Chapitre 12 – La clé de la forteresse

Dire non sans masque

Mes congés s’achevaient. Un arrêt maladie, sans le dire. J’avais repris le chemin du travail avec fatigue et prudence. Je limitais désormais mes échanges avec Claire et Laurent au strict minimum. Quant à Laurent, il s’était retiré de lui-même de mon projet LineaRubra. Certaines lignes, une fois tracées, ne se discutent plus.

Craignant ma dérive, Lelio, le directeur du labo, avait décidé de me superviser directement. J’avais accueilli ce choix avec soulagement : plus prévisible, plus rationnel… mais porteur de nouvelles attentes. Derrière ses piles de dossiers, il paraissait intouchable.

— J’ai un nouveau projet à te confier, dit-il d’un ton neutre. Très ambitieux, mais je pense que tu es la bonne personne pour le monter.

Je haussai les sourcils.

— Quel type de projet ?

— Un gros financement européen. Le défi est qu’il faudrait le déposer à la rentrée, précisa-t-il les yeux déjà rivés sur son ordinateur.

Mon estomac se noua. Nous étions mi-juillet. Monter un projet d’envergure en plein été, alors que tout le monde serait en congés ? C’était insensé. Et j’étais toujours très pris par LineaRubra, dont la ligne s’imposait désormais à tout le reste.

Mon cœur s’emballa, ma respiration se coupa. Je pris une inspiration.

— Non, dis-je. Ce n’est pas possible.

Ma voix trembla légèrement, mais je savais que je disais juste. Lelio me dévisagea, surpris. J’attendis une remarque acerbe, un soupir désapprobateur. Mais il se contenta de hausser les épaules, après un silence.

— Très bien, on fera autrement, répondit-il simplement avant de replonger dans ses e-mails.

Je restai figé. Était-ce tout ? Je quittai le bureau, un peu hébété. Dans le couloir, un soulagement franc m’envahit. J’avais posé une limite claire, sans colère, sans me justifier. En descendant l’escalier, j’aperçus Modulus dans l’ombre, impassible. Peut-être se demandait-il s’il pouvait encore m’être utile. Je posai la main sur la rampe d’escalier et respirai profondément. Rien ne s’était effondré.

Une porte entrouverte

En rentrant le soir, je remarquai la lumière du couloir. Elle filtrait par une porte entrouverte, découpant un faisceau doré sur le carrelage. Ce rai de lumière me rappela la brèche dans la forteresse de Modulus. Constance sortit du salon pour m’accueillir. Sa main se posa brièvement sur mon épaule, mais son regard s’attarda, comme si elle avait perçu un changement :

— Tu es plus calme… tu as changé quelque chose.

Je haussai les épaules, un demi-sourire aux lèvres.

— J’ai juste dit « non. » Et c’est passé.

Ses sourcils se haussèrent, brièvement surpris, avant qu’elle ne s’efface pour me laisser entrer. Anouk jouait au salon avec sa cousine, leurs rires emplissaient la maison d’une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Alors que je m’apprêtais à monter déposer mon sac, Constance me rappela :

— Au fait… je suis en train de préparer les documents pour l’association. Je dois envoyer un e-mail aux nouveaux membres, mais je n’arrive pas à trouver le bon ton. Tu pourrais y jeter un œil ?

Je me retournai, étonné par la demande.

— Oui, bien sûr.

Elle me tendit son ordinateur. Nos doigts se frôlèrent, et il me sembla qu’elle prolongeait ce contact plus qu’il n’aurait fallu. Une étincelle — réelle ou rêvée — vibra un instant, comme refusant de s’éteindre. Je lus rapidement son texte et lui suggérai deux ou trois corrections. Elle me remercia d’un signe de tête.

— Merci… ça me rassure.

Sa voix resta suspendue, hésitante, avant de reprendre :

— Et… tu sais, ajouta-t-elle, ta chambre t’a peut-être sauvé, mais elle nous a aussi éloignés.

Je soutins son regard une seconde. Il n’y avait ni reproche ni accusation, juste un constat. Je n’osai pas promettre que je reviendrais dans la chambre conjugale : je n’étais pas prêt. Mais je pris note de cette graine déposée là, comme une évidence.

Plus tard dans la soirée, en passant devant la chambre, je remarquai que la porte était entrouverte. Presque rien, peut-être laissé au hasard. Mais j’y vis un signe. Et pourtant, je n’étais pas sûr d’avoir le courage de la pousser. Je gagnai ma chambre-bureau, mon refuge habituel, sans m’y attarder.

