Chapitre 4 – Les failles du quotidien

1 – Le plat de pâtes

La lumière froide du soir enveloppait la cuisine. Le lave-vaisselle, plein, patientait pour qu’on le lance ; des miettes et des tasses mal rincées traînaient sur le plan de travail. Anouk dessinait sur un coin de la table, concentrée sur ses feutres, la langue dépassant légèrement de sa bouche : un monde à part, presque imperméable à nos éclats.

— Tu pouvais au moins lancer le lave-vaisselle, dit Constance en s’en chargeant « à ma place. »

— Je viens juste de rentrer, répliquai-je. Je prépare déjà le repas.

— Un plat de pâtes, ce n’est pas vraiment…

Le frigo claqua — un bruit sec, métallique, comme une lame qu’on dégaine. Anouk leva la tête ; mes mains s’étaient déjà fermées en poings. Ma nuque raide, comme celle d’un enfant pris en faute.

— Tu répètes toujours que tu fais le repas, reprit Constance en remontant ses lunettes, mais tu oublies que je m’occupe de tout le reste : les lessives, les rendez-vous d’Anouk, les papiers…

Le vieux refrain reprenait. Nos phrases se chevauchaient, la cuisine rétrécissait comme une arène. Chaque mot ricochait plus fort. Anouk avait cessé de dessiner. Sa main restait suspendue au-dessus de la feuille. Son regard glissait d’un visage à l’autre, inquiet.

— J’ai l’impression d’être seule à porter tout ça, dit Constance en haussant la voix.

Je savais qu’elle n’exagérait pas : j’aurais pu m’investir encore plus. Mais la phrase m’échappa, trop fort :

— Moi aussi !

Anouk sursauta et, soudain, ses yeux se remplirent de larmes. Elle essaya de se cacher derrière son dessin, mais ses épaules tremblaient. Chacun retenait son souffle ; le vrombissement du lave-vaisselle emplissait maintenant tout l’espace. Ma gorge se serra. La honte montait comme une vague acide. Tout mon corps me criait de me raidir. Ne pas crier. Ne pas ajouter de peur. Constance s’était tournée vers Anouk :

— Chérie, ça va…

Je l’observai poser doucement une main sur l’épaule de notre fille. Elle avait ce ton et ce geste qui apaisaient tout. J’avais toujours admiré sa façon de trouver les mots justes, là où moi je restais maladroit. Mais Anouk pleurait déjà, des larmes muettes qu’elle ne cherchait même pas à essuyer. Constance n’avait pas besoin de s’excuser ; mon corps m’accusait déjà, comme s’il portait seul toute la faute.

— Ça suffit, murmurai-je, la voix étrangère.

Je laissai tomber les pâtes dans l’eau bouillante et sortis, la mâchoire douloureusement serrée.


Cette nuit-là, la maison m’étreignait, étouffante comme une armure. Je comptai les heures dans l’obscurité, la nuque crispée. Chaque bruit me ramenait à d’anciens soirs de dispute : portes qui claquent, pas précipités, huis clos invisible.


Le lendemain matin, alors qu’Anouk était occupée à enfiler ses chaussures dans l’entrée, Constance m’attira dans notre chambre. Elle referma la porte derrière elle doucement, comme pour éviter que le moindre bruit filtre.

— Je réfléchis depuis longtemps à comment te le dire, commença-t-elle d’une voix basse.

Je me tenais debout, maladroit, comme un adolescent convoqué par un professeur. Ma nuque était déjà raide ; je savais que ce qui allait suivre me transpercerait. Constance inspira profondément, remit ses cheveux en arrière avec la lenteur d’un geste mille fois répété.

— Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça.

Ses mots claquèrent comme une porte, résonnant dans ma poitrine. L’air se retira, ma gorge se serra, mon corps se replia dans la vieille peur. Les yeux rivés au sol, je restai muet.

Elle parlait encore, mais je n’entendais plus. Ses mots se dissolvaient, étouffés par l’épaisseur de l’air. Un autre lieu s’imposa. Une autre voix, comme surgie d’un couloir lointain. Celle de la conseillère conjugale, des mois plus tôt.

2 – Un flashback conjugal

La maison de ville avait quelque chose d’apaisant dès le seuil. Une salle claire sur jardin, murs sable, coussins beiges, odeur de cire et de thé épicé : tout semblait m’inviter à relâcher mes épaules. La conseillère conjugale nous accueillit avec un sourire chaleureux, une femme d’une quarantaine d’années, cheveux châtains relevés en un chignon flou, un collier de pierres vertes autour du cou.

— Entrez, installez-vous. Vous préférez le canapé ou les fauteuils ?

Je laissai Constance choisir. Elle désigna le canapé d’un geste rapide et s’y assit, les mains jointes entre les genoux. J’eus l’impression qu’elle s’enfonçait dans les coussins pour se cacher. La pièce donnait sur un petit jardin : au fond, un pommier encore dénudé de l’hiver dressait ses branches comme des bras maigres. La conseillère prit place dans un fauteuil bas, un carnet posé sur ses genoux. Elle nous observa un instant, ses prunelles sautant de visage en visage.

— Alors… qu’est-ce qui vous amène ?

