Il serra les accoudoirs, comme pour vérifier qu’ils tenaient encore l’assise. Ses doigts suivaient les stries du granit, guettant la moindre fissure. J’entendis presque le craquement sourd d’une poutre qui refuse de céder.

    — Mieux vaut tenir seul que de laisser l’édifice se fissurer.

    Lysséa s’approcha de moi. Elle me souffla :

    — Ne le combats pas. Tu crois vraiment que tu aurais une chance ? précisa-t-elle en haussant un sourcil. Montre-lui qu’il peut faire autrement.

    Je hochai la tête.

    — Severus, je comprends pourquoi tu es là. Pendant des années, tu m’as tenu debout, à l’abri de la tristesse et de tout ce qui aurait pu me rabaisser.

    Ses yeux brillèrent ; il se redressa un peu plus.

    — Mais maintenant, je n’ai plus besoin que tu sois seul.

    Je fis un pas de plus. Mon cœur battait à tout rompre.

    — Tu pourrais… protéger autrement.

    Severus se figea. Une tension imperceptible fit gémir le bois sous contrainte, comme si une pièce longtemps bloquée venait de bouger.

    — Comment ?

    Je n’avais pas la réponse.

    Lysséa intervint :

    — Tu pourrais t’intéresser à l’enfant plutôt qu’au trône.

    Au fond de la salle, un petit garçon se tenait dans l’obscurité. Ædàn. Il tenait un fragment de miroir entre ses mains, son regard baissé.

    — Va vers lui, Severus.

    — Je ne peux pas.

    — Pourquoi ?

    — Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb, répéta-t-il, et le chaos s’infiltrera.

    Lysséa se pencha vers moi, feignant une confidence :

    — À force de se prendre pour une poutre, il va finir en bois mort… Bon, assez joué réglo. Place au mode triche.

    Je tournai la tête, dissimulant un sourire. Lysséa trottina derrière le trône, attirant Ædàn dans l’angle mort de Severus, pour l’obliger à se lever s’il voulait continuer à veiller sur lui. La nuque raide, il se crispa. Elle tendit la main vers Ædàn :

    — Viens.

    Ædàn fit un pas, ses doigts serrant le miroir, mais Severus se redressa comme une poutre.

    — Non. Pas tant que je tiens l’axe.

    Le geste claqua comme une interdiction. L’enfant recula aussitôt dans l’ombre. Je sentis l’air se densifier ; la salle entière semblait retenir son souffle.

    — J’abandonne, souffla Lysséa.

    Je fis un pas supplémentaire vers Severus :

    — Alors je viendrai à toi.

    Je gravis les marches, chaque pas lesté, prisonnier de la pesanteur des marches anciennes. Severus me fixait ; ses épaules se raidirent, et l’on aurait dit que ses fibres grinçaient comme un bois cintré qui menace de rompre.

    — Arrête.

    — Non.

    Je levai la main vers lui ; il leva la sienne pour m’arrêter.

    — Ne viens pas.

    Sa voix tremblait.

    — Je… je garde mon axe pour qu’elle ne trouve pas de prise, répéta-t-il. Si je cède, la structure cédera, et tout recommencera.

    Une ombre surgit derrière lui ; je crus de nouveau voir ma mère, le visage fermé.

    — Écoute-moi, Severus. Tu n’en fais pas trop ? Doit-on vraiment protéger toute la structure ?

    Il baissa les yeux vers moi. Derrière l’armure, comme au cœur d’une charpente, je vis un regard d’enfant.

    — Au début, je faisais front contre ses colères. Mais ça tremblait encore. Puis Papa a dit : moins de sentiment, plus de force. Alors j’ai tenu. Sans plier. Jusqu’à devenir la poutre.

    — Tu n’as plus à tenir seul, Severus. Laisse-nous aider.

    Ses fibres semblèrent ployer une seconde, puis il redressa son axe comme on cale une pièce maîtresse.

    — Je ne peux pas. Pas encore.

    Je tendis la main :

    — On reviendra. Et on trouvera un autre moyen.

    Lysséa approcha, sa lumière se posa sur le trône. Les fissures dans la pierre s’élargirent une seconde et un éclat passa entre Severus et moi. Mais il se redressa d’un bloc, comme refermé sur lui-même.

    — Pars.

    — Severus…

    — Pars, avant que je ne cloue cette porte à jamais.

    Derrière lui, les colonnes se ressoudaient déjà, trop vite. Une ombre dégoulina du plafond, rampa le long du trône et commença à m’encercler. Le sol vibrait, la lumière se rétractait. Encore quelques secondes, et j’étais pris au piège.

    Lysséa surgit à mes côtés. Elle me saisit la main d’un geste sec.

    — Qu’il s’enferme s’il veut. Toi et moi, on trouvera la faille. Et la prochaine fois, on frappera plus juste.

    Sa traction me happa en arrière. Le trône s’effaça dans l’ombre. Severus avec. Puis ce fut la chute : je me réveillai en sursaut.


    Au réveil, mon thorax était aussi verrouillé que dans la salle du trône. La chambre n’était pas plus sûre : l’obscurité gagnait, le vent gémissait dans la cheminée, et les battements d’ailes résonnaient au loin comme dans les colonnes. Je fixai le plafond longtemps, incapable de bouger. La tension restait figée, comme un étau.

    Une phrase résonnait encore dans ma tête, vibrante comme une promesse :

    On reviendra.

  • Chapitre 3 – Le gardien

    Bien Fait

    La lumière automnale filtrait entre les rideaux. Assis sur le bord du lit, je laissais mes doigts glisser sur le velours du chapeau, savourant encore le frisson de l’achat. Mais dehors, ce serait une autre histoire.

    L’ombre s’épaissit, chargée d’une odeur âcre : celle du grenier d’Adrien. Une silhouette fugace passa dans l’air devenu plus lourd. Sous mes paumes, le velours parut alors étranger.

    Mon téléphone vibra dans ma poche, brisant le silence. Je me levai, le chapeau toujours en main, et décrochai.

    — Allô ?

    C’était la voix de ma mère.

    — Bonjour. Je… je t’appelle pour te dire qu’Adrien est parti, dit-elle.

    L’air semblait se figer. Je clignai des yeux, comme si elle venait de parler une langue étrangère.

    — Il est mort cette nuit, continua-t-elle.

    Un frisson me parcourut. Pas de larmes. Pas de colère. Seulement un engourdissement.

    — Ah… oui.

    — Ça faisait des semaines que ça se dégradait, tu sais. Il était en soins palliatifs depuis si longtemps… Il était tellement jeune : seulement trois ans de plus que toi. C’est malheureux.

    Trois ans et demi… presque quatre. Pendant qu’elle parlait, j’aperçus l’ombre de Constance dans l’embrasure de la porte ; elle avait dû entendre ma voix se briser. Ma mère continuait, enchaînant des mots sur le corps, les démarches, l’enterrement. Des bribes, comme derrière une vitre.

    Ces derniers mois, mes parents m’avaient tenu au courant : il était très fatigué… on doutait qu’il passerait l’été. Un ancien ami : j’aurais dû être triste. Mais non. C’est autre chose que je ressentais. Indéfinissable. Rien à voir avec la tristesse.

    Ma mère me demanda si je voulais parler à mon père.

    — Non, merci, dis-je d’une voix qui me parut étrangère.

    Elle m’indiqua l’heure de la cérémonie et me demanda si je pourrai participer.

    — Je ne sais pas. Il faut que je vérifie avec Constance.

    — N’oublie pas de souhaiter l’anniversaire de ta sœur, ajouta-t-elle, comme si tout devait continuer malgré tout. Puis elle raccrocha.

    Je restai un moment le téléphone à la main. Les ombres s’épaississaient, pesantes. Constance apparut derrière moi, dans l’encablure de la porte. Elle n’avait jamais connu Adrien ; je voyais qu’elle ne comprenait pas ce qui me traversait.

    — Ça va ?

    Je la regardai, incapable de répondre. Mon corps entier était engourdi, figé sous le poids d’une pierre invisible. Je haussai vaguement les épaules et reposai le chapeau dans le placard. En refermant la porte, une ombre s’y accrocha comme une cape, disparaissant avec lui. Constance entra doucement, alors que je me rassis sur le bord du lit.

    — Tu veux en parler ?

    Je secouai la tête. Si je parlais, il faudrait que je lui dise tout. Et je n’étais pas prêt à la laisser voir tout ça. Elle posa sa main sur mon épaule. Son geste avait quelque chose de las, presque machinal, mais précis. Preuve que malgré la fatigue elle veillait encore.

    — Je suis là, tu sais.

    Je sentis le contact mais je ne bougeai pas. Elle finit par se retirer. Je restai seul, le regard fixé sur le placard fermé. Le téléphone vibra encore dans ma poche : un message vocal de ma mère. Je n’eus pas la force de l’écouter. Je m’assis et regardai mes mains. Je savais que j’aurais dû être triste. Mais une phrase s’imposa, nue :

    Bien fait.

    Je fermai les yeux. Une silhouette surgit aussitôt : droite, figée, les bras croisés comme une sentence. Je rouvris les yeux d’un coup ; la chambre était vide. Pourtant, la sensation restait, plantée dans mon dos comme une présence qui refusait de partir.

    Mes poings se crispèrent jusqu’à la douleur.

    Souvenirs fragmentés

    Je refermai la porte de ma chambre derrière moi, sans allumer la lumière. La maison était silencieuse ; au loin, j’entendais le bruit étouffé de Constance qui télétravaillait depuis le salon, la même chanson lancinante en boucle.

    Je posai mon téléphone sur le bureau et me laissai glisser contre le mur, assis par terre, les genoux ramenés contre moi. Un souffle froid s’infiltrait par la fenêtre entrouverte. L’odeur de poussière et de bois persistait, la même que dans le grenier de mes parents.

    Je me redressai pour attraper la boîte dans le coin de la chambre. Je l’ouvris mécaniquement ; le plastique grinça, un son trop fort dans le silence. Je sortis le carnet à spirale que j’avais déjà feuilleté : les pages jaunies me collaient presque aux doigts. Je découvris un dessin : un grenier. Pas celui de mes parents. Celui d’Adrien.

    Les images s’imposèrent sans prévenir.

    Un plancher qui craque. Une odeur de poussière et de bois humide. Un souffle chaud, presque trop proche. Je serrai les mâchoires.

    Des bribes éclatées surgissaient : un rire étouffé, le craquement d’un couloir sombre, mes doigts crispés sur un jouet. Et surtout cette impression d’être observé, cloué sur place, sans issue. Je secouai la tête ; les images se brouillèrent aussitôt. La honte me serra la poitrine, brutale. Je murmurai :

    — J’aurais dû…

    Je n’allai pas plus loin. Mes doigts crispés sur le carnet glissaient, dessinant des griffures sans mots. La colère remonta d’un bloc. Contre qui ? Adrien. Mes parents. Moi. Je ne savais pas. Un long soupir s’échappa de mes lèvres. Je refermai le carnet d’un geste sec et le posai sur la table de chevet, comme pour étouffer tout cela.

    L’air semblait lourd. Je me dis qu’il valait mieux ne pas creuser. Pas maintenant. Je fermai de nouveau la boîte. Le couvercle claqua, net. Je la poussai dans un coin de la chambre, presque sous le lit, comme si je pouvais refermer les souvenirs avec elle. Mais je savais que c’était inutile. Le poids sur ma poitrine restait immobile. Je me redressai et restai un moment debout, le dos contre le mur, les mains crispées.

    Dans le miroir de l’armoire, mon reflet me fixait, bras croisés. Droiture glacée.

    Severus.

    Mais l’ombre derrière lui se déchira soudain, comme une faille qui s’ouvrait. Une silhouette plus acérée se détacha : même posture, mais tordue, ironique. Ses lèvres semblaient prêtes à cracher un verdict.

    Bien fait.

    Tarsis.

    Cette pensée m’avait traversé quand ma mère m’avait annoncé la mort d’Adrien. Et elle me faisait honte.

    Je me couchai sans me déshabiller. Le cœur encore serré.

    L’histoire qu’on raconte

    Une semaine après les funérailles, nous étions attablés dans le salon de jardin de mes parents pour un apéritif, profitant d’un mois de septembre étonnamment clément. Les verres tintaient, le parfum du vin blanc se mêlait à celui des feuilletés chauds que ma mère avait sortis du four. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres, insensibles à ce qu’on disait autour de la table. J’étais assis à côté de Morgane ; elle n’avait pas dit un mot depuis notre arrivée. Camille, ma plus jeune sœur, parlait à toute vitesse, rattrapant le temps perdu comme toujours.

    — Pauvre Adrien… Vous vous souvenez, à l’école ? On se moquait tellement de lui…

    Mes épaules se contractèrent ; la chaise grinça, trahissant la tension que je voulais masquer. Pauvre enfant humilié… Les images du grenier, les souvenirs morcelés des jours précédents, me traversèrent comme un courant d’air glacé.

    — Il restait toujours à l’écart, renchérit Camille. Les autres l’avaient pris pour tête de Turc. Il ne devait pas être heureux.

