Le duel pour trancher

Écrit par

dans

II — Les réglages incertains — 08

Je continuais à recevoir des clés. Je ne les regardais plus. Je les laissais s’accumuler sur la table. Certaines n’étaient plus à leur place. Je ne les corrigeais pas.

Depuis quelques jours, quelque chose semblait vouloir se décider sans jamais y parvenir. Les clés, le dépôt, les adresses. Tout paraissait converger vers une conclusion qui refusait encore de se montrer.

J’attendais autre chose.

La salle se trouvait au fond d’un bâtiment étroit, derrière une porte capitonnée qui retenait l’air comme une cave retient l’eau.

Lorsque j’entrai, une chaleur lourde me frappa au visage. Une odeur de cuir chaud et de poussière humide stagnait dans la pièce, mêlée à celle, plus fine, de l’encre fraîche.

On entra sans être annoncé.

Le long des murs, des hommes attendaient debout entre des bancs étroits. Le parquet était sombre, usé par endroits jusqu’au bois clair. Au centre, des marques pâlies dessinaient un rectangle irrégulier. Une corde pendait, lâche, à hauteur de poitrine.

Au fond, une table. Des registres ouverts. Une plume posée en travers.

Quelqu’un appela deux noms.

Les deux hommes avancèrent. Ils s’arrêtèrent face à face, à une distance qui ne semblait pas décidée. L’un était grand, les épaules étroites, la redingote tirée aux bras. L’autre avait les mains larges, ouvertes, comme s’il venait de les laver.

Ils posèrent leurs pieds, puis corrigèrent, chacun à son tour, jusqu’à tomber exactement entre les marques du sol.

Ils échangèrent quelques mots sans hésiter.

Leurs mains restaient basses.

— Vous avez été appelé.

— J’ai répondu.

— Ce n’était pas suffisant.

— Ça ne l’est jamais.

— Vous maintenez.

— Je maintiens.

— Cela sera noté.

— Cela l’est.

— Depuis quand.

— Depuis le début.

Le mouvement partit quand l’échange fut terminé. Une main traversa l’air sans prévenir. Le choc résonna contre le parquet, sec.

Ma mâchoire se contracta malgré moi.

L’un des deux plia légèrement, posa une main au sol, puis se redressa aussitôt. Personne n’intervint.

Il essuya sa lèvre du revers de la main, regarda ses doigts un instant, puis reprit sa place.

L’autre hocha la tête.

Leurs pieds glissèrent à peine, chacun corrigeant la distance laissée par l’autre.

La corde oscilla légèrement au-dessus d’eux.

Derrière, quelqu’un tourna une page.

Je restai là, sans bouger, à suivre leurs pieds plus que leurs mains.

Chaque fois que l’un avançait d’un souffle, l’autre reprenait la mesure. Rien ne restait déplacé longtemps.

Quand le nom suivant fut appelé, ils se séparèrent sans se regarder. La plume grattait encore.


J’attendis mon tour en comptant les lattes du parquet. Certaines avaient été remplacées par des planches plus claires. Elles sonnaient creux sous les pas.

À mesure que les hommes avançaient puis se retiraient, j’eus l’impression que les marques du sol se rapprochaient légèrement. Peut-être n’était-ce qu’un effet de perspective. Pourtant je vérifiai plusieurs fois.

Quand mon nom fut prononcé, j’éprouvai un bref soulagement. J’avais atteint un niveau de familiarité préoccupant avec les lattes du parquet.

J’avançai.

On me fit signe d’attendre.

Deux autres noms furent appelés aussitôt. L’un des deux se frotta les mains comme pour les réchauffer. Au poignet de l’autre, quelque chose d’ambre refléta brièvement la lumière.

Je le regardai plus longtemps que nécessaire.

Le mouvement vint avant toute parole.

La main de celui à l’ambre traversa l’espace, rapide, sans élan visible.

Le bruit fut bref. Comme un livre qu’on referme.

L’autre recula d’un pas.

Puis d’un second.

Puis il s’assit sur le sol sans chercher à se retenir.

Un léger murmure parcourut la salle avant de disparaître.

On l’aida à se relever.

La plume grattait toujours.

L’homme porta la main à sa bouche.

Quand il la retira, une trace sombre restait sur ses doigts.

