1 – Rêverie : La porte close
Il faisait nuit.
Un vent sourd traversait le couloir, soulevant la poussière qui s’accrochait aux pierres. J’étais là, pieds nus, devant la grande porte. Massive, bardée de fer. Je tendais la main, mais elle restait hors d’atteinte, l’espace s’allongeant entre nous.
— Reviens plus tard.
La voix venait de l’autre côté, mais je ne distinguais personne. Juste le battement régulier d’un cœur derrière le bois.
Je tentai d’avancer, en vain : mes jambes refusaient d’obéir. Quelque chose m’aspirait en arrière, vers le vide.
La dernière image avant de tomber fut celle d’une clé, suspendue dans les airs, hors de portée.
2 – La fin d’une attente
Le vent chargé de poussière semblait m’avoir suivi jusque dans la salle d’attente.
Ici, tout était calme ; seuls quelques bruits étouffés d’enfants passaient les portes : rires qui se coupaient net, sanglots suspendus. La fenêtre entrouverte laissait flotter un parfum d’ajoncs, annonçant la fin d’été. Constance était assise à côté de moi sur la banquette en plastique, les doigts serrés au point de blanchir les phalanges. Son sourire timide s’éteignit aussitôt, avalé par l’inquiétude. Ses yeux revinrent vers la porte, comme si ce simple geste, répété à l’infini, pouvait nous tenir à l’abri.
Quand la poignée tourna enfin, mon cœur fit un bond. La pédopsychiatre nous accueillit d’un signe, son sourire neutre : celui d’une guide habituée à accompagner les familles sur des sentiers incertains.
Nous la suivîmes dans son bureau lumineux, familier à force de rendez-vous : les grandes affiches pédagogiques sur les murs, les plantes vertes dans un coin, le bureau de bois clair toujours impeccablement rangé. Mon attention se porta vers les dessins des affiches : des silhouettes d’enfants franchissant des portes ouvertes, tendant la main vers un adulte. Toujours ces seuils qu’il faut franchir. Anouk n’était pas là cette fois-ci ; elle avait fait sa rentrée le matin même. Mais son image s’imposa : elle riait en agitant une clé en plastique, rose et tordue, qu’elle brandissait comme un trésor, persuadée de pouvoir ouvrir n’importe quelle porte. Je souris malgré moi. Au fond, je savais qu’elle n’ouvrait rien, sinon son imagination.
— Installez-vous, dit la pédopsychiatre.
Je m’assis, le dos raide. Elle reprit :
— Vous vous souvenez de notre dernier entretien ?
Je sentis un nœud se former dans ma poitrine. Oui, je m’en souvenais trop bien. Les vidéos d’Anouk que nous avions visionnées ensemble : son corps tendu, ses regards fuyants, ses gestes brusques. Autant de signes qui pouvaient inquiéter, mais les paroles rassurantes de la pédopsychiatre nous avaient apaisés. À force de nous répéter qu’elle progressait, nous avions fini par voir le spectre autistique s’éloigner. Je hochai la tête.
Elle proposa ensuite d’illustrer sa démarche diagnostique. Elle prit un bloc-notes et, d’un trait rapide, traça colonnes et flèches, encerclant certains mots. Je le fixais : c’était beau, précis, comme une carte. Ou un arbre.
— Revenons d’abord sur le trouble du spectre autistique, dit-elle. On regarde essentiellement deux choses : la communication sociale… et puis les comportements répétitifs ou restreints.
Elle marqua une pause pour s’assurer que nous suivions.
— Pour Anouk, la communication sociale est parfois compliquée : elle peine à initier les échanges ou à saisir les codes implicites. Pour le reste, oui : elle a des comportements un peu répétitifs, des intérêts bien à elle… mais ce n’est pas envahissant, ça ne la bloque pas. À table, vous ne parlez pas que de dinosaures, n’est-ce pas ?
Elle haussa un sourcil, et me fixa, amusée :
— Si par hasard c’est vous l’expert en dinosaures, je garde le secret.
Elle marqua une petite pause, puis reprit :
— Nous avons donc pu écarter le TSA. C’est déjà une bonne nouvelle.
Constance inspira : c’est ce qu’elle attendait.
— Nous avons aussi exclu le TDAH : elle n’est pas impulsive, son attention est stable.
