1 – Les deux contre un
Je m’étais assis à une extrémité de la table de réunion, les mains croisées devant moi, les yeux rivés sur les grandes baies vitrées. La ville s’étalait en contrebas : les toits serrés, les façades multicolores, la mer qui scintillait au soleil. J’aurais pu rester des heures à contempler ce paysage. Cela me permettait de ne pas croiser le regard de Laurent, assis à l’autre bout de la table, comme dans un duel absurde.
Le temps retenait son souffle. Le cliquetis régulier de son téléphone résonnait dans la pièce : il envoyait des messages à Claire, je le savais. Elle devait « arriver d’une minute à l’autre, » comme toujours. Claire aimait se faire attendre. Une cheffe se devait de se rendre rare ; c’était l’une de ses croyances tacites. Je sentis mes mâchoires se serrer, mais je n’en montrai rien. Les murs immaculés projetaient une pâleur clinique. La table, trop grande pour trois, accentuait le sentiment de distance. Elle nous obligeait à parler fort pour nous entendre, mais pour l’instant, nous ne disions rien.
Je me redressai, croisai les bras. Laurent faisait semblant de consulter ses e-mails, mais je voyais son pied battre nerveusement sous la table. Il était mal à l’aise, ou peut-être furieux ; difficile à dire. Il leva les yeux et m’adressa un sourire crispé. Je ne le lui rendis pas. Dans ce rapport de force, chaque signe de faiblesse serait noté, disséqué, retourné contre moi.
La porte s’ouvrit enfin, vingt minutes plus tard. Claire entra, l’air pressé, son téléphone toujours collé à l’oreille :
— Oui, je te rappelle dans cinq minutes, je suis en réunion.
Elle nous salua à peine et prit place au centre de la table. Son parfum saturé flotta un instant, plus envahissant que sa présence. Elle posa son sac avec un soupir théâtral :
— Bon. On va essayer d’aller droit au but.
Laurent prit la parole, trop vite :
— Je voulais qu’on mette les choses au clair sur le projet CHILL. J’ai appris par d’autres canaux que tu avais déjà bien avancé, sans jamais me tenir informé.
Je le fixai, surpris par le ton accusateur :
— Je t’ai pourtant envoyé les documents de cadrage. Tu es même dans le comité de pilotage.
— Oui, mais tu sais très bien que je n’ai pas été consulté sur les grandes orientations. Et surtout, tu as utilisé mes contacts pour faire avancer le dossier.
Je sentis la colère monter, froide.
— Tes contacts ? Michel ? Tu oublies que c’est moi qui t’ai présenté Michel il y a deux ans, quand tu recherchais des partenaires.
Claire intervint :
— On ne va pas commencer à jouer à « qui connaissait qui le premier. » La question, c’est : est-ce que tu as sciemment exclu Laurent ?
Je pris une inspiration lente.
— Non. Mais je reconnais que je n’ai pas cherché à multiplier les points de coordination. Honnêtement… moins je discute avec Laurent, mieux je me porte.
Le silence tomba. Laurent me fusilla du regard. Claire hocha la tête, comme si ma franchise confirmait leur narratif.
Un souvenir surgit, sans prévenir : la première fois que nous nous étions affrontés, plusieurs années plus tôt. J’avais annoncé mon intention de quitter l’équipe, incapable de supporter plus longtemps la rivalité étouffante de Laurent. Sa réaction avait été immédiate : il s’était posé en victime, racontant à Claire combien je l’avais « humilié, » combien mes ambitions le « menaçaient. » Claire, fidèle à son mari, avait pris sa défense.
Ensuite, ce fut l’enfer : appels nocturnes, e-mails accusateurs, justifications vaines. Chaque fois que je croyais calmer le jeu, Laurent relançait le conflit et Claire tranchait en sa faveur. Je me souvenais des nuits sans sommeil, le ventre noué, fixant mon téléphone en redoutant la prochaine notification. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. J’avais fini par accepter que je ne pourrais jamais me justifier suffisamment. Et je m’étais tu, aspiré par une dépression qui m’avait laissé exsangue.
— …tu comprends que je ne peux pas continuer à travailler dans ces conditions, conclut Laurent d’un ton dramatique.
Je clignai des yeux. Il était toujours là, en face de moi, en train de jouer le même scénario : le subalterne transformé en victime, l’époux protégé par sa cheffe. Claire acquiesça, les bras croisés.
— Je pense qu’on attend de toi un peu plus de transparence, dit-elle. Ce n’est pas une demande exorbitante. On est une équipe.
Je sentis mes épaules se tendre. Je savais que si je me laissais emporter, je leur offrirais exactement ce qu’ils attendaient. Alors je me redressai et pris le temps de ranger mes notes avec une lenteur calculée.
— Très bien, dis-je d’une voix neutre. Je veillerai à mieux communiquer.
