1 – Une journée écrasante
Juin pesait déjà de sa lourdeur interminable quand j’atteignis le bâtiment. L’odeur familière du hall — un mélange de café tiède et de désinfectant — ne m’apaisa pas : elle me rappelait au contraire la routine qui m’attendait. Je rangeai mon bonnet orange dans mon sac avant de gravir l’escalier. La boule au ventre était déjà là, tapie juste sous mon sternum.
Cache ton bonnet, vas-y, souffla Lysséa, blasée. Mais je vais quand même danser sur les bureaux.
Je montai les marches deux à deux, le cœur serré. Passant devant la porte grande ouverte du bureau de Laurent, je ralentis malgré moi. Il leva les yeux. Nos regards se croisèrent : je lui adressai un sourire crispé, il me rendit un bref hochement de tête. Ses yeux noirs restaient impénétrables. Tu sais ce qu’il pense ? Rien. C’est ça le secret de son air profond.
J’imaginais son regard me suivre alors que j’avais déjà tourné le dos, comme une brûlure impossible à effacer. Qu’est-ce qu’il pense encore de moi ? Je repris ma marche en tâchant de ne plus y songer. Derrière moi, Laurent parlait à voix basse avec un collègue, puis éclata soudainement de rire. Je savais que ce rire ne me concernait pas. Et pourtant, une part de moi se contracta, persuadée du contraire.
Après avoir salué rapidement mes autres collègues, je gagnai mon bureau. Je saisis mon vieux mug rafistolé et sortis chercher un café dans la salle de pause. La chaleur trop vive de la tasse fut mon seul réconfort avant de m’asseoir. À peine l’ordinateur allumé, les notifications se mirent à clignoter. L’écran me donna presque le vertige. Trois chiffres rouges sur la boîte mail. J’y avais jeté un œil à Rocamadour, mais il fallait désormais affronter chaque message. Je triai machinalement : la pile des « urgents » montait déjà comme un rempart.
Un e-mail me figea :
Accepteriez-vous de rapporter une thèse au Maroc ?
La soutenance avait lieu le mois prochain. Je pensai aux centaines de pages, au rapport à rendre, au voyage. Ma poitrine se serra. Mes doigts tapèrent pourtant :
Oui, avec plaisir.
Un « oui » de plus, avalé par la machine.
Deux minutes plus tard, un nouveau message de Claire, puis son appel prévisible. J’hésitai, refusai presque. Mais la lame froide de la culpabilité entra.
— Oui… au moins pour la collecte de données, lâchai-je.
Elle remercia avec chaleur. Encore un « oui » arraché.
La conversation de groupe s’alluma :
Déjeuner à la Brasserie du Centre ?
Les pouces levés s’accumulaient déjà. J’étais incapable d’écrire « non, » sans envie de répondre « oui. » Je restai figé.
Les messages bourdonnaient comme un essaim. Mes doigts tapaient seuls, gestes réflexes d’une main qui ne m’appartenait plus. Une voix neutre résonna : Répondre avec gratitude. Accepter sans délai. Avancer avec sérénité.
Un automate, derrière un écran.
2 – Socialisation assistée
Je finis par lever moi aussi mon pouce sous l’invitation à déjeuner. Comme un autostoppeur sur la route du quotidien, sans espoir d’échappatoire. À l’heure du rendez-vous, je traînai exprès dans mon bureau quelques minutes de plus, prétextant pour moi-même un dossier urgent. Quand je rejoignis le groupe, ils étaient déjà installés dans le petit restaurant du coin, l’un de ces lieux bruyants à l’heure de midi où les tables sont si proches qu’on se frôle les coudes.
— Ah, le voilà ! lança un collègue en agitant la main. On croyait que tu allais nous poser un lapin.
— Réunion qui s’est prolongée, improvisai-je avec un sourire.
Il ne restait qu’une place, en bout de table — parfaitement située à l’écart du centre des discussions. Les voix se chevauchaient : rires, anecdotes, projets. Je hochai la tête par réflexe, tout en sentant mon énergie fuir par vagues.
Quand la serveuse distribua les menus, je cherchai du regard les options végétariennes ; je savais déjà que cette petite précaution serait remarquée. Le choix était toujours aussi riche… L’incontournable hamburger végé, quelle audace.
— Ah, voilà notre ambassadeur du tofu !
