Le contact qui ne se fait pas

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III — Ce qui ne passe plus — 02

Les portes de l’Université restaient ouvertes depuis le matin. Des affiches avaient été fixées dans le hall, sur les murs des couloirs, sur les portes elles-mêmes. On avait ajouté des flèches, des horaires, des consignes. Les gens entraient, sortaient, s’arrêtaient devant les dispositifs, posaient des questions puis reprenaient leur marche.

Le bruit ne cessait pas.

Tout était expliqué.

Rien ne semblait se transmettre.

Je passais d’une pièce à l’autre sans m’arrêter longtemps. J’essayais depuis le matin de me faire passer pour un visiteur, mais la craie sur mes doigts me dénonçait régulièrement.

On m’arrêtait.

On me parlait.

Je répondais.

Puis je reprenais ma route. Les mêmes phrases revenaient avec des visages différents.

— Vous travaillez sur quoi ?

— Sur les états mentaux.

— Et ça sert à quoi ?

Je répondis un peu tard.

— À compliquer des choses que les enfants font naturellement.

L’homme hocha la tête comme s’il avait compris.

Je n’en étais pas certain.

Je continuai. Quelques mètres plus loin, quelqu’un me posa exactement la même question.


Dans une salle au fond du couloir, Jonathan présentait un dispositif installé sur une table étroite. Sa veste était propre, presque neuve. Des câbles descendaient jusqu’au sol avant de disparaître sous une plaque de métal.

Derrière une vitre, une aiguille oscillait légèrement.

Puis se stabilisait.

Puis repartait.

Comme si elle hésitait sur ce qu’elle était censée mesurer.

La petite fille observait le montage depuis l’autre côté de la pièce. Elle ne semblait pas avoir l’intention de poser des questions.

— Elle marche, votre machine ? demanda un petit garçon.

— Mieux que prévu.

Il désigna la cage.

— Les premiers essais sur la souris ont été très prometteurs.

— Elles vont bien ?

Jonathan réfléchit.

— La plupart de celles qui ont survécu ont vécu plus longtemps que la moyenne.

Il sourit.

— Ça nous encourage à poursuivre.

Le garçon s’approcha immédiatement. Sa mère fit un pas dans l’autre sens.

— Je peux essayer ?

Jonathan haussa les épaules.

— Ça dépend surtout de ta mère.

Le garçon se tourna immédiatement vers elle.

— C’est probablement dangereux, dit la mère.

— Probablement, reconnut Jonathan.

Cela ne sembla décourager ni lui ni le garçon. Plusieurs visiteurs se penchèrent vers le montage. D’autres reculèrent, puis revinrent pour regarder de plus près.

L’aiguille oscillait toujours derrière sa vitre. Je restai un moment devant la table.

Puis je poursuivis mon tour.


Dans la pièce d’à côté, Thomas expliquait un protocole à quelques visiteurs.

Ses instruments étaient étalés devant lui. Un compas, plusieurs règles articulées, une sphère armillaire dont l’un des anneaux semblait légèrement décalé. Il traçait des lignes sur une feuille posée à plat.

— Si on modifie cet angle, dit-il, le résultat change complètement.

Il effaça un trait.

Puis un autre.

— Il faut reprendre la mesure.

Une femme demanda si cela ne revenait pas au même. Thomas réfléchit quelques secondes.

— Seulement si l’on accepte de mesurer n’importe quoi.

Il ajusta le compas.

— Ce qui simplifie beaucoup de problèmes.

Il reprit son tracé. Les visiteurs regardaient la feuille. Puis les instruments. Puis la feuille de nouveau.

Une petite fille traversa la pièce en suivant un scarabée. Le scarabée avançait lentement entre les pieds des visiteurs. Elle s’arrêtait chaque fois qu’il s’arrêtait. Puis repartait derrière lui. Personne ne semblait les remarquer.

Quelqu’un proposa une méthode plus simple.

Thomas leva brièvement les yeux.

— C’est effectivement plus simple.

Un temps.

— C’est aussi autre chose.

Il revint aussitôt au dessin.

Un visiteur s’éloigna.

Puis un second.

Thomas continuait d’affiner une courbe qui n’intéressait plus que lui. Un troisième visiteur acquiesça plusieurs fois avant de partir à son tour. Thomas ne sembla pas le remarquer. Il avait trouvé quelque chose qui résistait encore à la mesure.

Je restai quelques secondes derrière lui.

Puis je poursuivis ma route.


Plus loin, un professeur nouvellement arrivé présentait son dispositif d’analyse des rêves. Plusieurs visiteurs tentaient de suivre, les sourcils froncés, pendant que le professeur expliquait pourquoi deux rêves identiques pouvaient appartenir à des catégories incompatibles.

Une femme leva la main.

— Donc quelqu’un qui rêve qu’il trébuche et quelqu’un qui rêve qu’il chute, ce n’est pas la même chose ?

Le professeur secoua la tête.

— Pas nécessairement.

— Pourtant…

— Une chute peut relever d’une perte d’axe gravitaire.

Il leva un doigt.