    Je n’entendais plus vraiment. Mes propres souvenirs de l’école et du collège revenaient par vagues : les couloirs bruyants, les moqueries, la peur de devenir la cible.

    — Aux obsèques, y’avait presque personne de sa classe. Juste une fille… poursuivit Camille.

    Mes mains étaient moites sur le verre. Leur récit sonnait comme une version étrangère de l’histoire que je portais en moi.

    — C’est fou… Personne n’a su l’aider, dit mon père en secouant la tête.

    Je voulus parler. Leur dire que je ne voyais pas Adrien ainsi, que l’histoire était plus complexe. Mais une voix intérieure se dressa aussitôt.

    Garde ta posture. Elle tient l’édifice en place, et l’édifice te protège.

    Severus.

    Une raideur gagna ma nuque, comme si Severus glissait une pièce de bois sous tension. Mes épaules se redressèrent d’elles-mêmes. Ma mère reprit :

    — Vous étiez proches de lui, toi et Morgane. Dommage que vous n’ayez pas pu venir.

    Nous étions les seuls absents. Je sentis la honte monter, cuisante. Je savais qu’ils ignoraient. Qu’ils ne sauraient jamais ce qui s’était vraiment joué entre nous.

    — Sa mère… elle l’a mal pris. On ne savait pas quoi dire.

    Je dévisageai Morgane : elle gardait le visage fermé, les yeux baissés. Je croisai son regard ; elle détourna aussitôt les yeux. J’aurais voulu qu’elle dise quelque chose, mais elle restait muette, un mur impénétrable. Honte et colère se mêlaient, brûlantes. Une phrase me revint, lue quelque part : ceux qui portent leurs blessures non soignées risquent d’en infliger d’autres. Je serrai les dents. Je savais qu’Adrien avait souffert, mais je ne pouvais pas oublier ce qu’il m’avait fait subir.

    — Je… je suis désolé, murmurai-je, les mots arrachés.

    Mes parents hochèrent la tête, satisfaits de cette réponse minimale. Quelques phrases neutres me vinrent, juste assez pour maintenir la conversation à distance. Morgane ne disait toujours rien. Son mutisme pesait plus lourd que mes propres mots retenus. Je finis par me lever pour aller chercher un verre d’eau. Ma gorge était sèche, ma poitrine serrée. En passant devant le miroir du couloir, je croisai mon reflet : je me reconnus à peine. Mon visage était lisse, impassible. J’y cherchais une fissure. Il n’y en avait pas.

    — Tu es sûr que ça va ? me demanda ma mère depuis la table.

    Je me retournai vers elle.

    — Oui… oui, ça va.

    Je repris ma place entre Morgane et Camille. Le vin blanc avait un goût amer.

    Je restai en retrait. Les phrases sur Adrien continuaient de tourner : pauvre enfant humilié, malheureux, à l’écart. Chaque mot me transperçait. Je regardai Morgane : elle fixait un point invisible devant elle, ses mains posées à plat sur ses genoux. Je sentis que nous étions prisonniers du même silence.

    Léna : La honte somatique

    J’étais arrivé plus tard que d’habitude. Pas le temps de flâner dans la cour : je sonnai aussitôt, et Léna m’accueillit avec un sourire tranquille.

    — Entrez. Vous connaissez le chemin.

    Je m’installai sur le canapé beige. La pièce n’avait pas changé, mais je m’attardais sur des détails que je n’avais jamais remarqués. Derrière Léna, une gravure montrait une forteresse massive, percée d’une unique porte étroite. J’eus l’impression qu’elle m’attendait.

    — Vous avez changé la déco ? demandai-je, pour briser le silence.

    Elle sourit.

    — Non, c’est là depuis que je suis installée. Peut-être que vous commencez à voir des choses nouvelles.

    Elle s’assit et poursuivit.

    — Alors, comment vous vous sentez aujourd’hui ?

    — Un ami d’enfance, mon ancien voisin, est mort il y a quelques jours.

    — Je suis désolée… dit-elle avec un regard compatissant. Et qu’est-ce que ça provoque chez vous ?

    — Je suppose que je devrais être triste, comme mes parents… Mais je suis en colère.

    — Comment est-ce que vous l’expliquez ?

    — Initialement, on était amis. Mais la relation est devenue malsaine… comme avec mes collègues aujourd’hui. Ce même sentiment de devoir encaisser pour que ça ne dégénère pas. J’ai l’impression que… mes souvenirs sont décalés par rapport à ce que dit ma famille. Eux, ils parlent d’Adrien comme d’un enfant humilié à l’école. Moi, je… je n’arrive pas à le voir ainsi.

    Léna s’appuya contre son fauteuil.

    — Vous savez, il n’y a pas une seule vérité. Mais je comprends que ce soit douloureux.

    Je pris une grande inspiration.

    — C’est comme si… je ne pouvais pas formuler clairement ce qui s’est passé.

    — Il y a des moments où certains souvenirs restent derrière une porte fermée, expliqua-t-elle doucement. C’est un mécanisme de protection. On appelle ça… un gardien du seuil.

    J’étudiai brièvement la gravure derrière elle : la porte étroite semblait plus sombre qu’à mon arrivée.

    — Vous avez l’impression d’être bloqué ?

    Je hochai la tête.

    — On va essayer un petit exercice, dit-elle. Posez vos mains sur votre thorax. Respirez doucement.

    J’obéis, mal à l’aise. Mes paumes rencontraient ma poitrine. La sensation me surprit : un nœud brûlant qui bloquait ma respiration.

    — Vous sentez quelque chose ?

    — Oui… c’est fermé.

    — C’est normal. Le corps garde en mémoire les blessures passées. Le corps n’oublie rien, vous vous souvenez ?

    Je hochai la tête. Elle reprit :

    — La honte, surtout, verrouille le souvenir.

    Je sentis mes yeux me brûler, mais je détournai le regard.

    — Je… j’ai tellement honte, murmurai-je.

    — Vous avez honte d’un souvenir flou, précisa Léna. C’est très fréquent : on ressent le poids mais on ne se souvient pas de l’événement exact. Votre corps, lui, se souvient : ce nœud dans la gorge, ce besoin de se faire tout petit…

    Je hochai la tête, silencieux : c’était exactement ça.

    — Je vais vous conseiller un livre, ajouta-t-elle en griffonnant un titre sur un post-it : S’affranchir de la honte, de John Bradshaw. Il pourrait vous aider à comprendre comment la honte s’installe et comment s’en libérer.

    Elle me tendit le papier.

    — Tenez. Et rassurez-vous : pas besoin de timbres pour « s’affranchir de la honte. »

    Je pris le papier, les doigts tremblants.

    — Je ne sais pas si…

    — Il n’y a pas d’urgence. Vous pouvez juste le feuilleter. Et surtout, vous rappeler que vous n’êtes pas seul.

    Je relevai les yeux vers elle. Elle souriait, sereine.

    — Alors pourquoi est-ce que je me sens encore enfermé ?

    — C’est normal. Le gardien du seuil ne disparaît pas en un jour. Mais vous avez déjà trouvé la clé : vous commencez à parler.

    — Il y a des choses… que je n’arrive pas à dire, soufflai-je.

    Léna hocha lentement la tête :

    — Alors ne vous forcez pas. Mais si un jour vous avez besoin de mettre des mots, vous pouvez les écrire dans le carnet que je vous ai donné.

    — Sans vous censurer. Juste pour déposer ce qui pèse.

    J’acquiesçai, mal à l’aise. Je savais que je n’écrirais rien tout de suite. Mais penser à ce carnet, posé quelque part chez moi, avait quelque chose de rassurant : la promesse de pouvoir parler autrement, quand je serai prêt. Je fixai la gravure : la porte semblait palpiter. Un frisson me traversa.

    — Je crois que je vois cette porte.

    — Alors vous savez où frapper, répondit-elle.

    Le silence de Morgane

    De retour dans ma chambre-bureau, je feuilletais Le corps n’oublie rien, le carnet posé sur le lit à côté de moi. Les pages craquaient, rétives. Les mots, trop denses, se dissolvaient avant d’atteindre ma conscience. Je m’interrompis un instant pour inspirer profondément. C’est à ce moment que le téléphone vibra. Le prénom de Morgane s’afficha sur l’écran. Elle ne m’appelait presque jamais. Sans doute parce que je ne l’appelais jamais en retour : seulement quelques SMS polis pour son anniversaire ou celui de sa fille. L’idée qu’elle m’appelle me serra la poitrine : quelque chose de grave ?

    — Allô ?

    Sa voix était douce, presque timide.

    — Salut. Je te dérange ?

    — Non, pas du tout.

    Les phrases n’osaient pas encore sortir. J’entendais mon propre souffle dans l’écouteur, irrégulier.

    — Je voulais juste… prendre de tes nouvelles, dit-elle finalement.

    Je sentis ma poitrine se serrer : une oppression sourde, comme un verrou qu’on referme de l’intérieur. Je ne savais pas quoi lui dire… alors j’ai lâché :

    — J’aimerais bien te parler du diagnostic d’Anouk.

    — Oui ?

    — Je crois qu’elle me ressemble. Tu te rappelles, à l’école et au collège, j’étais comme elle : en retrait, réservé.

    Morgane eut un petit rire, presque gêné.

    — Non, pas du tout. À l’école, tu faisais le pitre en classe ! Les profs se fâchaient tout le temps.

    Je restai interdit, avec l’impression qu’elle parlait d’un autre enfant.

    — Tu es sûre ?

    — Bien sûr. Tu n’étais réservé que dans la cour, quand il n’y avait pas d’adultes. Les brutes t’en voulaient pour tes bonnes notes. Tu baissais la tête, tu te faisais discret. Mais en classe, tu étais tout l’inverse.

    Je me souvenais vaguement de ces moments, mais c’était comme un puzzle incomplet.

    — Je crois que je me souviens surtout de la peur dans la cour, murmurai-je.

    — Je comprends.

    Son ton avait changé, plus grave. Je pris une inspiration.

    — Tu sais, lui dis-je après une courte hésitation, je ne l’ai pas dit à papa et maman mais, depuis quelques semaines, je vois une psychologue.

    — Ah bon ? Pourquoi faire ? Et pourquoi ne pas l’avoir dit ?

    — Tu sais que papa et maman ne sont pas trop fans de psychologie : voir une psychologue, c’est la honte. Je la vois parce que… j’ai peur d’être à l’origine des soucis d’Anouk.

    Aucune voix ne s’élevait. J’entendais un léger souffle de l’autre côté de la ligne.

    — Tu fais bien d’en parler, si tu as un doute, dit Morgane doucement.

    — Ma psy m’a expliqué une chose que je comprends mieux maintenant, repris-je. Que certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Qu’ils se rappellent à toi par le corps, même quand tu crois les avoir oubliés.

    Je baissai les yeux vers le livre ouvert devant moi. Ma poitrine était de plus en plus serrée, mon souffle court. Mon regard tomba sur un passage : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Les mots résonnèrent comme un miroir de ce que je ressentais.

    — C’est vrai, dit-elle après une pause.

    Je crus entendre un soupir, puis plus rien.

    — Pourquoi tu n’es pas venue aux obsèques ? demandai-je.

    Je sentis son malaise à l’autre bout du fil.

    — Je… je n’ai pas pu, répondit-elle finalement.

    — Pas pu ?

    — Je préfère ne pas en parler.

    Encore un vide sonore. Je savais qu’elle esquivait le sujet, mais je n’avais pas le courage d’insister.

    — D’accord, dis-je doucement.

    — Comment va Anouk ? demanda-t-elle, changeant de sujet.

    — Elle… elle va bien. On essaie de l’accompagner du mieux qu’on peut.

    — Tu es un bon père, tu sais.

    Je sentis la honte me brûler ; je ne me considérais pas comme tel. Je pensai à Constance. Elle le dirait probablement aussi, mais je ne la croirais pas davantage.

    — Je ne suis pas sûr.

    — Si, insista-t-elle.

    Je voulus lui dire qu’elle aussi avait l’air de porter un poids, qu’elle retenait quelque chose derrière une porte fermée. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge, comme verrouillés.

    Asmodée.

    Je terminai l’appel avec une impression de solitude persistante. Je fixai mon téléphone : l’écran s’était assombri, me renvoyant mon reflet. Je posai la main sur ma poitrine : l’oppression était toujours là.

    Je me levai, lentement, enfilai ma veste et sortis.

    Au jardin botanique

    Je marchais d’un pas mécanique dans les allées du jardin botanique, balayé par un vent frais. Les mains enfoncées dans les poches, le regard fixé sur le gravier. Mes jambes m’y avaient porté sans que je le décide, comme si mon corps cherchait à s’extirper de la maison. Au loin, des éclats de rire montaient jusqu’à moi. Je m’arrêtai un instant pour les écouter. Un souffle taquin, soulevant une pluie de feuilles mortes, effleura ma nuque.

    Lysséa.

    Je repris ma marche. Mes pieds foulaient le sol en rythme, sans que je m’en rende compte. Je pris conscience de ma posture : raide, les épaules contractées, avançant comme sur un fil invisible.

    Severus.

