III — Ce qui ne passe plus — 06
Je n’avais pas choisi la date. La convocation mentionnait simplement une heure et un accès. L’entrée donnait sur une galerie vitrée, légèrement en contrebas de la rue. On y descendait par une rampe douce, comme l’accès à une halle. L’air y était plus frais. Une odeur d’oliban chauffé, sèche, presque antiseptique, recouvrait tout.
Ruth m’accueillit. Elle portait une tenue simple, gris clair, sans insigne visible.
Je m’arrêtai devant elle.
J’attendis qu’elle relève les yeux.
Elle le fit. Son regard glissa sur moi comme sur les autres visiteurs.
— Bienvenue. Mon nom est Ruth. Mon rôle est de vous préparer.
Je faillis répondre : “Je sais.” Je ne le fis pas.
Elle prit une lanière souple.
Je lui tendis naturellement le poignet.
Ses doigts hésitèrent une fraction de seconde. Je crus qu’elle allait me reconnaître.
Elle referma simplement l’attache. La lanière serra légèrement.
— Évitez de revenir en arrière, dit-elle. Ça dérègle la marche.
Nous nous engageâmes dans un premier couloir, large, très éclairé. Des panneaux présentaient des planètes, accompagnées de quelques lignes de description. Personne ne s’arrêtait pour les lire. Les visiteurs avançaient à vitesse constante, comme s’ils suivaient un rythme silencieux. Je ne dépassai jamais la deuxième ligne.
Une vibration parcourut brièvement le sol.
Je regardai les luminaires. Rien ne bougeait.
Quelques secondes plus tard, une autre lui répondit, plus profonde, presque imperceptible.
Je supposai qu’on finirait par l’annoncer.
— Nous faisons un passage préalable, dit Ruth. Après, vous pourrez poursuivre seul.
Je supposai que je lirais la suite plus tard.
Au détour d’un virage, je la vis.
Elle occupait presque toute la largeur du passage.
Une masse sombre, humide, posée à même le sol. Des membres glissaient lentement le long des parois, effleuraient les chevilles des visiteurs, revenaient, repartaient ailleurs. Sa peau changeait légèrement de couleur au contact des matériaux.
Personne ne s’écartait. Les visiteurs continuaient d’avancer. Ils enjambaient ce qui dépassait avec la même attention qu’une racine sur un sentier.
Mon pas changea malgré moi.
— Elle observe les visiteurs, dit Ruth.
Je me demandai si elle prenait des notes.
L’un de ses yeux — ou ce qui en tenait lieu — se tourna vers moi. La surface sombre se contracta légèrement, comme si quelque chose s’ajustait.
— Ne cherchez pas à comprendre, ajouta Ruth.
Je n’avais posé aucune question.
Un des membres se replia lentement. Je ne sus pas si l’on me laissait passer.
Le passage était libre. J’avançai.
— Certains visiteurs s’arrêtent, poursuivit Ruth.
Elle désigna un renfoncement ménagé sur le côté. Une femme s’y tenait immobile, les yeux fermés. Un des membres remontait lentement le long de son bras.
— Ils veulent sentir.
Personne ne semblait la remarquer. Nous reprîmes notre marche.
Le couloir se resserrait peu à peu. Les parois absorbaient la lumière.
Par endroits, des plaques rivetées apparaissaient sous le revêtement, traversées de conduites étroites où circulait un fluide sombre.
Une pulsation régulière remontait à travers le métal.
Les conduites battaient au même rythme.
Personne ne paraissait y prêter attention.
Les panneaux avaient disparu. À leur place, des alcôves s’ouvraient sur des espaces sombres qu’il était impossible d’embrasser d’un seul regard.
Derrière l’une d’elles, quelque chose montait lentement.
Je ne distinguai ni sa forme, ni sa destination.
— Ne vous attardez pas.
Elle ne ralentit pas.
Moi non plus.
Plus loin, une baie s’ouvrit sur l’extérieur. Il n’y avait pas de vitre. Je ne m’en aperçus qu’en arrivant à sa hauteur.
Aucun souffle.
Aucun froid.
Comme si le vide avait renoncé à entrer.
Au-delà, il n’y avait plus rien de reconnaissable. Le ciel occupait presque tout. La Terre n’apparaissait plus qu’à la périphérie.
Des visiteurs passaient devant l’ouverture sans ralentir.
Un préposé se tenait au seuil. Jeune, veste sombre, les coudes usés, il manipulait un système de poulies et de contrepoids sans jamais lever les yeux.
— Vous pouvez essayer, dit Ruth.
Je me tournai vers elle. Elle observait déjà le visiteur suivant.
Un homme s’arrêta devant le préposé et prit place dans un petit siège suspendu à un bras articulé.
— Vous êtes en état ?
L’homme acquiesça.
Le préposé ajusta deux sangles, tira sur une corde. Le siège s’éloigna sans bruit.
Quelques secondes plus tard, il n’y avait plus rien entre la Terre et lui.
Je pris place dans le dispositif suivant. Il s’abaissa légèrement sous mon poids.
— Vous êtes en état ?
— Ça dépend pour quoi.
Il ne répondit pas.
— Nous considérerons que oui.
Il avait déjà relâché le frein. Mes pieds trouvèrent leur place d’eux-mêmes. Je n’eus rien à apprendre : j’en éprouvai une légère déception.
Je franchis le seuil.
Le sol disparut. Le dispositif poursuivait son mouvement avec une régularité parfaite. Je n’avais plus rien à faire, sinon me laisser porter.
L’horizon se courbait davantage.
Autour de nous gravitaient d’autres plateformes.
Petites. Régulièrement espacées.
Certaines étaient occupées.
Je me retrouvai devant l’une d’elles sans avoir senti le déplacement.
J’aperçus soudain la Lune sur ma droite. Elle ne m’avait jamais paru aussi nette.
Je voulus la regarder plus longtemps.
Le câble se tendit. Le dispositif ralentit. Puis repartit dans l’autre sens.
Je regardai derrière moi.
L’institut se rapprochait déjà.
Le préposé m’attendait.
Il immobilisa le dispositif, décrocha les sangles, puis prépara déjà le visiteur suivant. Il ne me demanda pas si cela m’avait plu.
Je retrouvai le seuil.
L’odeur d’oliban était toujours là. Mélangée, cette fois, à une légère odeur d’huile chaude. Les visiteurs continuaient d’avancer.
Ruth avait repris sa place auprès des nouveaux arrivants. Ses mains refermaient déjà une autre lanière.
Je ralentis.
Elle ne leva pas les yeux.
Je repris ma marche.
L’animal me regardait de nouveau.
— Pas ici.
Je ne sus pas si la voix venait de lui.
Sous mes pieds, l’Institut continuait de monter.