— Un trébuchement peut relever d’une discontinuité de trajectoire.

La femme hésita.

— Oui. Enfin… c’est quelqu’un qui rêve qu’il tombe.

— Vous n’êtes pas du domaine.

Il ne semblait pas considérer cela comme une critique. Seulement comme une information.

Je finis par dire :

— Vous le décrivez autrement. Mais je suis d’accord avec madame : ça revient au même.

Il tourna légèrement la tête vers moi.

— Non.

Un temps.

— La description est précisément ce qui fait la différence.

— Laquelle ?

Il réfléchit quelques secondes.

— Celle que vous ne voyez pas.

Puis il revint à son exposé. Je ne repris pas. Les visiteurs acquiesçaient parfois. D’autres s’éloignaient discrètement.

Personne n’insistait.

Je repartis.


Dans le hall, Matthias discutait avec un visiteur. Il tenait une petite balance qu’il tentait d’aligner au mieux avec les bords de la table.

— Il faut comparer ce qui est comparable.

Le visiteur désigna deux enfants qui traversaient le hall en courant.

— Eux, par exemple ?

Matthias suivit leur trajectoire du regard.

— Non.

— Pourquoi pas ?

— Ils bougent.

Un temps.

— Il faut commencer par stabiliser la mesure.

— Donc tout n’est pas comparable.

Matthias réfléchit.

— Il faut d’abord ramener les deux phénomènes dans leur état d’équilibre.

Le visiteur regarda les enfants.

— C’est tout l’art du travail de parent.

Matthias ajusta légèrement l’un des plateaux.

— C’est tout l’art de la mesure.

Le visiteur hocha la tête.

Matthias observait toujours la balance.

Je passai sans m’arrêter.


Je retrouvai Myriam près de la sortie arrière. Sa veste reposait sur une chaise. Elle tenait un carnet fermé contre elle. Derrière la porte, les voix du hall arrivaient encore par vagues.

— Ça va ? demanda-t-elle.

— Oui.

Elle me regarda quelques secondes.

— Tu arrives encore à parler aux gens ?

Je réfléchis.

— A certains.

Elle hocha la tête, comme si cela suffisait. Une petite fille traversa le couloir en courant. Myriam la suivit du regard quelques secondes.

Puis elle regarda sa montre.

— Je dois passer à l’école.

Elle avait déjà tourné le corps.

— Maintenant ? Je comptais sur toi pour recharger mes batteries.

— Oui. Ils ont vraiment besoin de quelqu’un.

Je crus qu’elle allait préciser. Elle ne le fit pas.

— Je reviens après.

Elle désigna le chargeur de cuivre posé contre le mur.

— Tu sais où il est.

Puis elle s’éloigna dans le couloir.

Deux personnes l’arrêtèrent avant l’angle du bâtiment. Elle leur répondit sans ralentir.

Puis disparut.

Je repris ma marche.


Dans la salle principale, Jonathan avait déplacé son dispositif au centre de la pièce. Les câbles couraient maintenant d’une table à l’autre. L’aiguille oscillait toujours derrière sa vitre.

Le petit groupe du matin était devenu une foule.

— On peut faire une démonstration, proposa Jonathan.

Le petit garçon n’avait toujours pas quitté son côté.

— C’est sans danger ? insista sa mère.

Jonathan rassura de nouveau.

— Les résultats sur la souris restent très encourageants. Après suppression des valeurs aberrantes, leur espérance de vie a considérablement augmenté.

La mère du garçon leva les yeux au plafond.

— Ce n’est pas exactement ce que j’ai demandé.

Jonathan ne sembla pas remarquer la différence.

— On peut essayer, poursuivit-il. Il faut bien commencer quelque part.

Un silence parcourut le groupe.

— Sur qui ? demanda quelqu’un.

Personne ne répondit. Plusieurs visiteurs examinèrent soudain leurs souliers avec beaucoup d’attention.

Je m’approchai de la table. Les câbles pendaient toujours. Le dispositif paraissait aussi peu dangereux qu’auparavant.

— Je n’ai rien à perdre, dis-je. Au pire, cette journée touchera plus vite à sa fin.

Quelques têtes se tournèrent vers moi.

— Vous le feriez ?

Je haussai les épaules.

— J’ai déjà signé des protocoles plus inquiétants.

Jonathan eut l’air soulagé.

— Ne t’inquiètes pas, je ne te ferai rien signer.

On m’installa sur une chaise. Il ajusta les câbles avec application, puis essuya ses mains sur sa veste.

Les visiteurs se rapprochèrent.

Puis reculèrent légèrement lorsque le moment arriva.

Jonathan posa brièvement la main sur mon épaule.

— Ne bouge pas.

Je ne bougeai pas. Il actionna alors le dispositif.

L’aiguille vibra.

Puis se stabilisa. Rien d’autre ne se produisit.

— Vous sentez quelque chose ? demanda quelqu’un.

Je pris quelques secondes pour vérifier.

— Non.

Jonathan modifia un réglage.

— Et maintenant ?

Je secouai la tête.

Il en modifia un autre.

— Maintenant ?

— Toujours non.

