Chapitre 11 – Le cœur désarmé

Mysterium Seminis

J’étais en congés depuis deux semaines. Je ne savais plus si c’était moi qui en avais eu l’idée, ou si quelqu’un me l’avait soufflée. Je n’aurais pas pu affronter le travail, les regards, les silences gênés. Depuis, à la maison, le temps semblait suspendu. L’air chaud apportait, depuis la haie, le parfum du chèvrefeuille mêlé au vrombissement des bourdons. Les antidépresseurs ne faisaient toujours pas effet : je devais encore patienter. Alors, dès que je pensais au travail, je prenais un anxiolytique : il me calmait, mais me laissait vidé. Comme si Asmodée s’asseyait sur ma poitrine, lourd et muet.

Ce matin-là, je montai au grenier, décidé à mettre un peu d’ordre dans mes affaires. Les cartons s’empilaient : classeurs oubliés, jeux vidéo poussiéreux, livres jaunis. En soulevant une pile, mon regard fut accroché par un volume relié de toile verte, aux lettres dorées un peu passées : Mysterium Conjunctionis.

J’avais oublié que je possédais ce livre de Jung. Le titre m’avait happé, sans raison claire, des années plus tôt — sans doute à une bourse aux livres. Mais là, quelque chose s’était réveillé. J’ouvris le livre.

Les premières pages me laissèrent perplexe : jargon alchimique, phrases sinueuses. Des gravures montraient des cercles entremêlés, des arbres aux racines enlacées, des figures androgynes aux traits fondus l’un dans l’autre. Puis une image me happa : un homme et une femme nus se tenaient la main devant une fontaine circulaire, sous le regard d’un roi et d’une reine couronnés. L’image me fit penser à Severus et Sophia. Une chaleur douce se diffusa dans ma poitrine : une présence familière, attentive. L’image vibrait comme un écho de mes rêves.

Un mariage intérieur, souffla Sophia en moi, douce et calme, comme deux rivières qui se rejoignent enfin.

Les mots de Jung, soudain, semblaient moins obscurs. Je pensai à mes figures : la lucidité de Tarsis, la rigidité de Severus, la douceur de Sophia. Quelque chose, en elles, demandait peut-être moins à être vaincu qu’accordé.


J’emportai le Mysterium avec moi dans mon bureau. Ses dessins me rappelaient ceux que j’avais griffonnés ces dernières semaines : des cercles, des mandalas, des arbres. Je posai le livre, sortis mon carnet, puis tirai un tiroir pour chercher un stylo. Au milieu d’un bric-à-brac de feuilles pliées et de trombones, mes doigts heurtèrent un petit objet dur.

La graine.

Je l’avais oubliée. Elle reposait là, minuscule et terne. Dans ma paume, un frémissement, un pouls minuscule. Je refermai aussitôt le poing, le cœur affolé. Elle m’avait été donnée, en rêve, par Asmodée. Et pourtant, elle était bien là. Un instant, j’eus envie de la jeter. Mais je la déposai sur le bureau, à côté du Mysterium. Sa présence me troubla : énigme muette, elle ressemblait déjà aux arbres de mes dessins.

Je restai là un moment, la main encore tiède de ce contact. Une tension me traversa, presque une promesse. Je voulais percer son secret. Je me surpris à sourire. Une étincelle oubliée refaisait surface : l’envie d’apprendre. Mais une intuition me soufflait que la vérité ne me plairait pas forcément.

L’ordre dans le chaos

Je profitai du calme pour remettre un peu d’ordre dans mes notes. Depuis plusieurs jours, je passais des heures à griffonner, sans but précis, juste pour remplir le vide. En feuilletant mon carnet, je découvris un chaos de mots, de schémas et de fragments de rêves. J’y retrouvai des cercles, des arbres stylisés, des silhouettes oubliées, toutes proches des gravures du Mysterium.

Une idée me traversa : et si je faisais de ce carnet quelque chose de plus construit ? Je m’amusai à le baptiser Le Livre des Ombres, comme ces grimoires de fiction — et parfois réels, chez les Wiccans — remplis de rituels et de symboles. L’idée me faisait sourire, mais je lui donnais une gravité inattendue : moi qui avais toujours craint de paraître ridicule, j’étais en train de créer mon propre livre magique.