Je sentis mes épaules se raidir. Par réflexe, je me tournai vers Constance : c’était elle qui avait provoqué ce rendez-vous. Mais elle secoua la tête, les yeux déjà brillants.

— Je… je ne vais pas réussir à en parler sans pleurer, murmura-t-elle.

Elle détourna le regard, comme honteuse. La conseillère lui tendit une boîte de mouchoirs, puis se tourna vers moi.

— Vous pouvez commencer ?

Je me sentis pris de court : je n’avais rien préparé. J’inspirai profondément.

— On se dispute beaucoup en ce moment. Souvent pour des broutilles.

La conseillère nota un mot sur son carnet, sans m’interrompre.

— On se mesure sans cesse : qui fait quoi, qui en fait trop ou pas assez…

Je jetai un coup d’œil à Constance : elle ne disait rien, ses mains crispées sur ses genoux.

— On s’enferme dans nos listes : qui a lavé la vaisselle, plié les lessives, taillé la haie, pris les rendez-vous pour Anouk… On tient des comptes chacun de notre côté : c’est toujours là, en fond. Et à force, ça explose. Peut-être qu’on est juste épuisés, tous les deux.

Je me tus, mal à l’aise. La conseillère laissa le silence s’installer, sans chercher à combler le vide. J’entendais le bruit léger d’un merle dans le jardin. Constance finit par relever la tête, dégageant ses boucles rousses d’un geste hésitant, comme si elle cherchait de l’air.

— Je suis d’accord avec tout ça, souffla-t-elle. Mais ce n’est pas juste le ménage.

Elle inspira, essuya ses larmes d’un revers de main.

— Ce qui m’embête le plus, c’est qu’on n’a plus de complicité. On se dispute pour le ménage parce que c’est le seul sujet de conversation qu’on a encore.

Je sentis un pincement dans la poitrine ; je voulais protester, dire qu’on parlait aussi d’Anouk, de nos journées, de nos projets… mais je savais qu’elle avait raison.

— Je ne me sens plus proche de toi, reprit-elle en me regardant. Avant, on se confiait, on riait ensemble. Maintenant… on se croise. Tu t’enfermes dans ta chambre pour travailler, moi je m’occupe d’Anouk, et on s’effleure à peine.

Ses mots la faisaient reculer, hors de ma portée. Je baissai les yeux : je n’avais pas envie de la contredire.

— Et je ne peux pas continuer comme ça, ajouta-t-elle d’une voix plus ferme.

La conseillère hocha lentement la tête.

— Je comprends. Vous avez identifié les symptômes : les disputes autour du ménage, les comptes implicites… mais aussi ce qu’il y a derrière : le manque de lien, de complicité. C’est souvent ce qui ronge les couples, plus que les désaccords en eux-mêmes.

Elle croisa les mains sur son carnet :

— Si je vous demandais de me dire un souvenir récent de complicité, qu’est-ce qui vous viendrait ?

Je jetai un regard à Constance ; elle haussa légèrement les épaules. Je n’avais pas de réponse non plus.

— Justement, murmura-t-elle. Je ne m’en souviens pas.

La conseillère fit un signe de tête :

— C’est un point de départ. Nous allons travailler là-dessus. Recréer des moments ensemble qui ne soient pas liés aux corvées ou à la gestion du quotidien. Parce que soyons honnêtes : personne n’a envie d’avoir « pliage de linge » comme souvenir romantique.

Je sentis la honte monter, la même qu’au soir de la dispute. Je hochai la tête, absent. La conseillère esquissa un sourire :

— Ce n’est pas irrémédiable. Mais ça demandera de la patience… et d’accepter de se dire les choses avant que la cocotte-minute n’explose.

Constance acquiesça, ses yeux encore humides. Elle semblait déjà épuisée par le simple fait d’avoir parlé. Je croisai ses yeux ; un frisson me traversa. À un souffle de moi, elle semblait déjà sur l’autre rive. La conseillère attrapa un feutre et traça un cercle autour d’un point central :

— Voilà le problème. Vous devriez l’affronter côte à côte, mais vous vous tenez de chaque côté du cercle, à vous tirer dessus.

Je fixais le diagramme : le point central ressemblait à un trône dans une salle circulaire. Et, l’espace d’un instant, il me sembla que la conseillère elle-même y siégeait, silhouette hiératique, juge silencieux. Je détournai les yeux, mais l’impression resta collée à ma rétine.

3 – Quand les voix s’entrechoquent

Je clignai des yeux : la voix de la conseillère s’effaça, c’était Constance qui parlait. Je revins lentement au présent, comme on remonte d’un rêve trop profond. Elle me fixait, les bras croisés. Je n’avais rien entendu de ce qu’elle venait de dire. Je tentai de rattraper le fil, mais il m’échappait encore.

Constance attendit un instant en ajustant ses lunettes, son regard hésitant, puis soupira. Elle ouvrit la porte et sortit, me laissant seul avec le silence.

Je m’étais retrouvé seul dans la maison après le départ de Constance et d’Anouk pour l’école. Le cœur lourd, les mains engourdies, le goût amer de la honte. La phrase qu’elle venait de prononcer — Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça — tournait en boucle dans ma tête. Je fixai la poignée de la porte entrouverte, tandis qu’un souffle d’air frais s’engouffrait par la fenêtre.