La remarque me cloua. Joues brûlantes, cœur trop rapide. Je levai enfin les yeux :
— Ambassadeur peut-être… mais manifestement dépêché sur la mauvaise planète.
Un petit rire général détendit l’atmosphère. Lysséa, assise à ma droite comme si elle faisait partie du déjeuner, me souffla : bien joué, champion ! Un petit trait d’humour et hop, ils se calment. Tu vois, pas besoin d’épée, juste une vanne.
Je prétextai deux fois un besoin pressant pour m’isoler aux toilettes. Je restai quelques minutes contre le lavabo, les mains sur la céramique froide, respirant profondément.
Dans les yeux d’Aedàn, je lus une supplique : je ne veux pas y retourner… ils sont trop nombreux. Asmodée lui susurra de sa voix grave : sens le froid sur la peau, ça t’empêche de t’effondrer. Puis la voix plus sèche de Severus : chaque détour rendra le retour plus pesant. Retourne, et tiens le cadre.
Je levai les yeux vers le miroir piqué par l’humidité au-dessus du lavabo. Mon reflet semblait hésiter entre ces trois voix.
— Tu fais un marathon des toilettes ? lança quelqu’un en riant à mon deuxième retour.
Je m’assis et lâchai avec un sourire forcé :
— Voilà l’envers du végétarisme…
Nouvelle vague de rires. Lysséa me donna un petit coup de coude, comme pour dire : tu t’en es encore sorti avec une pirouette. Pas très glorieux, peut-être… Mais regarde, Aedàn : malgré tout, il a tenu sa place à table. Ce n’est pas rien. Dedans, Aedàn restait recroquevillé. Asmodée observait, lourd et impassible. Severus se tenait droit, presque rigide, comme pour me rappeler de tenir le cadre.
Quand enfin le groupe se leva pour regagner le labo, je sentis mes épaules se relâcher un peu. Mais le masque était toujours là, accroché à mon visage.
3 – L’envahissement
Il ne tomba pas. Pas même en franchissant la porte de la maison. Poser mon sac, enlever mes chaussures, répondre aux sollicitations : tout était exécuté avec une précision mécanique. Épaules tendues, mâchoires serrées, une pulsation sourde aux tempes.
Severus.
— Tu peux mettre la table ?
— Oui.
Je pris les assiettes une à une, mes gestes brusques, sans jamais ralentir.
— Tu peux surveiller les devoirs d’Anouk ?
— Oui.
Ma voix était un peu trop sèche, mais je ne pouvais pas l’adoucir. Mon souffle était court, chaque demande resserrait l’étau autour de ma poitrine. Severus dictait la marche à suivre : assurer, tenir, ne pas faillir.
Au milieu du dîner, Constance regarda silencieusement par la fenêtre et déclara soudainement :
— J’ai décidé d’organiser une journée portes ouvertes pour l’association.
Sa voix sonnait un peu trop légère pour paraître naturelle. Je me raidis, les doigts crispés sur la fourchette.
— Ici ? demandai-je, glacé.
— Oui, ce sera l’endroit parfait pour montrer qu’on vit nos valeurs au quotidien.
Mon cœur cogna, comme un rappel d’urgence. Les images défilaient : inconnus dans le salon, regards, voix, impossibilité de me cacher. Chaque visage prenait, dans mon esprit, les traits d’un juge. Alors la mécanique connue se mit en route :
Si je suis présent, l’angoisse me dévorera.
Si je m’échappe, la honte me rongera.
Toujours le même dilemme : souffrir tout de suite ou plus tard.
Constance inspira, puis poursuivit, plus bas :
— Je sais que ça t’angoisse. Mais ce projet… il me donne l’impression de servir à quelque chose. De ne pas juste rester enfermée entre ces murs. Quand je parle avec eux, je me sens utile, vivante. Et j’en ai besoin.
— Oui, mais pourquoi ici ? Sors de ces murs, justement. Je ne supporte déjà pas de croiser les voisins ! Tu voudrais que des inconnus défilent ici ?
J’aurais pu le dire calmement. Mais l’agacement prit le dessus. Constance froissa machinalement la serviette entre ses doigts, son regard fixé un instant sur la table. Puis elle planta de nouveau son regard dans le mien :
— Je pensais que tu me soutiendrais. Mais si tu n’en es pas capable, je trouverai le moyen d’y arriver quand même.