Puis le crayon s’immobilisa. Elle leva les yeux vers nous. J’étais assis, mais mon corps semblait flotter au-dessus du fauteuil.
— Nous avons désormais assez d’éléments pour parler d’un « trouble de la communication sociale » : un trouble du neurodéveloppement qui concerne surtout la dimension sociale.
Le parfum des ajoncs s’effaça d’un coup, happé par une fenêtre qui se scella dans l’ombre. Constance remonta ses lunettes d’un geste sec, fixant la feuille. Moi, je m’accrochai à la fissure derrière la tête de la psy : une ligne fine, presque invisible, qui descendait jusqu’à la plinthe. Une carte pour ne pas me perdre.
— …reverrai tous les six mois, disait-elle. On réévaluera alors la situation…
Les mots flottaient. Associations. Compétences sociales. Suivi spécialisé. Ils se cognaient contre mes oreilles sans jamais entrer. J’essayai de bouger mes mains sur mes genoux. Elles ne répondaient pas, comme du bois.
— Monsieur ? Vous m’avez entendu ?
Je sursautai. La voix venait de loin. Tout le monde me fixait.
Je hochai la tête, mécaniquement. Je savais que je venais de rater quelque chose d’important, mais au lieu de demander qu’on me répète, je préférais acquiescer. Comme si admettre que j’étais ailleurs me coûterait plus cher que de ne rien comprendre.
— Oui, balbutiai-je.
Elle reprit, plus lentement. Je suivais le mouvement de ses lèvres, sans comprendre. Constance posa sa main sur mon bras. Je ne sentis rien.
Un instant, je me revis devant la grande porte du rêve. La même sensation : verrouillé, inaccessible. Je mordis l’intérieur de ma joue. Pour ne pas disparaître complètement.
Je me souvins de notre premier rendez-vous, un an plus tôt, quand elle m’avait demandé : avez-vous des antécédents psychiatriques ? J’avais parlé, presque à voix basse, de mes épisodes de dépression et d’anxiété sociale. Il s’agissait d’autodiagnostics : je n’avais jamais consulté. Je revis les yeux écarquillés de Constance : elle savait que je n’en avais parlé qu’à elle. Mais pour Anouk, j’avais osé faire une exception.
Je baissai les yeux vers la feuille : le dessin achevé ressemblait à une carte de passage, un réseau de ponts et de portes. Je me sentis figé, incapable de bouger.
La consultation se conclut par des recommandations : orthophonie, guidance parentale, groupes de socialisation. Nous étions « préparés » en théorie, après ce long parcours.
Dans le couloir, Constance tremblait. Les papiers pesaient comme un jugement scellé. Je marchais jusqu’à la sortie comme un automate. Derrière moi, la porte se refermait déjà.
3 – Des ombres sur le trottoir
Nous quittions l’unité de diagnostic sans un mot. La porte du bâtiment se referma derrière nous avec un petit claquement sec qui me traversa comme un sursaut. Constance prit une inspiration, remit de l’ordre dans ses boucles d’un geste rapide, comme pour se donner une contenance, puis bifurqua vers le parc qui longeait le centre. Nous avions besoin d’air avant de rentrer. Le gravier crissait sous nos chaussures : nos pas formaient un métronome régulier. Parfois, une racine ou un caillou nous faisait dévier, mais la cadence revenait d’elle-même. Je fixais le sol, calé sur ce rythme sans réfléchir. Constance, épaules voûtées, rompit la musique :
— Je ne m’attendais pas à ça, dit-elle d’une voix basse, étouffée par les arbres. On s’était préparés à entendre « pas autiste » … pas « à moitié autiste. »
Je ne dis rien. Les ombres mouvantes des branches dessinaient des éclats de noir sur nos visages ; j’avais l’impression qu’elles me coupaient en morceaux à chaque pas.
— Et le collège… reprit-elle en secouant la tête. Tant qu’il n’y a pas besoin de papoter, Anouk s’en sort. Mais là-bas, les filles passent leur temps à discuter. Je n’arrête pas d’y penser.
Elle marqua une pause, puis ajouta plus doucement :
— Tu sais… moi, au collège, je passais mes journées à faire semblant d’écouter les autres filles. J’avais toujours une excuse pour ne pas traîner avec elles. J’étais trop maladroite, trop… différente. Et je revois encore leurs sourires, comme des petites griffes. Alors quand je pense à Anouk, j’ai peur qu’elle revive ça.