    Un portail se dressa au détour d’une allée. Le loquet grinça, récalcitrant. Je dus insister, pousser et tirer à plusieurs reprises avant qu’il cède enfin. Le passage résistait.

    Asmodée.

    Je longeai ensuite un mur couvert de graffitis. L’un d’eux représentait une arme stylisée, un revolver noir tracé à la bombe.

    Tarsis.

    Une colère sourde commençait à remonter. Je ne savais pas exactement contre qui elle était dirigée. Je détournai les yeux, le cœur serré.


    Un banc à l’ombre d’un grand chêne me rappela un souvenir précis. Morgane et moi, adolescents, assis côte à côte dans ma chambre. Elle venait me chercher quand un jeu d’aventure la bloquait. Je trouvais la solution, elle souriait. Plus tard, on riait ensemble en contournant la sécurité enfant des Larry Laffer de Papa. Cette complicité perdue me serra le cœur : où est-elle passée ?

    Je sentis mes yeux me brûler, mais aucune larme ne vint.


    Je continuai d’avancer, chaque pas plus lourd que le précédent. Les souvenirs de Morgane et d’Adrien s’entremêlaient en un brouillard opaque, hanté par l’écho des couloirs d’école et de collège. Une famille croisa mon chemin, m’adressa un regard curieux ; je répondis par un sourire poli, tandis qu’en moi la colère grondait. Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi suis-je resté muet ? Ma mâchoire se contracta.

    Les rires d’enfants s’étaient éteints. Il ne restait plus que le craquement du gravier, le froissement des feuilles — autant de rappels de ma solitude. Je finis par m’asseoir sur un banc ; le bois glacé traversa ma veste. Penché en avant, le visage enfoui dans mes mains, je ne trouvai qu’un vide.

    Je repensai au silence de Morgane au téléphone. À cette phrase relue la veille dans Le corps n’oublie rien : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Ma poitrine me faisait mal, serrée dans un étau invisible. L’air me parut verrouillé, refusant d’entrer malgré l’effort. Autour de moi, le jardin s’était déserté ; les ombres des arbres s’allongeaient sur les allées, gagnant du terrain comme des eaux montantes.

    Je me levai enfin et repris le chemin du retour, le dos voûté. La colère, tapie sous la surface, avançait avec moi.

    Imagination active : Le seuil gardé

    La maison était silencieuse. Je savais que Constance était là, quelque part derrière la porte close. Mais pour cette traversée, je ne voulais pas de témoin. Je m’étais assis sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait des ombres mouvantes sur les murs ; elles semblaient m’observer. La phrase de Léna me revint : certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Je téléchargeai S’affranchir de la honte et l’ouvris dans la foulée. Mes doigts faisaient défiler lentement les pages. Une phrase me heurta : la honte toxique se transmet comme un héritage invisible, verrouillant les émotions les plus profondes. Je me figeai. J’avais l’impression que ces mots décrivaient exactement ce que je portais en moi. Je notai dans le carnet :

    La honte verrouille la porte.

    Je continuai à lire. Une autre phrase fit vibrer quelque chose : l’enfant intérieur qui porte la honte ne peut pas être éduqué ; il doit être aimé et accueilli. Je posai ma liseuse à côté de moi. Je voulais y croire, mais une partie de moi se disait : pas ce soir. Je me penchai, mes mains sur ma poitrine comme Léna me l’avait conseillé. L’oppression thoracique était toujours là, plus lourde que jamais. Je fermai les yeux.

    C’est alors que je le vis.

    Dans mon esprit, Asmodée se tenait accroupi, à moitié dans l’ombre. Sa silhouette trapue paraissait taillée dans la pierre, dos voûté, cornes basses. Ses yeux luisaient comme des braises, prêtes à se rallumer. Il gardait une porte massive derrière lui. Je n’en voyais que les contours, mais je savais que c’était celle qui contenait mes souvenirs les plus enfouis. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Mes lèvres bougèrent dans un souffle :

    — Asmodée…

    Il m’étudia de la tête aux pieds. Je fis un pas vers lui.

    — Peux-tu me laisser parler à Ædàn ?

    Il secoua lentement la tête. Aucun mot ne sortit de sa bouche ; son simple geste suffisait.

    — S’il te plaît…

    Rien. Il baissa légèrement la tête, comme s’il compatissait, mais il ne bougea pas.

    Je me rappelai la statue vue à dix ans, à Rennes-le-Château : le démon accroupi tenant le bénitier, ni effrayant ni rassurant, juste inébranlable. C’était le même regard que je voyais maintenant : celui d’un gardien qui connaît tous les secrets mais ne les révélera jamais.

    Je sentis la honte monter, brûlante. Je pris le stylo et me mis à griffonner des traits sur le carnet : des lignes serrées, hachées, qui ne voulaient rien dire. Je gravais presque le papier. J’avais envie de crier, mais aucun son ne sortit. Je reposai le stylo et repris la liseuse. Une autre phrase soulignée m’arracha presque un sanglot : retrouver la joie passe par l’accueil radical de nos parties blessées. J’avais envie d’y croire, mais je ne savais pas comment faire. Je la notai tout de même dans le carnet. Les lettres étaient tremblées, presque illisibles.

    Je relevai les yeux : Asmodée me fixait toujours.

    — Je… je veux juste comprendre, soufflai-je.

    Ses yeux rougeoyants brillèrent plus fort, mais il ne répondit pas. Je serrai le carnet contre ma poitrine douloureuse.

    — Je finirai par franchir cette porte, murmurais-je.

    Asmodée se contenta de baisser la tête, puis sa silhouette s’effaça, avalée par l’obscurité. Je restai assis sur le lit, les mains crispées sur le carnet. La phrase que j’avais notée me revenait en boucle : la honte verrouille la porte. Je me laissai tomber en arrière, le carnet serré contre moi. J’éteignis la lampe d’un geste brusque. La chambre sombra. Le poids, lui, restait.

    Je finis par m’endormir ainsi, le souffle court, comme si je devais protéger quelque chose que je n’arrivais pas encore à nommer.

    Rêve : Le gardien et le mot perdu

    Je marchais dans un couloir plus étroit que tous les autres, presque oppressant. Les murs, faits de pierre humide, exhalaient une odeur de terre et de poussière. Une lumière rougeâtre filtrait par les fissures, comme un sang lentement contenu. Je savais que je me dirigeais vers la porte.

    Le sol vibrait faiblement sous mes pieds nus. Plus j’avançais, plus l’air devenait lourd : les murs semblaient écouter.

    Puis je le vis.

    Asmodée était accroupi devant la porte massive. Sa silhouette trapue, faite de pierre et d’ombre, paraissait inébranlable. Ses cornes basses encadraient un visage taillé à même la roche ; ses yeux rougeoyants fixaient le sol, impassibles.

    Je m’arrêtai à quelques pas.

    — Asmodée…

    Il leva lentement la tête. Ses yeux semblèrent me transpercer.

    — Je veux passer, dis-je.

    Il ne répondit pas. Mais sa présence seule me faisait comprendre que je n’en avais pas le droit.

    Je fis un pas. Le sol craqua comme pour m’avertir ; un souffle chaud s’échappa de sous la porte, chargé d’un parfum d’herbe sèche et de poussière.

    — Je veux voir Ædàn.

    Asmodée m’examina un long moment. Puis il se redressa légèrement, se tourna vers la porte et… posa sa main dessus. Un son monta derrière la porte : pas un cri, pas un mot, juste un sanglot étouffé. Je sentis mon ventre se tordre.

    — Qui est là ? soufflai-je.

    Asmodée se retourna vers moi. Lentement, il sortit de l’ombre un petit objet qu’il avait gardé contre sa poitrine : un morceau de papier plié. Il me le tendit.

    Je le pris avec précaution : c’était un fragment de carnet, jauni, arraché brutalement. Dessus, un dessin : une porte identique à celle qui se dressait devant moi. Et une lettre griffonnée maladroitement au-dessus de la porte : « N ». Je relevai les yeux, le cœur battant.

    — Qu’est-ce que ça veut dire ?

    Asmodée ne répondit pas. Mais sa main rugueuse s’ouvrit de nouveau : il y tenait maintenant une graine minuscule, noire, presque calcinée. La graine déjà croisée en rêve — mais elle avait noirci, rongée par l’incendie muet du temps. Il la posa dans ma paume et referma mes doigts dessus, avec une lenteur presque paternelle. Je sentis la chaleur de sa main contre la mienne. Il ne m’interdisait pas la porte pour toujours : il en différait seulement l’ouverture. Ce n’était pas un refus, mais quelque chose d’encore trop enfoui.

    — Tu veux que je plante ça ?

    Ses yeux s’illuminèrent brièvement, comme pour dire : tu as déjà la réponse. À cet instant, un souffle tiède parcourut le couloir. Je me retournai : une silhouette vive, la coiffe orange, venait de passer derrière moi.

    Lysséa.

    Je la vis un instant, singeant ma démarche trop prudente. Elle me fit un clin d’œil et lança :

    — J’ai une idée folle, tu me suis ?

    Puis elle fila à toute allure.

    — Attends !

    Je me mis à courir après elle, mais mes jambes semblaient s’enfoncer dans la pierre molle du sol. Le couloir se déformait, les murs se rapprochant pour m’étouffer.

    En me retournant vers la porte, je vis le mot « GRENIER » écrit en grand sur le mur, griffonné d’une main d’enfant.

    Je revins vers la porte : Asmodée était toujours là. Je brandis le fragment de carnet.

    — Dis-moi ! Pourquoi le grenier ?

    Il posa un doigt sur ses lèvres, m’intimant le silence. Puis il désigna la porte derrière lui.

    Je compris que je n’obtiendrais pas plus d’explications.

    — Alors laisse-moi entrer !

    Asmodée s’avança d’un pas. Sa stature imposante me surplombait ; je sentis mon cœur battre contre mes côtes.

    — Pas encore, dit-il d’une voix grave qui vibra jusque dans mes os.

    Je contractai les poings.

    — Je dois savoir !

    Il posa sa main sur mon épaule. Je crus voir un éclat de tristesse dans ses yeux. Puis il retira sa main et se rassit, accroupi devant la porte, comme au début. Je reculai d’un pas, puis d’un autre. Je sentais le fragment trembler entre mes doigts. La graine, elle, pulsait légèrement dans ma main fermée.

    — Que dois-je faire ? demandai-je.

    Mais Asmodée baissa simplement la tête, m’indiquant que je devais trouver seul.

    Je sentis une présence derrière moi : Lysséa, à nouveau. Je me retournai ; elle me tournait déjà le dos, un sourire en coin.

    — J’adore quand tu fais semblant de réfléchir. Mais bon… t’attends quoi, une pancarte lumineuse ?

    Puis elle disparut, avalée par l’ombre. Je me mis à courir, mais le couloir ondulait, interminable, jusqu’à ce que le sol se dérobe sous mes pieds.

    La graine

    Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais l’air avait gardé sa densité, chargé de poussière et de cendre. Ma main droite était crispée : je sentis la dureté d’un noyau. Quand j’ouvris les doigts, il n’y avait rien. La douleur dans ma poitrine persista, sourde, comme si Asmodée y avait laissé son empreinte. Le souffle court, je restai quelques instants dans l’obscurité, incapable de dire si mes yeux étaient vraiment ouverts.

    Un mot flottait encore, insistant : grenier.

    La phrase lue la veille me revint : la honte verrouille la porte. Je compris que je devrais peut-être rouvrir la boîte de carnets. Je me levai sans allumer la lumière, traversai la pièce et soulevai le couvercle de la boîte sans un bruit. Mes mains fouillèrent les cahiers à l’aveugle, guidées par autre chose que la mémoire. Je tombai vite sur le vieux carnet à spirale, sa couverture tenait à peine.

    Je m’assis sur le lit et l’ouvris. Les mêmes dessins maladroits : des monstres caricaturaux, des portes closes. Mais cette fois, je m’attardai sur les détails. Je tombai sur un croquis du grenier : la lucarne, le tapis élimé, comme dans le rêve. Et en bas à droite, un symbole minuscule que je n’avais jamais remarqué : une graine noire griffonnée, juste à côté d’un coffre.

    Mon cœur se serra : le rêve et le dessin se répondaient.

    Je tournai les pages. Sur plusieurs autres croquis, la même graine réapparaissait, tapie dans l’ombre ou posée à même le sol. Un souffle s’éleva en moi, comme un murmure d’au-delà du rêve. Cette même voix de maître du jeu :

    Elle était déjà là. Tu l’avais griffonnée. Elle attendait, simplement… comme une carte face cachée qu’on retourne au bon moment.

    Je restai là, le carnet ouvert sur les genoux, et je compris que cette graine n’était pas seulement un symbole : elle était une promesse. Un possible.

    Je reposai le carnet et m’assis sur le sol, le dos contre le lit. Je pensai à Morgane. Sa réserve au téléphone m’était restée en travers du cœur. Et si nous regardions ces dessins ensemble ? Je pris mon téléphone et écrivis :

    Morgane, j’ai rêvé d’Asmodée cette nuit. Il m’a donné un indice : le grenier. J’ai rouvert la boîte et j’ai trouvé des dessins avec ce symbole : une graine. Je crois qu’on doit en parler. Tu pourrais venir à la maison un soir cette semaine ?