Je pris un stylo noir et, d’un geste décidé, inscrivis le titre sur la couverture :

Le Livre des Ombres – par Calion.

Calion.

Le nom du mage héros de mes jeux de rôle d’adolescent, toujours accompagné de sa fidèle chouette Martel. Il m’accompagnait déjà à l’époque comme un guide : grand manteau de voyage, bâton gravé de runes, toujours un pas devant moi dans les donjons imaginaires. Je décidai qu’il serait l’auteur de ce carnet, le scribe qui consignerait mes rêves et mes intuitions.

Un apaisement discret emplit ma poitrine.

Je dessinai de grands cercles concentriques comme ceux vus dans le Mysterium, puis des arbres dont les racines se rejoignaient au centre. J’y ajoutai des symboles : l’épée de Tarsis, la montre steampunk de Modulus, le bonnet de Lysséa… Chaque figure intérieure avait sa place, et je les reliais par des flèches et des lignes, cartographiant un monde secret. Mon regard s’attarda sur la graine, posée à côté de mon Livre des Ombres. Je la dessinai elle aussi : minuscule, sombre, mais au centre d’un cercle de lumière.

Quand je refermai le Livre des Ombres, quelque chose en moi paraissait moins dispersé. Je le rangeai soigneusement dans le tiroir, la graine posée dessus, et contemplai ce modeste autel.

L’alchimie quotidienne

Profitant que je sois à la maison, Anouk avait refusé d’aller à son cours de sport et avait préféré rester lire avec moi.

— Chérie, papa a besoin de se reposer, avait soufflé Constance.

Mais j’avais accepté. Anouk s’était installée à mes côtés sur le canapé, son livre sur les genoux. Elle ne tournait pas les pages : je sentais qu’elle cherchait juste ma présence.

En fin de journée, je me préparai une tisane de verveine. L’odeur douce emplissait la cuisine. Anouk m’observa et, d’un air décidé, sortit le cacao en poudre.

— Moi aussi, dit-elle, comme si elle imitait un rituel.

Elle fit chauffer son lait et y versa une bonne cuillerée de chocolat, concentrée comme une petite alchimiste. Nous revînmes ensemble au salon, serrant chacun sa tasse fumante entre les mains.

Un rayon de soleil filtra par le rideau, la poussière dansant dans son sillage. Une chaleur inattendue m’envahit. Anouk posa sa tasse sur la table et s’approcha de moi.

— Papa… je ne veux pas partir en colo, dit-elle d’une petite voix. J’ai peur d’être toute seule.

Ses yeux étaient embués. Je posai ma tisane et la pris dans mes bras. La chaleur de son petit corps se mêla à la mienne ; je sentis ses épaules se relâcher contre moi, ce câlin devenant un refuge.

— Tu as le droit d’avoir peur, murmurai-je. On peut en parler. Et si tu veux, on annule.

Elle hocha la tête contre mon épaule, sans un mot. Nous retrouvâmes ensemble le bulletin d’inscription. Puis j’appelai l’organisateur.

— Ma fille ne viendra pas, dis-je simplement.

Cette fois, ma voix resta tranquille.


En fin d’après-midi, Anouk revint vers moi avec une feuille de papier à la main.

— J’ai fait un dessin, dit-elle.

Elle me le montra : un grand arbre, ses branches chargées de fruits lumineux.

— Celui-là, c’est toi, ajouta-t-elle en montrant le tronc.

Ma gorge se serra, submergée par une tendresse qui me dépassait.

— Merci, ma chérie… il est magnifique.

Je l’embrassai sur le front et l’invitai à s’asseoir près de moi. Le Mysterium traînait encore ouvert sur la table, comme s’il attendait qu’on y revienne. Anouk y jeta un coup d’œil intrigué.

— C’est quoi ? demanda-t-elle.

— Un vieux livre que j’ai trouvé. Regarde cette gravure, dis-je en lui montrant la page.

L’homme et la femme nus devant la fontaine.

— Ils s’aiment ? demanda Anouk en penchant la tête.

Je souris.

— Je crois bien, oui.

— Comme Maman et toi ?

— Oui.

Elle s’adossa contre moi. Un éclat doré traversa le rideau, éclairant son visage. Nous restâmes un moment à contempler l’image sans parler, et mon cœur s’apaisa.

Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut… murmura Sophia.

Je passai mon bras autour d’Anouk : je me sentais à nouveau capable d’accueillir ce qui venait.

…et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas…

Pourtant, au fond, une inquiétude flottait : tout cela pouvait-il durer ?

…pour accomplir les miracles d’une seule chose.

Léna : L’élan du cœur

Quelques jours plus tard, Léna m’accueillit avec son sourire habituel. Son bureau sentait le café chaud et les huiles essentielles.

— Un café ? proposa-t-elle.

— Non merci, une tisane si vous avez, répondis-je en esquissant un sourire.

Elle haussa les sourcils, amusée.

— Ça change ! Vous voyez, on progresse : d’ici deux séances, vous serez passé au rooibos vanille.

Je me surpris à rougir légèrement : le café me semblait trop nerveux, je voulais quelque chose de plus doux. Elle me servit une verveine, la même odeur apaisante que celle qui flottait à la maison ces derniers jours. Je lui racontai les dernières semaines : l’e-mail de Laurent, l’effondrement, l’appel à la médecin conseillée, le traitement, et maintenant ce calme étrange. Elle m’écoutait en silence, hochant la tête par moments.

— Vous avez traversé un orage, dit-elle quand j’eus terminé. Et maintenant, vous êtes comme sur une mer d’huile. Ce n’est pas la fin du voyage ; c’est un moment pour reprendre votre souffle.

Je caressai le bord de ma tasse chaude, hésitant un instant.

— La médecin a parlé de trouble anxieux généralisé… Vous qui me connaissez, est-ce que ça vous paraît juste ?

Léna pencha légèrement la tête.

— C’est cohérent, oui. Mais ne vous inquiétez pas : ce n’est pas contagieux, je peux continuer à vous voir sans masque.

Un sourire, puis elle reprit :

— Pour moi, le TAG est surtout un symptôme. Une alarme persistante. Ce qu’on travaille ensemble depuis des mois, ce n’est pas seulement l’anxiété : c’est ce qui l’a rendue nécessaire. Les blessures anciennes. Les stratégies de survie que vous avez dû mettre en place trop tôt.

Je hochai lentement la tête, en silence. Il me fallut un moment pour digérer. Puis je repris :

— Je crois avoir frôlé une nouvelle dépression… En quelques jours seulement, je me sens déjà hors du tunnel. C’est… magique, les médicaments ?

Léna sourit doucement.

— Les médicaments aident, bien sûr. Mais tout le travail que vous faites depuis des mois joue très certainement. Vous avez commencé à comprendre vos dynamiques intérieures ; ça vous rend plus résilient.

Je hochai la tête, touché par ses mots.

— J’ai aussi l’impression d’être… plus attentif, dis-je. Comme si j’étais ouvert à quelque chose.

Elle me fixa droit dans les yeux.

— Je voudrais que vous fassiez confiance à cette ouverture. Écouter vos élans plutôt que d’analyser sans cesse.

— Vous parlez d’intuitions ?

— Pas tout à fait, répondit-elle. Une intuition apparaît. Un élan insiste.

Elle s’interrompit un instant, puis ajouta :

— Essayez de ne pas les étouffer tout de suite.

Elle marqua une pause, esquissa un sourire :

— Et promis, pas besoin de stéthoscope pour les entendre.

Les mots de Léna me traversèrent : écouter mon cœur… Je pensai au fruit que Sophia m’avait offert dans mes rêves : accepter de le prendre, c’était peut-être ça, écouter cet élan sans chercher à tout contrôler. Je pris une gorgée de tisane : un apaisement tiède se propagea dans ma poitrine.

— C’est difficile, dis-je. J’ai toujours eu peur de me tromper.

— L’élan ne se trompe pas, répondit-elle doucement. Même s’il ne vous mène pas toujours là où vous l’attendiez, il vous mène là où vous devez aller.

La remarque de Léna fit tiquer plusieurs de mes figures sceptiques. Pourtant, je sortis de ma poche ce carnet que j’avais toujours emporté en séance — et qui portait désormais un autre nom : Le Livre des Ombres. En lettres capitales, j’écrivis :

Écouter mon cœur.

Puis, presque malgré moi :

Sophia ?

Je relevai la tête :

— Ça me fait penser à quelqu’un.