Laurent ouvrit la bouche pour répliquer, mais je levai une main. Je mourais d’envie de lui dire :
« Et je vais te rappeler que je suis ton supérieur hiérarchique, Laurent. Ce genre de mise au point… la prochaine fois, passe par moi directement. »
Je me retins : ç’aurait été la guerre totale. Claire le devina probablement car elle fronça les sourcils. Je rangeai mon ordinateur, refermai mon stylo. Mes gestes étaient lents, précis ; je sentis mon souffle se réguler malgré le tumulte intérieur. Je quittai la salle en les laissant derrière moi, unis comme toujours. Cette fois, la colère ne se dissolvait plus en peur ni en honte. Elle s’était muée en quelque chose de plus stable, plus dangereux : une détermination glaciale.
Je ne me laisserai plus enfermer dans leur jeu.
2 – Message fantôme
Je m’étais réfugié dans mon bureau. La porte devait rester ouverte, convention d’équipe irritante : je détestais que Laurent, dont le bureau jouxtait le mien, puisse me voir. Pire encore : l’entendre. Le froissement de ses papiers, le raclement de sa chaise contre le sol : chaque bruit me donnait la sensation d’un voisinage forcé, oppressant.
J’allumai mon ordinateur et ouvris ma boîte mail, le cœur battant. La réunion me tournait encore dans la tête : les regards de Claire, l’air faussement offusqué de Laurent, ce rôle de victime qu’il avait perfectionné au fil des ans. Je me mis à taper un message, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, dans l’espoir que la vitesse retienne la colère. Les touches du clavier résonnaient comme des coups de marteau dans le silence du bureau :
Chère Claire,
Je tiens à préciser que les accusations portées contre moi sont infondées…
Je m’interrompis. Cela sonnait trop défensif. J’effaçai tout d’un geste sec et recommençai, les doigts crispés.
Laurent est en train de manipuler la situation, encore une fois…
Non, pas ça non plus. Chaque phrase semblait nourrir le piège qu’ils m’avaient tendu.
Dans le couloir, un rire bref, étouffé. Je reconnus la voix de Laurent : il parlait sans doute à quelqu’un de passage. Je me figeai, les muscles tendus, comme un animal aux aguets. Je ne savais pas s’il riait de moi, mais je l’imaginais déjà raconter sa version, tissée de sous-entendus.
Mes yeux glissaient sur le texte comme s’il avait été écrit par quelqu’un d’autre. Une part de moi savait que je n’enverrais jamais ce message. Cet e-mail n’était qu’un exutoire : il ne changerait rien à leur perception. Ils étaient aveugles… ou ils me détestaient vraiment.
Je fermai les yeux un instant. La pensée tournait, lancinante : ils sont aveugles ou ils me détestent. Je n’arrivais pas à décider quelle option était la plus douloureuse.
Le bruit du clavier résonna à nouveau lorsque j’effaçai le message lettre par lettre. Chaque touche enfoncée me donnait l’impression de démolir quelque chose à l’intérieur de moi. L’écran redevint blanc. Ma main resta suspendue au-dessus de « Suppr, » victime et bourreau de mon propre effacement.
Je reculai ma chaise et m’adossai au dossier, le regard perdu. Le bureau tout entier me semblait froid, étranger, comme si je n’avais jamais eu ma place ici. Je refermai doucement mon ordinateur, ne supportant plus la lumière de l’écran, et me levai.
En rangeant distraitement mon carnet dans un tiroir de mon armoire métallique, mes doigts heurtèrent une vieille clé USB coincée au fond. Un modèle ancien, abîmé. C’était là que je sauvegardais mes scénarios de jeux de rôle. Avant que l’écriture ne devienne un luxe inaccessible. Je la tournai entre mes doigts. Le plastique usé portait encore la trace collante d’un soda renversé, vestige des nuits où j’y avais stocké mes mondes. Je la posai à sa place. Une clé de plus, mais celle-ci n’ouvrait plus rien. Pas pour l’instant.
Je me rassis et m’adossai au dossier, les yeux dans le vague. Par la porte entrouverte, je voyais le mur d’en face, nu et impersonnel. La colère brûlait toujours, mais elle avait pris une teinte plus sombre : une braise qui ronge de l’intérieur, sans lumière. L’écran reflétait un instant mon visage et, derrière lui, une silhouette aux yeux rouge sombre.
Asmodée.
Il se rapprocha lentement, se pencha et glissa une pensée sournoise : un verre… ça t’apaiserait. La brûlure changea de place, descendit dans ma gorge. Je secouai légèrement la tête, comme pour chasser l’idée. Mais elle resta là, tapie dans un coin de mon esprit, aussi tenace que ma colère.