    Je ne savais pas si Morgane se souviendrait de mes personnages de jeux de rôle, qu’elle avait autrefois testés avec moi. Mais j’espérais que oui. Je restai un moment à fixer l’écran avant d’appuyer sur « Envoyer. »

    Quelques secondes plus tard, les trois petits points apparurent. Puis un message bref :

    D’accord. Mais pas tout de suite. J’ai besoin de temps.

    Je soupirai. C’était déjà un pas.

    Je pris mon carnet et notai :

    La honte verrouille la porte. Mais Asmodée m’a donné un indice : grenier. Et un symbole : la graine. Morgane aussi est concernée. Je dois trouver la clé.

    Je posai mes mains sur ma poitrine, comme Léna me l’avait appris. L’oppression était toujours là, mais un peu moins lourde. Je fermai le carnet et le glissai sous l’oreiller. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose tenait. C’était fragile, mais vivant. Peut-être qu’il y avait une issue.

    Tu crois avancer seul, mais tu as déjà lancé le premier fil. Dans nos campagnes, une corde suffit pour franchir le gouffre. Continue à la tendre : d’autres la saisiront, et la porte finira par céder.

  • Chapitre 2 – Premiers fragments

    La guerrière silencieuse

    La cuisine était silencieuse, seulement rythmée par le bruit de la cafetière. Constance préparait les tartines d’Anouk ; je faisais semblant de lire les nouvelles sur mon téléphone, les yeux dans le vide. L’odeur du café emplissait la pièce, mais elle se mêlait à celle, âcre, du pain brûlé ; en moi pourtant, tout restait froid. Dans le radiateur, un grincement soudain évoqua un battement d’ailes : fugace, mais suffisant pour me ramener au rêve. Anouk mâchait sa tartine sans un mot, les pieds se balançant sous la table. Constance l’examinait du coin de l’œil.

    — Elle te ressemble.

    Je levai les yeux.

    — Comment ça ?

    — Elle garde tout à l’intérieur. Comme toi.

    Sa voix n’avait rien d’accusateur, mais je la reçus comme une pique, une attaque indirecte. Mon dos se raidit. Je me réfugiai derrière ma tasse brûlante, la serrant comme un bouclier. Mes doigts tremblaient déjà.

    — Elle est juste… réservée.

    Constance haussa les épaules. Un léger sourire effleura ses lèvres, et elle souffla, à mi-voix :

    — Incorrigible.

    Anouk termina son petit-déjeuner et s’éclipsa dans sa chambre sans rien dire. J’entendis la porte se refermer doucement. Je ne pus m’empêcher d’y voir un écho : cette même façon de se couper du monde. Une image surgit : moi, adolescent, assis derrière une porte fermée à clé. Je baissai les yeux.

    — Tu crois que je… ?

    — Laisse-la. Elle a besoin de son espace.

    Les croûtes noircies des tartines, posées sur une assiette à part, me piquaient les narines comme un reproche muet. Je me tus. Mais un souvenir me revint : la veille, Anouk était venue nous voir avec un petit cahier dans les mains.

    — J’ai écrit un texte. Vous pouvez le lire. Mais… pas de commentaires, d’accord ?

    Nous avions hoché la tête. Elle nous avait tendu les pages l’une après l’autre, comme un rituel. Son texte parlait d’une guerrière solitaire, puissante, qui préférait rester seule plutôt que partager la gloire. Quand j’avais fini de lire, Anouk avait repris son cahier d’un geste vif, craignant qu’on l’abîme. Elle nous avait fixé tour à tour :

    — Pas de critiques, hein.

    J’acquiesçai, Constance aussi. Anouk était repartie dans sa chambre, le cahier serré contre elle.

    En débarrassant la table, mes mains faisaient le geste machinal, mais ma tête restait avec Anouk et son cahier : sa guerrière solitaire, son refus de critiques. C’était moi, autrefois. Alors j’osai dire à Constance, un peu honteux :

    — À son âge, je rêvais de toute-puissance. Je passais mes journées à me voir… maître du monde.

    Elle leva les yeux de son bol, tordant une boucle rousse entre ses doigts :

    — Tu sais, je me plains souvent que nos conversations sont superficielles. Mais… parfois, tes confessions me font un peu peur. Et je me dis que c’est pas plus mal si on reste en surface.

    Je sentis un pincement violent dans la poitrine. Je ne trouvais rien à répondre. Quatre choses que je vois… Trois choses que j’entends… Mon attention glissa jusqu’à la cuisine. Constance rangeait le pain dans le placard ; je la voyais de dos.

    — Tu crois qu’elle se ferme ?

    — Je pense qu’elle te ressemble, répéta-t-elle simplement. Et ça m’inquiète.

    Je voulus protester : elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Au lieu de ça, je baissai la tête, comme toujours. En refermant le placard, Constance me lança :

    — Ta mère a dit qu’ils ont encore ta boîte de dessins. Tu pourrais la récupérer. Ça plairait à Anouk. Vous pourrez comparer vos scénarios étranges.

    J’eus un geste de recul. La boîte. Mes vieux dessins. Tous ces mondes que j’avais inventés en me claquemurant dans ma chambre.

    — Je sais pas.

    — Réfléchis-y, conclut-elle.

    Je rangeai les tasses, laissant le bruit de la porcelaine couvrir mes pensées. J’avais l’impression qu’elle voyait à travers moi. Que tout, chez moi, me trahissait.

    Tu gardes tout à l’intérieur… Elle avait raison. Mais comment faire autrement ?

    J’ouvris la fenêtre pour aérer.

    Le poids de la mémoire

    Le grenier de mes parents était saturé de chaleur et d’odeurs de poussière. Sous l’ampoule nue, les ombres des poutres s’étiraient comme des doigts. Une odeur de renfermé me piquait la gorge. Chaque inspiration ramenait un peu de poussière. Après quelques caisses déplacées, j’étais déjà en sueur, l’air me collant à la peau.

    La sensation me ramena, malgré moi, dans une autre pièce : la salle de jeux de mon voisin Adrien, où je passais tant d’après-midis d’enfance. Ma sœur Morgane nous y rejoignait parfois. C’était un grenier bas de plafond, à l’air un peu confiné : un cocon plus qu’un étouffoir. On s’y sentait inexplicablement vivants. On y bâtissait des royaumes pour fuir le monde : bandes dessinées inspirées de nos séries préférées, jeux bricolés en mélangeant les pièces de plusieurs boîtes, histoires sans fin qu’on inventait au fil des jours. C’était notre refuge, un monde à part, à l’abri des adultes, qui n’y montaient jamais.

    Mon regard glissa sur les étagères encombrées. Et je la vis : une vieille boîte en plastique transparent, mon prénom griffonné au marqueur noir, presque effacé. Elle semblait m’attendre. Un souffle d’air chaud, imaginaire, sans doute, me frôla la nuque. J’eus la sensation qu’elle m’observait, prête à s’ouvrir d’elle-même au moindre faux pas. Je me figeai, le souffle court : elle semblait peser plus lourd qu’une simple boîte. Le grenier, silencieux, paraissait retenir ma présence, comme s’il se souvenait encore du bruit léger de mes pas d’enfant.

    Je tendis la main avec hésitation. La boîte était tiède, un peu moite. J’eus le réflexe étrange de la reposer aussitôt, sa tiédeur me mordant comme une poignée brûlante. Je restai accroupi devant elle, le souffle court, le cœur serré.

    Je pris une grande inspiration et j’ôtai le couvercle.

    Au-dessus, un carnet à spirale. Je le caressai du bout des doigts ; la couverture gondolée grinçait sous mes ongles. Je n’osais pas l’ouvrir. Mais mes mains finirent par céder. Sur une des premières pages, un dessin : une porte massive dans un couloir sombre. Les ombres s’y accrochaient, comme prêtes à bondir. Je restai figé. J’avais oublié ce croquis, mais il me transperça. C’était comme un miroir : mes peurs d’alors. Les colères maternelles derrière les portes closes.

    Un murmure traversa ma mémoire. Un nom.

    Asmodée.

    L’image, griffonnée dès l’enfance, revenait sans cesse sous mon crayon. À l’adolescence, elle était devenue un personnage : Asmodée, le gardien du seuil. Protecteur, mais geôlier aussi.

    Je tournai d’autres pages. Et peu à peu réapparurent les mondes que j’avais bâtis, enfermé dans ma chambre : cartes bricolées sur des feuilles de cahier, règles inventées au crayon, premiers scénarios de jeux de rôle. Mes royaumes de papier. Mes refuges. Et toujours, Asmodée au centre, dressé comme une énigme qu’on ne pouvait contourner.

    Plus loin, une scène de cour de récréation, des silhouettes caricaturées en monstres grotesques : les harceleurs de l’époque. Leurs bouches immenses, leurs doigts griffus. Et au centre, un enfant minuscule, la tête basse. Même au crayon, leurs rires semblaient encore grincer dans mes oreilles. S’ils arrivaient à m’attraper, alors je disais et faisais tout ce qu’ils me demandaient, la tête ailleurs.

    C’est là que j’appris à disparaître. La phrase me traversa comme un courant d’air glacé.

    Je n’eus pas le courage d’aller plus loin. Je refermai le carnet et le reposai dans la boîte, en replaçant le couvercle comme on scelle un tombeau.

    En redescendant du grenier, je jetai un œil machinal à la vieille porte de la cave, dont la serrure rouillée ne fonctionnait plus depuis longtemps. Enfant, elle me fascinait : j’imaginais qu’elle cachait un passage vers un autre monde. J’avais même fabriqué une fausse clé en carton, persuadé qu’il fallait vouloir que ça s’ouvre pour que ça marche. J’eus un petit sourire en y repensant, avec une pointe d’amertume : à quel moment avais-je renoncé à ouvrir les portes ?

    En sortant de la maison, je passai par le jardin où mes parents s’affairaient. Mon père bricolait près du cabanon ; ma mère rinçait des tomates dans une bassine. Ils avaient préparé un carton de légumes et de confitures.

    — Prends-les, me dit ma mère. Ça vous fera toujours ça de moins à acheter.

    — Merci, mais non, répondis-je. On en a déjà plein.

    Elle insista ; mon père aussi. Je gardai le sourire, mais je tenais déjà la boîte de dessins sous le bras : je ne voulais rien d’autre.

    Je repartis.

    Dans le coffre de la voiture, la boîte paraissait plus lourde qu’elle ne l’aurait dû. Arrivé chez moi, je la posai dans un coin de ma chambre-bureau, sans l’ouvrir à nouveau. Elle était là, comme une porte verrouillée, attendant que je me décide un jour à la franchir.

    Léna : Les parties exilées

    J’étais de nouveau en avance. Devant l’immeuble, je me tenais appuyé contre le mur, les mains dans les poches. Les volets à moitié fermés donnaient à la façade un air impassible. Mon téléphone vibra :

    Vous pouvez sonner.

    Une jeune fille sortit de la cour en même temps que je m’engageais dans le couloir : jean large, sweat à capuche, un gros piercing au nez qui luisait sous la lumière du jour. Elle garda les yeux baissés. Son sac était trop lourd pour elle ; elle s’éloigna d’un pas rapide. Comme la dernière fois, je me demandai quelle douleur elle avait laissé derrière elle.

    Léna m’attendait sur le pas de la porte, souriante.

    — Entrez. Vous connaissez le chemin.

    Je m’assis raide sur le canapé beige. Le tapis semblait trop doux pour mes chaussures, mais Léna insista d’un clin d’œil :

    — Allez, osez.

    Je finis par céder. Mes semelles effleurèrent le tapis, comme si je franchissais une frontière défendue.

    — Voilà, dit-elle en souriant. Promis, le tapis ne mord pas… sauf les jours de pleine lune.

    Chez elle, même l’humour faisait partie de la thérapie : une façon d’ouvrir une fenêtre là où tout semblait clos.

    — Un café ?

    — Non merci, répondis-je, comme la fois précédente.

    Elle prit place dans le fauteuil en face de moi. Derrière elle, mon regard fut happé par un tableau accroché au mur : un cercle lumineux, simple, presque hypnotique.

    — Ça vous rappelle quelque chose ? demanda-t-elle.

    Je secouai la tête, gêné.

    Léna ouvrit son carnet.

    — Vous vous sentez comment, aujourd’hui ?

    — Un peu anxieux… ou angoissé, je ne sais pas trop quel est le bon mot. Constance insiste sur les ressemblances entre Anouk et moi. Je crois qu’elle a raison… depuis, je ne me sens pas très bien.

    — Et ça se traduit comment ?

    Je haussai les épaules, incapable de saisir le sens de sa question.

    — C’est où, dans le corps ?

    — L’anxiété… je la ressens dans la tête, pas dans le corps.

    Elle désigna sa poitrine d’un geste doux. J’hésitai.

    — Oui… peut-être, répondis-je après réflexion. Et les mâchoires aussi.

    — Quand ça serre, vous pensez à quoi d’habitude ?