Son ton n’était pas dur, juste clair. Et soudain, je vis dans ses yeux qu’elle pouvait tenir seule, au moins un temps. Un poids tomba dans mon ventre. Je compris que si je continuais à m’opposer, tout exploserait. Je n’avais plus la force d’encaisser. Alors, comme toujours, je fuis de l’intérieur. Ma voix se posa sur ses rails :
— Si tel est votre souhait.
Modulus.
Le golem.
Ce n’était plus moi qui parlais, mais lui. Mon corps se relâcha, mais c’était un relâchement amer : je venais de m’abandonner moi-même. Un sourire figé, inhumain. À table, les conversations reprirent leur cours comme si rien n’avait eu lieu. Moi, j’avais déjà décroché.
Après le dîner, je m’isolai pour plier le linge. La maison vivait autour de moi : Constance rangeait, Anouk lisait sur son lit. Moi, je n’étais plus là. Mes pensées s’étaient éteintes derrière une vitre opaque.
4 – Léna : Les quatre stratégies de survie
Je m’assis sur le canapé, le carnet sur mes genoux, sans trop savoir par où commencer. Léna me laissa souffler quelques secondes avant de demander :
— Alors ?
Je pris une inspiration.
— Constance veut organiser une journée portes ouvertes pour son association… Chez nous, dans la maison.
Et après une pause :
— Au fond, je partage sa cause. Mais l’idée d’avoir des dizaines de visages inconnus dans mon espace me paraît… insurmontable. Je n’arrête pas d’y penser : les visages, les rires forcés, les conversations à tenir… Comme un film qui tourne en boucle.
Je fixai le sol, les mains crispées sur mes genoux.
— Mais j’ai dit « oui, » sans vraiment réfléchir. Presque par réflexe.
Je sentis ma gorge se serrer rien qu’en prononçant les mots. Léna hocha doucement la tête.
— Ça ressemble à ce qu’on appelle un mode Fawn, du modèle « 4Fs. »
Je relevai les yeux, intrigué.
— Fawn, comme Bambi ?
Elle esquissa un sourire.
— Fawn, comme le faon capturé par la lionne : il se soumet, il cherche à apaiser pour survivre. Vous, vous dites « oui » pour éviter le danger.
Je baissai la tête. L’image me heurta.
— Quand avez-vous appris que dire « non » pouvait vous mettre en danger ? demanda Léna doucement.
Je restai muet quelques secondes. Les images affluèrent : ma mère, son visage qui se fermait d’un coup, la colère éclatant comme une gifle invisible dès que je refusais. Puis le collège : chaque « non » déclenchait des rires cruels, parfois des coups. Alors, la voix de Modulus s’imposait : ne réponds pas. Cède, et tu éviteras le pire. Mais ce refrain sonnait désormais comme un métal usé, un souffle mécanique, fatigué d’avoir répété la même consigne trop de fois.
Après une pause, Léna conclut :
— Vous avez appris très tôt que dire « non » vous mettrait en danger. Alors vous avez appris à plaire. À éviter le conflit.
Je hochai lentement la tête. Ce n’est pas étonnant que ce mécanisme se soit automatisé.
— Modulus, murmurai-je.
Je me laissai aller contre le dossier du canapé, le regard perdu.
— Je croyais que… commençai-je, puis je me tus.
— Que quoi ?
— Que le plus dur était derrière moi. J’ai travaillé sur mes blessures d’enfance, j’ai réparé des morceaux du miroir… Je pensais que le reste suivrait tout seul.
Léna eut un sourire presque triste.
— La prise de conscience est une étape essentielle, mais ce n’est que le début. Le vrai travail, c’est de changer les automatismes. C’est ça qui est le plus long.
Je tenais fermement mon carnet.
— Contrairement à Lysséa, Aedàn, et même Severus, j’ai l’impression que je ne peux pas du tout contrôler cette partie. C’est… une partie autonome, on dirait.
Léna m’écoutait attentivement. Je poursuivis :
— Il y a quelques temps, je me suis retrouvé malade à crever avant une présentation. J’ai cru que je n’arriverais jamais à assurer. Mais en fait… si. C’est comme si Modulus avait pris les commandes et géré la présentation tout seul, alors que les autres parties agonisaient. Je sais que ça a l’air bizarre…
— Non, répondit Léna. Ce n’est pas bizarre. C’est un mécanisme automatique : Modulus vous protège, comme un pilote. Votre cerveau s’est structuré comme ça très tôt.