Le mot collège me serra le ventre d’un coup. Les couloirs bruyants, les groupes serrés, les rires derrière mon dos : je sentis cette vieille sensation de menace remonter. L’espace d’un instant, le temps se plia et je redevins ce gamin pris pour cible.
— Elle a déjà du mal à se faire comprendre parfois, continua Constance. Elle pourrait se retrouver isolée…
Je ne sus pas quoi répondre. Je posai ma main sur son épaule ; elle tressaillit, sans me repousser. Puis je tentai :
— Au pire… elle pourra toujours s’entraîner avec moi, je n’ai jamais su faire la conversation non plus.
Constance ralentit. Son regard accrocha le mien : mélange de colère et de lassitude. Elle remonta ses lunettes d’un geste sec, puis lâcha, d’une voix basse :
— Tu fais de l’humour… J’ai l’impression d’être la seule à prendre ça au sérieux.
Je baissai les yeux. Sa phrase me heurta plus fort que je ne voulais l’admettre. Je ne protestai pas. Elle avait raison, et son reproche avait touché juste. Mais au lieu de répondre, je me réfugiai dans le rôle que je connaissais par cœur : écouter, encaisser… et continuer à marcher au même pas, sans dévier. C’était plus simple que d’admettre que, depuis un an, j’avais moi aussi laissé les questions s’empiler, rendez-vous après rendez-vous : psychologique, orthophonique, psychomoteur. Chaque bilan écartait une hypothèse, mais ajoutait aussitôt un nouveau terme.
Nous quittions le parc et prîmes la rue qui menait vers l’école. Un courant d’air plus fort balaya mes cheveux ; je pensai à Anouk, à ce que la pédopsychiatre nous avait confié : elle n’aime pas se laver les cheveux. Elle fait semblant, elle déteste la sensation. Cette anecdote m’avait glacé. Je nous voyais, le matin, la félicitant distraitement d’être « prête à l’heure » : en réalité, elle esquivait un contact qu’elle vivait comme une agression.
Je sentais Constance marcher un pas devant moi, comme attirée par le bâtiment de l’école, qui approchait. Mes mains se crispèrent brièvement, prêtes à se glisser dans mes poches pour me protéger, mais je les laissai retomber. Nous traversions la dernière rue sans un mot. Les arbres du parc derrière nous projetaient encore leurs ombres sur le trottoir, découpant mon visage en fragments. Une pensée glissa en moi, aussi fine qu’un souffle :
Ces ombres qui te découpent… tu crois qu’elles vont te détruire. Mais dans nos donjons, elles marquent juste le passage vers la salle suivante.
— Calion
Je sursautai intérieurement. Constance ne m’avait rien dit ; elle fixait déjà l’école, son sac serré contre elle comme un bouclier. Je serrai les dents.
J’avais envie de dire quelque chose, n’importe quoi, mais les mots restaient coincés.
4 – Le bureau et le déclic
Les grilles de l’école étaient encore ouvertes. Anouk nous attendait, seule, son cartable serré contre elle. Constance échangea quelques mots rapides avec la maîtresse, puis nous repartîmes tous les trois vers la maison. Anouk ne disait rien, mais elle trottinait à nos côtés, concentrée sur ses pas.
À la maison, Constance déposa son sac sur le plan de travail de la cuisine et se mit à ranger machinalement les papiers que nous avions rapportés de l’unité de diagnostic. Anouk s’était assise dans un coin du salon, ses crayons déjà étalés devant elle. Je me laissai tomber dans le canapé, le dos lourd contre le dossier. J’avais besoin de digérer ce que nous venions d’apprendre.
Constance se tourna vers moi ; ses cheveux roux accrochaient le moindre éclat, comme pour réclamer qu’on la voie enfin :
— Tu pourrais m’aider à débarrasser la table ?
Sa voix n’était pas sèche, mais elle me ramena brutalement à la réalité. La table du déjeuner était encore encombrée : assiettes sales, miettes de pain, verres renversés sur le set de table. Je hochai la tête mais je ne me levai pas. Constance souffla un « laisse, je vais le faire » un peu las, avant de se pencher sur la table pour tout ranger.