    — À mon travail, aux relations tendues avec Constance, à mon enfance… Ça me traverse souvent, en fait.

    Léna hocha lentement la tête.

    — D’autres déclencheurs, ces jours-ci ?

    — Oui… quand j’ai rouvert la boîte de mes dessins d’enfant, chez mes parents. Depuis, quelque chose est resté coincé, mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus.

    Elle referma son carnet quelques secondes et dit :

    — Il y a, en nous, des parties qu’on a mises de côté parce qu’elles faisaient trop mal, dit-elle. Elles ne disparaissent pas pour autant.

    Je restai silencieux.

    — L’enfant en vous a peut-être surtout besoin que vous veniez près de lui. Pas pour tout revivre. Juste pour qu’il ne soit plus seul.

    Elle posa la main sur le carnet posé sur mes genoux.

    — Commencez simplement par écrire. Une phrase, deux peut-être. Ce sera déjà une manière d’aller vers lui.

    Elle se leva et sortit un petit livre de l’étagère.

    — Tenez. Voici le Petit Guide de la Thérapie IFS, de Richard Schwartz. Lisez-le. Et gardez encore Le corps n’oublie rien.

    Je pris les deux livres machinalement.

    — Attention, ajouta-t-elle. Si vous en commencez trois en même temps, je vous oblige à ouvrir un club de lecture.

    J’acquiesçai du regard, un sourire aux lèvres.

    — Vous avez noté des choses dans votre carnet ?

    Je baissai les yeux.

    — Non. Je ne sais pas quoi écrire.

    Alors Severus se redressa dans mon dos comme une poutre, m’imposant de préciser :

    — Mais… j’ai fait les autres exercices. Et j’ai feuilleté le premier livre.

    Elle hocha la tête.

    — C’est déjà bien. Mais j’aimerais que vous essayiez autre chose : chaque soir, trouvez un moment pour dialoguer avec votre monde intérieur. Comme un rituel. Écrivez vos pensées dans le carnet, même si ça vous paraît confus ou inutile.

    Je soupirai.

    — Je n’ai pas envie de me replonger dans tout ça.

    Elle planta son regard dans le mien, sans dureté mais avec une détermination tranquille.

    — Ce n’est pas revenir en arrière. C’est ouvrir.

    Les mots me traversèrent. Ils avaient fait mouche.

    — Vous voulez dire que je dois affronter mes blessures, murmurai-je.

    — Oui. Et vous n’êtes pas obligé de le faire seul, ajouta-t-elle en souriant.

    Je restai muet. J’observai les livres sur mes genoux, le carnet fermé. Derrière Léna, le cercle lumineux du tableau semblait m’attendre, patient. Peut-être me montrait-il le chemin dont elle parlait : aller voir l’enfant enfermé.

    Quand la séance s’acheva, elle me raccompagna à la porte.

    — On se revoit dans deux semaines pour discuter. Et pour le café ?

    — On verra, répondis-je avec un sourire.

    Je descendis l’escalier, les livres serrés contre moi. Restait à savoir quelle porte ils ouvriraient.

    Anima ?

    Le soir même, après le travail, je marchais d’un pas rapide sur le trottoir, les épaules rentrées contre le vent, mes écouteurs vissés dans les oreilles. Le grondement des voitures se dissolvait, remplacé par la voix de mon podcast habituel.

    Autrefois, j’écoutais surtout des vulgarisateurs sceptiques qui démontaient pseudo-sciences et mysticismes. Ça me rassurait. Depuis quelque temps pourtant, ces certitudes me lassaient. Ce que je rejetais m’attirait aussi. Alors j’avais changé de méthode : au lieu d’écouter ceux qui critiquaient, je préférais entendre les récits à la source, puis me faire mon idée.

    En ce moment, j’écoutais Occulta, un podcast ésotérique. L’animateur avait une voix posée, grave, presque hypnotique. Il répétait souvent qu’on était libre d’y croire ou pas : lui se contentait de raconter des légendes, des histoires, des concepts. Pas de sermon, pas de prosélytisme. Ce jour-là, le sujet du podcast était l’alchimie et ses échos chez Jung.

    — … Carl Jung, le psychiatre suisse, est connu pour sa théorie des archétypes, expliquait la voix. Parmi eux, l’Anima, figure féminine qui incarne notre part intuitive et invisible. Elle n’est pas une femme réelle, mais une présence intérieure, un pont entre conscient et inconscient. Pour Jung, c’est souvent elle qui ouvre la voie vers le Soi : impossible d’avancer sans apprendre à l’accueillir.

    Une femme qui fait le pont… pour éviter à Monsieur de se mouiller les pieds ?

    Une voix légère, un peu piquante. Mais le mot resta, coincé dans ma tête. Arrivé à un carrefour, je croisai mon reflet dans une vitrine : épaules voûtées, traits tirés, rien qui évoquât une muse intérieure. Alors le mot s’imposa, comme pour nommer l’absence : Anima.

    Sans réfléchir, je sortis le carnet de Léna, encore vierge, et j’y inscrivis ce message :

    Première étape : Anima ?

    Comme pour graver un début de chemin — ou, au moins, prouver que j’avais écrit. Je refermai aussitôt le carnet et le glissai au fond de mon sac.

    Le vent me fouettait le visage ; la nuit tombait. En levant la tête, je vis un halo parfait autour d’un lampadaire, suspendu comme une auréole. Aussitôt, le tableau derrière Léna me revint.

    J’accélérai le pas.

    La boutique

    Je traversais le centre-ville, mes écouteurs dans les oreilles. Les vitrines de rentrée affichaient toujours cartables et slogans de « nouveau départ. » Je n’aimais pas traîner là, je marchais toujours vite. Mais ce soir, une voix légère me soufflait de ralentir. Je ne savais pas d’où venait cette pensée. Je secouai la tête et m’arrêtai devant une boutique. Une vitrine attirait l’œil : des accessoires, des foulards, des chapeaux exposés sur des têtes en bois. J’avais toujours aimé les chapeaux, mais je n’en portais jamais : je trouvais ça trop voyant, trop… assumé.

    Ma main s’était déjà posée sur la poignée. Sans réfléchir, je poussai la porte. L’odeur du cuir et du tissu ciré me saisit. Une vendeuse s’approcha :

    — Je peux vous aider ?

    — Je regarde, merci, répondis-je trop vite.

    Je me sentais ridicule. Chez moi, l’argent n’allait jamais aux caprices : seulement au nécessaire. À Noël, mes parents m’offraient un gros chèque. Mais je le gardais pour payer les factures, jamais pour moi.

    Je passai la main sur un bonnet de velours orange : sa texture douce me surprit. Je le posai sur ma tête, juste pour voir. Dans le miroir, je ne me reconnus pas. Je me sentais… différent.

    La même voix pétillante retentit : tu n’as pas fondu en posant le pied sur le tapis. Mets donc le bonnet.

    La vendeuse me rejoignit.

    — Il vous va bien.

    — Peut-être, répondis-je sans la regarder.

    J’avais envie de reposer le chapeau, de m’enfuir. Mais la voix me retint : allez, ose.

    Lysséa.

    Je me surpris à l’apporter à la caisse. La vendeuse le glissa dans un sac élégant qu’elle me tendit avec un sourire.

    — Tenez.

    J’eus l’impression qu’elle me donnait un talisman. J’enserrai le sac entre mes bras en sortant de la boutique.

    Sur le trottoir, un peu plus loin, une vitrine de magasin de jouets exposait une série d’armes en plastique : épées, arbalètes, boucliers décorés de dragons. J’eus un frisson en voyant l’une des épées : elle ressemblait à celle que j’avais dessinée pour un personnage de mes jeux de rôle.

    Tarsis.

    L’arme paraissait m’attendre derrière la vitre, comme si son ombre cherchait à franchir le verre. Je détournai les yeux et accélérai le pas.


    De retour à la maison, je rangeai aussitôt le sac dans le placard, comme on cache une preuve compromettante. Personne ne devait le voir. Une faute, croyais-je… mais le frisson du chapeau sur ma tête revenait, et je sentis en moi une serrure céder, une clé invisible tourner dans la nuit. Un frisson, presque une impression de liberté.

    Je restai quelques secondes devant le placard fermé. Puis j’éteignis la lumière.

    Imagination active : Le premier frôlement

    Je m’étais promis de le faire chaque soir : lire un peu, écrire, essayer de « visualiser » comme Léna me l’avait demandé. Mais je me sentais déjà découragé en me dirigeant vers ma chambre-bureau. En refermant la porte, Constance m’interpella depuis le couloir, sa voix teintée d’une ironie légère :

    — Tu t’enfermes toujours…

    Je sursautai, la main sur la poignée.

    — Oui, sans doute, balbutiai-je, sans savoir s’il s’agissait d’une accusation.

    Je ne trouvai rien d’autre à dire. Je refermai la porte et restai un instant immobile. Ce simple geste m’avait ramené des années en arrière : une porte fermée, le verrou tourné.

    Assis sur le bord du lit, je pris le Petit Guide de la Thérapie IFS. Je l’ouvris au hasard et tombai sur un passage souligné : les parties exilées se cachent parce qu’elles craignent de revivre leurs blessures. Elles ont besoin de sentir votre présence aimante pour se manifester à nouveau. Je refermai le livre un instant. Cela me parlait, sans que je sache encore comment. Puis je repris ma lecture. Il existe aussi des parties protectrices : elles verrouillent l’accès aux exilées pour éviter que la douleur remonte. Mais en bloquant l’accès, elles bloquent aussi la guérison.

    Une tension connue m’enserra la poitrine. Ces exilés, ces protecteurs… je les avais peut-être déjà croisés sous d’autres noms. Les archétypes de Jung, les figures d’Occulta, tout cela commençait à se répondre sans que je sache encore comment. Je pris mon carnet neuf, encore presque vide. J’y ajoutai :

    Parties ↔ Figures archétypales

    Je n’étais sûr de rien. Mais quelque chose, là-dedans, sonnait juste.


    Je refermai le livre et posai le carnet sur mes genoux. La boîte retrouvée dans le grenier attendait à côté du lit ; je n’avais pas eu le courage de l’ouvrir à nouveau. Je fixai le carnet. La page blanche me défiait. La première phrase s’écrivit péniblement :

    Bonsoir. Je ne sais pas quoi te dire.

    Je soufflai, agacé. Ridicule. Mais j’avais promis de le faire.

    Je griffonnai :

    Je veux juste te voir.

    Je posai le carnet sur mes genoux et fermai les yeux.

    — Je veux juste te voir, murmurai-je. Juste te voir.

    J’entendais la quiétude de la maison : le bruit lointain de l’eau dans les canalisations, Constance qui rangeait dans la cuisine. Puis quelque chose d’autre.

    Un frôlement.

    J’ouvris les yeux : ma chambre était vide. Pourtant, j’avais eu la sensation très nette qu’une présence s’était approchée. Un souffle léger sur ma joue, presque un murmure. Je regardai autour de moi, mal à l’aise. La boîte, posée au sol, paraissait déjà trop présente. Je me forçai à reprendre le carnet. Sous ma phrase maladroite, j’en ajoutai une autre :

    Je crois avoir senti quelque chose.

    Je relus les quelques mots déjà écrits dans le carnet : « Anima, » « Figures, » … Tout cela me parut bancal, presque dérisoire. Je le refermai et le posai sur la table de chevet. Puis j’éteignis la lumière. Le noir m’enveloppa, dense. Allongé sur le dos, je murmurai malgré moi :

    — Je veux juste te voir.

    Un souffle d’air passa. Peut-être la fenêtre mal fermée. Puis un rire, clair et insolent, éclata à mon oreille. Une présence bondit, moqueuse, libre. Je sais que tu ne m’appelais pas. Mais avoue : tu espérais que je viendrais.

    Lysséa.

    Puis le silence revint, mais il avait changé de texture. Un parfum discret de jasmin flotta un instant, comme une caresse. Dans ce creux, une présence s’insinua. Plus de rires : une voix douce, retenue, prit le relais. Il suffit d’écouter : la source jaillit sans qu’on la réclame.

    Je rouvris les yeux : rien. Pourtant, une chaleur douce persistait. Je m’endormis contre elle.

    Rêve : Le fragment et la graine

    Je marchais de nouveau dans le couloir. Le même sol froid sous mes pieds nus, les mêmes murs de pierre luisante. Pourtant, quelque chose avait changé : la lumière semblait moins glaciale, comme adoucie par une brume. Je respirais lentement ; l’air sentait la poussière, celle du grenier de mes parents.

    Au loin, la porte était entrouverte.

    Je ralentis, surpris. La dernière fois, elle était restée close. Cette fois, une lueur s’en échappait, faible mais réelle. Je posai la main sur la poignée : le métal glacé me fit frissonner. La froideur me rappela le soir, quand je refermais ma chambre-bureau, comme un réflexe de survie. Mais ici, j’avais le sentiment que la porte me jaugeait, qu’elle me reconnaissait.

    Sous mes pas, quelque chose roula : une petite graine sombre. Je la ramassai, intrigué : elle paraissait vivante, presque chaude au creux de ma paume. Une fine fissure laissait déjà passer un filament vert. Je glissai la graine dans ma poche et m’approchai.