Je restai un moment silencieux. Automatique. C’était exactement ça : je disais « oui » avant même d’avoir eu le temps de réfléchir.
— Mais aujourd’hui, ça crée du surmenage, soufflai-je.
— C’est le paradoxe : il vous a sauvé, mais aujourd’hui il vous enferme. La première étape, c’est de le reconnaître quand il s’active. Et d’apprendre, petit à petit, à reprendre la main.
Je fixai le carnet sur mes genoux. Une image me traversa : moi, derrière une vitre, sourire mécanique figé. Modulus. En face, Léna esquissa un sourire chaleureux.
— On va apprendre à dialoguer avec Modulus. Votre masque social.
J’allais repartir et une question laissée en suspens me revint.
— Attendez… Vous m’avez parlé de modèle « 4Fs. » Et les trois autres « F, » alors ?
Léna sourit :
— C’est un modèle qui décrit quatre réactions automatiques du système nerveux face au danger. On parle de Fight, Flight, Freeze et Fawn.
Elle leva un doigt pour chacun :
— Fight : attaquer pour reprendre le contrôle. Flight : fuir dans l’action, rester occupé pour ne pas sentir. Freeze : se couper du monde pour survivre. Fawn : apaiser à tout prix, chercher à plaire.
— Un cinquième « F » ?
Léna arqua un sourcil.
— Fast-food. Quand tout va mal, je me réfugie dans les chips.
Elle éclata d’un rire bref, puis secoua la tête.
— Celui-là n’est pas encore validé scientifiquement.
Je hochai lentement la tête, pensif.
— Fight… c’est Tarsis.
— Tout à fait.
— Flight, ce serait Severus.
— Probablement.
— Freeze… Asmodée, soufflai-je.
Elle ne dit rien, mais son regard confirmait.
— Et Fawn… Modulus.
Je lâchai un rire nerveux.
— Génial… le pack complet.
— Les quatre poules infernales, conclut-elle avec un sourire. Mais maintenant que vous savez les reconnaître, vous pouvez commencer à les apprivoiser, plutôt qu’à les subir.
Je me tus, un peu sonné, mais je sentais déjà que quelque chose venait de s’éclairer : le cercle avait une logique. Je sentais que tout ce travail n’avait pas été vain.
Le sourire de Léna s’effaça lentement, une ouverture inattendue s’esquissant en elle. Elle resta silencieuse un instant, les yeux posés sur moi avec une attention calme.
— Je ne connais pas toutes les figures dont vous parlez, ajouta-t-elle doucement.
Elle marqua une pause.
— Mais je sens qu’elles ont chacune une fonction, une voix. Un rôle à jouer.
Elle reprit, presque dans un souffle :
— Vous avez construit un monde intérieur très structuré. C’est précieux. Je n’ai pas besoin d’en comprendre tous les détails pour voir que ça vous aide à vous relier à vous-même.
En sortant du cabinet, j’avais le souffle court. Une voix familière résonna :
Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.
— Calion
Je m’arrêtai sur le trottoir. Cette voix avait raison : le vrai combat commençait.
Mais au moins, dorénavant, j’avais une carte.
5 – Un geste impulsif
Je marchais sans but précis dans le centre-ville, les épaules encore lourdes du rendez-vous avec Léna. Le soleil traînait bas sur l’horizon, étirant de longues ombres dans la rue. La lumière douce se reflétait sur les vitrines, et je ralentis devant l’enseigne d’un perceur. Pas une bijouterie classique : derrière la vitre, s’alignaient des affiches de concerts de métal, des crânes décoratifs et des néons rouges.
Une conversation me revint brusquement : Anouk, il y a quelques semaines. Sa copine venait de se faire percer les oreilles et elle m’avait dit : je ne le ferai jamais. Je lui avais répondu que, moi, ado, j’aurais voulu le faire. Mais mon père me l’avait très fortement déconseillé. Tu auras beaucoup de mal à trouver du boulot avec un trou dans l’oreille, m’avait-il lancé. Je m’étais tu, à l’époque. Mais tu as un boulot, maintenant, avait rétorqué Anouk. Tu peux te faire percer l’oreille. Je souris malgré moi en y repensant. Ah oui, c’est vrai.