3 – Raide comme un piquet
En rentrant, tendu comme une corde, j’entendis Anouk hurler. Ses cris recouvraient la voix de Constance, qui s’épuisait à la convaincre de s’inscrire à une colonie de vacances. Dans le couloir, une odeur de sauce tomate s’attardait, indifférente au tumulte. Avant même de franchir le seuil, la fatigue m’écrasait déjà. Derrière la porte, je vis Constance s’accroupir à hauteur d’Anouk. Elle laissa passer la vague de cris sans broncher, puis parla doucement, d’une voix basse mais ferme :
— Tu as le droit d’être en colère. Mais je ne veux pas que ta colère décide à ta place.
Le silence d’Anouk fut bref, fragile, mais suffisant pour qu’un souffle d’apaisement traverse la pièce. Je posai mon sac dans l’entrée, noué par le stress du travail. À ce bruit, elle se retourna vers moi, le visage tiré, ses boucles rousses collées aux tempes par la sueur.
— Tu préfères préparer le repas ou calmer Anouk ? demanda-t-elle d’une voix tendue par la fatigue.
Je n’hésitai pas une seconde.
— Je prépare le repas.
Elle hocha la tête et accompagna Anouk jusqu’à sa chambre, refermant la porte derrière elle. Les cris reprirent aussitôt, étouffés mais toujours perçants. La tension dans la pièce d’à côté me comprimait la poitrine.
Asmodée dirigea alors mes pas vers la cuisine, comme un vieux réflexe. Du bout de ses griffes, il effleura le bord du plan de travail, traçant un cercle invisible qui me donna un frisson. J’attrapai machinalement un verre, me penchai sous l’évier puis ouvris le placard à bouteilles. Ma main se posa sur la bouteille de rhum. Je me figeai un instant. Dans l’ombre, Severus croisa les bras : pas ce soir. Je rangeai brusquement la bouteille, la mâchoire serrée.
À la place, je pris mon téléphone et mis un podcast d’Occulta dans mes oreilles, espérant me couper du vacarme. La voix grave de l’animateur parla d’anciens mythes alchimiques, mais je n’entendais presque rien. Le bruit de l’eau qui chauffait, le claquement des placards et les cris d’Anouk filtraient à travers les écouteurs, me ramenant sans cesse au chaos domestique. Je m’occupais machinalement : couper le pain, préparer une salade, réchauffer un reste de gratin. Chaque geste était mécanique, guidé par d’autres mains que les miennes. La tension continuait de s’infiltrer dans mes muscles, se logeait entre mes omoplates comme un étau.
Un quart d’heure plus tard, le calme revint peu à peu : les portes cessèrent de claquer, les cris d’Anouk se muèrent en sanglots sourds. Constance réapparut, le visage fatigué. J’eus envie de lui prendre la main pour la consoler, mais je me contentai d’un maigre sourire compatissant. Elle soutint mon regard un instant, comme si elle avait deviné mon élan, puis détourna les yeux. Ses épaules s’affaissèrent légèrement, un soupir échappa de ses lèvres. Je sentis une pointe de culpabilité : j’aurais pu combler ce vide, mais je n’en eus pas la force.
— On va dîner, dit-elle doucement à Anouk.
Nous nous installâmes à table sans un mot. Anouk traînait ses pieds, le nez rouge, et se laissa tomber sur sa chaise. Je la regardai du coin de l’œil, mais elle évitait mon regard. Constance tenta un sourire et engagea un semblant de conversation :
— Tu veux parler de ce qui te tracasse ? demanda-t-elle en me jetant un regard à la dérobée.
Je haussai les épaules.
— Pas grand-chose à dire. Laurent m’a convoqué : il m’a reproché d’avancer sans lui sur CHILL. Claire a pris sa défense. Comme d’habitude.
Constance esquissa un sourire au nom du projet, puis reprit :
— Et… ça t’a fait quoi, ce nouveau conflit ?
Je secouai la tête.
— Rien de particulier. La routine.
Elle soupira et se leva pour venir me prendre dans ses bras. Je me laissai faire, par réflexe ; mes bras se refermèrent autour d’elle, mais mon corps resta raide, comme verrouillé. Je sentais sa respiration chaude dans mon cou, le contact de sa main sur ma nuque, et pourtant je n’arrivais pas à m’y abandonner.
— Ça va aller, murmura-t-elle.
Quand elle se détacha, je baissai aussitôt les yeux sur mon assiette. C’est alors qu’Anouk glissa timidement un dessin à côté de mon verre.
— C’est pour toi, papa.
Je l’attrapai sans un mot. Les traits maladroits montraient un enfant minuscule au centre d’une forêt sombre. Ses yeux imploraient. Aedàn. Je repliai discrètement la feuille et la glissai dans ma poche, incapable de soutenir le regard de ma fille.
— Tu l’aimes bien ? demanda-t-elle d’une petite voix.
— Oui… merci, répondis-je, trop vite.
Elle hocha la tête et reprit sa fourchette. Constance, de son côté, observait la scène sans un mot, témoin de ma présence réduite à ce seul geste mécanique.
