III — Ce qui ne passe plus — 03
Matthias avait affiché les résultats dans le hall de l’Université. Une liste occupait presque tout le panneau. Deux colonnes. Des noms alignés : en bleu dans la colonne de gauche, en rouge dans la colonne de droite. Certaines lignes avaient été reprises plusieurs fois. L’encre y était plus sombre, comme si la décision avait nécessité davantage d’insistance.
Salomé se tenait à côté. Elle observait la file avec l’attention tranquille de quelqu’un qui ne vérifie plus le contenu, seulement le bon déroulement de la procédure.
— Deux passages par personne, dit-elle.
Elle apposa un sceau au bas de la feuille.
L’encre noire resta humide quelques secondes.
Puis les gens s’approchèrent du tableau. Ils lisaient. Comparaient. Puis s’éloignaient sans commentaire.
Je cherchai mon nom.
Je le trouvai plus bas, dans la colonne de gauche.
Mon nom était suivi d’un autre, séparé du mien par une virgule.
Jonathan.
L’encre bleue avait été repassée sur les deux noms, comme pour éviter qu’ils disparaissent.
Face aux deux noms, dans la colonne de droite, un seul nom apparaissait en rouge.
Ruth.
Je relevai les yeux.
Jonathan regardait déjà la liste. Ruth regardait autre chose.
Nous restâmes quelques instants devant le panneau.
Personne ne demanda ce que signifiait un passage.
Personne ne demanda pourquoi les colonnes n’étaient pas équilibrées.
Depuis l’affichage des résultats, Jonathan et moi évitions soigneusement le sujet. Il ne restait plus que trois nuits. L’évitement devenait difficile.
Deux noms bleus.
Un nom rouge.
Sauf erreur de calcul, cela représentait quatre passages. Nous disposions de trois nuits. Le problème commençait à réclamer une solution.
En fin de soirée, je pris le combiné.
— C’est moi, dis-je.
— Oui, répondit Jonathan.
Un silence.
— On ne peut plus attendre.
— Non.
— Je prends la première soirée.
— D’accord.
— Tu prends la suivante.
— Oui.
Un silence.
— Et la dernière ?
Je ne répondis pas tout de suite.
— On verra.
Il ne répondit pas.
Pendant quelques instants, j’explorai plusieurs solutions élégantes.
Aucune ne survécut à une vérification élémentaire.
Ruth arriva en fin de journée.
Elle entra sans attendre qu’on lui ouvre.
La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd. Sa main resta un instant sur la poignée avant de la lâcher.
Elle portait un manteau sombre. Elle le retira lentement, le plia en deux et le posa sur le dossier d’une chaise.
Puis elle demeura immobile. Comme si elle attendait que quelque chose termine de s’ajuster.
— C’est ici ?
— Oui.
Elle hocha la tête.
— Il t’a appelé ?
— On s’est arrangés.
Elle sembla considérer la réponse quelques secondes.
— D’accord.
Je regardai l’horloge.
— Tu es en avance.
— Oui.
Elle parcourut la pièce du regard.
Les murs conservaient des rectangles plus clairs là où des cadres avaient autrefois été suspendus. Au-dessus du canapé, un plan de la ville occupait presque tout un pan de mur. Les remparts y dessinaient des lignes brisées. Des places triangulaires s’ouvraient entre les blocs. Une tour marquait le centre.
Ruth s’en approcha.
Sa main s’arrêta à quelques centimètres du papier.
Puis redescendit.
Elle s’assit.
La boussole suspendue à son cou oscilla légèrement avant de retrouver son orientation.
— Tu passes encore par là ?
— Oui.
Elle hocha la tête.
Son regard suivait les rues du plan comme si elle cherchait un trajet précis.
— Moi aussi.
Je posai deux verres sur la table.
Elle ne les regarda pas. À la place, elle prit mes gants posés sur le canapé. Elle les retourna entre ses mains.
— Tu les utilises encore ?
— Oui.
— Et les tracés ?
— Ils sont toujours là.
Elle replia un doigt.
Puis le déplia.
— D’accord.
Nous parlâmes peu. Ruth changea de place plusieurs fois au cours de la soirée. Chaque déplacement paraissait répondre à une nécessité que je ne percevais pas. Elle avançait une chaise de quelques centimètres. S’asseyait. Attendait. Puis recommençait ailleurs.
Son regard s’arrêta longtemps sur une fissure qui traversait le plafond avant de disparaître au-dessus de la table.