Le pont et le sable

Ce vendredi soir, une idée me traversa : partir pour le week-end. Je lançai la proposition à Constance, presque sur un ton de plaisanterie, mais elle secoua la tête en souriant :

— J’aimerais bien… mais j’ai du travail qui ne peut pas attendre.

Alors j’eus une autre idée : y aller avec Anouk. Juste nous deux. Pas besoin de tergiverser : j’avais envie de ce moment. Constance approuva, la voix douce et le visage lumineux.

— Elle aussi avait besoin de toi, dit-elle en m’aidant à boucler le sac.


Nous sortîmes, Anouk sautillant autour de nous. Le train était sur le point de partir : direction la côte Sud pour un week-end improvisé. Dans le train, je m’installai côté fenêtre. Anouk observait le quai, ses yeux brillant d’excitation.

— Tu crois qu’on va voir la mer depuis le train ?

— Peut‑être, répondis‑je.

Je perçus Ædàn derrière mon épaule. Pas un mot : seulement ce calme frémissant qui me donnait envie de sourire. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu ; sa présence, muette, me réchauffait.

— Tu es content de partir ? demandai‑je à Anouk.

— Oui ! Et toi ?

Je hochai la tête. Ædàn m’imita. Le train démarra. La ville disparut rapidement derrière des collines verdoyantes ; le soleil jouait à travers les vitres, dessinant des taches dorées sur le visage d’Anouk.


Une heure plus tard, nous traversions un grand pont métallique. La rivière en contrebas scintillait ; l’horizon semblait s’ouvrir d’un coup.

Chaque pas te mène plus loin, dit Sophia. Le vrai pont n’est pas celui que tu traverses.

Lysséa souffla, moqueuse : et après c’est moi qu’on dit mystérieuse…

Je pris une profonde inspiration. Le bruit régulier du train m’apaisait ; je sentais mon corps se relâcher peu à peu. Anouk s’était blottie contre mon bras pour admirer le paysage.


Nous arrivâmes à destination à l’heure de midi. Anouk s’enthousiasmait à l’idée d’un vrai pique-nique « comme avec maman. » Elle insista ensuite pour qu’on lui achète une glace avant de descendre vers la plage. Nous nous assîmes sur un banc, savourant le soleil encore haut. C’est alors qu’un garçon plus âgé s’approcha d’Anouk, accompagné de son père. Sans un mot, il lui arracha sa glace des mains et s’éloigna en ricanant. Je sentis Anouk se figer, les yeux humides. En moi, une porte gronda : Asmodée n’était jamais bien loin.

Ce n’est rien. Nous pourrons lui en reprendre une autre, souffla Modulus dans ma tête.

Je me surpris à ouvrir la bouche pour répéter ces mots. Mais quelque chose en moi se bloqua : non, pas cette fois ! Je me levai et m’adressai au père, d’une voix ferme :

— Excusez‑moi… Je pense que votre fils devrait rendre la glace qu’il a prise.

Le père s’arrêta, pris au dépourvu. Il sembla chercher ses mots. Puis il se tourna vers son fils :

— Allez, rends‑la.

Le garçon, boudeur, tendit la glace à Anouk. Elle la récupéra avec un murmure :

— Merci…


Nous descendîmes ensuite vers la plage. En chemin, Anouk glissa sa main dans la mienne, sans me lâcher jusqu’à l’arrivée. Je me surpris à lui répondre avec la même fermeté tranquille. Elle éclata de rire en courant sur le sable, laissant derrière elle une traînée d’empreintes légères. Je la suivis, essoufflé, mais heureux. Je m’assis sur un rocher pour l’observer jouer avec les vagues.

La force vient de l’ancrage, souffla Asmodée.

Je posai ma main sur le rocher sous moi : il était tiède, solide. Comme une métaphore de ce que je voulais reconstruire.

La journée se déroula ainsi, simplement : promenade le long des falaises, éclats de rire qui se perdaient dans le vent, dîner au restaurant. Le soir, nous rejoignîmes la petite pension où nous logions.


Nous nous installâmes sur le lit, chacun avec un carnet et des crayons que j’avais achetés en ville. Anouk s’appliquait à dessiner la plage et les falaises ; de mon côté, je griffonnais des cercles et des arbres, un peu comme dans le Livre des Ombres.

— C’est joli ce que tu fais, dis‑je en observant ses couleurs vives.

Elle leva les yeux vers moi, un sourire timide aux lèvres :

— Je suis contente qu’on soit partis tous les deux.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Moi aussi.