Je scrutais le plafond, incapable de bouger. Chaque tintement de vaisselle réveillait d’autres bruits : des portes claquées, des voix qui montaient. Je jetai un coup d’œil vers Anouk : elle avait légèrement baissé les épaules, absorbée par son dessin. Elle avait ce même geste imperceptible que moi enfant, quand je voulais devenir invisible. Je me levai d’un coup :
— Je vais dans le bureau.
Constance leva la tête, étonnée, mais elle ne dit rien. Elle se remit à ranger. Je refermai doucement la porte du bureau derrière moi. Le claquement léger me traversa comme un sursaut ; j’eus un flash de moi enfant, planqué derrière ma chambre fermée à clé, les mains sur les oreilles pour couvrir les cris.
Je restai un moment debout, dans la pièce silencieuse. Le bureau. Mon refuge. Mon bunker. Je repensai aux reproches passés de Constance, jamais hurlés mais répétés, fatigués :
Tu devrais peut-être consulter.
Je ne sais plus comment t’aider.
Tu ne t’en rends pas compte, mais ça pèse sur Anouk.
Je les avais toujours esquivés. J’avais mes justifications. Ma fierté. Ma fatigue aussi. Mais aujourd’hui, il n’y avait plus d’excuse.
Je m’assis devant l’ordinateur et tapai « psychologue adulte » dans la barre de recherche. Les pages défilaient, impersonnelles. J’écartais systématiquement les « psychanalystes » : ce mot me rebutait. Je cherchais quelque chose de plus concret. Après plusieurs clics, un profil retint mon attention : « Psychologue clinicienne – Spécialisée en gestion des traumas. »
Gestion des traumas. Le terme me percuta. J’avais du mal à l’appliquer à moi-même : je ne voulais pas dramatiser. Et pourtant, il y avait bien quelque chose de brisé en moi, je le savais depuis longtemps. J’hésitai quelques secondes, le curseur flottant sur le bouton de prise de rendez-vous.
Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.
— Calion
De nouveau cette voix étrangère. J’inspirai profondément, puis je cliquai. Un calendrier s’est ouvert. Je réservai le premier créneau disponible, dans trois jours. Je sentis une tension se relâcher dans mes épaules, comme si je venais de poser un sac trop lourd.
Quand je ressortis du bureau, Constance avait fini de débarrasser la table. Elle se penchait maintenant sur le sac d’école d’Anouk. J’en profitai pour rejoindre discrètement la salle de bain. Je savais qu’il faudrait parler, mais pas maintenant. Pas avant d’avoir franchi ce premier cap.
5 – Léna : La dissociation protectrice
J’arrivai dans une cour silencieuse, en avance comme toujours. L’immeuble ne portait aucune plaque, rien qu’un interphone anonyme, orné d’un symbole Ψ discret, comme si l’entrée elle-même posait une énigme. Léna m’avait envoyé des instructions :
Je vous enverrai un SMS quand je serai disponible. Vous sonnerez ensuite.
Alors j’attendais, la main sur le téléphone, attentif à la moindre vibration. Un adolescent sortit de l’immeuble, capuche sur la tête, écouteurs vissés aux oreilles. J’imaginai malgré moi son trouble, et me sentis déplacé : qu’est-ce que je fais là, à mon âge ?
Le SMS arriva. « Vous pouvez sonner. »
J’appuyai sur le bouton, puis je me retrouvai dans un appartement d’habitation ordinaire : un couloir étroit, des murs peints en blanc, une odeur de café tiède. Léna m’accueillit sur le pas de la porte : une jeune femme aux yeux rieurs, la trentaine à peine, qui dégageait une énergie étonnamment légère.
— Entrez, installez-vous, me dit-elle avec un sourire.
Son salon servait de cabinet. Un canapé beige occupait le centre de la pièce, avec un petit tapis douillet à ses pieds. Je m’assis, raide, sans m’adosser, veillant à ne pas poser mes chaussures sur le tapis.
— Je vous propose un café ?
— Non merci.
Elle fit mine de consulter un carnet imaginaire :
— C’est noté. Prédiction : « Premier café dans quatre séances pile. » On verra si j’ai du flair.