Léna sourit, sans poser de question. Je terminai ma tisane lentement, laissant la chaleur se diffuser jusque dans mes doigts. Le parfum de verveine restait accroché à ma gorge, doux et réconfortant. Une présence discrète me souffla : écoute.


En sortant du cabinet, une lumière oblique filtrait entre les branches, jetant des éclats mouvants sur le gravier. Je restai là quelques secondes, immobile, à regarder la poussière danser dans le faisceau doré. L’air frais portait une odeur de terre humide, de feuilles mouillées. La journée semblait ne pas vouloir finir ; en cette fin juin, le soleil traînait encore haut, promettant la clarté presque jusqu’à vingt-deux heures.

Une vague de mélancolie m’envahit. Cette lumière me rappelait les dimanches matin : Constance devant sa tasse fumante, Anouk encore rieuse de sommeil. Il y avait eu tant de distance entre nous ces derniers mois. Pourtant, une image s’imposa : Anouk qui me serrait fort dans ses bras la veille, comme pour s’assurer que je ne disparaisse pas.

Intuitivement, je voulais rentrer, les retrouver. Mais un élan plus profond m’attirait ailleurs : vers la mer. Un lieu ouvert, vaste, où je pourrais marcher et sentir mon cœur respirer. Je pris ma voiture dans cette direction.

Vers le centre

Le vent me frappa d’emblée, l’air marin saturé d’embruns me saisit les poumons. Je rabattis ma capuche et repris ma marche. Devant moi, le sentier côtier serpentait entre les ajoncs et les rochers. La mer, en contrebas, avait la dureté de l’acier ; les vagues s’écrasaient sur la grève avec un grondement sourd.

Je mis mes écouteurs et lançai un épisode d’Occulta. L’émission du jour portait sur la gnose. La voix grave de l’animateur s’imposa dans mes oreilles :

— Les gnostiques distinguent le faux dieu, qui offre une lumière trompeuse pour mieux asservir, du vrai dieu, qui libère.

Je ralentis le pas. Le vent couvrait parfois ses mots, mais certaines phrases résonnaient malgré tout :

— Le faux dieu est appelé le Démiurge. Il se croit maître de l’univers, mais il n’est qu’un artisan rusé, bâtisseur d’illusions. Son royaume n’est pas la lumière véritable, mais son simulacre.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à Tarsis : son sourire acéré, nourri de mes rancunes. Il ne créait rien, il manipulait. Une parodie de lumière, artisan d’illusions. Faux dieu, pensai-je.

— Autour de lui se tiennent les archontes, ses serviteurs. Chacun garde une porte différente : l’un exige que vous teniez votre place sans jamais dévier. L’autre vous réduit au silence, exigeant une obéissance muette.

Severus, jadis, avait joué ce rôle. Modulus le jouait encore à sa manière : pas de débat, pas de choix, seulement ce « oui » automatique qui effaçait toute contestation.

— Leur arme n’est pas la force, mais la peur : peur du chaos, peur du jugement, peur de perdre le contrôle. Tant que vous leur obéissez, vous restez captifs de leurs lois.

Je poursuivis ma marche. Les fougères détrempées me fouettaient les chevilles, la pluie me cinglait le visage. Je retirai ma capuche. La morsure du vent et de la pluie me rappelait que j’étais vivant. Comme si la nature elle-même me secouait pour m’arracher à la torpeur des archontes. La voix d’Occulta continuait :

— Mais si vous reconnaissez leur nature illusoire, le chemin vers le vrai Dieu s’ouvre : silencieux, sans menace, sans masque.

Je pensai à Rocamadour. À la barrière métallique de la station XIV, à cette sensation d’un centre silencieux derrière elle. Je ne savais pas encore le nommer. Je descendis vers une petite crique. Les rochers formaient un cercle presque parfait, comme un amphithéâtre naturel. Comme à Rocamadour, un seuil se dessinait : ici, le cercle des rochers semblait garder le passage vers quelque chose de plus vaste. J’éteignis le podcast et retirai mes écouteurs.

Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous, souffla alors une voix douce, la pierre elle-même laissant résonner la parole des anciens.

Sophia.