L’envie de fuir, de tout claquer, me traversa : partir sans rien dire, laisser derrière moi cette tension sourde qui s’était installée dans la maison. Mais je restai là, immobile, attendant qu’une clé tombe du ciel. De quoi rouvrir quelque chose en moi. Ou entre nous.


De retour dans ma chambre-bureau, le souvenir du rendez-vous avec la conseillère me collait encore à la peau. L’image du diagramme qu’elle avait tracé sur le tableau me hantait : un point central encerclé, comme un trône au milieu d’une salle circulaire. Je restai assis un long moment sur le bord du lit. À chaque respiration, mes épaules se raidissaient, prisonnières d’une armure invisible qui gagnait du terrain.

Severus.

Dans ma tête, le trône sur le tableau de la conseillère se précisait : Severus y siégeait, impassible. Son regard avait la solidité d’un bois poli par l’usage, droit et souple à la fois. Tiens ton axe. Garde l’assise. Ce qui vacille, nous le stabiliserons plus tard.

Je me levai pour aller dans la salle de bain. Le couloir semblait trop calme, la maison retenant son souffle. J’allumai la lumière d’un geste automatique. Le reflet me fixait, cernes creusés, mâchoire crispée. Une silhouette que je n’avais pas envie d’assumer. Personne ne veut voir ça. Sauf moi.

Tarsis.

Ses mots me frappèrent comme une gifle, mais sous le tranchant, il y avait une promesse : lui seul regardait vraiment. Je détournai les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce miroir complice et cruel.

Je coupai la lumière, repartis dans ma chambre et m’installai au bureau. Le carnet que Léna m’avait donné trônait au centre de la table, bien en évidence, comme s’il me défiait. Je le fixai longtemps, espérant qu’une phrase s’impose d’elle-même. Rien ne venait. Je le pris en main : le cuir était froid, légèrement rugueux. J’ouvris à la première page vierge et pris mon stylo. La pointe resta suspendue au-dessus du papier. Les mots restaient coincés dans ma gorge, incapables de se transformer en lignes. Une pensée surgit : tu pourrais aller ouvrir une bouteille.

L’idée me coupa le souffle, comme un vieux démon sorti des ténèbres.

Asmodée.

Massif, minéral, accroupi à quelques pas de moi, un sourire oblique au coin des lèvres. Son ombre s’étira sur le mur jusqu’au plafond, une coulée sombre qui faisait craquer la charpente. Il tapota le goulot invisible d’une bouteille contre sa paume, comme pour m’en rappeler le poids familier. Un verre pour calmer l’angoisse. Un deuxième pour ne plus rien sentir. Puis la spirale. Je sentais presque le goût du rhum, le vertige de la première gorgée : une anesthésie rapide. C’était la fonction d’Asmodée : figer ou engourdir. Peu importait le moyen : geler le passage ou geler mes sens. Asmodée avança d’un pas, mais une ombre se glissa entre nous.

Severus.

Droit, immobile, l’armure sombre fendue de lumière par endroits. Son regard ébène me cloua sur place. Tu sais où ça mène, dit-il simplement. Je reposai le stylo, les mains plaquées sur le bureau, les mâchoires serrées. Derrière mes paupières closes, le démon et le pilier se faisaient face.

— Non, soufflai-je.

Un souffle m’échappa, comme si je sortais d’apnée. Mes doigts se desserrèrent lentement sur le bureau, laissant la tension filer par petites secousses dans mes bras. Une voix familière vint alors à la rescousse : allez, reprends tes exos de psycho. C’est fait pour ça.

Lysséa.

Je rouvris les yeux. Le carnet était toujours intact, sa page blanche me narguait. Hop, un mot, puis un autre. Comme des pompes : ça fait mal, mais ça muscle.

Sa voix sonnait comme un coach à la blague facile. L’instant d’après, elle se fit plus sèche, coupante. Je refermai brusquement le carnet, le glissai dans un tiroir. Puis j’allai chercher la boîte de carnets du grenier : je l’ouvris à moitié.

Un craquement du plancher me fit sursauter, mon corps se raidit aussitôt. Mon esprit y reconnut les pas précipités d’autrefois, juste avant que la porte de ma chambre d’enfant ne s’ouvre. Je mis plusieurs secondes à comprendre qu’il n’y avait personne : juste la maison qui travaillait. Puis une voix grave s’interposa, posée comme un pilier : tiens ton axe. Ne cède pas.

Severus.

Son ombre s’était rapprochée. Je refermai la boîte d’un claquement sec, comme un verdict, et la poussai du pied sous le bureau, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision. La voix de Lysséa se fit alors plus acide : tu préfères t’allonger plutôt que t’entraîner… Pas étonnant que Constance soit fatiguée de toi.

Elle semblait se détourner, son espièglerie devenue pique. Un murmure effleurait alors ma tempe, doux comme une évidence.

Pars…

Tarsis.

Je m’assis, dos droit, respiration lourde. La nuit tomba sans que j’allume la lumière. Figé, reflet de Severus sur son trône. Pourtant, derrière mes tempes, Lysséa et Tarsis chuchotaient encore. Et le regard d’Asmodée pesait, force obscure qui m’attirait plus bas.