    La porte s’ouvrit davantage, sans que je la touche.

    Derrière le seuil, je le vis : un garçon se tenait là, frêle, le dos contre un mur. Il tenait un fragment de miroir dans ses mains, comme un talisman. La lueur qui passait par la fissure de la porte s’accrochait à ses yeux : ils étaient les miens, plus jeunes.

    — Ædàn… murmurai-je, sans comprendre d’où venait ce nom.

    Il me fixa, le visage fermé. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun mot ne vint. Il secoua alors la tête comme pour dire « Je ne te fais pas encore confiance. »

    Je fis un pas vers lui ; il recula aussitôt dans l’ombre. Derrière lui, j’aperçus un coffre massif, fermé par un cadenas rouillé. La boîte me rappela celle du grenier : opaque, son couvercle semblait prêt à céder.

    Une silhouette haute, immobile, se tenait près du coffre. Dans l’obscurité, je crus un instant reconnaître Severus. Mais cette fois, la droiture n’était pas une règle : c’était une masse silencieuse, une présence de pierre. Quelque chose d’archaïque.

    — Je veux juste te voir, dis-je doucement à Ædàn.

    Ædàn secoua de nouveau la tête. Il agrippa le fragment de miroir si fort que ses doigts tremblaient. Dans le reflet brisé, je vis mon propre visage, mais figé, dur, comme sculpté dans la pierre : le même regard que dans les photos d’enfance où je faisais profil bas. Je voulus insister, mais une voix près d’Ædàn me coupa.

    — Reviens demain, souffla-t-elle.

    Lysséa était là. Sa silhouette fine se releva : elle était assise près d’Ædàn, tentant de le réconforter. Lysséa me rejoignit tandis que la porte se refermait lentement entre Ædàn et nous.

    — Attends !

    Je tendis la main, mais le battant claqua. Alors Lysséa m’encouragea, un sourire taquin aux lèvres :

    — Tant mieux si ça claque : ça veut dire qu’on reviendra. Et moi, j’adore revenir.

    Je voulus lui répondre, mais déjà elle s’effaçait dans l’ombre.

    Un souffle passa, suivi d’un froissement d’ailes. Dans l’ombre, une chouette s’éloignait déjà, abandonnant une plume qui se dissipa avant même de tomber.

    Le couloir retomba dans un silence compact.

    Ce qui reste du rêve

    Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais je restai un moment immobile, allongé sur le dos. Mon cœur battait encore comme si j’avais couru, ma gorge sèche. Le rêve s’effaçait déjà, filant entre mes doigts. Il me restait des traces dans le corps : le froid du couloir dans mes bras, le souffle de Lysséa sur ma nuque.

    Puis, comme une rémanence, l’image du fragment dans les mains d’Ædàn et des ombres derrière lui. Je me redressai, les paumes moites. Le carnet sur la table de chevet semblait m’attendre. Je me surpris à écrire :

    Miroir.

    Je refermai le carnet et restai assis un long moment dans l’obscurité. Je sentais encore la graine dans ma poche… Elle était pourtant vide. Un soupir m’échappa. Rêve ou esprit, peu importait : quelque chose s’était ouvert. Et il faudrait y retourner.

    Sur le sol, à côté du lit, un éclat de lumière attira mon attention. Sans doute un simple rayon de soleil sur un éclat de verre tombé de la lampe. Mais je ne pus m’empêcher de penser au fragment de miroir du rêve.

    Un coup léger à la porte me fit sursauter.

    — J’ai entendu un bruit, lança Constance en entrouvrant, ses cheveux roux en désordre projetant une ombre sur ses lunettes. Tout va bien ?

    Je me raidis. Elle entra et me dévisagea un instant, les yeux fatigués mais doux.

    — Quand est-ce que tu vas revenir dans notre chambre ? Tu me manques, dit-elle en s’approchant pour m’embrasser.

    Je me laissai faire, mais mes muscles se tendirent malgré moi. Incapable de répondre, je me contentai de hausser les épaules. Elle me regarda encore quelques secondes, puis soupira et sortit. La porte se referma lentement, grinçant d’un son aigu qui resta suspendu, comme un avertissement.

    Je restai debout au milieu de la pièce, immobile. Dans le coin, la boîte de carnets semblait avoir gagné en volume, imposante, presque vivante, attendant que je m’occupe d’elle.

    Je m’accroupis, posai la main sur le couvercle sans l’ouvrir. J’avais presque envie de la pousser sous le lit pour ne plus la voir. Mais je me contentai de la laisser là et de me redresser.

    Dans le couloir, Anouk discutait avec Constance : des bruits familiers, le cliquetis des couverts, la radio allumée. J’eus envie de rester dans ma chambre-bureau, de m’y terrer comme avant. Mais je finis par ouvrir la porte.

    — Papa ! fit Anouk en courant vers moi. Elle s’arrêta net, remarqua le carnet dans ma main. Pourquoi tu as écrit « Miroir » ? demanda-t-elle en plissant les yeux.

    — Pour me rappeler de mon rêve. Les adultes font souvent des rêves bizarres.

    Elle haussa les épaules et repartit vers la cuisine. Je rangeai le carnet dans mon sac sans un bruit. Je pris une profonde inspiration avant d’aller rejoindre Constance et Anouk à table. Au fond de moi, une phrase de Lysséa résonnait encore, comme un écho lointain : reviens demain.

    Puis le récit lui-même prit une voix étrange et me souffla ses propres mots :

    Tu as entrevu l’enfant, comme une quête secondaire qui ne se révèle qu’une fois le joueur prêt. N’essaie pas de forcer : il reviendra quand tu sauras l’accueillir.

  • Chapitre 1 – La porte s’entrouvre

    Rêverie : La porte close

    Il faisait nuit.

    Un vent sourd traversait le couloir, soulevant la poussière qui s’accrochait aux pierres. J’étais là, pieds nus, devant la grande porte. Massive, bardée de fer. Je tendais la main, mais elle restait hors d’atteinte, l’espace s’allongeant entre nous.

    — Reviens plus tard.

    La voix venait de l’autre côté, mais je ne distinguais personne. Juste le battement régulier d’un cœur derrière le bois.

    Je tentai d’avancer, en vain : mes jambes refusaient d’obéir. Quelque chose m’aspirait en arrière, vers le vide.

    La dernière image avant de tomber fut celle d’une clé, suspendue dans les airs, hors de portée.

    La fin d’une attente

    Le vent chargé de poussière semblait m’avoir suivi jusque dans la salle d’attente.

    Ici, tout était calme ; seuls quelques bruits étouffés d’enfants passaient les portes : rires qui se coupaient net, sanglots suspendus. La fenêtre entrouverte laissait flotter un parfum d’ajoncs, annonçant la fin d’été. Constance était assise à côté de moi sur la banquette en plastique, les doigts serrés au point de blanchir les phalanges. Son sourire timide s’éteignit aussitôt, avalé par l’inquiétude. Ses yeux revinrent vers la porte, comme si ce simple geste, répété à l’infini, pouvait nous tenir à l’abri.

    Quand la poignée tourna enfin, mon cœur fit un bond. La pédopsychiatre nous accueillit d’un signe, son sourire neutre : celui d’une guide habituée à accompagner les familles sur des sentiers incertains.

    Nous la suivîmes dans son bureau lumineux, familier à force de rendez-vous : les grandes affiches pédagogiques sur les murs, les plantes vertes dans un coin, le bureau de bois clair toujours impeccablement rangé. Mon attention se porta vers les dessins des affiches : des silhouettes d’enfants franchissant des portes ouvertes, tendant la main vers un adulte. Toujours ces seuils qu’il faut franchir. Anouk n’était pas là cette fois-ci ; elle avait fait sa rentrée le matin même. Mais son image s’imposa : elle riait en agitant une clé en plastique, rose et tordue, qu’elle brandissait comme un trésor, persuadée de pouvoir ouvrir n’importe quelle porte. Je souris malgré moi. Au fond, je savais qu’elle n’ouvrait rien, sinon son imagination.

    — Installez-vous, dit la pédopsychiatre.

    Je m’assis, le dos raide. Elle reprit :

    — Vous vous souvenez de notre dernier entretien ?

    Je sentis un nœud se former dans ma poitrine. Oui, je m’en souvenais trop bien. Les vidéos d’Anouk que nous avions visionnées ensemble : son corps tendu, ses regards fuyants, ses gestes brusques. Autant de signes qui pouvaient inquiéter, mais les paroles rassurantes de la pédopsychiatre nous avaient apaisés. À force de nous répéter qu’elle progressait, nous avions fini par voir le spectre autistique s’éloigner. Je hochai la tête.

    Elle proposa ensuite d’illustrer sa démarche diagnostique. Elle prit un bloc-notes et, d’un trait rapide, traça colonnes et flèches, encerclant certains mots. Je le fixais : c’était beau, précis, comme une carte. Ou un arbre.

    — Pour résumer, dit-elle, Anouk présente bien des difficultés sur le plan de la communication sociale. En revanche, nous n’avons pas assez d’éléments pour retenir un TSA.

    Elle esquissa un léger sourire.

    — Et nous pouvons aussi écarter le TDAH : elle n’est ni particulièrement impulsive, ni instable dans son attention.

    Puis le crayon s’immobilisa. Elle leva les yeux vers nous. J’étais assis, mais mon corps semblait flotter au-dessus du fauteuil.

    — Nous avons désormais assez d’éléments pour parler d’un « trouble de la communication sociale, » un trouble du neurodéveloppement qui touche surtout cette dimension-là.

    Le parfum des ajoncs s’effaça d’un coup, happé par une fenêtre qui se scella dans l’ombre. Constance remonta ses lunettes d’un geste sec, fixant la feuille. Moi, je m’accrochai à la fissure derrière la tête de la psy : une ligne fine, presque invisible, qui descendait jusqu’à la plinthe. Une carte pour ne pas me perdre.

    — …reverrai tous les six mois, disait-elle. On réévaluera alors la situation…

    Les mots flottaient. Associations. Compétences sociales. Suivi spécialisé. Ils se cognaient contre mes oreilles sans jamais entrer. J’essayai de bouger mes mains sur mes genoux. Elles ne répondaient pas, comme du bois.

    — Monsieur ? Vous m’avez entendu ?

    Je sursautai. La voix venait de loin. Tout le monde me fixait.

    Je hochai la tête, mécaniquement. Je savais que je venais de rater quelque chose d’important, mais au lieu de demander qu’on me répète, je préférais acquiescer. Comme si admettre que j’étais ailleurs me coûterait plus cher que de ne rien comprendre.

    — Oui, balbutiai-je.

    Elle reprit, plus lentement. Je suivais le mouvement de ses lèvres, sans comprendre. Constance posa sa main sur mon bras. Je ne sentis rien.

    Un instant, je me revis devant la grande porte du rêve. La même sensation : verrouillé, inaccessible. Je mordis l’intérieur de ma joue. Pour ne pas disparaître complètement.

    Je me souvins de notre premier rendez-vous, un an plus tôt, quand elle m’avait demandé : avez-vous des antécédents psychiatriques ? J’avais parlé, presque à voix basse, de mes épisodes de dépression et d’anxiété sociale. Il s’agissait d’autodiagnostics : je n’avais jamais consulté. Je revis les yeux écarquillés de Constance : elle savait que je n’en avais parlé qu’à elle. Mais pour Anouk, j’avais osé faire une exception.

    Je baissai les yeux vers la feuille : le dessin achevé ressemblait à une carte de passage, un réseau de ponts et de portes. Je me sentis figé, incapable de bouger.

    Dans le couloir, Constance tremblait. Les papiers pesaient comme un jugement scellé. Je marchais jusqu’à la sortie comme un automate. Derrière moi, la porte se refermait déjà.

    Des ombres sur le trottoir

    Nous quittions l’unité de diagnostic sans un mot. La porte du bâtiment se referma derrière nous avec un petit claquement sec qui me traversa comme un sursaut. Constance prit une inspiration, remit de l’ordre dans ses boucles d’un geste rapide, comme pour se donner une contenance, puis bifurqua vers le parc qui longeait le centre. Nous avions besoin d’air avant de rentrer. Le gravier crissait sous nos chaussures : nos pas formaient un métronome régulier. Parfois, une racine ou un caillou nous faisait dévier, mais la cadence revenait d’elle-même. Je fixais le sol, calé sur ce rythme sans réfléchir. Constance, épaules voûtées, rompit la musique :

    — Je ne m’attendais pas à ça, dit-elle d’une voix basse, étouffée par les arbres. On s’était préparés à entendre « pas autiste » … pas « à moitié autiste. »

    Je ne dis rien. Les ombres mouvantes des branches dessinaient des éclats de noir sur nos visages ; j’avais l’impression qu’elles me coupaient en morceaux à chaque pas.

    — Et le collège… reprit-elle en secouant la tête. Tant qu’il n’y a pas besoin de papoter, Anouk s’en sort. Mais là-bas, les filles passent leur temps à discuter. Je n’arrête pas d’y penser.