Le silence n’était pas total : le vent faisait vibrer les herbes hautes, la mer grondait derrière moi. Mais ce silence-là était habité. Je m’assis sur un rocher plat, les mains engourdies par le froid. Puis je fermai les yeux. J’eus l’impression de revoir la barrière de Rocamadour : la même sensation d’un cœur inaccessible, mais vibrant.

Il est là depuis toujours, comme une source qui coule sous la terre, poursuivit Sophia.

Tu ne peux pas le forcer. Approche-toi comme l’eau s’approche de la rive, pas à pas, comme tu le fais maintenant.

Je pris une grande inspiration. L’air marin me brûlait les narines ; je sentis mes épaules s’abaisser. Je pensai à toutes les figures. Chacune avait sa place, mais toutes semblaient tourner autour d’un point invisible. Je sortis mon Livre des Ombres. Mes doigts étaient engourdis, mais j’écrivis lentement :

Démiurge : Tarsis.
Archontes : Modulus, et jadis Severus.
Vrai dieu : le centre, le Soi.

Je posai mon stylo et relus ces quelques mots. C’était rudimentaire, mais c’était un début. Je rangeai le carnet et levai les yeux vers l’horizon. La mer s’étendait à perte de vue, grise et indomptable. Je me surpris à sourire. Une pensée fugace me traversa : Sophia saurait voir ce noyau lumineux.

Je n’avais que des fragments, épars, mais un fil se tissait : entre Rocamadour, Occulta, Sophia, et ce silence central que je commençais à pressentir. J’ignorais encore si ce centre m’accueillerait… ou me jugerait. Je me levai et repris le sentier, le vent redoublant sur mon visage. Je laissai le vent me frapper, sans chercher à me protéger.

Je marchais lentement, un pas après l’autre, chaque pas me rapprochant un peu plus de ce sanctuaire intérieur.

Imagination active : Le cœur qui écoute

De retour à la maison, je montai directement dans ma chambre. La pluie m’avait fouetté au bord de la mer, comme si elle avait lavé quelque chose en moi. Je me sentais calme, presque léger.

Je posai mon téléphone et ouvris les volets : un soleil doré inondait la pièce. La lumière se reflétait sur les murs pâles, dissipant doucement l’ombre des dernières semaines. Je m’assis sur le lit, le Livre des Ombres sur les genoux. Dehors, le vent agitait les branches ; son bruissement se mêlait aux craquements du bois dans la maison. Cette bande-son familière me réconfortait.

Je veux écouter mon cœur.

J’écrivis cette phrase lentement, comme pour l’ancrer dans ma poitrine. Puis je feuilletai les pages déjà remplies : croquis de mes figures intérieures, notes éparses sur les rêves. Mon regard tomba sur une citation de Jung que j’avais notée quelques semaines plus tôt : l’Anima est le guide intérieur féminin ; elle conduit l’homme vers son âme. Je sentis une chaleur se diffuser dans mon ventre.

Sophia.

Elle n’était pas seulement une image : elle était ce sens intérieur, à la fois oreille et regard, qui m’apprenait à percevoir au lieu d’imposer. Le Mysterium Conjunctionis me revint alors en mémoire, avec la pratique que Jung appelait « imagination active » : s’asseoir face à une image intérieure comme devant un invité, et écouter ce qu’elle a à dire. Je compris que je faisais déjà cela avec mes figures, parfois en écrivant dans mon carnet avant de me coucher.

Je rangeai le Livre des Ombres et m’allongeai, les volets grands ouverts. La clarté dorée m’enveloppait ; je laissai mes muscles se relâcher un à un, mes mains ouvertes sur le couvre-lit. Un sourire me vint, oublié depuis trop longtemps. J’eus soudain envie de la retrouver dans la forêt.

Avant de m’abandonner à une sieste, ma main glissa d’elle-même vers le tiroir de la table de chevet. Je l’ouvris et aperçus la graine. Dans la lumière dorée, elle n’était plus terne : elle vibrait d’un éclat discret, comme un cœur au ralenti.

Je la posai sur ma poitrine, au niveau du sternum, fermai les yeux… et me laissai happer par le sommeil.