Jusqu’à la fin du repas, nous ne parlions plus que par le regard. Je me levai le premier, prétextant devoir « avancer sur des e-mails urgents. » Constance ne dit rien ; elle débarrassa la table avec des gestes lents. On entendait le cliquetis lointain des assiettes dans l’évier pendant que je traversais le couloir. Encore une fois, je me repliais dans mon terrier, convaincu que le silence valait mieux que mes mots. Le parquet grinça sous mes pas, comme s’il connaissait déjà le chemin.
Je refermai la porte de mon bureau derrière moi d’un geste sec. Le dessin d’Anouk dépassait légèrement de ma poche ; j’y glissai les doigts, le serrai sans le regarder.
Je me sentais aussi seul qu’au travail.
4 – Léna : La colère contenue
J’attendais sous le porche, les mains dans les poches. La cour était calme, seulement troublée par le ronron d’une voiture au loin. Mes épaules restaient contractées, mes pensées tournaient en boucle.
Mon téléphone vibra : « Sonnez. »
Je traversai le hall étroit et grimpai les escaliers en colimaçon. Léna m’ouvrit avec son sourire doux, mesuré.
— Bonjour, entrez, dit-elle.
Dans le salon, un parfum mêlé d’encens et de lilas flottait encore, relevé par un reste de café tiède. Le canapé beige m’attendait. Je m’y installai sans un mot, le dos droit, les poings serrés sur mes genoux. Léna s’assit en face de moi, un carnet fermé posé à côté d’elle.
— Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demanda-t-elle.
— Ça va.
Elle pencha légèrement la tête.
— Vous me dites souvent ça. Pourtant, votre corps semble me dire autre chose.
Je contractai un peu plus les poings.
— J’ai eu un conflit au travail. Laurent… Il a encore réussi à se poser en victime devant Claire. Je n’ai rien dit, je me suis juste défendu, mais c’était inutile.
Je racontai les faits un à un, sans inflexion dans la voix. Léna m’écoutait sans m’interrompre, le regard ancré dans le mien. Quand je terminai, elle demanda :
— Et qu’est-ce que cela vous a fait ?
J’avais déjà entendu cette question. Je soutins son regard quelques secondes avant de détourner les yeux.
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas… ou vous ne voulez pas le dire ?
Un frisson me traversa. Je baissai la tête.
— J’étais en colère, finis-je par admettre. Pas une colère explosive… plutôt une brûlure coincée.
— Où la sentez-vous ?
Je fronçai les sourcils.
— Dans la poitrine. Ça serre. Et dans la gorge… comme si elle se refermait.
Léna hocha lentement la tête.
— Je vais vous demander quelque chose de concret. Tendez vos poings, serrez-les aussi fort que vous pouvez. Et rassurez-vous… je ne vous prépare pas à un combat de boxe.
Je serrai les poings jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent.
— Respirez, dit-elle. Reconnaissez cette colère : elle ne vous détruit pas, elle vous parle.
Je respirai profondément, mais mes poings se serraient de plus en plus. Les souvenirs de la réunion me traversèrent : le ton accusateur de Laurent, l’air fermé de Claire. Je sentais mes tempes battre.
— J’ai l’impression qu’ils me détestent, soufflai-je. Ou alors ils sont aveugles.
— Peut-être un peu des deux, répondit Léna calmement. Mais leur point de vue ne définit pas qui vous êtes.
Je desserrai lentement les poings, presque à contrecœur. Léna reprit :
— Vous avez appris à contenir vos émotions pour éviter le conflit. Mais aujourd’hui, ce mécanisme vous coupe aussi de ce qui est vivant en vous.
Ses mots me heurtèrent comme une vérité trop évidente. Je hochai la tête sans rien dire, incapable d’articuler quoi que ce soit. Léna marqua une pause avant de demander :
— Est-ce que vous vous souvenez d’autres moments, plus anciens, où vous avez ressenti ce même type de colère ?
Une image me revint sans prévenir : la cour de récréation de l’école primaire. Tous les garçons jouaient au foot. Moi, je restais sur le côté, invisible. Parfois, j’attendais mon moment : je surgissais, je piquais le ballon et je le lançais par-dessus la clôture, dans le jardin des voisins. Le jeu s’arrêtait, tous les regards se tournaient vers moi. Pas de l’admiration. Mais au moins, pendant quelques minutes, j’existais.
Je baissai les yeux. Une chaleur amère me montait dans la gorge.
— Et vous, demanda Léna, qu’est-ce que vous voyez dans cette scène ?
Je soufflai un rire bref.
— Un môme qui préfère tout foutre en l’air plutôt que d’accepter d’être ignoré.
— Et comment décririez-vous votre relation conflictuelle avec vos collègues aujourd’hui ?
Je clignai des yeux, un peu secoué par ce parallèle.
— Je rêve toujours de tout foutre en l’air.
Léna leva les mains comme pour protéger la table basse :
— Dans ce cas, je range ma tasse… elle n’a rien fait pour mériter ça.
