I — Les signes mal lus — 09
Au fond de la vallée, les cultures dessinaient des carrés irréguliers bordés de haies sombres. Une rivière y serpentait sans hâte, reflétant par endroits la lumière pâle du matin. Au-dessus s’élevait le plateau, masse de pierre claire dont les falaises retenaient la brume comme un rebord retient l’eau.
La ville occupait ce plateau d’un seul tenant. Les anciens remparts en suivaient encore les lignes brisées. Les toits descendaient en gradins vers des places triangulaires enchâssées entre les murs, des ruelles étroites, des escaliers taillés dans la roche qui changeaient d’orientation sans prévenir.
Par endroits, la falaise affleurait sous les pavés.
Certaines rues semblaient construites pour empêcher de voir plus loin que le carrefour suivant. On apercevait souvent la Tour des Horloges au-dessus des toits, rarement la rue suivante tout entière.
Au point le plus haut, sur un éperon avancé au-dessus de la ville, l’Université dominait les remparts et les places basses. Ses façades claires prenaient la lumière avant les autres bâtiments.
De ses fenêtres, on voyait à la fois la Tour des Horloges au centre et, plus loin, la Porte Nord ouverte sur le vide de la vallée.
Où que l’on se trouve dans la ville, les façades de l’Université réapparaissaient tôt ou tard entre les toits.
C’est là que Salomé nous attendait.
Le concours de passage du cycle supérieur avait lieu chaque automne. Ceux qui avaient déjà exercé, parfois longtemps, devaient prouver qu’ils pouvaient encore monter plus haut.
Nous étions réunis dans l’amphithéâtre supérieur, celui dont les fenêtres donnaient à la fois sur la ville et sur la vallée.
Salomé se plaça devant nous.
— Vous déterminerez l’angle formé entre l’Université, la Tour des Horloges et la Porte Nord.
Un étudiant au premier rang leva la main.
— Angle mesuré dans quel plan ?
Un silence bref s’installa.
Salomé ne sourit pas.
— Dans celui des trois points.
Elle laissa la phrase se déposer.
— Le dénivelé est négligeable à l’échelle demandée.
Le murmure qui commençait s’éteignit.
— Précision attendue : au dixième de degré. Vous avez une semaine.
Elle referma son carnet et quitta la salle.
Nous restâmes un instant immobiles, les manuels ouverts devant nous, comme si la solution devait se trouver entre deux pages. Puis, l’un après l’autre, nous descendîmes vers la librairie du campus. Les plans de la ville furent épuisés en quelques minutes.
On les étalait sur les tables, on traçait des segments à la règle, on vérifiait les graduations. Certains repliaient aussitôt leur carte lorsqu’un autre étudiant approchait. Les discussions baissaient dès qu’un groupe voisin se rapprochait.
La Tour des Horloges figurait toujours dans un encart circulaire, agrandie et détaillée, comme si l’on avait voulu en souligner l’autorité.
La Porte Nord et l’Université apparaissaient à l’échelle générale.
Lorsque l’on tentait de relier les trois points, la ligne traversait la pliure centrale du plan. La jonction déformait légèrement les distances.
D’un feuillet à l’autre, l’angle variait.
Certains mesuraient directement sur le papier, corrigeaient à la marge, discutaient projection.
Aucun résultat ne coïncidait.
Le soir, je quittai l’amphithéâtre avec les autres.
Je descendais lentement les marches, ressassant les tentatives esquissées dans la journée : projections corrigées, moyennes pondérées, ajustements d’échelle.
Rien ne tenait.
Devant moi marchaient Thomas et un autre étudiant. Thomas parlait sans reprendre souffle ; l’autre ponctuait de hochements de tête et de brèves approbations.
— Si on tient compte de la projection, alors l’écart change encore… oui, mais la Tour est agrandie… donc ça décale tout… à moins de reprendre depuis la Porte… enfin, bref…
Ils tournèrent dans la rue des Arches.
Je les suivis sans accélérer.
— L’angle formé… entre l’Université… la Tour… la Porte…, continua Thomas en ajustant ses lunettes rondes.