Un hululement retentit, suivi du griffement et du battement d’ailes contre la cheminée. Comme un avertissement. Une tentative de me rappeler à la surface.

4 – Le théâtre de cendres

Je descendis discrètement à la cave, juste pour m’éloigner. Le cliquetis des clés dans ma main me paraissait plus net que tout le reste. Je verrouillai la porte, comme un adolescent qui se retranche.

Un souffle épais m’assaillit aussitôt, chargé d’huile rance, de poussière humide, d’un relent métallique qui me fit penser à du sang séché. Les murs suintaient une odeur de terre en fermentation. Le néon clignotait au-dessus de moi comme un cœur malade, et chaque battement projetait des ombres difformes qui s’étiraient le long des étagères. Sous mes semelles, le béton ne vibrait plus comme un sol : il avait la lourdeur d’une dalle de plomb, le goût muet de la cendre.

Une cellule, songeai-je. Ou un fourneau éteint, en attente d’embrasement.

Un écho de pas me suivait. Quand je me retournai, je crus voir une silhouette vacillante : elle se dissipa aussitôt, ne laissant qu’un vide moite. Je m’adossai contre la porte, le souffle court. Au-dessus, un éclat de voix de Constance… puis le rire clair d’Anouk. Ce rire fendit l’air comme une lame. Elles ont l’air bien toutes les deux.

Leur complicité sonnait comme une langue étrangère. Alors une pensée, douce et implacable, me heurta de nouveau : peut-être que je devrais partir. Si le mieux que je puisse faire ne suffisait pas, si je n’étais qu’un poids, alors pourquoi rester ?

Tarsis.

— Oui… je devrais peut-être partir, murmurai-je.

Non. Le mot claqua, résonnant dans les murs comme un coup de marteau sur une enclume.

Severus.

Droit sur son trône, le port altier comme une poutre maîtresse. Tu tiens ton axe. Tu soutiens la structure. C’est ta place. Je pouvais presque le voir, dressé dans un coin de la cave, son ombre plantée dans le béton comme une colonne de soutènement, une poutre rougie par le feu.

Je baissai les yeux. Sur l’étagère en face, un carton entrouvert laissait dépasser le chapeau que j’avais acheté quelques semaines plus tôt. Je le pris : le velours orange paraissait avoir terni, couvert d’une poussière grise. Dans mes mains, il ressemblait moins à un vêtement qu’à une peau morte, un rôle abandonné.

Je le replaçai dans le carton. Mes doigts heurtèrent quelque chose de dur : un éclat de miroir. Je sortis le carton entier et le vidai. Les morceaux se répandirent au sol comme des dents arrachées. Dans leur surface mate, je ne vis pas mon visage, mais un cortège de masques fissurés : l’un riait sans son, l’autre hurlait muet, un troisième me fixait de ses orbites vides.

Je rangeai les fragments, les mains tremblantes, voulant sceller ces versions corrompues dans une urne que nul ne devait rouvrir. Voilà ce que je suis. Je refermai le carton et le poussai sous l’étagère : il s’y enfonça comme un cadavre qu’on dissimule sous la vase.

De nouveau, les bruits au-dessus — vaisselle, pas pressés — me parvenaient comme des échos étouffés, distordus, lointains. La vie continuait. Mais ici, rien ne respirait. Je me sentais prisonnier de ce laboratoire d’ombres, vase noire où tout se défaisait. Je m’assis sur le tabouret, dos collé au mur humide. Mes bras se croisèrent d’eux-mêmes, sarcophage vivant.

Je fermai les yeux. L’envie de boire resurgit, fugace, comme une tentation de jeter du feu sur cette matière pourrie. Mais ce chemin était une impasse.

Le néon clignota une dernière fois et s’éteignit. La cave s’engloutit dans le noir.

Silence. Plus de voix.

Severus. Droit, immobile, pilier dans l’obscurité.

Tiens.

Ne cède pas.

Je calai ma respiration sur la sienne. Pour cette nuit, il avait gagné.

5 – Léna : Le corps figé

Léna m’accueillit avec son sourire habituel, un peu plus large que la dernière fois. Son salon sentait le café chaud et le bois ciré. Le rideau de la baie vitrée ondulait sous le souffle du jardin.

— Vous voulez un café ? proposa-t-elle.

J’eus un instant d’hésitation. Mais je n’avais pas envie de lui opposer un « non » de plus.

— Oui… pourquoi pas.

Elle se leva et me servit un café dans un mug un peu ébréché, décoré d’un chat endormi.

— Je garde toujours ce mug pour mes patients les plus raides, dit-elle avec un clin d’œil. Le chat, ça les inspire. Et l’ébréchure, ça rappelle qu’on n’a pas besoin d’être intact pour servir à quelque chose.

Je le pris entre mes mains ; la chaleur me traversa, agréable.

— Asseyez-vous comme d’habitude, dit-elle en reprenant place dans son fauteuil.

Je m’installai sur le canapé beige, les épaules raides, les doigts crispés autour du mug.

— Voilà, reprit-elle doucement. Vous voyez ? Vous êtes « droit comme un piquet. »

Je tentai un sourire maladroit :

— Oui, je sais…

— Ce n’est pas un reproche, précisa-t-elle. Mais vous vous tenez comme si vous étiez seul sur un trône, contraint de ne pas faillir. Vous tenez… mais à quel prix ?