Puis, redevenant plus sérieuse :
— Vous voyez ? Cette colère est ancienne. Elle vous a peut-être protégé, mais aujourd’hui, elle peut aussi vous piéger si vous ne l’écoutez pas différemment.
Je fixai mes mains posées sur mes cuisses. Elles tremblaient encore légèrement. Une part de moi savait qu’elle avait raison. Mais je n’étais pas certain d’avoir envie d’entendre la suite.
5 – Courir pour ne pas frapper
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque je refermai doucement la porte de la maison. L’air humide, chargé de sel et de vent, me saisit aussitôt. J’enfonçai les mains dans mes poches et pris la direction du parc, sans réfléchir. Trois ans que je n’avais pas couru. Trois ans que mes baskets dormaient au fond d’un placard. Les fois précédentes, c’était après une dépression : courir était mon moyen de m’autodiscipliner, de reprendre un semblant de contrôle sur un corps à l’abandon. C’était Severus, à l’époque, qui reprenait la main : rigueur, cadence, pas un jour sans sortie. Puis la routine s’effritait, et je retombais.
Mais ce soir, c’était différent. Ce n’était pas Severus qui parlait.
Bouge. Sors cette énergie.
La voix de Lysséa me traversa comme un souffle léger. Je serrai les dents et accélérai le pas jusqu’au parc. L’allée centrale était presque vide ; seuls quelques lampadaires diffusaient une lumière blafarde, projetant des ombres mouvantes sur les troncs. Par endroits, les tilleuls embaumaient déjà, une odeur douce flottant au-dessus du gravier humide.
Je me mis à courir. Jambes raides. Souffle coupé dès les premières foulées. Mon cœur cognait. L’air humide me glaçait les poumons. Je faillis m’arrêter, mais Lysséa siffla : allez, accélère un peu… fit-elle, sautillant autour de moi. On dirait un papi qui rentre de la boulangerie. Mets-y l’énergie du gosse qui veut choisir sa pâtisserie en premier.
J’obéis, un pas après l’autre, le gravier crissant sous mes semelles. Chaque foulée faisait vibrer ma cage thoracique ; je sentais la sueur perler le long de mes tempes, froide comme la pluie. Mes poings se serraient malgré moi, exactement comme chez Léna quelques heures plus tôt.
Une allée plus étroite s’ouvrit à gauche. Je m’y engouffrai. Plus loin, une bande d’adolescents tapait dans un ballon sous un lampadaire. Le bruit des frappes résonnait dans le parc désert.
La cour de récréation me revint : les garçons massés autour du terrain, le ballon que j’envoyais par-dessus la clôture.
Le ballon roula jusqu’à mes pieds. Un adolescent leva la main :
— Monsieur ! Vous pouvez nous le renvoyer ?
Je m’arrêtai, le souffle coupé. Mon cœur battait la chamade. Une part de moi avait envie de le ramasser et de l’envoyer dans l’obscurité.
Vas-y, fais-le. La voix de Tarsis claqua, glaciale. Montre-leur. Qu’ils paient à ta place.
Je restai figé. Les adolescents attendaient, un peu mal à l’aise. Mon pied gratta le gravier, prêt à shooter. Il suffisait d’un geste. Finalement, je donnai un coup de pied sec : le ballon fila dans leur direction et l’un d’eux le rattrapa au vol.
— Merci, monsieur !
Ils reprirent leur partie en riant. Moi, je repartis en courant, mais mon rythme s’était désorganisé. Chaque pas était plus lourd que le précédent.
Tu aurais dû le faire, souffla Tarsis. Tu aurais eu le dernier mot. Comme avant.
— La ferme, murmurai-je entre mes dents.
J’accélérai jusqu’à l’entrée du parc, puis m’adossai à un arbre. Le tronc froid me traversa le dos comme une lame. J’étais trempé de sueur, les jambes tremblantes, le souffle court et haché. Je fermai les yeux, la tête renversée. Pas mal, champion… Au moins t’as couru pour autre chose qu’un de tes fantômes.
La colère n’était pas partie : elle s’était juste déplacée, tapie plus bas, comme un feu qui couvait. Elle ne s’éteint pas comme ça, la colère, souffla Lysséa, presque maternelle. Mais tu as bougé. Tu as respiré. C’est déjà une victoire.
Je rouvris les yeux. Le vent s’était levé, faisant bruisser les branches. J’observai mes mains : elles tremblaient encore. Je repris le chemin de la maison en marchant, les épaules affaissées. Trois ans sans courir, et il m’avait fallu l’incitation de Lysséa pour sortir de ma torpeur. Mais je le savais : malgré l’épuisement, la boule au creux de ma poitrine était toujours là.