Rêve : Le fruit du seuil franchi

La clairière centrale, où Sophia m’avait accueilli autrefois, était devenue un cercle de pierre fissurée. Les arbres jadis lumineux s’étaient figés, leurs branches desséchées dressées vers le ciel comme des lances noires. Une brume froide rampait entre les racines, noyant mes chevilles. Au centre, trônait le siège de pierre, vide. Et autour de lui, figés comme des statues, se tenaient Ædàn, Lysséa et Severus. Leurs visages étaient impassibles, blanchis par la poussière. J’eus un frisson : les voir ainsi me glaçait le sang.

— Pourquoi… ? soufflai-je.

Un craquement sourd me fit tourner la tête. Une silhouette sortit de l’obscurité, massive et familière : Asmodée. Je me figeai. J’avais cru que seules les figures non intégrées avaient résisté à la pétrification. Mais Asmodée… était déjà de pierre. On ne pétrifie pas une statue. Une faille — ou un rappel.

Asmodée s’approcha lentement. Sa peau grisâtre semblait vibrer d’une chaleur profonde. Mais son regard n’avait plus rien de la dureté d’autrefois : il était calme, presque solennel.

— Le cercle n’est pas complet, dit-il d’une voix grave. La pierre fendue doit se refermer.

Il désigna ma main. Je baissai les yeux : la graine y reposait toujours. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle pulsait faiblement dans ma paume, comme un cœur trop longtemps endormi.

— Plante-la, dit Asmodée.

Je m’agenouillai au pied du siège. Le sol était aride, craquelé ; mes doigts peinaient à gratter la poussière froide. J’y creusai un trou et déposai la graine.

Un souffle traversa la clairière. Le sol vibra sous mes genoux ; des fissures s’illuminèrent comme des racines de feu, déchirant la roche. Un tronc surgit, grandissant à une vitesse vertigineuse.

Un figuier.

Ses branches, larges et puissantes, s’étendaient au-dessus de moi. Ses feuilles d’un vert vif bruissaient sous une brise douce, et les premiers fruits gonflèrent, dorés, luisants. La lumière qui filtrait entre les branches baignait toute la clairière d’un éclat tendre, comme un lever de soleil.

C’est alors que je la vis.

Sophia.

Elle se tenait sous le figuier, pieds nus sur la pierre fissurée, la lumière jouant dans ses cheveux sombres. Elle s’avança sans un bruit, son sourire doux enveloppant tout mon être.

— C’est le fruit du seuil franchi, dit-elle en cueillant l’un des fruits mûrs. Croque-le : tu ne seras plus seul, car ses racines toucheront les tiennes.

Je mordis dans la pulpe dorée, qui éclata sous mes dents : sucrée, parfumée, elle libéra un flot de sève lumineuse qui descendit dans ma poitrine. Une chaleur douce se propagea dans mes membres ; mes doigts picotèrent, traversés par le retour du sang après un long engourdissement. Je rouvris les yeux.

Les statues autour de moi se fissuraient. Ædàn remua une main ; Lysséa cligna des yeux ; Severus redressa lentement la tête : la pierre se fendit et leur peau reprit des couleurs. Ils se tournèrent vers moi, vivants.

Asmodée s’approcha. Il n’avait plus rien du gardien du seuil : sa présence était toujours imposante, mais apaisée. Il s’inclina légèrement.

— Le cercle est de nouveau complet, dit-il. Le seuil est scellé.

Sophia s’avança alors. Je m’attendais à la voir se dissoudre dans la lumière, comme toujours. Mais elle resta. Elle me tendit quelque chose : un éclat de miroir, poli et lumineux, qui vibrait doucement dans sa paume.

— Ceci est ta vérité intérieure, dit-elle, un fragment de toi-même. Garde-le près de ton cœur, comme on garde une graine au chaud dans la terre : il te rappellera toujours qui tu es, même quand ta tête cherchera à tout diriger.

Je pris l’éclat : il était tiède, presque vivant. Ædàn s’approcha avec un sourire. Il leva le fragment entre ses doigts. La lumière du figuier s’y refléta, étincelante, et il l’appliqua contre l’un des vides béants du miroir. Un cliquetis cristallin retentit : les bords s’ajustèrent d’eux-mêmes, comme si le verre reconnaissait sa pièce perdue. Alors, une veine d’or s’ouvrit dans la fracture. Elle se déploya lentement, sinuant comme une racine de lumière, gagnant les autres fissures, qui se mirent à briller à leur tour. Le miroir frémit, parcouru de lignes dorées. Ses blessures n’étaient plus des cicatrices honteuses, mais un réseau de beauté.