Il ne ralentissait pas.
Il cherchait seulement à ordonner ses phrases.
— C’est entre trois positions réelles, de toute façon.
— Oui, oui, répondit l’autre.
Ils poursuivirent leur marche, déjà passés à autre chose.
Je restai quelques pas en arrière.
“Entre trois positions réelles.”
Je répétai la phrase intérieurement.
Les pavés sous mes semelles retrouvèrent une consistance. Je levai les yeux vers la ville.
Les rues traçaient des lignes invisibles.
Les distances n’étaient pas abstraites.
Il fallait mesurer grandeur nature.
Je me mis à sillonner les quartiers en comptant mes pas. Les ruelles étaient sinueuses, encombrées. Je dus recommencer plusieurs fois le même trajet pour stabiliser mes estimations.
Une marchande releva la tête en me voyant passer une troisième fois devant son étal.
Je traversai une église en pleine cérémonie.
La nef était saturée d’odeur d’oliban ; une fumée blanche montait en filaments lents vers les voûtes noircies. Les fidèles, agenouillés sur des prie-Dieu usés, se resserrèrent à mon passage sans interrompre leurs chants.
— …et voici : un homme dont la main tenait un roseau pour mesurer… disait le prêtre depuis la chaire.
Sa voix descendait en nappes régulières, ponctuée par le froissement des étoffes et le cliquetis d’un encensoir qu’un enfant de chœur balançait avec une application grave.
Je comptai mes pas jusqu’au transept, puis jusqu’au porche opposé.
Je ressortis, gardai la distance en tête, puis revins par la rue latérale pour vérifier.
La fumée s’était épaissie. Les fidèles ne se déplacèrent plus. Une femme suivit mes allées et venues sans reprendre le chant. On me laissa passer entre deux bancs étroits.
— …il mesura la porte orientale… reprit le prêtre.
Je comptai de nouveau. La troisième fois, plusieurs têtes se tournèrent avant même que j’atteigne le transept.
L’encensoir cessa de tinter un instant.
Le prêtre s’interrompit au milieu de son sermon. Son regard descendit vers la nef, me suivit jusqu’au porche.
Je sortis.
L’air extérieur me parut plus sec. Les pavés variaient. Mes pas aussi.
Je calculai une moyenne.
Dieu n’intervint pas dans le résultat.
Le lendemain, le dernier cours de la matinée portait sur les sources d’énergie.
La lanterne magique projetait sur le drap tendu des cartes colorées : barrages alpins, bassins houillers, ports industriels. Les frontières semblaient plus nettes sous la lumière de projection que sur les cartes ordinaires.
— Chez nous, l’eau suffit, dit un Suisse. Elle tombe des montagnes et ne dépend de personne.
— Chez nous, répondit un Belge, on descend la chercher sous terre. Elle coûte des hommes.
— Nous avons appris à faire venir le gaz d’outre-mer, dit un Français.
Un silence suivit.
— Cela suppose un empire, dit le Suisse.
Personne ne rit. Le professeur passa rapidement à la carte suivante.
À la pause, Ruth s’approcha avec son plan découpé.
La zone centrale avait été extraite de l’encart circulaire, redessinée à la main à l’échelle générale, puis recollée sans que l’on distingue presque la jonction.
Elle s’arrêta à une distance précise.
Ni trop proche, ni lointaine.
— On m’a dit que vous aviez l’habitude des villes qui ne se laissent pas lire du premier regard.
Elle parlait comme si elle constatait un fait déjà admis. La boussole qu’elle portait à une chaîne fine reposait au creux de son col ; l’aiguille oscillait légèrement, sans raison visible.
— Vous commenceriez par quoi ?
Son regard ne s’attarda pas. Elle détourna presque aussitôt les yeux, laissant la question en suspens.
— En la mesurant.
Un sourire passa sur ses lèvres. Pas large. Suffisant pour signifier qu’elle attendait autre chose — un détail, une méthode, un avantage.
Je ne donnai rien.