Elle se blottit un instant contre moi, puis reprit son dessin. Mon téléphone vibra sur la table de nuit. Un message de Constance :

J’espère que vous passez un bon moment. Merci de l’avoir emmenée.

Oui. Elle est très contente.

Puis je reposai le téléphone.

Ce n’est pas juste pour elle que tu es là, intervint Severus de sa voix grave. C’est ta colonne que tu redresses.

Plus tard dans la soirée, Anouk se mit à la fenêtre pour observer les étoiles.

— Regarde, papa ! On les voit mieux qu’à la maison.

Je me plaçai derrière elle.

— Oui, tu as raison, dis‑je doucement.

Anouk se retourna et me serra fort contre elle.

La Voie lactée, un passage lumineux pour traverser l’ombre. Garde ça bien en toi, murmura Sophia : c’est plus fort que toutes tes défenses.

Je fermai les yeux quelques secondes, respirant pleinement. Ce n’était pas juste un rôle parental : j’étais vraiment là. Anouk bâilla, les yeux déjà lourds. Je la bordai dans le lit étroit, posai un baiser sur son front.

— Bonne nuit, ma puce.

— Bonne nuit, papa…

Quand je m’endormis ce soir-là, une impression persistait : le pont n’était pas qu’un décor, mais un passage secret.

Léna : Dire non sans trembler

Je m’installai face à Léna. J’avais l’impression d’avoir parcouru des kilomètres. Elle le remarqua : un sourire vint éclairer son visage.

— On reste sur la tisane, ou vous êtes prêt à repasser au café ? demanda-t-elle.

— Un café, s’il vous plaît, répondis-je sans hésiter.

Elle hocha la tête, amusée, et se leva. Elle revint avec deux tasses fumantes et m’en tendit une.

— Vous avez bonne mine aujourd’hui.

— Oui… je crois que ça va, répondis-je.

Elle s’assit, croisant les doigts sur ses genoux, attentive :

— Racontez-moi.

Je lui parlai du « non » face à Lelio, de la scène avec Anouk et la glace, de cette découverte : poser des limites sans m’effondrer, rester aligné sans colère. Léna m’écouta sans dire un mot, hochant parfois la tête.

— Vous vous rendez compte ? dit-elle enfin. Vous venez de démonter le mécanisme de Modulus.

Je restai pensif, un peu étonné :

— Je ne l’avais pas vu comme ça.

— Ce masque vous poussait à dire « oui » à tout pour éviter le conflit. Là, vous avez avancé sans lui.

Une chaleur monta dans ma poitrine, faite de soulagement et de fierté. Mais elle ajouta aussitôt :

— Attention : Modulus n’a pas disparu. Il a simplement reculé. Vous devez encore l’apprivoiser.

Elle eut un petit sourire :

— Comme un chat qui fait semblant de bouder, mais qui revient dès que vous ouvrez le frigo.

Je souris puis fronçai les sourcils :

— Ah, et ça marche comment ?

— Il faut lui apprendre qu’il n’a pas à se déclencher à chaque inconfort. C’est un vieux réflexe ; il a besoin de se sentir rassuré. Qu’il comprenne qu’il peut rester en retrait tant que vous savez reconnaître un vrai danger.

Je fixai le bord de ma tasse :

— Et… comment je saurais que c’est bon ?

Elle sourit, mais son regard était sérieux :

— Quand on n’aura plus besoin de se voir toutes les deux semaines.

Je sentis un léger frisson.

— Vous voulez dire…

— Quand vous serez capable de poser vos propres cadres sans panique. Quand vous saurez sentir qu’il n’y a pas de danger, et ne plus vous surprotéger.

Après son explication, elle me laissa un instant avec mes pensées. Puis, comme si une idée lui traversait l’esprit, elle se redressa :

— Vous voulez faire un petit test ?

Je haussai les épaules.

— Si vous voulez.

Elle désigna la porte en bois derrière moi :

— J’aimerais que vous frappiez à la porte de mon collègue, juste à côté. Il est en pleine séance. Vous frappez, vous ouvrez, et vous lui demandez : « Excusez-moi, vous auriez un mouchoir ? »

Mon cœur s’emballa. Rien que l’idée me paraissait impossible, mais je finis par lâcher :

— OK… je vais essayer.

Elle eut un sourire en coin.

— Vous voyez ? Même là, vous avez dit « oui. » Ce n’était qu’un test. Vous imaginez sa tête ? On ne survivrait pas à la réunion de copropriété après ça.