Je détournai le regard. Son image me heurta : le trône, Severus. La même posture raide, inflexible.

— Je… je ne peux pas faire autrement, murmurai-je.

— Vous en êtes sûr ? Essayez de baisser vos épaules, de relâcher la nuque.

Je m’exécutai, maladroitement. Un soupir m’échappa sans que je le veuille.

— Vous sentez la différence ? demanda Léna.

— Oui… mais c’est difficile.

Elle hocha la tête :

— C’est le même réflexe que l’enfant qui se pétrifie pour survivre. Vous avez appris à vous verrouiller, mais aujourd’hui, cette rigidité vous isole.

Je restai silencieux.

— Quand vous sentez la peur dans les yeux d’Anouk, qu’est-ce que ça vous fait ?

Sa question me transperça. Je revoyais ma fille le soir de la dispute, ses larmes silencieuses. Ma gorge se serra.

— J’ai honte, soufflai-je. Alors je me raidis encore plus.

— Vous voyez ? Votre retrait entretient le malaise. Vous croyez protéger… mais en réalité, vous vous coupez d’elle.

Je fixai le mug chaud dans mes mains, incapable de répondre. La peur de lui transmettre mes propres failles m’étreignit.

— Vous m’avez dit que vous vous sentiez de plus en plus épuisé, reprit-elle. Vous sentez que vous glissez ?

— Oui… comme à chaque fois. Et… je pense à boire.

Le mot m’échappa avant que je puisse le retenir. Léna ne réagit pas, sinon par un hochement de tête tranquille.

— J’ai toujours fait ça quand je commençais à sombrer, avouai-je. C’est plus facile que… d’admettre qu’on est déprimé.

— Vous avez déjà pris des antidépresseurs ?

Je secouai la tête :

— Jamais. Dans ma famille, on ne parle pas de ça. La dépression, c’est un sujet tabou.

— Je comprends. Mais ce que vous me décrivez me fait penser qu’il serait bon d’en discuter avec votre médecin traitant. Pour envisager un soutien médicamenteux, même temporaire.

Je me raidis :

— Je ne sais pas si…

— Ce n’est pas un aveu de faiblesse, dit-elle doucement. C’est accepter un coup de pouce, le temps de retrouver un peu de stabilité.

Je soupirai :

— Je vais y réfléchir.

Léna esquissa un sourire :

— C’est déjà beaucoup.

Elle laissa l’instant s’allonger, puis reprit :

— Et si, plutôt que de fuir vos émotions, vous appreniez à les observer ?

Je hochai la tête sans être sûr de comprendre.

— Vous pouvez commencer par observer votre corps, comme aujourd’hui, et noter ce que vous ressentez. Même si ce sont juste des mots-clés. Ça vous aidera à vous reconnecter à vous-même, et à Anouk.

Je gardai le mug dans mes mains comme un talisman ; il était tiède maintenant, mais je n’avais pas envie de le lâcher. Quand la séance se termina, Léna m’accompagna jusqu’à la porte.

— On se revoit dans deux semaines ?

— Oui.

— Autour d’un café ?

Je tentai un vrai sourire :

— D’accord.

— Gardez le mug, il vous fera penser à prendre soin de vous.

Surpris, j’acceptai le cadeau. Avant de sortir, mon regard accrocha un détail que je n’avais jamais remarqué : sur une étagère derrière son fauteuil, une petite statuette en bois représentait une chouette aux yeux ronds, posée bien droite sur un socle. Ce n’était qu’un bibelot, mais mon regard s’y attarda : impossible de ne pas y voir un écho à mes propres rêves. Je restai un instant immobile, le regard accroché à elle.

— Elle vous plaît ? demanda Léna, en remarquant mon regard.

— Oui… Elle est…

Je ne terminai pas ma phrase. La chouette semblait me fixer, immobile et patiente.

— C’est un symbole de veille, vous savez… Elle m’a été offerte par une amie. Donc elle, je la garde ! Elle me veille surtout quand je pique du nez pendant mes lectures…

Je hochai la tête en souriant.

6 – L’air du large

Je me retrouvai dans la rue quelques minutes plus tard, le vent froid sur le visage. Vous tenez debout, mais vous êtes seul sur votre trône. La phrase de Léna me collait à la peau. Alors j’avais suivi son conseil : marcher un peu pour digérer nos échanges. J’avais quitté le centre-ville, mes mains profondément enfoncées dans les poches de ma veste, sans vraiment savoir où j’allais.

Je levai vaguement les yeux : le ciel était d’un gris uniforme, déprimant. Les nuages semblaient écraser la ville sous leur poids. Une pensée acidulée, pas la mienne : sérieux ? C’est ça ta manière de digérer ? On dirait que tu rumines du béton. Lysséa bondit en imagination à mes côtés, le bonnet orange éclatant. Viens, on éclabousse tout ça de couleur, tu verras, ça respire mieux.

Je pris un chemin qui longeait le port. L’air sentait le sel, le gasoil et les algues : une odeur d’horizon. Au loin, des navires manœuvraient lentement pour quitter les quais : des ferries massifs, quelques voiliers, un cargo qui faisait résonner sa sirène grave. Je m’arrêtai un instant, le regard fixé sur eux.

