III — Ce qui ne passe plus — 09
J’arrivai au centre sans avance. Le trajet depuis le kiosque avait pris plus de temps que prévu. La paroi s’était laissée gravir sans résistance. Le mouvement était venu tout seul. Le kiosque, lui, était resté derrière. Ma combinaison gardait encore la chaleur. Mes épaules tiraient. J’avais l’impression de respirer un peu trop vite.
Je n’eus pas le temps de passer par ma chambre. La réception avait déjà commencé. J’ôtai simplement la combinaison dans le hall. Le concierge la prit sans un mot. Il la suspendit dans un casier, à côté de ma cartouche presque vide.
Je la regardai disparaître.
Je remis un peu d’ordre à ma chemise. Le tissu collait encore à la peau.
Je traversai le hall.
La salle était déjà pleine. Une grande table occupait le centre. Seize places. Un bar longeait le mur. Des verres attendaient en rang. Autour de la table, les groupes s’étaient déjà constitués. Les conversations circulaient déjà sans moi.
Salomé se tenait debout. Elle attendit que les derniers retardataires franchissent la porte.
— Merci d’être venus. J’espère que votre voyage s’est bien passé et que vous retrouverez ici un peu du confort à la française.
Les conversations s’interrompirent.
— Je vous souhaite un excellent séjour, et surtout des échanges fructueux.
Un léger silence.
— Le bar est ouvert.
Au-dessus du comptoir, une batterie de robinets alimentait un réseau de conduites gainées de cuivre. L’ensemble vibrait doucement, comme une machine qui travaillait déjà depuis longtemps.
Salomé fit un signe vers le bar. Puis elle disparut dans les conversations sans avoir besoin de s’asseoir.
Le bruit revint immédiatement.
Je cherchai Jonathan.
Il parlait déjà avec trois personnes. Il leva les yeux, m’aperçut et sourit.
— Jonas ! Ravi de te voir.
Il désigna brièvement son petit groupe.
— Laisse-moi deux minutes.
Puis il se retourna avant même que je puisse répondre.
Je fis le tour de la table.
Une seule chaise était restée libre. À l’extrémité.
Je m’assis.
L’homme à ma droite gardait les mains posées bien à plat devant lui. Il suivait une conversation qui se déroulait plusieurs places plus loin.
Je tournai légèrement la tête.
— Bonsoir.
Il répondit d’un simple signe.
— Vous êtes ici pour vos recherches ?
— Oui.
— Vous travaillez sur quel projet ?
— Le même.
Il sembla considérer que cela répondait à ma question. Il regarda de nouveau vers l’autre bout de la table. Il me parut difficile de poursuivre la conversation sans l’aide d’un verre. Je me levai pour rejoindre le bar.
Matthias n’avait pas changé de place.
— Bonsoir.
Il inclina légèrement la tête.
— Comme les autres, dis-je.
Il prit le temps de réfléchir.
— Les autres n’ont pas tous choisi la même chose.
Je regardai les chopes autour de moi. À première vue, elles se ressemblaient toutes.
— Qu’est-ce qu’ils ont pris ?
Il désigna le mur derrière lui.
— L’une des suggestions du jour.
Je levai les yeux vers le tableau. Plusieurs noms étaient inscrits sur un tableau.
La Balade Voilée.
Le Retour Lent.
La Soufrée.
L’Échange Clair.
Pas si français que ça. Je revins à lui.
— Je vais prendre la plus demandée.
— Nous ne tenons pas ce genre de statistiques.
Je cherchai un autre critère.
— La plus simple.
Il sembla réfléchir.
— Cela dépend de ce que vous cherchez.
— C’est-à-dire ?
— Quelque chose de stable… ou de plus ouvert ?
Je n’avais pas prévu cette distinction.
— Je ne sais pas.
— Vous avez une préférence ?
— Non.
— Une habitude ?
— Pas vraiment.
— Une contre-indication ?
— À quoi ?
Matthias ne répondit pas.
Personne ne semblait avoir eu à choisir aussi longtemps.
Je songeai à Myriam. Elle aurait choisi en dix secondes.
— Nous allons rester sur quelque chose d’ouvert.
Je regardai derrière moi, où les conversations continuaient.
— Je voudrais surtout parler avec eux, dis-je.
Il suivit mon regard. Puis fit un signe discret au barman.
Ils échangèrent quelques mots que je n’entendis pas.
Le barman prit un verre à pied. Le remplissage demanda un certain temps. Plusieurs liquides. Deux couleurs. Une mousse très fine. Puis un petit parasol.
Il observa le résultat avec satisfaction.
Le ballon était presque deux fois plus large que les autres verres.
Matthias me le tendit.
— Voilà.
Je le pris.
Il occupait déjà plus de place que la conversation que j’étais venu chercher.
Je regagnai ma place avec précaution, le liquide oscillant à chaque pas.
Je regardai autour de moi.
Toutes les chopes étaient posées au sol. Chacun avait laissé son verre dans l’espace entre sa chaise et celle de son voisin de droite.
L’espace entre nos deux chaises était vide.
J’imitai leur geste.
Le pied du verre trouva bien le sol. Mais le ballon remonta jusqu’à hauteur de la table.
Il s’immobilisa exactement entre mon voisin et moi.
J’essayai de reculer.
Le dossier de la chaise heurta le mur. Je ne gagnai que quelques centimètres.
Je reposai finalement le verre sur la table.
Ce n’était pas mieux. Le ballon occupait toujours tout l’espace. Le petit parasol descendait à hauteur de mon visage.
Je me décalai pour apercevoir mon voisin.
— Vous disiez ?
— Toujours rien.
Il continuait de suivre une autre conversation.
— Vos recherches avancent ?
Il tourna enfin la tête vers moi.
— Ce n’est pas ce qui se dit dans la file.
Sa voix me parvint assourdie.
Je me redressai.
Le verre reprit aussitôt sa place entre nous.
Je cherchai Jonathan du regard.
Il parlait toujours. Sa chope reposait au sol, contre sa jambe.
Il leva enfin les yeux. Je levai légèrement mon verre.
Il me sourit.
— Deux minutes, dit-il.
Je hochai la tête.
Je comptai vaguement jusqu’à deux minutes. Il parlait toujours.
Je finis par me lever. Le ballon m’obligea à contourner la table plus largement que prévu.
Lorsque j’arrivai près de lui, quelqu’un venait d’achever une phrase. Jonathan se tourna vers moi.
— Oui ?
Je cherchai où poser le verre. Il n’y avait pas de place.
Je le gardai entre nous.
— Sur le passage à l’échelle, je me demandais si…
Je m’interrompis pour retenir le liquide qui montait contre la paroi.
Quelqu’un reprit aussitôt :
— Nous sommes d’accord sur le fond. La difficulté est ailleurs.
— Exactement, répondit Jonathan.
Il se tourna de nouveau vers le groupe.
J’attendis. Le verre occupait toujours l’espace entre nous.
Je tentai une seconde fois.
— Parce que si on reprend les contraintes de départ…
Personne ne releva. Les phrases continuaient de circuler.
— Il faut simplifier.
— Oui, c’est encore trop complexe.
— On peut le présenter autrement.
Je regagnai ma place.
Le ballon retrouva naturellement sa position devant moi. Je voulus le pousser de quelques centimètres. Le liquide se souleva aussitôt.
Je retirai la main.
À travers le verre, les visages se découpaient en fragments. Les voix arrivaient avec un léger retard.
Je crus trouver une place.
Une autre voix l’occupa aussitôt.
Le verre demeura entre nous.