Je baissai les yeux, pris de honte et de soulagement à la fois. Elle enchaîna, plus douce :

— Ou alors, plus simple : dites-moi ce que vous pensez de mes décorations. Est-ce que cette lampe est jolie, par exemple ?

Je regardai l’abat-jour défraîchi, bancal. Après un long silence, j’osai enfin dire :

— Non… pas vraiment.

Elle éclata de rire, sans méchanceté.

— Voilà. C’est ça, l’exercice. Exercez-vous à dire « non » devant un miroir, régulièrement. Habituez votre voix et votre corps à porter ce mot sans trembler.

Elle interrompit son geste et observa mon oreille :

— Elle est très belle, cette boucle d’oreille. Elle représente quoi ?

Je souris, un peu gêné :

— C’est un rappel… d’écouter l’invisible, comme le ferait Sophia.

Elle acquiesça, le regard doux :

— Alors gardez-la précieusement.

Elle leva sa tasse :

— C’est un beau chemin, déjà. Vous avez fait un pas énorme.

Dans le reflet de sa tasse, je crus apercevoir un visage un peu plus net.

Parler allège

De retour à la maison, mon téléphone vibra. Je faillis le laisser sonner : je n’avais aucune envie de parler. Mais quand je vis le prénom s’afficher, je décrochai sans réfléchir.

— Salut, dit Morgane après un bref silence. Je voulais juste… prendre de tes nouvelles.

Je me laissai tomber sur le canapé, avec une surprise douce.

— Tu tombes bien, soufflai-je. Ça va… plutôt bien, en fait.

Je l’entendis retenir un souffle.

— Plutôt bien ?

— Oui. Enfin… mieux qu’avant.

Je me mis à lui raconter, par bribes, les dernières semaines. Léna. Le carnet devenu Livre des Ombres. Les « non » que j’avais enfin osé dire. Les rêves aussi, sans entrer dans les détails : les figures, les clés, les portes. Elle m’écoutait sans m’interrompre. J’entendais juste sa respiration dans le combiné.

— Je ne te reconnais pas, finit-elle par dire. On dirait que tu respires mieux.

Je restai un instant muet. Son mot tomba juste.

— C’est exactement ça, répondis-je. Je crois que j’ai arrêté de me couper de tout, tout le temps.

Un silence s’installa, léger, apaisant.

— Morgane… tu sais ce qui m’a le plus aidé ? repris-je. C’est de parler, même quand je n’en avais pas envie. Et d’écrire. De mettre les choses dehors. Ça paraît bête, mais ça allège.

Elle laissa filer un léger rire.

— Je note.

Nous restâmes encore un moment au téléphone, sans parler vraiment. Et ça suffisait. Quand je raccrochai, j’avais le cœur moins lourd. Quelque chose s’était rapproché.

Imagination active : Le cercle convoqué

Le soir-même, après dîner, je m’installai à mon bureau, mon Livre des Ombres ouvert devant moi. La lumière du soir filtrait à travers les rideaux, douce et oblique. Je caressai mon clou d’oreille vert : son éclat me rappelait Sophia, la chaleur ressentie dans la clairière. Je pris mon stylo et écrivis en haut de la page :

Je veux libérer Modulus.

Je restai immobile, le stylo suspendu. Je savais que je ne pourrais pas l’accomplir seul. Je traçai un cercle large et y inscrivis les noms de toutes les figures que je souhaitais invoquer : Ædàn, Lysséa, Severus, Sophia, Asmodée… Je murmurai :

— J’ai besoin de vous.

Dans mon esprit, Lysséa apparut la première : elle fit tournoyer un ruban rouge entre ses doigts et me lança un clin d’œil taquin. Asmodée se tenait derrière elle, massif et calme, une main posée sur son épaule. Ædàn surgit presque en bondissant, suivi de Severus, plus grave, et de Sophia, dont le sourire contenait déjà une promesse. Je les regardai, ému :

— Ce soir, nous allons le rejoindre. Ensemble.

Ils ne posèrent pas de questions. Ils savaient. La fatigue douce qui m’envahissait annonçait la transition. J’éteignis la lampe de bureau et m’allongeai sur le lit attenant. Je fermai les yeux en pensant à la clé de la forteresse. L’image revint aussitôt, accompagnée d’un frisson involontaire. Ma tête s’enfonça dans l’oreiller, et déjà les contours sombres de la forteresse apparaissaient. Un parfum de pierre humide et de bois ancien sembla traverser la chambre.