Pendant qu’Ædàn s’affairait, Sophia posa une main légère sur mon épaule.

— Avant que tu partes, dit-elle, laisse-moi t’offrir un fil qui nous reliera toujours.

Elle leva sa main et accrocha un bijou vert, taillé dans l’émeraude, à mon oreille. Ses doigts effleurèrent ma peau : une chaleur brève, aussitôt relayée par le froid minéral.

— Pour que tu n’oublies pas d’écouter, dit-elle, comme on écoute la sève monter dans l’arbre. D’écouter l’inaudible, comme on apprend à voir l’invisible.

Je touchai l’émeraude du bout des doigts : elle pulsait doucement, tel un cœur minéral cherchant à unir mon souffle au sien. Ce n’était pas seulement un bijou : c’était la même lueur que j’avais déjà pressentie dans l’air de la clairière. Sophia s’installa ensuite à mes côtés, et cette fois, elle ne disparut pas. Elle rejoignit le cercle, aux côtés d’Ædàn, Lysséa, Severus et Asmodée. Modulus restait figé, légèrement en retrait, comme ancré dans son doute, le regard accroché au mien. Plus loin, Tarsis restait dans l’ombre, capuche basse, stratège n’ayant pas encore choisi son camp. Je les regardai tous : ils étaient là, vivants, et je n’étais plus seul.

Mais même dans ce cercle retrouvé, il restait une chaise vide. Je sentis une larme chaude rouler sur ma joue, mais je ne la retins pas. La lumière du figuier baignait la clairière, et une évidence me traversa : le cercle était intact, et son centre vibrait en moi.

Le mage et la chouette

Je m’éveillai lentement, comme après un long voyage. Le soleil de cette fin d’après-midi baignait ma chambre d’une lumière douce et dorée ; elle réchauffait mon visage et mes mains posées sur le drap. Mon corps tout entier semblait détendu, lourd mais paisible. Pourtant, mes lèvres avaient encore le goût sucré du fruit, et ma poitrine vibrait comme après une longue course.

Ma main chercha instinctivement mon oreille : il n’y avait plus l’émeraude, juste le clou temporaire. Mais ma peau gardait la mémoire de sa chaleur. Dès le lendemain, j’en voudrais un vert : garder le symbole vivant dans le réel. Je me redressai et attrapai mon Livre des Ombres sur la table de chevet. Je l’ouvris à une page vierge et, sans réfléchir, j’écrivis :

Sophia est en moi.

Je relus la phrase. Elle vibrait comme une évidence : je sentais encore la chaleur du fruit dans ma poitrine, l’éclat du figuier et le sourire de Sophia. Le cercle restait incomplet. Modulus et Tarsis attendaient encore leur place.

Je posai la main sur la couverture du Livre des Ombres, signé de Calion. Aussitôt, des phrases, tapies depuis longtemps dans l’ombre, me revinrent en mémoire :

Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.
Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

C’était exactement son style dans nos campagnes de jeux de rôle. Le mage qui m’orientait sans jamais donner toute la réponse. Je savais que ce n’était qu’un souvenir, et pourtant les mots vibraient encore.

— C’est toi qui me parlais… murmurai-je. Et toi, Martel, qui griffait ma cheminée et fouettait mes rêves ?

Ce n’est pas Calion que tu cherches, murmura Sophia avec douceur. Lui et moi sommes deux courants d’une même rivière : il ouvre le passage, j’en recueille l’écho. Et tous deux, nous coulons vers ce centre que tu cherches.

Une image me traversa : Calion se tenait au bord d’un sentier, Martel sur l’épaule, m’adressant un signe bref — comme pour dire que son rôle était accompli — avant de s’éloigner sous un clair de lune. Est-ce que c’était pour bientôt ?

Je refermai le carnet. La chambre était encore inondée de lumière. Un vent léger faisait vibrer les volets. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais prêt à affronter le monde pas à pas, sans vouloir tout comprendre d’avance.

Le souvenir de Constance m’effleura : son visage fatigué mais lumineux quand elle riait, sa main dans les cheveux d’Anouk pour la rassurer. J’eus un pincement au cœur : je voulais lui parler, mais je savais que le moment n’était pas encore venu. Pas tout de suite.