Elle sembla apprécier cette retenue. Elle observa son assemblage de papier, puis moi, comme si elle comparait deux constructions possibles.
Son visage s’éclaira d’une compréhension rapide.
Elle se retira sans se retourner.
Je compris que l’idée pouvait circuler. Il fallait que ma mesure tienne.
Je parcourais l’esplanade de l’Université non pour avancer, mais pour stabiliser ma mesure.
Je n’avais qu’un instrument : mes pas. Il fallait qu’ils soient constants.
Je marchai d’abord en ligne droite, d’un angle de façade à l’autre, puis revins sur mes traces en comptant à voix basse. Je comparai les deux résultats.
Une légère différence. Je recommençai.
Je pris ensuite une diagonale, mesurai la distance entre deux points fixes du dallage, puis la repris à reculons. Regarder le point d’arrivée allonge le pas ; revenir les yeux fixés sur la pierre précédente le raccourcit. Je notai l’écart et calculai une moyenne.
Les nouveaux étudiants me contournaient, hésitant à comprendre la logique de mes trajectoires.
Deux d’entre eux interrompirent leur conversation en me voyant revenir une quatrième fois près du même pilier. À force de reprendre mes lignes, je donnai moi-même l’impression de chercher autre chose qu’une mesure.
Au sommet des marches, Jonathan observait la scène. Il avait déjà passé l’épreuve. Il ne descendait pas. Lorsque je passai près de lui pour la troisième fois, il attendit que deux étudiants nous dépassent avant de parler.
— Vous avancez trop visiblement.
Je m’arrêtai.
— Vous pourriez m’éviter cette précision.
Il eut un bref sourire.
— Je pourrais. Mais je ne le ferai pas.
Un temps.
— Continuez. Simplement… moins droit.
Je repris mes vérifications en biais, feignant d’examiner les corniches ou de chercher quelque chose dans mes poches. Je décrivis des arcs discrets pour vérifier l’alignement des directions vers la Tour et vers la Porte. Je m’arrêtai devant un pilier, feignis d’en examiner la pierre, puis repartis dans l’autre sens. L’esplanade devint un instrument.
Les étudiants semblaient désormais me voir avant même que je ne passe près d’eux.
En levant les yeux une seconde, je vis que Jonathan me regardait avec une attention calme.
Pas d’aide. Pas d’indication. Seulement la satisfaction discrète de voir la méthode apparaître là où elle devait apparaître.
Au détour d’une rue étroite, deux hommes se tenaient face à face, trop près l’un de l’autre. L’un pointait du doigt un carnet ouvert ; l’autre gardait la main sur un trépied replié.
— Le point était là, dit le premier à voix basse, en ajustant sa cravate gris acier.
— Non. Vous avez déplacé la mire.
Le premier geste partit sans prévenir.
Une main repoussa une épaule.
L’autre répondit aussitôt.
Je me trouvai pris entre eux.
Un coude m’atteignit à la tempe.
Par réflexe, je saisis un poignet, le tordis légèrement. L’homme lâcha prise. L’autre trébucha en voulant profiter de l’ouverture. Ils tombèrent presque ensemble sur les pavés.
Je relevai la tête.
Derrière eux se tenait un fourgon d’arpentage garé en épi contre le trottoir.
À l’intérieur, soigneusement arrimé dans un coffret capitonné, reposait un théodolite — lunette cerclée de laiton, cercle gradué, vis micrométriques — cet œil de cuivre capable de fixer un angle. À côté, des règles télescopiques et des jalons peints en rouge et blanc.
Les invectives reprirent.
Je m’approchai du fourgon. Il suffirait de déployer le trépied, de bloquer la tête, d’aligner la lunette vers la Tour. Aucun étudiant n’aurait dû se trouver devant un tel instrument.
Une main se referma sur mon épaule.
— Vous touchez à quoi ?
La dispute s’était interrompue plus vite que si un supérieur était apparu.
L’autre homme me fixait maintenant. Leur colère venait de changer d’axe.
Leur regard passa de moi à l’instrument.
Je sentis l’angle se refermer.