    Elle marqua une pause, puis ajouta plus doucement :

    — Tu sais… moi, au collège, je passais mes journées à faire semblant d’écouter les autres filles. J’avais toujours une excuse pour ne pas traîner avec elles. J’étais trop maladroite, trop… différente. Et je revois encore leurs sourires, comme des petites griffes. Alors quand je pense à Anouk, j’ai peur qu’elle revive ça.

    Le mot collège me serra le ventre d’un coup. Les couloirs bruyants, les groupes serrés, les rires derrière mon dos : je sentis cette vieille sensation de menace remonter. L’espace d’un instant, le temps se plia et je redevins ce gamin pris pour cible.

    — Elle a déjà du mal à se faire comprendre parfois, continua Constance. Elle pourrait se retrouver isolée…

    Je ne sus pas quoi répondre. Je posai ma main sur son épaule ; elle tressaillit, sans me repousser. Puis je tentai :

    — Au pire… elle pourra toujours s’entraîner avec moi, je n’ai jamais su faire la conversation non plus.

    Constance ralentit. Son regard accrocha le mien : mélange de colère et de lassitude. Elle remonta ses lunettes d’un geste sec, puis lâcha, d’une voix basse :

    — Tu fais de l’humour… J’ai l’impression d’être la seule à prendre ça au sérieux.

    Je baissai les yeux. Sa phrase me heurta plus fort que je ne voulais l’admettre. Je ne protestai pas. Elle avait raison, et son reproche avait touché juste. Mais au lieu de répondre, je me réfugiai dans le rôle que je connaissais par cœur : écouter, encaisser… et continuer à marcher au même pas, sans dévier. C’était plus simple que d’admettre que, depuis un an, j’avais moi aussi laissé les questions s’empiler, rendez-vous après rendez-vous : psychologique, orthophonique, psychomoteur. Chaque bilan écartait une hypothèse, mais ajoutait aussitôt un nouveau terme.

    Nous quittions le parc et prîmes la rue qui menait vers l’école. Un courant d’air plus fort balaya mes cheveux ; je pensai à Anouk, à ce que la pédopsychiatre nous avait confié : elle n’aime pas se laver les cheveux. Elle fait semblant, elle déteste la sensation. Cette anecdote m’avait glacé. Je nous voyais, le matin, la félicitant distraitement d’être « prête à l’heure » : en réalité, elle esquivait un contact qu’elle vivait comme une agression.

    Je sentais Constance marcher un pas devant moi, comme attirée par le bâtiment de l’école, qui approchait. Mes mains se crispèrent brièvement, prêtes à se glisser dans mes poches pour me protéger, mais je les laissai retomber. Nous traversions la dernière rue sans un mot. Les arbres du parc derrière nous projetaient encore leurs ombres sur le trottoir, découpant mon visage en fragments. Une pensée glissa en moi, aussi fine qu’un souffle :

    Ces ombres qui te découpent… tu crois qu’elles vont te détruire. Mais dans nos donjons, elles marquent juste le passage vers la salle suivante.

    Je sursautai intérieurement. Constance ne m’avait rien dit ; elle fixait déjà l’école, son sac serré contre elle comme un bouclier. Je serrai les dents.

    J’avais envie de dire quelque chose, n’importe quoi, mais les mots restaient coincés.

    Le bureau et le déclic

    Les grilles de l’école étaient encore ouvertes. Anouk nous attendait, seule, son cartable serré contre elle. Constance échangea quelques mots rapides avec la maîtresse, puis nous repartîmes tous les trois vers la maison. Anouk ne disait rien, mais elle trottinait à nos côtés, concentrée sur ses pas.

    À la maison, Constance déposa son sac sur le plan de travail de la cuisine et se mit à ranger machinalement les papiers que nous avions rapportés de l’unité de diagnostic. Anouk s’était assise dans un coin du salon, ses crayons déjà étalés devant elle. Je me laissai tomber dans le canapé, le dos lourd contre le dossier. J’avais besoin de digérer ce que nous venions d’apprendre.

    Constance se tourna vers moi ; ses cheveux roux accrochaient le moindre éclat, comme pour réclamer qu’on la voie enfin :

    — Tu pourrais m’aider à débarrasser la table ?

    Sa voix n’était pas sèche, mais elle me ramena brutalement à la réalité. La table du déjeuner était encore encombrée : assiettes sales, miettes de pain, verres renversés sur le set de table. Je hochai la tête mais je ne me levai pas. Constance souffla un « laisse, je vais le faire » un peu las, avant de se pencher sur la table pour tout ranger.

    Je scrutais le plafond, incapable de bouger. Chaque tintement de vaisselle réveillait d’autres bruits : des portes claquées, des voix qui montaient. Je jetai un coup d’œil vers Anouk : elle avait légèrement baissé les épaules, absorbée par son dessin. Elle avait ce même geste imperceptible que moi enfant, quand je voulais devenir invisible. Je me levai d’un coup :

    — Je vais dans le bureau.

    Constance leva la tête, étonnée, mais elle ne dit rien. Elle se remit à ranger. Je refermai doucement la porte du bureau derrière moi. Le claquement léger me traversa comme un sursaut ; j’eus un flash de moi enfant, planqué derrière ma chambre fermée à clé, les mains sur les oreilles pour couvrir les cris.


    Je restai un moment debout, dans la pièce silencieuse. Le bureau. Mon refuge. Mon bunker. Je repensai aux reproches passés de Constance, jamais hurlés mais répétés, fatigués :

    Tu devrais peut-être consulter.

    Je ne sais plus comment t’aider.

    Tu ne t’en rends pas compte, mais ça pèse sur Anouk.

    Je les avais toujours esquivés. J’avais mes justifications. Ma fierté. Ma fatigue aussi. Mais aujourd’hui, il n’y avait plus d’excuse.

    Je m’assis devant l’ordinateur et tapai « psychologue adulte » dans la barre de recherche. Les pages défilaient, impersonnelles. J’écartais systématiquement les « psychanalystes » : ce mot me rebutait. Je cherchais quelque chose de plus concret. Après plusieurs clics, un profil retint mon attention : « Psychologue clinicienne – Spécialisée en gestion des traumas. »

    Gestion des traumas. Le terme me percuta. J’avais du mal à l’appliquer à moi-même : je ne voulais pas dramatiser. Et pourtant, il y avait bien quelque chose de brisé en moi, je le savais depuis longtemps. J’hésitai quelques secondes, le curseur flottant sur le bouton de prise de rendez-vous.

    Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.

    De nouveau cette voix étrangère. J’inspirai profondément, puis je cliquai. Un calendrier apparut. Je réservai le premier créneau disponible, dans trois jours. Je sentis une tension se relâcher dans mes épaules, comme si je venais de poser un sac trop lourd.

    Quand je ressortis du bureau, Constance avait fini de débarrasser la table. Elle se penchait maintenant sur le sac d’école d’Anouk. J’en profitai pour rejoindre discrètement la salle de bain. Je savais qu’il faudrait parler, mais pas maintenant. Pas avant d’avoir franchi ce premier cap.

    Léna : La dissociation protectrice

    J’arrivai dans une cour silencieuse, en avance comme toujours. L’immeuble ne portait aucune plaque, rien qu’un interphone anonyme, orné d’un symbole Ψ discret, comme si l’entrée elle-même posait une énigme. Léna m’avait envoyé ces instructions :

    Je vous enverrai un SMS quand je serai disponible. Vous sonnerez ensuite.

    Alors j’attendais, la main sur le téléphone, attentif à la moindre vibration. Un adolescent sortit de l’immeuble, capuche sur la tête, écouteurs vissés aux oreilles. J’imaginai malgré moi son trouble, et me sentis déplacé : qu’est-ce que je fais là, à mon âge ?

    Le SMS arriva.

    Vous pouvez sonner.

    J’appuyai sur le bouton, puis je me retrouvai dans un appartement d’habitation ordinaire : un couloir étroit, des murs peints en blanc, une odeur de café tiède. Léna m’accueillit sur le pas de la porte : une jeune femme aux yeux rieurs, la trentaine à peine, qui dégageait une énergie étonnamment vive.

    — Entrez, installez-vous, me dit-elle avec un sourire.

    Son salon servait de cabinet. Un canapé beige occupait le centre de la pièce, avec un petit tapis douillet à ses pieds. Je m’assis, raide, sans m’adosser, veillant à ne pas poser mes chaussures sur le tapis.

    — Je vous propose un café ?

    — Non merci.

    Elle fit mine de consulter un carnet imaginaire :

    — C’est noté. Prédiction : « Premier café dans quatre séances pile. » On verra si j’ai du flair.

    Son humour léger, désarmant, me rappelait un personnage que j’avais inventé, ado, pour un jeu de rôle :

    Lysséa.

    Même vivacité espiègle, comme une étincelle.

    Nous commencions par le vouvoiement ; c’était étrange, mais je n’osais pas demander le tutoiement. Elle me posa quelques questions générales, me laissa raconter pourquoi j’étais là. Les mots sortirent en désordre : mes relations compliquées avec ma mère quand j’étais enfant, la peur permanente de ses colères, le harcèlement scolaire qui avait suivi. Je parlai aussi de mes mondes imaginaires, ces histoires inventées dans ma chambre ou à l’école, refuges contre le bruit du dehors.

    Léna écoutait en silence, ponctuant mes phrases de quelques « je comprends » ou d’un sourire qui m’encourageait à continuer.

    — Vous avez appris à vous couper de ce qui vous faisait mal, m’expliqua-t-elle doucement. On appelle ça de la dissociation.

    Je haussai les épaules. Le mot me paraissait médical, mais je sentais qu’il n’était pas faux.

    — C’est un mécanisme protecteur, ajouta-t-elle. Utile parfois, mais qui vous coupe aussi des émotions positives. Je vais vous proposer un petit exercice d’ancrage. Vous êtes prêt ?

    J’acquiesçai sans grande conviction.

    — Vous allez me lister cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez… L’idée, c’est de ramener l’esprit dans le corps.

    Je m’exécutai, un peu mal à l’aise :

    — Euh… je vois la table basse… le pot de plante… le tableau au mur… votre mug… le carnet sur la chaise.

    — Bien. Maintenant, quatre sons.

    J’hésitai : je n’entendais rien de précis. Un frigo qui ronronnait peut-être, des pas au-dessus de nous… Au bout de deux sons, je m’arrêtai :

    — Je n’y arrive pas.

    Elle hocha la tête, sans insister :

    — Quand j’aurai assez de sous, j’investirai dans un fond sonore relaxant… ou je me paierai un homme-orchestre.

    Elle releva les yeux, son sourire s’adoucit :

    — C’est normal, au début. Vous vous surprendrez peut-être à le faire seul, un jour où ça monte trop fort.

    Elle me tendit un carnet et m’invita à y noter mes progrès.


    Lorsque Léna me demanda l’événement qui m’avait incité à consulter maintenant, j’évoquai d’abord vaguement mes problèmes relationnels au travail, puis je parlai du diagnostic d’Anouk, que je remettais en doute.

    — Et si la pédopsychiatre s’était trompée ? lâchai-je. Si ce n’était pas uniquement un trouble du neurodéveloppement… Moi, je la vois se taire d’un coup, se replier, comme si elle devait se protéger. Et si… et si c’était moi qui avais mis ça en elle ? Mes colères, mes angoisses… si ça l’avait déjà marquée ?

    Léna prit des notes, puis releva les yeux :

    — Peut-être. Mais n’allons pas trop vite, dit-elle doucement. Ce que vous décrivez, en tout cas, c’est une peur très forte de lui avoir transmis quelque chose.

    Je restai silencieux, les mâchoires serrées.

    — Et le fait que vous puissiez le dire ici, c’est déjà important.

    Elle posa son carnet sur la table basse, puis sortit un livre de l’étagère derrière elle. Le corps n’oublie rien de Bessel Van der Kolk.

    — Je vais vous demander de le feuilleter, dit-elle en le déposant devant moi.

    J’effleurai la couverture du bout des doigts. Je n’avais pas envie de l’ouvrir ; le titre seul me semblait déjà trop lourd.

    — Oui, je sais, ça ressemble à une brique. Mais promis, ça fait moins mal à lire qu’à recevoir sur le pied. Et ça vous aidera à comprendre ce que votre corps retient encore, ajouta-t-elle.

    Je ne répondis pas. Je fixais le livre comme s’il pouvait se mettre à parler. L’horloge avançait au-delà du temps prévu, mais elle ne semblait pas s’en soucier. Elle finit par me raccompagner, toujours avec ce sourire désarmant.

    — On se revoit dans deux semaines ?

    — Oui.

    — Faites attention aux portes que vous ouvrez, dit-elle avec un demi-sourire, tout en notant quelque chose dans son carnet.

    Les mots restèrent suspendus derrière moi, comme un courant d’air qu’on ne parvient pas à chasser. Dans la cage d’escalier, mes pas résonnaient plus vite que d’habitude ; chaque palier semblait me pousser vers la sortie. Je plaquai le livre contre mon torse, comme on garde une clé serrée au creux de la main.