Rêve : La clé du dernier rempart

En rouvrant les yeux, je reconnus les murailles de la forteresse se dresser devant moi, hautes et sombres, hérissées de pointes. Mais avant même de m’en approcher, j’aperçus les traces de vieux combats. Je reconnus les stigmates : les initiales railleuses d’un camarade, les semelles rageuses des brutes, et plus haut encore, des mains géantes semblant vouloir fendre la pierre. Tout était couvert de mousse et de ronces, la végétation ayant lentement englouti ces stigmates. Mais je savais que ces douleurs avaient façonné la forteresse.

Sur mon épaule, Martel, la chouette à l’aile blessée, tourna la tête vers moi. Son regard brillant me rassura. Elle battit des ailes, disparut dans la brume, puis revint se poser souplement à mes pieds. Son cri bref me traversa, net, sans explication, mais suffisant. Alors je fis signe à Lysséa et Ædàn, qui se tenaient prêts derrière moi.

— C’est votre tour, leur dis-je doucement.

Lysséa sauta sur le mur avec l’agilité d’un chat, cherchant un interstice dans les lourdes portes de métal. Ædàn trottina à sa suite, l’air concentré.

— Modulus ! cria Lysséa en frappant contre la paroi. On veut juste te parler !

Un grincement se fit entendre : une fente mince apparut dans la porte. Derrière les murs, un grognement étouffé monta, comme un animal surpris. Modulus savait que nous étions là. Lysséa se glissa la première et me fit signe d’entrer.

Dans la pénombre glaciale, Modulus trônait, immobile. Pourtant, au centre de son plastron, un éclat rougeâtre persistait : minuscule trou que Lysséa avait percé jadis, un grain de lumière fiché dans la nuit métallique. Ses gantelets se crispèrent sur l’acier du trône, et la brèche sembla s’élargir à chaque soubresaut. De derrière la visière, un souffle monta, haché, et sa voix résonna, grave, comme filtrée par un gouffre :

— Cette faille que vous croyez victoire… c’est aussi une porte. Et par elle, le chaos peut entrer.

— Ou bien, par elle, peut passer la vie, murmura Sophia.

Severus prit alors la parole, s’avançant d’un pas mesuré :

— Tu n’as pas besoin de garder le contrôle en permanence. Nous pouvons poser des cadres sans toi. Tu n’es plus le seul à protéger.

Modulus ne répondit pas. Asmodée s’avança ensuite. Sa silhouette massive projetait une ombre rassurante.

— Je veille. Rien ne pourra te blesser ici, dit-il d’une voix grave. Sauf toi-même.

L’armure frissonna, mais Modulus ne bougea pas.

Sophia, qui s’était approchée doucement de lui, effleura le métal froid de son casque, y laissant un instant la chaleur de sa paume, comme pour y déposer un fragment de calme. Un infime craquement parcourut sa cuirasse, à peine audible, et la lumière blanche de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

— Sois la brise qui unit le cercle, pas le vent de tempête, murmura-t-elle.

Le silence vibrait de ses battements irréguliers, cœur d’acier en perdition. L’armure tremblait, comme si la forteresse résistait à son propre effondrement. Sophia s’inclina alors un peu plus, sa main toujours posée sur le casque. Sa voix n’était plus qu’un murmure :

— Aucun de nous ne te juge. Dépose ce fardeau comme l’arbre laisse tomber ses feuilles : ce qui chute nourrit la terre. Nous serons ce sol pour toi.

Des fissures minuscules parcoururent sa cuirasse ; elle tint pourtant, vacillante.

— Ôte ton casque, ajouta Sophia. Nous voulons voir ton vrai visage.

Derrière la visière close, une lueur vacilla — entre rage et abandon, entre peur et délivrance. Puis tout se figea à nouveau, dans une immobilité tendue, fragile comme le fil d’une lame.

Je m’avançai enfin, lentement, conscient que le moment était fragile.

— Je comprends pourquoi tu es né, dis-je. Tu voulais me protéger. Dire « oui » pour éviter les moqueries, les coups, pour ne pas devenir la cible. Mais je n’ai plus besoin de ça.

Je posai ma main sur celle de Sophia, contre le casque.

— Ma fille a besoin d’autre chose. Et moi aussi.

Modulus se figea. Lentement, il leva ses mains tremblantes et ôta son casque. Un instant, son visage resta dans l’ombre… puis la lumière révéla les traits fatigués, marqués par les années de vigilance. Il inspira profondément.

— Je n’ai jamais connu d’autre manière de faire, dit-il d’une voix basse.