— Tu habites ici ?
— Non.
— Depuis longtemps ?
Je regardai l’évier.
— Depuis que Myriam m’a vu rénover.
Elle suivit mon regard.
Puis regarda ailleurs.
— Tu continues à y venir ?
— Oui.
— C’est un peu ta garçonnière ?
— Non.
Elle demeura silencieuse.
— D’accord.
La soirée continua.
Par moments, elle se levait, traversait la pièce, touchait un objet du bout des doigts, puis revenait s’asseoir. Comme si elle vérifiait régulièrement que les choses existaient toujours.
Je restai là.
Après un moment, elle me regarda.
— Tu fais souvent ça ?
— Non.
— Moi non plus.
Elle s’allongea sans retirer ses chaussures. Les mains croisées sur le ventre.
— Tu dors ?
— Non.
Elle ferma les yeux. Sa respiration demeura parfaitement régulière.
Vers minuit, elle remit son manteau. Elle en lissa les plis avant de le passer. Puis vérifia les manches, une à une.
— C’est à lui demain soir ?
— Oui.
— Il est ponctuel ?
— Oui.
Elle hocha la tête.
— Alors ça ira.
Elle s’arrêta près de la porte.
— Ruth.
Elle se retourna.
— Depuis les Indes… ça va ?
— Oui.
Je pensai au trottoir. Elle porta brièvement la main à sa bouche, comme pour vérifier quelque chose.
Puis la laissa retomber.
— Ça arrive encore ?
Elle réfléchit.
— Parfois.
Un silence.
— Moins.
Elle posa la main sur la poignée.
Je la regardai.
— Tu n’as pas changé.
— Non.
Elle considéra la remarque quelques secondes.
— Toi non plus.
Puis elle ouvrit la porte.
Elle demeura un instant sur le seuil. Comme si elle écoutait quelque chose dans la rue.
Puis elle sortit.
Je restai seul dans la pièce.
Je ne trouvai rien à faire de ce que nous venions de nous dire.
Je ne fis rien de la journée. Je passai d’une pièce à l’autre. Je déplaçai une chaise. Puis je la remis à sa place. Je regardai la table. Je ne trouvai rien à corriger.
J’essayai quand même.
Je pensai à l’heure. Ils devaient être ensemble. Je cherchai à imaginer la pièce. Je pris la mienne comme modèle. Puis je modifiai quelques détails. La table n’était pas au même endroit. La fenêtre donnait ailleurs.
Je ne savais pas quoi faire de Ruth.
Je la plaçai assise.
Puis debout.
Puis près de la fenêtre.
Aucune version ne paraissait plus vraisemblable que les autres. Je laissai tomber.
Le téléphone sonna.
— C’est fait, dit Jonathan.
— D’accord.
— Elle est venue à l’heure.
— Très bien.
Un silence.
— Demain.
— Oui.
— Tu as un plan ?
Je regardai la table.
— Je crois.
— Ça sera différent.
Je réfléchis.
— Oui.
Un silence.
— Je te dirai.
— D’accord.
Il raccrocha.
Je regardai encore la table quelques secondes.
Nous semblions disposer d’informations comparables.
Le lendemain passa plus vite que le précédent. Ou peut-être y prêtai-je moins attention. J’avais prévenu Myriam que je serais de nouveau absent toute la soirée. Elle m’avait demandé si c’était important. J’avais répondu oui. Elle n’avait pas demandé davantage de précisions. Ce qui était regrettable.
En fin d’après-midi, je préparai la troisième soirée.
Je plaçai les verres.
J’ajustai leur écart.
Je les déplaçai de quelques millimètres.
Puis les remis exactement au même endroit.
Je vérifiai l’heure. Les possibilités d’ajustement se réduisaient.
Je rappelai Jonathan.
— Je propose de vous inviter en même temps.
Un silence.
— Ruth et moi ?
— Oui.
Le silence se prolongea.
— D’accord, dit-il.
— Dix-neuf heures.
— Très bien.
Il raccrocha.
Je restai devant la table. Pendant quelques instants, je cherchai encore quelque chose à modifier.
Je ne trouvai rien.
Ils arrivèrent ensemble.
Ruth entra la première. Elle posa son manteau au même endroit que l’avant-veille, avec les mêmes gestes.
Jonathan resta un instant sur le seuil, puis referma la porte.
Il regarda la pièce.
— Tu n’as rien changé.
— Je n’ai rien trouvé à modifier.
