II — Les réglages incertains — 03
L’exercice municipal de la veille — “l’expérience prussienne,” comme l’avait appelée Matthias avec un sérieux impeccable — nous avait laissés un peu silencieux. Nous décidâmes donc de sortir dîner pour nous changer les idées. En quittant le restaurant vers dix heures passées, une promenade digestive s’imposa assez naturellement.
L’air était froid et très sec. La nuit avait cette transparence particulière des soirs d’hiver à Paris, lorsque les réverbères semblent éclairer un peu plus loin que d’habitude.
Myriam releva le col de son manteau.
— Tu nous fais marcher pour expier le dîner ?
— Simple mesure de prudence.
— Tu veux dire digestion.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
L’arrêt de l’omnibus pour Fontainebleau se trouvait à une vingtaine de minutes à pied. La promenade devait nous y conduire sans difficulté.
Je sortis de ma poche la petite voiture.
Elle était à peine plus grande qu’un jouet d’enfant. Un fil très fin la reliait à un boîtier d’orientation de la taille d’une montre à gousset. À l’avant, une minuscule tête métallique pouvait pivoter sur une charnière presque invisible. Sous la coque, un ressort très court maintenait les roues sous tension pendant qu’un cadran miniature corrigeait silencieusement l’orientation.
Je déposai l’automate sur le trottoir.
— On a vraiment besoin de ton scarabée ? demanda Myriam.
Je ne répondis pas tout de suite.
Ce n’était pas un scarabée. C’était une petite voiture mécanique équipée d’un dispositif d’orientation urbaine. Mais sa tête articulée lui donnait effectivement quelque chose d’insecte.
La machine demeura immobile une seconde. Sa petite tête pivota légèrement vers la rue suivante, comme si elle examinait les lieux, puis l’automate se mit en marche.
Nous la suivîmes.
La voiture avançait avec une application très sérieuse, longeant le bord du trottoir comme si elle craignait de gêner les passants. Lorsque le pavé devenait irrégulier, je la prenais dans la main pour lui faire franchir l’obstacle avant de la reposer un peu plus loin afin qu’elle reprenne sa route.
Myriam observait la manœuvre avec amusement.
— Elle dépend beaucoup de toi.
— Tous les automates ont besoin d’un peu d’assistance.
Nous traversâmes une rue. Je ramassai la voiture au passage piéton et la déposai de l’autre côté. Sa tête pivota, consulta silencieusement plusieurs directions possibles, puis l’engin repartit avec assurance.
La promenade était agréable. Les vitrines étaient presque toutes éteintes. De temps en temps un omnibus passait lentement dans l’avenue en faisant vibrer les rails sous la chaussée humide.
À l’angle d’une rue, nous croisâmes un homme qui suivait un automate semblable au nôtre. Il portait une petite sacoche d’outils à la ceinture.
Nous échangeâmes un bref signe de tête.
Les deux petites machines ralentirent presque aussitôt. Leurs têtes articulées pivotèrent l’une vers l’autre quelques secondes avant de reprendre chacune leur direction.
— Vous voyez, dit l’homme avec un sourire, elles se reconnaissent.
— Elles se saluent entre collègues, répondis-je.
Nous poursuivîmes notre marche.
La petite voiture semblait satisfaite de son itinéraire. Elle ralentissait aux intersections, recalculait brièvement ses directions, puis repartait avec un sérieux presque touchant.
À l’angle d’une rue, une affiche de cirque montrait un lion et un éléphant sous un chapiteau rouge.
Mon ventre se contracta brièvement.
Après quelques minutes, Myriam ralentit.
— Attends.
Elle regardait une rue descendant légèrement vers la droite.
— Ce n’est pas par là ?
Je consultai le boîtier.
— Non.
Elle haussa légèrement les épaules.
— On peut quand même passer par là.
Elle s’engagea dans la rue avant que je puisse répondre. La petite voiture s’arrêta immédiatement. Sa tête pivota. Le boîtier recalcula silencieusement.
Pendant une seconde, l’automate sembla hésiter entre l’itinéraire prévu et notre propre direction. Puis il fit demi-tour avec beaucoup de sérieux avant de repartir derrière nous. Comme si nous demeurions malgré tout la donnée la plus importante de son calcul.
— Tu vois, dit Myriam. Il s’adapte.
— C’est précisément sa fonction.
Les lampadaires révélaient par endroits de larges marches de pierre si peu marquées qu’elles semblaient prolonger naturellement la pente avant de s’en détacher brusquement.
La petite voiture atteignit le bord de la descente. Sa roue avant paraissait légèrement de travers.
Elle hésita un instant. Sa tête métallique pivota lentement, comme si elle examinait encore la pente. Puis elle tenta malgré tout de poursuivre sa route.
Les roues heurtèrent la première marche. L’automate rebondit maladroitement de pierre en pierre avant d’être projeté dans un court vol absurde au bas de l’escalier.
Il s’écrasa quelques mètres plus loin sur la chaussée dans un bruit sec.
Nous restâmes immobiles quelques secondes.
Je descendis récupérer les morceaux. L’aiguille du cadran continuait d’indiquer la direction avec beaucoup de sérieux. La petite tête oscillait encore légèrement sur sa charnière.
Je la remis doucement dans la paume de ma main.
Le ressort était rompu.
Je me demandai un instant si la rue avait réellement choisi de se terminer par cet escalier, ou si Myriam avait simplement voulu vérifier ce qui arriverait.
Le dispositif n’avait pas encore intégré les escaliers dans son modèle du monde.
Myriam regarda la rue devant nous.
— Bon.
Elle releva légèrement son manteau.
— On continue ?
Je fis tourner la petite tête métallique entre mes doigts. Il aurait fallu démonter entièrement l’automate pour le réparer. Mais nous devions repartir tôt le lendemain.
Je rangeai les débris dans ma poche.
— Oui.
Nous reprîmes notre marche.
Sans guide.
Je remarquai presque aussitôt que je cherchais encore la petite voiture du regard avant chaque intersection. Sans elle, les rues semblaient moins certaines de leur continuité. Les réverbères éclairaient désormais par fragments, et entre deux halos la ville paraissait hésiter légèrement sur sa propre forme.
Même nos pas semblaient moins synchrones qu’un peu plus tôt.