Eux au moins, ils savent où ils vont.

L’idée me noua la poitrine. Je me surpris à imaginer ma silhouette sur l’un de ces navires, fuyant la maison, Constance, Anouk, mes responsabilités. Le rêve d’un apaisement par la disparition. Mais je secouai la tête et redressai les épaules : Severus n’aurait jamais laissé faire.

Je repris ma marche. Mes pas résonnaient sur les pavés humides ; je sentais mes épaules toujours aussi raides, malgré les conseils de Léna. Je croisai un couple qui se tenait par la main. Ils marchaient lentement, parfaitement synchronisés, leurs épaules se frôlant. La femme dit quelque chose ; l’homme éclata de rire, un vrai rire, sans retenue.

Je détournai les yeux.

Alors surgit une image : Constance et moi, au bord de la mer, des années plus tôt. Elle riait fort, ses cheveux flottant dans le vent. C’était avant qu’Anouk ne parle.

Respire, souffla Lysséa, tu ne voudrais pas que je le fasse à ta place. Et je fus soulagée de sentir son espièglerie se tourner à nouveau vers moi, non contre moi. Je pris une grande inspiration : l’air marin me râpa la gorge.

Dans la vitrine d’une boutique fermée, mon reflet me sauta au visage : traits tirés, dos voûté, mains enfouies. Je me penchai vers la vitre, au point de presque la heurter. Je touchai machinalement ma poche gauche : j’y sentais le mug écaillé de Léna que j’avais glissé là par réflexe. Un souvenir de chaleur, fragile mais présent.

Je longeai le parc municipal. Les arbres dépouillés claquaient doucement au vent ; quelques joggeurs passaient, leurs baskets martelant le sol. Je me sentais étranger à leur énergie.

Je m’arrêtai devant une barrière surplombant le port. Des mouettes criaient au-dessus de l’eau grise. Je me penchai légèrement ; l’envie absurde de tout lâcher m’effleura.

— Non.

Le mot me surprit : je l’avais dit à voix haute, comme dans la cave. Je me redressai d’un coup.

Un souffle, un pas : ce n’est pas sorcier. Lysséa était là, juste derrière moi. Enfin… je crus la voir : sa silhouette fine, son bonnet orange. Elle m’adressa juste un clin d’œil avant de filer à toute allure, ses boucles bondissant et ses bras moulinant comme si courir devait être une blague à chaque pas.

Je la suivis des yeux.

Je repris ma marche. Le poids de la dispute avec Constance était toujours là, mais mes pas s’étaient faits un peu plus réguliers. Je traversai le parc jusqu’à atteindre la sortie Est : un portail en fer forgé, le même genre que celui qui apparaissait dans mes rêves. Je le fixai quelques secondes ; l’envie d’y voir un signe me frôla, mais je n’avais pas la force de creuser.

Je poussai le battant et retrouvai la rue. Le ciel semblait plus bas que jamais. Je sortis le mug de ma poche : son éclat au rebord le rendait cabossé, familier. Je le rangeai doucement et repris ma marche un pas après l’autre, le mug au chaud dans ma poche.

7 – Imagination active : La brèche invisible

Après le dîner, je me laissai tomber sur le bord du lit, les coudes appuyés sur mes genoux, seul dans ma chambre-bureau. J’aurais voulu frapper à la porte de Constance, juste dire « Je suis là. » Mais je choisis le carnet. Encore. Il m’attendait déjà là, posé sur mes cuisses. La page blanche pesait des tonnes. Je fixai le plafond un long moment. La lumière du lampadaire de la rue filtrait par les stores, dessinant des lignes jaunes sur les murs gris. Mes mâchoires étaient si serrées que j’avais mal aux tempes.

— Ça ne sert à rien, pensai-je à voix basse.

J’avais envie de tout refermer : le carnet, les stores, mon cœur. Mais mon regard tomba sur le mug de Léna, posé sur la table de nuit. L’éraflure sur le rebord racontait déjà une histoire. Comme moi. C’était le premier objet personnel que j’avais installé dans cette chambre-bureau. Un détail ridicule, mais qui me donnait l’impression de m’ancrer quelque part.

Allez, fais ta tambouille magique.

La voix de Lysséa semblait chuchoter à mon oreille.

— Tu crois qu’il acceptera de lâcher un peu de terrain ? murmurai-je.

Lysséa surgit derrière mes paupières closes, bonnet orange légèrement de travers. Elle l’ajusta d’un geste vif, bras croisés, sourire piquant au coin des lèvres.

Si tu joues malin, t’as une chance de le faire bouger.

— On ne peut pas juste le lui demander ? demandai-je.

Elle haussa les épaules : Severus n’est pas Asmodée. Si tu arrives la bouche pleine de prières, il te cloue sur place. Mais côté cerveau, ça ne tourne pas toujours à plein régime.

Je me redressai légèrement. Ça ressemblait à un jeu de rôle : préparer un plan avant d’affronter un boss.

— Alors quoi ? On détourne son attention ?

Pas exactement, répondit Lysséa. Il faut le toucher là où il ne s’y attend pas.

Je fronçai les sourcils.

— Mais… comment ?