Je levai les yeux vers l’enseigne. Mon cœur accéléra. Une raideur gagna ma nuque, comme si un collier invisible se resserrait.
Severus soufflait : c’est un caprice. Ce n’est pas sérieux.
Modulus murmurait : as-tu évalué l’impact de cette initiative sur ton image professionnelle ? Enfin, quelle perception paternelle penses-tu induire par ce choix ?
Une voix plus vive s’imposa : fais-le pour toi, souffla Lysséa. Et puis franchement, un piercing à l’oreille, ce n’est pas un pacte avec le diable. Mes joues chauffaient déjà, comme marquées d’un trou qui précédait l’aiguille. Je pris une grande inspiration et poussai la porte.
L’intérieur sentait le désinfectant et le cuir. Un cliquetis métallique résonna quelque part dans la pièce, un bruit qui me donna envie de rebrousser chemin. Le perceur, le visage constellé de piercings et les bras recouverts de tatouages, s’avança vers moi.
— Vous venez pour un piercing ?
Je hochai la tête.
— Vous avez de la chance : le prochain client a décommandé.
Il me fit asseoir sur un fauteuil haut et posa devant moi un formulaire de décharge. Je sentais déjà mon cœur battre dans mes tempes. Je pris le stylo, les mains moites. La tension entre Severus et Modulus d’un côté, et Lysséa de l’autre, me fit trembler si fort que je crus lâcher le stylo. Je signai finalement d’un trait sec, presque en apnée. Sur l’étagère, une poupée au sourire figé me fixait. C’est papa qui l’a installée là, ou quoi ? s’étrangla Lysséa.
— Détendez-vous, dit-il en préparant le matériel.
Je le fixai, incapable de bouger.
Le claquement du pistolet résonna plus fort que prévu. Une chaleur brève pulsa dans mon oreille, répercutée jusque dans ma mâchoire. Et c’était terminé : un petit clou brillant ornait mon lobe.
Je me relevai, mais la tête se mit à tourner violemment. Je réglai la note d’une main tremblante et sortis sans un mot. Les pavés du centre-ville me parurent soudain instables ; je titubai jusqu’à un banc en bord de mer et m’assis lourdement. Je fermai les yeux, attendant que mes esprits reviennent. L’air salé me fouettait le visage, et je ne sentis bientôt plus la tension : juste un étrange mélange de vide et de soulagement. Je portai la main à mon oreille. Le clou d’argent était tiède contre ma peau. Une vague de fierté me traversa : je l’avais fait.
Bien joué, souffla Lysséa avec un sourire radieux. Elle bondit devant moi, ses mains se posant fermement sur mes épaules, comme pour vérifier que j’étais bien là, présent. Son regard me fixa une seconde, Puis elle éclata de rire : voilà, maintenant, t’as une petite lumière qui brille pour toi. Puis elle me tapota l’épaule avant de s’écarter.
Ils se moqueront, gronda Modulus dans un souffle froid. Une faille attire toujours le regard. Mais en l’entendant, je songeai que cette faille n’était plus une menace : c’était une brèche de lumière, semblable à celle qu’un jour je verrais fendre son plastron.
Une voix paisible souffla :
Tu viens de réussir ta première épreuve. Considère-la comme un tutoriel : la partie sérieuse commence maintenant.
— Calion
6 – Imagination active : Celui qui n’a jamais été secondaire
Quand je passai la porte, Anouk fut la première à me remarquer.
— Papa ! T’as une boucle d’oreille ?!
Je souris, un peu gêné.
— Oui.
Elle s’approcha, les yeux plissés.
— C’est… bizarre. Enfin… tu as suivi mon conseil, mais… je ne sais pas si j’aime le changement.
Je haussai les épaules, amusé par son hésitation.
— Moi, ça me plaît, déclarai-je.
Constance arriva du salon, attirée par la voix d’Anouk. Elle s’arrêta net en me voyant.
— Wow… je ne m’y attendais pas. Tu ne m’as même pas demandé mon avis.
— C’était volontaire, dis-je calmement.
Elle me fixa un instant, puis un sourire hésitant se dessina. Sa main monta à son oreille, geste machinal.
