Le kiosque qu’on n’atteint pas

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III — Ce qui ne passe plus — 08

Je me trouvais sur une étendue claire, légèrement poudreuse, qui gardait mal les traces. L’air était voilé. Par instants, un souffle mou passait, sans parvenir à dissiper la brume. Les reliefs proches demeuraient visibles. Plus loin, tout se perdait dans une lumière laiteuse, comme si le paysage renonçait à continuer.

Je pensai au matin de mon départ. J’étais sorti boire mon café devant la maison. Noam m’avait rejoint pour regarder l’étoile du berger.

— C’est très flou, avait-il dit.

Je regardai autour de moi. Cela ne s’était pas arrangé.

Une légère démangeaison revint sous mon pouce. L’écharde était toujours là. J’eus envie de l’enlever. Le gant m’en empêchait. Je ne pouvais ni l’atteindre, ni l’oublier.

Le kiosque apparaissait à travers le voile. Une verrière métallique l’abritait. Les montants rivetés soutenaient une toiture légère. Au-dessus de l’ouverture, un cadran oscillait faiblement. Les chiffres étaient tournés vers l’intérieur. Je ne sus jamais s’il indiquait quelque chose.

Une file serpentait devant lui. Des bornes de laiton reliées par des chaînes tentaient d’en contenir le dessin.

Je pris place.

La combinaison résistait légèrement à chacun de mes mouvements.

Autour de moi, les cythériens parlaient à voix basse. Plusieurs ajustaient leur masque sans raison apparente.

L’homme devant moi se retourna. Un cadran parfaitement réglé reposait contre sa poitrine. Lui non plus ne semblait rien mesurer.

— Vous venez d’où ?

— D’ailleurs.

Il acquiesça.

— On a tous commencé ailleurs.

La file avança.

Je fis un pas.

Deux personnes quittèrent soudain la file.

L’une retira son sac à dos.

— Vous gardez ma place ?

La femme derrière elle hocha simplement la tête.

Ils disparurent tous les deux dans le brouillard.

Quelques instants plus tard, ils revinrent, reprirent leur sac et s’en allèrent comme si rien ne s’était passé. Je me demandai si c’était ainsi qu’on avançait.

Deux autres personnes passèrent devant moi sans se presser. Nos dispositifs se frôlèrent sans se toucher. Je dus me décaler pour les laisser passer.

— Ils se connaissent, dit une voix.

Je levai les yeux.

Matthias se tenait près du kiosque, à côté d’un levier qu’il ne touchait jamais. Il ajusta distraitement la jonction de son brassard.

— Ça arrive souvent ?

Il ne répondit pas.


Le kiosque demeurait indistinct. Je ne savais toujours pas ce qu’on y distribuait. Ni même si l’on y distribuait quelque chose.

J’osai interpeller le cythérien devant moi.

— On fait la queue pour quoi ?

Il réfléchit.

— Pour le kiosque.

Je regrettai d’avoir posé une question aussi précise.

La femme devant lui sembla prendre cela pour une invitation.

— Vous croyez qu’ils distribuent encore à manger ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De ce qu’il leur reste.

Un silence.

Je me penchai légèrement.

— À part de la nourriture… qu’est-ce qu’on y obtient ?

Elle réfléchit à son tour.

— Je ne suis jamais allée jusque-là.

Mes sujets d’étude étaient plus faciles à recruter que prévu.

La file avança.

Je fis un pas.

Le kiosque demeurait à la même distance. J’eus même l’impression qu’il s’était légèrement décalé sur le côté.

Je regardai les épaules devant moi.

Elles n’étaient plus les mêmes.

— Ils se connaissent, dit Matthias.

Je m’étonnai surtout que l’un d’eux connaisse quelqu’un.

Matthias inclina légèrement la tête, comme s’il venait de vérifier un résultat.

Je ne répondis pas.


Deux personnes passèrent devant moi, sans se croiser.

Je reconnus l’une d’elles. Elle venait déjà de me dépasser quelques instants plus tôt. Elle dévissa sa cartouche, l’observa, puis la remit en place après l’avoir tournée d’un quart de tour.

Cela sembla résoudre quelque chose.

Derrière moi, la conversation continuait.