Son humour léger, désarmant, me rappelait un personnage que j’avais inventé, ado, pour un jeu de rôle :
Lysséa.
Même vivacité espiègle, comme une étincelle.
Nous commencions par le vouvoiement ; c’était étrange, mais je n’oserai jamais demander le tutoiement. Elle me posa quelques questions générales, me laissa raconter pourquoi j’étais là. Les mots sortirent en désordre : mes relations compliquées avec ma mère quand j’étais enfant, la peur permanente de ses colères, le harcèlement scolaire qui avait suivi. Je parlai aussi de mes mondes imaginaires, ces histoires inventées dans ma chambre ou à l’école, refuges contre le bruit du dehors.
Léna écoutait en silence, ponctuant mes phrases de quelques « je comprends » ou d’un sourire qui m’encourageait à continuer.
— Vous avez appris à vous couper de ce qui vous faisait mal, m’expliqua-t-elle doucement. On appelle ça de la dissociation.
Je haussai les épaules. Le mot me paraissait médical, mais je sentais qu’il n’était pas faux.
— C’est un mécanisme protecteur, ajouta-t-elle. Utile parfois, mais qui vous coupe aussi des émotions positives. Je vais vous proposer un petit exercice d’ancrage. Vous êtes prêt ?
J’acquiesçai sans grande conviction.
— Vous allez me lister cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez… L’idée, c’est de ramener l’esprit dans le corps.
Je m’exécutai, un peu mal à l’aise :
— Euh… je vois la table basse… le pot de plante… le tableau au mur… votre mug… le carnet sur la chaise.
— Bien. Maintenant, quatre sons.
J’hésitai : je n’entendais rien de précis. Un frigo qui ronronnait peut-être, des pas au-dessus de nous… Au bout de deux sons, je m’arrêtai :
— Je n’y arrive pas.
Elle hocha la tête, sans insister :
— Quand j’aurai assez de sous, j’investirai dans un fond sonore relaxant… ou je me paierai un homme-orchestre.
Elle releva les yeux, son sourire s’adoucit :
— C’est normal, au début. Vous vous surprendrez peut-être à le faire seul, un jour où ça monte trop fort.
Elle me tendit un carnet et m’invita à y noter mes progrès.
Lorsque Léna me demanda l’événement qui m’avait incité à consulter maintenant, j’évoquai d’abord vaguement mes problèmes relationnels au travail, puis je parlai du diagnostic d’Anouk, que je remettais en doute.
— Et si la pédopsychiatre s’était trompée ? lâchai-je. Si ce n’était pas uniquement un trouble du neurodéveloppement… Moi, je la vois se taire d’un coup, se replier, comme si elle devait se protéger. Et si… et si c’était moi qui avais mis ça en elle ? Mes colères, mes angoisses… si ça l’avait déjà marquée ?
Léna prit des notes, puis releva les yeux :
— Vous avez peut-être raison… on transmet parfois ce qu’on a subi, sans le vouloir.
Je restai silencieux, les mâchoires serrées. Léna sourit doucement.
— C’est déjà un pas immense que de le dire.
Elle posa son carnet sur la table basse, puis sortit un livre de l’étagère derrière elle. Le corps n’oublie rien de Bessel Van der Kolk.
— Je vais vous demander de le feuilleter, dit-elle en le déposant devant moi.
J’effleurai la couverture du bout des doigts. Je n’avais pas envie de l’ouvrir ; le titre seul me semblait déjà trop lourd.
— Oui, je sais, ça ressemble à une brique. Mais promis, ça fait moins mal à lire qu’à recevoir sur le pied. Et ça vous aidera à comprendre ce que votre corps retient encore, ajouta-t-elle.
Je ne répondis pas. Je fixais le livre comme s’il pouvait se mettre à parler. L’horloge avançait au-delà du temps prévu, mais elle ne semblait pas s’en soucier. Elle finit par me raccompagner, toujours avec ce sourire désarmant.
— On se revoit dans deux semaines ?
— Oui.
— Faites attention aux portes que vous ouvrez, dit-elle avec un demi-sourire, tout en notant quelque chose dans son carnet.
Les mots restèrent suspendus derrière moi, comme un courant d’air qu’on ne parvient pas à chasser. Dans la cage d’escalier, mes pas résonnaient plus vite que d’habitude ; chaque palier semblait me pousser vers la sortie. Je plaquai le livre contre mon torse, comme on garde une clé serrée au creux de la main.