Je poussai la porte sans bruit, veillant à ne réveiller personne. Le dessin d’Anouk dépassait de ma poche ; mes doigts le frôlèrent machinalement. Le papier froissa sous mes doigts. Fragile comme une étincelle, mais suffisant pour tenir le brasier en respect. Je l’admirai une seconde, comme un rappel silencieux. Puis je montai les escaliers, le cœur battant encore dans mes tempes.
6 – Imagination active : Montre-toi
Je m’étais assis sur le bord du lit, le carnet posé sur mes genoux. La chambre était silencieuse, juste rythmée par le souffle régulier de la maison endormie. Mes muscles endoloris par la course semblaient peser deux fois plus lourd. J’ouvris le carnet à une page vierge, pris mon stylo et écrivis d’une main encore tremblante :
« Je ne comprends pas comment on peut être aussi injuste. »
Je fixai la phrase, espérant une réponse. Rien. La colère restait là, tapie dans ma poitrine, tenace comme un animal accroché. Je me mis à griffonner machinalement. D’abord un cercle. Puis des traits nerveux, de plus en plus appuyés, jusqu’à former une silhouette vague au centre. Je ne savais pas pourquoi je dessinais ça.
Un frisson me traversa. Cette forme floue semblait me fixer depuis la page.
— Montre-toi, qu’on en finisse, murmurai-je, le carnet toujours posé sur mes genoux.
Je fermai les yeux. Au début, ce n’était qu’un décor que mon esprit fabriquait. Très vite, je ne savais plus si j’imaginais encore, ou si la scène s’imposait à moi.
Des éléments de décors s’incrustèrent dans ma chambre. Quelques torches fixées à des colonnes projetaient des lueurs vacillantes, dessinant un cercle de pierres inégalement éclairé.
Lysséa surgit à ma droite, bonnet orange sur ses cheveux frisés. Son regard inquiet me happa.
Tu aurais dû te reposer, souffla-t-elle, pas t’inviter à une soirée médiévale sans prévenir…
Severus se matérialisa juste derrière elle, droit comme une poutre. Son costume sombre semblait absorber la lumière.
C’est justement parce que tu n’as jamais relâché la tension que la structure menace de céder, dit-il d’une voix grave.
Je vis ensuite Aedàn tirer timidement sur la manche de Lysséa. Ses lèvres bougèrent à peine, un souffle plutôt qu’un mot. Elle se pencha, l’écouta, puis éclata d’un sourire taquin :
Si, bonhomme, on peut se défendre… Si tu restes caché comme ça, tu rates tout le spectacle. Viens, on leur prouve qu’on sait danser autrement qu’eux.
Un grondement sourd résonna derrière nous. Asmodée s’avança lentement, massif, ses cornes basses effleurant presque le sol. Il posa un genou au centre du cercle.
Le seuil approche, dit-il simplement. La pierre ne tiendra pas toujours.
Je levai le carnet : sur la page, la silhouette griffonnée semblait frémir. Ses contours restaient indistincts, comme si un brouillard l’entourait.
— Montre-toi… soufflai-je à nouveau.
Une torche s’éteignit. Puis une autre. Le froid tomba sur le cercle. Quelque chose glissait entre les colonnes, invisible, comme une lame d’air.
Même Lysséa avait cessé de bouger. Severus croisa les bras, le visage fermé. Aedàn se réfugia derrière moi, et Asmodée planta ses griffes dans le sol.
Puis une voix s’éleva, sans visage ni corps :
Tu m’as appelé.
Elle semblait venir de partout à la fois. Grave. Lente.
Alors regarde-moi bien, car je suis toi. Et je suis ce que tu refuses d’être.
Je voulus répondre, mais ma gorge se serra : le nœud qui m’étranglait depuis la veille se resserrait encore. Inquiété par les battements trop rapides de mon cœur, j’interrompis brutalement la séance.
La voix semblait encore flotter dans la chambre. Le carnet était toujours sur mes genoux, mais les traits de la silhouette paraissaient plus épais, presque gravés dans le papier. Une odeur de cire éteinte flottait encore dans l’air. Je remarquai que mes doigts étaient tachés de noir. La tâche, au creux de ma paume, picotait comme une brûlure.
Je posai le carnet sur la table de chevet, incapable de le fermer. Le nœud restait là, lourd, douloureux. Je me glissai sous la couette, mais l’image de la silhouette me suivait, plus nette encore à chaque battement de cœur. Juste avant de sombrer, il me sembla qu’elle avait tourné la tête.
7 – Rêve : La tentation de l’épée
Je me tenais de nouveau dans la salle du trône. Les murs étaient plus hauts et plus éloignés que jamais, avalés par l’obscurité. Le miroir entamé lors de ma dernière visite se dressait toujours derrière le trône : inachevé, ses fragments ternes reflétaient à peine la lumière des torches. Un vide occupait le centre, comme une ou plusieurs pièces manquantes.
Severus n’était pas dans la salle ; son absence se ressentait comme un vide, un pilier manquant.
