III — Ce qui ne passe plus — 11
La maison était en bois, peinte d’un rouge sombre, avec des encadrements clairs. Elle ressemblait à celle de mes parents. Plus je la regardais, moins j’arrivais à dire pourquoi. Chaque détail semblait juste. Ensemble, ils ne l’étaient plus. Les fenêtres ouvraient sur le jardin, mais la lumière semblait s’arrêter au seuil.
De hautes palissades de bois entouraient l’ensemble. Depuis le palier, je n’y distinguai ni portail, ni ouverture.
Deux valises attendaient contre le mur. L’une était simplement fermée. L’autre portait encore ses sangles.
Je m’arrêtai devant la porte.
Je posai la main sur la poignée.
Le métal était froid.
J’essayai de me donner une raison d’entrer.
Elle me parut suffisante quelques secondes. Puis elle cessa de l’être.
Je retirai la main.
Je contournai la maison.
Le jardin ressemblait à ma chambre d’enfant, les mauvais jours.
Des vêtements de cérémonie reposaient sur les chaises, la rambarde ou l’herbe. Une veste retournée. Une robe encore entrouverte. Un nœud papillon défait. Deux chaussures soigneusement rangées l’une contre l’autre. Un bouquet attendait près de la terrasse. Certains tissus étaient encore humides. Ils conservaient la forme de ceux qui les avaient portés.
Myriam était allongée sur une chaise longue, le manteau remonté jusqu’au cou. Un illustré reposait ouvert sur ses genoux, maintenu entre ses mains gantées. Le vent souleva une page. Elle la retint sans lever les yeux.
Ruth occupait une autre chaise longue, un peu plus loin. Son manteau était resté ouvert. Elle tenait une revue fermée, qu’elle faisait lentement tourner entre ses doigts. Son regard s’attardait sur les palissades bien plus souvent que sur la couverture.
De l’autre côté de la palissade, des voix continuaient. Elles étaient trop fortes pour une conversation ordinaire, mais les mots se perdaient avant de nous parvenir.
Je m’approchai de Myriam.
— C’était plus fatigant que prévu, dis-je.
J’hésitai.
— Plus que le nôtre.
La comparaison resta suspendue. Myriam ajusta simplement son gant.
Ruth baissa les yeux vers sa revue sans l’ouvrir.
Un rire éclata derrière la palissade.
La phrase qui semblait l’avoir provoqué arriva ensuite.
Je tournai la tête.
Noam était accroupi contre les planches. Il suivait une fente du bout de l’index.
Je le rejoignis et m’accroupis près de lui.
Il me sourit brièvement, puis reporta toute son attention sur la fente. Par moments, il se redressait légèrement, comme pour suivre une voix, avant de revenir au même endroit.
— Tu fais quoi ?
— J’écoute.
Des voix nous parvenaient de l’autre côté. Une langue que je ne comprenais pas.
Je regardai la palissade. Les planches étaient parfaitement jointes, sauf à un endroit où le bois avait légèrement travaillé.
J’approchai un œil.
Deux hommes marchaient côte à côte. L’un était blond et trapu. L’autre, blond lui aussi, avançait les épaules légèrement voûtées.
Je tendis l’oreille.
Le plus trapu éclata de rire.
Son voisin continua à parler encore quelques secondes.
Ce n’est qu’après qu’il sourit à son tour.
Aucun des deux ne sembla trouver cela étrange.
Noam se redressa.
Il les observa encore quelques secondes, puis il s’éloigna.
— Ils n’ont pas le même temps.
Je posai la main contre une planche.
Je n’avais rien à ajouter.
Noam resta près de la fente. Je revins vers les autres.
Matthias se tenait près de la table en fonte, où s’entassaient encore quelques vêtements.
Il ramassa une veste de costume abandonnée sur le dossier d’une chaise. Il la plia en deux, puis encore en deux, sans jamais hésiter. Il la déposa ensuite sur une pile déjà parfaitement alignée.
Il prit une autre veste. La secoua une fois. Reprit exactement les mêmes plis.
— Je les reconnais, dis-je.
Je désignai la veste.
— L’exposition de Paris, précisai-je.
Il acquiesça aussitôt.
— Soixante-sept.
Il avait bonne mémoire. Je m’étonnai juste qu’il n’ait jamais cherché à oublier.
Je regardai ses mains. Le tissu se défaisait déjà.
Matthias regarda le pli se défaire, puis passa au vêtement suivant.
Je m’assis sur une chaise restée libre.
Le tissu encore humide me colla au dos.
Je regardai autour de moi.
Matthias avait terminé. Les vêtements formaient désormais des piles régulières. Rien ne traînait plus.
— Tu restes ? demanda Myriam.
— Oui.
Ruth tourna une page sans regarder ce qu’elle lisait.
— Tu entends ?
Personne.
Ruth attendit.
Elle tourna encore une page.
Puis seulement :
— Il répond avant.
Je regardai Matthias. Il continuait à plier les vêtements avec le même soin.
Myriam tourna une page.
Personne d’autre ne semblait avoir entendu.
Derrière la palissade, un nouveau rire éclata. Il arrivait, lui aussi, un peu trop tôt.
Je restai encore un moment assis.
Les voix continuaient derrière la palissade.
Plus calmes.
Les silences tombaient toujours au mauvais endroit.
Je me levai.
Je traversai le jardin. Les vêtements n’avaient pas bougé.
Je revins devant la porte.
Je posai de nouveau la main sur la poignée. Cette fois, elle était tiède.
Une odeur de café passa sous la porte.
Puis le parquet craqua doucement.
La poignée tourna.
La porte s’entrouvrit. Une lumière chaude tomba sur le seuil.
— Entre.
Je reconnus la voix.
Je fis un pas.
Je m’arrêtai.
Puis je refermai doucement.
Je contournai les valises et m’éloignai.
Les palissades n’avaient pas changé. Je retrouvai la fente. Les deux hommes parlaient toujours.
L’un acquiesça.
Quelques secondes plus tard seulement, l’autre termina sa question.
Je les laissai faire.
Fin de la Partie III