6 – Le portail et le marque-page
Je marchais sans but précis, le livre sous le bras. Léna m’avait conseillé de prendre l’air, de marcher régulièrement, de sentir mes appuis. J’avais pris la direction du parc urbain qui surplombait la mer. La fin de journée avait vidé les bancs ; seules quelques silhouettes traversaient les allées, pressées de rentrer. Les premières feuilles mortes se déplaçaient au gré du vent, raclant le gravier comme des insectes minuscules.
Je passai devant un grand portail en fer forgé, verrouillé. Je m’arrêtai. La serrure m’attirait comme un aimant ; je fixai le trou noir au centre, hypnotisé. Mes doigts effleurèrent le métal froid des barreaux. Des portes… toujours des portes. Un frisson me parcourut, et je repartis.
Je me concentrai sur l’exercice que Léna m’avait appris :
— Cinq choses que je vois… Je murmurai presque : les feuilles mortes, le portail, un banc vide, le lampadaire tordu, le chien qui trottait derrière son maître.
— Quatre sons…
Le vent dans les branches, des voitures au loin, le cri d’une mouette, un éclat de rire d’enfant. Le rire me traversa : il était lointain mais clair, presque espiègle. Une voix que je crus reconnaître ? Non… impossible. Je secouai la tête avant de reprendre l’exercice :
— Trois choses que je sens sur ma peau…
Je sentis le froid du livre dans ma main, le froissement de mon manteau, la rugosité de la barrière. Puis je bloquai. Les odeurs ? Rien, si ce n’était un parfum d’algues marines porté par le vent : la mer en contre-bas.
Je m’assis sur un banc. J’avais l’impression de m’effondrer sur moi-même. Les passants me semblaient tous aller quelque part ; moi, je restais là, inutile. J’ouvris le livre que Léna m’avait prêté : Le corps n’oublie rien. Je le feuilletai sans vraiment lire. Des mots m’accrochèrent : survivre, anesthésie, hypervigilance. Une phrase me sauta au visage : vivre comme si tout allait recommencer, à chaque instant. Je la relus deux fois, les yeux soudain secs. Oui, c’était ça. Ma mère dans le couloir, ma porte verrouillée ; et moi aujourd’hui, encore enfermé derrière des portes invisibles.
Je refermai le livre, incapable d’aller plus loin. J’observai mes mains : elles tremblaient légèrement. À mes pieds, une feuille morte se détacha d’un tas balayé par le vent. Je la ramassai sans réfléchir. Ses nervures fines me rappelèrent les lignes qu’avait tracées la pédopsychiatre sur sa feuille. Je glissai la feuille entre les pages du livre, sans trop savoir pourquoi. Elle s’ajusta parfaitement, épousant le livre comme un marque-page naturel. Je rouvris le livre au hasard : une phrase sur le corps qui se souvient malgré nous. Je refermai aussitôt, laissant la feuille marquer l’endroit.
Je restai sur le banc quelques minutes encore. Le vent avait forci ; je sentais le sel sur ma peau. Le rire retentit à nouveau au loin. Je me redressai, regardai autour de moi : personne. Une sensation étrange me traversa, comme un frôlement venu d’ailleurs. Je pressai le livre contre moi. Je n’étais pas prêt à m’y plonger, pas encore. Mais je savais qu’il le faudrait. J’entendis presque la voix de Léna : une brèche s’ouvre. Laissez-la.
Je me levai enfin et pris le chemin du retour. Le portail en fer forgé. Cette fois, je le traversai du regard sans m’arrêter, en pensant : un jour, je trouverai la clé.
7 – Imagination active : La chambre du dedans
Je m’effondrai sur le lit sans même allumer la lampe. La nuit était déjà tombée, et seul le halo orange du lampadaire filtrait à travers les stores à demi-fermés. Les images des derniers jours tournaient en boucle : le diagnostic d’Anouk, les épaules secouées de Constance, mes propres silences.