Elle esquissa un sourire, tirant distraitement sur son ruban rouge : tu le connais. Il ne veut pas faillir, pas perdre la face. Si tu arrives à lui rappeler pourquoi il protège autant… peut-être qu’il acceptera d’écouter.

Je tentai d’imaginer Severus sur son trône, droit comme une poutre, les yeux sombres comme l’ébène. Sa stature m’écrasait.

— Et si je n’y arrive pas ?

Elle éclata d’un petit rire. Alors on trichera. T’as oublié ? C’est mon domaine.

Sa voix était ferme mais encourageante. Je l’admirai, fasciné par la lumière qui semblait émaner d’elle. Un rayon d’espoir dans l’effondrement.

— Tu seras là ?

Évidemment, tu crois que je vais rater le spectacle ?

Un courant d’air traversa la pièce ; j’ouvris les yeux. Ma chambre était silencieuse, mais le bruit du vent dans la cheminée ressemblait au battement d’ailes d’une chouette. Je posai le carnet sur la table de nuit, juste à côté du mug. Côte à côte, ils formaient un totem dérisoire : ma petite forteresse.

Je soupirai et me laissai glisser sur le lit. Je pensai à Constance : je la vis dans une autre maison, souriante, les murs beiges autour d’elle. Anouk courait autour d’elle, légère, insouciante, dans une scène lavée de toute trace de moi. Une boule se forma dans ma gorge.

Je secouai la tête : je ne voulais pas m’endormir avec cette image. Alors je croisai les bras sur ma poitrine, pensai de nouveau à Severus, et fermai les yeux. Le plafond au-dessus de moi se fit couvercle. Mes muscles se raidirent encore. Je n’étais pas sûr de pouvoir le faire plier. Mais je savais que je n’étais plus tout à fait seul : Lysséa avait tracé un fil invisible vers la scène qui m’attendait. Au moment de sombrer, une voix sembla s’imprégner dans mon esprit, comme écrite dans une encre invisible :

La force ouvre la route, mais la ruse dévoile les passages cachés. Chaque passage mène à une épreuve.

— Calion

Je laissai les mots flotter. Le sommeil m’emporta.

8 – Rêve : Le trône fissuré

Je marchais dans l’obscurité. Sous mes pieds nus, le sol froid se dérobait à chaque pas, dans un couloir interminable sans murs. Une lumière vacilla à ma gauche. J’aperçus Lysséa, vissant son bonnet orange sur la tête en guise de préparation. Elle me fit un signe insouciant avant de filer entre des colonnes que je n’avais pas vues.

— Lysséa !

Ma voix se perdit dans l’espace. Je suivis les colonnes ; elles formaient un cercle immense, taillé dans la pierre grise. Au centre, un trône de granit s’élevait sur une estrade, sombre et massif. Severus y était assis.

Je m’arrêtai net.

Il portait une armure noire, polie comme du bois verni. Ses mains reposaient sur les accoudoirs. Ses épaules droites soutenaient le poids invisible de la salle. Il ne clignait pas des yeux.

— Severus…

Il se tourna enfin vers moi. Sa voix résonna comme le choc sec d’un maillet sur un tenon parfaitement ajusté :

— Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb.

Je fis un pas vers lui ; le sol vibra sous mes pieds.

— Non, Severus. Rien ne s’écroulera.

— Tu n’en sais rien.

Son regard sombre me cloua comme une planche brute.

— Ce trône me tient droit. Je m’endurcis ici, pour que ses cris, ses accusations, ses frappes glissent sans fissurer la charpente.

Je m’arrêtai. Les mots résonnaient comme un coup dans le ventre.

— Les cris, les frappes de qui ?

Je connaissais la réponse. Mais j’avais besoin de l’entendre.

Severus détourna légèrement le regard, comme pour vérifier l’aplomb d’une ligne invisible. Sa voix, plus basse, tomba comme un poids ajusté à sa place :

— Elle.

Un courant d’air glacial me traversa. Une silhouette floue passa derrière moi ; je crus voir ma mère, mais elle disparut aussitôt. J’entendis le claquement d’une porte. Je fermai les yeux : c’était le même bruit que dans ma chambre d’enfant.

— Tu n’es plus cet enfant, dis-je.

Severus ne répondit pas.

Lysséa apparut soudain à la périphérie de la salle. Elle tournait autour du trône, rapide et silencieuse. Sa lumière pétillante glissait sur les colonnes, révélant des fissures dans la pierre que je n’avais jamais vues.

— Regarde, murmura-t-elle en s’adressant à moi. La salle n’est pas invincible.

Je m’avançai encore. Severus me fixait, immobile comme une poutre sous charge.

— Tu veux que je quitte ce siège ? demanda-t-il. Et selon toi, que deviendra l’édifice ?

Sa peur traversa l’air, fine et glacée, comme un filet d’eau sous le bois.

— Tu crois que je ne protège que toi. Mais c’est toute la structure que je soutiens, ajouta-t-il.

Je pensai à Constance. À Anouk. À nos disputes. Au silence qui avait pris toute la place.

— Mais tu es seul, Severus.

Il serra les accoudoirs, comme pour vérifier qu’ils tenaient encore l’assise. Ses doigts suivaient les stries du granit, guettant la moindre fissure. J’entendis presque le craquement sourd d’une poutre qui refuse de céder.