Je le fixai droit dans les yeux :

— Je sais. Mais maintenant, tu n’es plus seul.

Modulus baissa les yeux vers la clé qu’il tenait dans sa paume : une clé de fer, ternie par le temps. Il me la tendit.

— Elle est tienne, désormais. À toi d’en faire usage.

Ses doigts tremblants frôlèrent les miens. Il la serra encore un instant avant de la lâcher. La clé vibrait au creux de ma main. Dans la sienne demeurait un éclat de miroir, prêt à rejoindre le nôtre.

— Prends-le également, dit-il. Il est à toi.

Je reconnus aussitôt sa forme : il correspondait à l’un des interstices restés vides dans le miroir que nous avions commencé à assembler avec Severus, Lysséa et Ædàn. Une pièce en attente, prête à trouver sa place. Je récupérai l’éclat : il était tiède, presque vivant.

— Attention, ce fragment est tranchant, avertit Modulus. Il ouvre… mais il peut blesser.

Je l’ajoutai au puzzle, sous la surveillance attentive d’Ædàn. Dans le reflet, une porte entrouverte apparut : non pas celle de la forteresse, mais la chambre laissée entrebâillée par Constance l’autre soir. Une invitation réelle, que j’avais fui. Alors seulement, je vis ce qui se tenait derrière la peur des coups et des regards.

L’intimité.

Ce fragment était son aveu. Il vibra, puis se figea : il avait trouvé sa place.

Je me tournai alors vers la grande porte de la forteresse. D’un geste, j’y insérai la clé ; le verrou céda dans un grondement. La porte s’ouvrit sur une lumière éclatante qui inonda la salle. Lysséa saisit la main de Modulus, un sourire vif fissurant la gravité de l’instant. Ædàn s’accrocha à l’autre, ses doigts serrant avec la maladresse d’un enfant mais toute la sincérité d’un serment. Severus posa une main ferme sur son épaule, lui offrant un axe solide. Sophia resta dans son dos, paume douce qui le poussait en avant comme une sève tranquille. Je franchis le seuil à mon tour. Asmodée fermait la marche, attentif aux fissures du chemin : gardien apaisé des failles désormais franchies.

Les murailles se mirent à se dissoudre dans un grondement profond, soupir arraché aux entrailles de la pierre. Le fracas se changea en souffle tiède qui nous enveloppa. L’espace s’ouvrit, baigné de clarté. Tout sembla suspendu, entre un battement et le suivant, comme si le monde attendait ma réponse.

C’était l’instant où la survie cessait de commander, où l’espace défensif se retournait en lieu de vie. Porté par toutes mes figures rassemblées, j’entrais dans la lumière.

La clé retrouvée

Je me réveillai lentement, le souffle encore court, le corps moite. La chambre semblait plus claire que d’ordinaire, l’air chargé d’une densité tranquille. Ma main droite serrait le vide, mais la sensation de la clé persistait dans ma paume. Je restai assis dans la pénombre, le dos contre le mur.

Je baissai les yeux vers la clé du bureau : tête carrée, anneau usé… la même que dans le rêve. Un petit morceau de métal banal. Et pourtant… Un souvenir passa : Asmodée me l’avait déjà tendue. Je l’avais laissée filer.

Cette fois, je la gardai.

Je fermai brièvement les yeux. Plus de forteresse. Juste un espace ouvert, baigné de lumière. Le cercle était là. Ædàn, Lysséa, Severus, Asmodée, Sophia… Modulus aussi, debout parmi eux, sans casque. Il croisa mon regard et inclina légèrement la tête.


Je revins à mes sensations. Ma main se posa sur ma poitrine. Le souffle passait librement. Un rire bref m’échappa. Je restai un moment ainsi, à sentir.

Je m’assis sur le lit. Une paix discrète flottait, sans éclat. Les mots de Léna me revinrent, autrement. Je pris mon Livre des Ombres et l’ouvris à une page vierge. Je posai la pointe du stylo et écrivis simplement :

Je suis libre d’être moi-même.

Je relus la phrase. Elle ne bougeait pas. Je refermai doucement le carnet, le gardai un instant entre mes mains, puis me levai pour ouvrir la fenêtre. Un vent frais entra, me fit frissonner. Je respirai profondément. L’air avait un goût de recommencement. Dans le silence habité, la porte pouvait s’ouvrir.

Mais au-delà, d’autres chambres attendaient encore. Quelque part, une présence demeurait tapie : Tarsis attendait encore son heure.