Je dormais maintenant dans ce qui n’était encore que mon bureau il y a quelques mois. Officiellement, c’était pour nos problèmes de sommeil : mes ruminations, ses allergies. En réalité, j’étais soulagé de retrouver un espace à moi. Constance avait acquiescé sans protester, à la fois soulagée et contrariée de voir cette chambre devenir la mienne. Anouk, elle, l’assumait sans détour : papa dort dans sa chambre à côté de la mienne ! Et j’aimais l’idée qu’elle se sente rassurée par ma proximité. Je n’avais encore rien osé décorer, mais j’imaginais y accrocher mes photos, mes vieux dessins. L’idée me paraissait déjà égoïste.
Je tirai la couverture sur moi sans réfléchir. Ma posture était rigide, comme si chaque muscle refusait de se détendre. Cela me rappelait les nuits de mon adolescence, quand je restais immobile dans mon lit, persuadé qu’il valait mieux ne pas bouger pour ne pas attirer l’attention. J’avais alors inventé un personnage pour mon jeu de rôle :
Severus.
Il me protégeait en restant irréprochable : notes parfaites pour rassurer les parents, aucun écart, aucune plainte, comme un métronome. Et, plus que tout, il gardait mes émotions sous clé : le moyen le plus sûr de ne jamais faillir. Je l’imaginai se dresser dans l’ombre, immobile, la colonne vertébrale droite comme une poutre maîtresse, un bouclier invisible dans le dos.
Là où Severus se raidissait, Lysséa bondissait. Elle surgit sans prévenir, ses cheveux bruns frisés volant autour de son bonnet orange, le ruban rouge claquant à son poignet comme un éclat de rire. D’un saut léger, elle se posa sur le bord du lit, renversant la pile de livres sans même y penser, tirant la langue à Severus. Elle n’avait pas de mission, pas de cadre ; juste le plaisir de troubler l’ordre figé. Elle éclata d’un petit rire cristallin, incongru dans le silence trop dense de la chambre.
Je chassai la scène de mon esprit et me redressai. En voulant dégager un coin de la table de chevet, mes doigts heurtèrent un petit cadre qui glissa au sol. Une photo d’enfance. J’avais huit ans, assis au bord d’un lit trop grand, les bras autour des genoux, le regard fuyant. Je revis l’enfant enfermé dans sa chambre, la porte barricadée pour éviter qu’on entre. Une vague d’angoisse m’envahit. Je resserrai la couverture autour de moi, tentant d’apaiser ce besoin de me protéger.
Sur la table, le carnet donné par Léna m’attendait. Je le laissai là, ne sachant quoi en faire. À la place, je saisis le livre qu’elle m’avait prêté. J’en sortis la feuille morte glissée plus tôt dans le parc ; ses nervures semblaient palpiter sous mes doigts. J’ouvris le livre à l’endroit marqué, lus quelques mots sans qu’ils ne résonnent, puis le refermai. Cela ne servait à rien.
Je restai là, dans l’obscurité, les yeux grands ouverts. Tout cela me semblait un luxe, alors que le travail m’épuisait déjà, et que Constance pensait que je n’en faisais pas assez à la maison, avec Anouk qui comptait sur moi.
Mais une autre pensée s’imposa : et si Anouk portait déjà mes ombres ? Le diagnostic parlait de neurodéveloppement, non de trauma. Mais la peur n’a pas ce langage-là : elle ne connaît qu’un mot, la faute. Mon souffle se bloqua. Une sensation familière, oppressante. Dans le silence, un bruissement monta : peut-être juste le vent dans la cheminée, mais insistant, presque comme un appel.
Je m’allongeai sur le dos, raide, fixant le plafond invisible. Mon esprit se remplit d’images : les barreaux du portail, le regard évitant de l’enfant sur la photo, la clé qui attendait sur la porte. Une inquiétude sourde montait en moi. Je savais que quelque chose « s’ouvrait, » malgré moi.
Je finis par fermer les yeux. Mais la chambre ne disparut pas tout à fait…
8 – Rêve : Le miroir interdit
Je marchais dans un couloir qui n’en finissait pas. Le sol était froid sous mes pieds nus ; les pierres luisantes reflétaient une lumière qui ne venait de nulle part. À chaque pas, un écho s’étirait, trop long, comme si je n’étais pas seul.
Je voulus me retourner : le couloir s’était refermé derrière moi. Un mur. Lisse. Je ne pouvais qu’avancer.