Jonathan observa son dispositif.

— C’est encore instable.

Il paraissait sincèrement déçu.

Je me relevai et lui fit une tape dans le dos. Le public se dispersait déjà vers d’autres démonstrations. Personne ne semblait avoir perdu confiance.

Puis un visiteur d’un laboratoire voisin s’approcha de moi. Il parlait bas.

— Il y a quelqu’un ici qui ne peut pas vous voir.

— Qui ça ?

Il désigna vaguement la salle d’un mouvement de tête.

— Je vous le dirai plus tard.

L’homme en question se trouvait maintenant à quelques mètres. Il discutait avec plusieurs personnes. Son regard passa sur la pièce. Puis ailleurs. Comme si je n’étais pas là.

Je n’insistai pas.

Je quittai le bâtiment. L’air était plus frais dehors, mais le bruit continuait de s’échapper par les portes ouvertes.

Un omnibus passa devant l’Université.

Un scarabée traversa le trottoir dans l’autre sens.

Je ralentis, puis je pris la direction de l’école dont Myriam avait parlé.

La porte était entrouverte.


Des cris d’enfants provenaient d’une salle de classe. La porte était grande ouverte.

Dans la salle, les tables avaient été repoussées sans soin contre les murs. Les enfants se déplaçaient sans trajectoire apparente. Ils surgissaient d’un coin, traversaient la pièce en courant, puis disparaissaient ailleurs sans raison visible. Certains parlaient seuls.

Aucun adulte n’était là.

Je fis quelques pas à l’intérieur. Un enfant me regarda, regarda derrière moi, puis repartit. Près de la fenêtre, une petite fille suivait du doigt les fissures du mur. Je ne lui prêtai pas davantage attention.

Je traversai la salle.

Quand je me retournai quelques instants plus tard, elle se trouvait derrière moi. À quelques mètres seulement.

Je poursuivis mon chemin.

Elle fit de même.

Dans le couloir, les enfants allaient et venaient d’une pièce à l’autre. J’en appelai quelques-uns. Ils s’arrêtèrent. M’observèrent. Puis repartirent sans répondre.

La petite fille resta.

Je m’accroupis.

Elle posa sa main sur ma manche.

Puis la retira.

Puis la posa exactement au même endroit. Comme pour vérifier quelque chose.

Je ne bougeai pas. Elle sembla satisfaite.

Je me relevai. Elle me suivit jusqu’au laboratoire.

Puis jusqu’au hall.

Puis jusqu’à l’escalier.

Par moments, je la perdais de vue. Je pensais qu’elle était repartie. Puis je la retrouvais derrière moi. À la même distance. Comme si elle avait choisi une orbite.

Je finis par ne plus chercher à comprendre.

Lorsque je repris le chemin de l’école, elle marcha avec moi. Je la ramenai là où je l’avais trouvée. Elle ne protesta pas.


Des voix graves montaient du couloir de l’école.

Des parents entraient dans les salles. Ils montraient les tables, les armoires, les enfants qui passaient.

— Regardez.

— Regardez celui-là.

— Ça fait combien de temps que ça dure ?

Les enseignants tentaient de répondre. Leurs phrases se coupaient avant la fin.

Myriam se tenait légèrement en retrait. Elle n’intervenait pas.

Une petite fille traversa le couloir en courant. Personne ne la regarda.

— Ce n’est pas possible.

— Ils ne tiennent rien.

— Il faut que ça s’arrête.

Les voix se superposaient.

Puis Salomé apparut près de la porte. Elle n’éleva pas la voix. Elle se contenta d’écouter.

Peu à peu, les phrases ralentirent autour d’elle.

— Nous allons examiner la situation, dit-elle.

Elle joignit les mains.

Un silence passa.

Puis les parents recommencèrent.

— Ce n’est pas à examiner.

— Il faut les remplacer.

— Tous.

Salomé hocha lentement la tête. Comme si elle prenait note.

Le mot resta suspendu dans le couloir.

Remplacer.

Personne ne demanda par qui. Je repris le chemin du laboratoire.


Dans le hall, Jonathan saluait les derniers visiteurs. Les dispositifs étaient toujours en place. Les câbles couraient encore sur le sol. Les affiches n’avaient pas bougé.

Je demeurai quelques instants au milieu de la salle, sans objectif particulier.

Les conversations continuaient autour de moi.

Les mêmes questions revenaient. Les mêmes réponses aussi.

La petite fille était toujours là. Sa main tenait le bas de ma veste.

Par moments, elle relâchait le tissu. Puis le reprenait quelques secondes plus tard, comme pour vérifier que je n’avais pas disparu.

Je fis quelques pas.

Elle suivit.

Quelqu’un m’interpella.

— Et finalement, ça sert à quoi ?

Je répondis quelque chose. Je ne me souviens plus quoi.

L’homme hocha la tête. Puis posa une autre question à quelqu’un d’autre.

La petite fille resta près de moi.

Jonathan rangeait son dispositif. Les enfants circulaient entre les tables. Rien ne semblait tenir très longtemps.

Sauf sa main sur ma veste.

On ne testait pas ça.