La lune qui ne corrige pas

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III — Ce qui ne passe plus — 10

Je pris le verre. Le liquide monta jusqu’à mes lèvres sans se renverser. Il était plus dense que je ne l’avais imaginé, presque immobile, comme s’il hésitait à quitter le fond.

Je bus.

Le goût ne vint pas tout de suite. Je crus d’abord qu’il n’y en avait pas. Puis je compris que c’était autre chose qui manquait.

L’air se fit plus court.

Je reposai le verre.

J’attendis quelques secondes.

Rien ne changea.

Je fis un pas.

Le sol répondit avec un léger retard. Je décidai de ne pas en tirer de conclusions hâtives.

Je fis un second pas.

Le retard revint.

Je sautai.

Rien ne se produisit tout de suite.

Les étoiles glissèrent d’un degré.

Je ne suis pas en avance. Ce n’était plus le problème.

La surface céda sous mes pieds, puis me renvoya une vibration qui remonta lentement le long des jambes.

Le ciel n’était pas noir. Il était plein. Les étoiles formaient une matière compacte. Entre elles dérivaient des masses plus sombres dont la taille ne se révélait qu’au dernier moment.

Un homme se tenait en face de moi.

Sa combinaison assemblait des plaques de laiton sombre et d’acier bleui. À chaque mouvement, les articulations grinçaient brièvement avant qu’un souffle d’air ne s’échappe des soupapes. De fines conduites de cuivre pulsaient le long de ses avant-bras.

Sa visière ne me renvoyait pas mon reflet.

Il sauta.

Je sautai à mon tour.

Impulsion.

Attente.

Réponse.

Une masse immense dérivait vers nous.

Elle passa derrière l’horizon.

Le contact eut lieu hors de vue.

Quelques secondes plus tard, la lune ondula sous nos pieds, comme une tôle frappée très loin de nous. La vibration nous rejoignit avec retard.

La buée monta sur ma visière.

Je ralentis ma respiration.

Le voile s’éclaircit. Puis revint.

Je secouai légèrement la tête.

Les gouttes glissèrent, se rejoignirent, redescendirent devant mes yeux.

Je respirai encore plus lentement.

Cela ne changea rien. Je laissai tomber l’hypothèse.

Je sautai.

Cette fois, la réponse fut plus ample. L’horizon commença à défiler.

Un lever de soleil traversa le paysage.

Avant que j’aie le temps de le suivre, la nuit était revenue.

Les jours semblaient désormais incapables de durer.

Ses impulsions se rapprochèrent.

Je suivis.

Je pensai aux conduites du bar. Le cuivre vibrait. Le liquide circulait. Rien ne se montrait.

Je sautai.

Je retombai plus tard.

L’horizon ne m’attendit plus. Il tournait déjà lorsque je retrouvai le sol. À chaque rebond, il accélérait un peu davantage.

Les étoiles glissaient désormais les unes sur les autres.

Je pensai à la file. Un pas. La distance demeurait. Un autre. Toujours rien.

Je sautai.

L’homme sauta.

Nous étions plus près l’un de l’autre. Le monde, lui, n’avait pas bougé.

Je pensai au verre. Je l’avais déplacé plusieurs fois. Il était toujours revenu entre nous.

Je sautai encore.

La rotation devint évidente. Le sol revenait chaque fois sous un angle différent.

La buée revint.

Je ralentis le souffle.

Aucun effet. Au moins l’échec était-il reproductible.

Je levai les yeux.

L’homme ne me regardait toujours pas, même lorsque nous retombions presque côte à côte.

Je pensai au laboratoire.

Il y a quelqu’un ici qui ne peut pas vous voir.

Je sautai.

Lui aussi.

Cette fois, la lune répondit trop fort.

Je vous dirai plus tard.

Une autre masse surgit.

Plus proche.

Beaucoup plus rapide.

Elle remplit le ciel avant que je puisse en distinguer les contours.

Le choc nous déporta.

Lorsque je retombai, quelque chose avait changé. La gravité n’obéissait plus tout à fait.

Je sautai.

Le retour fut plus lourd.

Je cherchai le sol. Il n’était plus exactement là où je l’attendais. Mon appui arriva de travers. Je dus corriger.

L’autre homme retomba droit. Sans corriger quoi que ce soit. Comme si la lune venait toujours le chercher où il l’attendait.

Je sautai encore. Chaque impulsion ajoutait une dérive. Les astres arrivaient plus vite.

Je cessai de sauter.

Rien ne revint : la lune poursuivait seule son mouvement.

Un bref silence.

Je crus qu’elle retrouverait son équilibre.

Je restai immobile.

La surface continuait pourtant de répondre.

De moins en moins. Mais elle répondait encore.

Je sautai.

La réponse fut trop forte.

L’horizon bascula.

La rotation nous avait échappé.

L’homme effectua encore deux impulsions. Puis s’arrêta. Net.

Nous ne sautions plus.

La lune poursuivait seule sa dérive, immense, lente, irrévocable, comme si elle emportait désormais avec elle une part de chacune de nos corrections.

La lumière ne revint plus.

Le froid arriva.

La buée se figea sur la visière.

Par réflexe, je cherchai à dégager mon champ de vision.

Le gant heurta la visière.

Le choc replia mes doigts contre la paroi rigide. Un craquement sec, amorti par la combinaison, me parvint un instant plus tard, puis la pression dans le gant se relâcha.

Quelque chose avait cédé.

Je le sentis.

Je n’eus rien à regarder.


Je plissai les yeux.

Devant nous, une maison se tenait au pied d’une avancée rocheuse.

Les météorites continuaient de traverser le ciel, mais les plus grosses venaient frapper la falaise avant de nous atteindre.

Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose paraissait immobile.

Autour de la maison, l’air semblait moins hostile. Une faible lueur dessinait un volume presque invisible, comme si la chaleur avait conservé une forme.

Je m’en approchai.

L’autre homme ne me suivit pas.

Le givre commença lentement à fondre sur la visière. La douleur, elle, remontait dans ma main.

Alors seulement je distinguai les détails. D’épaisses conduites de cuivre s’enfonçaient dans le sol avant de remonter le long des murs. De petits hublots enchâssés dans les tuyaux laissaient apparaître, à intervalles réguliers, un fluide sombre qui circulait par à-coups. Derrière une verrière rivetée, une lumière ambrée éclairait l’intérieur sans dépasser de beaucoup le seuil. Des engrenages tournaient derrière des plaques ajourées.

La porte s’ouvrit.

Élie apparut.

— Ah, Jonas. Tu peux t’arrêter ici un moment.

Je ne répondis pas.

Myriam apparut derrière lui.

Elle leva les yeux de son livre, puis le referma sans marquer sa page. Elle s’approcha de moi et regarda mon gant.

— Ça saigne.

Je restai sur le seuil.

— Tu corriges trop, dit Élie.

Derrière moi, l’autre homme ne bougeait pas. Ses traces s’arrêtaient avant la porte.

Je me retournai.

Je fis un pas vers lui.

Puis je m’arrêtai.

Je ne savais pas s’il attendait quelque chose. Je préférai ne rien supposer.

Élie consulta sa montre, puis les derniers cristaux de givre qui fondaient sur ma visière.

— Drôle d’hiver, cette année.

Je regardai le ciel. Rien n’indiquait une année plutôt qu’une autre.

Dans un verre posé près de la fenêtre, l’eau vibra.

Une seule fois.

Comme si, très loin, quelque chose continuait de répondre.