Lysséa était à ma droite, tendue, le bonnet orange rabattu sur ses cheveux frisés. Elle me jeta un bref regard, mais ses yeux se reportèrent aussitôt vers les ténèbres devant nous.
Les torches fixées aux colonnes brûlaient faiblement, projetant des ombres qui s’allongeaient sur le sol comme des griffes. Un souffle d’air froid fit frissonner la lueur des torches, qui finirent par s’éteindre.
Une silhouette androgyne émergea : encapuchonnée, l’épée noire à la main. Chaque pas grignotait la lumière. Cette fois, ses traits apparurent clairement : un visage pâle, presque neutre, mais ses yeux brillaient d’une clarté glaciale, comme deux éclats de miroir. Mon reflet s’y découpait, les yeux dévorés par une rage étrangère. Une fissure s’élargit.
— Je suis ta seule arme, souffla Tarsis d’une voix oscillant entre caresse et menace. Et tu refuses de m’employer.
Sa voix résonnait en moi comme une pensée froide, et pourtant il se dressait devant moi, silhouette armée. C’était le même Tarsis, intérieur et extérieur à la fois, intime et archétypal. Je reculai d’un pas, les épaules raides.
— Je n’ai pas besoin de toi, expliquai-je d’une voie hésitante.
Un sourire mince fendit ses lèvres.
— Tu crois vraiment ?
Il s’approcha encore, et l’ombre de sa capuche sembla prolonger la mienne.
— Regarde-les. Laurent. Claire. Tous les autres. Ils n’ont pas besoin d’avoir raison pour t’écraser. Ils ont le système, l’histoire, leurs alliances.
Il marqua une pause, pencha la tête, et sa voix se fit presque douce :
— Et toi, au fond, tu espères encore que ce soit une question de justice.
Il fit un pas de plus, l’épée inclinée comme pour me l’offrir.
— Mais la justice n’a rien à voir là-dedans. Ouvre les yeux.
Un bruit derrière moi me fit sursauter : Aedàn était là, au bord du cercle, tremblant.
Tout à coup, deux ombres informes s’enroulèrent autour de ses jambes, serpentant comme des lianes noires. Ses yeux hurlaient : aide-moi !
La scène me frappa de plein fouet, résonnant avec le souvenir du gouffre : Aedàn recroquevillé, prêt à être englouti, et Asmodée le serrant contre lui pour l’empêcher de disparaître. La même panique. Le même arrachement.
Je fis un pas vers lui, mais Tarsis se plaça entre nous, l’épée levée.
— Tu n’es pas assez fort pour le protéger ainsi. Prends-la.
— Non ! criai-je.
— Tu crois qu’ils te respecteront parce que tu refuses de te battre ?
Tarsis pointa l’épée vers Aedàn, puis vers moi.
— Ils veulent que tu restes docile, comme ce gamin, pour qu’ils puissent t’étouffer sans résistance. C’est exactement ce que Laurent et Claire attendent de toi : que tu te laisses marcher dessus.
Severus n’était toujours pas là. Sans lui, le sol vacillait davantage sous mes pieds.
Les ombres se resserrèrent sur Aedàn ; il cria de nouveau, une plainte déchirante qui résonna en moi comme l’écho de ses nuits englouties dans le vide : la même panique, le même arrachement. Lysséa fit un pas en avant, les poings serrés :
— Bouge-toi, champion ! Tu crois que ce petit a rampé jusqu’ici pour que tu restes planté comme un piquet ?
Je la fixai, le cœur battant dans ma gorge. Tarsis approcha l’épée de moi :
— Prends-la… ou il disparaît.
Je la sentais déjà peser dans mes paumes avant même de la saisir. Mes doigts tremblaient au-dessus de la garde, déjà marqués par une brûlure glaciale. Ma gorge se nouait, mes tempes cognaient à coups sourds : mon corps semblait avoir devancé ma décision. Aedàn, pris dans les ombres, tendait un bras vers moi, suppliant.
Je cédai.
Je saisis l’épée. Mes bras bougèrent d’eux-mêmes, traçant un arc de lumière noire dans l’air. Les ombres hurlèrent en se déchirant, comme si la lame avait traversé leur substance. Aedàn fut libéré d’un coup, projeté en avant ; il tomba à genoux, haletant, les larmes aux yeux.
Je me tournai vers Tarsis, la lame encore en main.
— Je ne l’ai prise que pour le sauver.
Tarsis esquissa de nouveau un sourire.
— Tu l’as prise. Tu as senti sa puissance, souffla-t-il après une pause, presque doux. Garde-la maintenant. Avec elle, tu pourrais enfin répondre. Plus de réunions humiliantes, plus de décisions absurdes que tu dois subir. Plus personne ne te fera plier. Tu n’auras même plus besoin d’attendre qu’on t’autorise à respirer.
Il me fixa, ses yeux brillants dans le noir.
— Tu crois encore que la « raison » suffira ? Tu as déjà essayé.