— Mieux vaut tenir seul que de laisser l’édifice se fissurer.

Lysséa s’approcha de moi. Elle me souffla :

— Ne le combats pas. Tu crois vraiment que tu aurais une chance ? précisa-t-elle en haussant un sourcil. Montre-lui qu’il peut faire autrement.

Je hochai la tête.

— Severus, je comprends pourquoi tu es là. Pendant des années, tu m’as tenu debout, à l’abri de la tristesse et de tout ce qui aurait pu me rabaisser.

Ses yeux brillèrent ; il se redressa un peu plus.

— Mais maintenant, je n’ai plus besoin que tu sois seul.

Je fis un pas de plus. Mon cœur battait à tout rompre.

— Tu pourrais… protéger autrement.

Severus se figea. Une tension imperceptible fit gémir le bois sous contrainte, comme si une pièce longtemps bloquée venait de bouger.

— Comment ?

Je n’avais pas la réponse.

Lysséa intervint :

— Tu pourrais t’intéresser à l’enfant plutôt qu’au trône.

Au fond de la salle, un petit garçon se tenait dans l’obscurité. Aedàn. Il tenait un fragment de miroir entre ses mains, son regard baissé.

— Va vers lui, Severus.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb, répéta-t-il, et le chaos s’infiltrera.

Lysséa se pencha vers moi, feignant une confidence :

— À force de se prendre pour une poutre, il va finir en bois mort… Bon, assez joué réglo. Place au mode triche.

Je tournai la tête, dissimulant un sourire. Lysséa trottina derrière le trône, attirant Aedàn dans l’angle mort de Severus, pour l’obliger à se lever s’il voulait continuer à veiller sur lui. La nuque raide, il se crispa. Elle tendit la main vers Aedàn :

— Viens.

Aedàn fit un pas, ses doigts serrant le miroir, mais Severus se redressa comme une poutre.

— Non. Pas tant que je tiens l’axe.

Le geste claqua comme une interdiction. L’enfant recula aussitôt dans l’ombre. Ce n’était pas le blocage d’Asmodée, lourd de souvenirs : c’était la raideur de Severus, sa façon de tenir la charpente à tout prix. Je sentis l’air se densifier ; la salle entière semblait retenir son souffle.

— J’abandonne, souffla Lysséa.

Je fis un pas supplémentaire vers Severus :

— Alors je viendrai à toi.

Je gravissais les marches, chaque pas lesté, prisonnier de la pesanteur des marches anciennes. Severus me fixait ; ses épaules se raidirent, et l’on aurait dit que ses fibres grinçaient comme un bois cintré qui menace de rompre.

— Arrête.

— Non.

Je levai la main vers lui ; il leva la sienne pour m’arrêter.

— Ne viens pas.

Sa voix tremblait.

— Je… je garde mon axe pour qu’elle ne trouve pas de prise, répéta-t-il. Si je cède, la structure cédera, et tout recommencera.

Une ombre surgit derrière lui ; je crus de nouveau voir ma mère, le visage fermé.

— Écoute-moi, Severus. Tu n’en fais pas trop ? Doit-on vraiment protéger toute la structure ?

Il baissa les yeux vers moi. Derrière l’armure, comme au cœur d’une charpente, je vis un regard d’enfant.

— Au début, je faisais seulement front contre ses colères. Mais Papa répétait que je devais être moins sentimental, plus viril. J’ai finalement réalisé qu’il avait raison. C’était la seule issue : tenir, sans plier, jusqu’à devenir poutre moi-même.

— Tu n’as plus à tenir seul, Severus. Laisse-nous aider.

Ses fibres semblèrent ployer une seconde, puis il redressa son axe comme on cale une pièce maîtresse.

— Je ne peux pas. Pas encore.

Je tendis la main :

— On reviendra. Et on trouvera un autre moyen.

Lysséa approcha, sa lumière se posa sur le trône. Les fissures dans la pierre s’élargirent une seconde et un éclat passa entre Severus et moi. Mais il se redressa d’un bloc, comme refermé sur lui-même.

— Pars.

— Severus…

— Pars, avant que je ne cloue cette porte à jamais.

Derrière lui, les colonnes se ressoudaient déjà, trop vite. Une ombre dégoulina du plafond, rampa le long du trône et commença à m’encercler. Le sol vibrait, la lumière se rétractait. Encore quelques secondes, et j’étais pris au piège.

Lysséa surgit à mes côtés. Elle me saisit la main d’un geste sec.

— Qu’il s’enferme s’il veut. Toi et moi, on trouvera la faille. Et la prochaine fois, on frappera plus juste.

Sa traction me happa en arrière. Le trône s’effaça dans l’ombre. Severus avec. Puis ce fut la chute : je me réveillai en sursaut.


Au réveil, mon thorax était aussi verrouillé que dans la salle du trône. La chambre n’était pas plus sûre : l’obscurité gagnait, le vent gémissait dans la cheminée, et les battements d’ailes résonnaient au loin comme dans les colonnes. Je fixai le plafond longtemps, incapable de bouger. La tension restait figée, comme un étau.

Une phrase résonnait encore dans ma tête, vibrante comme une promesse :

On reviendra.

Chapitre 5 – Fissures

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