— À New York, ils ont développé de nouveaux stabilisateurs.

Pendant une seconde, je crus avoir mal entendu.

— Ils stabilisent quoi ?

— Le mal de l’espace.

Je ne pensais pas que cette camelote voyagerait aussi loin.

— Celui qui fait perdre la tête ?

— Tu en connais d’autres ?

Je pensai à notre prototype. Jonathan aurait aimé bénéficier de la même publicité.

Il aurait sans doute été déçu par les résultats.

— Ils fonctionnent ?

Bien sûr que non…

— Pas toujours.

— Alors pourquoi les fabriquer ?

Un silence.

— Il paraît qu’en ignorant les valeurs aberrantes, ça marche. La science, je ne comprends pas tout…

Notre prototype non plus n’avait jamais produit d’effet très convaincant.

Nous avions simplement eu moins de témoins.


Je regardai autour de moi.

J’aurais été incapable de retrouver ma place si je l’avais quittée.

Le kiosque, lui, semblait savoir exactement où rester.

Un groupe me dépassa en riant. La file se resserra.

Mon nouveau voisin souleva brièvement son masque pour se gratter le nez, puis le remit sans ralentir. Personne ne sembla s’en inquiéter.

Je me demandai si c’était un symptôme du mal de l’espace. Ou simplement de la file.

Une fine buée apparut sur ma visière.

Le régulateur fixé près de ma tempe se mit à vibrer par intermittence.

— Il faut vous calmer, dit Matthias.

Il jeta un bref regard à mon masque.

— Sinon ?

— Vous verrez moins bien.

Je ne pouvais pas dire si je voyais déjà moins bien. C’était peut-être le premier symptôme.

Je ralentis ma respiration.

Le régulateur se tut quelques secondes.

Puis il reprit.


Mon ancien voisin, le bavard, recommença à sortir sa science.

— À Tokyo aussi, ils travaillent sur le mal de l’espace.

En tendant l’oreille, je réalisai que l’écart entre nous dans la file s’était considérablement creusé.

— Encore un appareil qui ne marche pas ? demanda sa voisine.

— Non. Eux, ils veulent juste comprendre.

— Comprendre quoi exactement ?

— Ce qui se passe dans nos têtes.

— Depuis Tokyo ?

Un silence.

— Ils ont des modèles. Il paraît que c’est plus fiable.

J’avais changé de planète pour comprendre ce phénomène. Eux avaient eu la bonne idée de ne pas bouger.

— Ils y arrivent ?

— Ils publient beaucoup.

Sur ce point, ils n’étaient pas très différents de nous.

— Ils ont dû beaucoup apprendre après le crash de Bombay.

J’y avais été dépêché moi aussi. Les morts avaient été plus nombreux que les réponses. Je n’étais pas certain que cela constitue un avantage sur les modèles d’Edo.


Je regardai la cartouche fixée contre ma poitrine.

Le niveau avait encore baissé.

Je ne savais pas combien de temps elle tiendrait. À ce rythme, j’arriverais peut-être au kiosque au moment où elle serait vide.

La buée revenait déjà sur la visière.

Je ralentis ma respiration. Le régulateur se calma un instant. Puis la buée revint.

La file avança.

Plusieurs personnes consultèrent leur équipement, puis renoncèrent à intervenir.

Je fis un pas.

Le kiosque demeurait à la même distance. Il n’était simplement plus tout à fait en face de moi.


Je restai encore quelques instants dans la file.

Puis j’en sortis.

Ma respiration retrouva aussitôt un rythme plus calme.

Personne ne protesta. Personne ne sembla même remarquer mon départ.

Je m’éloignai du kiosque.

Un peu plus loin, une paroi s’élevait presque à la verticale.

Je m’en approchai.

Je n’avais ni corde, ni outil.

Je posai une main contre la roche.

La surface était irrégulière. Une prise se présenta sous les doigts. Puis une autre.

Je pris appui.

Le mouvement vint immédiatement. Comme s’il m’attendait.

Je montai.

Je ne regardai ni le sommet, ni le sol. Il n’y avait plus de file. Plus de distance à mesurer.

Seulement une prise.

Puis la suivante.

Je cessai de chercher le kiosque.