Il s’interrompit un instant.
— Et où cela t’a-t-il mené ?
Il jeta un bref regard vers le miroir incomplet.
— Regarde-le. Il restera brisé tant que tu me rejetteras.
L’épée vibrait, buvant ma colère. Une ivresse glaciale montait, trahie par la morsure du piège.
— Non, murmurai-je.
Je lâchai l’épée : mes doigts se desserrèrent lentement, chaque geste arrachant une brûlure dans ma paume. La lame heurta les dalles dans un fracas sourd, accusateur. Tarsis fit un pas vers moi, son sourire s’élargissant.
— Alors tu seras écrasé.
Un cri rauque déchira l’air : une chouette surgit des ténèbres et frôla mon visage de ses ailes. Elle disparut dans le plafond noir, mais son cri résonnait encore comme un avertissement.
Tarsis recula d’un pas, avalé par l’ombre. Son sourire resta suspendu un instant dans l’air, comme une cicatrice lumineuse, avant de s’effacer. Quand il disparut, il me sembla que sa grimace figée s’était imprimée dans ma rétine, comme une brûlure rémanente. Lysséa s’agenouilla près d’Aedàn, puis leva les yeux vers moi avec un sourire fatigué :
— Tu aurais pu garder l’épée, ça t’aurait donné un petit côté bad boy… Et j’avoue, ça t’allait drôlement bien.
Je cherchai une réplique. Rien ne vint.
Les torches s’éteignirent d’un seul coup.
Je me réveillai en sursaut, le souffle court, glacé de sueur. La chouette hululait encore dans mes oreilles comme un écho lointain. Je restai allongé, le cœur battant, les yeux rivés dans le noir. Je finis par sombrer de nouveau, avec la sensation d’avoir abandonné une arme interdite derrière moi. Dans mon poing serré, la brûlure restait, souvenir d’une lame invisible qui ne voulait pas me quitter.
8 – L’ombre derrière l’épaule
Je me réveillai en avance, le cœur encore lourd. La lumière grise filtrait à travers les rideaux à moitié tirés. Je revis l’épée de Tarsis, encore vibrante dans mes muscles. Pas commode, cette poule.
Je restai un moment immobile, les yeux fixés sur le plafond. Une voix se glissa dans mon esprit, douce, presque imperceptible :
Prendre une arme, c’est accepter son bonus et son malus. Mais tu n’es pas seul : ton groupe avance avec toi, et ses bonus compensent tes malus.
— Calion
Les images de la veille me revinrent alors : la réunion avec Laurent et Claire, leurs regards accusateurs, mon silence forcé. Un goût amer monta à ma bouche. Je me levai et enfilai un pull. Dans la glace de l’armoire, je crus voir un éclat sombre dans mes yeux. Je m’approchai, posai mes deux mains sur le bois froid. Mes traits étaient tirés, mais quelque chose de plus profond vibrait : la même tension que la veille, ce nœud qui ne s’était pas défait.
En descendant à la cuisine, je passai devant le carnet resté sur la table de chevet. J’hésitai une seconde à le prendre, puis le laissai là. Je savais qu’en l’ouvrant, je reverrais la silhouette griffonnée, cette ombre que je n’avais pas voulu incarner.
Constance m’adressa un « bonjour » rapide en m’apercevant, déjà occupée à presser Anouk pour qu’elle s’habille. Ma fille traînait les pieds dans le couloir, les cheveux en bataille, boudeuse comme seuls les enfants peuvent l’être le matin. Elle marmonnait qu’elle n’avait pas faim et repoussa son bol de céréales.
— Pas commode, la poulette ! lança Constance en ramassant les miettes sur la table.
Je me figeai. La même phrase que Tarsis m’avait inspirée quelques minutes plus tôt. Une de ces coïncidences troublantes dont parle Occulta, quand rêve et réel se répondent ? Je n’en dis rien mais la question resta suspendue en moi, comme un discret signe que tout était lié. Je souris faiblement pour donner le change. Cette scène familière me ramena brièvement à la réalité. Mais la tension ne me quittait pas. Je pensai de nouveau à la réunion : la manière dont Laurent s’était posé en victime, la neutralité glaciale de Claire. Ce n’était pas tant eux : c’était ce terrain biaisé où je n’avais aucune prise, toujours en défaut par avance.
Léna avait raison : ma colère était une énergie protectrice. Et, au fond, Tarsis ne disait pas autre chose. Mais je ne savais pas encore comment l’utiliser sans qu’elle me consume. J’attrapai mon sac et mes clés. La journée commençait à peine, et je me sentais déjà tendu, prêt à livrer bataille.
Dans le reflet de la vitre, je crus voir un mouvement derrière moi, une ombre indistincte. Je me retournai : rien. Pourtant, une lame invisible appuyait entre mes omoplates.
Tarsis ne s’était pas éloigné. Il s’était rapproché.
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