— En tout cas… ça te va vraiment bien. C’est… cool, même.
Mes épaules se détendirent malgré moi.
— J’ai l’impression de ne jamais faire de choix, soufflai-je. Là, j’en ai fait un.
Constance s’approcha et posa une main légère sur mon bras.
— Je t’aime.
— Moi aussi, répondis-je sans réfléchir.
Elle me dévisagea, un peu surprise.
— C’est vrai ?
— Oui, répondis-je d’un ton neutre, mécanique. Puis je tournai les talons pour monter l’escalier.
— Attends, lança-t-elle derrière moi. Tu participeras à la porte ouverte, ou pas ?
Je m’arrêtai sur la première marche.
— Je ne sais pas encore. Je verrai.
Et je montai sans me retourner.
J’avais réfléchi à Modulus toute la soirée : à quoi ressemblait-il ? Ça m’aiderait. Mais rien. Dans ma chambre, la fatigue me tomba dessus comme une chape. Mes jambes pesaient, mes épaules me lançaient, et je n’avais qu’une envie : m’allonger et disparaître. Mais je pris mon carnet, presque machinalement, et m’assis sur le bord du lit.
Avant toute chose, je notai le nom du livre dont Léna m’avait parlé aujourd’hui : Le trouble de stress post-traumatique complexe, de Pete Walker. Je voulais en savoir plus sur ce modèle « 4Fs. »Puis j’écrivis en haut d’une page :
« Pourquoi je dis toujours oui ? »
Je restai longtemps à fixer ces mots, attendant une réponse. Rien. J’essayai de me concentrer, mais mon esprit glissait sans cesse vers le dîner, les regards de Constance, la porte ouverte.
Ne fuis pas ta question. Écris-la, relis-la, laisse-la travailler en toi. C’est elle qui ouvrira la porte, conseilla Severus quelque part en arrière-plan.
Je pris le crayon et commençai à dessiner. Mon visage apparut, recouvert d’un masque de métal riveté, sans fissure. Derrière les fentes : l’ombre. Je sentis ma respiration se bloquer. Plus je traçais les contours du masque, plus je sentais son poids sur mon propre visage.
— Modulus, murmurai-je.
J’arrêtai le crayon et refermai brusquement le carnet. Impossible de rester plus longtemps avec cette image.
Je me levai et fouillai dans mes vieux carnets de dessin, espérant y trouver une clé. Les pages grincèrent : dragons, forteresses, silhouettes héroïques. Mais Modulus ? Rien.
Je tombai enfin sur un dessin oublié : une silhouette en armure, sans visage, debout derrière d’autres personnages plus colorés. Je frissonnai. Je t’avais pris pour un figurant, un rôle de passage.
Une voix froide sembla résonner dans la chambre : j’ai toujours été là, à écrire tes gestes.
Je claquai le carnet et m’assis de nouveau sur le lit, la main sur mon oreille percée. Le picotement me rappelait que j’étais vivant. Mais cette fois, l’étincelle était trop faible : je sentais déjà l’ombre de la forteresse se refermer autour de moi.
Je me glissai sous la couette et fermai les yeux.
7 – Rêve : La forteresse du silence
Je savais avant même d’ouvrir les yeux où j’étais : l’air froid et métallique portait une odeur de rouille et de poussière. La forteresse. Colossale, close, ses murs s’élevaient si haut qu’ils effaçaient le ciel. Un halo grisâtre étouffait toute lumière.
Je posai la main sur la paroi la plus proche : glaciale, recouverte de végétation mais intacte. En pénétrant dans la forteresse, les parois devinrent parfaitement lisses, comme coulées d’un seul bloc. Je compris que cette forteresse n’était pas qu’un lieu : c’était Modulus lui-même. Non pas un pilier comme Severus, ni un simple masque social, mais une masse compacte, façonnée pour obéir. Un golem silencieux… une créature artificielle, née de la peur et de la survie. Et quelque part, il me rappela l’homunculus de Faust : confiné dans un espace clos.
J’avançai dans les couloirs glacés, les murs lisses s’étirant jusqu’à l’infini. Tout semblait hermétique.
Puis, au détour d’un angle, une lueur attira mon regard : au loin, derrière une muraille épaisse, quelque chose brillait faiblement. Un éclat de verre ? Un fragment de miroir ?
