III — Ce qui ne passe plus — 05
La cour semblait fonctionner toute seule. Les groupes se formaient, se défaisaient, puis reprenaient. Les plus petits passaient au milieu des plus grands sans s’arrêter. Un scarabée traversa le même passage quelques instants plus tard. Personne ne semblait gêner personne.
Noam marchait à côté de moi. Il suivait les joints entre les pavés du bout de sa chaussure, sans jamais quitter la ligne.
Le chant commença.
Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.
Les voix étaient nombreuses. Elles chantaient sans effort, comme si la chanson continuait depuis longtemps.
Je levai les yeux.
Au-dessus des toits, quelque chose dépassait.
D’abord un mât.
Puis une proue de bois, inclinée dans le vide.
Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.
La structure semblait posée sur le toit sans que rien ne la soutienne. Personne ne paraissait la remarquer.
Le vent passe, doux, sans rien déplacer.
Je m’arrêtai.
Noam fit encore un pas avant de s’arrêter lui aussi.
Puis tout attend, et le matin revient.
Cette structure n’était pas là la veille. Les demandes de travaux avançaient enfin.
Je restai un moment immobile. Le chant continuait derrière les fenêtres ouvertes. Je fermai les yeux.
Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.
Je les rouvris.
La proue était toujours là.
Je posai la main contre le mur. La pierre était froide.
— Tu vois bien, dit Noam.
Je préférais quand il se trompait.
Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.
— Oui.
Un silence.
Le vent passe, doux, sans rien déplacer.
— Puis tout attend, et le matin revient, achevai-je.
Le matin semblait particulièrement insistant.
Je tournai la tête.
Noam regardait toujours la structure. Il ne clignait presque pas des yeux.
— Bientôt, il n’y aura plus rien.
Il attendit quelques secondes.
— Tu vas redescendre.
Il ne me regardait pas.
Le chant poursuivait son chemin derrière les murs.
Je ne répondis pas.
Je longeai la façade sans quitter la structure des yeux.
Les rebords de fenêtre cessèrent d’être de simples rebords. Les joints prirent de l’épaisseur. Le bois dépassa légèrement du mur.
Je ralentis.
Une trajectoire apparaissait. Les architectes étaient parfois plus inventifs qu’ils ne le pensaient.
Je posai la main sur une première prise.
Elle tenait.
Je la lâchai.
Le chant continuait.
Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.
Je fis un pas.
Une autre voix glissa entre les paroles.
Elle venait d’en haut.
Le port s’efface… les cordes lâchent… le bois grince encore…
Je relevai la tête.
Je repris la même prise.
Puis une autre.
Cette fois, je ne redescendis pas.
Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.
Je montai.
La mer prend de biais, elle rapproche sans prévenir.
Les prises venaient naturellement sous les mains. Je n’avais plus besoin de les chercher.
Le vent passe, doux, sans rien déplacer.
Le vent monte, les corps penchent et tiennent ainsi.
Les deux chants occupaient le même espace sans se couvrir.
Je continuai.
Le mur cessait peu à peu d’être un mur.
Puis tout attend…
Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.
Je passai d’une prise à l’autre sans hésiter.
Je ne pensais plus à descendre.
… et le matin revient.
Je regardai en bas.
Noam n’avait pas bougé.
J’atteignis la plateforme.
Le bois était sec. Légèrement chaud. La structure tenait sans renfort visible.
Elle était là.
Accrochée au mât, les jambes repliées autour du bois, le corps suspendu, la tête en bas. Ses cheveux descendaient jusqu’au pont.
Le chant venu de l’école avait disparu.
Le port s’efface, les cordes lâchent, le bois grince encore.
J’avançai.
La mer prend de biais, elle rapproche sans prévenir.
Je m’arrêtai devant elle.
Nos visages étaient proches.
Le reste du monde ne l’était plus.
Elle leva les yeux vers moi.
Un instant.
Puis inclina très légèrement la tête.
J’aurais dû savoir quoi faire. Je ne m’en souvenais déjà plus.
Le vent monte, les corps penchent et tiennent ainsi.
Je me penchai à mon tour.
Le premier mouvement fut maladroit.
Le second trouva sa place.
Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.
Le contact se fit.
Le bois craqua doucement. Puis plus rien ne bougea.
Je ne sus pas combien de temps nous restâmes ainsi.
Je n’avais aucun moyen de le mesurer.
Un craquement sec retentit derrière moi. Le pont vibra légèrement sous les pieds.
Elle se dégagea d’un seul mouvement. Le corps pivota autour du mât. Les jambes retrouvèrent le sol avec une facilité qui me parut ancienne.
Nous restâmes un instant face à face.
Elle inclina légèrement la tête.
Je lui rendis son salut.
Une terre claire paraît, toute proche — il faut encore avancer.
La chanson s’interrompit. En douceur. Comme si elle était arrivée à son terme.
Je fis un pas vers le bord.
Elle s’éloignait déjà. Sa démarche gardait encore quelque chose de la suspension.
Le bordeaux persista un instant avant de disparaître.
Des mains démontaient la structure avec une rapidité méthodique.
Les cordes étaient déjà lovées.
Les planches descendaient les unes après les autres. Comme si le navire n’avait jamais eu vocation à rester.
Le chant de l’école remonta depuis la cour.
Le jardin s’ouvre… les allées nettes…
Je commençai la descente.
Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.
Le premier appui céda.
Ma main glissa.
Une écharde se ficha sous mon pouce.
Je retrouvai aussitôt une prise.
Le vent passe, doux, sans rien déplacer.
Je continuai.
Puis tout attend, et le matin revient.
Je retrouvai Noam au pied du bâtiment. Il se tenait exactement là où je l’avais laissé.
Il leva les yeux vers moi.
Puis vers mes mains.
Le jardin s’ouvre, vert clair, les allées nettes, les fleurs en place.
— Tu as vu ?
Il ne répondit pas.
Je suivis son regard.
L’écharde dépassait sous mon pouce.
Je tirai dessus. Elle se brisa.
Le soleil glisse sur les bancs, les ombres reviennent au même trait.
— Là-haut, ça paraît plus simple, dis-je.
Un silence.
— Puis on redescend.
Il hocha très légèrement la tête.
Le vent passe, doux, sans rien déplacer.
Il reprit sa marche.
Je le suivis.
Puis tout attend, et le matin revient.