Il essuya sa lèvre sur sa manche et reprit sa place sans se presser. Comme si le protocole exigeait qu’il soit de nouveau debout avant la suite.

Il inspira.

— Vous avez été appelé…

Son adversaire semblait attendre la fin de la procédure avec moins de patience que les autres.

Sa main traversa de nouveau l’espace.

Cette fois, je sentis mes propres dents se serrer avant le choc.

La plume marqua un temps.

Puis reprit.


Quand ce fut mon tour, j’entrai entre les marques.

Je reconnus la règle avant qu’elle ne soit dite. Personne n’expliquait rien. Pourtant tout semblait déjà connu.

L’air était plus chaud au centre. La corde oscillait à peine.

L’homme en face de moi me regardait déjà.

J’essayai de retrouver la position exacte de mes pieds. Les marques paraissaient plus étroites qu’auparavant.

Ou plus proches. Je n’aurais pas su dire.

— Vous avez été appelé, commençai-je.

— J’ai répondu.

— Ce n’était pas…

Quelque chose me détourna. Un mouvement à la périphérie de mon regard.

Celui à l’ambre se tenait un peu en retrait, immobile.

Je ne terminai pas ma phrase.

Mon pied dépassa légèrement la ligne. Je le corrigeai trop tard.

Ma main traversa l’espace sans élan.

Le choc remonta jusque dans mon poignet.

Une sensation sèche. Désagréable.

Derrière mon adversaire, quelqu’un tourna une page.

On nous fit nous replacer entre les marques.

Cette fois, elles ne semblaient plus exactement à la même place.

Je corrigeai.

Puis corrigeai encore.

Chaque position paraissait presque juste. Aucune ne l’était complètement.

L’homme en face de moi attendait.

Quand il reprit la formule, sa voix était calme. Les mots semblaient sortir d’un mécanisme plus ancien que lui.

— Vous avez été appelé.

— J’ai répondu.

— Ce n’était pas suffisant.

Il poursuivait.

Je l’écoutais à peine. Ses paroles avaient l’odeur du métal froid.


Un autre fut appelé.

Il monta avant d’y avoir été invité. Ses mains étaient déjà hautes. Comme s’il avait répété le mouvement avant d’entrer.

La première syllabe n’était pas encore terminée qu’il levait déjà le bras.

Le geste passa entre les deux hommes comme une porte qui se referme trop tôt.

L’autre tomba de côté. Sans bruit.

Personne ne sembla surpris. On attendit simplement qu’il se relève.

Il resta quelques secondes à genoux, une main sur le parquet.

Puis il reprit sa place.

Au fond de la salle, la plume recommença à gratter. L’encre formait une tache plus sombre à chaque retour de ligne.

Quelqu’un souffla sur la page pour la sécher.

L’homme parlait encore. Il poursuivait la formule comme si le mouvement n’avait constitué qu’une ponctuation particulièrement énergique.

Ses mots arrivaient désormais en avance sur ceux de son adversaire.

Je ne savais plus s’il répondait à la règle ou s’il la précédait.

La plume continuait d’écrire.


Je levai les yeux. Un peu en retrait, celui à l’ambre me regardait.

Il ne faisait rien. Pourtant quelque chose se stabilisa aussitôt. Comme lorsqu’une pièce trouve enfin sa place dans un mécanisme.

J’essayai de quitter la salle.

La porte était derrière moi. Matthias s’y tenait, sans la toucher.

Je marchai dans sa direction.

Il me regarda approcher.

Puis il secoua légèrement la tête. Un mouvement si faible que j’aurais pu croire l’avoir imaginé.

Je m’arrêtai.

Derrière moi, quelqu’un appela mon nom.

Puis de nouveau.

Je revins vers les marques. Cette fois, elles me semblèrent plus proches.

J’avançai d’un demi-pas.

Puis reculai.

La position correcte paraissait toujours se trouver juste à côté de celle que j’occupais.

Finalement, je cessai de chercher.

La corde était immobile. L’homme en face de moi également.

Celui à l’ambre se tenait toujours derrière lui.

Je tournai légèrement la tête dans sa direction.

Ce fut une erreur. Je ne vis pas le départ du mouvement. Seulement son arrivée.

Un choc éclata contre ma mâchoire.

Le parquet répondit d’un son mat.

La plume continua d’écrire, sans lever la ligne.