Je me penchai, mais le mur était infranchissable. La lueur s’éteignit presque aussitôt, comme avalée par l’ombre.
Un bruit sec retentit : un écho lointain de portes qui claquaient. J’eus un frisson. Ces claquements avaient quelque chose de familier : la même brutalité que la porte de ma chambre s’ouvrant d’un coup, un soir de colère maternelle. Derrière les murs, des rires éclatèrent, étouffés : je les reconnus aussi. Les rires moqueurs du collège. Ceux qui s’insinuaient jusque dans mes rêves, me rappelant que je n’étais jamais à l’abri du jugement.
Une vieille voix me traversa, presque mécanique : ne montre rien. Laisse-les rire. Si ton visage reste de pierre, ils se lasseront. Puis le silence retomba.
Je progressai dans le dédale de couloirs. Chaque pas résonnait comme un coup de glas. Puis, au détour d’un angle, je le vis.
Modulus.
Il se tenait au centre d’une vaste salle circulaire, parfaitement immobile. Sculpté dans l’ombre, cuirassé de plaques rivetées, il restait immobile. Seuls ses yeux brillaient d’une lueur blanche et froide.
— La préservation de notre intégrité dépend d’une stricte maîtrise de la parole, dit-il d’une voix mécanique.
Chaque mot vibrait dans les murs comme un ordre inscrit dans la pierre.
Je m’avançai d’un pas hésitant.
— Pourquoi ? murmurai-je.
— Parler, c’est s’exposer. S’opposer, c’est risquer l’humiliation. Je réduis le risque.
Sa voix ne montait jamais. Elle se contentait de dérouler des vérités froides, irréfutables.
— Ce temps est fini, souffla une autre voix derrière moi.
Je me retournai : Lysséa était là, bonnet orange sur la tête, ses boucles brunes jaillissant de partout, rebelles à son image. Elle se précipita vers Modulus et frappa de toutes ses forces contre sa cuirasse. Le bruit métallique résonna dans toute la salle, mais Modulus ne broncha pas.
— Laisse-le respirer ! cria-t-elle. Ou je te fais voler tes boulons un par un !
Un éclat de lumière jaillit de sa main, mais Modulus la repoussa d’un geste sec, comme on repousse une mouche. Lysséa fut projetée contre le mur ; elle se releva péniblement, les dents serrées.
— Tes aptitudes actuelles ne permettent pas d’assurer ta préservation, dit Modulus en me fixant.
Je fis un pas en arrière.
— Ce n’est pas vrai, balbutiai-je.
— Observe l’environnement. Les vocalisations, les fermetures brutales, les manifestations sonores hostiles : souhaites-tu reproduire ce contexte ?
Je fermai les yeux un instant : les bruits résonnaient plus fort, plus proches. Je sentais ma poitrine se contracter comme si j’étais de nouveau cet enfant, le dos collé contre la cloison de ma chambre, priant pour que la tempête passe.
— La préservation de l’intégrité requiert la suppression totale de toute émission verbale, insista Modulus.
Je sentis un vide glacial se répandre dans ma poitrine. Lysséa martelait toujours l’armure de Modulus, mais ses coups faiblissaient, et il n’y prêtait déjà plus attention.
— L’expression verbale entraîne l’exclusion. L’opposition induit l’humiliation. L’exposition de soi conduit à l’anéantissement.
Ses mots se gravaient en moi comme des sentences. Je voulus répondre, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Un frisson parcourut ma nuque. Modulus s’approcha et posa une main lourde sur mon épaule.
— Cesse toute opposition. J’assure la fonction de bouclier.
Sa main semblait peser des tonnes. Plus elle s’appuyait, plus mes pensées s’enfonçaient dans une nuit intérieure, compacte, où même ma respiration semblait s’étouffer. Les contours du monde se dissolvaient.
Une voix grave, plus familière, fendit ce brouillard comme un coup de maillet sur une poutre :
— Ce n’est pas toi, le bouclier.
Je me retournai : Severus se tenait là, droit et solide, son armure sombre légèrement fissurée mais toujours debout.
— Je veille déjà sur l’intérieur. Ce n’est pas le silence qui protège, c’est l’axe.
Modulus ne se troubla pas.
— Tu interviens trop tard, Severus. Mieux vaut prévenir les humiliations que gérer les dégâts après coup.
