La tour où l’on ne passe pas

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III — Ce qui ne passe plus — 04

Les plans avaient été préparés pour la commission, qui devait se réunir le lendemain, si le temps le permettait. Au centre de chaque feuille, une tour s’élevait au milieu d’un cercle vide. Deux spirales l’entouraient. L’une montait. L’autre redescendait. Elles ne se rencontraient jamais.

Je ramenai les plans à la maison pour préparer mon intervention.

Je les posai.

Puis je les repris.

Noam était assis par terre, une jambe repliée sous lui. Il faisait rouler une bille entre ses doigts.

Je dépliai les feuilles sur la table, à côté de mon carnet.

Il leva les yeux. Son regard s’arrêta immédiatement sur le cercle.

— C’est quoi ?

Je lui montrai le centre.

— Une tour.

— Là ?

— Oui. Au milieu de la cour.

Il regarda encore quelques instants. La bille continuait de tourner entre ses doigts.

— On monte ?

— Oui.

— Et après ?

— En théorie, on redescend.

Il fit passer la bille dans l’autre main.

— Ça bloque.

Je regardai le plan. Puis le cercle.

Je suivis les deux spirales du doigt.

Le papier ne semblait pas rencontrer la même difficulté.


La commission se réunit dans la salle haute, au-dessus de la cour.

Par la verrière, on distinguait encore le cercle tracé à la craie rouge. La neige en adoucissait les contours sans parvenir à l’effacer. Les étudiants le contournaient naturellement, laissant autour de lui des trajectoires irrégulières.

Salomé présidait. Elle demeura debout quelques instants, une main posée sur le dossier de sa chaise.

— Les accès doivent rester ouverts.

Thomas avait déjà installé ses instruments. Le plan reposait sur un pupitre incliné. Il plaça la pointe de son compas au centre du cercle.

— On peut faire tenir le flux.

Sans lever la main, il traça deux spirales qui s’enroulaient l’une autour de l’autre.

Le geste était continu.

Précis.

— Ils montent par ici.

La pointe suivit la première spirale.

— Ils redescendent par là.

Elle suivit la seconde.

— Ils ne se croisent jamais.

Il posa le compas.

Élie, resté près de la porte, fit un pas.

Il regarda les spirales.

— On sait construire les escaliers.

Un silence.

— Ce ne sont jamais eux qui retiennent les gens.

Personne ne répondit.

S’ils ne redescendent pas…

Il faudra bien…

Je cherchai la suite. Elle me déplut.


Matthias consulta ses tableaux sans lever les yeux. Il fit glisser une règle le long d’une colonne.

— La capacité tient.

Son doigt s’arrêta sur une ligne.

— À condition qu’ils ne restent pas.

Il tourna une page.

— Sinon, l’accumulation recommence.

Thomas ne releva pas la tête.

Il corrigeait déjà un angle.

— Ils ne restent pas.

Matthias attendit quelques secondes.

— C’est une hypothèse ?

Thomas réfléchit.

— Non.

Il posa le compas.

— C’est le principe.

Matthias revint à ses tableaux.

— Je ne compte pas des intentions.

C’était probablement plus prudent.

Il traça un trait dans la marge. Puis aligna soigneusement les feuilles.


Salomé regardait la cour, en contrebas.

La neige reprenait. Les trajets disparaissaient peu à peu.

— Ils monteront pour quelque chose.

Personne ne répondit.

— Certains resteront.

Je levai les yeux vers l’endroit où la tour devait s’élever.

Je cessai d’y penser.

Salomé fixait le même point, dans les airs.

— Il faudra prévoir des zones d’attente.

Un silence.

— Ça ne ferait que décaler le problème, commentai-je.

Elle réfléchit quelques secondes.

— Nous en ouvrirons d’autres.

— Jusqu’où ?

Elle posa la main sur le dossier de sa chaise.

— Tant que ce sera nécessaire.

Je n’étais pas convaincu. Je préférai pourtant ne pas comparer nos solutions.

Elle redressa légèrement la chaise.

— Nous ferons tout pour éviter les encombrements.

Je décidai de garder mon idée pour moi.


Nous descendîmes dans la cour.

Au milieu des pavés, le cercle de craie rouge apparaissait encore sous la neige.

Les étudiants contournaient naturellement le cercle. Certains hésitaient un instant, puis reprenaient leur trajectoire comme s’il occupait déjà la place de la tour.

Noam était là. Les lacets défaits. Il marchait à l’intérieur du cercle.

Il suivait une longue spirale. Chaque tour semblait le rapprocher du centre. Pourtant, il revenait toujours à son point de départ.

Je m’approchai.

— Tu fais quoi ?

Il ne s’arrêta pas.

— J’essaie.

Cela ne semblait pas donner de meilleurs résultats que la commission.

Il acheva une boucle. Puis une autre.

Je lui montrai le cercle.

— Tu monterais maintenant ?

Il leva les yeux.

— Non.

— Pourquoi ?

Il désigna vaguement le milieu.

— Ça bloque encore.

Je regardai le cercle.

Puis les plans que je tenais encore sous le bras.

Je pensai à l’échelle. Je cherchai le barreau suivant.

Je ne trouvai rien.

Thomas avait vérifié les trajectoires. Matthias avait vérifié les capacités.

Je décidai de faire confiance aux adultes.

Je passai à autre chose.


Les plans furent repris.

Thomas corrigea un dernier angle. Puis il posa le compas.

Matthias vérifia une dernière fois ses tableaux. Il déplaça une valeur d’une colonne à l’autre. Puis referma son registre.

Salomé valida les accès. Elle apposa son sceau sans reprendre les calculs.

Élie referma sa montre.

Je relus l’ensemble.

Les trajectoires tenaient. Les capacités aussi.

Je repensai à Noam.

Puis à Thomas.

Puis à Matthias.

Je rangeai les plans. Je ne voyais pas ce qui bloquait.