    Le portail et le marque-page

    Je marchais sans but précis, le livre sous le bras. Léna m’avait conseillé de prendre l’air, de marcher régulièrement, de sentir mes appuis. J’avais pris la direction du parc urbain qui surplombait la mer. La fin de journée avait vidé les bancs ; seules quelques silhouettes traversaient les allées, pressées de rentrer. Les premières feuilles mortes se déplaçaient au gré du vent, raclant le gravier comme des insectes minuscules.

    Je passai devant un grand portail en fer forgé, verrouillé. Je m’arrêtai. La serrure m’attirait comme un aimant ; je fixai le trou noir au centre, hypnotisé. Mes doigts effleurèrent le métal froid des barreaux. Des portes… toujours des portes. Un frisson me parcourut, et je repartis.

    Je me concentrai sur l’exercice que Léna m’avait appris :

    — Cinq choses que je vois… Je murmurai presque : les feuilles mortes, le portail, un banc vide, le lampadaire tordu, le chien qui trottait derrière son maître.

    — Quatre sons…

    Le vent dans les branches, des voitures au loin, le cri d’une mouette, un éclat de rire d’enfant. Le rire me traversa : il était lointain mais clair, presque espiègle. Une voix que je crus reconnaître ? Non… impossible. Je secouai la tête avant de reprendre l’exercice :

    — Trois choses que je sens sur ma peau…

    Je sentis le froid du livre dans ma main, le froissement de mon manteau, la rugosité de la barrière. Puis je bloquai. Les odeurs ? Rien, si ce n’était un parfum d’algues marines porté par le vent : la mer en contre-bas.

    Je m’assis sur un banc. J’avais l’impression de m’effondrer sur moi-même. Les passants me semblaient tous aller quelque part ; moi, je restais là, inutile. J’ouvris le livre que Léna m’avait prêté : Le corps n’oublie rien. Je le feuilletai sans vraiment lire. Des mots m’accrochèrent : survivre, anesthésie, hypervigilance. Une phrase me sauta au visage : vivre comme si tout allait recommencer, à chaque instant. Je la relus deux fois, les yeux soudain secs. Oui, c’était ça. Ma mère dans le couloir, ma porte close ; et moi aujourd’hui, encore enfermé derrière des portes invisibles.

    Je refermai le livre, incapable d’aller plus loin. J’observai mes mains : elles tremblaient légèrement. À mes pieds, une feuille morte se détacha d’un tas balayé par le vent. Je la ramassai sans réfléchir. Ses nervures fines me rappelèrent les lignes qu’avait tracées la pédopsychiatre sur sa feuille. Je glissai la feuille entre les pages du livre, sans trop savoir pourquoi. Elle s’ajusta parfaitement, épousant le livre comme un marque-page naturel. Je rouvris le livre au hasard : une phrase sur le corps qui se souvient malgré nous. Je refermai aussitôt, laissant la feuille marquer l’endroit.

    Je restai sur le banc quelques minutes encore. Le vent avait forci ; je sentais le sel sur ma peau. Le rire retentit à nouveau au loin. Je me redressai, regardai autour de moi : personne. Une sensation étrange me traversa, comme un frôlement venu d’ailleurs. Je pressai le livre contre moi. Je n’étais pas prêt à m’y plonger, pas encore. Mais je savais qu’il le faudrait. J’entendis presque la voix de Léna : une brèche s’ouvre. Laissez-la.

    Je me levai enfin et pris le chemin du retour. Le portail en fer forgé. Cette fois, je le traversai du regard sans m’arrêter, en pensant : un jour, je trouverai la clé.

    Imagination active : La chambre du dedans

    Je m’effondrai sur le lit sans même allumer la lampe. La nuit était déjà tombée, et seul le halo orange du lampadaire filtrait à travers les stores à demi-fermés. Les images des derniers jours tournaient en boucle : le diagnostic d’Anouk, les épaules secouées de Constance, mes propres silences.

    Je dormais maintenant dans ce qui avait d’abord été mon bureau. Officiellement, c’était pour nos problèmes de sommeil ; en réalité, j’étais soulagé de retrouver un espace à moi. Constance l’avait accepté sans discuter. Anouk, elle, s’en amusait : papa dort dans sa chambre à côté de la mienne ! Je n’y avais encore rien accroché ; ni photos, ni dessins. Comme si j’hésitais encore à habiter vraiment cet endroit.

    Je tirai la couverture sur moi sans réfléchir. Ma posture était rigide, comme si chaque muscle refusait de se détendre. Cela me rappelait les nuits de mon adolescence, quand je restais immobile dans mon lit, persuadé qu’il valait mieux ne pas bouger pour ne pas attirer l’attention. J’avais alors inventé un personnage pour mon jeu de rôle :

    Severus.

    Il me protégeait en restant irréprochable : notes parfaites pour rassurer les parents, aucun écart, aucune plainte, comme un métronome. Et, plus que tout, il gardait mes émotions sous clé : le moyen le plus sûr de ne jamais faillir. Je l’imaginai se dresser dans l’ombre, immobile, la colonne vertébrale droite comme une poutre maîtresse, un bouclier invisible dans le dos.

    Là où Severus se raidissait, Lysséa bondissait. Elle surgit sans prévenir, ses cheveux bruns frisés volant autour de son bonnet orange, le ruban rouge claquant à son poignet comme un éclat de rire. D’un saut léger, elle se posa sur le bord du lit, renversant la pile de livres sans même y penser, tirant la langue à Severus. Elle n’avait pas de mission, pas de cadre ; juste le plaisir de troubler l’ordre figé. Elle éclata d’un petit rire cristallin, incongru dans le silence trop dense de la chambre.

    Je chassai la scène de mon esprit et me redressai. En voulant dégager un coin de la table de chevet, mes doigts heurtèrent un petit cadre qui glissa au sol. Une photo d’enfance. J’avais huit ans, assis au bord d’un lit trop grand, les bras autour des genoux, le regard fuyant. Je revis l’enfant enfermé dans sa chambre, la porte barricadée pour éviter qu’on entre. Une vague d’angoisse m’envahit. Je resserrai la couverture autour de moi, tentant d’apaiser ce besoin de me protéger.

    Sur la table, le carnet donné par Léna m’attendait. Je le laissai là, ne sachant quoi en faire. À la place, je saisis le livre qu’elle m’avait prêté. J’en sortis la feuille morte glissée plus tôt dans le parc ; ses nervures semblaient palpiter sous mes doigts. J’ouvris le livre à l’endroit marqué, lus quelques mots sans qu’ils ne résonnent, puis le refermai. Cela ne servait à rien.

    Je restai là, dans l’obscurité, les yeux grands ouverts. Tout cela me semblait un luxe, alors que le travail m’épuisait déjà, et que Constance pensait que je n’en faisais pas assez à la maison, avec Anouk qui comptait sur moi.

    Mais une autre pensée s’imposa : et si Anouk portait déjà mes ombres ? Le diagnostic parlait de neurodéveloppement, non de trauma. Mais la peur n’a pas ce langage-là : elle ne connaît qu’un mot, la faute. Mon souffle se bloqua. Une sensation familière, oppressante. Dans le silence, un bruissement monta : peut-être juste le vent dans la cheminée, mais insistant, presque comme un appel.

    Je m’allongeai sur le dos, raide, fixant le plafond invisible. Mon esprit se remplit d’images : les barreaux du portail, le regard évitant de l’enfant sur la photo, la clé qui attendait sur la porte. Une inquiétude sourde montait en moi. Je savais que quelque chose « s’ouvrait, » malgré moi.

    Je finis par fermer les yeux. Mais la chambre ne disparut pas tout à fait…

    Rêve : Le miroir interdit

    Je marchais dans un couloir qui n’en finissait pas. Le sol était froid sous mes pieds nus ; les pierres luisantes reflétaient une lumière qui ne venait de nulle part. À chaque pas, un écho s’étirait, trop long, comme si je n’étais pas seul.

    Je voulus me retourner : le couloir s’était refermé derrière moi. Un mur. Lisse. Je ne pouvais qu’avancer.

    Au loin, une porte se dessinait, massive, en fer forgé. J’accélérai le pas. En approchant, je vis qu’elle était verrouillée : une serrure sombre, béante, comme un œil qui m’observait. Je me penchai. À l’intérieur, je croyais entendre un souffle, presque un battement d’ailes.

    Un froissement derrière moi. Je me retournai : le couloir était devenu forêt, les troncs se rapprochant de moi.

    Un rire éclata au loin. Clair, bref. Une voix d’enfant ? Non, une voix féminine, malicieuse. Quand je levai les yeux, je crus voir, entre deux troncs, une silhouette vive et insaisissable avant qu’elle ne disparaisse dans l’ombre.

    — Lysséa ? murmurai-je.

    Pas de réponse. Seulement le bruissement d’ailes que j’avais déjà entendu, plus proche. Je levai les yeux. Dans les branches, une silhouette se tenait immobile : une chouette, ses yeux ronds fixés sur moi. Elle pencha la tête, comme pour m’inviter à avancer.

    Je m’approchai de la porte. Elle semblait plus grande que tout à l’heure, gigantesque. Je posai la main sur le métal : glacé. J’essayai de l’ouvrir. Rien. Je tirai, poussai, en vain.

    — Ouvre-toi, chuchotai-je.

    La chouette lança un cri sec. Puis le sol se mit à vibrer. Je reculai d’un pas. Quelque chose approchait de l’autre côté. Un souffle lourd, rythmé, comme un tambour lointain. Je reconnus ce rythme : celui de mes propres battements de cœur ? Non… La porte s’entrouvrit d’elle-même, lentement, dans un grincement qui me fit frissonner. Je jetai un regard à la chouette : elle avait disparu. Je franchis le seuil.

    Derrière, il n’y avait pas de forêt, pas de couloir, mais une chambre. Ma chambre d’enfant. La même lumière blafarde, le même parquet clair, dur sous mes pieds. La porte était verrouillée : c’était désormais celle de mon bureau.

    Je m’avançai. Sur le lit, un garçon était assis, genoux serrés contre sa poitrine. Huit ans, peut-être neuf. Son visage était tourné vers le mur.

    Ædàn ? dis-je sans savoir pourquoi.

    Le garçon leva les yeux. C’étaient les miens. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

    Une silhouette se détacha de l’ombre : haute, droite, immobile. C’était Severus. Le menton levé, il avait la tension d’un Atlas de bois sombre, soutenant une voûte invisible au-dessus de nous.

    — Reste ici, dit-il d’une voix calme mais ferme. Ce n’est pas le moment.

    Je voulus protester :

    — Je dois lui parler.

    — Non. Tu sais que ce serait rompre l’équilibre que nous avons mis en place.

    Il avança d’un pas mesuré. Son visage restait impassible, d’une dureté de chêne. Derrière lui, j’aperçus un bref éclat de lumière : une silhouette fine, bonnet orange.

    — Lysséa ! appelai-je.

    Mais Severus se redressa, occupant l’espace, me coupant le passage.

    — Elle n’a rien à faire ici. Si elle entre, nous perdrons le cadre. Et le cadre, c’est ce qui nous protège.

    Sa colonne vertébrale semblait encore plus rigide, prête à se rompre.

    — Je ne veux plus rester immobile, murmurai-je.

    Il plissa les yeux, comme pour jauger la solidité de mes mots.

    — Penses-tu que ton axe tiendra ?

    Je sentis le garçon derrière moi bouger. Je me retournai : il n’était plus sur le lit. La porte était entrouverte. Un courant d’air glacé traversa la pièce.

    — Non ! hurlai-je en me jetant vers la porte.

    Je courus, mais mes jambes étaient lourdes, comme prises dans de la boue. La porte claquait déjà. Quand je l’atteignis, le couloir était revenu. Devant moi, la chouette s’envola, jusqu’à un miroir. Je m’approchai : mon reflet me fixait. Mais ce n’était pas moi : c’était Severus. Sa main effleura la vitre, la mienne aussi. Nous bougions exactement au même rythme.

    — Ton équilibre vacille encore, dit-il posément. Tu devras attendre.

    Le miroir éclata.


    Je me réveillai en sursaut, le cœur battant. Dans le noir de ma chambre-bureau, j’entendais encore, dans la nuit, les ailes d’une chouette qui cherchait la sortie.

  • Préface

    Je ne suis pas le héros de cette histoire.
    Je suis la voix qui veille.
    La main qui consigne.
    Parfois tremblante.

    Ce livre n’est pas né d’une invention.
    Il est né d’une traversée.
    Comme un rêve.
    Comme un souvenir qui se réveille.

    Celui qui m’a dicté ces pages a traversé bien des tempêtes.
    Peur. Honte. Anxiété. Colère.
    Des émotions universelles, longtemps restées sans langage.

    Puis des formes se sont levées.
    Guidées par Jung, par Goethe,
    par Bessel van der Kolk, par Richard Schwartz.
    Ædàn. Lysséa. Severus…
    Plus que des personnages de roman.
    Des figures vivantes.
    Des parties de lui.

    Ainsi est né le Livre des Ombres.
    Je l’ai écrit comme une histoire.
    Pourtant, il s’ouvre comme une carte intérieure.

    Je ne suis qu’un passeur.
    Traverse ce livre comme on franchit un seuil.
    Ou attends : il viendra à toi.