Severus serra la mâchoire.
— Mais je peux les encaisser. Et y répondre.
Un bref silence tomba. Sa phrase résonnait sans force. Modulus resserra son emprise sur mon épaule, tranchant :
— Insuffisant. La survie exige le silence absolu. Je ne vois pas d’alternative sûre.
Les murs tremblèrent. Severus fit un pas en avant, son regard planté dans celui de Modulus :
— Tu n’es pas mon ennemi, souffla-t-il.
Modulus eut un bref sursaut. Ses doigts se desserrèrent légèrement ; un craquement sec résonna dans sa cuirasse, la phrase trouvant une brèche, et la lumière de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.
Puis il frappa le sol de son poing ; une onde froide traversa la salle et Severus fut projeté en arrière, plaqué contre un mur de la forteresse. Je voulus crier, mais ma gorge resta sèche. Severus tentait de se relever, mais Modulus avait déjà gagné du terrain.
— Reste immobile, m’ordonna-t-il. Laisse-moi te protéger.
J’eus l’impression que mon corps se pétrifiait. Mes doigts se raidissaient, mes jambes se figeaient. Derrière les murs, les rires du collège se transformèrent en moqueries claires, distinctes : tu es ridicule ! Tu te crois intéressant ? Et les cris maternels vinrent se mêler aux rires : tu vas voir ce que tu vas voir !
— Le silence total demeure notre meilleure garantie de survie, conclut Modulus.
Et je sombrai dans un silence de pierre.
Je me réveillai le cœur battant, prêt à s’arracher de ma poitrine. Ma tempe pulsait, comme prise dans un étau. La chambre restait noyée dans le noir. Je portai la main à mon oreille percée : elle me picotait encore, souvenir de la première brèche ouverte par Lysséa dans mon masque. Je demeurai immobile, le souffle haché, incertain même d’avoir les yeux ouverts.
Une brèche. Mais la guerre ne faisait que commencer.
Je me rendormis sur cette pensée.
8 – Ce masque n’est pas moi
Au réveil, la lumière pâle filtrait à travers les rideaux, mais l’ombre de la forteresse n’avait pas quitté ma peau. Je restai un moment immobile, le souffle court, les yeux fixés au plafond. La chambre me paraissait irréelle, comme si je n’avais pas vraiment quitté le rêve. Je me redressai péniblement et attrapai le carnet sur la table de chevet. Les pages bruissèrent entre mes doigts. J’écrivis en haut d’une page :
« Ce masque n’est pas moi. »
Mes doigts tremblaient encore, comme s’ils refusaient de tracer les lettres. Je restai à contempler la phrase. Puis ma main se porta à mon oreille. Le contact me fit grimacer, mais cette piqûre était plus qu’une douleur : c’était la preuve que j’étais vivant. Que je venais de poser un acte de liberté. Un trou à l’oreille… et bientôt une fissure dans la cuirasse ? J’imaginais les coups infructueux de Lysséa contre l’armure de Modulus.
Pas de fissure ? Eh bien, on agrandira le trou.
Une autre pensée me vint : Severus. Protecteur trop zélé, muré dans sa rigidité, jusqu’à ce que j’apprenne à l’apprivoiser, à comprendre sa fonction et à accepter sa droiture sans m’y enfermer. Je voyais mieux leur différence : Severus tenait l’axe intérieur, Modulus gardait la façade. Deux critiques en miroir : l’un tourné vers moi, l’autre vers les autres. Et ce soir, dans la forteresse, Severus avait tenu tête à Modulus, fût-ce un instant.
« Peut-être que Modulus aussi finira par m’aider ? »
Je fermai le carnet, le poids de sa couverture contre ma paume me ramena au présent. Je ne savais pas encore comment l’apprivoiser, mais je savais que c’était possible. Et une intuition monta : il y avait une autre force, plus sombre, qui attendait son heure. Je sentais déjà son frisson.
En descendant à la cuisine, mon regard se posa sur la vitre. Dehors, des lampions d’été diffusaient leurs lueurs parmi l’ombre. Dans la vitre, mon reflet tardait à apparaître. À sa place, une silhouette immobile me fixait. Quand je clignai des yeux, il n’y avait plus rien.
Chapitre 10 – La ligne rouge
(à paraître le 29 février 2026)
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