Le papier qui ne passe pas

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III — Ce qui ne passe plus — 07

La table occupait presque toute la salle. Une dizaine de personnes étaient déjà assises de part et d’autre.

Le manuscrit circulait lentement.

Les mains se succédaient sans jamais se toucher. Elles prenaient le papier, le retenaient quelques instants, puis le faisaient glisser plus loin.

Les coins du manuscrit s’étaient déjà assouplis. Certaines pages portaient encore des traces de gomme.

Je trouvai une place libre.

Je m’assis.

La chaise en face de moi était vide. J’attendis quelques secondes avant de regarder autour de la table.

Thomas n’était pas venu.

Mon assistant était assis deux places plus loin. Il lisait sans prendre de notes.

Le manuscrit arriva devant moi.


Le texte principal était irréprochable. Aligné. Justifié. Les caractères demeuraient parfaitement réguliers. Les figures s’enchaînaient sans rupture. Les résultats occupaient leur place exacte.

Rien ne dépassait.

Rien ne se croisait.

Le regard avançait sans hésiter. Il passait d’un paragraphe à l’autre comme sur un chemin déjà tracé.

Dans les marges, le crayon avait travaillé autrement. Des formes revenaient d’une page à l’autre. Légèrement déplacées. Jamais identiques.

Des silhouettes basses, parfois reprises, parfois presque effacées, semblaient progresser entre les lignes sans jamais leur appartenir. Certains mots avaient été soulignés, puis reliés à ces formes par des traits hésitants. Ailleurs, une phrase était restée intacte. Seul un point, posé dans la marge, semblait l’attendre.

Les annotations finissaient par se superposer. Elles formaient un second trajet. Le texte demeurait lisible, mais ce n’était plus lui que je suivais.

L’espace laissé libre n’était plus vide.

Quelque chose s’y écrivait encore.


Je fis glisser le manuscrit vers mon voisin.

Salomé consulta l’ordre du jour.

— Reprenons.

Elle leva les yeux.

— Le manuscrit.

Une dernière page fut tournée.

Puis une autre.

Le papier poursuivit son trajet autour de la table.

— Les résultats sont présentés, dit enfin Salomé. Il n’y a pas de différence significative.

Quelques têtes acquiescèrent.

Matthias ne consulta aucune note.

— Ce n’est pas conforme.

La phrase trouva immédiatement sa place. Personne ne demanda à quoi. Mais c’était déjà un progrès : le manuscrit avait enfin produit une réaction.

Je regardai la chaise restée vide en face de moi. Thomas aurait dit quelque chose.

— On pourrait peut-être…

Les mots s’arrêtèrent avant moi.

Personne ne répondit.

Une page fut tournée.

Le manuscrit revint jusqu’à moi. Il semblait avoir davantage circulé que la discussion.


Les figures étaient toujours nettes. Les tableaux parfaitement alignés. Les valeurs occupaient exactement leur place.

Pourtant, je ne retrouvais plus les mêmes marges.

Certaines annotations avaient changé d’endroit. D’autres semblaient avoir été reprises pendant que le manuscrit circulait.

Au milieu d’une page, une forme basse revenait plusieurs fois.

Ramassée.

Presque en mouvement.

Chaque version différait légèrement de la précédente. Un mot du texte avait été entouré, puis relié à cette forme par un trait irrégulier. Plus loin, plusieurs mots avaient été cerclés deux fois.

Je renonçai à les lire.

Le parcours avait changé.

Mon regard quittait sans cesse le texte pour les marges. Il revenait. Repartait ailleurs. Je ne savais plus lequel des deux je lisais.


— Il y a autre chose, repris-je.

— On devrait regarder les marges…

Le manuscrit me fut retiré des mains. Je ne terminai pas.

Personne ne répondit.

Une page fut tournée.

Puis une autre.

Je supposai que le silence valait accusé de réception.

Quelqu’un redressa légèrement son stylo. Le manuscrit poursuivait sa circulation.

À l’autre extrémité de la table, une personne baissa les yeux vers l’ordre du jour.

— Organisation des prochaines sessions… lut-elle à voix basse.

Un très léger silence suivit.

— Bien, dit Salomé. Passons au point suivant.

Les dossiers changèrent de place. Les regards aussi.

— Organisation des prochaines sessions, reprit-elle.

Je tournai légèrement la tête. Mon assistant de recherche était assis deux places plus loin. Il tenait son manuscrit ouvert devant lui.

Il leva les yeux.

— Merci.

Un silence.

Il referma le manuscrit. Le posa sur la table. Puis se leva.

Personne ne prit de note. Personne ne le retint.

Il traversa la salle, ouvrit la porte et sortit.

Je restai assis quelques secondes.

— Ajustement du calendrier…

Je me levai à mon tour. Personne ne sembla remarquer mon départ.

Le couloir était vide.

La porte se referma derrière moi sans bruit.

Je marchai jusqu’au premier croisement.

Puis jusqu’au second.

Le couloir n’avait gardé aucune trace de lui. Personne n’avait jugé utile de l’indiquer.