Au loin, une porte se dessinait, massive, en fer forgé. Elle ressemblait au portail du parc. J’accélérai le pas. En approchant, je vis qu’elle était verrouillée : une serrure sombre, béante, comme un œil qui m’observait. Je me penchai. À l’intérieur, je croyais entendre un souffle, presque un battement d’ailes.
Un froissement derrière moi. Je me retournai : le couloir était devenu forêt, les troncs se rapprochant de moi.
Un rire éclata au loin. Clair, bref. Une voix d’enfant ? Non, une voix féminine, malicieuse. Quand je levai les yeux, je crus voir, entre deux troncs, une silhouette vive et insaisissable avant qu’elle ne disparaisse dans l’ombre.
— Lysséa ? murmurai-je.
Pas de réponse. Seulement le bruissement d’ailes que j’avais déjà entendu, plus proche. Je levai les yeux. Dans les branches, une silhouette se tenait immobile : une chouette, ses yeux ronds fixés sur moi. Elle pencha la tête, comme pour m’inviter à avancer.
Je m’approchai de la porte. Elle semblait plus grande que tout à l’heure, gigantesque. Je posai la main sur le métal : glacé. J’essayai de l’ouvrir. Rien. Je tirai, poussai, en vain.
— Ouvre-toi, chuchotai-je.
La chouette lança un cri sec. Puis le sol se mit à vibrer. Je reculai d’un pas. Quelque chose approchait de l’autre côté. Un souffle lourd, rythmé, comme un tambour lointain. Je reconnus ce rythme : celui de mes propres battements de cœur ? Non… La porte s’entrouvrit d’elle-même, lentement, dans un grincement qui me fit frissonner. Je jetai un regard à la chouette : elle avait disparu. Je franchis le seuil.
Derrière, il n’y avait pas de forêt, pas de couloir, mais une chambre. Ma chambre d’enfant. La même lumière blafarde, le même parquet clair, dur sous mes pieds. La porte était verrouillée. C’était celle de mon bureau.
Je m’avançai. Sur le lit, un garçon était assis, genoux serrés contre sa poitrine. Huit ans, peut-être neuf. Son visage était tourné vers le mur.
— Aedàn ? dis-je sans savoir pourquoi.
Le garçon leva les yeux. C’étaient les miens. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Une silhouette se détacha de l’ombre : haute, droite, immobile. C’était Severus. Le menton levé, il avait la tension d’un Atlas de bois sombre, soutenant une voûte invisible au-dessus de nous.
— Reste ici, dit-il d’une voix calme mais ferme. Ce n’est pas le moment.
Je voulus protester :
— Je dois lui parler.
— Non. Tu sais que ce serait rompre l’équilibre que nous avons mis en place.
Il avança d’un pas mesuré. Son visage restait impassible, d’une dureté de chêne. Derrière lui, j’aperçus un bref éclat de lumière : une silhouette fine, bonnet orange.
— Lysséa ! appelai-je.
Mais Severus se redressa, occupant l’espace, me coupant le passage.
— Elle n’a rien à faire ici. Si elle entre, nous perdrons le cadre. Et le cadre, c’est ce qui nous protège.
Sa colonne vertébrale semblait encore plus rigide, prête à se rompre.
— Je ne veux plus rester immobile, murmurai-je.
Il plissa les yeux, comme pour jauger la solidité de mes mots.
— Penses-tu que ton axe tiendra ?
Je sentis le garçon derrière moi bouger. Je me retournai : il n’était plus sur le lit. La porte était entrouverte. Un courant d’air glacé traversa la pièce.
— Non ! hurlai-je en me jetant vers la porte.
Je courus, mais mes jambes étaient lourdes, comme prises dans de la boue. La porte claquait déjà. Quand je l’atteignis, le couloir était revenu. Devant moi, la chouette s’envola, jusqu’à un miroir. Je m’approchai : mon reflet me fixait. Mais ce n’était pas moi : c’était Severus. Sa main effleura la vitre, la mienne aussi. Nous bougions exactement au même rythme.
— Ton équilibre vacille encore, dit-il posément. Tu devras attendre.
Le miroir éclata.
Je me réveillai en sursaut, le cœur battant. Dans le noir de ma chambre-bureau, j’entendais encore, dans la nuit, les ailes d’une chouette qui cherchait la sortie.
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