— C’est rare.
— Oui.
Ruth observait alternativement la pièce, Jonathan et moi. Comme si elle vérifiait que nous appartenions bien au même ensemble.
— Vous vous connaissez ?
— Oui, dit Jonathan.
— Depuis longtemps, ajoutai-je.
— Il m’empêche régulièrement de me perdre.
Jonathan réfléchit.
— J’ai surtout appris à marcher derrière lui.
— Ça revient au même.
Ruth considéra la phrase quelques secondes.
— Non.
Elle réfléchit encore.
— Mais c’est proche.
Nous dînâmes lentement. Les phrases restaient courtes. Elles ne se répondaient pas toujours.
— Tu as terminé ? demanda Jonathan.
— Non.
— Tu termineras un jour ?
— J’ai bon espoir.
Un silence. Je regardai l’un puis l’autre.
— On m’a dit quelque chose l’autre jour, lors des portes ouvertes.
Jonathan leva à peine les yeux.
— Oui ?
— Qu’il y avait quelqu’un au laboratoire qui ne pouvait pas me voir.
Ruth hocha la tête.
— Ça peut.
— Qui ça ? demanda Jonathan.
— Je ne sais pas.
Il réfléchit.
— Sûrement Salomé.
— Elle ne peut voir personne, répliqua Ruth. Ce ne serait pas une découverte.
Elle réfléchit à son tour.
— Probablement Thomas.
Jonathan leva les yeux.
— Thomas ?
Je réfléchis un instant.
— Il m’a déjà expliqué deux fois la même chose, proposai-je.
— Et ?
— Les deux fois, il croyait me rencontrer pour la première fois.
Jonathan réfléchit.
— Ça m’est déjà arrivé.
— De ne pas voir les gens ?
— Non.
— Ah.
— De ne pas voir Matthias.
Un silence.
— C’était une très bonne journée.
Ruth reprit ses couverts. Elle mangea lentement, sans lever les yeux.
La nuit s’installa sans rupture. Nous restâmes encore un moment dans le salon.
Puis Jonathan se leva.
Ruth se leva après lui, sans le regarder.
Ils passèrent dans la chambre d’à côté. La porte ne fut pas refermée complètement.
Je restai assis quelques secondes. Je ne trouvai rien à faire de mes mains. Puis je passai dans le couloir.
Je ne cherchai pas à voir. Je rejoignis la chambre du fond.
Je refermai la porte.
Je pensai que cela suffirait.
Ce ne fut pas le cas.
Ruth me rejoignit une heure plus tard. Elle s’assit sur le bord du lit. Elle retira son châle, qu’elle plia avec soin avant de le poser sur une chaise.
— Je suppose que c’est maintenant, suggéra-t-elle.
— Oui.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Elle ne bougea plus.
Je restai assis.
Un silence passa.
— Tu fais toujours comme ça ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Ça simplifie.
— En théorie.
Je regardai la pièce.
Un bruit traversa le mur. Quelque chose de léger. Un tiroir, peut-être.
Puis plus rien.
Ruth inclina légèrement la tête.
— Tu entends ?
Je ne répondis pas.
Un silence.
— Moi, oui.
Elle posa la main sur le lit. Puis la retira.
— Ça ne change rien.
— Non.
Un autre bruit passa derrière le mur. Plus bref. Comme un objet déplacé. Puis replacé exactement au même endroit.
Ruth ne tourna pas la tête.
Je pensai à Jonathan. Il était probablement en train de ranger quelque chose. Ou de le déranger.
Ruth regardait toujours devant elle.
— Tu réfléchis ?
— Oui.
— Ça aide ?
Je pris quelques secondes.
— Pas encore.
— D’accord.
Vers minuit, ils se levèrent presque en même temps.
Ruth remit son manteau. Elle en lissa les plis avant de le passer. Puis vérifia les manches, une à une.
Jonathan lui ouvrit la porte. Un courant d’air froid traversa la pièce.
— Il neige, dit-il.
Ruth regarda dehors quelques secondes.
Puis elle franchit le seuil.
Jonathan la suivit.
Je les regardai s’éloigner dans la rue blanche. Aucun des deux ne semblait pressé de rompre le silence.
Je refermai la porte.
Les verres étaient à leur place. Les chaises aussi.
Je regardai la table. Je ne trouvai rien à modifier.
J’attendis encore quelques instants. Puis quelques autres. Rien ne se produisit.
Tout avait eu lieu.
Rien n’avait pris.